La doctrine des varnas-castes / La doctrine des ashramas, les ‘quatre âges de la vie’ / L’idée d’une restauration / Religion, spiritualité et les avataras / Géograhie et histoire sacrées.

La doctrine des varnas-castes / La doctrine des ashramas, les ‘quatre âges de la vie’ / L’idée d’une restauration / Religion, spiritualité et les avataras / Géograhie et histoire sacrées.

Bhagavad Gita 01/04-20 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

La doctrine des varnas-castes / La doctrine des ashramas, les ‘quatre âges de la vie’ / L’idée d’une restauration / Religion, spiritualité et les avataras / Géograhie et histoire sacrées.

La doctrine des varnas-castes

Présentation des varnas

BG 01/04       Regarde ces héros, les grands archers, égaux dans le combat à Bhîma et Arjuna, Yuyudhâna, Virâta et Drupada grand guerrier sur son char,

1    Sanjaya, le ministre-prophète du roi aveugle Dhristarashtra, raconte à ce dernier le récit de la bataille sur le point de s’engager. Duriodhana, fils du roi aveugle, s’adresse à son maître, le brahmane Drona. Le roi Duriodhana lui décrit une situation que le Brahmane perçoit très bien, et sa description ne fait que manifester la peur du roi ; peur incontournable, liée au fait qu’il envisage de faire un massacre pour défendre une cause injuste : la royauté que le roi son père, malgré sa cécité disqualifiante, revendique obstinément.

2   Duriodhana montre à son maître les archers. Il fait référence à Bhîma, qui est le frère d’Arjuna et qui est aussi le général en chef de l’armée des Pandava (la bonne cause). Duriodhana, en parlant à son maître, nomme Bhîma ; ce faisant il nomme sa mort, car c’est Bhîma, plus tard, qui tuera Duriodhana. Les trois autres personnages du sutra 4 sont de moindre importance.

BG 01/05               Drishtakêta, Tchêkitâna et le vaillant roi de Kâci, Purujit, Kunti-bôja et ce taureau parmi les hommes qu’est le chef (du clan) des Sibi.

BG 01/06       Le valeureux Yudhâmanyu et l’héroïque Uttamaujas, les fils de Subhadrâ et de Draupadî, tous montés sur de grands chars (chefs de divisions).

BG 01/07       Regarde aussi les meilleurs des nôtres, ô excellent brâhmane (ô meilleur des deux fois nés) ; je vais te nommer ces chefs de mon armée, pour te faire souvenir d’eux :

3   On peut passer sur les noms des chefs de l’armée Pandava signalés aux sutras 5 et 6. Par contre, au sutra 7, Swami Chinamayananda traduit ô excellent brâhmane (ô meilleur des deux fois nés) et cela est spirituellement important. On n’abordera qu’un peu plus tard, dans le texte de la Bhagavad Gita, la doctrine essentielle des varnas, mot habituellement traduit par ‘castes’. Cette doctrine est fondamentale dans la BG, puisque Krishna dit : C’est moi qui ai créé les quatre varnas-castes, selon les différences dans la nature mentale (guna) chacune avec ses devoirs propres (svadharma)… (BG 04/13). Varna signifie littéralement ‘couleur’, car chaque groupe social est symbolisé par une couleur.

Première varna, les brahmanes

1   La première varna, en haut de la hiérarchie, est celle des Brahmanes, et Drona en fait partie. Ce que l’on appelle ‘l’Ancien Régime’ (Ancien par rapport à la démocratie établie par la Révolution de 1789) a régné pendant un millénaire et demi en Occident. Dans les grandes lignes, l’Ancien Régime occidental applique les mêmes principes spirituels et sociaux que le système des varnas-castes en Inde. Aux Brahmanes correspond le Clergé occidental. Non pas le clergé d’aujourd’hui, qui n’est plus qu’un résidu squelettique auprès de sa fonction ancienne, mais le clergé tel qu’il existait au Moyen-Âge. Les Brahmanes sont chargés de l’intellectualité dans la civilisation. Leur reviennent donc : la recherche métaphysique, philosophique, théologique, littéraire, artistique, scientifique, au fond dans tous les domaines de la culture, y compris les domaines pratiques. Ils sont également chargés de l’enseignement, donc des écoles et des universités. La religion, donc la transmission des textes sacrés, leur étude, et l’application des rites religieux selon les circonstances de la vie. Ils sont aussi les guides religieux, les maîtres à penser, les directeurs de conscience, les conseillers de nombreuses personnes influentes ou modestes dans tout le pays. L’exercice de la médecine, et donc aussi les hôpitaux, fait partie de leur fonction. Toutes ces fonctions étaient semblablement dévolues au clergé dans l’Ancien Régime en Occident.

2   Comme l’Occident moderne est un monde matérialiste, basé sur la richesse matérielle, on imagine que la première varna-caste est la plus riche. Or les Brahmanes sont soumis à de nombreuses règles rituelles, entre autres l’interdiction de commercer, d’accumuler de l’argent. La hiérarchie des varnas n’a rien à voir avec la hiérarchie des ‘classes sociales’ dans l’Occident contemporain, malgré d’innombrables affirmations propagandistes visant à les confondre. S’il arrive qu’un Brahmane vive pour l’argent, cela prouve seulement que c’est un faux Brahmane, un imposteur.

3   La couleur symbolique des Bhramanes est le blanc, couleur que l’on retrouve sur le vêtement du pape en Occident, ainsi que dans quelques ordres monastiques. Le blanc étant la couleur de la lumière pure illustre leur fonction de savoir universel et de connaissance, en particulier spirituelle.

Deuxième varna-caste, les kshatryas

1   La deuxième varna est celle des Kshatryas, et Arjuna, le héros en second du récit, en fait partie, ainsi que Krishna, le premier héros, qui se révélera être une incarnation divine, et qui transmet l’enseignement spirituel à Arjuna. Les Kshatryas correspondent à la Noblesse de l’Ancien Régime occidental. Leur domaine d’activité est le gouvernement politique du pays, l’administration centrale, la justice, l’ordre intérieur, donc la police, l’ordre vis-à-vis de l’extérieur, donc l’armée, la diplomatie. Le roi est le premier des Kshatryas.

2   À propos de l’armée, il importe de noter que la ‘conscription militaire obligatoire’, c’est-à-dire le service militaire obligatoire, n’a été institué en Occident qu’avec la révolution de 1789. Il permit aux armées révolutionnaires, devenues nombreuses, de mener des guerres, en particulier la Guerre de Vendée, dont le mot d’ordre fut de ‘supprimer toute vie, tant humaine qu’animale’, dans cette contrée qui s’obstinait à demeurer chrétienne et royaliste ; autrement dit, un génocide. La conscription permit aussi à Napoléon de mener ses innombrables guerres, la guerre contre la Russie ayant fait à elle seule près de 500 000 morts, rien que du côté français. Dans le principe des varnas-castes, aucun civil d’une autre varna que les Kshatryas n’est obligé de faire la guerre, ni de la subir directement, puisqu’il ne se trouve pas sur les champs de bataille. Les nobles sont les seuls à se battre pour défendre l’ensemble de la nation. C’est pourquoi on dit d’eux, qui ne payent pas l’impôt d’argent, qu’ils paient ‘l’impôt du sang’. Tel est le principe. L’histoire, en Occident et en Orient aussi, ayant une forte tendance à écorner les principes, il arrivait que des mercenaires, non Kshatryas, participent à la guerre et se fassent payer pour cela ; mais c’était du moins des volontaires, non des conscrits. Ce fut le cas des fameux ‘gardes Suisses’, que l’on rencontre encore aujourd’hui au Vatican. Et même Jeanne d’Arc utilisa des mercenaires. Mais tout cela demeure cependant une entorse à la noblesse de la guerre dans les mondes anciens. Les paysans, et les citadins, pouvaient, certes, avoir à subir le passage des armées, les champs foulés, les réquisitions alimentaires, les viols et les pillages quelquefois, mais cela était en principe interdit et les civils ne devaient pas être tués et surtout n’avaient pas à tuer. L’histoire, de fait, fut assez souvent éloignée de la théorie, mais rien ne fut comparable à la boucherie de millions d’hommes de la guerre de 1914-18 et encore moins aux atrocités aveugles des bombardements (y compris atomiques) de la guerre de 1939-45, dont ‘bénéficiaient’ aussi les femmes, les enfants et les vieillards, selon l’idéal égalitariste de la démocratie sans doute.

3   La couleur symbolique des Kshatryas est le rouge, couleur du sang, qu’ils sont amenés à verser, et couleur évoquant la passion, la puissance, le courage, l’énergie que nécessitent leurs fonctions. En Occident, la couleur traditionnelle de la noblesse était celle de leur ‘oriflamme’, c’est-à-dire le rouge, couleur de flamme, comme le nom l’indique. Lorsque le roi s’avisa, à la fin de l’Ancien Régime, d’arborer un drapeau blanc, ce fut une usurpation d’un symbole de la papauté.

4   Les nobles sont riches, car ‘l’argent est le nerf de guerre’, selon le proverbe, et aussi parce que la politique et la diplomatie nécessitent mise en scène et prestige. Ils tirent leurs revenus des impôts payés par les troisième et quatrième varnas. Cependant, tant en Orient qu’en Occident, les nobles n’ont pas le droit de commercer. Ce qui fait qu’il était fréquent qu’un commerçant soit plus riche qu’un roi. On le vit en France avec Jacques Cœur, qui prêtait de l’argent au roi, ou en Italie avec les banquiers Médicis. Là aussi, la hiérarchie n’est pas financière, contrairement aux classes sociales modernes.

Troisième varna, les vaïshyas

1   La troisième varna est constituée par les agents économiques. Sa fonction consiste à nourrir la population et produire tous les objets nécessaires. Trois grandes branches s’y distinguent : l’agriculture et l’élevage, puis l’artisanat et enfin le commerce. La couleur symbolique de cette troisième varna est le brun, couleur de la terre, puisque ses productions sont les fruits de la terre et que ses matières premières, essentiellement le bois, de même couleur, en proviennent. Cette varna est la seule qui ait le droit de commercer. Elle constitue la masse de la population, allant de l’agriculteur ou de l’artisan modeste aux très riches dirigeants de manufactures, ou commerçants, ou banquiers. Elle alimente les deux précédentes varnas en biens et en argent. Elle est enseignée et soignée par les Brahmanes, protégée et organisée par les Kshatryas.

2   Il est extrêmement difficile, pour un Occidental moderne, de se défaire de l’utopie égalitariste. Il se dira donc : « Pourquoi faudrait-il que tel homme soit Brahmane et tel autre confiné à la tâche économique ou au service ? » Nous verrons cela en détail, puisque la Gîta envisage le problème en BG 04/13 ; mais, pour le moment, répondons simplement : « Dans le monde moderne, pourquoi Untel est chirurgien du cerveau et un autre seulement gardien d’immeuble ? Parce que tous n’ont pas les mêmes capacités. » Et rajoutons l’essentiel, que la Gita envisagera aussi (BG 03/35) : la hiérarchie technique ou économique n’a rien à voir avec la hiérarchie spirituelle ; rien n’empêche le gardien d’immeuble d’obtenir la réalisation spirituelle, qui n’est pas plus facile ou garantie pour le chirurgien que pour lui.

3   Les varnas-castes, dans leur principe, dépendent d’une hiérarchie de qualités physiques (tout le monde n’a pas la santé physique d’être agriculteur ou guerrier),mentales (tout le monde n’est pas capable d’être ingénieur, enseignant ou musicien virtuose), et aussi éthiques spirituelles (on ne confie pas la fortune de l’Etat ou l’éducation des enfants à un malhonnête). Mais nous sommes dans une fin de cycle d’humanité ou cette hiérarchie est de moins en moins harmonieuse. Aussi la hiérarchie spirituelle est souvent différente de la hiérarchie sociale. Cependant ce n’est pas en détruisant ce qui subsiste de la hiérarchie des varnas-castes qu’on améliore les choses, au contraire, comme l’a fait la révolution de 1789 ou celle de 1917 en Russie, on les empire.

Quatrième varna, les shudras

1   La quatrième et dernière varna-caste se constitue de l’ensemble des serviteurs. Ils sont au service des trois varnas précédentes. Leur couleur symbolique est le noir. Ici le noir représente l’absence de lumière. Cela signifie que les serviteurs sont médiocrement équipés pour guider spirituellement et mentalement leur propre vie. Ils obéissent à des hommes d’une varna supérieure, ce qui signifie, en principe, supérieure spirituellement et mentalement. Leur situation est un peu celle des enfants vis-à-vis de leurs parents. On considère d’ailleurs, dans les cultures spirituelles, qu’il faut apprendre à obéir bien pour ensuite commander bien. C’est pourquoi les enfants doivent obéir à leurs parents ; l’idéologie moderne tend à amoindrir, jusqu’à presque inverser cette évidence. Donc, en obéissant à ces hommes d’une varna supérieure, les serviteurs vivent d’une façon plus juste et bénéficient des conséquences positives de ces actions pertinentes (de ce bon karma). Quand on lit l’Évangile, on s’étonne que les chrétiens d’aujourd’hui aient pu devenir démocrates (donc égalitaristes), car Jésus enseigne la même chose on ne peut plus clairement : Le disciple n’est pas au-dessus du maître, ni le serviteur au-dessus de son patron. Il suffit pour le disciple qu’il devienne comme son maître, et le serviteur comme son patron (Mt 10/24-25 = P 173) ; et aussi : tout disciple accompli sera comme son maître (Lc 06/4 = P 173). Les membres d’une varna supérieure, loin de mépriser leurs serviteurs, ont une responsabilité de type paternelle vis-à-vis d’eux (des parents méprisant leurs enfants seraient anormaux). Un proverbe hindou déclare que ‘Le simple paysan, qui applaudit le roi à son passage, a quelque chose de royal en lui, car seul le semblable peut reconnaître le semblable’. Ainsi, le serviteur, qui reconnaît les qualités hiérarchiques de celui qu’il sert, et qui les épouse en s’y conformant, s’élève à son contact. Dans la mentalité démocratique le mot ‘paternaliste’ est devenu péjoratif, alors qu’il s’agit d’une vertu et d’une responsabilité vis-à-vis de l’inférieur à qui l’on a affaire. Le supérieur, qui s’enorgueillit d’être supérieur, est en réalité plus bas que celui qu’il méprise. L’inférieur, qui reconnaît être inférieur, et suit l’exemple d’un supérieur, s’approche de celui qu’il suit et s’élève par là. Parallèle éloquent de cet enseignement, dans le passage du centurion de Capharnaüm, ce dernier dit à Jésus : Car moi, qui ne suis qu’un subalterne, j’ai sous moi des soldats, et je dis à l’un : Va ! et il va, et à un autre : Viens ! et il vient, et à mon esclave-doulos : Fais ceci ! et il le fait. » (Mt 08/05 = P 076)… Entendant cela, Jésus fut dans l’admiration… (Mt 08/10 = P 076).

Les deux-fois-nés

1   Revenons maintenant aux ‘deux fois nés’. Les membres des trois premières varnas font partie des ‘deux fois nés’, du moins leurs membres les plus éminents. Cela signifie que leur activité n’a pas pour premier but de gagner financièrement leur vie ou de lutter contre l’ennui. Le premier but de leur travail, c’est de gagner l’immortalité, soit en mode humain paradisiaque, soit en mode transcendant par la libération-moksha du samsara. C’est pourquoi, dans les trois premières varnas-castes, tous les éléments de l’activité normale de la varna (les gestes, les objets, les outils, les noms techniques) ont une signification symbolique, et visent à un accomplissement intérieur, en parallèle de l’action extérieure visible.

2   Pour la varna des Brahmanes, c’est évident puisqu’ils ont une fonction rituelle dans diverses cérémonies, et que la méditation et l’étude des textes sacrés font partie de leurs fonctions. Mais cela est vrai non moins pour les Kshatryas ; c’est pourquoi il y a une initiation chevaleresque, un code d’honneur, des lois de la guerre, une sacralité de la parole donnée, et même des objets, l’épée, le sabre, etc. On retrouvera cette référence à l’honneur dans la Gîta (BG 02/33-34). L’Occident médiéval a connu cela. Et les romans de chevalerie ont exalté cet idéal. Mais la décadence moderne s’est fait sentir, par exemple avec le célèbre roman espagnol de Cervantès ‘Don Quichotte de la Manche’ qui, parodiquement, présente un chevalier fou, à l’époque où la noblesse s’embourgeoisait.

3   Les varnas artisanales possédaient d’innombrables organisations initiatiques, en rapport avec la diversité des métiers. L’Occident en garde quelques traces quasi archéologiques avec les francs-maçons, qui ne sont plus ‘opératifs’, mais seulement ‘spéculatifs’ aujourd’hui, c’est-à-dire qu’ils ne pratiquent plus un métier en rapport avec le rituel de leur initiation. De même quelques traces avec les ‘Compagnons du Tour de France’ qui, eux, sont toujours opératifs. Mais tous les artisanats possédaient leur initiation, et de même pour les métiers féminins. Une formidable richesse technique, culturelle, symbolique et spirituelle a disparu avec le changement de mode de production dû à l’industrie moderne, qui n’envisage plus ces métiers que sous l’angle du profit financier… et encore, du profit des industriels principalement, en oubliant souvent celui des ouvriers, sans parler de celui de la nature que l’industrie ravage.

4   La notion de ‘deux fois nés’ recouvre donc les membres initiés de ces trois premières varnas-castes, dont l’activité visait à atteindre le salut religieux, par la perfection même de l’action professionnelle, méditée en même temps qu’accomplie. Les serviteurs ne faisaient pas partie des ‘deux fois nés’, mais, dans la mesure où leur service épousait la façon d’être de leur maître initié, ils y participaient indirectement.

Les varnas-castes ne sont pas héréditaires

En principe les varnas ne sont pas héréditaires. Certes, comme il arrive encore souvent en Occident moderne, les médecins sont fils de médecins et les commerçants fils de commerçants. Cela s’explique parce que leur hérédité autant que leur éducation les y prédispose généralement. Mais les trois premières varnas étant régentées par un système d’initiation, qui nécessite des qualifications individuelles, un fils de médecin incompétent ou immoral ne pourra pas devenir médecin et un fils de tisserand, qui aurait les qualités requises, pourra devenir médecin. Cependant, comme déjà vu, tout dégénère dans la manifestation, y compris les civilisations. Le fait que, en Occident comme en Orient, les ordres sociaux et les varnas soient devenus de fait héréditaires, ce fait correspond à une rigidification du système. À une matérialisation aussi, car le critère de l’hérédité est matériel, alors que les critères spirituels, moraux et de l’habileté psycho-physique de l’initiation ne le sont pas.

Les varnas sont révélées

   Krishna dit dans la Gita : C’est moi qui ai créé les quatre varnas, selon les différences dans la nature mentale (guna) chacune avec ses devoirs propres (sva dharma)…(BG 04/13). Cela signifie que les varnas sont une institution révélée, puisque Krishna, on le verra, se révèle être une incarnation divine. Autrement dit les varnas n’ont pas été instituées « par le hasard des événements historiques, dans l’intérêt de certains groupes sociaux aux dépens d’autres groupes sociaux », comme le prétend la propagande démocratique, ou marxiste, mais elles ont été instituées par révélation. C’est quelque chose qui présente le même degré de sacralité, pour l’hindou, que la loi de Moïse pour le juif, et donc pour Jésus et l’Évangile. L’affirmation que les varnas sont une institution révélée (C’est moi qui ai créé les quatre varnas) est quelque chose d’incompréhensible pour un homme moderne. Pour un moderne, le monde matériel a une origine matérielle, comme on l’a vu. Pour le spirituel, le rapport du matériel, du psychique et du spirituel est le même que le rapport de la glace, de l’eau et de la vapeur. Le monde matériel n’est que la précipitation grossière d’un mode existentiel plus subtil qui en détermine les lois. Les êtres les plus subtils dans leur psychisme et les plus éclairés dans leur spiritualité, tels les prophètes et les grands sages, ont discerné, dans le monde spirituel, les lois qui correspondaient à telle ou telle époque, dans l’évolution d’une humanité. Tel fut le cas de Moïse pour les lois qui portent son nom, et sont toujours valables pour les juifs et les chrétiens (et aussi en grande partie pour les musulmans, avec les apports de Mohammed) ; tel est le cas pour Manu, et les lois de Manu pour l’hindou. D’ailleurs la Gita fera référence à Manu (BG 04/01).

La multiplication des hors-varnas, hors-castes

Le résultat du système héréditaire tardif, c’est que le membre d’une varna qui déchoit est éjecté de cette varna, et se retrouve ‘hors-varna’, ‘hors-caste’ comme on dit improprement aujourd’hui. Les varnas étant devenues héréditaires, aucune autre varna que celle de ses parents, qui vient de le rejeter, ne s’ouvre à lui pour l’accueillir. Par exemple un fils de Brahmane qui est rétif à l’étude ne pourra devenir Brahmane. Mais il pourrait faire un bon cultivateur ou un bon commerçant. Cependant les varnas des cultivateurs et des commerçants ne voudront pas de lui, puisque, les varnas étant devenues héréditaires, il faut avoir des parents cultivateurs ou commerçants pour devenir soi-même cultivateur ou commerçant. Il se retrouvera donc rejeté du système des varnas héréditaires : ‘hors-caste’. Ainsi, au fil des siècles, la société des varnas hindoues devenues héréditaires a vu proliférer à ses marges des hors-castes de naissance, puisque enfants de hors-castes qui n’avaient plus leur place dans l’hindouisme. Le développement de l’islam sur le territoire de l’Inde, et dans une moindre mesure du christianisme, s’est produit surtout par recrutement chez ces hors-castes de naissance… avec tous les conflits que ces différents groupes religieux ont pu entretenir avec l’hindouisme classique rigidifié dans un système devenu héréditaire. Donc, avec l’adoption tardive d’une organisation de varnas héréditaires, de nombreux hindous, qui n’étaient pas des criminels, mais simplement des incapables au regard des critères de leur varna, se sont retrouvés hors-varna, donc ‘hors-caste’. Et, comme le système était devenu héréditaire les hors-varnas l’étaient aussi. L’enfant d’un ‘hors-caste’ est donc ‘hors-caste’ et, comme les hors-castes sont souvent les plus pauvres, et que les pauvres se multiplient plus anarchiquement que les autres groupes sociaux, les hors-castes sont devenus, au fil des siècles récents, une énorme masse humaine à la traîne de la société indienne.

La doctrine des ASHRAMAS, les ‘quatre âges de la vie’

Les hors-varnas par au-dessus et par au-dessous

1   Outre les quatre varnas, il y avait donc les ‘hors-castes’, les ‘hors-varnas’. Certains étaient hors-castes par au-dessus, d’autres par au-dessous. Bien évidemment les voleurs, les faux monnayeurs, les assassins, les violeurs, tous les malfaisants étaient hors-castes par au-dessous. Et cela correspond aux ‘excommuniés’ du Moyen-Âge. Nous venons de voir que la rigidification du système des varnas rendues héréditaires avait augmenté artificiellement et dramatiquement le nombre des ‘hors-castes’. Il n’empêche que, dans le système originel non héréditaire, il y avait aussi nécessairement des hors-castes’ par au-dessous ; pour la simple raison que, sauf dans l’état paradisiaque, des humains malfaisants se rencontrent toujours plus ou moins. Mais l’enfant de hors-varna n’était pas classé hors-varna, car l’enfant n’a pas à payer pour les fautes des parents.

2   Par contre, dans le système originel non héréditaire des varnas, l’incapable d’une varna peut très bien se révéler capable ou même excellent dans une autre varna. Aujourd’hui encore, il est intéressant de voir, à côté de la horde des diplômés occupant des postes importants, bien rémunérés ou célèbres, un nombre non négligeable d’hommes et de femmes, que l’école avait classés comme mauvais, et qui ont trouvé un créneau dans lequel leur nature fait merveille.

3   Il existe aussi des hors-varna par au-dessus : Les Samnyasi, dont il sera question dans la BG, c’est-à-dire littéralement les ‘renonçants’. Les objets des sens se détournent de l’homme qui s’abstient, le renonçant… (BG 02/59). Dans la tradition hindoue existe un idéal des ‘quatre âges de la vie’, plus ou moins rigoureusement suivi en pratique, mais toujours respecté par les membres authentiques de cette civilisation.

Ashramas, les ‘quatre âges de la vie’ : premier : Brahmacharya

1  Le premier âge, Brahmacharya est consacré à l’étude et dure à peu près les vingt premières années de la vie, du moins pour les trois premières varnas des ‘deux fois nés’.

2   Certains traduisent le terme Brahmacharya par ‘continence’, au sens sexuel du terme. Cette traduction moralisante est déformante, sans être tout à fait inexacte. La maîtrise de la pulsion sexuelle, chez les garçons en particulier (pour les filles la question de l’épuisement sexuel ne se pose pas à cause de la physiologie différente), cette question donc fait partie de l’éducation d’un ‘deux fois né’. Il doit apprendre, après la puberté, à maîtriser l’art érotique, qui nécessite une certaine capacité à la continence (pour éviter l’éjaculation prématurée). Mais il doit aussi apprendre à transposer (Freud dirait à ‘sublimer’) une partie de ses pulsions sexuelles basiques, en une force qui développera sa puissance sur des plans supérieurs. Cela en vue de ne pas gérer sa vie comme un simple animal soumis aux pulsions du rut, mais à les orienter, avec science et subtilité, vers Brahma, le divin. Et c’est pourquoi le nom de ce premier Ashrama recouvre l’idée de s’orienter vers Brahma, qui désigne l’aspect créateur de Dieu dans l’hindouisme. La sexualité est le moyen de la ‘création’, ou du moins de la procréation, sur le plan animal de notre nature ; mais elle peut devenir, par Brahmacharya précisément, l’aliment énergétique d’une ‘création’ plus noble, plus humaine, dans le domaine de l’artisanat ou de l’intellectualité par exemple.

3   Certains autres traduisent Brahmacharya par chasteté. Il est une chose curieuse dans la société hindoue contemporaine. Après plusieurs siècles de domination anglaise, et donc aussi chrétienne anglicane, toutes les élites de l’Inde, leurs parents et leurs grands-parents sont passés par le moule occidental, même s’ils n’ont jamais quitté le territoire de l’Inde. Aujourd’hui encore, alors que l’indépendance du pays date théoriquement de 1948, certaines écoles, qui sont presque des clones des écoles et universités britanniques, forment l’élite de l’Inde. Cela n’empêche pas nombre d’Indiens de préserver leur culture hindoue, mais, sur le plan social et moral, certaines valeurs purement anglicanes se sont substituées aux façons de voir traditionnelles et anciennes de l’Inde. C’est ainsi qu’un puritanisme sexuel s’est développé au pays des kama-sutras. Et cela au point que bien des Indiens eux-mêmes n’en reviennent pas lorsqu’ils visitent certains temples du sud de leur pays (de Khajuraho par exemple) déployant par centaines des sculptures érotiques, en un livre d’images pédagogiques on ne peut plus explicite et complet. L’érotisme sacré leur est devenu incompréhensible, comme il l’est depuis toujours pour les chrétiens (mis à part le très secret ésotérisme chrétien des Fidèles d’Amour et autres groupes initiatiques). La chasteté, à proprement parler, consiste à n’avoir aucune pensée ayant trait à la sexualité. Jésus dit à certains de ses disciples : Vous avez entendu qu’il a été dit (par Moïse) : Tu ne commettras pas l’adultère. Eh bien ! moi je vous dis : Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis, dans son cœur, l’adultère avec elle (Mt 5/27-28 = P 060). Lorsque Jésus dit cela, il évoque clairement la voie de la chasteté. Comme nous le verrons, les samnyasi, les renonçants, ne recherchent aucune jouissance terrestre, et donc pas non plus le plaisir sexuel ; il s’agit véritablement de chasteté. Par contre, tous les jeunes passent par l’âge de formation, le Brahmacharya et il est bien évident que tous les jeunes ne sont pas destinés à la chasteté, et même qu’aucun jeune n’y est destiné toute sa vie, en système hindou, puisque le clergé, les Brahmanes sont mariés. Ceux qui, à la fin de leur vie, deviendront samnyasi, renonçants, proviennent des quatre varnas-castes dont aucune n’a comme règle la chasteté. C’est un choix possible, mais non obligatoire, de fin de vie. Ceci dit il y a des exceptions, comme Ramana Maharshi, qui a obtenu la réalisation spirituelle spontanément à l’âge de 17     ans ; mais c’est un cas immensément exceptionnel.

4   Pendant que nous en sommes à cette question, le christianisme, dont l’influence délétère en Inde est peu douteuse sur ce point, est particulièrement disqualifié sur la question. Même si les chrétiens orthodoxes, dont les popes sont mariés, et les chrétiens protestants, dont les pasteurs le sont aussi, ont maintenu ou rétabli un certain équilibre, la branche principale du christianisme, qui est le Catholicisme, a institué depuis presque mille ans un clergé de non mariés qui font vœu de célibat sans faire vœu de chasteté. Cela revient à dire qu’ils ont une activité sexuelle (sinon pourquoi pas de vœux de chasteté comme les moines ?), mais cette activité sexuelle ne se fait pas avec une épouse. Que reste-t-il alors ? Soit la masturbation, soit l’homosexualité, pédophilique ou non, soit l’utilisation d’une femme qui n’est pas la leur, ou d’une prostituée ; or toutes ces pratiques relèvent du péché, selon la morale que ces mêmes prêtres enseignent à leurs ouailles. Il y a là, au cœur du christianisme catholique, et depuis un millénaire, une institution fondée sur une colossale hypocrisie. Il n’est donc pas étonnant qu’aujourd’hui encore des scandales à répétition s’y produisent. Donc la chasteté n’est pas une valeur étrangère à l’hindouisme, dans certaines branches du Yoga et dans la situation des samnyasi-renonçants, mais elle ne cadre pas véritablement avec la notion de Brahmacharya.

Ashramas, les ‘quatre âges de la vie’ : Deuxième : Grihastha

1   Le deuxième âge de la vie est Grihastha, celui du maître de maison (griha signifie maison). Il va de vingt à quarante ans à peu près. Pendant cet âge, l’homme se marie, a des enfants, exerce un métier, gagne de l’argent et en redistribue, outre à sa famille, aux pauvres, aux Brahmanes, et par les impôts aux Kshatryas. À cet âge, la richesse (Artha) est une vertu et non un défaut, signe de l’excellence du travail de l’homme et de la bénédiction des dieux.

2   Un certain moralisme ‘chrétien’ affecte de mépriser l’argent et la richesse. L’idéologie socialiste et communiste, qui en est l’héritière, reprend volontiers ce thème. Dans les ‘manifestations’ politiques, ce refrain revient souvent. Mais il n’est que trop évident que c’est surtout l’argent des autres qui fait problème. Les hommes qui s’estiment moins riches que la moyenne raisonnent savamment en se disant que, si on partageait les richesses de façon égalitaire, ils deviendraient mécaniquement plus riches. Et les bonimenteurs politiciens ‘de gauche’ ne manquent pas d’utiliser ce stupide raisonnement. Stupide en ceci que la nature humaine réelle, et non pas rêvée, fonctionne, chez la presque totalité des humains, en rapport avec le principe de récompense. Il y a, dans la diversité humaine, des tempéraments qui préfèrent travailler le moins possible, quitte à gagner le minimum, et d’autres qui préfèrent travailler beaucoup, pour gagner le plus possible. Ce sont ces derniers qui fabriquent le plus de richesse. Si on les rémunère moins, ils fabriqueront moins de richesse, et c’est autant de moins qui ne pourra pas être distribué à ceux qui préfèrent la paresse. La Bhagavad Gita insistera beaucoup sur l’art de se détacher du fruit des œuvres, et par là de se détacher du karma lié aux œuvres. Mais, pour le commun des mortels, c’est-à-dire l’immense majorité de la population, ce qui motive l’action, c’est précisément le fruit des œuvres. Alors que les ignorants agissent par attachement à l’acte, l’homme sage doit aussi agir, mais sans attachement, en n’ayant en vue que l’ordre du monde… (BG 03/25). Comment ne pas s’apercevoir que le sage constitue une élite extrêmement clairsemée dans l’ensemble de la population ? Donc, de fait, les humains, comme les ânes, étant motivés soit par le coup de bâton qu’ils veulent éviter, soit par la carotte qu’ils veulent attraper, la richesse a une fonction sociale légitime dans un système de civilisation réaliste. Même un homme sage agit selon sa propre nature. Tous les êtres, même les animaux, suivent leur nature. À quoi bon refouler cette loi ? (BG 03/33). Et l’âge de la vie où, justement, la richesse joue pleinement son rôle civilisateur, c’est Grihastha.

3   Nous avons évoqué un ‘certain moralisme chrétien’,  mais, comme souvent, qui dit chrétien ne dit pas évangélique pour autant. Jésus dit certes : « Comme il sera difficile à ceux qui ont des richesses d’entrer dans le Royaume de Dieu ! » (Mc 10/23 = P 217), mais l’évangile signale cependant, à propos de la mise au tombeau de Jésus : Le soir venu, il vint un homme riche du nom de Joseph, qui s’était fait, lui aussi, disciple de Jésus (Mt 27/57 = P 302). Et l’évangile présente aussi un jeune homme dont on dit : il avait de grands biens (Mc 10/22 = P 216) et qui, cependant, applique tous les préceptes de la Loi de Moïse, or Jésus fixa sur lui son regard et l’aima (Mc 10/21 = P 216). On retrouve donc dans l’Évangile un point de vue identique sur la question des richesses.

Ashramas, les ‘quatre âges de la vie’ : Troisième : Ashrama

1    Vient ensuite le troisième âge, ashrama, qui signifie littéralement ‘sans travail’. Cet âge semblerait avoir un rapport lointain avec ce que la modernité nomme ‘la retraite’. De ce mot provient le nom des ashrams hindous (sorte de monastères), car on n’y travaille pas pour produire économiquement, mais pour obtenir la libération spirituelle par un travail sur soi, un travail intérieur. Ce troisième âge recouvre théoriquement la période allant de quarante à soixante ans. En fait le père installe son fils, ou son apprenti, dans le métier, et lui sert de guide, gardant donc ‘l’œil du maître’ sur les affaires, mais lui-même commence à se retirer du gros de l’activité et à se consacrer à une quête plus intérieure. On est déjà loin de la notion de retraite chez les Occidentaux modernes, âge consistant à devenir un consommateur professionnel et à faire ce qui plaît sans autre critère de discernement.

2   On remarque que cet âge, Ashrama, donne son nom à l’ensemble de la théorie des quatre âges de la vie, la théorie des Ashramas. C’est en effet l’âge qui synthétise les quatre autres, puisque l’homme a encore un pied dans les affaires du monde, tout en s’orientant déjà vers les buts transcendants de la vie, le salut paradisiaque ou la libération spirituelle-moksha.

Ashramas, les ‘quatre âges de la vie’ : Quatrième : Samnyasa, hors-castes par au-dessus

1   Le quatrième âge est le samnyasa, le ‘renoncement’. Il couvre la période depuis soixante ans jusqu’à la mort. Il consiste, en théorie, presque sous forme d’image d’Épinal, à brûler sur un bûcher funéraire les signes distinctifs de sa varna-caste, et à partir, quittant définitivement la famille et la région, pour devenir moine errant, vivant des dons des dévots, méditant et enseignant la doctrine spirituelle. En pratique, nombre d’hindous se construisent une maisonnette au fond de leur jardin, ou se réservent une pièce dans leur maison et mènent une vie quasi monastique, sans véritablement quitter géographiquement le milieu familial.

2   Les samnyasi sont les hors-castes par au-dessus. En contexte occidental, ils pourraient être arrêtés par la police pour vagabondage, ne possédant ni papiers, ni argent. Ce stade de la ‘retraite’, cependant, était parfaitement courant, connu et estimé au Moyen-Âge. Beaucoup de membres des trois Ordres, c’est-à-dire des trois premières varnas-castes d’Occident, devenaient moines à la fin de leur vie pour parfaite leur salut. Aujourd’hui cette notion apparaît quasiment comme une folie aux yeux du retraité consumériste. Le samnyasi est plus qu’un ‘deux fois né’, car, si on lui demande où et quand il est né, il répond qu’il est non-né, comme l’enseigne la BG : Ce sont seulement les corps où s’incarne l’atman qui ont une fin. L’atman est éternel, impérissable (BG 02/18).

3   Cette notion des deux-fois-nés nous a introduit à la notion de varna (castes), si importante dans la BG, et à la notion d’Ashrama (Les âges de la vie). Le lecteur, même convaincu par ce qui précède, doit se poser encore quelques questions sur cette conception des varnas, à la fois si proche de l’Occident historique, et si diamétralement opposée au mode de pensée moderne. Nous aurons l’occasion de préciser ces points, car la Gita n’omettra pas de les envisager.

4   La Bhagavad Gita ne s’attarde pas sur les trois premiers ashramas (âges de la vie) ; ce n’est pas directement son propos, qui consiste à exposer la théorie et la méthode de la libération spirituelle (moksha). Mais la Gita suppose les ashramas puisqu’elle envisage le quatrième, Samnyasa, le renoncement.

5   Prenons un peu d’avance. Au chapitre 5, Arjuna demande : « Tu loues –ô Krishna- le renoncement à l’action (Samnyasa), puis le yoga dans l’action (karma yoga). Dis-moi finalement laquelle des deux voies est la meilleure (BG 05/01). Le Bienheureux dit : « Le renoncement à l’action et le yoga dans l’action mènent tous deux à la félicité suprême. Mais des deux, le yoga dans l’action (karma-yoga) est supérieur au renoncement à l’action (Samnyasa) (BG 05/02). En quoi donc le yoga dans l’action (karma yoga) est-il supérieur au renoncement à l’action (c’est-à-dire à la pure méditation du renonçant, Samnyasi) ? Krishna le précise plus loin : le renoncement (Samnyasa) est difficile à atteindre sans le Yoga (dans l’action)… (BG 05/06), autrement dit, le yoga dans l’action (karma yoga) est une sorte de préparation au pur renoncement à l’action en vue de la méditation (Samnyasa). Mais ce qui libère, c’est la connaissance et elle seule : Il n’y a pas de plus grand purificateur que la connaissance spirituelle. Celui qui s’est perfectionné par l’union mystique du yoga, avec le temps, trouve la science en lui-même (et réalise le Soi) (BG 04/38) ; ‘trouve la science en lui-même’ cela signifie par la méditation purement intérieure, sans action. Pour résumer, la Bhagavad Gita fait implicitement référence aux quatre ashramas (les quatre âges de la vie), puisqu’elle envisage en détail le quatrième âge, samnyasa, qui consiste à renoncer à presque tout bien, et donc à presque toute action pour l’obtenir, et à se consacrer totalement à la pure méditation. Mais la Gita affirme que ce stade est difficile à atteindre directement (et c’est d’ailleurs pourquoi c’est le quatrième âge de la vie, que nombre d’hindous respectent beaucoup sans l’atteindre véritablement dans leur vie présente). En conséquence la Gita propose de privilégier le karma yoga, yoga dans l’action sacralisée, comme étant une voie supérieure en tant qu’elle est plus accessible pour des hommes comme Arjuna, qui est un homme d’action en tant que noble-Kshatrya. À plus forte raison ce karma yoga est conseillable à un Occidental en milieu moderne.

Les varnas-castes intérieures

1   Tout ce qui vient d’être dit concerne à la fois le point de vue macrocosmique et microcosmique. C’est-à-dire l’organisation sociale de la société et la vie intérieure et spirituelle de chacun de ses membres ; on l’aura compris. Reste la question de savoir quelle mise en pratique, à la fois technique et spirituelle, peut en faire un homme et une femme contemporains en milieu occidental (et d’ailleurs le monde entier est plus ou moins aujourd’hui un ‘milieu occidental’).

2   Il est clair qu’aujourd’hui la plupart des humains ont un ‘emploi’, c’est-à-dire un ‘gagne-pain’ qui n’a pas d’autre raison d’être que de gagner de l’argent. Le métier est souvent répétitif (chaîne de montage en usine, caissière de supermarché, geste administratif) au point de se prêter fort mal à une quelconque activité méditative. Il est souvent immoral, consistant à inviter les gens à consommer des produits dont ils n’ont pas besoin, ou à consommer des produits physiquement ou mentalement dangereux en leur cachant évidemment la chose. Un autre danger se profile à l’horizon de certains pays riches : la numérisation, l’automatisation, la robotisation mettent au chômage des millions de gens, que la société devra entretenir à ne rien faire (dans le style de la Rome décadente : ‘du pain et des jeux’) ou qu’elle sera tentée d’éliminer comme devenus inutiles et souvent ingérables. Cela se prête fort mal à la réalisation religieuse ou spirituelle au cœur d’un métier économiquement utile, écologiquement sain, moralement saint, et spirituellement signifiant.

3   Mais il n’y a pas à se désespérer. L’homme honnête vivant dans une civilisation malhonnête n’est pas responsable de toute la mauvaiseté du monde dans lequel il vit. La parabole évangélique de ‘l’ouvrier de la onzième heure’ (Mt 20/01 = P 219) illustre ce genre de situation par cet ouvrier qui a cherché du travail sur la place publique depuis le début du jour et n’en a trouvé qu’à la dernière heure de travail de la journée. Il fut payé comme ceux qui avaient travaillé tout le jour. Économiquement parlant, cette parabole décrit une injustice. Spirituellement et symboliquement parlant, elle ne signifie pas que l’homme de la onzième heure n’a rien fait pendant onze heures, car il n’a pas abandonné l’orientation spirituelle intérieure de toute la journée, et c’est en cela qu’il a mérité le salaire divin. Cette parabole montre qu’il y a toujours un petit pourcentage d’orientation spirituelle possible partout. Et que l’homme n’est pas jugé sur la spiritualité de son milieu, mais sur la sienne dans ce milieu, et souvent malgré ce milieu : Celui qui offre ses actions à Brahman, qui agit sans attachement, n’est pas plus affecté par le mal que la feuille de lotus ne l’est par l’eau sur laquelle elle repose (BG 05/10). À chacun revient donc de faire preuve de créativité intérieure, pour aménager, dans le sens de l’idéal que nous venons de décrire à propos des varnas, une activité qui soit véritablement celle d’un ‘deux fois né’.

Le mantra

1   En vérité, le problème de la modernité se pose plus dramatiquement pour les humains dont la nature est celle d’un serviteur, car, où pourront-ils trouver un ‘deux fois né’ à servir pour qu’il leur serve d’exemple ? Il faut croire que, là aussi, puisque qui cherche trouve (Mt 07/07 = P 162), la miséricorde divine doit se faire ultra extensible. Dans toutes les traditions spirituelles tardives (christianisme, islam) et aussi dans l’hindouisme, il existe une méthode à la fois religieuse et spirituelle dont pratiquement aucune diablerie moderne ne pourrait empêcher l’emploi.

2   Il s’agit du mantra, que les chrétiens nomment ‘Invocation’ et les Musulmans Dhikr. C’est une formule, qui peut se résumer au nom de ‘Jésus’, ou au mot ‘Amen’ dans le christianisme, ou bien au nom de Brahman, ou au son OM dans l’hindouisme, et qui vise à maintenir dans la conscience, la relativité et l’impermanence du monde matériel en contraste avec l’immuabilité de l’absolu dont l’homme tire tout son être. En islam, le soufisme, c’est-à-dire l’ésotérisme de cette tradition, utilise et valorise beaucoup le dhikr.

3   Le grand maître spirituel du non-dualisme hindou du XX° siècle, Ramana Maharshi, enseignait la ‘voie directe’ consistant à se concentrer précisément sur le ‘Je Suis’. Non pas ‘Je suis ceci ou cela’, comme dans la pensée ordinaire, mais la pure conscience d’être. Dans ce mantra, que l’on pourrait dire purement métaphysique, et supra confessionnel, le ‘Je’ ne désigne évidemment pas le centre de l’ego, mais l’Atman, le rayon divin qui maintient l’être dans l’existence. Et le but du mantra consiste à remonter, par la pratique, le long du rayon divin jusqu’à l’identification : ‘Atman identique à Brahman’, Brahman désignant l’absolu (Nombreux, identifiés à moi, sont venus se fondre en moi : BG 04/10).

4   Pourquoi évoquer le mantra en cet endroit du commentaire de la BG ? Parce que la compréhension de la doctrine des varnas (castes) et des ashramas (âges de la vie) procure la satisfaction intérieure d’une vie humaine et d’une civilisation qui ont un sens, mais, en contrecoup, cela peut désespérer l’homme contemporain lorsqu’il réalise l’insignifiance de son contexte existentiel. Or le mantra, précisément, n’a besoin d’aucun cadre extérieur et ne peut donc être empêché par aucune structure de civilisation quelque dégénérée soit-elle. Une caissière de supermarché, par exemple, joignait un mantra au sourire qu’elle faisait à chaque client (sourire obligatoire par ordre du patron, autant que nécessaire par courtoisie humaine). Elle disait que sa journée s’apparentait à un enfilage de perles sur un fil ; les perles étant les clients et le fil le mantra. Elle constata aussi ce paradoxe, qu’il lui arrivait, les jours de congés, d’être moins spirituellement centrée que pendant son travail pourtant aussi machinique que possible. Elle entreprit alors de ponctuer par le mantra chaque changement d’activité, de pièce, chaque déplacement du corps, chaque personne rencontrée, etc. Il ne s’agit pas de rabâcher, mais de dire intérieurement, silencieusement, une fois seulement, un mot renvoyant à la conscience de l’absolu, dont l’énonciation intérieure prend une seconde et transfigure tout le vécu suivant.

L’idée d’une Restauration

L’utopie d’une ‘démocratie aménagée’

Nous avons exposé la doctrine des varnas-castes. Nous avons vu que leur finalité était essentiellement spirituelle, ce qui ne l’empêchait pas d’être aussi, et très efficacement (écologiquement entre autres), une doctrine sociale et économique. Nous avons montré qu’à quelques détails près, la structure de civilisation de l’Ancien Régime, c’est-à-dire de l’Europe du IV° au XVIII° siècle était fondamentalement la même. C’est d’ailleurs pourquoi on parle de ‘civilisations indo-européennes’. Précédemment, nous avions envisagé quelques points fondamentaux en critique de la démocratie. Résumons-les, avant de constater que ‘l’idée d’aménager la démocratie pour la rendre spirituelle’ est une pure utopie.

Le ‘principe’ égalitaire

La démocratie est basée sur le principe égalitaire. Or, les hommes ne sont égaux à aucun point de vue, et il n’est pas souhaitable qu’ils le soient. Si on remplaçait les instruments d’un orchestre classique par 40 pianos, ce serait mortellement ennuyeux. La science fondamentale est la métaphysique. Le divin se manifeste dans le monde en tant qu’infini, et l’infini ne se répète jamais. La beauté, la splendeur et la richesse du monde viennent de sa diversité. Une civilisation égalitaire ne peut que massacrer la richesse du monde, comme la démocratie détruit les cultures, les religions, les espèces vivantes et réduit l’humain à n’être qu’un consommateur de produits matériels standardisés, le plus souvent inutiles ou dangereux, et de loisirs généralement insignifiants, quand ce n’est pas stupides.

Les traditions spirituelles sont toutes hiérarchiques

1   Toutes les traditions spirituelles ou religieuses sont hiérarchiques (parabole des talents et des mines en christianisme, même chose dans la Bhagavad Gita hindoue et dans tout l’Orient). Il n’y eut pas de grande civilisation sans spiritualité pour l’élite, et sans religion pour le peuple. Il ne peut y avoir d’Europe depuis qu’elle a renié la chrétienté.

2   L’église chrétienne n’a cédé à la démocratie qu’après l’interdiction, par la Terreur révolutionnaire, de la religion, et sous la botte du Concordat napoléonien. Elle aurait dû comprendre : Alors Jésus, se rendant compte qu’ils allaient venir s’emparer de lui pour le faire roi, s’enfuit à nouveau dans la montagne, seul (Jn 06/15 = P 106). Ce n’est pas le peuple qui élit légitimement le roi, c’est le prophète, comme Nathan a élu David.

3   La politique est très nécessaire, noble et respectable en soi, mais n’est pas la chose plus importante du monde ; cet honneur revient à la spiritualité et à la métaphysique, à défaut à la religion. Soit la politique en découle, et elle est légitime ; soit elle ignore cela, et elle est funeste.

Juste milieu n’est pas tiédeur

Les gens talentueux, dans quelque domaine que ce soit, se doivent de faire profiter l’ensemble de la population de leurs dons. Mais, pour ce faire, ils ne doivent pas s’abaisser au niveau de la majorité, d’ailleurs instable et toujours tiède. Le Christ de l’Apocalypse dit : Je vomis les tièdes (Ap 03/16).

Aucun chef démocrate ne croit à la démocratie

Si l’on pose une question à dix personnes, sur n’importe quel sujet possible, rien ne garantit que l’opinion majoritaire corresponde à la réponse la plus vraie, la plus juste, la plus belle et la plus nécessaire. L’expérience historique montre que c’est généralement le contraire qui se produit. C’est d’ailleurs pourquoi les hommes politiques en démocratie, bien que chantant les vertus de leur système, n’y croient aucunement, et passent leur temps à manipuler l’opinion à grand coup d’influenceurs, de slogans, de propagande, de désinformation, d’éléments de langage et autres hochets pour populace irréfléchie.

Le totalitarisme, fils de la démocratie

1   On présente la démocratie comme une protection contre le totalitarisme, mais Hitler a été élu démocratiquement, Napoléon s’est fait empereur démocratiquement, et les exemples abondent. Tout bon gouvernant a lu ‘La psychologie des foules’ de Gustave Le Bon. En réalité, c’est le contraire qui est vrai : la démocratie conduit au totalitarisme. Il s’est plusieurs fois agi du totalitarisme ‘à visage humain’ (Hitler, Staline, Mao, etc.), mais il peut s’agir aussi d’un totalitarisme totalement inhumain et d’autant plus aveugle et moins détectable, comme celui du marché, ou de la technologie.

2   Il fut précisé plus haut que la démocratie, loin de garantir contre le totalitarisme, le préparait au contraire, que ce totalitarisme soit humain ou, pire, technique (voir l’œuvre magistrale de Jacques Ellul sur la question). La preuve en est que la loi démocratique est elle-même totalitaire quand elle interdit, comme en France, de faire de la propagande pour le non-vote. En effet, cela est contradictoire avec la liberté de penser, le droit de philosopher sur les systèmes de civilisations, y compris démocratiques. La chose est d’ailleurs amusante, car elle s’avère être un avatar lointain de la mentalité théologique chrétienne. En effet un théologien a le droit de penser librement et de dire ce qu’il veut… à la condition de ne jamais s’opposer aux dogmes établis, au credo, et aux décisions des conciles depuis deux mille ans ! Identiquement le citoyen a le droit de penser, de philosopher, de juger par lui-même, mais à la condition d’arriver à la conclusion, écrite d’avance par quelque droit divin d’on ne sait quelle révélation, que voter, et donc faire acte d’inféodation à l’opinion majoritaire quelle qu’elle soit, est le devoir citoyen le plus fondamental. L’homme politique démocrate suit l’exemple de Pilate à qui Jésus parle de la vérité et qui répond : Qu’est-ce que la vérité ?, après quoi il sort sans attendre la réponse… (Jn 18/38 = P 278).

Les marchands matérialistes trompent le peuple

L’essence de la démocratie n’est aucunement le peuple, car en 1789 ce n’est pas le peuple qui a fait la Révolution ; c’est l’abdication suicidaire du clergé qui a permis le doublement du Tiers-(état), cela entraînant la transformation des États-Généraux en Assemblée Nationale et la décapitation de la religion et de la noblesse (qui, il est vrai, étaient fort dégénérées depuis longtemps). Ce sont les marchands matérialistes qui ont fait cette civilisation, et qui font croire au peuple que c’est dans son intérêt. Il ne fait guère de doute que l’argumentaire de la publicité, et en partie de la propagande politique, puise largement dans les sept péchés capitaux. La démon-cratie est un ‘chacun pour soi’ collectif ; ce n’est pas cela qui fait une solidarité.

Nationaux ou locaux, les pouvoirs sont soumis aux technologies, qui bouleversent les modes de vie et les mentalités

1   Les gouvernants locaux sont contraints d’agir dans le même sens que les gouvernants nationaux. Le maire, aujourd’hui, doit persuader ses administrés que marier deux femmes ou deux hommes ensemble, c’est normal, ou, bien mieux, que priver délibérément un enfant de père dans un couple de femmes homosexuelles, ou de mère dans un couple d’hommes homosexuels, c’est normal. En fait, c’est une monstruosité, qui déstructure le fondement même de toute civilisation, le rapport du yang et du yin comme dit la sagesse chinoise, ou l’Adam et l’Ève de notre culture. Comment pourrait-on voter pour qui pratique cela, et le présente comme normal et même progressiste ? Et quelle couleuvre de la taille d’un boa faudra-t-il avaler dans le progrès futur qui arrive en courant ? Les gouvernants locaux doivent appliquer les lois nationales, quelles qu’absurdes qu’elles soient ; et elles le sont de plus en plus.

2   Les gouvernants nationaux sont pieds et mains liés par les technologies toujours nouvelles, qui bouleversent à grande vitesse la vie de tous les humains ; de plus, ils ont des comptes à rendre aux puissances financières sans lesquelles ils ne sauraient être élus.

L’art de soigner la cirrhose du foie par l’alcool

1   La civilisation démocratique, profane, matérialiste, idolâtre d’une technologie dont elle ne maîtrise pas les conséquences, n’a que trois siècles, et les signes de son suicide programmé sautent déjà les yeux de tout observateur non aveuglé par les préjugés idéologiques.

2   Le lecteur qui aura compris tout cela ne se bercera pas de l’utopie que l’on puisse ‘aménager la démocratie pour la rendre spirituelle’. « Remédier aux vices de la démocratie par encore plus de démocratie », c’est comme soigner la cirrhose du foie par l’alcool. Les opinions les plus nombreuses ne seront jamais les meilleures du seul fait de leur nombre, de quelque façon qu’on les aborde. On n’enfermera jamais la vérité dans la quantité. Et les humains ne seront jamais égaux pour coller à l’idéal démocratique. D’ailleurs, s’ils pouvaient devenir égaux, ils ne se distingueraient plus des robots, et il n’y aurait plus lieu de parler de civilisation. Dès lors que cela est compris, un spirituel cohérent ne peut que se retirer du jeu démocratique (il serait plus juste de dire ‘de la mascarade démocratique’).

S’inféoder au règne de la quantité

Voter, avant d’être un accord avec un homme ou un programme, c’est s’inféoder à la loi du nombre, plutôt qu’à la vérité ; faire allégeance au règne de la quantité, plutôt qu’à la qualité ; et c’est se soumettre à l’opinion des ignorants, plutôt qu’à celle des savants et des spirituels. Le piège, auquel n’échappe peut-être qu’une personne sur mille par les temps qui courent, consiste à passer tout de suite à la question : « Pour qui voter ? », « Pour quel programme voter ? », sans se poser la question que supposent résolue ces deux-là, et qui ne l’est aucunement : « Que signifie l’acte de voter ? »

La ‘légitimité’ des mauvais chefs démocratiques

Pour autant, un spirituel ne considérera pas que le pouvoir politique actuel, démocratique, soit totalement illégitime. Pilate dit à Jésus : « Tu ne me parles pas ? Ignores-tu que j’ai pouvoir de te libérer et pouvoir de te crucifier ? » (Jn 19/10-11 = P 285) et Jésus lui fait cette réponse grandiose : « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi si cela ne t’avait été donné d’en haut ». Jésus dit cela, alors même qu’il est Juif et que Pilate n’a aucunement été élu par un prophète, comme David par Nathan. En ce sens, il est vrai que ‘Les peuples ont les gouvernants qu’ils méritent’. Donc, d’une certaine façon, spirituellement parlant, les gouvernants, même élus par la pantomime démocratique, sont légitimes, mais leur légitimité ne vient pas de leurs électeurs, elle vient de Celui qui la leur a donnée et à qui toute puissance rendra compte. C’est en cela, d’ailleurs, que le ‘diabolos’ de l’Évangile peut dire, lors de la tentation politique au désert : Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes, car elle m’a été livrée, et je la donne à qui je veux (Lc 04/06 = P 021). Le diabolos a une certaine légitimité, lui aussi, dans la mesure où il représente ce que les humains ont mérité ; leur karma, dirait un hindou.

La minorité dirigeante d’un système prétendument majoritaire

1   Il est toujours prudent d’écouter attentivement les arguments adverses d’une thèse qui semble juste.

2   Certains cultivent la culpabilisation en disant : « Qui refuserait la démocratie refuserait de voter, et il laisserait alors les forces qu’il désapprouve prendre et exercer le pouvoir. » Mais c’est au contraire en votant qu’on leur donne une apparence de légitimité et de pouvoir. Un nombre incroyable d’élections de responsables, et de vote de lois, se font avec une minorité de votants et une majorité d’abstentionnistes ; ce qui devrait les invalider en bon ‘principe’ majoritaire. En pratique, la démocratie n’est pas moins ‘élitiste’ que les régimes hiérarchiques, sauf que l’élite en question est anti-spirituelle ; c’est une parodie d’élite.

Seul le démocrate serait responsable

Autre argument classique : « Les abstentionnistes sont des irresponsables. » Mais c’est bien plutôt les votants, qui n’ont pas vraiment réfléchi à ce que c’est que la démocratie, et qui agissent comme des moutons de Panurge parce qu’on les bombarde de propagande depuis de berceau.

Le mythe du ‘devoir citoyen’

1   On dit aussi : « Il n’est pas possible de se désintéresser de la société : tout le monde a un devoir citoyen. » C’est assurément vrai, mais tout le monde n’a pas vocation, ni compétence, pour gouverner et encore moins pour décider qui est capable de gouverner.  Ceux qui savent qu’ils ne savent pas sont plus intelligents que ceux qui décident sans savoir, ou, comme la plupart, qui décident en fonction de leur seul intérêt égocentrique à court terme. Ceux qui votent pour un pouvoir qui nuirait au monde sont coresponsables de cette nuisance.

2   Il est écrit dans l’Évangile : pourquoi ne jugez-vous pas par vous-mêmes de ce qui est juste ? (Lc 12/57 = P 181) : beaucoup voient là une incitation à voter à tout propos, à  cause du ‘juger par soi-même’ ; sans même se demander pourquoi, pendant un millénaire et demi, le christianisme n’a pas été démocratique. Mais, si quelqu’un se met à juger par lui-même du bien ou du mal-fondé de la démocratie, alors on crie au sacrilège. On peut juger démocratiquement de tout, mais ce serait un crime de juger la démocratie elle-même. Cela montre clairement que la démocratie n’est pas une théorie politique parmi d’autres ; elle est une idole. Si la démocratie était si évangélique que le prétendent, au rebours de leur propre tradition, les prêtres d’aujourd’hui, Jésus l’aurait enseignée ; or l’évangile abonde de références hiérarchiques, tant spirituelles que sociales. Le fondement de la démocratie ne se situe pas dans l’esprit humain, mais beaucoup plus bas. Voter, c’est donner à l’ego le plus médiocre l’illusion qu’il co-gouverne le monde. Aussi, présenter le jeu démocratique comme un ‘devoir citoyen’ relève d’une vaste escroquerie intellectuelle. Le premier ‘devoir citoyen’, c’est de s’assurer qu’on ne prend pas le citoyen pour un imbécile.

La liberté de l’argent sale

Comment un homme un tant soit peu intelligent peut-il croire ces affirmations des prophètes du libéralisme que sont Ricardo et Adam Smith, lorsqu’ils prétendent que « la somme de choix égocentriques produit miraculeusement un intérêt politique général ? Ou que la loi de l’offre et de la demande créée mécaniquement l’équilibre du marché » ? Alors que nous savons qu’elle déstructure des économies entières, ruine des pays, suscite des famines et des guerres et saccage la nature ? La liberté démocratique tant vantée, est surtout celle d’exploiter le monde, tant humain que naturel. Et c’est la liberté de l’argent.

La compromission comme vertu démocratique

Un démocrate cohérent s’engage à vivre selon le principe opposé à ce qu’il sait vrai, en cas de prééminence quantitative de ce principe opposé ; c’est-à-dire qu’a priori il se déclare prêt à renier ce qu’il sait vrai. Celui qui ne se sent pas des dispositions pour le métier de renégat sera mal à l’aise dans ce système. Certes, dans toute négociation, et même en système de varnas hiérarchiques, il y a la ‘beauté du compromis’, comme dit Gandhi ; la politique est l’art du possible et non l’art de l’idéal ; mais cependant il y a un abîme entre compromis et compromission, et vu la nature de nombre de lois modernes, il est évident qu’on a quitté le compromis légitime depuis longtemps. Depuis quelques décennies, le problème s’aggrave d’ailleurs, car une fraction importante du peuple ne croit plus au système, tout en en demeurant idéologiquement dépendant. Si bien que ces gens, s’ils n’obtiennent pas le candidat ou le programme pour lequel ils ont voté, se mettent aussitôt à manifester leur réprobation, pour empêcher l’élu majoritaire d’exercer le mandat qui lui a été confié, et ceci sans attendre les prochaines élections. En somme ils ne respectent pas le système auquel ils ont eux-mêmes fait allégeance en choisissant de voter. Sans s’en rendre compte, ils suivent la pente de l’anarchie, en chantant les gloires de la démocratie. Il y a aussi un élément psychologique et de courage personnel. Les gens ont ‘peur d’avoir raison tout seul’ ; ils préfèrent avoir tort en groupe. Pourtant, là aussi, toutes les voies spirituelles sont affirmatives : l’épreuve de la solitude dans la foi est incontournable. C’est le thème de la porte étroite évangélique (P 072). Mais chacun chemine à son rythme : BG 04/11.

Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme

1   Ultime argument, on dit aussi : « Et qu’est-ce que vous mettez à la place de la démocratie, si vous ne votez pas ? » Autant reprocher au médecin qui diagnostique l’agonie : « Qu’est-ce que vous mettez à la place de sa vie ? » ; au végétarien : « Qu’est-ce que vous mettez à la place du beefsteak ? » ; au non-tabagisme : « Qu’est-ce que vous prenez à la place de la cigarette ? »

2   Toutes les civilisations sont mortelles. La chrétienté était une civilisation, pas un paradis, mais une civilisation, puisque la vie y avait un but spirituel ; elle est entrée en agonie avec la Révolution de 1789. Sa décomposition s’accélère aujourd’hui. Elle durera encore quelque temps, et sur ses ruines, autre chose naîtra. ‘Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme’, comme l’a redécouvert Lavoisier, que la Révolution a guillotiné, et comme la métaphysique orientale le sait depuis toujours. Mais il importe, alors que les masses et leurs chefs se prosternent devant la Démocratie, le Progrès, l’Évolution, la Technologie, l’Égalité et autres idoles du temps présent, il importe que quelques-uns demeurent fidèles aux valeurs vraies. L’Évangile n’enseigne-t-il pas cela constamment ? Et de même la Bhagavad Gita.

Un pansement sur une jambe de bois

Certains voudraient sauver la civilisation occidentale par l’écologie, le féminisme, la réforme de l’école, la numérisation pour tous, la culture biologique, l’art moderne, etc., mais ce sont là des aspects trop peu fondamentaux d’une civilisation pour avoir la moindre chance d’aboutir. En fait, ils ne peuvent supporter l’idée que ce qui est encore ‘leur’ monde soit mortel. La croyance démocratique est une des plus ancrées dans le psychisme collectif, même chez les pratiquants des cours de yoga (pour ne pas parler des chrétiens). Chaque époque a ses idoles et ce qui est évident pour l’un peut longtemps demeurer une superstition pour un autre.

Tentatives de restauration

D’autres ont pu penser, et le Général de Gaulle lui-même à une certaine époque, qu’une restauration des varnas-castes (en français ‘des États-Sociaux’), serait souhaitable et possible. Souhaitable, c’est certain ; possible, c’est aussi incertain qu’un homme qui n’est pas prophète peut l’affirmer. Bien des tentatives ont échoué, qui partaient d’un idéal chevaleresque, kshatrya. Ce fut le cas de la vie et de l’œuvre de Julius Evola en Italie, par exemple. D’autres, beaucoup plus profondes, sont parties du principe chinois que, si ‘le poisson pourrit par la tête’, c’est par la tête qu’il faut le restaurer. Autrement dit, il faut d’abord constituer une élite intellectuelle et spirituelle véritable, pour ensuite reconstituer une hiérarchie authentique (c’est-à-dire ‘une puissance’, arche, ‘du sacré’, hiéro). L’œuvre remarquable de René Guénon, et aussi de Frithjof Schuon, va dans ce sens. Mais il manque à l’Occident une doctrine métaphysique non dualiste. Et, même la religion chrétienne, dans ses organes centraux actuels, a largement perdu de vue ses propres valeurs fondamentales ; comme le montre d’ailleurs son invraisemblable attachement récent à la démocratie, dont elle critique par ailleurs la plupart des inévitables conséquences. De plus, la course d’une technologie surpuissante autant qu’aveugle ne cesse de s’accélérer et on ne voit guère que l’entreprise d’une restauration, nécessairement longue et laborieuse, ait le temps de porter des fruits. Il semble donc probable qu’une restauration d’une civilisation spirituelle en Occident soit un remède trop tardif vu l’état du malade.

L’affliction n’est pas une vertu

Il n’y a pourtant pas de quoi en faire une dépression nerveuse : celui qui connaît Brahman ne s’exalte pas quand survient quelque chose d’agréable, et ne s’afflige pas devant les circonstances désagréables (BG 05/20). Toute chose est mortelle : les humains, les civilisations, les humanités elles-mêmes ; il est futile, du point de vue spirituel, de s’affliger de l’une de ces inévitables fins : Ce qui est né doit mourir et ce qui est mort doit renaître. Inutile de s’affliger sur l’inéluctable (BG 02/27).

La solution du karma-yoga

Pour autant, nombre de voies que nous venons d’envisager peuvent donner lieu à un chemin de vie honorable, et spirituellement utile, dans le contexte d’aujourd’hui. C’est le cas, par exemple, pour tout ce qui concerne l’amélioration de l’école, de la culture naturelle, les conditions de vie des humains qui souffrent, et bien sûr du recentrage spirituel de ceux qui en sont capables. Le fait de savoir qu’à l’échelle des grands cycles, c’est une bataille perdue n’enlève en rien la valeur de l’action, du point de vue spirituel. Tiens pour équivalents, plaisirs et douleurs, profits et pertes, victoire et défaite. Engage-toi dans le combat, pour le bien-fondé du combat. De la sorte, tu éviteras la faute (BG 02/38). Il convient donc d’éviter le faux choix qu’utilise souvent la propagande démocratique et qui consiste à dire : « Sois tu agis, à la façon moderne, dans le contexte démocratique, soit tu n’agis pas du tout et tu es un profiteur inutile des richesses du monde. » Il y a mille bonnes choses à faire qui ne nécessitent pas de s’inféoder à des principes erronés.

Quelques symboles à éclairer

Combat-on pour le chef ou pour la cause ?

BG 01/08

   Toi d’abord (parmi les meilleurs), puis Bhîshma, Karna et Kripa le victorieux, Açvat-thâma, Vikarna, le fils de Sômadatta.

On peut passer sur le sutra 8 et sa kyrielle de noms de héros.

BG 01/09

   Et tant d’autres héros qui pour moi livrent leur vie ; ils diffèrent par leurs armes et leur équipement, mais tous sont experts au combat.

1   Le roi Duriodhana, qui parle toujours à son maître, le Brahmane Drona, fait démonstration d’orgueil et de stupidité. Tant d’autres héros qui pour moi livrent leur vie dit-il. Un Kshatrya, c’est-à-dire un chevalier, même s’il combat en obéissant au roi son maître, obéit avant tout à la loi divine, le Dharma, tel que la Gita la décrit : Engage-toi dans le combat, pour le bien-fondé du combat. De la sorte, tu éviteras la faute (BG 02/38). Donc les héros que cite le roi soit croient par erreur que le combat est fondé, et alors ils luttent pour son bien-fondé et non pas d’abord pour le roi, soit ils savent la cause mauvaise, et alors ce sont de grands fous de livrer leur vie pour un roi mauvais.

2   Le roi Duriodhana continue en disant à son maître …ils diffèrent par leurs armes et leur équipement, mais tous sont experts au combat : or son maître est justement maître d’arme de l’armée de ces héros ; il n’a certainement pas besoin qu’on lui explique une telle évidence. Le discours du roi tourne à vide. Il parle pour cacher sa peur et tenter de s’auto-convaincre.

L’illusion du nombre

BG 01/10

Sous la conduite de Bhîsma, nous avons une armée innombrable ; mais la leur, à laquelle Bhîma commande, peut-être comptée.

1   En disant nous avons une armée innombrable, le roi Duriodhana déraisonne manifestement ; quelle armée au monde a jamais été ‘innombrable’ ? Il s’affirme donc invincible, dans un auto-mensonge qui confine à la folie pure. Cependant, qui ne connaît, parmi ses proches relations, et dans sa vie même peut-être, des affirmations et des projets aussi manifestement impossibles ? À travers ce personnage, la Gita illustre la fantastique capacité d’auto-illusion du mental humain.

2   À échelle collective, la modernité fonctionne exactement selon ce faux raisonnement. Voilà trois siècles que l’homme moderne pille le monde, par la pêche, la déforestation, l’exploitation minière, tout en laissant exploser la démographie, et qu’il croit, ou fait semblant de croire, que cette augmentation incessante de la consommation pourra durer indéfiniment. Et cela, alors que l’on sait, depuis 1522 et l’expédition de Magellan, qu’un homme peut faire le tour de cette planète en seulement quelques mois, tellement elle est petite. En faisant référence au nombre (nous avons une armée innombrable) la Gita met le doigt, deux millénaires avant notre époque, sur cette illusion du nombre qui caractérise si bien la modernité. René Guénon a écrit un livre magnifique, ‘Le règne de la quantité et les signes des temps’, qui souligne bien cet aspect. Et la ‘foi’ démocratique, qui consiste à croire que le nombre des opinions garantit la vérité de leur contenu, illustre cette mentalité jusqu’au grotesque.

3   Il y a d’ailleurs de très significatives distorsions lorsqu’on envisage l’évolution du monde sous l’angle du nombre. Au XIII° siècle, lorsque fut bâtie la cathédrale Notre-Dame de Paris, ‘l’espérance de vie’ humaine était environ la moitié de celle d’aujourd’hui. Cela n’empêcha pas les décideurs du projet de planter une forêt entière de chênes en vue de les utiliser, 70 ans plus tard, pour faire la charpente de l’édifice qui se serait élevé entre temps. La vie était courte, les projets et responsabilités étaient longs. Aujourd’hui, les gouvernements, comme les entreprises, ne sont pas capables d’assurer la pérennité de leurs produits et de leurs ressources à plus de quelques mois ou années… par contre ils accumulent des déchets (nucléaires ou autres) qui mettront de nombreux siècles pour cesser de nuire. Il y a légion de Duriodhana dans le monde contemporain.

Le général Bhisma réduit son roi au silence

BG 01/11 :

        Quelque place que vous occupiez dans la ligne de bataille, ne songez tous qu’à protéger Bhisma

Soudain le roi Duriodhana ne parle plus seulement à son maître, le Brahmane Drona, mais à toute son armée en disant :   Quelque place que vous occupiez dans la ligne de bataille, ne songez tous qu’à protéger Bhisma. Bhisma est le stratège de l’armée des Kuru, c’est lui qui est à la manœuvre dans cette guerre, et non Duriodhana, qui ne fait que représenter royalement son père, le roi aveugle Dhristarashtra. La plus modeste ménagère comprendra que la stratégie indiquée par le roi est stupide. On ne gagne pas une bataille en ayant comme premier souci de protéger son chef ; on la gagne surtout en attaquant le roi adverse… tout en protégeant son propre chef.

BG 01/12 :

        Le glorieux ancêtre Bhisma, le plus ancien des Kurus, afin d’encourager Duryodhana, souffla dans sa conque qui résonna comme un rugissement de lion.

1   Enfin Duriodhana est réduit au silence dans le récit ! Bhisma, le vrai chef du combat, prend les choses en main, après avoir laissé inutilement bavasser son maître le roi, par respect pour sa fonction. Et le texte dit carrément que c’est pour encourager Duryodhana, dont la peur risquait de devenir contagieuse. Lors de la tempête apaisée, Jésus dit aux disciples : « Pourquoi êtes-vous peureux ? N’avez-vous pas la foi ? » (Mc 04/40 = P 097). Bhisma, en bon meneur d’hommes, sait que ‘la foi soulève les montagnes’ (Mt 17/20 = P 127) et que la peur fait perdre les batailles.

Il est question d’une conque, c’est un coquillage troué, qui sert de trompette pour les sonneries militaires. La référence au rugissement de lion produit par la sonnerie de Bhisma introduit dans un contexte guerrier un peu plus sérieux que le précédent discours.

BG 01/13

        Alors les conques, les cors, les tambours, les cymbales ; retentirent dans un vacarme assourdissant. 

Ce sutra décrit le vacarme déclenché par Bhisma et tous ses compagnons qui s’y mirent aussi.

La réponse des guerriers justes

BG 01/14 :

        Alors, (dans l’autre armée) debout sur un grand char attelé de chevaux blancs, Krishna (le meurtrier de Madhu) et Arjuna (le fils de Pându) soufflèrent dans leurs conques divines.

Sanjaya, le voyant qui raconte l’histoire de ce combat, évoque maintenant l’armée de la bonne cause, celle dont font partie Krishna et Arjuna. L’évocation du grand char attelé de chevaux blancs n’est pas sans faire penser au même symbolisme du cheval blanc dans l’Apocalypse biblique. Leurs chevaux, en quelque sorte, sont ‘brahmaniques’ par leur couleur. Le cheval est un symbole de force vitale, que l’on retrouve dans le nom du disciple de Jésus nommé ‘Philippe’, ‘phil hypos’, ‘celui qui aime le cheval’ et qui a tendance à rester au niveau vital de l’existence (Jn 06/05 = P 106). On le retrouve aussi dans le signe zodiacal du Sagittaire.

Dans la Gita, les personnages se nomment souvent entre eux, comme cela se fait dans les milieux aristocratiques en Occident aussi, en évoquant fréquemment l’un ou l’autre des titres qu’ils portent. Nous ne commenterons pas en détail tous ces titres ; il y aura donc, comme toujours en passant d’une culture à une autre, une déperdition d’information. Mais nous en commenterons certains qui, évidemment, ne sont pas là par hasard. Par exemple, ici, Krishna est nommé meurtrier de Madhu, cela fait référence à l’un de ses exploits passés dans le Mahabarata, où il a vaincu un démon nommé Madhu. Il est certainement significatif de remarquer que Madhu est assez consonnant avec Manu, qui désigne le législateur universel de la présente humanité. La BG y fait référence lorsque Krishna dit : « Ce yoga éternel, je l’ai enseigné à Vivasvat (le Dieu Soleil) ; Vivasvat l’a communiqué à Manu (le père de l’humanité)… (BG 04/01). Le diable ressemble à Dieu, mais en image inversée.

Dans ce sutra 14, Arjuna est nommé fils de Pându (prononcer Pendou) du nom de son père, qui a eu cinq fils, dont Bima, le chef de l’armée des Pendava. Donc nos héros soufflent à leur tour dans leurs conques, mais on précise, et cela change tout, qu’il s’agit de conques divines. Bien évidemment toutes ces affirmations sont symboliques. Une conque transmet des ordres de guerre. Si la conque est divine, cela signifie que les ordres sont conformes au dharma, à la loi divine ; et c’est bien le cas dans la ‘guerre juste’ que livrent Krishna et Arjuna. On verra, au sutra 19, que ce fracas assourdissant déchira le cœur (des Kurus) ; autrement dit la parole divine l’emporte toujours sur les malfaisants.

Krishna et Samson

BG 01/15 :

        Le guerrier aux cheveux dressés, (Krishna), seigneur des sens, souffla dans la conque qui retentit dans les cinq mondes, le héros conquérant des richesses (Arjuna), dans sa conque Divine, (Bhîma) Ventre-de-Loup, aux faits d’armes surhumains, souffla dans la grande conque de Roseau ;

Krishna est ici nommé guerrier aux cheveux dressés. L’image peut prêter à rire pour un lecteur moderne, car lorsque ‘les cheveux se dressent sur la tête’, c’est que l’on meurt de peur, et cela fait très mauvais effet pour un héros, surtout pour un héros dont on verra qu’il est aussi ‘incarnation divine’. Le symbolisme ici employé est plutôt apparenté à celui du personnage de Samson dans la Bible. Samson disposait d’une force prodigieuse, mais sa traîtresse épouse, Dalila, s’aperçut que sa force lui venait de sa longue chevelure. Elle lui coupa les cheveux et il devint faible, à la merci de ses adversaires, qui lui crevèrent les yeux et l’enchaînèrent… mais ses cheveux repoussèrent en prison, et il leur régla leur compte, à la façon de l’Ancien Testament. Dans ce symbolisme, universel comme tout symbolisme véritable, les cheveux, qui sont au sommet du corps humain, relient la conscience de l’humain aux influences du ciel, ce sont en quelque sorte des antennes de mise en communication avec le divin. Le texte commence donc à suggérer que Krishna est, pour le moins, un prophète du divin.

Le seigneur des sens

Ce sutra 15 attribue aussi un autre titre à Krishna, celui de seigneur des sens. On retrouvera de très nombreuses fois cette insistance dans la Gita sur la nécessaire maîtrise des sens dans la quête spirituelle. La chose s’explique facilement : les sens sont conçus comme les portes d’une citadelle, qui ouvre sur le monde matériel, extérieur, cosmique. Or ce monde est soumis à la mort, à l’impermanence, à la destruction. Et c’est précisément de ce monde matériel et mortel que la quête spirituelle veut libérer le méditant. Les sens font croire au mental que le monde matériel est ‘la’ réalité ; or la mortalité de tous les organismes matériels démontre que cette prétendue réalité n’est qu’une illusion. Les sens sont donc trompeurs, et leur maîtrise est le premier stade du cheminement spirituel. La science moderne, tellement idolâtrée par nos contemporains, constate la même chose. L’œil d’un aigle ne voit pas le même monde que celui d’un caméléon, ou d’un humain ; il y a donc subjectivité des regards. Et, de toute façon, l’objet, qui semble solide à la vue, n’est qu’un espace vide empli d’un réseau énergétique, comme un physicien nucléaire pourrait l’expliquer. Donc les sens sont utiles pour la vie corporelle mortelle et transitoire, mais parfaitement trompeurs pour la quête spirituelle. Comme Krishna, le méditant doit devenir le seigneur de ses sens.

(Krishna), seigneur des sens, souffla dans la conque qui retentit dans les cinq mondes : L’humain dispose de cinq sens qui, chacun, fournit une ‘image’ d’un monde différent. Un aveugle, par exemple, ne voit pas les objets, mais il a le sens de la forme, par le toucher. Il perçoit donc des formes, sans couleurs, et sans contrastes lumineux. Le monde des formes n’est pas le même pour le voyant et pour l’aveugle. En quelque sorte, il y a autant de mondes perçus que d’organe pour les percevoir. En pratique ces mondes doivent s’interconnecter pour que l’être affine la justesse de la conception qu’il a du monde. Mais cela ne suffit évidemment pas pour adhérer au réel ultime, puisque tout ce que les sens perçoivent est impermanent, donc non absolument réel.

Le conquérant des richesses

BG 01/15 toujours : Ensuite c’est Arjuna qui se trouve affublé d’un titre : le héros conquérant des richesses. Contrairement à l’opinion d’un certain christianisme (pas très évangélique), la richesse n’est pas toujours mauvaise ; ainsi l’évangile évoque un homme riche d’Arimathie, du nom de Joseph, qui s’était fait, lui aussi, disciple de Jésus (Mt 27/57 = P 302). La spiritualité ne consiste pas à mépriser les richesses matérielles, mais à leur préférer les richesses qui demeurent, éventuellement à les sacrifier pour les richesses qui demeurent ; c’est donc un affinement dans le goût de la richesse et non une suppression du goût de la richesse. Et l’on verra que ce sera le cas pour Arjuna qui dira, face à l’aberration de cette guerre : Je ne désire, Krishna, … ni la victoire, ni la royauté, ni les plaisirs… (BG 01/02)

Il y a un âge de la vie pour la richesse, c’est Grihastha, l’âge du ‘maître de maison’, comme nous l’avons vu dans la théorie des ashramas, les ‘quatre âges de la vie’. Et il y a aussi une varna-(caste) dans laquelle la richesse est légitime, parce que fonctionnelle, c’est la varna des kshatryas-noblesse (BG 01/07//05). Le prestige est un outil de gouvernement. Jusqu’à un certain point, par conséquent, le déploiement de richesses fait partie des fonctions d’Arjuna.

La conque de roseau et autres fleurs et pierreries

BG 01/15 toujours : (Bhîma) Ventre-de-Loup, aux faits d’armes surhumains, souffla dans la grande conque de Roseau. Bhîma est un frère d’Arjuna ; ils sont cinq fils de roi ; Bhîma est le chef de leur armée, grand stratège, et Arjuna, désigné comme cœur pur (BG 03/03) par Krishna, est le disciple spirituel parfait. Bhîma, Ventre-de-Loup, est le guerrier exemplaire, vaillant comme un loup affamé. Il souffle dans une conque de roseau. La matière des conques est assurément étrange, puisqu’on en trouve faites de fleurs et de pierreries (BG 1/16) ; il semble qu’il faille considérer la conque selon sa fonction, transmission d’ordre en milieu kshatrya, et que la matière dont elle est faite indique le langage employé pour cette transmission. Le roseau servait à faire du papier (papyrus) et donc à la transmission écrite. Les fleurs et les pierreries, qui s’offrent aux hommes comme aux femmes dans la société hindoue, et qui s’accompagnent d’un riche symbolisme, relèvent plutôt de la demande diplomatique ou de la suggestion politique. Si l’évangile n’est guère riche en fleurs et en pierreries, malgré l’évocation des lis des champs (Mt 06/28 = P 176) et de la vêture de Salomon, dans toute sa gloire (Mt 06/29 = P 176), c’est que Jésus, bien que ‘fils de David’ (Mt 01/01 = P 020), et donc en principe kshatrya-noble, est une ‘incarnation divine’ de fin de cycle, et par conséquent d’une caste relativement basse, celle des vaïshyas-artisans (le charpentier : Mc 06/03 = P 100).

Conque mélodieuse et cœur déchiré

BG 01/16

        Le fils de Kuntî, Yudhishthira, tenait la (conque) Triomphante ; Nakula et Sahadêva portaient la (conque) Mélodieuse et la Trompe de pierreries et de fleurs.

On ne voit pas bien comment la conque mélodieuse pourrait se faire apprécier au milieu d’un tel vacarme, mais il faut croire la chose possible, puisque des milliers d’oiseaux marins nichant côte à côte, arrivent à se faire entendre de leurs progénitures respectives.

BG 01/17

        Le roi de Kâci, le meilleur des archers, Çikhandin le grand guerrier, Drishta-dyumna, Virâta et Sâtyaki (et plusieurs) invaincus.

On peut passer sur ce sutra.

BG 01/18

        Drupada et tous les fils de Draupadî et les fils de Subhadrâ, aux grands bras, chacun souffla dans sa conque.

Même chose.

BG 01/19

        Retentissant dans le ciel et la terre, ce fracas assourdissant déchira le cœur (des Kurus).

Si l’on prend à la lettre, la bataille est déjà terminée, car on ne voit pas comment un guerrier au cœur déchiré pourrait combattre encore longtemps. Il s’agit plutôt, au sens figuré, d’évoquer l’effroi, la terreur, qui s’empare des guerriers de la mauvaise cause qui, tous, possèdent suffisamment d’instruction pour savoir qu’on ne plaisante pas avec la loi du karma. Poussés par l’envie, ils ont pu l’oublier, mais face à la mort possible, cela leur revient brutalement.

De la même façon, le retentissement dans le ciel et la terre doit être interprété symboliquement. On se doute bien que les sonneries font vibrer l’air, mais il est moins évident que les puissances célestes, les dévas, ont leur mot à dire dans cette bataille. On reviendra sur la question des devas par la suite.

L’étendard du singe

BG 01/20

        Alors les voyant rangés en bataille, les flèches prêtes à voler, le fils de Pându (Arjuna), dont l’étendard porte un singe,

Les tapisseries de la Dame à la Licorne, en Occident, portent aussi des singes symboliques, et il n’est pas rare d’en trouver au détour d’une fable de la Fontaine. L’Occident retient surtout du singe que c’est un habile imitateur, mais qui ne comprend pas ce qu’il imite, d’où la notion qui lui reste collée, celle d’amuseur stupide. Cela s’applique souvent aux relations sociales entre personnes de conditions différentes ; les inférieurs singeant drolatiquement les supérieurs, sans en avoir la qualité.

En Orient, et dans l’optique du yoga, on dit du mental que ‘c’est un singe, fou, furieux, piqué par un scorpion’. L’attention portera donc sur l’immense difficulté qu’il y a à maîtriser le mental et la grande nécessité de cette opération. Ce thème reviendra souvent dans la Bhagavad Gita.

Ces deux points de vue se conjuguent, en Orient, pour montrer que l’intelligence véritable n’est pas dans le mental (manas), le singe malin, mais dans l’intuition intellectuelle ou cordiale (bouddhi). Ainsi les savants sans spiritualité, qui constituent la pseudo élite intellectuelle de l’Occident moderne, avec leur cerveau de géant et leur cœur de nain, apparaissent comme des singes au sage oriental, qui les voient s’agiter avec orgueil et foncer vers l’écroulement de leur monde bâti sur le sable (Mt 07/26 = P 075). Rabelais aurait dit d’eux : ‘Science sans conscience n’est que ruine de l’âme’. Le yoga technique consiste essentiellement en la maîtrise du mental. Nous verrons cela plus en détail en BG 04/28, puisqu’il y est fait explicitement référence.

Religion, spiritualité, et les avataras

Dieu Ishvara et ses trois aspects

Outre ces aspects universels du symbolisme du singe, il y a dans la mythologie hindoue des significations spécifiques à cette culture. Les hindous se plaisent à symboliser leurs dieux par des figures animales (La Fontaine faisait d’ailleurs la même chose avec les dieux mythologiques grecs, constitutifs alors de la culture occidentale). La notion de divin, Ishvara, se scinde en trois aspects divins. Le premier est Brahma le créateur, ou mieux le manifesteur, évoqué en BG 03/10 : Prajapati (qui est Brahma, le créateur), le Souverain du monde, produisit les êtres…. Le deuxième est Vishnou, le conservateur du monde, la BG l’évoque aussi dans le même sutra (BG 03/10). Le troisième est Shiva, le destructeur de l’univers manifesté et réintégrateur des êtres dans leur principe non manifesté (parmi les Rudras (dieux védiques), je suis Shankara (Shiva) : BG 10/23). Ces trois aspects divins, qui ne sont aucunement ‘trois dieux’, comme certains Occidentaux le croient, en prétendant que l’hindouisme est un polythéisme (plusieurs dieux), ces trois aspects donc engendrent trois formes de l’hindouisme : le brahmanisme, le vishnouisme, le shivaïsme.

Le brahmanisme et le vishnouisme

Le brahmanisme est la science des Brahmanes, les membres de la première varna-caste, qui sont à l’origine, sans cesse renouvelée, de la civilisation hindoue comme Brahma est à l’origine du monde.

Le vishnouisme est la forme religieuse de la plupart des hindous, lorsqu’ils prient Dieu pour la conservation et la bonne marche du monde, comme font tous les hommes dans toutes les religions. Une bonne partie de la Bhagavad Gita est vishnouïte, pour cette raison, nous le constaterons à l’occasion, en particulier dans le sutra précédemment cité. Par exemple voici deux autres sutras typiquement vishnouïtes : Nourrissez les dieux (Devas) par les sacrifices (yajnas) et les dieux soutiendront votre vie. De ces échanges mutuels naîtra pour tous la prospérité (BG 03/11). Car, nourris par ces sacrifices (yajnas), les Devas (dieux) vous procureront les jouissances que vous souhaitez. Celui qui jouit de leurs dons, sans rien leur donner en retour, est vraiment un voleur (BG 03/12).

Le Shivaïsme

Le Shivaïsme, en principe, n’est pas une religion, comme le Vishnouisme, mais une spiritualité. C’est-à-dire qu’il ne vise pas à ‘relier’ le divin à l’humain pour la bonne prospérité de ce dernier, mais à affranchir l’être pur de son ‘enveloppe’ humaine, éphémère et mortelle. C’est pourquoi l’aspect destructeur de Shiva est positif de ce point de vue, puisqu’il ne détruit que ce qui est périssable, pour faire ressortir l’immortel caché sous l’enveloppe transitoire de l’humaine nature. Au sens oriental du terme, on entend par ‘spiritualité’ ce qui fait réaliser pleinement et définitivement la dimension spirituelle de l’humain. Lorsque Jésus dit à la Samaritaine Dieu est esprit-pneuma… (Jn 04/24 = P 036), c’est de cet esprit-là qu’il s’agit. La spiritualité n’est pas autre chose que la réalisation de l’aspect divin enfoui sous la conscience mentale et transitoire de l’humain. Le Yoga est de tendance shivaïte puisqu’il vise à cela.

Les Avataras

1     Mais revenons à Vishnou, le conservateur. Comme toutes choses, le monde entier a tendance à dégénérer ; selon la doctrine hindoue, Vishnou, en tant que conservateur, intervient parfois directement dans l’histoire humaine. Cette intervention se produit par l’intermédiaire de ce qu’on nomme un avatara. Nous avons déjà rencontré cette importante théorie hindoue. Le mot avatara est d’ailleurs rentré dans la langue française, sous la forme d’’avatar’, mais avec un sens assez différent. Avatara signifie littéralement ‘descente’, au sens où il s’agit d’une ‘descente’ du divin dans l’humain, donc une incarnation divine. D’après l’enseignement hindou, dans un cycle d’humanité, il y a dix avataras.

2     Le dixième est à venir ; il se nomme Kalki avatara, son histoire est prophétiquement racontée dans le Kalki purana, et ce personnage correspond au ‘Christ du second avènement’, annoncé dans l’Apocalypse des chrétiens.

3     Le neuvième avatara est précisément le Jésus de Nazareth des chrétiens. Les chrétiens et les hindous sont donc d’accord pour reconnaître le Jésus historique comme incarnation divine, même si les hindous interprètent son message dans un sens non dualiste fort différent du discours de la théologie chrétienne.

4     Le huitième avatara est le Bouddha, car la théorie spirituelle et métaphysique du bouddhisme est exactement la même que celle de l’hindouisme. D’ailleurs le Bouddha historique était un prince hindou, qui n’a pas plus contesté les lois de Manu que Jésus le Juif n’a contesté la loi de Moïse. Seulement, ensuite, le bouddhisme, après le Bouddha, est rentré en lutte contre la structure des varnas-castes, ce qui a eu pour effet, à la longue, de le faire éjecter de l’Inde. L’hindouisme classique est donc critique du bouddhisme sur ce point, mais pas du Bouddha et de son enseignement spirituel. D’une façon semblable, l’hindouisme classique est critique du christianisme, à cause de sa théologie dualiste et de son européocentrisme, mais pas de Jésus, ni de son enseignement.

5     Remarquons au passage que le christianisme officiel, théologique, est opposé à la théorie hindoue des avataras, mais que, contradictoirement, il présente lui-même deux avataras : Jésus le nazaréen, qui vécut et mourut il y a deux mille ans, et le Christ du second avènement, annoncé par l’Apocalypse, et qui est encore à venir. Il serait plus juste de dire : « Le christianisme possède une théorie des avataras, mais tronquée, car elle ne considère que deux d’entre eux. » Un théologien répondra à cela : « Jésus de Nazareth et le Christ du second avènement ne sont pas deux êtres différents, mais le même, sous deux formes différentes » et un hindou lui rappellerait : « C’est exactement comme les dix avataras de Vishnou, qui sont des manifestations différentes du même, qui est l’Unique. »

6     D’ailleurs, et de la même façon, le christianisme s’oppose à la théorie hindoue de la réincarnation. Pourtant, selon la théologie chrétienne, Jésus de Nazareth était Dieu incarné, plus précisément le logos, la parole de Dieu incarnée. Ce même Jésus est mort, puis il est apparu, à nouveau incarné, aux disciples : Voyez mes mains et mes pieds ; c’est bien moi ! Palpez-moi et rendez-vous compte qu’un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’en ai (Lc 24/09 = P 315). Cela fait une deuxième incarnation, puisqu’il y a eu la mort entre les deux. On peut même en compter plusieurs autres, puisqu’il apparaît aux disciples d’Emmaüs, qui ne le reconnaissent pas, alors qu’ils l’avaient quitté trois jours plus tôt : mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître (Lc 24/16 = P 313). Il apparaît aussi à son amie, Marie la Madeleine, qui ne le reconnaît pas non plus, malgré son intimité avec lui : elle voit Jésus qui se tenait là, mais elle ne savait pas que c’était Jésus (Jn 20/14 = P 311). Tout cela fait déjà plusieurs incarnations, sans compter le dogme chrétien de la descente aux enfers de Jésus, pour y rencontrer les humains nés et morts avant lui, et sans compter le retour sur terre du second avènement. En somme, dans l’évangile, il y en a au moins un qui se réincarne, c’est Jésus ! La doctrine des réincarnations n’est donc pas inexistante dans le christianisme, elle est seulement limitée à Jésus, et les autres hommes en sont privés. Il en est de même pour la doctrine de l’unité avec Dieu, qui est réservée à Jésus, et dont les disciples ne pourront que s’approcher… de loin.

7     Sur tous ces sujets l’impression est la même et correspond à l’affirmation des hindous, que ‘le christianisme (exotérique et officiel, théologique) présente une doctrine tronquée’, du moins tronquée par rapport à l’enseignement spirituel oriental en général et hindou en particulier.

Krishna et le Christ

1     Reprenons notre revue des avataras, là où nous l’avons laissée. Le septième avatara est Krishna, que nous voyons s’exprimer dans la Bhagavad Gita. Le rapport de la BG et de Krishna est donc le même que celui de l’Évangile et de Jésus, à une différence près, qui est fondamentale.

2     À la fin de l’évangile selon Jean, il est dit Jésus a fait sous les yeux de ses disciples encore beaucoup d’autres signes, qui ne sont pas écrits dans ce livre (Jn 20/30 = P 321). En fait l’Évangile ne retrace explicitement que l’enseignement exotérique de Jésus. C’est ainsi qu’on y trouve de nombreuses paraboles, mais que seulement deux d’entre elles sont décryptées, la parabole des semailles (Mc 04/13 = P 086) et celle de l’ivraie dans les blés (Mt 13/36 = P 093). Or le texte précise bien : C’est par un grand nombre de paraboles de ce genre qu’il annonce la Parole au peuple, selon ce qu’ils peuvent comprendre ; Il ne leur parle pas sans parabole, mais en particulier il explique tout à ses disciples (Mc 04/33-34 = P 092). Et le texte ‘enfonce le clou’ pourrait-on dire, en précisant : À vous, les disciples, le mystère du Royaume de Dieu a été donné ; mais à ceux-là, qui sont dehors, tout arrive en paraboles (Mc 04/11 = P 085). Or, dans l’Évangile, précisément, tout ou presque arrive en paraboles. Il est donc bien clair que l’évangile écrit est un enseignement essentiellement exotérique, pour ceux du dehors, puisqu’il ne comporte pratiquement pas les explications faites par oral aux disciples. Certes, l’évangile selon Jean est plus ésotérique que les trois autres (Marc, Matthieu et Luc), mais il est très loin d’approcher le caractère explicite de la Bhagavad Gita et de plus l’interprétation théologique qui en est donnée l’exotérise méthodiquement.

3     Il existe un ésotérisme chrétien, comme les Pères de l’Église en ont témoigné unanimement. Cela ne signifie pas que l’Évangile écrit soit dépourvu de sens ésotérique et métaphysique, mais ce sens n’est que suggéré, à travers des symboles et des paraboles ; c’est pourquoi la théologie classique, assez dualiste, et fort peu symbolique, peut s’enraciner dans l’Évangile tout en ignorant quasiment ce sens. D’ailleurs la théologie, et toute la pensée chrétienne, est plus fondée sur la pensée de Paul de Tarse, qui ne fut pas disciple de Jésus et ne cite jamais son enseignement, que sur l’Évangile lui-même. Nous disions donc : ‘Le rapport de la BG et de Krishna est le même que celui de l’Évangile et de Jésus, à une différence près, qui est fondamentale’ ; cette différence, c’est que la BG aborde clairement et explicitement les thèmes spirituels, métaphysiques et non-dualistes, qui ne sont que suggérés et symbolisés dans l’Évangile. Aussi ce n’est pas pour rien que Jésus reprend ce leitmotiv : Celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! » (Lc 13/35 = P 133). Autrement dit, écouter la lettre de l’Évangile n’implique aucunement d’entendre la profondeur de son message, loin s’en faut. C’est pourquoi ce commentaire de la Bhagavad Gita est aussi, en partie du moins, un commentaire de l’Évangile, éclairé, pourrait-on dire, par les lumières des Rois Mages : Nous avons vu son astre au Levant et sommes venus lui rendre hommage (Mt 02/02 = P 011).

 L’étendard portant un singe, Hanuman

1     Les traces du sixième avatara se perdent dans ce que les Occidentaux nomment la ‘pré-histoire’ et qui, en réalité, n’est pas du tout une pré-histoire, mais bien une partie de l’histoire, dont l’Occident n’a pas trace, et qu’il cherche à reconstituer en fouillant le sol en quête d’objets matériels, selon sa méthode terre à terre. Ce sixième avatara se nomme Rama dans les textes sacrés hindous. Nombreux sont, encore aujourd’hui, les hindous qui invoquent Ram ; c’est en prononçant cette invocation, par exemple, que le Mahatma Gandhi est mort, malgré la surprise et la violence de sa mort par assassinat de plusieurs balles dans le cœur.

2     Tous les avataras sont des avataras de Vishnou, puisque leur fonction consiste à rétablir l’ordre du monde, dont Vishnou est l’aspect divin conservateur. Et cela nous ramène à l’étendard d’Arjuna portant un singe. Car ce singe, qui se nomme Hanuman, est un grand dévot de Rama, le sixième avatara de Vishnou. Sans entrer dans les détails mythologiques, très hauts en couleur, comme souvent en Inde, considérons quelques traits d’Hanuman, qui caractérisent évidemment aussi Arjuna, et non moins le lecteur de ces lignes, qui est un Arjuna en puissance. En Inde, Hanuman est le patron des lutteurs. Les singes sont d’habiles sauteurs de branche en branche ; Hanuman fait mieux, il vole littéralement, et peut même bondir au-dessus de l’Himalaya. Ces performances sportives illustrent l’ampleur de sa foi qui, à défaut de déplacer les montagnes (Mt 17/20 = P 127), les enjambe. Comme Jésus a sa Marie-Madeleine (Mc 14/09 = P 228), Rama a sa femme Sita. Celle-ci fut enlevée par un démon de la forêt, et c’est Hanuman qui l’aida à la retrouver. Il se distingue aussi par l’héroïsme doublé d’une sensibilité à la peine d’autrui, c’est ainsi qu’un proverbe hindou dit que Les singes pleurent sur les autres, jamais sur eux-mêmes. Mais la plus grande vertu d’Hanuman-Arjuna-Lecteur, c’est d’être le parfait disciple, décrypteur des Écritures sacrées et s’imprégnant de leur sagesse.

Géographie et histoire sacrées

Une bataille tout intérieure

1     Contrairement à l’Évangile, qui décrit des scènes assez précisément et rapporte des discours de Jésus cadrant généralement bien avec la scène décrite, la BG ne s’embarrasse pas de détails descriptifs. Alors les voyant rangés en bataille, les flèches prêtes à voler… on s’attend à une scène d’action, mais on verra au contraire Arjuna contempler longuement cette armée, comme s’il se trouvait en face de personnages de cire du musée Grévin, puis se lancer dans un long discours sur ses états émotionnels et ensuite c’est Krishna qui prendra le relais, avec un discours qui va pratiquement durer tout le reste de la Gita. Autrement dit, un traité d’enseignement spirituel a été plaqué, sans grand souci littéraire ou de vraisemblance, sur une scène de bataille tout juste suggérée.

Un enseignement intemporel

1     La différence de forme entre la Bhagavad Gita et l’Évangile n’est pas sans raison. Contrairement à ce que pensent beaucoup de chrétiens, l’Évangile ne prétend pas rapporter l’enseignement de Jésus, mais seulement son enseignement, pourrait-on dire, minimaliste, exotérique. Comme nous l’avons vu, la fin de l’évangile selon Jean précise : Jésus a fait sous les yeux de ses disciples encore beaucoup d’autres signes, qui ne sont pas écrits dans ce livre (Jn 20/30 = P 321). Alors se pose la question : « Pourquoi tout n’est-il pas écrit ? » Pour deux raisons. La première, ce n’était pas possible, car les pouvoirs de Jésus lui permettaient de faire une quantité de choses dont un humain ordinaire n’a pas idée (Jn 21/25 = P 322). La deuxième raison, totalement incompréhensible pour un démocrate qui considère que ‘tout doit être mis à la portée de tous’, c’est qu’il est des enseignements qui, mal compris, pourraient donner lieu à un mauvais usage, et qu’il faut donc maintenir secrets pour la plupart, et réservés seulement à ceux qui ont fait preuve des qualifications requises.

2     Cela pose aussi une autre question : « Pourquoi cette partie de l’enseignement a-t-elle été écrite ? » Parce qu’un écrit peut toujours se trouver entre toutes les mains (ce qui n’est pas le cas d’un enseignement strictement oral) et par conséquent cet écrit évangélique concerne tout le monde, c’est, précisément, un enseignement exotérique, extérieur, pour tout le monde. Le texte le dit clairement : Ces signes-là ont été mis par écrit, pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant vous ayez la vie en son nom (Jn 20/30-31 = P 321). On voit que l’accent est mis sur la personne de Jésus, et qu’il s’agit de croire en lui, en tant que personne, investie par le divin, et donc il s’agit de progresser vers Dieu, dans son sillage, à travers sa personne, en son nom. Métaphysiquement parlant, il s’agit d’obtenir la vie immortelle individuelle. C’est cela qu’on nomme la vie, sans autre précision, dans l’Évangile. Il ne s’agit pas de dépasser les états d’existence individuels pour fusionner avec le Principe de toute chose ; cela c’est l’ésotérisme, la voie intérieure, la voie secrète, qui n’est pas écrite dans l’Évangile, mais seulement suggérée, par le biais de symboles, que les théologiens exotériques peuvent toujours interpréter conformément à leurs vues exotériques.

3     Donc, dans l’Évangile, puisque l’accent est mis sur la personne de Jésus, il convenait que Jésus soit bien situé, dans le temps, dans l’espace, d’où les références aux régions où Jésus a vécu, aux gouvernants de l’époque, etc. (Lc 1/05 = P 003 ; Lc 2/01 = P 008 ; Lc 3/01 = P 015). Il fallait que cela soit humain, imaginable, on pourrait presque dire cinématographique. Pour autant, il serait naïf de croire que les descriptions faites par les évangélistes sont historiques. Si on utilise une synopse, mettant en parallèle les ressemblances qui existent entre des scènes racontées par  différents évangélistes, on s’aperçoit que les mêmes paroles sont souvent mises dans des cadres différents, voire contradictoires. Le souci des différents évangélistes était de ‘faire historique’, mais pas d’être ‘historique’, au sens où un historien ou un enquêteur moderne entend le mot. Nous ne suggérons pas par-là que les évangélistes étaient des menteurs, mais que, suivant les publics différents auxquels ils s’adressaient, ils composaient un cadre qui soit illustratif de l’enseignement précis qu’ils désiraient leur faire passer. On pourrait parler d’une ‘historicité symbolique’ à propos de l’Évangile.

4     Rien de tel dans la Bhagavad Gita, l’auteur, Vyasa, se moque éperdument de la vraisemblance historique ou de fignoler les décors de la scène. Les archers d’en face sont quasiment sur le point de tirer, et le temps que leurs flèches arrivent à destination, Krishna aura pu déployer posément l’enseignement de tout un livre qui se nomme la Bhagavad Gita ! Mais cette invraisemblance elle-même est un symbole. Le but métaphysique de la voie du yoga, qui sera ici décrit, est supra humain et supra individuel ; il échappe par conséquent au temps et à l’espace. Voilà ce que signifie le fait que le récit lui-même échappe au temps et à l’espace.

5     Tous les savants étudiant les évangiles aujourd’hui, tant les quatre évangiles canoniques que les apocryphes (non reconnus inspirés par l’Église), tous s’accordent à dire qu’il y a eu, dès le vivant de Jésus, de nombreux scribes pour noter ses paroles, sans bâtir un roman autour. Ensuite des recueils de logia (du mot logos, la ‘parole’ en grec), donc des recueils de paroles se sont constitués, regroupant des paroles de Jésus hors contexte. Et les évangélistes, beaucoup plus tard, ont puisé dans ces recueils de logias et les ont, pourrait-on dire ‘romancés’ (sans rien de péjoratif) selon le public auquel ils s’adressaient. D’ailleurs Luc le reconnaît dans l’introduction de son évangile : beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous (Lc 01/01 = P 002) ; l’expression est claire, c’est une composition, pas une photographie ou un enregistrement. D’ailleurs Luc n’a été témoin d’aucun des événements qu’il raconte. Mathieu n’a pas été témoin des événements de l’enfance de Jésus qu’il raconte. Paul, sur lequel la théologie est fondée, n’a jamais rencontré Jésus de son vivant. En somme le christianisme, qui se veut ‘religion historique’, s’appuie surtout sur des témoignages de seconde main.

6     Eh bien, manifestement, Vyasa, que l’on dit être non pas l’auteur, mais le compilateur de la Bhagavad Gita, n’a fait que compiler un recueil de logia, sans chercher à les mettre en scène. C’est pourquoi, dans quelques sutras maintenant, le cadre historique va disparaître, pour ne plus laisser place qu’à l’enseignement.

Une apparente contradiction et un peu de géographie sacrée

1     Remontons un peu plus haut dans le propos. Il fut expliqué pourquoi l’Évangile écrit est surtout exotérique et pourquoi un enseignement ésotérique, métaphysique, spirituel au sens oriental du terme, est nécessairement oral. Un lecteur affûté ne manquera pas d’y voir une contradiction et de faire remarquer : « Le texte que je lis en ce moment est écrit. Est-ce à dire qu’il n’est pas ésotérique ? » À cette question légitime, plusieurs réponses conviennent. Il arrive souvent qu’une question apparemment simple nécessite une réponse élaborée, parce que le questionneur ne se rend pas compte de la complexité du sujet qu’il soulève.

2     Tout d’abord, il y a une question de géographie sacrée. Si on considère un globe terrestre, on s’aperçoit que l’océan Pacifique occupe presque la moitié de la sphère. On constate facilement que l’Amérique, l’Europe-Asie, l’Afrique, l’Australie et le Japon semblent des pièces détachées d’un même unique continent. La théorie scientifique de la ‘dérive des continents’, d’ailleurs, nomme ce continent Pangé (terre universelle, totale). Si donc, on considère les différentes régions du globe comme un seul archipel flottant sur l’immense océan, on a des pays à l’est, côté soleil levant et des pays à l’ouest, côté soleil couchant. Symboliquement des cultures de lumière spirituelle montante et des cultures de lumière spirituelle descendante.

3     Depuis les trois ou quatre siècles que dure la modernité, la supériorité matérielle et guerrière de l’Occident l’a fait paraître, aux yeux des matérialistes, comme ‘la’ civilisation supérieure. Pour ceux qui sont capables de comprendre les doctrines spirituelles et en particulier métaphysiques, l’Orient, hindou et bouddhiste, apparaît à l’évidence comme un ensemble de civilisations supérieures, du point de vue spirituel.

Évangile et Bhagavad Gita

1     Le Christ n’est pas inférieur à Krishna, puisque la source divine est unique ; mais son enseignement était destiné à ce qu’on appelait à son époque et dans sa contrée, ‘les nations’, c’est-à-dire les nations composant l’empire romain, et à leur suite les terres que ces nations investiraient, c’est-à-dire les Amériques. Il s’adressait donc à des races d’hommes spirituellement moins réceptifs, et c’est pourquoi la tradition qui s’origine en lui, la tradition chrétienne, devait avoir une nette séparation entre, premièrement, l’exotérisme, basé essentiellement sur la théologie de Paul de Tarse (Saint Paul pour les chrétiens), deuxièmement, la mystique monacale, basée sur l’évangile (encore fortement exotérique) et, troisièmement, l’ésotérisme vraiment spirituel, basé sur une tradition orale secrète, dont il semble que les dernières résurgences correspondent à Maître Eckart et toute la mystique rhénane. Cet ésotérisme chrétien est donc quasiment occulté depuis près de huit siècles ; et c’est cette occultation qui a rendu possible l’émergence d’une culture aussi brutalement matérialiste et aussi spirituellement aveugle que le monde moderne.

2     Cependant, comme l’illustre le symbole chinois du yin-yang, il y a toujours de francs matérialistes en Orient et il y a de vrais spirituels en Occident, comme un point yin dans le yang et yang dans le yin. Mais les spirituels d’Occident ont besoin d’aliments et le christianisme exotérique contemporain, évangiles compris, ne les nourrit pas suffisamment. D’où le recours à la Bhagavad Gita. Ces spirituels d’Occident sont en réalité intérieurement des Orientaux. C’est à eux que cet écrit s’adresse. Et il n’y a là aucune contradiction, puisqu’en Orient, depuis toujours, l’ésotérisme est pour ainsi dire ‘à l’air libre’ ; les maîtres spirituels l’enseignent sans risquer la crucifixion comme Jésus, ou l’Inquisition comme Maître Eckart et tant d’autres.

La théorie des cycles cosmiques

1     Outre cette question de géographie sacrée, il y a aussi une question d’histoire sacrée, de cyclologie précisément, qui rend nécessaire cet exposé écrit de notions spirituelles ésotériques. Nous ne prétendons pas être le premier à œuvrer dans ce domaine ; René Guénon, Frithjof Schuon et bien d’autres, nous ont devancé et défriché magistralement la voie. L’approche est ici un peu différente et complémentaire, puisqu’elle consiste en un commentaire méthodique de la BG, en parallèle assez étroit avec l’Évangile, et qui s’adresse à un public doué d’intuitions spirituelles, mais pas nécessairement à des universitaires philosophes ou orientalistes, plus ou moins spécialistes et savants.

2     Jésus dit : Est-ce que la lampe vient pour qu’on la mette sous le boisseau ou sous le lit ? N’est-ce pas pour qu’on la mette sur le lampadaire ? (Mc 04/02 = P 087). L’Église officielle a mis depuis si longtemps les principales questions spirituelles sous le lit (symbole de l’endormissement spirituel, le contraire de l’éveil, buddhi), qu’il est urgent de retirer la lampe et de la mettre sur le lampadaire. C’est notre travail en écrivant ; et c’est celui du lecteur-méditant, en intégrant cela dans son vécu. Jésus dit aussi : Il n’y a rien de caché qui ne doive être manifesté et rien n’est demeuré secret que pour venir au grand jour.Si quelqu’un a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! (Mc 04/22-23 = P 087). La mondialisation est un signe des temps (Mt 16/03 = P 181), et la domination apparente du matérialisme (Lc 17/26 = P 208) aussi. Ces signes des temps rendent nécessaire la levée du secret : Il n’y a rien de caché qui ne doive être manifesté et rien n’est demeuré secret que pour venir au grand jour. Nous ne prétendons pas, comme dit Jésus, je clamerai des choses cachées depuis la fondation du monde (Mt 13/35 = P 092) ; ce qui est écrit ici est clairement enseigné en Orient depuis des millénaires. Mais il n’empêche que, pour nombre d’Occidentaux immergés dans la modernité, cet enseignement présente souvent l’aspect d’une véritable révélation spirituelle. Il est d’ailleurs à noter que, dans l’Évangile, l’Orient apparaît au début et à la fin de l’enseignement de Jésus. Au début : Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem (Mt 02/01 = P 011). À la fin : Beaucoup viendront du levant et du couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des Cieux,tandis que les fils du Royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures… (Mt 08/11-12 = P 186) ; le Levant, c’est l’Orient, l’Orient prend sa place légitime à la fin d’un cycle.

3     Nous avons insisté sur l’aspect de tradition spirituelle tronquée, propre au christianisme exotérique. Ceci à propos des avataras, dont le christianisme ne présente que deux sur les dix ; et à propos de la doctrine de la transmigration et de la réincarnation. Il en va de même pour la cyclologie, c’est-à-dire pour la science de compréhension de l’histoire en tant que phénomène cyclique.

4     Il sera utile, pour cela, de résumer ici la théorie hindoue des yugas (à ne pas confondre avec yoga). Nous avons vu, à propos des respirations de Brahma, que les phases de manifestation et de résorption de l’univers se succèdent, comme l’expiration et l’inspiration. Chaque manifestation d’un univers représente un grand cycle. Ce grand cycle est divisé en une série de manvantaras, qui sont autant d’humanités. Chaque humanité représente elle-même un cycle, divisé en quatre phases qu’on appelle yugas. Il y a quatre yugas dans une humanité, qui vont du plus spirituel au plus obscur. Celui de l’origine étant proche de sa source divine et celui de la fin en étant plus éloigné, comme un rayon de soleil qui perd de sa puissance lumineuse et calorifique, au fur à et mesure qu’il s’éloigne de son astre originel. Le rapport de durée des quatre yugas correspond à la tétraktys pithagoricienne, c’est-à-dire à l’équation : 4+3+2+1 = 10. Autrement dit, si le premier yuga, nommé Satya yuga, ‘l’âge de vérité’, a une durée de 4, le deuxième a une durée de 3, le troisième de 2 et le quatrième de 1. Donc, le dernier yuga, durera quatre fois moins longtemps que le premier, l’âge de vérité. Le Satya Yuga, l’âge de vérité, correspond au paradis terrestre de la tradition judéo-chrétienne. Le dernier yuga, nommé kali-yuga, ce qui signifie ‘l’âge des conflits’ (voir les guerres modernes et leurs armements), ou ‘l’âge sombre’ (spirituellement), est celui dans lequel nous sommes, d’après la tradition hindoue. Les passages apocalyptiques de l’Évangile vont clairement dans ce sens (Mt 24/37-39 = P 208 ; Mc 13/19-27 = P 247), pour ne pas parler du livre de l’Apocalypse lui-même (dernier livre de la Bible chrétienne). Et Jésus dit explicitement : Entrez par la porte étroite. Large, en effet, et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il en est beaucoup qui s’y engagent ; mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la Vie, et il en est peu qui la trouvent (Mt 07/13-14 = P 072). Jésus est typiquement un avatara du kali-yuga ; le monde qu’il décrit est celui de l’erreur surabondante et de la connaissance spirituelle rare. Cela n’a pas toujours été dans les autres yugas ; mais Jésus n’enseigne pas pour le passé, mais pour son temps, et pour le nôtre qui n’en est pas éloigné, à l’échelle de la manifestation cyclique d’une humanité.

5     Jésus évoque clairement la fin du cycle actuel d’humanité. En commentant la parabole de l’ivraie dans le champ de blé, il dit : l’ennemi qui la sème, c’est le Diable ; la moisson, c’est la fin de l’ère-aiôn ; et les moissonneurs, ce sont les anges (Mt 13/39 = P 093). La ‘Bible de Jérusalem’ (Bible catholique officielle) traduit la fin du monde, mais en réalité ce n’est que ‘la fin d’un monde’, le nôtre. Et le mot aiôn, en grec, signifie bien une ère, un cycle ; autrement dit la traduction officielle occulte la cyclologie, dont quelques traces se trouvent dans l’Évangile grec, encore que non développées comme elles le sont dans la tradition hindoue. Même chose à la fin de la parabole du ‘grand filet lancé dans la mer’ : Ainsi en sera-t-il à l’achèvement de l’ère-aiôn : les anges se présenteront et sépareront les méchants d’entre les justes (Mt 13/49 = P 095).

6     Une question se présente alors : « Quelle sera la date de la fin du monde ? » Nombre de faux prophètes n’ont pas manqué de spéculer sur cette question. Mais l’évangile dit : Quant à la date de ce jour, ou à l’heure, personne ne les connaît, ni les anges dans le ciel, ni le Fils, personne que le Père (Mc 13/32 = P 249). Jésus donne clairement des signes des temps qualitatifs, mais pas de datation quantitative ; à chacun de lire ces signes, comme indiqué précédemment. La tradition hindoue affirme la même chose : pour connaître la fin d’un manvantara, et donc de sa dernière phase, le kali yuga, il faut en connaître le début et la durée totale ; or celui qui est dans un manvantara ignore l’un et l’autre. Toujours est-il que les signes des temps sont manifestes aux yeux de ceux que l’idéologie moderne n’aveugle pas. C’est pourquoi il est opportun de transmettre, un peu comme on lance une bouteille à la mer, ce qui reste de tradition spirituelle dans ce siècle d’idolâtrie humaniste, qui court vers sa fin en chantant ‘Victoire’, comme le paquebot Titanic.

Jean demeurera jusqu’à la fin

1     À la fin de l’évangile selon Jean, Jésus, ressuscité, s’adresse à ses disciples au cours d’une pêche miraculeuse : Se retournant, Pierre aperçoit, marchant à leur suite, le disciple que Jésus aimait (Jean, du moins, on le suppose généralement)… Le voyant donc, Pierre dit à Jésus : »Seigneur, et lui ? » Jésus lui dit : »Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? Toi, suis-moi. » Le bruit se répandit alors chez les frères que ce disciple ne mourrait pas. Or Jésus n’avait pas dit à Pierre : »Il ne mourra pas », mais : »Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne » (Jn 21/21-23 = P 317). Ce passage signifie que l’ésotérisme véritable, spirituel, au sens oriental du terme, durera jusqu’à la fin du cycle, du kali-yuga, et que Pierre, symbolisant l’Église chrétienne officielle, papale, exotérique, n’en saura rien, car cela ne fait pas partie de ses attributions. Ce passage répond clairement à la question que nous envisageons depuis un moment.

 

 

 

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

La doctrine des varnas-castes / La doctrine des ashramas, les ‘quatre âges de la vie’ / L’idée d’une restauration / Religion, spiritualité et les avataras / Géograhie et histoire sacrées.