Le CRÉATEUR des CASTES

Le CRÉATEUR des CASTES

Bhagavad Gita 04/13 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

Le CRÉATEUR des CASTES

Le CRÉATEUR des CASTES

C’est moi qui ai créé les quatre varnas-castes,

selon les gunas de chacun (les différences dans la nature mentale)

et avec pour chacun son svadharma (ses devoirs propres).

Sache que tout en étant l’auteur, je demeure immuable, au-delà de l’agir.

(BG 04/13)

Théorie :

Les varnas-castes principielles et traditionnelles

La tradition hindoue comprend quatre castes principales, se déclinant en sous-castes nombreuses. Cette structure spirituelle et sociale est commune aux civilisations indo-européennes. La première, les Brahmanes (correspondance européenne : le Clergé), a pour fonction les rites religieux, la médecine, l’enseignement, l’ascèse, la spiritualité et la réalisation de l’unité avec le divin. La deuxième, les Kshatryas (la Noblesse), se voit attribué le gouvernement, l’administration, la police, l’armée, la justice. La troisième, les Vaishyas (Tiers-Etats de l’Ancien Régime), est en charge de l’élevage, l’agriculture, l’artisanat et le commerce ; c’est la caste économique. La quatrième, les Shudras (Serviteurs), est au service personnel des membres des autres varnas.

L’idée fausse des varnas-castes héréditaires

1        Comme le corps vieillit avant de mourir, les institutions dégénèrent avant de disparaître. Partout dans le monde, le vieillissement des varnas les a rendues héréditaires. Oubliant que les liens de la chair ne garantissent rien et que c’est l’Esprit qui donne la vie (Jn 06/63 = P 110), on est passé du critère des qualités d’un individu (spirituelles, mentales et physiques), au critère des qualités de ses ancêtres.

2        Les démocrates modernes, à priori opposés aux varnas, répètent à l’envie que ‘les castes sont héréditaires’, alors que c’est leur dégénérescence qui les a rendues telles. La chose est évidente puisque, dans les trois premières varnas, il y avait, en Orient comme en Occident, des épreuves initiatiques d’entrée pour devenir Brahmane, Chevalier, ou membre d’une corporation économique. Même le métier de Serviteur exige des compétences que tout le monde ne possède pas.

3        De plus, le premier d’une lignée, qu’elle soit royale ou professionnelle, n’est pas membre de cette lignée. Tout a commencé par le choix qualitatif individuel et non héréditaire.

4        C’est l’attachement excessif à ses enfants (chose féminine en soi) qui pousse le possesseur d’une fonction à vouloir en faire profiter ses descendants, même en cas de mauvaise qualification.

Quand il n’y a pas de varnas-castes on trouve leur parodie

1        Vu qu’il n’existe aucune civilisation développée sans religion, culture, politique, économie et service, il n’en existe pas sans castes. La modernité démocratique n’est pas une civilisation sans castes ; elle nie seulement cette incontournable nécessité sociale. Cette négation présente deux inconvénients majeurs. Premier : Les fonctions de chaque varna, qui sont tout sauf identiques ou égales, n’étant pas clairement définies, les qualifications requises pour leur exercice demeurant floues, la société dysfonctionne.

2        Deuxième  inconvénient : chaque varna, outre ses devoirs propres, a des droits et des protections spécifiques. Dans un système de droit égalitaire, étant donné que la réalité n’est jamais égale, les pauvres sont livrés aux riches et les faibles aux puissants. Rien n’est plus faux que de croire que l’égalité assure la justice ; les êtres étant différents, elle entraîne inévitablement l’injustice systémique.

L’intelligence des varnas-castes

1        Sans comprendre la profondeur du symbole, on parle encore aujourd’hui du ‘corps social’. Si la nature traitait également les différents organes du corps, elle établirait la démocratie corporelle et à terme la mort. Tous les organes sont respectables parce que nécessaires, mais aucun n’est égal à un autre. Les organes ne luttent pas l’un contre l’autre, comme dans la ‘lutte des classes’ communiste ou la concurrence capitaliste ; ils contribuent, hiérarchiquement et complémentairement, à la santé globale du corps. Le ‘corps social’, c’est les varnas-castes.

2        La principale différence entre les varnas-castes occidentales de l’Ancien Régime et celles de l’Orient tient au célibat des prêtres que le Catholicisme a imposé vers l’an mille. L’Orthodoxie chrétienne n’a pas commis cette erreur et la Réforme l’a heureusement corrigée. Les scandales sexuels des prêtres, dont tout le monde sait qu’ils sont systémiques, seraient plus rares sans cette erreur.

3        Les fonctions des castes 2, 3 et 4 sont les mêmes en Orient et en Occident. Une grande différence existe par contre entre le Clergé et les Brahmanes. Ultimement, la sagesse, la réalisation (de la connaissance)… sont les devoirs des brahmanes, en tant qu’expression de leur nature propre (BG 18/42). Cela implique une doctrine de la non-dualité et une pratique correspondante. Certains mystiques d’Occident ont eu cette intuition, mais l’institution Église, en tant que telle, en est quasi dépourvue. On peut donc affirmer que la civilisation occidentale, la chrétienté, n’a jamais culminé spirituellement aussi haut que l’hindoue.

Le fourvoiement de Pierre

1        L’Église Catholique a suscité la révolution de 1789 lorsque le Clergé a donné sa voix au Tiers États lors des Etats généraux, suscitant ainsi ‘le doublement du Tiers’. Dès le début, les révolutionnaires ont cherché à détruire la religion. La papauté a fait résistance, des légions de martyres y ont laissé leur vie. Ensuite Napoléon I° fit plier le pape Pie VII en lui imposant le Concordat qui soumettait l’Église au pouvoir temporel, même athée. Plus tard le pape Léon XIII, après la chute de Napoléon III, a estimé à tort que la démocratie égalitaire, basée sur la seule quantité des voix, sans aucun critère qualitatif, était incontournablement dans le sens de l’histoire. Il a opéré le ‘Ralliement’, abandonnant la fonction papale de sacre des rois et livrant le peuple chrétien au règne de la quantité brute.

2        Au XXI° siècle, le pape Léon XIV a choisi son nom dans la même optique. Ce ‘reniement de Pierre’ brise tout espoir d’une restauration spirituelle de l’Occident chrétien sous l’impulsion de l’Église.

3        Ironie de l’histoire : cette ‘conversion’ de l’Église à la démocratie se produit au moment où  cette idole, issue des utopies du XVIII° siècle français et de la révolution de 1789, est en train de périr. La Russie, la Chine, l’Inde, l’ensemble des pays musulmans et même une grande partie des USA n’y croient plus ou l’interprètent à minima. L’Afrique noire y est profondément étrangère à cause de la prégnance des ethnies. Pour les Européens, la démocratie (démos=peuple, cratos=pouvoir) est le ‘pouvoir exercé par le peuple’, directement (référendum) ou indirectement (élection de représentants). Pour la plupart des autres contrées ‘la démocratie est le pouvoir exercé pour le peuple’, auquel cas la royauté de droit divin peut être une démocratie, si le roi est juste. Ce concept cache donc un sens et son contraire. Actuellement, le monde passe du premier sens (utopique) au second (rarement bien appliqué, mais possible). Quant à la position actuelle de l’Église, le mot de Jésus s’applique plus que jamais : Laissez-les : ce sont des aveugles qui guident des aveugles (Mt 15/14 = P 114).

4        L’Occident a profondément marqué l’Inde, par la colonisation brutale des Anglais d’abord, l’imposition de son implacable système industriel et commercial ensuite, sans compter la propagande constante de ‘l’american way of live’. Aussi, nombre de gurus hindous, connus de l’Occident et plus ou moins authentiques, n’ont guère à envier aux fourvoiements de Pierre sur cette question précise.

5         Gandhi, dans son commentaire de la BG, compare les varnas à des ‘classes sociales’, ce qui, littéralement, n’est pas faux, mais fait immanquablement penser à la ‘lutte des classes’ marxiste, qu’il n’évoque pas, chose pour le moins ambigüe.

6          Swami Chinmayananda, pourtant beaucoup plus compétent, évoque ‘les quatre divisions entre les hommes’, ce qui est assez malheureux pour désigner une institution visant à la complémentarité. Il dit carrément : « Ce verset a souvent servi aux défenseurs du crime social qu’est le système des castes pour appuyer leur point de vue. » Certes, il remet ensuite les choses d’aplomb, en restaurant le principe des castes, mais il est équivoque d’employer une notion tantôt dans son sens parodique moderne, tantôt dans son sens originel sans autres précisions.

7          Nataraja Guru prend carrément le texte à l’envers en disant : « La Gita ne prend pas parti entre les deux possibilités extrêmes : société sans division ou système de castes. » Comment soutenir un tel point de vue alors que Krishna affirme : « C’est moi qui ai créé les quatre varnas-castes » ? Là ce n’est pas du reniement, c’est de la trahison.

8          Sans multiplier les exemples, on voit que les clergés, même orientaux, naviguent souvent entre la flagornerie vis-à-vis de leur clientèle, surtout étrangère, la confusion de la parodie et de l’original d’une institution, et la couardise face au triomphe de l’erreur si général dans notre âge sombre. Comme les Chrétiens n’ont pas le monopole de l’Évangile, il arrive, sur certains points, que les Hindous ne l’aient pas non plus de la Bhagavad gita.

La sacralité des varnas-castes

1        C’est moi qui ai créé les quatre varnas-castes, déclare Krishna. Ce disant, il établit l’origine divine de cette institution sociale et par conséquent sa dimension essentiellement spirituelle. Dans la Chrétienté, le roi avait le statut ‘d’évêque du dehors’. Ce n’était pas un personnage laïc, au sens moderne. Il était, par le droit divin du sacre, et en tant qu’évêque, membre du clergé. Sa fonction consistait à organiser la société de telle façon que chacun, quelque soit sa condition native, trouve une place où il puisse faire son salut. Tout le monde reconnaissait cette fonction, même si son application dans l’histoire connue a souvent été imparfaite.

2        Pour dire les choses autrement, C’est moi qui ai créé les quatre varnas-castes signifie que cette organisation sociale est aussi incontournable, si on veut la santé de la civilisation, que l’organisation des organes, si on tient à celle du corps.

3        L’homme moderne a pour valeur dominante la santé physique et l’argent. Il pense euthanasie dès que le corps se dégrade et il méprise les pauvres et les serviteurs. Comment saisirait-il que le seul but véritable de la vie n’est pas dans la vie, mais qu’il s’agit de l’accès à une existence sans mort ou même, ultimement d’une fusion en Dieu ? C’est son mépris des basses castes qui lui fait ne pas comprendre leur potentielle grandeur spirituelle.

4          Ceux qui prennent refuge en moi, fussent-ils de basse extraction, une femme, un vaïshyas (3° caste), ou un shudras (serviteur, 4°  caste), atteignent le but suprême (BG 09/32). Celui qui connaît purusha (l’esprit), prakriti (la Nature), et l’interaction des trois gunas (modes de la Nature), quelle que soit sa condition présente, jamais plus il ne renaîtra en ce monde (BG 13/23).

5          Non seulement les varnas-castes ne sont pas un obstacle à la vie religieuse ou spirituelle, mais elles en constituent précisément le cadre nécessaire. Voilà encore un point que la plupart des Occidentaux, même membres du Clergé, sont incapables de comprendre. Mieux vaut accomplir son devoir propre (sva-dharma), même s’il est sans mérite, ou de manière imparfaite, qu’accomplir, même parfaitement, celui d’autrui. Mieux vaut périr dans l’accomplissement de son devoir propre, car assurer le devoir d’une autre condition est lourd de dangers (03/35). C’est pourquoi les choix d’un métier, d’un type de mariage et de la personne concernée, des études que l’on entreprend étant jeune sont si lourds de conséquences non seulement pour la vie sociale, mais aussi pour la vie religieuse et spirituelle. Actuellement, les couches sociales les plus profondément endoctrinées par les erreurs modernes sont de loin les plus hautes. La bassesse sociale deviendrait presque une protection spirituelle.

6        Quand un homme arrive au seuil de sa mort, sa situation sociale et sa caste tombent en poussière. Que sert donc à l’homme de gagner le monde entier, s’il ruine sa propre vie-psuchè ? (Mc 08/36 = P 123). C’est pourquoi les samnyasis (les renonçants, ‘totalement soumis’ à Dieu) en Inde brûlent symboliquement les signes distinctifs de leur caste, comme faisaient, en Occident, les chevaliers, voire les rois ou les empereurs (tel Charles Quint), qui se faisaient moines en fin de vie. Bien que la Gita préconise, le respect des ‘deux-fois-nés’, des gurus (maîtres spirituels), des sages, des brâhmanes… sont considérés comme l’ascèse corporelle (BG 17/14), il ne fait aucun doute que la dignité d’une varna-caste dépend uniquement de l’état spirituel de celui qui l’occupe. Jésus ne dit pas autre chose : si quelqu’un doit scandaliser l’un de ces petits qui croient, il serait mieux pour lui de se voir passer autour du cou une de ces meules que tournent les ânes et d’être jeté à la mer (Mc 09/42 = P 131).

7        Ultimement, il convient de comprendre que la hiérarchie n’existe que dans la manifestation (le monde créé). Les sages considèrent d’un œil égal le brahmane vertueux et savant, la vache, l’éléphant, le chien, et le paria mangeur de chien (BG 5/18). Jésus ne dit-il pas la même chose dans la parabole de Lazare et du mauvais riche ? (Il advint que le pauvre Lazare mourut et fut emporté par les anges dans le sein d’Abraham. Le riche aussi mourut, et on l’ensevelit…dans l’Hadès… (Lc 16/22 = P 202).

Les varnas-castes intérieures

Le spirituel ne pense jamais le microcosme sans le macrocosme ou réciproquement. Celui qui connaît véritablement les manifestations multiples de mon être (macrocosme), et ce pouvoir yogique qui est le mien (microcosme) s’établit, inébranlable, dans le yoga. Il n’y a aucun doute à ce sujet (BG 10/07). Les varnas-castes se vivent d’abord intérieurement et ensuite socialement. Les millions de démocrates qui s’opposent mordicus aux varnas-castes prouvent par là que leur civilisation intérieure est en désordre. Il serait même très censé de chercher l’origine de certaines maladies organiques en rapport avec ce désordre psycho-spirituel. La Gita ne parle pas seulement de la caste brahmanique (BG 18/42), mais aussi et surtout de la condition brahmanique : Voilà…la condition brahmanique. Qui l’a atteint ne peut plus s’égarer. Si on s’y établit, fût-ce à l’article de la mort, on parvient à l’union avec Brahman (BG 02/72).

Chaque humain est unique

1          …selon les gunas de chacun (les différences dans la nature mentale) et avec pour chacun son svadharma (ses devoirs propres). Le chapitre 14 de la BG approfondira la notion de gunas. Il s’agit de trois tendances, structurant toute chose et tout être dans les mondes, non seulement humains mais aussi infra et supra humains (BG 18/40) : Nul être, sur terre ou au ciel parmi les devas (êtres célestes), n’est totalement libre de l’influence des trois gunas de la prakriti (Nature) (BG 18/40).

2          L’Occident moderne, profane, en réalité athée, a fait de l’égalité une idole incontournable. Or c’est précisément une chose qui n’existe nulle part dans le monde. Il faut, pour le saisir, un minimum d’intelligence métaphysique. Dieu est l’Unique ; sa manifestation est multiple, puisqu’elle apparait sous forme de myriades d’êtres différents : Contemple les centaines de milliers d’aspects divins qui sont les miens, de couleurs et de formes infiniment diverses (BG 11/05). Or ‘l’Infini ne se répète jamais’, selon l’axiome métaphysique. Il n’existe donc pas deux êtres égaux. Chaque être est une unique image de l’Unique. Par son centrage sur la notion d’égalité, la modernité constitue une sorte de perfection dans l’inversion de la connaissance spirituelle. Seules deux choses matérielles peuvent être égales et encore sous un aspect spécifique, comme le poids, la longueur etc. Dès que l’on quitte la matérialité pure, la notion d’égalité n’a plus aucun sens. Le principe moderne d’égalité est la parodie exacte du principe spirituel d’unicité et d’identité spirituelle : Le mental harmonisé par le yoga, il voit le Soi résidant dans tous les êtres et tous les êtres dans le Soi. Il voit de toutes parts l’identité (BG 06/29).

3          Sur ces bases métaphysiques repose le système des castes-varnas. Chaque humain a donc son sva-dharma, soit sa loi propre, vocation et destin spécifiques. Les différents dharmas se groupent en quatre catégories principales, qui sont les quatre castes précédemment décrites. Le sva-dharma de chacun dépend de ses qualités natives et personnelles, autrement dit des gunas qui l’influencent le plus. Schématiquement les trois gunas tendent à orienter la vie d’un homme : Les sattviques s’élèvent. Les rajasiques demeurent dans les régions intermédiaires, terrestres. Les tamasiques, les hommes de ténèbres, choient vers les mondes infernaux (BG 14/18).

4          Le mot varna signifie couleur. La couleur traditionnelle des Brahmanes est le blanc, que l’on retrouve chez certains ordres religieux occidentaux et dans le costume du pape. Étant la plus lumineuse, elle symbolise la connaissance spirituelle. Les Kshatryas sont rouge, teinte que l’on retrouve dans l’oriflamme des chevaliers médiévaux d’Occident. Ils s’exposent à payer ‘l’impôt du sang’ et le courage constitue leur principale qualification. Celle des Vaïshyas est le brun, couleur du bois, dont sont faits la plupart des objets artisanaux, et couleur de la terre que cultivent les agriculteurs. Le brun, moins lumineux que les deux précédentes, symbolise leur plus faible connaissance spirituelle. Le noir est la couleur des Shudras, dont l’obéissance est la principale vertu, illustrant le fait qu’ils sont peu capables d’éclairer leur propre chemin. Ainsi, par leur nom même, les varnas sont essentiellement liées aux qualités spirituelles propres à chaque individu. Parler des castes dans un autre sens n’est qu’ignorance.

Le créateur et l’acteur immuables

1          Sache que tout en étant l’auteur des varnas-castes, je demeure immuable, au-delà de l’agir. Ce point essentiel montre que, malgré l’indispensabilité personnelle et sociétale de la structure des castes, elles ne valent que pour le temps de la vie humaine. Le spirituel, en tant qu’humain, s’inscrit dans les castes et en défend le principe, mais son but ultime est de s’affranchir du monde mortel dont les varnas-castes font aussi partie. C’est pourquoi je demeure immuable, au-delà de l’agir. Le renonçant, samnyasi, est au-delà des castes ; hors castes par en haut. Alors que le brigand est en-deçà des castes, hors castes par en bas.

2          … je demeure immuable, au-delà de l’agir. Les quatre castes régissent le monde de l’action humaine, mais de telle sorte que la méditation soit possible pour chacun au cœur de son action propre. Ici réside un secret essentiel de la structure des varnas : l’action propre à chacun doit constituer un support symbolique de sa méditation. L’homme traditionnel gagne sa vie en faisant son ouvrage, mais l’idée de gagne-pain lui est étrangère ; cela doit aller sans dire. Il aime l’action à laquelle il est dévolu, car il se sent vocationnellement fait pour cela, et utile aux autres ; ce point est rarement acquis dans le monde moderne. Mais surtout, il se rapproche de Dieu par la perfection même de son œuvre sociale. Il entre dans une caste comme on entre en religion. Les outils, le jargon, les éléments techniques de son métier ont à ses yeux une signification symbolique exprimant une dimension spirituelle. Tel est le secret des initiations de métiers que l’Occident comme l’Orient ont connues au Moyen-âge et que l’industrialisation, l’urbanisation, la machine, l’ordinateur, la prétendue ‘intelligence artificielle’, ainsi que la profanation de l’économie ont quasiment détruites aujourd’hui. Voilà comment, au cœur même de l’agir, l’homme de caste vit dans la contemplation de l’immuable divin et tend vers lui.

Varnas et yugas

D’ailleurs, le système des castes évolue au cours d’une humanité. Les humains du premier âge, satya-yuga (âge de vérité) sont tous Bhramanes en quelque sorte, la sagesse étant innée. Comme l’évoque la Genèse (Gn 02) avec l’abondance des fruits du paradis, la caste économique et celle du service n’ont pas lieu d’être, moins encore celle des gouvernants en l’absence de conflit. La forme des quatre varnas présentée dans la Bhagavad gita correspond au quatrième âge de l’humanité, dans lequel nous nous trouvons, et cela depuis plus de 5000 ans au minimum. L’affirmation : C’est moi qui ai créé les quatre varnas-castes doit être resituée dans cette évolution régressive des yugas, les âges du monde.

Pratique :

Pratique I : Cherchez, dans vos centres d’intérêt et dans votre emploi du temps, à laquelle des quatre castes-varnas ils correspondent. Observez si la proportion est harmonieuse dans votre civilisation intérieure. Et si les priorités et les pôles de commandement sont bien là où il convient.

Pratique II : La mentalité égalitaire est fondée sur la comparaison, la convoitise, l’envie et la jalousie. Elle réduit les êtres à des critères matérialistes, les seuls qui soient mesurables. S’entraîner à repérer ce diable réducteur de l’humain et à l’extirper de soi.

Pratique III : La question des varnas, ici traitée par Krishna, et souvent aussi par Jésus lorsqu’il cite la Thora, montre que sans un minimum de culture historique on ne saurait comprendre le présent. L’humain sans mémoire refait indéfiniment les mêmes erreurs. Le spirituel n’idolâtre pas le futur et ne méprise pas le passé. Son présent appréhende un temps long, il ne se limite pas à l’instantanéité de l’animal.

Pratique IV : Ne mesure la dignité de ta condition sociale et celle d’autrui qu’à la spiritualité que tu sais ou qu’autrui sait développer en elle. La valeur de l’action réside dans le non-agir qu’elle sait préserver en son cœur.

Pratique V : Chaque humain est unique. Ne compare pas les humains. Ne te compare pas aux humains. Pour chaque humain que tu connais, cherche en quoi il est lui-même et pas un autre. Cherche quelle est son image de Dieu, en somme le Soi en lui.

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