Le SALUT du CRIMINEL
Et ainsi, serais-tu le pire de tous les criminels,
le vaisseau du savoir spirituel,
te fera traverser l’océan de la souffrance
(BG 04/36)
Théorie :
Recours psychologique ou spirituel ?
1 Le grand message de ce sutra est que le mal ne peut l’emporter définitivement dans sa lutte contre le bien. Le pire de tous les criminels, s’il recourt au savoir spirituel, peut toujours échapper au mal et à sa conséquence, la souffrance.
2 Sur le plan psychologique, il y a là un formidable message d’espérance. Cette espérance ne provient pas du plan psychologique lui-même, mais du recours toujours possible au plan spirituel, qui lui est supérieur. Ceci constitue une grande réparation de l’erreur moderne, qui se définit par le refus d’une civilisation conforme aux lois de la nature et dirigée par le ciel. En pratique, cela revient au refus du spirituel, ou son déclassement parmi les domaines tolérés ou facultatifs. L’homme se réduit alors à un corps-mental. Tout ce qui n’est pas strictement physico-chimique en lui relève alors du psychisme conçu comme résultant de l’activité cérébrale.
3 Institutionnellement, le prêtre, le philosophe et le sage sont oubliés au profit du psychologue. Or, il n’est que trop évident que le domaine de la psychologie est borné. La psychologie ne peut répondre aux questions sur l’origine d’un être et ce qui le détermine tel qu’il est, ni sur l’existence et éventuellement la destinée qu’il aura après la mort. Pourtant ces deux extrémités de la vie d’un être incarné constituent les clés de la compréhension qu’il peut avoir de sa vie et de la façon dont il doit la mener. Le plus grand drame de l’humain est de considérer la vie comme absurde (BG 16/08 et 21) ; la psychologie n’a aucune réponse à cela. C’est pourquoi la psychologie ne satisfait vraiment que les êtres aux capacités intellectives limitées. Ce n’est pas un hasard si les femmes font plus confiance aux psychologues que la plupart des hommes ; leur tendance naturelle à se limiter au corps-mental étant, en temps ordinaire, plus grande que celle des hommes.
1 Comment un homme devient-il criminel ? Par la prédominance en lui de l’ego. La Gita distingue deux égos. Les êtres méchants cherchent leur refuge dans le faux ego, la puissance, la vanité, la convoitise et la colère…(BG 16/18) ; elle parle explicitement du faux ego dont s’affranchit l’homme spirituel… (BG 13/08). L’ego légitime résulte du fait que les humains possèdent un corps. Le corps a des besoins de nourriture, vêtements, habitat etc. Vu que le corps est un objet situé dans l’espace, ce qu’il consomme ne sera pas disponible pour d’autres corps. L’ego, dont la fonction légitime est d’entretenir le corps en bonne santé, se trouve donc en concurrence avec les autres egos habitant les autres corps. Un homme totalement dépourvu d’ego se laisserait mourir, ce qui constituerait le pire des meurtres, puisque ce serait le meurtre de l’être dont on est prioritairement responsable. La difficulté consiste à situer justement la frontière entre l’ego légitime et le faux ego.
2 On devient criminel précisément en refusant de considérer qu’il y ait une frontière. Le criminel ‘intelligent’ n’accepte comme frontière limitative de ses convoitises que le risque d’être battu par un ego plus fort que lui, ou d’être repéré par la justice des hommes. Hors cette limite, il peut alimenter sa vie de tous les crimes possibles.
3 Il apparaît qu’avant d’être un comportement asocial ou immoral, le crime est avant tout une ignorance de la réalité des êtres. Le criminel ne s’identifie qu’à ce qui est mortel en lui, le corps-mental. Avant de tuer ses victimes, il a tué l’esprit en lui-même. Le meurtrier est un suicidaire avant d’être un criminel. C’est quelqu’un qui ne s’aime pas avant même de haïr autrui ou d’en abuser. Voilà pourquoi Krishna précise : Ayant cherché leur refuge dans le faux ego, la puissance, la vanité, la convoitise et la colère, ces êtres méchants me haïssent dans leur propre corps et dans ceux d’autrui (BG 16/18) ; dans leur propre corps d’abord, puisqu’ils nient leur propre Soi, et dans ceux d’autrui ensuite. C’est justement parce que le crime est en premier une affaire d’ignorance que seule la connaissance spirituelle peut y remédier véritablement.
4 L’approche religieuse du criminel est faiblement efficace (BG 18/66). Elle consiste à dresser une Loi, avec des interdits et des obligations. Aux obligations correspond la promesse du paradis et aux interdits la menace de l’enfer. Le tout souverainement géré par la justice de Dieu. Mais encore faut-il craindre Dieu ! Or, dans un monde laïque et pratiquement athée, comme la modernité, comment craindre ce dont on n’entend presque jamais parler ? Dans l’Évangile Jésus est crucifié entre deux criminels. L’un des deux (le ‘bon larron’) se repent et reproche à l’autre : « Tu n’as même pas crainte de Dieu (Lc 23/40 = P 295). Cela était bon du temps où tout le monde avait de la religion, même les larrons.
5 L’approche spirituelle est différente, ne mettant pas l’accent sur la relation avec autrui, ni sur une Loi quelconque, mais sur la connaissance de soi, qui doit culminer dans la connaissance du Soi. Quand l’homme commence à comprendre : Jamais je n’ai été sans être, ni toi, ni ces rois. Jamais aucun de nous ne cessera d’être (BG 02/12) et aussi : Bien que nous ayons tous deux traversé d’innombrables existences, ô Arjuna, Je me souviens de toutes, quand toi, tu les as oubliées (BG 04/05), alors l’idée que sa prochaine manifestation existentielle dépendra de ce qu’il fait dans la présente ne le quitte plus. Alors, par simple ‘égoïsme intelligent’, si l’on peut dire, il se souciera de ne pas empirer sa situation par des actes immoraux.
6 Ensuite, s’il développe une vraie spiritualité, il comprendra que le Soi en lui est identique au Soi en tous les êtres (BG 05/07), et alors il passera de l’égoïsme intelligent à l’altruisme. Plus tard, il réalisera que l’altruisme est, selon l’étymologie, l’amour de l’autre comme autre, et, comme le Soi est le même chez autrui, il aimera son prochain comme lui-même et non plus comme un autre. C’est ainsi que le criminel pénètrera dans le savoir spirituel.
Un mystère d’iniquité
1 Comme nous écrivons en Français, à l’adresse d’Occidentaux marqués par deux mille ans d’inconscient collectif chrétien, et que ces Occidentaux, même s’ils se croient athées, ne sont pas des pages vierges, il convient de mettre en parallèle ce sutra avec le Christianisme théologique, d’une part, et l’Évangile, d’autre part. La théologie pose qu’il n’y a pas de vie avant la naissance et qu’il n’y a pas multiplicité d’états d’existence après la mort, mais un état ‘fixé pour l’éternité’ en fonction des actes bons ou mauvais accomplis pendant la vie. D’où ‘le salut éternel’ et ‘l’enfer’ non moins ‘éternel’ de la religion chrétienne. Ce dogme s’appuie sur une interprétation littérale et mal comprise de nombreux passages d’Évangile, en particulier lors des conclusions de paraboles, comme par exemple celle du ‘Jugement dernier’ : Et ils s’en iront, ceux-ci à une peine éternelle, et les justes à une vie éternelle (Mt 25/46 = P 252). Mais le grec évangélique donne châtiment-kolasis éternel-aiônios, pour les uns, et vie éternelle (zôê aiônios) pour les autres. Or aiônios désigne en grec une durée cyclique, autrefois bien traduite par ‘les siècles des siècles’ (les cycles des cycles). L’éternité étant l’absence de toute durée, la simultanéité parfaite, accessible par la conscience divine seule, il ne peut s’agir de cela. Il n’est pas exact non plus de parler de perpétuité, c’est-à-dire durée sans fin, car aiônios évoque une multiplicité de cycles temporels, sans préciser s’ils sont seulement nombreux ou réellement indéfinis. Tout ce que l’on peut rigoureusement déclarer c’est que ces durées sont sans commune mesure avec l’appréciation du temps de l’homme actuel, et qu’il est par conséquent très menaçant de risquer un châtiment (un mauvais karma résultant) de cette nature.
2 Pourquoi la théologie s’obstine-t-elle à fausser la traduction de cette notion évangélique si fondamentale ? Par pédagogie. Auprès des analphabètes, majoritaires pendant des siècles de Christianisme, cette méthode, à proprement parler terrorisante, et donc terroriste, pouvait donner des résultats. Les hommes actuels, en Occident du moins, ne sont pas plus vertueux, mais ils sont plus instruits et plus entraînés à manier la logique. Un Dieu qui punit indéfiniment une faute nécessairement limitée, puisque produite par un être limité, ne saurait être juste. Si bien que la pédagogie cléricale se retourne, ce Dieu est perçu comme le diable. Au mieux on le méprise ; au pire on le déteste.
3 L’Orient hindo-bouddhiste, précisément parce qu’il n’a jamais perdu son ésotérisme, sait mesure garder en précisant que les paradis (BG 09/21) comme les enfers (BG 04/36) sont limités en durée et proportionnés aux vertus et aux vices qui les ont suscités. Celui qui a échoué à aboutir dans la voie du yoga atteint le monde des vertueux et y séjourne pendant de longues années, ensuite il naît dans la maison de parents purs et prospères (BG 06/41) (pour continuer son cheminement yogique sur terre). L’homme, même le plus coupable, s’il vient à m’adorer et à tourner vers moi seul tout son culte, doit être considéré comme un juste, car ses intentions sont droites (BG 09/30).
4 Il est toujours délicat de prétendre juger de mentalités éloignées de la nôtre dans le temps et l’espace culturel. De nombreux inquisiteurs chrétiens du Moyen-âge, intimement persuadés de la réalité du prétendu ‘enfer éternel’, ont torturé des suspects ‘par charité’, pensant que la peur de la souffrance présente leur épargnerait la ‘torture éternelle’ en les faisant se repentir. Une conscience actuelle estime qu’ils mêlaient la plus crasse ignorance à la plus sadique cruauté. Que le Christianisme, depuis deux mille ans, et encore aujourd’hui, puisse enseigner une telle doctrine défie l’imagination. Quelle impuissance logique et quel sadisme faut-il pour diffuser une telle conception au nom d’une religion de l’Amour ? S’il existe un mystère d’iniquité, c’est là, précisément, qu’il se situe.
5 Cette question est assurément l’une de celles qui suscite l’effroi et le départ de nombreux Occidentaux pourtant nés dans des familles chrétiennes. Elle explique aussi une bonne part de leur intérêt pour les conceptions spirituelles orientales qui ne nécessitent pas un préalable suicide de tout sens logique et de toute harmonie des proportions.
L’homme se sauve-t-il, ou Dieu le sauve-t-il ?
En quoi, maintenant, le savoir spirituel fait-il traverser l’océan de la souffrance ? Notre sutra reprend un fréquent refrain de la Bhagavad Gita et de l’enseignement oriental : La Connaissance est enveloppée d’ignorance, et c’est pourquoi les êtres sont égarés (BG 05/15). Du point de vue de la spiritualité orientale, l’humain possède en lui-même la clé de l’enfer, du paradis et de la divinisation totale. Cette clé n’est autre que la clé de la gnose dont parle Jésus (Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! : Lc 11/52 = P 171). Cette malédiction de Jésus est toujours d’actualité relativement à l’enseignement de l’Église que l’on vient d’envisager. La loi du karma dit la même chose que les paraboles agricoles de Jésus ; on récolte ce que l’on sème. Après la mort, cela donnera un séjour en paradis ou en enfer, ces états pouvant se situer sur terre ou ailleurs, mais toujours transitoires et proportionnés à leur cause. L’Église chrétienne pose que l’homme ne peut se sauver lui-même, mais l’Orient ne dit pas que l’homme se sauve lui-même. L’homme se sauve en accédant au centre de lui-même : Cela (Brahman)…est la connaissance, et l’objet de la connaissance. Il réside au cœur de chacun (BG 13/17). Ce n’est pas l’homme qui sauve l’homme, mais c’est bien l’homme qui choisit ou non d’accéder en son propre centre où se trouve le Soi divin. La question de savoir si l’homme est sauvé de la mort et de la finitude par lui-même ou par une aide venue d’en-haut (l’homme-Dieu Jésus en Christianisme) est une fausse question. C’est le Soi divin qui sauve l’homme, mais il ne le fait pas sans la participation active de l’homme qui doit chercher en lui-même et s’identifier au Soi. Jésus ne dit-il pas qui cherche trouve (Mt 07/07 = P 162) ? Mais s’il ne cherche pas, que trouvera-t-il ?
Pratique :
Pratique I : Recours psychologique ou spirituel ? Le grand message de ce sutra est que le mal ne peut l’emporter définitivement dans sa lutte avec le bien. Le pire de tous les criminels peut toujours échapper au mal et à sa conséquence, la souffrance. Dans la mentalité moderne, il n’est que le psychisme au-dessus du corps. Institutionnellement, le prêtre, le philosophe et le sage sont oubliés au profit du psychologue. Or la psychologie ne peut répondre aux questions sur l’origine d’un être et ce qui le détermine tel qu’il est, ni sur l’existence et éventuellement la destinée qu’il aura après la mort. Le plus grand drame de l’humain est de considérer sa vie comme absurde, or la psychologie n’a aucune réponse à cela.
Pratique II : Comment passer du crime au savoir spirituel ? Comment un homme devient-il criminel ? Par la prédominance en lui du faux ego. L’ego légitime résulte du fait que les humains possèdent un corps et doivent l’entretenir bien. La difficulté consiste à situer justement la frontière entre l’ego légitime et le faux ego ; le criminel refuse de considérer cette frontière. Le criminel ne s’identifie qu’à ce qui est mortel en lui, le corps-mental. Avant de tuer ses victimes il a tué l’Esprit en lui-même. L’approche religieuse du criminel est faiblement efficace. Dans un monde laïque et pratiquement athée, comme la modernité, comment craindre ce dont on n’entend presque jamais parler ? L’approche spirituelle est différente, ne mettant pas l’accent sur la relation avec autrui, ni sur une quelconque Loi, mais sur la connaissance de soi, qui doit culminer dans la connaissance du Soi.
Pratique III : Un mystère d’iniquité : Le dogme chrétien du ‘salut éternel’ et de ‘l’enfer’ non moins ‘éternel’ pose problème. Le grec évangélique donne châtiment-kolasis éternel-aiônios, or aiônios désigne une durée cyclique, autrefois bien traduite par ‘les siècles des siècles’ (les cycles des cycles). Tout ce que l’on peut rigoureusement déclarer c’est que ces durées sont sans commune mesure avec l’appréciation du temps de l’homme actuel, et qu’il est par conséquent très menaçant de risquer un châtiment (un mauvais karma résultant) de cette nature. Un Dieu qui punit sans terme une faute nécessairement limitée, puisque produite par un être limité, ne saurait être juste. Si bien que la pédagogie cléricale se retourne, ce Dieu est perçu comme le diable. L’Orient hindo-bouddhiste, précise que les paradis (BG 09/21) comme les enfers (BG 04/36) sont limités en durée et proportionnés aux vertus et aux vices qui les ont suscités. Cette question explique une bonne part de l’intérêt des Occidentaux pour les conceptions spirituelles orientales qui ne nécessitent pas un préalable suicide de tout sens logique et de toute harmonie des proportions.
Pratique IV : L’homme se sauve-t-il, ou Dieu le sauve-t-il ? La Gita enseigne : La Connaissance est enveloppée d’ignorance, et c’est pourquoi les êtres sont égarés (BG 05/15). Du point de vue de la spiritualité orientale, l’humain possède en lui-même la clé de l’enfer, du paradis et de la divinisation totale. Cette clé n’est autre que la clé de la gnose dont parle Jésus. L’homme se sauve en accédant au centre de lui-même : Cela (Brahman)…est la connaissance, et l’objet de la connaissance. Il réside au cœur de chacun (BG 13/17). Ce n’est pas l’homme qui sauve l’homme, mais c’est bien l’homme qui choisit ou non, d’accéder en son centre où se trouve le Soi divin. La question de savoir si l’homme est sauvé de la mort et de la finitude par lui-même ou par une aide venue d’en-haut (l’homme-Dieu Jésus en Christianisme) est une fausse question. C’est le Soi divin qui sauve l’homme, mais il ne le fait pas sans la participation active de l’homme qui doit chercher en lui-même et s’identifier au Soi. Jésus ne dit-il pas qui cherche trouve (Mt 07/07 = P 162) ? Mais s’il ne cherche pas, que trouvera-t-il ?
Le SALUT du CRIMINEL (BG 04/36)
Le SALUT du CRIMINEL (BG 04/36)
Le SALUT du CRIMINEL
Et ainsi, serais-tu le pire de tous les criminels,
le vaisseau du savoir spirituel,
te fera traverser l’océan de la souffrance
(BG 04/36)
Théorie :
Recours psychologique ou spirituel ?
1 Le grand message de ce sutra est que le mal ne peut l’emporter définitivement dans sa lutte contre le bien. Le pire de tous les criminels, s’il recourt au savoir spirituel, peut toujours échapper au mal et à sa conséquence, la souffrance.
2 Sur le plan psychologique, il y a là un formidable message d’espérance. Cette espérance ne provient pas du plan psychologique lui-même, mais du recours toujours possible au plan spirituel, qui lui est supérieur. Ceci constitue une grande réparation de l’erreur moderne, qui se définit par le refus d’une civilisation conforme aux lois de la nature et dirigée par le ciel. En pratique, cela revient au refus du spirituel, ou son déclassement parmi les domaines tolérés ou facultatifs. L’homme se réduit alors à un corps-mental. Tout ce qui n’est pas strictement physico-chimique en lui relève alors du psychisme conçu comme résultant de l’activité cérébrale.
3 Institutionnellement, le prêtre, le philosophe et le sage sont oubliés au profit du psychologue. Or, il n’est que trop évident que le domaine de la psychologie est borné. La psychologie ne peut répondre aux questions sur l’origine d’un être et ce qui le détermine tel qu’il est, ni sur l’existence et éventuellement la destinée qu’il aura après la mort. Pourtant ces deux extrémités de la vie d’un être incarné constituent les clés de la compréhension qu’il peut avoir de sa vie et de la façon dont il doit la mener. Le plus grand drame de l’humain est de considérer la vie comme absurde (BG 16/08 et 21) ; la psychologie n’a aucune réponse à cela. C’est pourquoi la psychologie ne satisfait vraiment que les êtres aux capacités intellectives limitées. Ce n’est pas un hasard si les femmes font plus confiance aux psychologues que la plupart des hommes ; leur tendance naturelle à se limiter au corps-mental étant, en temps ordinaire, plus grande que celle des hommes.
Comment passer du crime au savoir spirituel ?
1 Comment un homme devient-il criminel ? Par la prédominance en lui de l’ego. La Gita distingue deux égos. Les êtres méchants cherchent leur refuge dans le faux ego, la puissance, la vanité, la convoitise et la colère…(BG 16/18) ; elle parle explicitement du faux ego dont s’affranchit l’homme spirituel… (BG 13/08). L’ego légitime résulte du fait que les humains possèdent un corps. Le corps a des besoins de nourriture, vêtements, habitat etc. Vu que le corps est un objet situé dans l’espace, ce qu’il consomme ne sera pas disponible pour d’autres corps. L’ego, dont la fonction légitime est d’entretenir le corps en bonne santé, se trouve donc en concurrence avec les autres egos habitant les autres corps. Un homme totalement dépourvu d’ego se laisserait mourir, ce qui constituerait le pire des meurtres, puisque ce serait le meurtre de l’être dont on est prioritairement responsable. La difficulté consiste à situer justement la frontière entre l’ego légitime et le faux ego.
2 On devient criminel précisément en refusant de considérer qu’il y ait une frontière. Le criminel ‘intelligent’ n’accepte comme frontière limitative de ses convoitises que le risque d’être battu par un ego plus fort que lui, ou d’être repéré par la justice des hommes. Hors cette limite, il peut alimenter sa vie de tous les crimes possibles.
3 Il apparaît qu’avant d’être un comportement asocial ou immoral, le crime est avant tout une ignorance de la réalité des êtres. Le criminel ne s’identifie qu’à ce qui est mortel en lui, le corps-mental. Avant de tuer ses victimes, il a tué l’esprit en lui-même. Le meurtrier est un suicidaire avant d’être un criminel. C’est quelqu’un qui ne s’aime pas avant même de haïr autrui ou d’en abuser. Voilà pourquoi Krishna précise : Ayant cherché leur refuge dans le faux ego, la puissance, la vanité, la convoitise et la colère, ces êtres méchants me haïssent dans leur propre corps et dans ceux d’autrui (BG 16/18) ; dans leur propre corps d’abord, puisqu’ils nient leur propre Soi, et dans ceux d’autrui ensuite. C’est justement parce que le crime est en premier une affaire d’ignorance que seule la connaissance spirituelle peut y remédier véritablement.
4 L’approche religieuse du criminel est faiblement efficace (BG 18/66). Elle consiste à dresser une Loi, avec des interdits et des obligations. Aux obligations correspond la promesse du paradis et aux interdits la menace de l’enfer. Le tout souverainement géré par la justice de Dieu. Mais encore faut-il craindre Dieu ! Or, dans un monde laïque et pratiquement athée, comme la modernité, comment craindre ce dont on n’entend presque jamais parler ? Dans l’Évangile Jésus est crucifié entre deux criminels. L’un des deux (le ‘bon larron’) se repent et reproche à l’autre : « Tu n’as même pas crainte de Dieu (Lc 23/40 = P 295). Cela était bon du temps où tout le monde avait de la religion, même les larrons.
5 L’approche spirituelle est différente, ne mettant pas l’accent sur la relation avec autrui, ni sur une Loi quelconque, mais sur la connaissance de soi, qui doit culminer dans la connaissance du Soi. Quand l’homme commence à comprendre : Jamais je n’ai été sans être, ni toi, ni ces rois. Jamais aucun de nous ne cessera d’être (BG 02/12) et aussi : Bien que nous ayons tous deux traversé d’innombrables existences, ô Arjuna, Je me souviens de toutes, quand toi, tu les as oubliées (BG 04/05), alors l’idée que sa prochaine manifestation existentielle dépendra de ce qu’il fait dans la présente ne le quitte plus. Alors, par simple ‘égoïsme intelligent’, si l’on peut dire, il se souciera de ne pas empirer sa situation par des actes immoraux.
6 Ensuite, s’il développe une vraie spiritualité, il comprendra que le Soi en lui est identique au Soi en tous les êtres (BG 05/07), et alors il passera de l’égoïsme intelligent à l’altruisme. Plus tard, il réalisera que l’altruisme est, selon l’étymologie, l’amour de l’autre comme autre, et, comme le Soi est le même chez autrui, il aimera son prochain comme lui-même et non plus comme un autre. C’est ainsi que le criminel pénètrera dans le savoir spirituel.
Un mystère d’iniquité
1 Comme nous écrivons en Français, à l’adresse d’Occidentaux marqués par deux mille ans d’inconscient collectif chrétien, et que ces Occidentaux, même s’ils se croient athées, ne sont pas des pages vierges, il convient de mettre en parallèle ce sutra avec le Christianisme théologique, d’une part, et l’Évangile, d’autre part. La théologie pose qu’il n’y a pas de vie avant la naissance et qu’il n’y a pas multiplicité d’états d’existence après la mort, mais un état ‘fixé pour l’éternité’ en fonction des actes bons ou mauvais accomplis pendant la vie. D’où ‘le salut éternel’ et ‘l’enfer’ non moins ‘éternel’ de la religion chrétienne. Ce dogme s’appuie sur une interprétation littérale et mal comprise de nombreux passages d’Évangile, en particulier lors des conclusions de paraboles, comme par exemple celle du ‘Jugement dernier’ : Et ils s’en iront, ceux-ci à une peine éternelle, et les justes à une vie éternelle (Mt 25/46 = P 252). Mais le grec évangélique donne châtiment-kolasis éternel-aiônios, pour les uns, et vie éternelle (zôê aiônios) pour les autres. Or aiônios désigne en grec une durée cyclique, autrefois bien traduite par ‘les siècles des siècles’ (les cycles des cycles). L’éternité étant l’absence de toute durée, la simultanéité parfaite, accessible par la conscience divine seule, il ne peut s’agir de cela. Il n’est pas exact non plus de parler de perpétuité, c’est-à-dire durée sans fin, car aiônios évoque une multiplicité de cycles temporels, sans préciser s’ils sont seulement nombreux ou réellement indéfinis. Tout ce que l’on peut rigoureusement déclarer c’est que ces durées sont sans commune mesure avec l’appréciation du temps de l’homme actuel, et qu’il est par conséquent très menaçant de risquer un châtiment (un mauvais karma résultant) de cette nature.
2 Pourquoi la théologie s’obstine-t-elle à fausser la traduction de cette notion évangélique si fondamentale ? Par pédagogie. Auprès des analphabètes, majoritaires pendant des siècles de Christianisme, cette méthode, à proprement parler terrorisante, et donc terroriste, pouvait donner des résultats. Les hommes actuels, en Occident du moins, ne sont pas plus vertueux, mais ils sont plus instruits et plus entraînés à manier la logique. Un Dieu qui punit indéfiniment une faute nécessairement limitée, puisque produite par un être limité, ne saurait être juste. Si bien que la pédagogie cléricale se retourne, ce Dieu est perçu comme le diable. Au mieux on le méprise ; au pire on le déteste.
3 L’Orient hindo-bouddhiste, précisément parce qu’il n’a jamais perdu son ésotérisme, sait mesure garder en précisant que les paradis (BG 09/21) comme les enfers (BG 04/36) sont limités en durée et proportionnés aux vertus et aux vices qui les ont suscités. Celui qui a échoué à aboutir dans la voie du yoga atteint le monde des vertueux et y séjourne pendant de longues années, ensuite il naît dans la maison de parents purs et prospères (BG 06/41) (pour continuer son cheminement yogique sur terre). L’homme, même le plus coupable, s’il vient à m’adorer et à tourner vers moi seul tout son culte, doit être considéré comme un juste, car ses intentions sont droites (BG 09/30).
4 Il est toujours délicat de prétendre juger de mentalités éloignées de la nôtre dans le temps et l’espace culturel. De nombreux inquisiteurs chrétiens du Moyen-âge, intimement persuadés de la réalité du prétendu ‘enfer éternel’, ont torturé des suspects ‘par charité’, pensant que la peur de la souffrance présente leur épargnerait la ‘torture éternelle’ en les faisant se repentir. Une conscience actuelle estime qu’ils mêlaient la plus crasse ignorance à la plus sadique cruauté. Que le Christianisme, depuis deux mille ans, et encore aujourd’hui, puisse enseigner une telle doctrine défie l’imagination. Quelle impuissance logique et quel sadisme faut-il pour diffuser une telle conception au nom d’une religion de l’Amour ? S’il existe un mystère d’iniquité, c’est là, précisément, qu’il se situe.
5 Cette question est assurément l’une de celles qui suscite l’effroi et le départ de nombreux Occidentaux pourtant nés dans des familles chrétiennes. Elle explique aussi une bonne part de leur intérêt pour les conceptions spirituelles orientales qui ne nécessitent pas un préalable suicide de tout sens logique et de toute harmonie des proportions.
L’homme se sauve-t-il, ou Dieu le sauve-t-il ?
En quoi, maintenant, le savoir spirituel fait-il traverser l’océan de la souffrance ? Notre sutra reprend un fréquent refrain de la Bhagavad Gita et de l’enseignement oriental : La Connaissance est enveloppée d’ignorance, et c’est pourquoi les êtres sont égarés (BG 05/15). Du point de vue de la spiritualité orientale, l’humain possède en lui-même la clé de l’enfer, du paradis et de la divinisation totale. Cette clé n’est autre que la clé de la gnose dont parle Jésus (Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! : Lc 11/52 = P 171). Cette malédiction de Jésus est toujours d’actualité relativement à l’enseignement de l’Église que l’on vient d’envisager. La loi du karma dit la même chose que les paraboles agricoles de Jésus ; on récolte ce que l’on sème. Après la mort, cela donnera un séjour en paradis ou en enfer, ces états pouvant se situer sur terre ou ailleurs, mais toujours transitoires et proportionnés à leur cause. L’Église chrétienne pose que l’homme ne peut se sauver lui-même, mais l’Orient ne dit pas que l’homme se sauve lui-même. L’homme se sauve en accédant au centre de lui-même : Cela (Brahman)…est la connaissance, et l’objet de la connaissance. Il réside au cœur de chacun (BG 13/17). Ce n’est pas l’homme qui sauve l’homme, mais c’est bien l’homme qui choisit ou non d’accéder en son propre centre où se trouve le Soi divin. La question de savoir si l’homme est sauvé de la mort et de la finitude par lui-même ou par une aide venue d’en-haut (l’homme-Dieu Jésus en Christianisme) est une fausse question. C’est le Soi divin qui sauve l’homme, mais il ne le fait pas sans la participation active de l’homme qui doit chercher en lui-même et s’identifier au Soi. Jésus ne dit-il pas qui cherche trouve (Mt 07/07 = P 162) ? Mais s’il ne cherche pas, que trouvera-t-il ?
Pratique :
Pratique I : Recours psychologique ou spirituel ? Le grand message de ce sutra est que le mal ne peut l’emporter définitivement dans sa lutte avec le bien. Le pire de tous les criminels peut toujours échapper au mal et à sa conséquence, la souffrance. Dans la mentalité moderne, il n’est que le psychisme au-dessus du corps. Institutionnellement, le prêtre, le philosophe et le sage sont oubliés au profit du psychologue. Or la psychologie ne peut répondre aux questions sur l’origine d’un être et ce qui le détermine tel qu’il est, ni sur l’existence et éventuellement la destinée qu’il aura après la mort. Le plus grand drame de l’humain est de considérer sa vie comme absurde, or la psychologie n’a aucune réponse à cela.
Pratique II : Comment passer du crime au savoir spirituel ? Comment un homme devient-il criminel ? Par la prédominance en lui du faux ego. L’ego légitime résulte du fait que les humains possèdent un corps et doivent l’entretenir bien. La difficulté consiste à situer justement la frontière entre l’ego légitime et le faux ego ; le criminel refuse de considérer cette frontière. Le criminel ne s’identifie qu’à ce qui est mortel en lui, le corps-mental. Avant de tuer ses victimes il a tué l’Esprit en lui-même. L’approche religieuse du criminel est faiblement efficace. Dans un monde laïque et pratiquement athée, comme la modernité, comment craindre ce dont on n’entend presque jamais parler ? L’approche spirituelle est différente, ne mettant pas l’accent sur la relation avec autrui, ni sur une quelconque Loi, mais sur la connaissance de soi, qui doit culminer dans la connaissance du Soi.
Pratique III : Un mystère d’iniquité : Le dogme chrétien du ‘salut éternel’ et de ‘l’enfer’ non moins ‘éternel’ pose problème. Le grec évangélique donne châtiment-kolasis éternel-aiônios, or aiônios désigne une durée cyclique, autrefois bien traduite par ‘les siècles des siècles’ (les cycles des cycles). Tout ce que l’on peut rigoureusement déclarer c’est que ces durées sont sans commune mesure avec l’appréciation du temps de l’homme actuel, et qu’il est par conséquent très menaçant de risquer un châtiment (un mauvais karma résultant) de cette nature. Un Dieu qui punit sans terme une faute nécessairement limitée, puisque produite par un être limité, ne saurait être juste. Si bien que la pédagogie cléricale se retourne, ce Dieu est perçu comme le diable. L’Orient hindo-bouddhiste, précise que les paradis (BG 09/21) comme les enfers (BG 04/36) sont limités en durée et proportionnés aux vertus et aux vices qui les ont suscités. Cette question explique une bonne part de l’intérêt des Occidentaux pour les conceptions spirituelles orientales qui ne nécessitent pas un préalable suicide de tout sens logique et de toute harmonie des proportions.
Pratique IV : L’homme se sauve-t-il, ou Dieu le sauve-t-il ? La Gita enseigne : La Connaissance est enveloppée d’ignorance, et c’est pourquoi les êtres sont égarés (BG 05/15). Du point de vue de la spiritualité orientale, l’humain possède en lui-même la clé de l’enfer, du paradis et de la divinisation totale. Cette clé n’est autre que la clé de la gnose dont parle Jésus. L’homme se sauve en accédant au centre de lui-même : Cela (Brahman)…est la connaissance, et l’objet de la connaissance. Il réside au cœur de chacun (BG 13/17). Ce n’est pas l’homme qui sauve l’homme, mais c’est bien l’homme qui choisit ou non, d’accéder en son centre où se trouve le Soi divin. La question de savoir si l’homme est sauvé de la mort et de la finitude par lui-même ou par une aide venue d’en-haut (l’homme-Dieu Jésus en Christianisme) est une fausse question. C’est le Soi divin qui sauve l’homme, mais il ne le fait pas sans la participation active de l’homme qui doit chercher en lui-même et s’identifier au Soi. Jésus ne dit-il pas qui cherche trouve (Mt 07/07 = P 162) ? Mais s’il ne cherche pas, que trouvera-t-il ?
Le SALUT du CRIMINEL (BG 04/36)