L’OBSESSION du BONHEUR

L’OBSESSION du BONHEUR

Bhagavad Gita 02/45 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

L’OBSESSION du BONHEUR

L’OBSESSION du BONHEUR

Les Védas ont pour domaine les trois gunas de la prakriti

(les attributs constitutifs de la Nature).

Demeure en permanence dans l’élément sattva.

Affranchis-toi des couples d’opposés.

Que le bonheur ne soit pas l’objet de tes pensées ;

Reste maître de toi-même

(BG 02/45)

Théorie :

1        En toutes choses, l’excès nuit. Le bonheur peut être grossièrement consumériste, ou subtilement psychologique. Mais, dans les deux cas, s’il sature la pensée, le bonheur s’inverse en inquiétude. Une excellente cuisinière présente un plat en détaillant longuement la peine qu’elle y a mis depuis tôt le matin ; subitement, la sauce prend un goût de sueur. Le bonheur n’est tel qu’accompagné d’un peu de surprise, de spontanéité, de gratuité. Comment la légèreté mentale pourrait-elle résulter d’une longue préoccupation ? Voilà un premier degré -hédoniste- de la sagesse.

2        Le monde mortel est une prison, de laquelle presque aucun homme présentement vivant ne s’échappera, et dans laquelle presque tous replongeront au prochain cycle de vie incarnée. Beaucoup s’en satisfont, se contentant de dorer les barreaux de la prison avec une peinture nommée ‘Bonheur’, de la marque Divertissement, Plaisir, Richesse ou Pouvoir. D’autres -les yogis- ne cherchent pas à décorer les barreaux, mais à les déraciner. Tel est l’objet de leurs pensées. Ils comprennent qu’on n’arrive pas en prison sans raisons, mais à cause de certains actes, alimentés par des paroles, nourries elles-mêmes par des pensées. Ils travaillent à la source : les pensées, la maîtrise de soi.

3        Ils notent que les malheureux taulards passent leur temps à faire la balançoire entre les couples d’opposés. Heureux, malheureux ; d’accord, pas d’accord ; content, pas content ; joyeux, triste ; pour ce qui est contre, contre ce qui est pour. On dirait députés ou des putains qui se disputent la clientèle. Les yogis comprennent qu’il faut s’élever au-dessus de ces faux choix. L’arme du diable est la tenaille ; sa ruse consiste à faire croire aux naïfs que, pour éviter un ciseau, il faut adhérer à l’autre. Dans les deux cas, ils sont broyés.

4        Le monde naît de l’union de deux polarités, nommées Yang et Yin en Chine, Purusha et Prakriti en Inde. (Yang) Purusha est concepteur, formateur, intelligent, spirituel. (Yin) prakriti est matière première, plasticité, énergie. Quand Purusha s’unit à Prakriti, les corps naissent, régis par trois forces. Première : sattva (qui tend au retour vers Purusha, l’Esprit). Deuxième : rajas, qui se déploie dans le grouillement indéfini des formes. Troisième : tamas, qui tend au retour vers la Prakriti, matière indifférenciée. Les caractéristiques de toutes choses, êtres ou événements se définissent ainsi.

5        Le bonheur se trouve tantôt dans tamas (farniente, évitement de la peine, heureux hasard), tantôt dans rajas (exaltation de la conquête, de l’enrichissement, de la célébrité), tantôt dans sattva (beauté de l’harmonie, joie mentale du savoir, délicatesse sentimentale de l’art d’aimer). Krishna conseille Demeure en permanence dans l’élément sattva. Cela ne suffira pas à sortir de la prison, mais en fera pour le moins un quartier VIP, une université, un monastère, voire un ermitage.

6        Question un peu scandalisée : « Les Védas ne font-ils pas sortir de la prison ? » Pas plus que la religion ne fait dépasser le paradis, puisque la Genèse elle-même l’interdit (Gn 2). Quand Adam et Eve en sortent, c’est par en bas, non par en haut. « Que manquait-il alors ? » Réponse, un yoga : un enseignement de l’unicité par la non-dualité. Ou, pour mieux dire, la découverte de la création en Dieu, par le dépassement de l’abime séparant le créateur de la créature. Le bonheur absolu consiste à se savoir et se vivre en Dieu.

Pratique :

1        On aura compris que le ‘fin art’ du bonheur est le bonheur sans raisons. Le bonheur qui rayonne comme le soleil et non qui dévore la lumière d’autrui comme la lune en éclipse de soleil. Au lieu de procéder par grappillage, une bonne heure après l’autre, le yogi procède en mode de perpétuité. Il n’est pas la cire imprimée par les événements, il est le sceau qui les façonne. Maître des horloges intérieures : la bonne-heure constitue son choix définitif. Si les événements le contrarient, alors ‘A quelque chose, malheur est bon’.

2        Le yoga a compris le côté Carmen du bonheur : « Si tu m’aimes, gare à toi. Si tu ne m’aimes pas, je t’aime. » Vis comme si le bonheur était là ; il accourra, ne supportant pas qu’on soit heureux sans lui. Le bonheur ne produit pas la joie ; mais la joie spirituelle produit le bonheur.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

L’OBSESSION du BONHEUR