L’ACTION PEUT-ELLE ETRE DESINTERESSEE ?
Tu as vocation à l’accomplissement des œuvres, jamais à leurs fruits.
Que ces fruits ne soient pas le motif de ton action ;
mais ne t’abandonne pas non plus à l’inaction.
(BG 02/47)
Théorie :
1 Aux yeux d’un homme profane normalement constitué, ce sutra a l’air d’une blague en forme d’absurdité. On commence par une adhésion totale au propos. Étant donné que nous avons un corps et un mental et que l’on a même tendance à n’être que cela, il est évident que le corps est fait pour agir et le mental pour penser, toutes choses qui accomplissent des œuvres. Appelons cela une vocation, si l’on veut.
2 Mais tu n’as pas vocation à leurs fruits : ce point semble aussi injuste qu’absurde. Partout les humains cultivent pour manger les fruits. La Bhagavad Gita ferait-elle l’apologie du bénévolat ? Définition : ‘Un bénévole travaille volontairement, sans rétribution, au service d’autrui’. Mais un bénévole doit se nourrir, se vêtir, se loger etc., ce qui nécessite des ressources qui lui viendront de ses économies ou de quelqu’un d’autre. La non-rétribution est donc assez relative. De plus, ‘benevolus’ signifie en latin ‘de bonne volonté’, ce qui laisse entendre que les travailleurs rémunérés auraient mauvaise volonté. En somme, on se paie d’orgueil. On s’auto-décore de ce titre de bénévole.
3 La finance étant nécessaire à la vie jusqu’à un certain point, la motivation qu’elle suscite ne saurait être mauvaise en soi. La preuve en est que Jésus utilise l’argent comme motif de parabole positive. On peut être intéressé au côtoiement des autres, à leur reconnaissance, à la récompense karmique ou paradisiaque des bonnes actions. Qui peut prétendre être indifférent aux fruits ? Et, si on l’était, la logique serait de ne pas agir, à moins de craindre l’ennui du désœuvrement plus que le manque de rétribution.
4 Voilà que la Gita élimine aussi ce choix : ne t’abandonne pas non plus à l’inaction. Autrement dit : ‘Lâche ce qui motive l’action et lâche aussi l’inaction’. Cela ressemble à une mission impossible. Pour le profane, le salaire est un plaisir terrestre, physique ou psychique. Pour le religieux, le salaire consiste à ‘faire son salut’ et à accéder au paradis, ou aux état supérieurs de l’Etre (les anges en langage évangélique). Pour le spirituel, d’après la Gita, aucun fruit ne doit être visé. Objection : « Le yogi ne cherche-t-il pas moksha, la libération du samsara ? »
5 « Moksha n’est-il pas un fruit convoité par les yogis ? Alors comment peut-on prétendre n’avoir pas droit aux fruits ? » Simplement parce que, pour qu’il y ait un salaire versé, il faut premièrement quelqu’un pour le donner, le patron, deuxièmement le salaire lui-même, l’argent ou son équivalent, troisièmement quelqu’un pour le recevoir, l’ouvrier. Or, moksha, la libération du samsara, implique l’extinction (nirvana) de l’individu (l’ouvrier). En cas de moksha, il n’y a donc plus personne pour recevoir le salaire, puisque l’individu se fond dans l’Un, comme le fleuve dans l’océan.
Pratique :
1 Dans la célèbre tapisserie française de ‘la Dame à la Licorne’ représentée debout devant une tente vide, cette dernière porte une inscription : « A mon seul désir. » La dame (l’âme) abandonne tous les désirs, ne gardant que le désir de l’Unique. Mais on ne peut pas prendre l’Unique comme on prend un fruit pour le manger. On ne peut qu’être mangé par l’Unique, comme le fleuve par l’océan.
2 Dans le rite chrétien eucharistique, le fidèle est censé manger Jésus, lui-même censé, d’après la théologie, être Dieu. En somme le chrétien mangerait Dieu. Cela n’est pas sans évoquer ‘La grenouille qui se fait aussi grosse que le bœuf’ de La Fontaine. C’est oublier un point essentiel de la science sacrée, le sens inverse de l’analogie : Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, selon le précepte de l’hermétisme. De même qu’un château se reflète à l’envers dans les douves, l’apparence humaine reflète l’image inversée du divin. Le vrai mystère de l’eucharistie n’est pas de réserver sa place au paradis, mais de se laisser réintégrer en Dieu.
L’ACTION PEUT-ELLE ETRE DESINTERESSEE ?
L’ACTION PEUT-ELLE ETRE DESINTERESSEE ?
L’ACTION PEUT-ELLE ETRE DESINTERESSEE ?
Tu as vocation à l’accomplissement des œuvres, jamais à leurs fruits.
Que ces fruits ne soient pas le motif de ton action ;
mais ne t’abandonne pas non plus à l’inaction.
(BG 02/47)
Théorie :
1 Aux yeux d’un homme profane normalement constitué, ce sutra a l’air d’une blague en forme d’absurdité. On commence par une adhésion totale au propos. Étant donné que nous avons un corps et un mental et que l’on a même tendance à n’être que cela, il est évident que le corps est fait pour agir et le mental pour penser, toutes choses qui accomplissent des œuvres. Appelons cela une vocation, si l’on veut.
2 Mais tu n’as pas vocation à leurs fruits : ce point semble aussi injuste qu’absurde. Partout les humains cultivent pour manger les fruits. La Bhagavad Gita ferait-elle l’apologie du bénévolat ? Définition : ‘Un bénévole travaille volontairement, sans rétribution, au service d’autrui’. Mais un bénévole doit se nourrir, se vêtir, se loger etc., ce qui nécessite des ressources qui lui viendront de ses économies ou de quelqu’un d’autre. La non-rétribution est donc assez relative. De plus, ‘benevolus’ signifie en latin ‘de bonne volonté’, ce qui laisse entendre que les travailleurs rémunérés auraient mauvaise volonté. En somme, on se paie d’orgueil. On s’auto-décore de ce titre de bénévole.
3 La finance étant nécessaire à la vie jusqu’à un certain point, la motivation qu’elle suscite ne saurait être mauvaise en soi. La preuve en est que Jésus utilise l’argent comme motif de parabole positive. On peut être intéressé au côtoiement des autres, à leur reconnaissance, à la récompense karmique ou paradisiaque des bonnes actions. Qui peut prétendre être indifférent aux fruits ? Et, si on l’était, la logique serait de ne pas agir, à moins de craindre l’ennui du désœuvrement plus que le manque de rétribution.
4 Voilà que la Gita élimine aussi ce choix : ne t’abandonne pas non plus à l’inaction. Autrement dit : ‘Lâche ce qui motive l’action et lâche aussi l’inaction’. Cela ressemble à une mission impossible. Pour le profane, le salaire est un plaisir terrestre, physique ou psychique. Pour le religieux, le salaire consiste à ‘faire son salut’ et à accéder au paradis, ou aux état supérieurs de l’Etre (les anges en langage évangélique). Pour le spirituel, d’après la Gita, aucun fruit ne doit être visé. Objection : « Le yogi ne cherche-t-il pas moksha, la libération du samsara ? »
5 « Moksha n’est-il pas un fruit convoité par les yogis ? Alors comment peut-on prétendre n’avoir pas droit aux fruits ? » Simplement parce que, pour qu’il y ait un salaire versé, il faut premièrement quelqu’un pour le donner, le patron, deuxièmement le salaire lui-même, l’argent ou son équivalent, troisièmement quelqu’un pour le recevoir, l’ouvrier. Or, moksha, la libération du samsara, implique l’extinction (nirvana) de l’individu (l’ouvrier). En cas de moksha, il n’y a donc plus personne pour recevoir le salaire, puisque l’individu se fond dans l’Un, comme le fleuve dans l’océan.
Pratique :
1 Dans la célèbre tapisserie française de ‘la Dame à la Licorne’ représentée debout devant une tente vide, cette dernière porte une inscription : « A mon seul désir. » La dame (l’âme) abandonne tous les désirs, ne gardant que le désir de l’Unique. Mais on ne peut pas prendre l’Unique comme on prend un fruit pour le manger. On ne peut qu’être mangé par l’Unique, comme le fleuve par l’océan.
2 Dans le rite chrétien eucharistique, le fidèle est censé manger Jésus, lui-même censé, d’après la théologie, être Dieu. En somme le chrétien mangerait Dieu. Cela n’est pas sans évoquer ‘La grenouille qui se fait aussi grosse que le bœuf’ de La Fontaine. C’est oublier un point essentiel de la science sacrée, le sens inverse de l’analogie : Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, selon le précepte de l’hermétisme. De même qu’un château se reflète à l’envers dans les douves, l’apparence humaine reflète l’image inversée du divin. Le vrai mystère de l’eucharistie n’est pas de réserver sa place au paradis, mais de se laisser réintégrer en Dieu.
L’ACTION PEUT-ELLE ETRE DESINTERESSEE ?