‘Se LIBÉRER de l’ESPÉRANCE’ et
‘Le MYSTÈRE de l’AMOUR TANTRIQUE’
Le yogi, maître de son corps, doit constamment garder son mental concentré sur le Soi-atman, demeurant dans la solitude, seul, libéré de l’espoir et du désir (BG 06/09)
Sutra perdu (BG 06/10)
Il doit installer dans un endroit propre, ni trop élevé ni trop bas, un siège (asana) stable, fait de tissu, d’une peau d’antilope et d’herbe sacrée, posés l’un sur l’autre. (BG 06/11)
Là, le mental tendu vers l’unité, ayant maîtrisé le fonctionnement de la pensée (c’est-à-dire l’imagination et les sens), assis sur son siège, il doit pratiquer le yoga pour sa propre purification (BG 06/12)
Il doit tenir son buste, sa tête et sa nuque érigés, en équilibre et immobiles, fixer le bout de son nez, sans regarder autour de lui (BG 06/13)
Il doit s’asseoir, serein, ferme dans le vœu de brahmacharya (contrôle des sens), le mental maîtrisé, la pensée fixée en moi comme but suprême (BG 06/14)
Théorie :
I°) Pourquoi faut-il maîtriser le corps dans le Yoga ?
1 Les sutras que nous abordons désormais constituent une synthèse technique de la pratique yogique essentielle, la méditation-dhyana. Comme déjà vu, nous précisons méditation-dhyana (nom donné à la méditation dans les Yogas Sutras de Patanjali : BG 04/28 et 06/03), car cette pratique n’a pas grand-chose à voir et souvent rien du tout avec ce que l’on nomme ‘méditation’ ordinairement en Français, même dans les milieux religieux.
2 Le yogi, maître de son corps… Le corps est considéré comme l’enveloppe transitoire de l’atman qui transmigre (BG 02/18). Cette enveloppe est aussi une ‘camisole de force’ ou ‘camisole de fous’, comme on disait autrefois en psychiatrie, car c’est elle qui maintient l’impérissable habitant (atman) dans le corps (BG 14/05). Elle lui impose de violents et incontournables changements d’état de conscience (veille, rêve, sommeil : BG 15/17), une multitude de sensations loin d’être toutes agréables plus la nécessité de s’adonner à mille actions pour entretenir cette enveloppe (BG 03/08).
3 L’athée croit que la conscience provient du corps et cesse à la mort du corps ; il n’y a donc rien à libérer du corps. Le Chrétien dogmatique croit qu’il retrouvera son propre corps à la ‘résurrection des corps’ et vivra avec lui dans un bonheur sans fin… ou une souffrance sans fin en enfer ; mais aucun des deux n’envisage que la conscience puisse être détachée du corps. Pourtant chacun fait cette expérience chaque nuit dans le sommeil profond… mais sans comprendre. Du point de vue du Yoga, par conséquent, la différence conceptuelle entre le Chrétien et l’athée n’est pas si grande qu’on pourrait le penser. Le Yogi -l’Orient en général et l’ésotérisme spirituel- croit qu’une entité d’essence divine, l’atman, transmigre d’une forme corporelle et mortelle à l’autre, toujours limitée par cette forme, mais cependant capable de s’en affranchir (BG 14/20), par le Yoga précisément. D’où la nécessité de la maîtrise du corps.
II°) La solitude est-elle immorale ?
1 …doit constamment garder son mental concentré sur le Soi-atman…C’est cela que l’on nomme métanoia (Mc 01/15 = P 038) dans le Christianisme ésotérique et évangélique ; le retournement du mental, généralement absorbé par les sens du corps mortel, vers le Soi-atman, seul capable d’immortalité.
2 … demeurant dans la solitude, seul…Non seulement il doit demeurer dans la solitude, mais aussi y demeurer seul. Il est vrai que deux personnes suffisent pour qu’une conversation banale et prosaïque se mette en place et dure indéfiniment. Ce genre de précision intervient plusieurs fois dans la Bhagavad Gita…une prédilection pour les lieux isolés, et le détachement des masses… (BG 13/10)… …qui demeure seul, en un lieu solitaire…(BG 18/52). La raison évidente est que l’intériorité se trouve plus facilement seul que noyé dans une masse ou même en société amicale ou familiale.
3 Les religions exotériques, comme le Christianisme ou l’Islam, peuvent se trouver mal à l’aise face à ces prescriptions : cette fuite des autres n’est-elle pas le signe d’un égoïsme, d’un égocentrisme ? Cela peut l’être, effectivement, mais ce peut être aussi le lieu du dépassement de tous les égoïsmes, qu’ils soient solitaires ou collectifs. Car s’occuper de l’ego des autres, même avec beaucoup d’amour, revient certes à élargir son propre égo, mais pas à se libérer de l’égoïsme en soi. La famille, les amis, les co-raciaux, co-religieux, co-nationaux ou tout autre communautarisme constituent des collectivités d’egos. Une collectivité d’egos n’est pas moins egocentrique qu’un ego solitaire ; elle le serait même plus. L’Évangile montre Jésus faisant alterner régulièrement les rencontres humaines (la foule, les disciples, parfois un disciple) et les ‘prières’ en solitaire : Jésus… se retire à nouveau seul-monos, dans la montagne (Jn 6 = P 106). Le lieu où l’on rencontre l’Unique ne peut être que la solitude.
4 Le Christianisme a curieusement évolué au cours de son histoire de ce point de vue. Il fut au départ très érémitique (les Pères du désert). Avec la constitution d’une religion d’État constantinienne et romaine (IV° siècle), le Christianisme est devenu une affaire sociale et publique. La théologie s’étant développée dans le sens d’affirmer que l’humain actuel est et sera toujours corps et âme (théorie de la ‘résurrection des corps’) s’éloigner du corps des autres, c’est un peu s’éloigner de son propre corps et cela devient suspect. En somme, un aspect grégaire et corporel de la religion s’est imposé, qui rend pour un Chrétien assez incompréhensible la voie du Yoga. On dira, certes, qu’il existe encore des contemplatifs chrétiens, dont certains vivent même périodiquement en solitaires, mais il est bien probable que ce sont en réalité des ésotéristes chrétiens qui survivent dans un milieu de religion mondaine qui ne les comprend plus guère.
III°) Se libérer de l’espoir et de l’espérance
1 … libéré de l’espoir et du désir (BG 06/09). Le désir attachant la conscience au monde mortel, on comprend qu’il faille s’en libérer pour cheminer spirituellement, comme la Gita le rappelle mille fois. Par contre, l’espoir-espérance est une vertu, précisément une des trois ‘vertus théologales’ avec la foi et la charité dans le Christianisme. Elle consiste à attendre, avec une calme certitude, la ‘vie éternelle’ promise aux élus. Pour un Chrétien, il est choquant d’entendre dire que le Yogi se libère de l’espoir. Ici, encore une fois, se situe une frontière entre l’exotérisme religieux et l’ésotérisme spirituel.
2 Pour le spirituel yogi, il ne s’agit pas de prolonger indéfiniment la vie individuelle humaine, avec un supposé ‘corps de résurrection’ immortel ; il s’agit de s’affranchir, non seulement des limites du corps humain, mais de toute forme. Le but consiste à n’être plus distinct du divin, plus séparé : Par ce culte, il me connaît en essence, ce que je suis et qui je suis ; et, me connaissant de la sorte, il entre en moi et ne se distingue plus (BG 18/55). Dépassant la condition humaine, le Yogi accompli transcende ce qui la caractérise, entre autre le temps. Dès lors l’espoir dans le futur aussi bien que l’espérance dans l’au-delà n’ont plus lieu d’être puisqu’il s’agit toujours de se projeter dans l’avenir et donc de demeurer enfermé dans la durée. La compréhension de ce point nécessite une conscience métaphysique, ce à quoi seul l’intellect peut accéder.
3 « Comment ne pas se raccrocher à l’espérance, alors qu’il est manifeste que je ne suis pas parfait et encore moins divin ? » se dira le débutant « Si ma condition présente n’est pas satisfaisante et qu’en même temps elle n’est pas améliorable dans l’avenir ou dans l’au-delà, comment ne pas sombrer dans le désespoir ? » On perçoit bien que la tentation de Judas, qui se pend d’après l’Évangile (Mt 27 = P 275) est en affinité avec cette question grave.
4 La représentation du temps qu’a l’homme ordinaire est fausse. Il se figure qu’existe le passé, le présent et le futur. En réalité son expérience temporelle est constituée du passé (ou plutôt d’une trace de son passé, toujours déformée et située dans sa mémoire), du futur (ou plus exactement de l’idée imaginative et hautement hypothétique qu’il se fait de ce que sera le futur) et entre les deux, non pas le présent, mais le passant. L’homme profane n’a pas droit au présent ; il n’y accède jamais. Il faut entrer en méditation profonde, dhyana, faire ralentir les processus physiologiques, quasi immobiliser le mental, pour faire l’expérience du présent. Le présent est stable, immuable, ni coulant, ni changeant. La réalisation spirituelle, c’est-à-dire la pleine actualisation du divin qui réside dans notre cœur, du divin que nous sommes, qui épuise la totalité de notre réalité car il n’est rien d’autre, ne peut se produire qu’au cœur du présent ; ni dans le passé, ni dans le passant, ni dans le futur. C’est pourquoi le Yogi se libère de l’espoir humain et même de l’espérance religieuse exotérique.
5 Le sutra 06/10 est perdu, ce qui ne se voit pas dans tous les livres, car certains découpent les sutras précédents pour combler le vide. Cette absence est en elle-même un enseignement : tout n’est pas dicible en spiritualité et aucune tradition n’est parfaite (BG 04/02).
IV°) Précisions techniques de la méditation
1 Il doit installer dans un endroit propre…BG 06/11). Le lieu de méditation n’est ici que suggéré. « Pourquoi un lieu particulier ? » dira-t-on. À quoi sert de s’installer devant un vaste paysage quand on ferme les yeux ? Ou de se placer en plein vent, au milieu du bruit des insectes et autres animaux quand on cherche à capter le silence intérieur ? S’il ne s’installe pas dans une grotte ou dans une cellule d’ermite, le méditant se fera au moins une hutte, dans un lieu sans vent, à température stable ; un lieu où, précisément, il ne se passe rien. Un autre passage de la Gita suggère ce point : Le yogi dont la pensée est disciplinée…est traditionnellement comparé à la flamme d’une lampe abritée du vent, qui ne vacille pas (BG 06/19). Lui-même est la lampe et il s’abrite.
2 La propreté de l’endroit vise essentiellement à ne pas attirer les insectes et autres rongeurs, pour des questions d’hygiène et aussi de tranquillité.
3 … ni trop élevé ni trop bas…cette précision peut intriguer. S’agit-il de ne pas se placer au bord de la mer où le rythme des vagues constituerait une distraction, ni en trop haute altitude, où le froid deviendrait un obstacle ? Serait-ce un refus de jouer au stylite ? Nombre d’anachorètes du début du Christianisme plaçaient leur cellule au sommet d’une ruine, voire d’une colonne (étymologie du mot stylite), ne vivant que de ce qu’on leur donnait à manger et ne descendant jamais, vivant dans une ascèse extrême. Siméon le Stylite est le plus connu d’entre eux. En Inde de même, certains vivaient dans les arbres. Peut-être aussi la chose est-elle à prendre au sens figuré : ‘Ne vous installez ni dans le bas peuple, ni chez les gens de la haute’.
3 … un siège (asana) stable… Le mot asana présente ici un double sens. Il désigne le siège du méditant, dont la composition est décrite ensuite, et aussi la posture corporelle de méditation. Dans les Yoga sutras de Patanjali, qui se composent de huit parties, la posture corporelle, asana, constitue à elle seule la troisième de ces parties. Patanjali y décrit la posture de méditation comme devant être stable, notion reprise ici par la Gita. Cela implique, comme le précise Patanjali, qu’elle soit aussi confortable. Pour un moderne, confort suggère fauteuil ou canapé ; mais il s’agit ici de méditation, donc d’une vigilance optimale impliquant verticalité et équilibre de la colonne vertébrale, comme le précisera le sutra suivant. Le mot asana signifie ‘assiette’ au sens de ‘l’assiette de l’impôt’, ce sur quoi porte l’impôt, ou ‘être bien dans son assiette’, se bien porter, être stable. L’idéal, pour les gens assez souples, consiste à s’asseoir sur un plan horizontal, jambes repliées, ce qui augmente la base de la posture et sa stabilité. De plus la circulation sanguine ralentit lorsque les jambes sont pliées, ce qui repose le cœur et limite l’énergie dépensée pour maintenir la posture. Les gens peu doués physiquement ou âgés adapteront la posture en tendant au plus près de cet idéal.
4 … fait de tissu, d’une peau d’antilope et d’herbe sacrée, posés l’un sur l’autre. (BG 06/11). La pensée spirituelle est hiérarchique lorsqu’il s’agit du monde, non duelle lorsqu’il s’agit du principe. Cela est vrai pour l’Évangile non moins que la Bhagavad Gita, mais les ‘Chrétiens modernes’, depuis leur ralliement à l’égalité démocratique (pape Léon XIII, fin XIX° siècle) n’ont plus les yeux pour lire ces enseignements dans leur révélation. Le sol de la hutte du méditant est minéral ; dessus des herbes sacrées, végétales ; dessus une peau d’antilope (certaines versions disent une peau de tigre), animal ; au plus haut un tissu (artéfact humain). Au sommet de cette ‘montagne hiérarchique’ s’opère la méditation tendant vers le Principe. Dans cette liste tout est sacré, puisque tout vient de Dieu, mais l’herbe est particulièrement choisie pour des vertus anti insectes probablement. Le sol n’est donc pas dur, mais il est horizontal.
5 Là, le mental tendu vers l’unité… (BG 06/12). Comme dans les Yoga sutras de Patanjali, mais en raccourci, le texte passe maintenant à l’aspect spirituel de la méditation. La spiritualité commence quand la conscience dépasse le mental ; alors elle se tend vers la source de tout ce qui est perceptible tant sensoriellement que psychiquement. Les grandes âmes (mahatmas)…participant de ma divine nature, m’adorent avec un amour exclusif, me reconnaissant comme le principe immuable de tous les êtres (BG 09/13).
V°) Maîtriser les sens et l’imagination
1 … ayant maîtrisé le fonctionnement de la pensée (c’est-à-dire l’imagination et les sens)…(BG 06/12). La pensée est alimentée par les perceptions sensorielles, comme le moulin par l’eau qui fait tourner sa roue à aube. De même que la force rotative de la roue à eau, par de multiples engrenages, peut faire tourner, horizontalement cette fois, la meule qui transformera le grain en farine, de même, l’imagination utilise la dynamique sensorielle pour reconfigurer le réel matériel en un réel virtuel taillé sur mesure pour la satisfaction de l’ego. Le travail méditatif porte sur deux points : diminuer l’alimentation en eau du moulin, par l’apaisement sensoriel (posture, contrôle respiratoire) et laisser au repos les engrenages (détente oculaire) pour freiner l’imagination dans sa manie de construire des mondes fictifs avec le peu de sensations qui demeurent ou le souvenir des sensations anciennes. Ce travail méditatif doit être pratiqué avec régularité, pendant des années, voire des vies.
2 … assis sur son siège, il doit pratiquer le yoga pour sa propre purification (BG 06/12). Le but de la pratique est indiqué ici d’une façon qui peut étonner : « Qui s’agit-il de purifier en pratiquant le yoga ? » Certainement pas le corps-mental dirigé par l’ego : quand il renonce à tous les désirs créés par le mental, satisfait dans le Soi et par le Soi, alors c’est qu’il a pleinement conscience de son identité spirituelle (BG 02/55). Il s’agit de purifier l’identité fondamentale de l’être, le Soi-atman, de la confusion qu’il entretient souvent avec le corps et le mental. Le but du yoga est de prendre pleinement conscience de son identité spirituelle en faisant cesser l’identification au corps et aux pensées. Comme déjà vu, le profane athée s’identifie à son corps-mental ; et pas seulement lui, le Chrétien aussi, dont l’espérance consiste à retrouver ce corps transfiguré par la ‘résurrection des corps’ et devenu alors immortel. Du point de vue métaphysique du Yoga, ces deux conceptions sont impures ; façon d’exprimer qu’elles sont erronées. Car tout ce qui a un début a une fin ou, en langage de la BG : Ce qui est né doit mourir…(BG 02/27).
3 Il doit tenir son buste, sa tête et sa nuque érigés, en équilibre et immobiles, fixer le bout de son nez, sans regarder autour de lui. (BG 06/13). Une partie de ce sutra fut pré commenté dans ce qui précède. Reste la question de fixer le bout de son nez. Cela correspond à certaines pratiques de yoga consistant à loucher en regardant vers le bas. Un peu drolatiquement, le texte précise : sans regarder autour de lui ; il doit être assez difficile de regarder autour de soi en fixant le bout de son nez… à moins d’avoir une vision particulièrement torve. L’important est de ne pas se laisser distraire par le paysage alentour. On pourrait suspecter une contradiction entre ce passage relatif au regard et cet autre précédemment enseigné dans la Gita : Se fermant à tous les contacts extérieurs et élevant son regard vers le haut (comme s’il regardait) entre les deux sourcils… (BG 05/27). Ce conseil (entre les sourcils) semble préférable, car cela correspond à la position oculaire pendant le sommeil profond et cette pratique ne consomme aucune énergie musculaire, puisqu’il s’agit de l’abandon de toute accommodation. C’est l’attitude oculaire correspondant à la conscience supra-mentale.
9 Il doit s’asseoir, serein… (BG 06/14). Ce point est important, qui différencie l’ascèse yogique de toute voie doloriste.
VI°) La délicate question de la sexualité
1 … ferme dans le vœu de brahmacharya (contrôle des sens), le mental maîtrisé, la pensée fixée en moi comme but suprême (BG 06/14). En BG 04/28, nous avons commenté la notion de brahmacharya, qui revient à orienter la conscience vers Brahma, le divin en tant que Créateur, mais avec le sous-entendu de faire converger toute la force vitale vers Lui et donc, pour les messieurs, de ne pas perdre inutilement sa semence.
2 Dans la voie du Yoga classique, comme dans celle du Bouddhisme ou du Christianisme monacal, cela revient à éliminer toute pensée, parole et geste relatifs à la sexualité. À l’origine, le Bouddhisme était un monachisme pur, d’ailleurs réservé aux hommes ; après la mort du Bouddha, les femmes moniales furent acceptées. Plus tard, le Bouddhisme a tenté de s’étendre à la société entière, ce qui le fit entrer en conflit avec l’Hindouisme qui, après une longue lutte, le chassa de l’Inde, le poussant à se réfugier dans tout le reste de l’Orient. Le radicalisme anti sexuel du Bouddhisme provient de son origine monastique.
3 L’anti sexualisme du Christianisme diffère, lui provient de la conception de Jésus comme Dieu de naissance, en lien avec sa conception virginale, sa mère, Marie, étant supposée n’avoir pas connu d’homme (Lc 01 = P 004). Toute activité sexuelle masculine est dès lors liée au péché. Saint Augustin identifia le ‘péché originel’ comme étant l’activité sexuelle ; ce qui est assez absurde, car d’après la Bible, l’humain paradisiaque est sexué (Adam et Ève) et ne procrée pas avant la chute : alors à quoi pouvait servir la sexualité ?
4 L’Évangile s’avère contradictoire sur la question. D’un côté il fait part d’un radical et menaçant anti sexualisme : « Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis, dans son cœur, l’adultère avec elle. Si ton œil droit est pour toi une occasion de péché, arrache le et jette le loin de toi : car mieux vaut pour toi que périsse un seul de tes membres et que tout ton corps ne soit pas jeté dans la géhenne. Si ta main droite est pour toi une occasion de péché, coupe la et jette la loin de toi : car mieux vaut pour toi que périsse un seul de tes membres et que tout ton corps ne s’en aille pas dans la géhenne (Mt 05/28-30 = P 060).
5 D’un autre côté, l’Évangile met en relief la grande miséricorde de Jésus envers les fautes sexuelles (La femme pécheresse : Lc 07 = P 080 ; La femme adultère : Jn 08 = P 144). De plus le texte atteste les rapports physiques de Jésus et Marie-Madeleine (Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père : Jn 20/17 = P 311) et certains évangiles gnostiques attestent même de rapports intimes.
6 Les contradictions évangéliques sur ce point s’expliquent probablement par les oppositions de différentes écoles de disciples dans le premier Christianisme. C’est une spécificité du Christianisme qu’il y ait une collection d’Évangiles et non pas un seul, et qu’ils divergent grandement sur de nombreuses questions. De plus, tous les savants acceptent l’idée que les évangiles canoniques (officiels) n’ont pas été écrits par une seule plume, mais très probablement remaniés au cours des premiers siècles en fonction des évolutions doctrinales de la religion en cours d’élaboration.
7 Un principe vaut en la matière : ‘Ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé’. En présentant un Jésus né de façon tellement contre nature et de fait asexuel, la doctrine officielle du Christianisme refuse sa pleine humanité et donc la possibilité qu’il ait pu conduire cette humanité vers la plénitude de Dieu.
8 Il y a aussi dans l’Évangile le passage : Tous ne comprennent pas ce langage, mais ceux-là à qui c’est donné. Il y a, en effet, des eunuques qui sont nés ainsi du sein de leur mère, il y a des eunuques qui le sont devenus par l’action des hommes, et il y a des eunuques qui se sont eux-mêmes rendus tels à cause du Royaume des Cieux. Qui peut comprendre, qu’il comprenne ! » (Mt 19/11-12 = P 214). Certains, comme peut-être Origène d’après quelques témoignages, se seraient physiquement châtrés, pensant ainsi faire diminuer le désir sexuel. Cela constitue une grande illusion, comme le montre la vieillesse où la puissance sexuelle diminue sans que le désir baisse nécessairement. D’autres interprètent le symbole christique des eunuques comme étant des asexuels. Or les eunuques des harems sont castrés et donc inféconds, mais aucunement impuissants. D’ailleurs les castrats d’opéra au XVIII° siècle, tel Farinelli, étaient souvent des amants très recherchés. L’interprétation ésotérique de ce passage (que le style de Jésus souligne : Tous ne comprennent pas ce langage, mais ceux-là à qui c’est donné… Qui peut comprendre, qu’il comprenne !) l’assimile au Yoga tantrique. L’eunuque vit dans un milieu éminemment érotique, au milieu des plus belles femmes choisies pour cette fonction, mais ne perd pas sa semence, puisqu’il est castré. Les eunuques volontaires (qui se sont eux-mêmes rendus tels à cause du Royaume des Cieux), sans refuser l’érotisme, maîtrisent suffisamment leur sexualité pour ne pas non plus dépenser leur semence. Tel est le point de vue ésotérique chrétien sur la question.
9 Dans la voie du Yoga, le chemin classique de Patanjali désigne la chasteté (comme pour les moines : voie dite de ‘main droite’). Dans la spiritualité védique, à laquelle la BG fait référence bien des fois (BG 13/04, 15/01, 15/15), le désir et le plaisir sont considérés comme constitutifs de la vie humaine. Krishna déclare : Chez les vivants je suis kama (le désir-plaisir), mis en harmonie avec le dharma (l’ordre)…(BG 07/11) et aussi : Parmi les vaches, je suis Kamadhenu (la vache d’abondance, qui donne le plaisir). Parmi les procréateurs, je suis Kandarpa, le deva de l’érotisme… (BG 10/28). D’ailleurs le Maha-Bharata, récit mythique dont la Bhagavad Gita est une partie, présente un brahmachari ayant des rapports sexuels avec sa femme. On connaît aussi dans l’Inde des grihastha-brahmachari, c’est-à-dire des ‘maîtres de maison’ (grihastha : donc mariés) pratiquant la continence en vue de Brahma, tout en ayant des rapports matrimoniaux avec leur épouse. Cela s’apparente au Yoga tantrique (voie dite de ‘main gauche’) qui maintient la continence, sans pour autant interdire toute pratique sexuelle (Le Tao de l’art d’aimer chinois connaît aussi cette voie).
10 En résumé, la question du brahmacharya, la maîtrise des sens, en particulier dans le domaine sexuel, est interprétée de différentes façons, tant en Christianisme qu’en Hindouisme. La ‘voie de main gauche’ maintenant l’amour et l’érotisme avec maîtrise énergétique totale de l’homme, la ‘voie de main droite’ considérant comme moins difficile de supprimer la sexualité que de la maîtriser. La différence des deux voies dépend certainement des tempéraments. Il n’en reste pas moins que, comme dit Blaise Pascal ‘Qui fait l’ange, fait la bête’ et métaphysiquement : ‘Ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé’.
11 On pourrait s’interroger : « Pourquoi, dans l’expression Brahmacharya, est-il question de Brahma-créateur et non pas directement Brahman-Absolu ? », sans doute parce qu’il faut au moins revenir à la perfection originelle de la création, symbolisée par Brahma, pour ensuite atteindre l’Absolu-Brahman. D’ailleurs la référence finale du sutra au but suprême explicite ce point.
Pratique :
Pratique I : Pourquoi faut-il maîtriser le corps dans le Yoga ? Le yogi, maître de son corps… Le corps est considéré comme l’enveloppe transitoire de l’atman qui transmigre (BG 02/18). Cette enveloppe lui impose de violents et incontournables changements d’état de conscience (veille, rêve, sommeil : BG 15/17), une multitude de sensations loin d’être toutes agréables, plus la nécessité de s’adonner à mille actions pour entretenir cette enveloppe (BG 03/08). Le Yogi -l’Orient en général et l’ésotérisme spirituel- croit qu’une entité d’essence divine, l’atman, transmigre d’une forme corporelle et mortelle à l’autre, toujours limitée par cette forme, mais cependant capable de s’en affranchir (BG 14/20), par le Yoga précisément. D’où la nécessité de la maîtrise du corps.
Pratique II : La solitude est-elle immorale ? … demeurant dans la solitude, seul… Ce genre de précision intervient plusieurs fois dans la Bhagavad Gita. La raison évidente est que l’intériorité se trouve plus facilement seul que noyé dans une masse ou même en société amicale ou familiale. S’occuper de l’ego des autres, même avec beaucoup d’amour, revient certes à élargir son propre égo, mais pas à se libérer de l’égoïsme en soi. Une collectivité d’egos n’est pas moins egocentrique qu’un égo solitaire ; elle le serait même plus. L’Évangile montre Jésus faisant alterner régulièrement les rencontres humaines (la foule, les disciples, parfois un disciple) et les ‘prières’ en solitaire. Le lieu où l’on rencontre l’Unique ne peut être que la solitude.
Pratique III : Se libérer de l’espoir et de l’espérance… libéré de l’espoir et du désir (BG 06/09). Le désir attachant la conscience au monde mortel, on comprend qu’il faille s’en libérer pour cheminer spirituellement. Par contre, l’espoir-espérance est une vertu religieuse, aussi bien chrétienne que musulmane. Pour le spirituel yogi, il ne s’agit pas de prolonger indéfiniment la vie individuelle humaine, mais à n’être plus distinct du divin, plus séparé de Lui : Par ce culte…il entre en moi et ne se distingue plus (BG 18/55). Dépassant la condition humaine, le Yogi accompli transcende ce qui la caractérise, entre autre le temps. Dès lors l’espoir dans le futur aussi bien que l’espérance dans l’au-delà n’ont plus lieu d’être. L’homme ordinaire se figure qu’existe le passé, le présent et le futur. En réalité ce qu’il croit être le présent n’est que le passant. Il faut entrer en méditation profonde, dhyana, quasi immobiliser le mental, pour faire l’expérience du présent. Le présent est stable, immuable. La réalisation spirituelle, c’est-à-dire la pleine actualisation du divin qui réside dans notre cœur, du divin que nous sommes, du divin qui épuise la totalité de notre réalité car il n’est rien d’autre en réalité, ne peut se produire qu’au cœur du présent. C’est pourquoi le Yogi se libère de l’espoir humain et même de l’espérance religieuse exotérique.
Pratique IV : Maîtriser les sens et l’imagination … ayant maîtrisé le fonctionnement de la pensée (c’est-à-dire l’imagination et les sens)…(BG 06/12). La pensée est alimentée par les perceptions sensorielles, comme le moulin par l’eau qui fait tourner sa roue à aube. De même que la force rotative de la roue à eau, par de multiples engrenages, peut faire tourner, horizontalement cette fois, la meule qui transformera le grain en farine, de même, l’imagination utilise la dynamique sensorielle pour reconfigurer le réel matériel en un réel virtuel taillé sur mesure pour la satisfaction de l’ego. Le travail méditatif porte sur deux points : diminuer l’alimentation en eau du moulin, par l’apaisement sensoriel (posture, contrôle respiratoire) et laisser au repos les engrenages (détente oculaire) pour freiner l’imagination dans sa manie de construire des mondes fictifs avec le peu de sensations qui demeurent ou le souvenir des sensations anciennes. Ce travail méditatif doit être pratiqué avec régularité, pendant des années, voire des vies. … assis sur son siège, il doit pratiquer le yoga pour sa propre purification (BG 06/12). Le but de la pratique est indiqué ici d’une façon qui peut étonner : « Qui s’agit-il de purifier en pratiquant le yoga ? » Certainement pas le corps-mental dirigé par l’ego : quand il renonce à tous les désirs créés par le mental, satisfait dans le Soi et par le Soi, alors c’est qu’il a pleinement conscience de son identité spirituelle (BG 02/55). Il s’agit de purifier l’identité fondamentale de l’être, le Soi-atman, de la confusion qu’il entretient souvent avec le corps et le mental.
Pratique V :La délicate question de la sexualité ferme dans le vœu de brahmacharya …(BG 06/14). En BG 04/28, nous avons commenté la notion de brahmacharya, qui revient à orienter la conscience vers Brahma, le divin en tant que Créateur, mais avec le sous-entendu de faire converger toute la force vitale vers Lui et donc, pour les messieurs, de ne pas perdre inutilement sa semence. L’anti sexualisme du Christianisme provient de la théorie de la conception virginale de Jésus. Saint Augustin identifia le ‘péché originel’ comme étant l’activité sexuelle ; ce qui est assez absurde, car d’après la Bible l’humain paradisiaque est sexué (Adam et Ève) et ne procrée pas avant la chute : alors à quoi pouvait servir la sexualité ? L’Évangile s’avère contradictoire sur la question. D’un côté il fait part d’un radical et menaçant anti sexualisme : « Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis, dans son cœur, l’adultère avec elle. » D’un autre côté, l’Évangile met en relief la grande miséricorde de Jésus envers les fautes sexuelles ; de plus le texte atteste les rapports physiques de Jésus et Marie-Madeleine (Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père) et certains évangiles gnostiques attestent même de rapports intimes. Un principe vaut en la matière : ‘Ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé’. Jésus ne peut conduire l’humain vers le divin qu’en assumant tout l’humain dont la sexualité fait partie. En résumé, la question du brahmacharya, la maîtrise des sens en particulier dans le domaine sexuel, est interprétée de différentes façons, tant en Christianisme qu’en Hindouisme. La ‘voie de main gauche’ maintenant l’amour et l’érotisme avec maîtrise énergétique totale de l’homme, la ‘voie de main droite’ considérant comme moins difficile de supprimer la sexualité que de la maîtriser.
‘Se LIBÉRER de l’ESPÉRANCE’ et ‘Le MYSTÈRE de l’AMOUR TANTRIQUE’ (BG 06/09 à 14)
‘Se LIBÉRER de l’ESPÉRANCE’ et ‘Le MYSTÈRE de l’AMOUR TANTRIQUE’ (BG 06/09 à 14)
‘Se LIBÉRER de l’ESPÉRANCE’ et
‘Le MYSTÈRE de l’AMOUR TANTRIQUE’
Le yogi, maître de son corps, doit constamment garder son mental concentré sur le Soi-atman, demeurant dans la solitude, seul, libéré de l’espoir et du désir (BG 06/09)
Sutra perdu (BG 06/10)
Il doit installer dans un endroit propre, ni trop élevé ni trop bas, un siège (asana) stable, fait de tissu, d’une peau d’antilope et d’herbe sacrée, posés l’un sur l’autre. (BG 06/11)
Là, le mental tendu vers l’unité, ayant maîtrisé le fonctionnement de la pensée (c’est-à-dire l’imagination et les sens), assis sur son siège, il doit pratiquer le yoga pour sa propre purification (BG 06/12)
Il doit tenir son buste, sa tête et sa nuque érigés, en équilibre et immobiles, fixer le bout de son nez, sans regarder autour de lui (BG 06/13)
Il doit s’asseoir, serein, ferme dans le vœu de brahmacharya (contrôle des sens), le mental maîtrisé, la pensée fixée en moi comme but suprême (BG 06/14)
Théorie :
I°) Pourquoi faut-il maîtriser le corps dans le Yoga ?
1 Les sutras que nous abordons désormais constituent une synthèse technique de la pratique yogique essentielle, la méditation-dhyana. Comme déjà vu, nous précisons méditation-dhyana (nom donné à la méditation dans les Yogas Sutras de Patanjali : BG 04/28 et 06/03), car cette pratique n’a pas grand-chose à voir et souvent rien du tout avec ce que l’on nomme ‘méditation’ ordinairement en Français, même dans les milieux religieux.
2 Le yogi, maître de son corps… Le corps est considéré comme l’enveloppe transitoire de l’atman qui transmigre (BG 02/18). Cette enveloppe est aussi une ‘camisole de force’ ou ‘camisole de fous’, comme on disait autrefois en psychiatrie, car c’est elle qui maintient l’impérissable habitant (atman) dans le corps (BG 14/05). Elle lui impose de violents et incontournables changements d’état de conscience (veille, rêve, sommeil : BG 15/17), une multitude de sensations loin d’être toutes agréables plus la nécessité de s’adonner à mille actions pour entretenir cette enveloppe (BG 03/08).
3 L’athée croit que la conscience provient du corps et cesse à la mort du corps ; il n’y a donc rien à libérer du corps. Le Chrétien dogmatique croit qu’il retrouvera son propre corps à la ‘résurrection des corps’ et vivra avec lui dans un bonheur sans fin… ou une souffrance sans fin en enfer ; mais aucun des deux n’envisage que la conscience puisse être détachée du corps. Pourtant chacun fait cette expérience chaque nuit dans le sommeil profond… mais sans comprendre. Du point de vue du Yoga, par conséquent, la différence conceptuelle entre le Chrétien et l’athée n’est pas si grande qu’on pourrait le penser. Le Yogi -l’Orient en général et l’ésotérisme spirituel- croit qu’une entité d’essence divine, l’atman, transmigre d’une forme corporelle et mortelle à l’autre, toujours limitée par cette forme, mais cependant capable de s’en affranchir (BG 14/20), par le Yoga précisément. D’où la nécessité de la maîtrise du corps.
II°) La solitude est-elle immorale ?
1 …doit constamment garder son mental concentré sur le Soi-atman…C’est cela que l’on nomme métanoia (Mc 01/15 = P 038) dans le Christianisme ésotérique et évangélique ; le retournement du mental, généralement absorbé par les sens du corps mortel, vers le Soi-atman, seul capable d’immortalité.
2 … demeurant dans la solitude, seul…Non seulement il doit demeurer dans la solitude, mais aussi y demeurer seul. Il est vrai que deux personnes suffisent pour qu’une conversation banale et prosaïque se mette en place et dure indéfiniment. Ce genre de précision intervient plusieurs fois dans la Bhagavad Gita…une prédilection pour les lieux isolés, et le détachement des masses… (BG 13/10)… …qui demeure seul, en un lieu solitaire…(BG 18/52). La raison évidente est que l’intériorité se trouve plus facilement seul que noyé dans une masse ou même en société amicale ou familiale.
3 Les religions exotériques, comme le Christianisme ou l’Islam, peuvent se trouver mal à l’aise face à ces prescriptions : cette fuite des autres n’est-elle pas le signe d’un égoïsme, d’un égocentrisme ? Cela peut l’être, effectivement, mais ce peut être aussi le lieu du dépassement de tous les égoïsmes, qu’ils soient solitaires ou collectifs. Car s’occuper de l’ego des autres, même avec beaucoup d’amour, revient certes à élargir son propre égo, mais pas à se libérer de l’égoïsme en soi. La famille, les amis, les co-raciaux, co-religieux, co-nationaux ou tout autre communautarisme constituent des collectivités d’egos. Une collectivité d’egos n’est pas moins egocentrique qu’un ego solitaire ; elle le serait même plus. L’Évangile montre Jésus faisant alterner régulièrement les rencontres humaines (la foule, les disciples, parfois un disciple) et les ‘prières’ en solitaire : Jésus… se retire à nouveau seul-monos, dans la montagne (Jn 6 = P 106). Le lieu où l’on rencontre l’Unique ne peut être que la solitude.
4 Le Christianisme a curieusement évolué au cours de son histoire de ce point de vue. Il fut au départ très érémitique (les Pères du désert). Avec la constitution d’une religion d’État constantinienne et romaine (IV° siècle), le Christianisme est devenu une affaire sociale et publique. La théologie s’étant développée dans le sens d’affirmer que l’humain actuel est et sera toujours corps et âme (théorie de la ‘résurrection des corps’) s’éloigner du corps des autres, c’est un peu s’éloigner de son propre corps et cela devient suspect. En somme, un aspect grégaire et corporel de la religion s’est imposé, qui rend pour un Chrétien assez incompréhensible la voie du Yoga. On dira, certes, qu’il existe encore des contemplatifs chrétiens, dont certains vivent même périodiquement en solitaires, mais il est bien probable que ce sont en réalité des ésotéristes chrétiens qui survivent dans un milieu de religion mondaine qui ne les comprend plus guère.
III°) Se libérer de l’espoir et de l’espérance
1 … libéré de l’espoir et du désir (BG 06/09). Le désir attachant la conscience au monde mortel, on comprend qu’il faille s’en libérer pour cheminer spirituellement, comme la Gita le rappelle mille fois. Par contre, l’espoir-espérance est une vertu, précisément une des trois ‘vertus théologales’ avec la foi et la charité dans le Christianisme. Elle consiste à attendre, avec une calme certitude, la ‘vie éternelle’ promise aux élus. Pour un Chrétien, il est choquant d’entendre dire que le Yogi se libère de l’espoir. Ici, encore une fois, se situe une frontière entre l’exotérisme religieux et l’ésotérisme spirituel.
2 Pour le spirituel yogi, il ne s’agit pas de prolonger indéfiniment la vie individuelle humaine, avec un supposé ‘corps de résurrection’ immortel ; il s’agit de s’affranchir, non seulement des limites du corps humain, mais de toute forme. Le but consiste à n’être plus distinct du divin, plus séparé : Par ce culte, il me connaît en essence, ce que je suis et qui je suis ; et, me connaissant de la sorte, il entre en moi et ne se distingue plus (BG 18/55). Dépassant la condition humaine, le Yogi accompli transcende ce qui la caractérise, entre autre le temps. Dès lors l’espoir dans le futur aussi bien que l’espérance dans l’au-delà n’ont plus lieu d’être puisqu’il s’agit toujours de se projeter dans l’avenir et donc de demeurer enfermé dans la durée. La compréhension de ce point nécessite une conscience métaphysique, ce à quoi seul l’intellect peut accéder.
3 « Comment ne pas se raccrocher à l’espérance, alors qu’il est manifeste que je ne suis pas parfait et encore moins divin ? » se dira le débutant « Si ma condition présente n’est pas satisfaisante et qu’en même temps elle n’est pas améliorable dans l’avenir ou dans l’au-delà, comment ne pas sombrer dans le désespoir ? » On perçoit bien que la tentation de Judas, qui se pend d’après l’Évangile (Mt 27 = P 275) est en affinité avec cette question grave.
4 La représentation du temps qu’a l’homme ordinaire est fausse. Il se figure qu’existe le passé, le présent et le futur. En réalité son expérience temporelle est constituée du passé (ou plutôt d’une trace de son passé, toujours déformée et située dans sa mémoire), du futur (ou plus exactement de l’idée imaginative et hautement hypothétique qu’il se fait de ce que sera le futur) et entre les deux, non pas le présent, mais le passant. L’homme profane n’a pas droit au présent ; il n’y accède jamais. Il faut entrer en méditation profonde, dhyana, faire ralentir les processus physiologiques, quasi immobiliser le mental, pour faire l’expérience du présent. Le présent est stable, immuable, ni coulant, ni changeant. La réalisation spirituelle, c’est-à-dire la pleine actualisation du divin qui réside dans notre cœur, du divin que nous sommes, qui épuise la totalité de notre réalité car il n’est rien d’autre, ne peut se produire qu’au cœur du présent ; ni dans le passé, ni dans le passant, ni dans le futur. C’est pourquoi le Yogi se libère de l’espoir humain et même de l’espérance religieuse exotérique.
5 Le sutra 06/10 est perdu, ce qui ne se voit pas dans tous les livres, car certains découpent les sutras précédents pour combler le vide. Cette absence est en elle-même un enseignement : tout n’est pas dicible en spiritualité et aucune tradition n’est parfaite (BG 04/02).
IV°) Précisions techniques de la méditation
1 Il doit installer dans un endroit propre…BG 06/11). Le lieu de méditation n’est ici que suggéré. « Pourquoi un lieu particulier ? » dira-t-on. À quoi sert de s’installer devant un vaste paysage quand on ferme les yeux ? Ou de se placer en plein vent, au milieu du bruit des insectes et autres animaux quand on cherche à capter le silence intérieur ? S’il ne s’installe pas dans une grotte ou dans une cellule d’ermite, le méditant se fera au moins une hutte, dans un lieu sans vent, à température stable ; un lieu où, précisément, il ne se passe rien. Un autre passage de la Gita suggère ce point : Le yogi dont la pensée est disciplinée…est traditionnellement comparé à la flamme d’une lampe abritée du vent, qui ne vacille pas (BG 06/19). Lui-même est la lampe et il s’abrite.
2 La propreté de l’endroit vise essentiellement à ne pas attirer les insectes et autres rongeurs, pour des questions d’hygiène et aussi de tranquillité.
3 … ni trop élevé ni trop bas…cette précision peut intriguer. S’agit-il de ne pas se placer au bord de la mer où le rythme des vagues constituerait une distraction, ni en trop haute altitude, où le froid deviendrait un obstacle ? Serait-ce un refus de jouer au stylite ? Nombre d’anachorètes du début du Christianisme plaçaient leur cellule au sommet d’une ruine, voire d’une colonne (étymologie du mot stylite), ne vivant que de ce qu’on leur donnait à manger et ne descendant jamais, vivant dans une ascèse extrême. Siméon le Stylite est le plus connu d’entre eux. En Inde de même, certains vivaient dans les arbres. Peut-être aussi la chose est-elle à prendre au sens figuré : ‘Ne vous installez ni dans le bas peuple, ni chez les gens de la haute’.
3 … un siège (asana) stable… Le mot asana présente ici un double sens. Il désigne le siège du méditant, dont la composition est décrite ensuite, et aussi la posture corporelle de méditation. Dans les Yoga sutras de Patanjali, qui se composent de huit parties, la posture corporelle, asana, constitue à elle seule la troisième de ces parties. Patanjali y décrit la posture de méditation comme devant être stable, notion reprise ici par la Gita. Cela implique, comme le précise Patanjali, qu’elle soit aussi confortable. Pour un moderne, confort suggère fauteuil ou canapé ; mais il s’agit ici de méditation, donc d’une vigilance optimale impliquant verticalité et équilibre de la colonne vertébrale, comme le précisera le sutra suivant. Le mot asana signifie ‘assiette’ au sens de ‘l’assiette de l’impôt’, ce sur quoi porte l’impôt, ou ‘être bien dans son assiette’, se bien porter, être stable. L’idéal, pour les gens assez souples, consiste à s’asseoir sur un plan horizontal, jambes repliées, ce qui augmente la base de la posture et sa stabilité. De plus la circulation sanguine ralentit lorsque les jambes sont pliées, ce qui repose le cœur et limite l’énergie dépensée pour maintenir la posture. Les gens peu doués physiquement ou âgés adapteront la posture en tendant au plus près de cet idéal.
4 … fait de tissu, d’une peau d’antilope et d’herbe sacrée, posés l’un sur l’autre. (BG 06/11). La pensée spirituelle est hiérarchique lorsqu’il s’agit du monde, non duelle lorsqu’il s’agit du principe. Cela est vrai pour l’Évangile non moins que la Bhagavad Gita, mais les ‘Chrétiens modernes’, depuis leur ralliement à l’égalité démocratique (pape Léon XIII, fin XIX° siècle) n’ont plus les yeux pour lire ces enseignements dans leur révélation. Le sol de la hutte du méditant est minéral ; dessus des herbes sacrées, végétales ; dessus une peau d’antilope (certaines versions disent une peau de tigre), animal ; au plus haut un tissu (artéfact humain). Au sommet de cette ‘montagne hiérarchique’ s’opère la méditation tendant vers le Principe. Dans cette liste tout est sacré, puisque tout vient de Dieu, mais l’herbe est particulièrement choisie pour des vertus anti insectes probablement. Le sol n’est donc pas dur, mais il est horizontal.
5 Là, le mental tendu vers l’unité… (BG 06/12). Comme dans les Yoga sutras de Patanjali, mais en raccourci, le texte passe maintenant à l’aspect spirituel de la méditation. La spiritualité commence quand la conscience dépasse le mental ; alors elle se tend vers la source de tout ce qui est perceptible tant sensoriellement que psychiquement. Les grandes âmes (mahatmas)…participant de ma divine nature, m’adorent avec un amour exclusif, me reconnaissant comme le principe immuable de tous les êtres (BG 09/13).
V°) Maîtriser les sens et l’imagination
1 … ayant maîtrisé le fonctionnement de la pensée (c’est-à-dire l’imagination et les sens)…(BG 06/12). La pensée est alimentée par les perceptions sensorielles, comme le moulin par l’eau qui fait tourner sa roue à aube. De même que la force rotative de la roue à eau, par de multiples engrenages, peut faire tourner, horizontalement cette fois, la meule qui transformera le grain en farine, de même, l’imagination utilise la dynamique sensorielle pour reconfigurer le réel matériel en un réel virtuel taillé sur mesure pour la satisfaction de l’ego. Le travail méditatif porte sur deux points : diminuer l’alimentation en eau du moulin, par l’apaisement sensoriel (posture, contrôle respiratoire) et laisser au repos les engrenages (détente oculaire) pour freiner l’imagination dans sa manie de construire des mondes fictifs avec le peu de sensations qui demeurent ou le souvenir des sensations anciennes. Ce travail méditatif doit être pratiqué avec régularité, pendant des années, voire des vies.
2 … assis sur son siège, il doit pratiquer le yoga pour sa propre purification (BG 06/12). Le but de la pratique est indiqué ici d’une façon qui peut étonner : « Qui s’agit-il de purifier en pratiquant le yoga ? » Certainement pas le corps-mental dirigé par l’ego : quand il renonce à tous les désirs créés par le mental, satisfait dans le Soi et par le Soi, alors c’est qu’il a pleinement conscience de son identité spirituelle (BG 02/55). Il s’agit de purifier l’identité fondamentale de l’être, le Soi-atman, de la confusion qu’il entretient souvent avec le corps et le mental. Le but du yoga est de prendre pleinement conscience de son identité spirituelle en faisant cesser l’identification au corps et aux pensées. Comme déjà vu, le profane athée s’identifie à son corps-mental ; et pas seulement lui, le Chrétien aussi, dont l’espérance consiste à retrouver ce corps transfiguré par la ‘résurrection des corps’ et devenu alors immortel. Du point de vue métaphysique du Yoga, ces deux conceptions sont impures ; façon d’exprimer qu’elles sont erronées. Car tout ce qui a un début a une fin ou, en langage de la BG : Ce qui est né doit mourir…(BG 02/27).
3 Il doit tenir son buste, sa tête et sa nuque érigés, en équilibre et immobiles, fixer le bout de son nez, sans regarder autour de lui. (BG 06/13). Une partie de ce sutra fut pré commenté dans ce qui précède. Reste la question de fixer le bout de son nez. Cela correspond à certaines pratiques de yoga consistant à loucher en regardant vers le bas. Un peu drolatiquement, le texte précise : sans regarder autour de lui ; il doit être assez difficile de regarder autour de soi en fixant le bout de son nez… à moins d’avoir une vision particulièrement torve. L’important est de ne pas se laisser distraire par le paysage alentour. On pourrait suspecter une contradiction entre ce passage relatif au regard et cet autre précédemment enseigné dans la Gita : Se fermant à tous les contacts extérieurs et élevant son regard vers le haut (comme s’il regardait) entre les deux sourcils… (BG 05/27). Ce conseil (entre les sourcils) semble préférable, car cela correspond à la position oculaire pendant le sommeil profond et cette pratique ne consomme aucune énergie musculaire, puisqu’il s’agit de l’abandon de toute accommodation. C’est l’attitude oculaire correspondant à la conscience supra-mentale.
9 Il doit s’asseoir, serein… (BG 06/14). Ce point est important, qui différencie l’ascèse yogique de toute voie doloriste.
VI°) La délicate question de la sexualité
1 … ferme dans le vœu de brahmacharya (contrôle des sens), le mental maîtrisé, la pensée fixée en moi comme but suprême (BG 06/14). En BG 04/28, nous avons commenté la notion de brahmacharya, qui revient à orienter la conscience vers Brahma, le divin en tant que Créateur, mais avec le sous-entendu de faire converger toute la force vitale vers Lui et donc, pour les messieurs, de ne pas perdre inutilement sa semence.
2 Dans la voie du Yoga classique, comme dans celle du Bouddhisme ou du Christianisme monacal, cela revient à éliminer toute pensée, parole et geste relatifs à la sexualité. À l’origine, le Bouddhisme était un monachisme pur, d’ailleurs réservé aux hommes ; après la mort du Bouddha, les femmes moniales furent acceptées. Plus tard, le Bouddhisme a tenté de s’étendre à la société entière, ce qui le fit entrer en conflit avec l’Hindouisme qui, après une longue lutte, le chassa de l’Inde, le poussant à se réfugier dans tout le reste de l’Orient. Le radicalisme anti sexuel du Bouddhisme provient de son origine monastique.
3 L’anti sexualisme du Christianisme diffère, lui provient de la conception de Jésus comme Dieu de naissance, en lien avec sa conception virginale, sa mère, Marie, étant supposée n’avoir pas connu d’homme (Lc 01 = P 004). Toute activité sexuelle masculine est dès lors liée au péché. Saint Augustin identifia le ‘péché originel’ comme étant l’activité sexuelle ; ce qui est assez absurde, car d’après la Bible, l’humain paradisiaque est sexué (Adam et Ève) et ne procrée pas avant la chute : alors à quoi pouvait servir la sexualité ?
4 L’Évangile s’avère contradictoire sur la question. D’un côté il fait part d’un radical et menaçant anti sexualisme : « Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis, dans son cœur, l’adultère avec elle. Si ton œil droit est pour toi une occasion de péché, arrache le et jette le loin de toi : car mieux vaut pour toi que périsse un seul de tes membres et que tout ton corps ne soit pas jeté dans la géhenne. Si ta main droite est pour toi une occasion de péché, coupe la et jette la loin de toi : car mieux vaut pour toi que périsse un seul de tes membres et que tout ton corps ne s’en aille pas dans la géhenne (Mt 05/28-30 = P 060).
5 D’un autre côté, l’Évangile met en relief la grande miséricorde de Jésus envers les fautes sexuelles (La femme pécheresse : Lc 07 = P 080 ; La femme adultère : Jn 08 = P 144). De plus le texte atteste les rapports physiques de Jésus et Marie-Madeleine (Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père : Jn 20/17 = P 311) et certains évangiles gnostiques attestent même de rapports intimes.
6 Les contradictions évangéliques sur ce point s’expliquent probablement par les oppositions de différentes écoles de disciples dans le premier Christianisme. C’est une spécificité du Christianisme qu’il y ait une collection d’Évangiles et non pas un seul, et qu’ils divergent grandement sur de nombreuses questions. De plus, tous les savants acceptent l’idée que les évangiles canoniques (officiels) n’ont pas été écrits par une seule plume, mais très probablement remaniés au cours des premiers siècles en fonction des évolutions doctrinales de la religion en cours d’élaboration.
7 Un principe vaut en la matière : ‘Ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé’. En présentant un Jésus né de façon tellement contre nature et de fait asexuel, la doctrine officielle du Christianisme refuse sa pleine humanité et donc la possibilité qu’il ait pu conduire cette humanité vers la plénitude de Dieu.
8 Il y a aussi dans l’Évangile le passage : Tous ne comprennent pas ce langage, mais ceux-là à qui c’est donné. Il y a, en effet, des eunuques qui sont nés ainsi du sein de leur mère, il y a des eunuques qui le sont devenus par l’action des hommes, et il y a des eunuques qui se sont eux-mêmes rendus tels à cause du Royaume des Cieux. Qui peut comprendre, qu’il comprenne ! » (Mt 19/11-12 = P 214). Certains, comme peut-être Origène d’après quelques témoignages, se seraient physiquement châtrés, pensant ainsi faire diminuer le désir sexuel. Cela constitue une grande illusion, comme le montre la vieillesse où la puissance sexuelle diminue sans que le désir baisse nécessairement. D’autres interprètent le symbole christique des eunuques comme étant des asexuels. Or les eunuques des harems sont castrés et donc inféconds, mais aucunement impuissants. D’ailleurs les castrats d’opéra au XVIII° siècle, tel Farinelli, étaient souvent des amants très recherchés. L’interprétation ésotérique de ce passage (que le style de Jésus souligne : Tous ne comprennent pas ce langage, mais ceux-là à qui c’est donné… Qui peut comprendre, qu’il comprenne !) l’assimile au Yoga tantrique. L’eunuque vit dans un milieu éminemment érotique, au milieu des plus belles femmes choisies pour cette fonction, mais ne perd pas sa semence, puisqu’il est castré. Les eunuques volontaires (qui se sont eux-mêmes rendus tels à cause du Royaume des Cieux), sans refuser l’érotisme, maîtrisent suffisamment leur sexualité pour ne pas non plus dépenser leur semence. Tel est le point de vue ésotérique chrétien sur la question.
9 Dans la voie du Yoga, le chemin classique de Patanjali désigne la chasteté (comme pour les moines : voie dite de ‘main droite’). Dans la spiritualité védique, à laquelle la BG fait référence bien des fois (BG 13/04, 15/01, 15/15), le désir et le plaisir sont considérés comme constitutifs de la vie humaine. Krishna déclare : Chez les vivants je suis kama (le désir-plaisir), mis en harmonie avec le dharma (l’ordre)…(BG 07/11) et aussi : Parmi les vaches, je suis Kamadhenu (la vache d’abondance, qui donne le plaisir). Parmi les procréateurs, je suis Kandarpa, le deva de l’érotisme… (BG 10/28). D’ailleurs le Maha-Bharata, récit mythique dont la Bhagavad Gita est une partie, présente un brahmachari ayant des rapports sexuels avec sa femme. On connaît aussi dans l’Inde des grihastha-brahmachari, c’est-à-dire des ‘maîtres de maison’ (grihastha : donc mariés) pratiquant la continence en vue de Brahma, tout en ayant des rapports matrimoniaux avec leur épouse. Cela s’apparente au Yoga tantrique (voie dite de ‘main gauche’) qui maintient la continence, sans pour autant interdire toute pratique sexuelle (Le Tao de l’art d’aimer chinois connaît aussi cette voie).
10 En résumé, la question du brahmacharya, la maîtrise des sens, en particulier dans le domaine sexuel, est interprétée de différentes façons, tant en Christianisme qu’en Hindouisme. La ‘voie de main gauche’ maintenant l’amour et l’érotisme avec maîtrise énergétique totale de l’homme, la ‘voie de main droite’ considérant comme moins difficile de supprimer la sexualité que de la maîtriser. La différence des deux voies dépend certainement des tempéraments. Il n’en reste pas moins que, comme dit Blaise Pascal ‘Qui fait l’ange, fait la bête’ et métaphysiquement : ‘Ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé’.
11 On pourrait s’interroger : « Pourquoi, dans l’expression Brahmacharya, est-il question de Brahma-créateur et non pas directement Brahman-Absolu ? », sans doute parce qu’il faut au moins revenir à la perfection originelle de la création, symbolisée par Brahma, pour ensuite atteindre l’Absolu-Brahman. D’ailleurs la référence finale du sutra au but suprême explicite ce point.
Pratique :
Pratique I : Pourquoi faut-il maîtriser le corps dans le Yoga ? Le yogi, maître de son corps… Le corps est considéré comme l’enveloppe transitoire de l’atman qui transmigre (BG 02/18). Cette enveloppe lui impose de violents et incontournables changements d’état de conscience (veille, rêve, sommeil : BG 15/17), une multitude de sensations loin d’être toutes agréables, plus la nécessité de s’adonner à mille actions pour entretenir cette enveloppe (BG 03/08). Le Yogi -l’Orient en général et l’ésotérisme spirituel- croit qu’une entité d’essence divine, l’atman, transmigre d’une forme corporelle et mortelle à l’autre, toujours limitée par cette forme, mais cependant capable de s’en affranchir (BG 14/20), par le Yoga précisément. D’où la nécessité de la maîtrise du corps.
Pratique II : La solitude est-elle immorale ? … demeurant dans la solitude, seul… Ce genre de précision intervient plusieurs fois dans la Bhagavad Gita. La raison évidente est que l’intériorité se trouve plus facilement seul que noyé dans une masse ou même en société amicale ou familiale. S’occuper de l’ego des autres, même avec beaucoup d’amour, revient certes à élargir son propre égo, mais pas à se libérer de l’égoïsme en soi. Une collectivité d’egos n’est pas moins egocentrique qu’un égo solitaire ; elle le serait même plus. L’Évangile montre Jésus faisant alterner régulièrement les rencontres humaines (la foule, les disciples, parfois un disciple) et les ‘prières’ en solitaire. Le lieu où l’on rencontre l’Unique ne peut être que la solitude.
Pratique III : Se libérer de l’espoir et de l’espérance… libéré de l’espoir et du désir (BG 06/09). Le désir attachant la conscience au monde mortel, on comprend qu’il faille s’en libérer pour cheminer spirituellement. Par contre, l’espoir-espérance est une vertu religieuse, aussi bien chrétienne que musulmane. Pour le spirituel yogi, il ne s’agit pas de prolonger indéfiniment la vie individuelle humaine, mais à n’être plus distinct du divin, plus séparé de Lui : Par ce culte…il entre en moi et ne se distingue plus (BG 18/55). Dépassant la condition humaine, le Yogi accompli transcende ce qui la caractérise, entre autre le temps. Dès lors l’espoir dans le futur aussi bien que l’espérance dans l’au-delà n’ont plus lieu d’être. L’homme ordinaire se figure qu’existe le passé, le présent et le futur. En réalité ce qu’il croit être le présent n’est que le passant. Il faut entrer en méditation profonde, dhyana, quasi immobiliser le mental, pour faire l’expérience du présent. Le présent est stable, immuable. La réalisation spirituelle, c’est-à-dire la pleine actualisation du divin qui réside dans notre cœur, du divin que nous sommes, du divin qui épuise la totalité de notre réalité car il n’est rien d’autre en réalité, ne peut se produire qu’au cœur du présent. C’est pourquoi le Yogi se libère de l’espoir humain et même de l’espérance religieuse exotérique.
Pratique IV : Maîtriser les sens et l’imagination … ayant maîtrisé le fonctionnement de la pensée (c’est-à-dire l’imagination et les sens)…(BG 06/12). La pensée est alimentée par les perceptions sensorielles, comme le moulin par l’eau qui fait tourner sa roue à aube. De même que la force rotative de la roue à eau, par de multiples engrenages, peut faire tourner, horizontalement cette fois, la meule qui transformera le grain en farine, de même, l’imagination utilise la dynamique sensorielle pour reconfigurer le réel matériel en un réel virtuel taillé sur mesure pour la satisfaction de l’ego. Le travail méditatif porte sur deux points : diminuer l’alimentation en eau du moulin, par l’apaisement sensoriel (posture, contrôle respiratoire) et laisser au repos les engrenages (détente oculaire) pour freiner l’imagination dans sa manie de construire des mondes fictifs avec le peu de sensations qui demeurent ou le souvenir des sensations anciennes. Ce travail méditatif doit être pratiqué avec régularité, pendant des années, voire des vies. … assis sur son siège, il doit pratiquer le yoga pour sa propre purification (BG 06/12). Le but de la pratique est indiqué ici d’une façon qui peut étonner : « Qui s’agit-il de purifier en pratiquant le yoga ? » Certainement pas le corps-mental dirigé par l’ego : quand il renonce à tous les désirs créés par le mental, satisfait dans le Soi et par le Soi, alors c’est qu’il a pleinement conscience de son identité spirituelle (BG 02/55). Il s’agit de purifier l’identité fondamentale de l’être, le Soi-atman, de la confusion qu’il entretient souvent avec le corps et le mental.
Pratique V :La délicate question de la sexualité ferme dans le vœu de brahmacharya …(BG 06/14). En BG 04/28, nous avons commenté la notion de brahmacharya, qui revient à orienter la conscience vers Brahma, le divin en tant que Créateur, mais avec le sous-entendu de faire converger toute la force vitale vers Lui et donc, pour les messieurs, de ne pas perdre inutilement sa semence. L’anti sexualisme du Christianisme provient de la théorie de la conception virginale de Jésus. Saint Augustin identifia le ‘péché originel’ comme étant l’activité sexuelle ; ce qui est assez absurde, car d’après la Bible l’humain paradisiaque est sexué (Adam et Ève) et ne procrée pas avant la chute : alors à quoi pouvait servir la sexualité ? L’Évangile s’avère contradictoire sur la question. D’un côté il fait part d’un radical et menaçant anti sexualisme : « Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis, dans son cœur, l’adultère avec elle. » D’un autre côté, l’Évangile met en relief la grande miséricorde de Jésus envers les fautes sexuelles ; de plus le texte atteste les rapports physiques de Jésus et Marie-Madeleine (Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père) et certains évangiles gnostiques attestent même de rapports intimes. Un principe vaut en la matière : ‘Ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé’. Jésus ne peut conduire l’humain vers le divin qu’en assumant tout l’humain dont la sexualité fait partie. En résumé, la question du brahmacharya, la maîtrise des sens en particulier dans le domaine sexuel, est interprétée de différentes façons, tant en Christianisme qu’en Hindouisme. La ‘voie de main gauche’ maintenant l’amour et l’érotisme avec maîtrise énergétique totale de l’homme, la ‘voie de main droite’ considérant comme moins difficile de supprimer la sexualité que de la maîtriser.
‘Se LIBÉRER de l’ESPÉRANCE’ et ‘Le MYSTÈRE de l’AMOUR TANTRIQUE’ (BG 06/09 à 14)