Les quatre âges de l’humanité
À cause du kali-yuga, la hiérarchie est inversée entre Krishna et Arjuna (cyclologie)
BG 01/21
Arjuna prit son arc, et dit à Krishna : « Toi, l’inébranlable, arrête mon char entre les deux armées
1 On se souvient qu’Arjuna et Krishna sont cousins et luttent ensemble dans la même armée, dans le camp de la bonne cause. Ils font même équipe sur un char de guerre, tracté par quatre chevaux blancs. Krishna est le conducteur du char et Arjuna est archer ; c’est donc Arjuna qui commande Krishna, en fonction des guerriers du camp adverse qu’il a l’intention d’attaquer. C’est pourquoi l’on voit ici Arjuna donner un ordre à Krishna. Mais l’on sait, et la Bhagavad Gita le révélera dans peu de temps, que Krishna est une ‘incarnation divine’ et Arjuna un simple mortel : la hiérarchie sociale est donc inverse de la hiérarchie spirituelle. Ce fait est un enseignement. Bien que la hiérarchie sociale, clairement assumée et justifiée par des qualifications effectives, soit de première importance sur le plan de la civilisation (et la Bhagavad Gita ne manque pas de l’enseigner : BG 04/13), ce fait n’a qu’une importance secondaire par rapport à la hiérarchie spirituelle. Certes, dans un monde parfaitement harmonieux et ordonné, le supérieur spirituel ne serait pas au service social de l’inférieur spirituel, mais nous sommes (et déjà du temps de la rédaction de la BG) dans le kali-yuga, ‘l’âge des conflits’ et précisément les choses ne sont pas en ordre, c’est d’ailleurs pourquoi il faut qu’Arjuna fasse la guerre pour rétablir un minimum d’ordre, autant que faire se peut en cette humanité finissante.
2 La nécessité de la hiérarchie sociale n’est pas propre à la BG. L’Évangile l’enseigne on ne peut plus clairement, même si les ‘chrétiens modernes’, désormais démocrates, ont renié ce point parmi tant d’autres. Dans l’histoire du serviteur qui se ceint pour servir à manger à son maître (Lc 17/07 = P 203) et que Jésus présente comme un modèle de normalité sociale, son enseignement sur la nécessaire hiérarchie dans une civilisation ne laisse aucune place au doute.
3 Nous venons d’évoquer le kali-yuga, qui est la quatrième et dernière phase du cycle d’humanité actuel. Il fut précédemment question de la cyclologie (science des cycles cosmiques) et de la cyclologie hindoue en particulier. La cyclologie n’est pas absente de l’Évangile, bien qu’elle y soit tronquée. Cependant elle n’est pas non plus très en relief et cela pour deux raisons. La première, comme nous l’avons vu, est due au caractère surtout exotérique de l’enseignement de Jésus transmis par l’Évangile (BG 01/20//21-22), car Jésus a transmis bien d’autres choses qui ne sont pas écrites (Jn 20/30 = P 321).
4 La deuxième raison pour laquelle l’Évangile n’a pas insisté sur la cyclologie, c’est que la chose allait de soi dans l’Antiquité, du moins chez les gens instruits. Depuis Alexandre le Grand, la Palestine était sous influence culturelle grecque, puis gréco-latine après l’invasion romaine. Or Hésiode, grand penseur grec, avait déjà codifié la cyclologie occidentale huit siècles avant Jésus. Cette notion faisait donc partie de la culture de l’époque. La cyclologie grecque d’Hésiode est un parallèle de la cyclologie hindoue ; et cela illustre, une fois de plus, qu’il existe bien une culture indo-européenne. Seules diffèrent les dénominations puisque le premier yuga (premier âge d’une humanité), nommé satya yuga, soit ‘âge de vérité’, en Inde, devient ‘l’âge d’or’ chez Hésiode, le deuxième yuga devient ‘âge d’argent’, le troisième ‘âge de bronze’ et le quatrième, correspond au kali-yuga, ‘âge des conflits’ ou ‘âge de l’obscurité spirituelle’, en Inde, se nomme, chez Hésiode, ‘âge de fer’. Jésus parlait grec, puisqu’il lisait les Écritures sacrées dans les synagogues (Lc 04/16 = P 039). En effet, à l’époque, la forme utilisée était celle qu’on nomme ‘la Septante’, c’est-à-dire la traduction en grec des Écritures hébraïques. Cette traduction avait été réalisée à Alexandrie, trois siècles avant Jésus, par soixante-dix traducteurs d’où le nom de Septante. Cette ambiance de culture grecque, faisait que, savant comme Jésus l’était, au point d’étonner les savants de son temps dès l’âge de douze ans (Lc 02/47 = P 014) et beaucoup plus ensuite (Jn 07/15 = P 139), il ne pouvait guère ignorer l’enseignement d’Hésiode sur l’importante question de la cyclologie. Cela ‘allait donc sans dire’ dans son milieu. Mais lorsque, ensuite, les chrétiens ont commencé à enfermer leur conception de l’histoire entre les deux avènements du Christ (BG 01/03//16) la cyclologie a pour ainsi dire disparu de la culture occidentale.
Les quatre âges de l’humanité et leur symbolisme selon le grec Hésiode
1 On aura remarqué que la cyclologie d’Hésiode est basée sur le symbolisme des métaux. Les quatre âges de l’humanité se déclinent en or, argent, bronze et fer. Il est clair que la conception est dégénérative et non pas progressive. L’âge d’or d’Hésiode correspond au paradis terrestre du judéo-christianisme. L’or est un métal inaltérable, ce qui symbolise la possibilité d’un prolongement indéfini de cet état paradisiaque, pour celui qui en respecte les lois ; les humains, possèdent alors un corps d’une matière si subtile qu’elle est renouvelable, et non pas programmée pour la mort comme le corps matériel que nous connaissons présentement. L’or est aussi le métal solaire, par sa brillance et sa couleur, ce qui met en relief le caractère lumineux et spirituel des humains de cette époque. Le soleil produit lui-même la lumière, dans une certaine mesure les humains produisaient eux-mêmes la lumière de la connaissance spirituelle. La Gita enseigne : Le yogi trouve la joie et le bonheur en lui, il est illuminé intérieurement… (BG 05/24) ; voilà ce que signifie le symbolisme de l’âge d’or.
2 Selon Hésiode, l’âge d’argent vient ensuite. L’argent est un métal précieux lui aussi, mais il se ternit au bout d’un certain temps. C’est d’ailleurs pourquoi les gens riches, qui ont des couverts en argenterie, doivent les faire astiquer régulièrement. Cela signifie que l’âge d’argent a perdu la potentialité d’un prolongement indéfini ; potentialité que possédait l’âge d’or. L’argent est moins lumineux que l’or, ce qui signifie qu’une certaine occultation de la connaissance spirituelle commence à s’opérer. La dégénérescence est toujours d’abord spirituelle (connaissance), puis mentale (sagesse et savoir), puis affective (plus egocentrique), puis matérielle (les corps, y compris la nature entière, deviennent plus grossiers, plus mortels). L’argent est aussi la couleur de la lune ; d’où l’image poétique relative à ‘l’astre d’argent’. Or la lumière de la lune n’est qu’une lumière reflétée, non produite par l’astre lui-même, comme celle du soleil. Cela signifie que la spiritualité de cette époque de l’humanité ne provenait plus d’une intuition directe des humains, mais d’une révélation reçue par eux, presque de l’extérieur, pourrait-on dire. Autrement dit, on commençait à passer de la spiritualité véritable, et donc non-duelle, à la religion, toujours duelle puisqu’elle sépare plus ou moins le réel entre Dieu et la créature humaine.
3 Vient ensuite, selon Hésiode, l’âge de bronze. Le bronze est un nom générique qui était donné autrefois à tous les alliages de cuivre. Aujourd’hui il est réservé à l’alliage de cuivre et d’étain. Première remarque, donc, c’est un alliage ; la cohérence du matériau est par conséquent moins grande. La couleur ‘bronzée’ du bronze la ramène par rapport à l’argent, vers l’or, mais en beaucoup plus sombre, en plus sujet à être terni. On ‘fait’ les cuivres comme on ‘fait l’argenterie’, dans les arts ménagers. Cela signifie (plus près de l’or) que l’âge de bronze a des prétentions spirituelles. Du temps de l’âge d’or, l’humain n’avait pas à prétendre, il était spirituel. Du temps de l’âge d’argent, il était humble, religieux, se sachant dépendant de la révélation et obéissant aux prescriptions de la révélation, du moins généralement. Du temps de l’âge de bronze, l’humain a des prétentions spirituelles, mais il confond la spiritualité et la puissance titanesque ; c’est l’âge des héros d’orgueil. Et c’est donc un âge déjà conflictuel, des humains entre eux et contre la nature nécessairement.
4 Vient ensuite l’âge de fer. Ce métal rouille très facilement ; autrement dit les qualités de l’humain s’occident rapidement à cette époque. Les datations sont impossibles, comme nous l’avons expliqué précédemment (Révélation et modernité / Le Progressisme, une illusion occidentale), mais il est généralement admis, dans les milieux hindous, que l’époque de Jésus était déjà, depuis quelques siècles, dans l’âge de fer. Et nous y sommes évidemment, plus encore. Certains géophysiciens pensent que le noyau terrestre serait formé d’une énorme boule de fer en fusion. Si cela est exact, la correspondance symbolique prend une force extraordinaire. Dans les temps anciens, les maisons du peuple, et la plupart des objets utilisés par les humains étaient faits de bois. Au point que, dans la tradition chinoise, le mot désignant le bois signifie aussi matière. Aujourd’hui les gratte-ciels sont en métal, les voitures, les trains, d’innombrables objets du quotidien, il y a même des humains qui se baladent avec des objets métalliques dans le corps, résultant du ‘progrès’ de la médecine. Personne n’a, objectivement parlant, un ‘cœur de pierre’, mais un cœur de fer, ou du moins de métal ou de pétrole, cela existe. Tout cela fait de notre époque, colossalement consommatrice de fer, une époque liée au monde inférieur, voire infernal.
5 Pour qui possède l’intelligence des symboles, qui, loin d’être irrationnelle, est en fait supra-rationnelle, tout cela ne peut qu’être parlant. En terme de métaphysique hindoue, l’intelligence rationnelle relève de manas, le mental, qui s’exprime à travers le travail cérébral. L’intelligence symbolique, analogique, plus qualitative, et plus intuitive aussi, relève de l’intellect, ou intelligence du cœur, qu’on nomme vijnana en métaphysique hindoue. Cela relève d’une autre koshas, d’une autre ‘enveloppe’ de l’individualité humaine (Voir la catégorie ‘Les Koshas’).
Les quatre âges de l’humanité et leur symbolisme selon le récit biblique
1 Dans le livre biblique de Daniel (Daniel 02/01) un curieux récit utilise le même symbolisme qu’Hésiode et se trouve considéré par les ésotéristes comme un exposé crypté de cyclologie biblique. Sous le règne de Nabuchodonosor, les juifs, une fois encore, étaient asservis par un peuple dominant. Mais le récit biblique, une fois encore là aussi, se plaît à présenter le prophète juif comme supérieur au peuple qui domine les juifs. En l’occurrence, ce prophète est Daniel. Le roi de Babylone, Nabuchodonosor, fait un songe que, ni lui, ni ses sages ne peuvent interpréter, mais Daniel, grâce à son Dieu (qui est le ‘vrai’ Dieu selon le texte) interprète ce rêve. Daniel dit au roi : Il y a un Dieu dans le ciel, qui révèle les mystères et qui a fait connaître au roi Nabuchodonosor ce qui doit arriver à la fin des jours. Cela confirme qu’il s’agit d’une cyclologie, en vue de comprendre comment se déroulera la fin d’un cycle. Daniel continue : Tu as eu, ô roi, une vision : Une statue se dressait devant toi… sa tête était d’or fin, sa poitrine et ses bras étaient d’argent, son ventre et ses cuisses de bronze, ses jambes de fer… (Daniel 02/32). On retrouve le même symbolisme métallique que chez Hésiode. Ici la hiérarchie des périodes est renforcée par la hiérarchie des parties du corps et par leur superposition en symbolisme géométrique.
2 Mais Daniel continue : ses pieds sont partie fer et partie argile. Donc la fin de la période de l’âge de fer se terminera par une très grande fragilité due au mélange fer-argile. Or, dans le symbolisme biblique de la Genèse, Adam est fait de la terre (Genèse 02/07) ; d’ailleurs son nom signifie en hébreu ‘le terreux’. D’où le rappel à tout homme ‘Tu es poussière et tu retourneras en poussière’, ce qui est exact, sur le plan du corps (ana maya kosha, ‘l’enveloppe faite de nourriture’, en sanskrit). Donc, en symbolisme biblique, la terre, et l’argile en particulier, la terre qui sert au modeleur divin, c’est l’humain. Il saute alors aux yeux que la mention des pieds faits de fer et d’argile désigne la fusion du fer et de l’humain. Or n’est-ce pas un signe des temps, au sens évangélique du terme (Mt 16/03 = P 181), que le monde moderne est un monde de fer, de métal et que l’humain évolue au milieu de ce matériau de plus en plus ? Bien mieux, ‘l’idéal’ du transhumanisme, qui veut une ‘humanité augmentée’ grâce à l’intégration de la machine dans l’humain (organes interchangeables, cerveau connecté à l’ordinateur etc), n’est-ce pas, au sens le plus grossier de l’expression, un mélange fer-argile ?
3 Le prophète Daniel continue, disant au roi : Tu regardais : soudain une pierre se détacha, sans que main l’eût touchée, et vint frapper la statue, ses pieds de fer et d’argile, et les brisa. Si les notions de cyclologie, sauf rares exceptions, sont perdues aujourd’hui, il y a cependant quelques personnes assez dés-obnubilées du progressisme, pour se rendre compte que le monde moderne va vers la catastrophe. Mais ces personnes ne sont pas d’accord entre elles sur la nature du danger le plus menaçant. Pour certaines, c’est la destruction de la nature ; pour d’autres, les épidémies, que le brassage mondial accélère ; pour d’autres, l’explosion démographique génératrice de conflits ; pour d’autres l’amélioration incessante des moyens de destruction massive ; pour d’autres l’abêtissement des masses, due à leur travail insignifiant et à leurs loisirs idiots ; pour d’autres, les manipulations génétiques destructuratrices de la race ; pour d’autre, le brouillage des repères relatifs à la polarité des genres masculin et féminin, créant un humain indifférencié, sans distinction de la verticale spirituelle et de l’horizontale humaine. Assurément, tous discernent une part de vérité. Mais la prophétie de Daniel rajoute un point : une pierre se détacha, sans que main l’eût touchée, autrement dit, la cause ne sera aucune de celles prévues, mais viendra de plus haut que l’humain. Comme dit un sage : ‘Les prévisions ne se déroulent jamais comme annoncées, l’imprévu est la seule certitude.’
4 Et Daniel continue : Alors se brisèrent, tout à la fois, fer et argile, bronze, argent et or, devenus semblables à la bale sur l’aire en été ; le vent les emporta sans laisser de traces. Les cycles de manifestation, une fois achevés, se résorbent dans le Principe divin sans laisser de trace (C’est l’inspiration de Brahma, comme nous l’avons vu). L’homme moderne, malgré tous ses efforts pour ne pas y penser, n’ignore pas qu’il est mortel, mais il se figure souvent que la nature est perpétuelle ; rejoignant en cela certains philosophes de la Grèce antique. Or, non seulement toute humanité, mais le cosmos lui-même se résorbera.
5 La vision de Nabuchodonosor, interprétée par le prophète Daniel, offre aussi une autre précision importante. Daniel dit : la tête d’or, c’est toi. Et après toi se dressera un autre royaume, inférieur à toi, et un troisième royaume ensuite, de bronze, qui dominera la terre entière. Et il y aura un quatrième royaume, dur comme le fer, comme le fer qui réduit tout en poudre et écrase tout … Les pieds, partie fer et partie argile de potier : le royaume sera partie fort et partie fragile. Ici Daniel décrit les différents éléments (or, argent, bronze et fer) comme des périodes successives dont chacune détruit la précédente. Mais il y a aussi une part de simultanéité dans les quatre âges d’une humanité. Pendant l’âge d’argent subsistent quelques humains dont la qualité intérieure est d’or. Pendant l’âge de bronze, quelques-uns qui sont d’or ou d’argent, et même pendant la période de l’âge de fer, quelques-uns qui sont d’or, ou d’argent, ou de bronze. S’il n’en était ainsi, l’humanité disparaîtrait aussitôt. Et c’est d’ailleurs pourquoi la vision du roi représente un homme (en fait l’humanité) avec toutes ses parties simultanément. Dans le récit de la Bhagvad Gita, Krishna est l’homme de l’âge d’or, dans l’Évangile, Jésus se révèle aussi être ainsi (le ‘nouvel Adam’ de la théologie).
6 D’une certaine façon le chemin spirituel revient à remonter les quatre âges de l’humanité, à acquérir les qualités du bronze, de l’argent, de l’or, pour pouvoir envisager ensuite le dépassement des limites de l’état humain d’existence. La première partie (fer, bronze, argent, or) se nomme les ‘petits mystères’, et la seconde partie (dépassement des limites propres à la condition humaine, fut-elle paradisiaque) se nomme ‘les grands mystères’. Les ‘petits mystères’ conduisent au paradis terrestre : aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis, dit Jésus au ‘bon’ larron (Lc 23/43 = P 295). Les ‘grands mystères’ conduisent au royaume des cieux : lorsqu’on ressuscite d’entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans les cieux (Mc 12/25 = P 241).
Les trois grands yogas
Un chemin vers l’inébranlabilité
1 Nous nous sommes concentrés, jusqu’à maintenant, sur le fait que ce sutra révèle une hiérarchie inversée entre Krishna et Arjuna, ce dernier commandant à Krishna dont il deviendra, un peu plus loin, un humble disciple. Nous avons vu que cette inversion est due à la nature de notre époque, dans les quatre phases de l’histoire d’une humanité. Nous sommes dans le kali-yuga, l’âge des conflits et de l’obscurité spirituelle, ‘l’âge de fer’, et même maintenant du mélange ‘fer-argile’. La principale caractéristique de cet âge, socialement parlant, c’est l’inversion généralisée, la parodie de toutes les valeurs vraies. Ce qui est présenté comme exemplaire est erroné, le plus souvent, ce qui est vrai et profond est marginal, presque toujours.
2 Un autre point important de ce sutra se révèle dans la qualificatif qu’Arjuna adresse à Krishna : il le nomme l’inébranlable. Dès ce sutra Arjuna commence à pressentir la supériorité spirituelle de Krishna ; et cela ira en augmentant tout le long du récit. Mais il importe de ne pas s’arrêter à Krishna comme personnage d’un récit antique ; l’inébranlabilité doit devenir une qualité du méditant, donc votre qualité, cher lecteur. Et nous verrons que la Gita y reviendra comme sur un refrain (BG 02/57, BG 06/07 etc). Il nous faudra alors étudier cette qualité spirituelle, si étrangère à l’Occidental moderne, pour qui l’émotion est une valeur suprême, et très recherchée dans les loisirs, l’art et la politique, et même une valeur fréquente chez l’Occidental chrétien traditionnel, vu la nature dévotionnelle, affective et féminine de la religion chrétienne (nous ne disons pas de tout l’enseignement de Jésus).
Les trois grands yogas : le karma yoga
1 Un commentateur contemporain célèbre de la BG, Swami Baktivédanta, ne traduit pas le qualificatif adressé à Krishna par inébranlable, mais par infaillible. Son interprétation, et même sa traduction, comme son nom l’indique (Bakti-védanta), sont avant tout baktiques. Nous avons exposé la théorie des darshanas, les ‘ six points de vue sur le monde’ (Catégorie ‘Révélation et modernité’ / Les Darshanas). Le yoga est l’un des darshanas et nous disions à son propos : « Le Yoga, quatrième darshana, signifie ‘union’ ; il s’agit de faire passer la conscience, ordinairement identifiée au corps et au mental, de stade en stade, jusqu’à l’unir au Principe spirituel dont le corps et le mental ne sont que des manifestations transitoires. » Précisons maintenant qu’il y a trois grands yogas, nettement distingués dans la tradition spirituelle orientale : Le karma yoga, le bakti yoga, et le jnana yoga. Très schématiquement, on pourrait dire qu’ils correspondent assez bien à tripartition humaine selon le christianisme antique : corps, âme, esprit (latin : corpus, anima, spiritus ; grec : soma, psychè, pneuma).
2 Le karma yoga correspond au corps, dans la mesure où c’est le yoga de l’action (karma) et que l’action est toujours le fait du corps. Évidemment il ne s’agit pas d’agitation, comme c’est souvent le cas dans le monde contemporain, où l’action, souvent frénétique, sert essentiellement à fuir la question fondamentale de l’existence : ‘Qui suis-je ?’. Le karma yoga, dont la Gita parlera très souvent, est l’action sacrée. Cela ne signifie pas nécessairement que cette action est rituelle à la façon liturgique religieuse ; elle peut se dérouler dans un contexte extérieurement profane, mais cette action yogique est sacrée parce qu’elle n’a, dans la conscience du yogi, qu’une finalité : s’unir au Principe universel de toutes choses.
3 Donc le principe biblique et évangélique (mais pas seulement) : aime ton prochain comme toi-même (Mc 12/31 = P 157), est pris ici non pas comme une simple comparaison, mais comme une réalité fondamentale : mon prochain est moi-même, puisque moi-même je suis, dans mon fond, le Principe, et que mon prochain est aussi, sous une autre forme, le Principe. Il ne s’agit donc pas seulement d’être ‘gentil et serviable avec les autres’ ; il s’agit de ne plus considérer les autres comme autres, mais de vivre le Principe absolu en rapport avec eux aussi bien qu’avec soi-même. Il s’agit d’être celui qui perçoit le Soi en lui comme étant le Soi en tous les êtres… (BG 05/07).
4 On dit souvent que le karma yoga, c’est ‘l’action désintéressée’, au sens où l’homme n’agit pas d’abord pour l’argent, ou le plaisir, ou la reconnaissance sociale, comme c’est généralement le cas. Mais il serait plus pertinent de considérer que le karma yoga est le yoga de l’action suprêmement intéressée, puisqu’elle s’intéresse avant tout, et même au fond seulement, à l’Unique, à l’absolu. Le karma yogi est le yogi qui agit au service des autres, mais au service spirituel des autres, ce qui n’implique aucunement qu’il leur fasse nécessairement plaisir, ou les flatte, ou les conforte dans leurs habituelles superstitions. À vrai dire, la ‘charité’ d’un karma yogi est souvent dérangeante dans le contexte des contre-valeurs actuelles.
5 L’Inde a le génie de hiérarchiser, classifier, ordonner les choses, avec une extrême précision et subtilité, et une grande force de structuration mentale. De ce point de vue, la culture hindoue apparaît comme l’archétype des cultures possibles. Mais il serait erroné de croire pour autant que les données de la culture hindoue sont totalement ignorées des autres cultures. Elles se retrouvent ailleurs le plus souvent (mais pas toujours) bien qu’avec des proportions et un relief fort différents. C’est d’ailleurs une qualité essentielle, chez un spirituel véritable, que de savoir retrouver certaines données doctrinales dans des traditions variées, et cela bien que ‘l’emballage culturel’, pourrait-on dire, soit souvent très différent. De celui qui ne voit l’esprit que dans sa propre tradition, et n’en perçoit aucun signe dans les autres traditions que la sienne, de lui on peut fortement suspecter qu’il aime sa tradition parce que c’est la sienne, par atavisme en somme, et non parce qu’elle est porteuse d’Esprit. Et cette qualité, de percevoir en somme ‘l’unité transcendante des religions’ (pour emprunter à Frithjof Schuon le titre d’un de ses grands livres), est de toute nécessité aujourd’hui, car le brassage planétaire des choses et des hommes fait que les autres traditions font partie aujourd’hui de notre ‘prochain’, à moins de faire preuve d’un ‘racisme’ brutal.
6 Appliquons ce qui vient d’être dit, en répondant à la question : « Le karma yoga, qui vient d’être défini selon la doctrine orientale, existe-t-il en Christianisme ? » La réponse sera : « Oui, et Non. » Oui, parce que la charité (que les chrétiens nomment ‘charité chrétienne’ comme s’ils en avaient le monopole), n’est pas inconnue de cette religion et qu’elle est même fortement accentuée dans l’évangile (exemple, la parabole du jugement dernier : Mt 25/31-46 = P 252). Mais la réponse est également ‘Non’, si on s’en tient au seul point de vue théologique.
7 En effet, la théologie chrétienne est créationniste ; elle installe donc une différence de nature fondamentale entre le créateur (Dieu) et la créature (les humains). Les humains ne sont pas issus de Dieu (creatio ex deo en latin) mais ‘tirés du néant’ par Dieu (creatio ex nihilo en latin). Cette conception est fondamentalement judéo-chrétienne, comme le montre ce passage biblique : Regarde le ciel et la terre, vois tout ce qui est en eux, et sache que Dieu les a fait de rien, et que la race des hommes est faite de la même manière (Deuxième livre des Maccabées 07/28). Il résulte de cette conception créationniste, qu’aimer un homme, ce n’est pas purement et simplement, aimer Dieu. Le bien fait à un homme est assurément un bien, du point de vue théologique, mais ce n’est pas pour autant le bien fait à Dieu. Cependant, et c’est pourquoi nous différencions souvent (parfois jusqu’à l’opposition) la théologie et l’Évangile, l’enseignement évangélique est parfaitement de même nature que celui du karma yoga qui le précédait dans l’Inde. En effet Jésus dit, dans la parabole citée : dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait (Mt 25/40 = P 252) ; donc le plus modeste des hommes est envisagé comme porteur du divin, représentant du divin, et non comme une simple ‘créature tirée du néant’.
8 Le chrétien qui s’intéresse à la spiritualité orientale vivra dans la joie d’une Parole divine fondamentalement identique, s’il se nourrit de l’Évangile et de la Bhagavad Gita ; mais il sera toujours déchiré, si son christianisme est essentiellement liturgique et donc théologique. C’est cela qui explique la spectaculaire divergence des opinions des chrétiens vis-à-vis des spiritualités orientales.
9 Quelques figures évangéliques incarnent particulièrement le karma yoga. D’abord Jésus, et on n’en finirait pas de donner des exemples textuels, en particulier dans les guérisons. Et aussi le ‘bon Samaritain’ (Lc 10/30-37 = P 158) et le personnage de Marthe (Lc 10/34-42 = P 159), parmi d’autres.
Les trois grands yogas : le bakti yoga
1 Le bakti yoga correspond à l’âme, non pas tellement dans sa dimension rationnelle, logicienne, mais surtout dans sa dimension sentimentale, émotionnelle, affective. C’est pourquoi il est juste de le nommer le ‘yoga de l’amour’. Par ce trait, le bakti yoga est ce qui ressemble le plus au christianisme, tel qu’on l’entend d’ordinaire. Le précepte juif et évangélique vaut ici pleinement : Premier commandement : tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Et voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Mc 12/30-31 = P 157). Au titre du premier commandement chrétien, le bakti yoga est donc constitué des rites religieux. Les chrétiens, Catholiques et Orthodoxes, sont très centrés sur le rite eucharistique, qui représente, à lui seul, ‘la’ religion de beaucoup d’entre eux. C’est un rite collectif. L’Inde en connaît d’innombrables aussi, et c’est en particulier le pays des plus grands et nombreux pèlerinages du monde.
2 Mais le fondement du bakti yoga est constitué par le mantra, c’est-à-dire l’invocation du nom divin, assurant la réalisation du divin lui-même chez celui qui invoque. Nous en avons parlé. C’est pourquoi la comparaison de la dévotion chrétienne avec le bakti yoga implique des distinguos qui sont plus que des nuances. Si un Catholique dit à son confesseur « J’invoque le nom divin pour réaliser Dieu », il aura droit à un prêche sur le péché d’orgueil et la nécessité de l’humilité pour la créature qu’il est. On ne peut donc pas dire que le bakti yoga correspondef en Occident à la dévotion chrétienne ; ce serait plutôt une dévotion d’ésotérisme chrétien. Mais la plupart des chefs du christianisme nient la notion même d’ésotérisme (et ceci en opposition frontale avec l’Évangile : Mc 04/33 = P 092).
3 Quelques personnages évangéliques illustrent, à la façon chrétienne, le bakti yoga en particulier : Anne… ne quittait pas le Temple, servant Dieu nuit et jour dans le jeûne et la prière (Lc 02/36-37 = P 010). On remarque d’ailleurs que cet aspect dévotionnel est moins marqué dans l’Évangile que dans la religion chrétienne. L’Évangile est plus juif, par l’accent mis sur l’Écriture, sa manducation, sa compréhension, sa méditation (ce qui correspond à la sensibilité Protestante dans le christianisme). L’Évangile met plus l’accent sur l’enseignement que sur les rituel dévotionnels qui sont plutôt l’affaire des prêtres, pour lesquels Jésus a souvent la dent dure (Mc 07/01 = P 114).
Les trois grands yogas : le jnana-yoga
1 Le jnana yoga, maintenant, correspond à l’Esprit, car c’est le yoga de la connaissance spirituelle. Il faut alors entendre le mot ‘con-naissance’ au sens étymologique ‘avec-naissance’. C’est-à-dire, selon l’adage métaphysique, que ‘l’être devient ce qu’il connaît’. Le programme, là aussi, est l’identification avec le divin, la réalisation du divin, sinon ce ne serait pas un yoga. Mais le moyen diffère du karma et du bakti yoga. Il ne s’agit plus d’action, comme dans le karma yoga, ni de dévotion affective, comme dans le bakti yoga, il s’agit de réalisation par l’intellect, par la connaissance spirituelle. Il s’agit de méditation, solitaire, immobile, intérieure, en vue de chasser toute pensée qui relève de l’identification de l’être que nous sommes avec le corps, la force vitale ou le mental et ses innombrables pensées, pour ne plus garder que la conscience d’être l’Absolu lui-même, bien que transitoirement enfermé dans une forme.
2 La même remarque que précédemment s’impose quant à la comparaison avec le christianisme. Ce dernier, surtout dans sa forme ‘moderne’ est aussi peu jnanique que possible. Et pourtant l’Évangile, surtout celui de Jean, est parfaitement ‘oriental’, si on veut bien le lire comme il est écrit : N’est-il pas écrit dans votre Loi : J’ai dit : vous êtes des dieux ? (Jn 10/34 = P 185) et surtout : afin que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous (Jn 17/21 = P 267) et pour finir le père et moi nous sommes un (Jn 10/30).
3 On peut donc dire, pour résumer, que les trois grands yogas ont des correspondances en christianisme, mais surtout en ésotérisme chrétien ; ce qui, évidemment, implique de ne pas nier que ce dernier existe : Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? (Jn 21/22 = P 317).
La HIÉRARCHISATION DES YOGAS
Le Christianisme n’est qu’apparemment un bakti-yoga
1 Ces trois grands yogas sont présents dans la Bhagavad Gita, mais leur présentation est assez curieuse et leur hiérarchisation discrètement problématique. Commençons par ce dernier point. La mise en relation que nous avons faite entre, d’une part, le karma-action, bakti-dévotion, et jnana-connaissance-yoga et, d’autre part, le corps, l’âme et l’esprit, cette relation implique une hiérarchie. Il ne viendrait à l’idée de personne de prétendre que le corps est plus fondamental que l’esprit dont il n’est qu’une précipitation transitoire. Par sa nature même, le karma yogi aura tendance à survaloriser l’aspect corporel de l’humain, puisqu’il appréhende l’humain par le biais de l’action, donc du corps.
2 Semblablement le bakti yogi aura tendance à survaloriser la dimension affective. C’est pourquoi c’est un yoga notoirement féminin (ou yin pour parler chinois), comme la religion est féminine (par rapport à la spiritualité, qui est yang et non-duelle). C’est un trait de la psychologie féminine de chercher prioritairement à ce que les gens s’aiment… quitte, éventuellement à mettre un bémol sur la recherche de la vérité (qui fâche souvent, comme chacun sait) et même à entrer dans des compromis qui deviennent rapidement des compromissions. ‘Du moment que les gens s’aiment, on ferme les yeux sur tout le reste’ telle pourrait être, bien souvent, la devise de nombreuses femmes, on ne peut mieux intentionnées sur le plan sentimental, mais quelque peu indigentes sur le plan intellectuel.
3 Dans une situation normale, c’est-à-dire lorsqu’une femme vit avec un homme (père, mari, enfant), et à supposer que ce dernier soit spirituellement un homme véritable (chose assez rare en contexte moderne), la qualité féminine joue comme qualité, et ses dérives possibles se trouvent endiguées. Ce n’est pas pour rien, sans doute, que Jésus a confié sa mère à son plus proche disciple, Jean (Jésus donc voyant sa mère et, se tenant près d’elle, le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : »Femme, voici ton fils : Jn 19-26 = P 293). On remarque qu’il la nomme ‘femme’ à ce propos, car il ne lui parle pas comme fils, mais comme homme par rapport à une femme (les féministes ne manqueront pas de s’offusquer, mais il leur reste encore beaucoup de choses à comprendre).
4 Le bakti yoga est le yoga de l’amour. Et l’amour est la meilleure relation duelle entre deux êtres ; mais c’est encore une relation duelle. L’idéal de l’amour, tant biblique qu’évangélique, c’est les deux ne feront qu’une seule chair. Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair (Mc 10/08 = P 214). Mais ici, on se trouve au point limite, où il ne s’agit plus d’amour mais de connaissance ; plus de relation mais de fusion. Et c’est d’ailleurs pourquoi on parle de ‘connaître une femme’ dans la Bible, pour désigner non seulement l’union sexuelle, mais aussi cette fusion, quasi androgynique : ‘connaitre’ et non pas seulement ‘aimer’.
5 Le bakti yoga est un amour de ce type avec le divin, un amour fusionnel ; en omettant cette distinction (d’ailleurs contradictoire dans les termes) qui plait tant aux théologiens chrétiens : ‘Fusion sans confusion’. Il convient d’insister sur ce point. Certains disent : « Le Christianisme est un bakti yoga. » Il y a du vrai, dans la mesure où l’élément émotionnel et sentimental est premier dans cette religion, comme dans le bakti-yoga. Dieu y est spécialement conçu comme Amour, et l’amour est la voie opérative de la pratique religieuse. Le ‘style’ du christianisme ressemble donc à celui du bakti yoga. Mais le bakti yoga est un yoga, et vise donc à l’union avec le divin. Le symbole du ‘mystique qui se perd en Dieu, comme le papillon se jette dans la flamme’, comme disent les textes sacrés hindous, ne lui fait pas peur. Il n’est pas question de préservation de l’individualité, ou d’un ‘corps de résurrection’ qui à jamais distinguerait le dévot de son Dieu. C’est-à-dire que, ultimement, il n’y a plus trace de dualité dans le bakti-yoga, comme d’ailleurs dans tout yoga véritable. La distinction Créateur-créature, dans le christianisme, interdit totalement une telle conception ; qui est même clairement jugée hérétique. Or la Bhagavad Gita est explicite : Le yogi trouve la joie et le bonheur en lui, il est illuminé intérieurement, et atteint la liberté absolue (moksha), l’extinction (nirvana) en Brahman (BG 05/24). L’extinction-nirvana dont il s’agit est celle de l’individualité. Le yogi n’est plus une individualité séparée du Principe. Il n’est plus identifiable en dehors du Principe. C’est pourquoi on ne peut dire : « Tel individu a réalisé le Principe » car, s’il y a réalisation, il n’y a plus d’individu. S’il y a moksha, il y a eu nirvana, extinction de l’individualité. Donc, sur le plan spirituel, métaphysique, il est inexact de dire que le christianisme est un bakti-yoga. Par contre, il est évident, à la lecture de leurs écrits, que plusieurs grands mystiques chrétiens furent des bakti-yogis véritables ; le christianisme est structuré par les théologiens ; les grands mystiques en question sont en fait des ésotéristes chrétiens à l’état, pourrait-on dire, spontané.
La rivalité des confréries yogiques
1 Nous avons dit précédemment : « Ces trois grands yogas sont présents dans la Bhagavad Gita, mais leur… hiérarchisation est discrètement problématique ». Pour des raisons évidentes, les hommes de nature karmique se réunissent entre eux, les baktiques font de même et aussi les jnaniques. Les karma-yogis et les bakti yogis sont souvent vishnouistes (aspect conservateur du divin) les jnanis sont souvent Shivaïstes (aspect réintégrateur du divin en lui-même). Comme les différents ordres religieux en christianisme, et plus encore peut-être, ces différents ordres de l’hindouisme rivalisent d’importance. Les jnanis posent clairement en principe que le karma yoga et le bakti yoga sont des préparations au seul yoga véritablement capable de mener à la réalisation du divin et qui est le jnana-yoga. Les baktis prétendent évidemment que le bakti yoga est ‘le’ yoga ; et les karma-yogis ne sont pas en reste. Cela est bien humain.
2 L’Évangile aussi en montre des exemples : en chemin, ils ont discuté entre eux : (pour déterminer) qui (est) le plus grand (Mc 09/34 = P 129). On interprète généralement ce passage comme décrivant une rivalité d’ego entre les disciples de Jésus, mais il s’agit aussi, à un autre niveau de lecture, d’une rivalité entre les voies spirituelles que ces disciples symbolisent. La Bhagavad Gita est une tentative (très réussie à en juger par son succès multimillénaire) d’équilibrer, d’harmoniser, et d’unifier les différentes branches de l’hindouisme. Le texte fait donc preuve à la fois de diplomatie et de rigueur doctrinale. Parfois il est plus diplomate, et secondarise la rigueur, parfois il est plus doctrinal, quitte à froisser les particularismes. Chacun peut donc, en toute orthodoxie, valoriser tel ou tel aspect qui lui conviendra le mieux.
3 Évidemment, la véritable orthodoxie consiste à valoriser tout l’enseignement. Il est bon de se souvenir ici que le mot hérésie, étymologiquement, signifie ‘choix’ ; ce n’est pas une chose fausse, c’est une chose partielle, qui devient partiale.
4 Par exemple, la rivalité karma et jnana yoga ; Arjuna dit : « Tu loues –ô Krishna- le renoncement à l’action (Sannyasa) (il s’agit en fait de méditation pure, donc de jnana-yoga), puis le yoga de l’action (karma yoga). Dis-moi finalement laquelle des deux voies est la meilleure ? (BG 05/01). Krishna, dans sa réponse, prend le parti du karma-yoga : Le Bienheureux dit : « Le renoncement à l’action et le yoga dans l’action mènent tous deux à la félicité suprême. Mais des deux, le yoga dans l’action (karma-yoga) est meilleur que le renoncement à l’action (Samnyasa) (BG 05/02). Mais il précise plus loin : Mais le renoncement (Jnana-yoga)… est difficile à atteindre sans le Yoga (dans l’action, donc karma yoga) (BG 05/06) ; autrement dit : « Le karma yoga est une préparation au jnana yoga », ce qui est exactement la doctrine des jnana-yogis.
5 Donc, quand Krishna dit le yoga de l’action (karma-yoga) est meilleur, il n’affirme pas qu’il est spirituellement supérieur, mais que c’est un meilleur chemin pour l’humain qu’est Arjuna, et à plus forte raison pour l’homme moderne ordinaire, compte tenu de son faible sens métaphysique, et de sa faible maîtrise du mental. Il n’y a donc que dans la synthèse de tout cela qu’on trouve le véritable enseignement : L’état atteint par les adeptes spéculatifs de la Connaissance (Samkhya) (jnana-yoga) l’est aussi par les praticiens de la maîtrise de soi (karma yogis). Celui qui voit le Samkhya et le Yoga comme identiques voit juste (BG 05/05).
Une hiérarchisation pédagogique des enseignements
1 Tout le passage précédent a consisté à exposer la théorie des trois grands yogas : karma, bakti, jnana (action, dévotion, connaissance). Cela permettra d’éclairer de nombreuses nuances de la BG, et d’éviter de se heurter à ce qui pourrait sembler contradictoire, lorsque la Gita passe d’un point de vue karmique à un point de vue baktique, ou jnanique. Certains pourraient se dire : « Pourquoi toutes ces complications ! La Gita devrait dire la vérité, un point c’est tout ! » Mais ce serait oublier que la Bhagavad Gita est à la fois un exposé doctrinal théorique, et une méthode de pratique spirituelle. Or la pratique doit tenir compte de la diversité des types humains (car les humains sont immensément loin d’être égaux, comme le croient naïvement les modernes démocrates). La Gita offre donc trois cheminements valables pour les trois types humains, centrés sur l’action du corps, sur le sentiment, ou sur la connaissance métaphysique. À chacun de prendre ce qui lui convient, sans ignorer les autres voies (évitant ainsi le sectarisme).
2 On retrouve ce problème des apparentes contradictions, qui sont en fait des nuances pédagogiques, dans l’enseignement évangélique de Jésus. Par exemple, dans la parabole de ‘La veuve et du juge inique’ : Il leur disait une parabole sur ce qu’il leur fallait prier sans cesse et ne pas se décourager (Lc 18/01 = P 212). Vient ensuite l’histoire d’une veuve qui demande à Dieu de lui régler un procès. Et la conclusion est : Dieu ne ferait-il pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit… ? On pourrait donc logiquement en conclure qu’en cas de besoin, il faut crier vers Dieu, jour et nuit. Mais Jésus enseigne à ses disciples : Dans vos prières, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’en parlant beaucoup ils se feront mieux entendre. N’allez pas faire comme eux ; car votre Père sait bien ce qu’il vous faut, avant que vous le lui demandiez (Mt 06/07-08 = P 160). Il est clair que les conseils de Jésus, dans ces deux passages, sont techniquement inverses. Et aussi qu’il s’adresse, dans le premier cas, à une femme, probablement miséreuse en argent et en culture, alors que, dans le second cas, il s’adresse à ses disciples, des hommes, et qui ont une formation spirituelle.
L’enseignement est gradué, mais pas son expression dans les textes
1 Une autre objection se présente ici : « Je comprends que les humains sont différents et donc que l’enseignement doit se hiérarchiser. Mais pourquoi, tant l’Évangile que la Bhagavad Gita, ne présentent-ils pas trois niveaux d’enseignement, un peu comme les Francs-Maçons ont des grades, ou même les lycées et universités ? On y verrait plus clair ! » La réponse, c’est qu’il y a, dans les religions et spiritualités occidentales et orientales, des enseignements gradués. Mais les textes sacrés, du moins les plus fondamentaux, comme l’Évangile en christianisme et la Bhagavad Gita en hindouisme, ne sont pas gradués dans leur présentation. En réalité, ils constituent une ‘épreuve initiatique’ pour ceux qui les abordent. Et ils collent ainsi, tout simplement, à la réalité de la vie. Car, en méditant ces écrits sacrés, aussi bien qu’en vivant avec les gens, il faut sans cesse user de discernement pour repérer à quel niveau spirituel se situe tel ou tel interlocuteur. C’est ce que l’on appelle en religion ‘le discernement des esprits’. Et la chose est difficile, car un homme ou une femme qui est assez avancé sur telle question doctrinale, peut-être totalement victime du prêt-à-penser contemporain sur telle autre question. Cela rend une classification des gens assez aléatoire. Or il y a toujours la double nécessité, de transmettre l’enseignement spirituel que l’on a reçu (P 106 envoi des disciples en mission) et de ne pas donner des perles aux pourceaux (P 071), comme dit le proverbe, reprenant une parole de Jésus.
De l’infaillibilité spirituelle
1 Revenons maintenant à ce qui nous a servi d’occasion pour exposer la doctrine des trois grands yogas : ‘Swami Baktivédanta ne traduit pas le qualificatif adressé par Arjuna à Krishna par inébranlable, mais par infaillible’. Inébranlable est une qualité psychique, une qualité de caractère, que tout disciple spirituel doit s’efforcer de parfaire. Arjuna, qualifiant ainsi Krishna, montre qu’il le considère comme un disciple de haut niveau. Mais infaillible est une qualité proprement divine. Les Catholiques adhèrent (théoriquement) au dogme de ‘l’Infaillibilité pontificale’, qui affirme que le pape expose la vérité divine toute pure, dès lors qu’il engage son infaillibilité (en fait aucun des récents papes, Paul VI, Jean-Paul I°, Jean-Paul II, Benoit XVI et François I° n’a engagé son infaillibilité : on pourrait se demander s’ils y croient encore, ou quelle est la raison d’être de ce dogme récent autant qu’inutilisé).
2 Il n’y a rien de tel dans l’Orient. On y considère qu’un réalisé métaphysique est infaillible, non pas parce qu’il aurait un titre, mais parce qu’il est arrivé au bout du chemin spirituel, à la fusion avec le Principe. Et cette infaillibilité ne concerne que la doctrine spirituelle, non le savoir relatif au monde sensible, changeant et mortel, savoir qui ne saurait être total, même chez un réalisé. Donc, si Arjuna considérait vraiment que Krishna est infaillible, il le considèrerait comme spirituellement divin, accompli. Or la suite immédiate du texte, montrant Arjuna s’opposer clairement à Krishna, démontre que cette interprétation est fausse. Nous donnons cet exemple, car il est typique de la mentalité du bakti yoga ; comme dans la religion, on y adore les ‘fioretti,’ ces récits de saints personnages auréolés de toutes les qualités possibles. Il y a quelque chose d’un peu idolâtrique dans cette démarche. Tout en la considérant légitime, pour son public, nous lui préférons l’approche mesurée et non émotionnelle du jnana-yoga.
La MÉDITATION
En BG 01/21 Arjuna dit : … arrête mon char entre les deux armées
ce qui s’enchaîne avec les deux sutras suivants :
BG 01/22
Pour que je voie contre qui je dois combattre dans cette lutte meurtrière.
BG 01/23
Je veux dévisager ces combattants qui, rassemblés ici, prétendent soutenir par la force la cause du criminel fils (de Kuru) de Dhristarâshtra. »
1 Dans un combat politique ou guerrier, il importe évidemment de connaître l’identité des ennemis, leurs caractéristiques, leurs finalités et leurs méthodes, pour établir une stratégie de combat. Mais, si on interprète le récit en lecture microcosmique (tous les personnages représentant différentes tendances intérieures du méditant lui-même), cette connaissance est d’autant plus importante car l’ennemi, sauf pratique de la méditation, est retiré dans la plus efficace des cachettes, à l’intérieur de celui qui le cherche. Arjuna observant les lignes ennemies, cela correspond à l’observation du flux des pensées. Sur le plan de la description militaire du récit, on pourra objecter qu’un guerrier qui irait se placer entre son armée et celle de l’ennemi, se transformerait aussitôt en cible de l’ennemi, et que la stratégie d’Arjuna est par conséquent suicidaire. Physiquement, c’est vrai, mais, symboliquement, ces précisions ont un sens. On ne peut pas guérir d’une maladie en ignorant sa nature. Le déni de pathologie n’est pas une thérapie. De même la fusion de la conscience individuelle, atman, avec Brahman, l’absolu, nécessite de connaitre précisément toutes les forces qui s’opposeront à sa réalisation. En technique méditative, on nomme cela ‘neti, neti’, ce qui signifie ‘pas cela, pas cela…’. Le méditant s’installe en posture de méditation et se concentre sur Brahman, l’Absolu. Chez le débutant, il ne se passe pas une minute (et même souvent pas une seconde) sans qu’une pensée s’interpose, faisant écran à la conscience de Brahman. Cette pensée porte inévitablement sur l’ego : le corps, ses sensations, les émotions, les sentiments, les opinions, les curiosités culturelles, les souvenirs, les imaginations. Or tout ceci a eu un début et aura une fin, qui sera celle du corps. Ce n’est donc pas fondamentalement réel. Dès que le méditant repère la pensée, avec la précision et la vélocité d’un tireur d’élite, il doit se dire ‘neti’ : ‘L’être fondamental que je suis est Brahman et non pas cela.’ Il ne s’agit en aucun cas d’une psychanalyse, puisque la pensée qui se présente ne doit pas être analysée. En effet, si on analyse une pensée, on rajoute de la pensée à la pensée, de la distraction à la distraction, par rapport au seul objectif, Brahman. Il s’agit de repérer et de revenir à Brahman. Un point c’est tout.
Les TROIS ÉTATS DE CONSCIENCE et le QUATRIÈME
Arjuna a la tignsse épaisse
BG 01/24
Interpellé de la sorte (par Arjuna) à la tignasse épaisse, Krishna, le maître du sommeil, arrêta le char magnifique entre les deux armées.
1 La texte précise qu’Arjuna a ‘la tignasse épaisse’. Nous avons déjà vu, à propos de Krishna (BG 01/15), qui avait les cheveux dressés, que les cheveux représentent une sorte d’antenne entre le sommet de l’humain et le ciel. Ils signalent donc une qualification spirituelle. Mais la tignasse épaisse d’Arjuna implique que ses dispositions spirituelles sont présentement en friche. Il va falloir mettre de l’ordre dans tout cela. En quelque sorte, Krishna va devoir le coiffer… et cela risque d’être ‘décoiffant’, pour parler vulgairement, car la confrontation de l’idéologie d’un homme plus ou moins encore profane avec la doctrine spirituelle est presque toujours assez bouleversante.
2 On notera au passage que la coiffure, comme tout dans le monde moderne, est devenue insignifiante. Elle sert à ‘faire joli’, à ‘séduire’, à ‘être à la mode surtout’, mais n’a pas de signification, sinon que tel style de coiffure connote l’appartenance de son propriétaire à telle classe sociale essentiellement déterminée par l’argent. Dans toutes les civilisations spirituelles, la coiffure, comme n’importe quel élément de la nature humaine, était en rapport avec le sexe, la hiérarchie spirituelo-sociale des varnas-caste, la religion etc. La fantaisie individuelle pouvait broder sur le style ainsi déterminé, mais les grandes lignes de la coiffure valaient étendard, envoyaient un message, servaient de rappel à qui se regardait lui-même. Seules des bribes de ces anciennes conceptions demeurent aujourd’hui. Par exemple les longs cheveux enturbannés, que les Sikhs de l’Inde ne doivent en principe jamais couper. Ou bien la coutume de certains pays musulmans d’isoler une touffe de cheveux sur la tête des petits enfants, pour que ‘Dieu puisse plus facilement les tirer à lui s’ils meurent prématurément’, comme la chose était assez courante autrefois. Toutes ces traditions structurent l’humain entre son pôle mortel et son pôle spirituel, qui est aussi le but de sa vie. De ce point de vue, on peut dire que le monde moderne est la culture dans laquelle tout est spirituellement insignifiant.
La réalité douteuse du monde de la veille
1 Autre singularité, Krishna est désigné comme le maître du sommeil. Il fut question de la conception spirituelle du sommeil, à propos des six darshanas, les six ‘points de vue’ possibles sur le monde et la vie, et en particulier du Védanta, le point de vue métaphysique (BG 01/02). Il s’agit de constater que la conscience humaine est discontinue et cyclique, consistant en une alternance de veille, rêve, sommeil.
2 Du point de vue profane, le sommeil (profond) n’est pas un état de conscience, puisque l’on dit d’ordinaire que ‘l’homme y est inconscient’. Mais, s’il y avait véritablement rupture de la conscience, celui qui se réveille le matin ne se reconnaîtrait pas comme étant celui qui s’est endormi le soir. Cela se rencontre dans certaines amnésies ; mais il s’agit alors de pathologie. En temps normal, un lien existe bien, une identité continue, et c’est pourquoi il est pertinent de parler de ‘l’état de conscience du sommeil’, même s’il ne laisse aucune trace dans la mémoire. Le point essentiel de l’analyse, que fait la spiritualité métaphysique, porte sur l’illusion quant à la réalité des choses. Le rêveur croit à son rêve, comme le veilleur croit à ses perceptions sensorielles, et au monde qu’elles font apparaitre. Or le fait que ces états de conscience ne sont pas continus, autorise le sage à mettre en doute leur réalité. L’illusoire est impermanent ; le réel ne cesse jamais d’être (BG 02/16).
‘Pendant que tu dors un autre veille’
1 D’un point de vue profane, douter de la réalité d’un rêve est une chose admise. Si un homme rêve qu’il survole une montagne à cheval sur un éléphant vert, tout le monde pensera qu’il a eu tort de prendre, le temps que dura son rêve, cette impression pour réelle. Par contre, du point de vue profane toujours, douter de la réalité du monde perçu par les sens pendant la veille apparaît comme une folie. Et on argumentera : « Pendant que tu dors, un autre veille, qui peut témoigner de la réalité du monde physique que tu ne perçois plus dans le rêve ou le sommeil. »
2 Mais cet argument est facilement contré. Car il y a des gens qui retrouvent le même rêve ou son prolongement de nuit en nuit. L’homme de notre exemple peut rêver à son voyage sur le dos d’un éléphant vert plusieurs nuits de suite. Si, une fois réveillé, il note son rêve chaque jour, il serait bien imprudent d’en conclure à la réalité de son rêve, sous prétexte qu’il le voit se continuer à chaque fois qu’il dort. De même, celui qui, à chaque réveil, se fait confirmer, par un témoin, que le monde matériel continua d’exister pendant qu’il dormait serait bien imprudent d’en conclure à la réalité du monde de veille.
2 Selon cette théorie, il y a le rêve-subtil, qui est le rêve nocturne, dont les personnages et les objets sont fait de la matière subtile même du rêveur ; et il y a le rêve-solide, qui correspond aux perceptions sensorielles et à la conscience de veille, et dont les objets sont faits de la même matière solide que le corps du veilleur. De même que le rêveur peut retrouver chaque nuit les personnages qu’il a délaissés à la fin de la nuit précédente, de même le veilleur retrouve chaque matin les personnages et les objets qu’il a délaissé en s’endormant la veille. Cela ne l’autorise pas plus à conclure que le rêve-solide perçoit une réalité, qu’on ne serait autorisé à conclure que le rêve-subtil perçoit une réalité, au sens d’une chose objective et non subjective.
3 C’est pourquoi les maîtres spirituels du védanta, comme Ramana Maharshi, font bien remarquer qu’aucun homme n’a jamais constaté, en dehors de l’état de veille, la réalité du monde physique perçu par les sens. Ce monde n’existe que relativement aux perceptions grossières des sens et à la pensée grossière que le cerveau opère en synthétisant ces perceptions. Par conséquent, et contrairement à ce que croit un profane matérialiste, la réalité objective du monde physique n’est pas plus facile à établir que la réalité objective du monde des rêves.
La preuve ‘démocratique’ par ‘les autres’
1 Il est un autre argument, souvent invoqué, pour tenter d’établir la réalité du monde matériel perçu en état de veille. On pourrait dire que c’est un argument démocratique, puisqu’il s’appuie non pas sur le jugement de soi-même, mais sur le jugement des autres. C’est en effet un trait de la mentalité démocratique que l’électeur croit plus à la vérité du jugement collectif (‘la majorité a toujours raison’) qu’à la vérité de son propre jugement… avec cet aspect comique de la chose, c’est que ‘les autres’, en qui le démocrate a plus confiance qu’en lui-même, n’ont eux-mêmes guère confiance en eux, mais plus confiance en ‘les autres’, si bien qu’on se demande quel est le fantomatique Autre, qui joue en marionnettiste de la confiance de tous ces gens qui doutent d’eux-mêmes.
2 L’argument donc, consiste à dire : « Je ne suis pas seul à croire en la réalité du monde perçu dans la veille ; presque tous les humains y croient. » Mais l’objection, c’est que ce raisonnement vaut aussi bien pour le rêve : « Je ne suis pas seul à croire à la réalité de mon rêve, tous les personnages présents dans le rêve y croient aussi bien que moi. » Rien, donc, n’invalide l’affirmation métaphysique selon laquelle le monde de la veille, non moins que le monde du rêve, ne mérite pas le qualificatif de réalité ; ce n’est qu’une apparence relative à un certain état de conscience, et donc aussi à l’individualité particulière qui se trouve dans cet état de conscience.
Les hommes ne croient pas tant que cela en la réalité du monde
1 Comme Krishna, le méditant est invité à devenir le maître du sommeil. Une fausse interprétation menace. L’homme moderne est un drogué de l’action et de l’excitation qu’elle procure. Il n’est que de voir le mouvement frénétique des transports, l’irrésistible envie de ‘partir’, dès que quelques jours sans travail se présentent. Le sommeil étant inconciliable avec l’activité, l’homme moderne tend à dormir le moins possible, quitte à utiliser certaines drogues et voudrait pouvoir jouir sans entraves de la ‘ville qui ne dort jamais’. La seule partie du sommeil nocturne qui l’intéresse encore est le rêve, mais un rêve technologique avec le cinéma ; regarder un film, c’est entrer dans le rêve d’un autre. L’homme moderne envie Napoléon, avec ses quatre heures de sommeil et ses dix-huit heures d’activités débordantes.
2 Mais la Gita précise, comme vu : L’état de yoga (d’union spirituelle) n’est pas pour celui qui dort trop ou qui veille trop (BG 06/16). Donc la maîtrise du sommeil, dont il s’agit ici, ne consiste pas à s’en priver, comme un contemporain pourrait le penser selon sa logique. Elle consiste essentiellement à comprendre la nature de l’état de veille, par comparaison avec l’état de rêve et de sommeil, et donc à retirer le caractère de réalité, que l’ignorant attribue généralement au monde perçu dans la veille. Un profane dira sans étonner personne : « J’ai fait un cauchemar, heureusement, en me réveillant, je suis revenu à ‘la’ réalité ! » Mais le spirituel le percevra comme un ignorant, qui passe d’une illusion (la ‘réalité’ du rêve) à une autre illusion (la réalité supposée de la veille).
3 On remarque que, chez les enfants, le rêve, l’imagination et la veille n’ont presque pas de frontières, d’où leur fantastique capacité de créer, dans leurs jeux, un monde à partir de quasiment rien (comme c’est le cas dans le rêve). À y regarder de plus près, cela ne vaut guère moins pour les peuples. Pour le martyr chrétien, qui mourrait dans l’arène romaine, après avoir refusé de se plier au culte de l’empereur, le paradis, qu’il pensait atteindre le soir même, avait plus de réalité que le monde physique dans lequel il accomplissait son sacrifice. Il en va de même pour les fanatiques du Jihad, persuadés de mener une guerre sainte contre ‘l’Occident blasphémateur’ ; la civilisation moderne, dans son humanisme orgueilleux, qui se prétend auto-suffisant, leur apparaît comme une pure illusion par rapport à la certitude de l’état heureux promis aux croyants. Même en mode totalement profane, cela se retrouve. Les Russes rouges, luttant à mort contre les Blancs tsaristes et Orthodoxes, n’hésitaient pas à se sacrifier pour le ‘Grand Soir’ que leurs descendants attendent toujours. Tout ce propos vise à illustrer ceci : les hommes, beaucoup plus qu’on l’imagine, ne croient pas vraiment à la réalité du monde perçu dans la veille, ils ressentent le besoin d’une réalité qui leur parait (à tort ou à raison) plus solide, plus immuable, plus certaine, et qui est souvent celle de l’utopie, religieuse ou profane.
Quand un matérialiste fait son testament
1 On pourrait objecter : « Il y a cependant des matérialistes, qui ne se laissent pas fanatiser par des pseudo religions profanes, genre le ‘Communisme du Grand Soir’, et qui sont réellement persuadés que la mort les plongera dans le néant. Pour eux, le monde matériel, qu’ils conçoivent généralement sans début et sans fin, est la seule réalité.» Eh bien, même cela est une illusion. Le matérialiste en question rédigera un testament pour transmettre ses biens à ses enfants. N’est-il pas absurde qu’il se soucie de ceux qui vivront après sa mort, alors qu’il est persuadé que lui-même ne sera que néant à ce moment-là ? Comment le monde serait-il, alors que celui, qui agit ainsi, ne serait plus ? Comment peut-il croire à la réalité des autres, sans croire à la sienne ? Si lui est aujourd’hui, et ne sera plus demain, qu’est-ce qui lui prouve que les autres seront ?
N’être plus, c’est n’être pas
1 On dira : « Il a vu mourir bien des hommes dont les enfants ont continué de vivre ensuite pendant qu’il vivait encore lui-même ! » Mais ce raisonnement ne tient pas plus que le précédent. Lorsqu’un homme, matérialiste, se suicide pour échapper aux misères de la vie ; il fait cela parce qu’il est persuadé qu’après ‘il n’y a rien’ et que, par conséquent, il n’y a plus de souffrance. Mais il écrit à ses proches en disant : « Pardonnez-moi, je n’en peux plus ! » Ce faisant, il ne mesure pas l’absurdité de ses propos. Les autres lisent son message une fois qu’il est mort, alors comment pourraient-ils pardonner à un être qui n’est pas ? Car n’être plus, c’est n’être pas. En fait, les proches du suicidé ne peuvent lui pardonner que s’ils croient qu’il est toujours, sous quelque forme mystérieuse, autrement. Et, si le suicidé a le souci, en ses derniers instants, que les autres lui pardonnent quand il ne sera pas, c’est que lui-même ne croit pas véritablement qu’il ne sera plus. On ne demande pas à quelqu’un de pardonner à une personne qui n’existe pas. Donc, croire que ses enfants vivront après lui et s’en soucier, c’est aussi croire que lui-même vivra après. Ces exemples, pour qui les comprend, établissent que personne ne croit véritablement à la seule réalité du monde physique. Beaucoup affirment « Après, il n’y a que néant », par incapacité intellectuelle, ou paresse mentale, mais leur comportement prouve qu’ils ne croient pas véritablement à ce qu’ils affirment. Le matérialisme qu’on dit être une croyance, n’est qu’un auto-mensonge.
La chandelle se reflétant dans cent miroirs
1 Les grands spirituels, que l’on appelle les ‘réalisés métaphysiques’, sont censés avoir expérimenté que les êtres multiples ne sont que les reflets illusoires de l’Unique. Quand l’intelligent arrive à comprendre que la foule des existences particulières trouve sa source en un être unique, il devient Brahman (BG 13/30). De même un homme ordinaire peut voir une bougie unique se refléter dans cent miroirs, offrant l’illusion qu’il y a cent bougies. Par conséquent, les réalisé-métaphysiques s’identifient à l’Unique, comme Jésus disant : En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham existât, Je Suis (Jn 08/58 = P 147). Les chrétiens s’imaginent que Jésus seul a eu cette conscience, et pouvait légitimement l’avoir, mais les réalisés, de l’Inde ou d’ailleurs (et il en est encore aujourd’hui) ont aussi cette conscience. Or, tous ces grands spirituels affirment que le monde perçu par l’état de veille est illusoire, non moins que le rêve, et c’est pourquoi on nomme ‘éveil’ (dans le grec évangélique egeirein et en sanskrit bouddhi) le fait de sortir de cette illusion de cet autre rêve qu’est aussi la veille (ce rêve-solide). Pour un spirituel, un matérialiste n’est qu’un homme qui rêve et croit encore à son rêve : Ce qui est ténèbres pour les êtres est, pour le sage maître de ses sens, le temps de l’éveil. Ce à quoi tous les êtres sont éveillés n’est que ténèbres pour l’être illuminé (BG 02/69).
2 Mais, si les grands spirituels établissent le caractère illusoire du monde physique, ils le font par comparaison avec le monde spirituel dans lequel ils entrent ‘de plein pied’, si l’on peut dire. Si on leur dit : « Vos affirmations sont séduisantes, mais ne nous prouvent rien. » Ils répondent généralement : « Pratiquez la méditation dans les règles et vous aurez la preuve expérimentale. » Ce que les objecteurs ne font généralement pas, car il faut y consacrer sa vie, et leur soif de vérité n’est pas assez forte pour cela.
Un poisson dans l’eau et un papillon qui rêve
1 Cependant, même sans pratiquer la méditation, l’homme profane peut se faire une forte idée de la chose, s’il raisonne un tant soit peu. Un proverbe dit : ‘Le poisson ne sait pas qu’il est dans l’eau’ ; en effet, ne connaissant qu’un milieu ambiant, il n’a pas de point de comparaison. Et encore, cela ne vaut que pour les poissons de grande profondeur, qui ne voient jamais la surface. Mais un autre proverbe précise : ‘Le poisson volant sait qu’il est dans l’eau’, car il expérimente aussi un autre milieu, l’atmosphère. Or l’homme profane, comme nous l’avons dit, affirme que le monde matériel perçu dans la veille est ‘la’ réalité, alors qu’il expérimente régulièrement le monde du rêve, et que chaque nuit il rentre dans l’illusion de la réalité du rêve, pour en sortir chaque matin. À moins d’être complètement irréfléchi, cela devrait lui mettre ‘la puce à l’oreille’ et l’inviter à se poser la question : « Ce monde matériel, auquel je crois chaque jour, et que je perds de vue chaque nuit, est-il vraiment plus réel que le monde du rêve, auquel je crois chaque nuit et que je perds de vue chaque jour ? » C’est cela qu’exprime poétiquement l’histoire chinoise de Tchouang-Tseu : « Tchouang-Tseu a rêvé qu’il était un papillon. Est-il Tchouang-Tseu qui rêve qu’il est papillon ou est-il un papillon qui rêve qu’il est Tchouang-Tseu ? »
Les ‘expériences’ de mort imminente
1 Pour peu que l’homme moderne, comme il le prétend souvent, ait ‘l’esprit scientifique’, c’est-à-dire qu’il connaisse un peu la méthode expérimentale et le raisonnement de la science matérialiste, il devra se poser certaines questions dérangeantes qui conduisent à prendre au sérieux les affirmations des grands spirituels.
2 Un scientifique expérimente un mirage dans le désert. Il réalise son illusion au bout d’un certain temps. Il doit logiquement ensuite se demander si les autres perceptions qu’il a à longueur de temps pendant la veille ne sont pas aussi des mirages… des mirages que, peut-être, il mettra plus longtemps à découvrir comme tels.
3 Il est parfaitement rationnel pour lui de se demander : « Est-ce qu’à la mort, avant que les yeux se ferment définitivement sur le monde de veille, on ne réalise pas que tout cela était un mirage ? » Or cette expérience, par définition, personne n’en revient. Certes, il y a de gens qui ont vécu des ‘expériences de mort imminente’, et même parfois qui ont été déclarés médicalement morts, et qui sont ‘revenus à la vie’, comme on dit. Mais tout cela c’est du langage de journaliste à sensation. S’ils étaient vraiment morts, ils ne seraient pas revenus ; c’est précisément cela la définition de la mort. Et donc, dire qu’ils sont ‘revenus à la vie’ est un pur abus de langage. Ils ne l’ont pas quittée, même s’ils sont restés, parfois longtemps, à ses frontières.
4 Donc, l’expérience de la conscience du mourant pose question, et personne n’est revenu pour la raconter dans sa totalité. Pour le moins, cela doit susciter un doute quant à la réalité du monde matériel, chez le ‘scientifique honnête’. Mais, ce qu’on oublie souvent, c’est qu’aucun homme n’est à cent pour cent un scientifique. Tout homme a des croyances, conscientes ou subconscientes. Et c’est d’ailleurs pourquoi les découvertes vraiment scientifiques mettent si longtemps pour être admises, même des autres scientifiques. Il y a des milliers d’exemples de cela, dans toutes les sciences connues.
On ne peut plus être scientifiquement matérialiste aujourd’hui
1 Mais il y a encore mieux que ce doute, quant à l’irréalité du monde physique perçu dans la veille. Depuis les découvertes d’Albert Einstein sur la conversion possible de la matière en énergie, et donc, en quelque sorte, sur la dématérialisation possible du monde matériel, aucun philosophe ne peut raisonnablement se dire matérialiste.
2 On observe d’ailleurs un curieux phénomène. Tous les philosophes qui se disent matérialistes (et il y en a beaucoup aujourd’hui ; c’est même presque la règle) ont un point en commun. Ils se désintéressent complètement des sciences de la nature et en particulier de la physique. Car aucun physicien aujourd’hui n’est matérialiste : ‘le monde physique est énergie’ ; c’est une chose établie, et même largement expérimentée avec l’énergie atomique que presque tout le monde utilise. On pourrait même considérer que les funestes découvertes d’Einstein, qui ont permis à ses successeurs (Oppenheimer etc) de fabriquer la bombe atomique, sont en réalité, malgré les dégâts qu’elles ont suscités, un effet de la providence divine. En effet, à moins de se mentir à soi-même, et de rester volontairement ignorant des sciences, il n’est plus possible, aujourd’hui, de croire à la matérialité de la matière.
3 On voit donc que l’exploration des états de conscience (veille, rêve, sommeil) à laquelle la Bhagavad Gita fait référence en évoquant Krishna comme maître du sommeil, cette exploration se double aujourd’hui de l’approche de la science physique, qui vient comme une ‘confirmation’, si tant est qu’il en était besoin. En fait il s’agit d’une confirmation un peu comme celle que Jésus a donné à Thomas : une confirmation pour les disciples les plus grossiers (Jn 20/24-29 = P 316).
Turya, le quatrième état de conscience
1 Alors que le profane oppose ‘l’illusion du rêve’ à ‘la réalité du monde de veille’, le spirituel considère les trois états (veille, rêve, sommeil) comme étant illusoires tous les trois. Comme nous le disions : cela ne signifie pas que le monde perçu dans ces trois états de conscience n’existe pas, mais que son existence est relative à un tel état de conscience limité, que son existence n’est pas fondamentale. Le védantin (celui qui suit la voie du yoga-Védanta, métaphysique) recherche donc la Réalité, avec un grand R, celle qui ne passe pas, et qui nécessite l’accès à un état de conscience autre que les trois précédents, cet autre état on le nomme Turya, ce qui signifie simplement ‘le quatrième’ ; et la méditation permet seule de l’explorer.
2 Donc, le maître du sommeil, est aussi le maître des trois états alternatifs de conscience : veille, rêve, sommeil. Et cela signifie qu’il accède au ‘quatrième état’, turya. Cet état de conscience, turya, qui est continu, permet d’accéder à l’aspect grossier de l’individualité, c’est-à-dire à la veille et au monde matériel, et aussi bien à l’aspect subtil de l’individualité humaine, c’est-à-dire au monde de l’âme, des pensées et des rêves, et aussi bien à l’aspect supra-individuel de l’humain, celui qui ne laisse aucune trace dans la mémoire, parce que la mémoire n’est qu’individuelle, et cet état correspond au sommeil profond. Mais, alors que, dans le sommeil profond, l’homme profane est inconscient (en tant qu’individu), le spirituel, qui accède à l’état turya, demeure parfaitement conscient de la dimension supra-individuelle et donc immortelle de son être.
3 Autrement dit, Krishna, en tant que maître du sommeil, se révèle, dans ce sutra, être un ‘réalisé’ (au sens métaphysique du terme). Mais, à qui se révèle-t-il ainsi ? À Arjuna ? Non pas, car c’est Samjaya, le ministre voyant et clairvoyant, autant qu’entendant et clair-entendant, qui raconte l’histoire de la bataille mythique à son roi, qui donne cette précision. On peut douter que le roi aveugle, accroché à ses prérogatives royales illégitimes, au point de risquer envoyer ses fils à la mort, ait compris cette petite remarque du conteur-prophète : Krishna, le maître du sommeil. En réalité, à travers son roi, et l’écrit sacré qui en résultera (la BG), c’est à vous, cher lecteur, qu’il donne cette précision, et indique cette voie.
Le sommeil profond, méditation des imbéciles
1 Quelques conseils pratiques, élémentaires, ne seront peut-être pas inutiles, après les précédentes considérations métaphysiques sur le sommeil. Un homme adulte en bonne santé peut théoriquement rester quarante jours sans manger, sept jours sans boire, et après seulement soixante-douze heures sans sommeil profond il est sujet aux pires hallucinations et présente des comportements de folie. Cette constatation clinique montre l’extrême influence du sommeil sur les états de conscience, et donc l’importance du sommeil dans la vie spirituelle. Le yoga, l’union divine, est inaccessible à celui qui mange trop, ou qui jeûne trop, à celui qui dort trop, ou qui veille trop (BG 06/16).
2 Une formule spirituelle affirme que ‘le sommeil (profond) est la méditation des imbéciles’. Il n’y a pas lieu de s’offusquer du terme, puisque nul homme ne saurait se passer de sommeil. Cette formule fait ressortir le fait que le sommeil (profond), comme la méditation (quand elle réussit) fait sortir la conscience du niveau corporel et mental de l’être, pour la ressourcer dans son principe. Et cela est rigoureusement indispensable, sinon le corps-mental mourrait. Les ‘imbéciles’ sont tels, car ils ne vivent que de l’Esprit, alors même qu’ils le nient ou l’ignorent et, s’il n’était le sommeil profond, ils ne pourraient pas vivre ainsi, apparemment en purs profanes.
Le sommeil, fractionné ou pas
1 Dormir est un art de première importance parmi les arts de vivre. Tous les humains étant différents, et donc inégaux, il n’y a pas de règle valable pour tous. À chacun de trouver son rythme idéal de sommeil. Autant que possible, c’est la profession, la famille, le milieu ambiant qui doivent s’adapter au sommeil d’un individu, et non l’inverse. À chacun de savoir courtoisement faire respecter son droit de bien vivre. Il y a des années, dans un ashram en Inde, pendant les exposés du maître, et aussi bien dans un temple, au milieu des rituels divers, j’ai vu des gens s’allonger dans un coin et faire une sieste sans choquer personne, pour revenir ensuite participer avec les autres. Certains auront intérêt à dormir une fois par jour, sans siestes. D’autres à faire une sieste après le déjeuner de midi. D’autres à se coucher tard, se lever tôt, et faire deux siestes, une en fin de matinée et une en fin d’après-midi. Pour la sieste, il importe (autant que possible) d’être dans le noir, en silence, et de ne pas avoir froid. Comment savoir à quel type de sommeil on appartient ? En essayant. Les vacances se prêtent bien à ce genre d’essai. Un yogi ne reste pas au lit à rêvasser ou flemmarder. S’il est éveillé, il se lève. Mais il ne lutte pas contre le sommeil : s’il sent, comme on dit vulgairement, mais à bon escient, qu’il n’a plus ‘les yeux en face des trous’, il se couche. Avec l’habitude, un rythme régulier s’installe, et il n’a plus à se poser la question de savoir s’il doit se coucher ou se lever.
2 Le genre intervient dans l’affaire, comme d’ailleurs en tout ce qui concerne l’humain (corps et âme) ; l’esprit-pneuma seul étant supra-sexuel. En général les femmes ont tendance à s’endormir lentement et à se réveiller progressivement ; les hommes à tomber dans le sommeil et à jaillir dans la veille. Selon que les uns et les autres sont plus ou moins typés, cela se nuance. La courbe sommeil-veille d’une femme ressemble donc à des vagues. La courbe d’un homme ressemble à des créneaux de château-fort. Il en résulte que les femmes se trouvent plus souvent que les hommes entre veille et sommeil. C’est l’une des raisons pour lesquelles elles se souviennent plus souvent de leurs rêves que les hommes. Certains hommes prétendent ne pas rêver, ou rarement ; cela est dû au fait que les états de conscience rêve et veille ne se côtoient que très peu chez eux ; ils rêvent, mais n’en ont pas souvenir.
3 Ce qui précède implique que les femmes ont plus tendance au mélange rêve-veille que les hommes. C’est l’une des raisons qui fait que le travail sur soi, nécessaire dans la quête spirituelle, rencontre plus d’obstacles chez une femme que chez un homme. Ce mélange rêve-veille est poussé à l’extrême chez les enfants, et c’est l’un des buts de l’éducation de leur apprendre à distinguer le rêve, et l’imagination consciente et volontaire dont on joue, la veille en claire conscience et pensée rationnelle. Dans certaines maladies mentales toutes les frontières sont abolies, et l’individu passe d’un état à l’autre, souvent très rapidement, sans s’en rendre compte lui-même, et sans qu’il soit toujours facile d’en juger de l’extérieur.
4 Il ne serait même pas exagéré de dire que, dans l’état actuel de l’humanité, tous les humains, quel que soit leur sexe, leur âge et la santé mentale qu’ils estiment avoir, sont en fait plus ou moins malades mentaux, tant il est difficile de maintenir une conscience parfaite des frontières entre le rêve, l’imagination, et la claire conscience rationnelle. La très forte suggestibilité des masses actuelles le montre clairement.
5 L’entraînement pratique sur la question des états de conscience portera donc sur la prise de conscience que l’on vient d’évoquer. Et aussi sur certaines habitudes qui prédisposent à cela. Par exemple, ne jamais s’endormir sur un livre, pendant un film, à table, ou en ‘faisant l’amour’… mais toujours choisir de plonger dans le sommeil quand on en ressent le besoin. Et donc faire toute chose en pleine conscience, ou ne la point faire du tout. Quand on s’endort, on rejoint cet état de conscience supra-individuel, où seul subsiste la conscience d’être, c’est-à-dire la conscience de l’atman. Quand quelqu’un dit ‘J’ai bien dormi’ c’est l’atman qui parle. Par conséquent, la façon spirituelle de s’endormir consiste à quitter toutes les pensées égocentrées, les pensées relatives à l’individu, ou à l’intérêt de l’individu pour telle ou telle chose, exactement comme un acteur normalement sain d’esprit (ce qui est loin d’être toujours le cas dans ce métier) quitte le costume de Cyrano de Bergerac pour devenir le mari de sa femme et le père de ses enfants. Il y a donc dans l’acte de s’endormir une dimension sacrificielle. Certains parmi les yogins… offrent le soi-ego comme un sacrifice, par le Soi-Atman, dans le feu du Brahman Suprême (BG 04/25). En mode religieux, il est recommandé d’avoir pour dernière pensée une prière ; c’est là quelque chose d’approchant… en mode duel du moins.
De la beauté et de la vérité
1 Revenant au côté ‘film d’action’ du récit, nous apprenons donc que Interpellé de la sorte (par Arjuna) … Krishna…, arrêta le char magnifique entre les deux armées. D’un point de vue microcosmique, le char, pris globalement, est un symbole de l’humain. Le char proprement dit, l’objet roulant, est le corps en tant que matière, les chevaux représentent la force vitale, qui fait se mouvoir le corps, les rênes sont les organes des sens, qui commandent à la force vitale, Arjuna représente le mental (l’âme) et Krishna symbolise l’esprit, le cœur divin de l’être se manifestant comme humain. Le char est magnifique dans la mesure où il est complet et où chaque élément rempli sa fonction.
2 Ce passage est le premier où l’aspect esthétique de l’être intervient. Il y avait eu les fleurs et les pierreries des conques (BG 01/16), mais cela ne décrivait pas l’être en son entier. Ainsi, la Gita invite à comprendre la fonction de la beauté. En plus de l’intelligence, la puissance, la justice etc, la beauté est une qualité divine. Il n’est point d’humain qui n’apprécie la beauté, que ce soit celle des hommes, des femmes, des paysages, des arbres, des fleurs, des pierres précieuses, des musiques et autres arts humains mais, la plupart du temps, l’homme goûte la beauté comme étant la seule cause du plaisir qu’il en éprouve. L’homme moderne, coupé du ciel, goute la beauté sans rendre grâce à son auteur. La Gita dit : Celui qui… goûte les plaisirs des sens dans la faute, c’est-à-dire sans accomplir le sacrifice prescrit par les Védas, celui-là,…vaine est sa vie (BG 03/16). Le sacrifice en question, quelle que soit la forme qu’il prend selon les temps, les lieux et les cultures, c’est la gratitude, ascendante envers le divin, qui répond normalement, à la grâce, descendante du divin vers l’humain, grâce qui se concrétise dans la beauté des choses terrestres. La source divine de la beauté est infinie, et se reflète transitoirement dans les êtres mortels. Le spirituel perçoit la beauté terrestre comme on surprendrait, dans le reflet d’une fenêtre, la beauté d’une femme qui passe. Et, aussi facilement qu’un homme pense à la femme et lui sourit, avant même de se retourner pour la voir directement, le spirituel se trouve en présence intérieure du divin. Ou qu’elle soit, la beauté est une trace du divin sur le monde, un rappel de sa présence.
3 On dira : « Et qu’en est-il de la beauté d’une garce ? de la prestance d’un malfaisant ? des ‘fleurs du mal’ comme dirait Baudelaire ?» Cela prouve que rien n’apparait dans le monde qui ne soit un reflet du divin. Et que, même si le mauvais ignore, ou feint d’ignorer, ce qu’il doit au divin, cela n’autorise pas le spirituel à renier de même, bien au contraire, il doit, autant que possible, relier la beauté à sa source divine ; déjà dans la perception qu’il en a personnellement, et ensuite dans la perception qu’a la beauté elle-même de son propre don, si c’est une beauté humaine.
4 Cette question de la beauté, que nous envisageons à propos du char magnifique, offre une connexion avec la théorie des cycles cosmiques, que nous avons envisagée précédemment (BG 01/21//04 etc). Cela paraît une évidence, pour toute âme intuitive, autant que pour toute conscience métaphysique, que ce qui est vrai, doit aussi être beau, bon et efficace. Or, ce n’est, de fait, qu’occasionnellement le cas à l’époque actuelle. Nombreux sont les beaux malfaisants, d’autant plus efficaces dans le mal que la beauté séduit toujours ; nombreux sont les humains bienfaisants ou intelligents que la nature n’a pas gâté sur le plan esthétique. Eh bien cela aussi est un trait typique du kali-yuga, l’âge de l’obscuration spirituelle : la règle, en cet âge, n’est pas que le beau accompagne le vrai et le bon, mais, à rebours, que le beau se prostitue avec la laideur morale et que la beauté intérieure ne transparaisse pas nécessairement dans l’apparence extérieure. C’est le temps du désordre universel. D’où la grande difficulté, en ces temps obscurs, pour qui n’a pas un sens spirituel aiguisé. En des époques moins dégénérées, les gens de modestes capacités intérieures pouvaient toujours s’aider de l’allure extérieure pour juger des choses et des êtres, mais maintenant l’allure extérieure d’un être fonctionne souvent comme l’appât d’un piège.
5 Sans nous étendre sur la question, nous pourrions illustrer ce propos de mille exemples dans tous les domaines de ‘l’art contemporain’. Et, s’il y a tant d’hommes, de nations et même d’institutions internationales, qui luttent aujourd’hui pour la préservation des chefs d’œuvres du passé, c’est bien parce que le présent est assez avare pour nous en dispenser de nouveaux. Il est frappant, sans même parler d’art ‘artistique’, de voir comme sont beaux un campement de Touareg, un ensemble d’igloos, un village d’Indiens d’Amazonie, une yourte mongole, ou un camp Apache. Dans les mondes anciens (et pas si anciens que cela) l’utile n’avait point divorcé du beau, ni l’artisanat de l’art, pour la raison que la terre n’avait point divorcé du ciel. L’univers de béton, de bitume, de bruit mécanique, d’air pollué, d’agitation des masses, de publicités vulgaires et agressives est un signe des temps que seuls les quasi-aveugles spirituels ne perçoivent pas douloureusement.
De l’utilité des adversaires
1 Un dernier point nous retiendra dans ce sutra riche d’enseignement. Quelle idée a donc Arjuna d’aller engager son char entre les deux armées, au risque de paraître déserteur à ceux de son propre camp et suicidaire à ses adversaires, qui pourront ainsi le cibler facilement ? Nous avons vu le sens microcosmique que l’on peut tirer de ce passage : Arjuna pratique l’introspection méditative, l’identification des obstacles qui s’opposent à la quête spirituelle (BG 01/22-23). Mais cela cache un autre sens possible. Les deux armées pensent être dans leur bon droit. Celle des adversaires, les Kuru, parce que leur chef est l’aîné ; et celle d’Arjuna, parce leur chef est voyant et donc mieux qualifié pour la royauté. Dans tous conflits, il y a de bonnes raisons d’un côté et de l’autre. Seuls les esprits partisans ont la naïveté de penser que leur cause est totalement bonne et celle de l’adversaire diabolique. Et, dans un camp comme dans l’autre, la propagande (qu’elle soit politique, militaire, culturelle, philosophique ou religieuse) ne vise qu’à développer un manichéisme brutal dans l’esprit des hommes. Aussi est-ce une méthode d’honnêteté et de courage intellectuels (et aussi souvent de courage religieux et politique, voire physique) de toujours commencer par examiner la cause adverse et, en quelque sorte, de se regarder soi-même avec les yeux de l’adversaire. Jésus se moque à ce propos : Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ! (Mt 07/03 = P 070). Physiquement, si quelqu’un a une tache sur le visage, il ne la voit pas, contrairement à son vis-à-vis ; spirituellement il en va presque toujours de même. C’est pourquoi il est judicieux d’utiliser le vis-à-vis comme miroir. Le plus méchant homme saura toujours faire preuve d’une certaine véracité pour décrire les défauts de celui d’en face. C’est aussi pourquoi Jésus dit : Malheur, lorsque tous les hommes diront du bien de vous ! (Lc 06/26 = P 057) ; celui qui n’a plus d’adversaires utiles pour lui servir de miroir risque fort de s’enlaidir très vite.
Les quatre âges de l’humanité / Les trois grands yogas / La hiérarchisation des yogas / Les trois états de conscience et le quatrième.
Les quatre âges de l’humanité / Les trois grands yogas / La hiérarchisation des yogas / Les trois états de conscience et le quatrième.
Les quatre âges de l’humanité
À cause du kali-yuga, la hiérarchie est inversée entre Krishna et Arjuna (cyclologie)
BG 01/21
Arjuna prit son arc, et dit à Krishna : « Toi, l’inébranlable, arrête mon char entre les deux armées
1 On se souvient qu’Arjuna et Krishna sont cousins et luttent ensemble dans la même armée, dans le camp de la bonne cause. Ils font même équipe sur un char de guerre, tracté par quatre chevaux blancs. Krishna est le conducteur du char et Arjuna est archer ; c’est donc Arjuna qui commande Krishna, en fonction des guerriers du camp adverse qu’il a l’intention d’attaquer. C’est pourquoi l’on voit ici Arjuna donner un ordre à Krishna. Mais l’on sait, et la Bhagavad Gita le révélera dans peu de temps, que Krishna est une ‘incarnation divine’ et Arjuna un simple mortel : la hiérarchie sociale est donc inverse de la hiérarchie spirituelle. Ce fait est un enseignement. Bien que la hiérarchie sociale, clairement assumée et justifiée par des qualifications effectives, soit de première importance sur le plan de la civilisation (et la Bhagavad Gita ne manque pas de l’enseigner : BG 04/13), ce fait n’a qu’une importance secondaire par rapport à la hiérarchie spirituelle. Certes, dans un monde parfaitement harmonieux et ordonné, le supérieur spirituel ne serait pas au service social de l’inférieur spirituel, mais nous sommes (et déjà du temps de la rédaction de la BG) dans le kali-yuga, ‘l’âge des conflits’ et précisément les choses ne sont pas en ordre, c’est d’ailleurs pourquoi il faut qu’Arjuna fasse la guerre pour rétablir un minimum d’ordre, autant que faire se peut en cette humanité finissante.
2 La nécessité de la hiérarchie sociale n’est pas propre à la BG. L’Évangile l’enseigne on ne peut plus clairement, même si les ‘chrétiens modernes’, désormais démocrates, ont renié ce point parmi tant d’autres. Dans l’histoire du serviteur qui se ceint pour servir à manger à son maître (Lc 17/07 = P 203) et que Jésus présente comme un modèle de normalité sociale, son enseignement sur la nécessaire hiérarchie dans une civilisation ne laisse aucune place au doute.
3 Nous venons d’évoquer le kali-yuga, qui est la quatrième et dernière phase du cycle d’humanité actuel. Il fut précédemment question de la cyclologie (science des cycles cosmiques) et de la cyclologie hindoue en particulier. La cyclologie n’est pas absente de l’Évangile, bien qu’elle y soit tronquée. Cependant elle n’est pas non plus très en relief et cela pour deux raisons. La première, comme nous l’avons vu, est due au caractère surtout exotérique de l’enseignement de Jésus transmis par l’Évangile (BG 01/20//21-22), car Jésus a transmis bien d’autres choses qui ne sont pas écrites (Jn 20/30 = P 321).
4 La deuxième raison pour laquelle l’Évangile n’a pas insisté sur la cyclologie, c’est que la chose allait de soi dans l’Antiquité, du moins chez les gens instruits. Depuis Alexandre le Grand, la Palestine était sous influence culturelle grecque, puis gréco-latine après l’invasion romaine. Or Hésiode, grand penseur grec, avait déjà codifié la cyclologie occidentale huit siècles avant Jésus. Cette notion faisait donc partie de la culture de l’époque. La cyclologie grecque d’Hésiode est un parallèle de la cyclologie hindoue ; et cela illustre, une fois de plus, qu’il existe bien une culture indo-européenne. Seules diffèrent les dénominations puisque le premier yuga (premier âge d’une humanité), nommé satya yuga, soit ‘âge de vérité’, en Inde, devient ‘l’âge d’or’ chez Hésiode, le deuxième yuga devient ‘âge d’argent’, le troisième ‘âge de bronze’ et le quatrième, correspond au kali-yuga, ‘âge des conflits’ ou ‘âge de l’obscurité spirituelle’, en Inde, se nomme, chez Hésiode, ‘âge de fer’. Jésus parlait grec, puisqu’il lisait les Écritures sacrées dans les synagogues (Lc 04/16 = P 039). En effet, à l’époque, la forme utilisée était celle qu’on nomme ‘la Septante’, c’est-à-dire la traduction en grec des Écritures hébraïques. Cette traduction avait été réalisée à Alexandrie, trois siècles avant Jésus, par soixante-dix traducteurs d’où le nom de Septante. Cette ambiance de culture grecque, faisait que, savant comme Jésus l’était, au point d’étonner les savants de son temps dès l’âge de douze ans (Lc 02/47 = P 014) et beaucoup plus ensuite (Jn 07/15 = P 139), il ne pouvait guère ignorer l’enseignement d’Hésiode sur l’importante question de la cyclologie. Cela ‘allait donc sans dire’ dans son milieu. Mais lorsque, ensuite, les chrétiens ont commencé à enfermer leur conception de l’histoire entre les deux avènements du Christ (BG 01/03//16) la cyclologie a pour ainsi dire disparu de la culture occidentale.
Les quatre âges de l’humanité et leur symbolisme selon le grec Hésiode
1 On aura remarqué que la cyclologie d’Hésiode est basée sur le symbolisme des métaux. Les quatre âges de l’humanité se déclinent en or, argent, bronze et fer. Il est clair que la conception est dégénérative et non pas progressive. L’âge d’or d’Hésiode correspond au paradis terrestre du judéo-christianisme. L’or est un métal inaltérable, ce qui symbolise la possibilité d’un prolongement indéfini de cet état paradisiaque, pour celui qui en respecte les lois ; les humains, possèdent alors un corps d’une matière si subtile qu’elle est renouvelable, et non pas programmée pour la mort comme le corps matériel que nous connaissons présentement. L’or est aussi le métal solaire, par sa brillance et sa couleur, ce qui met en relief le caractère lumineux et spirituel des humains de cette époque. Le soleil produit lui-même la lumière, dans une certaine mesure les humains produisaient eux-mêmes la lumière de la connaissance spirituelle. La Gita enseigne : Le yogi trouve la joie et le bonheur en lui, il est illuminé intérieurement… (BG 05/24) ; voilà ce que signifie le symbolisme de l’âge d’or.
2 Selon Hésiode, l’âge d’argent vient ensuite. L’argent est un métal précieux lui aussi, mais il se ternit au bout d’un certain temps. C’est d’ailleurs pourquoi les gens riches, qui ont des couverts en argenterie, doivent les faire astiquer régulièrement. Cela signifie que l’âge d’argent a perdu la potentialité d’un prolongement indéfini ; potentialité que possédait l’âge d’or. L’argent est moins lumineux que l’or, ce qui signifie qu’une certaine occultation de la connaissance spirituelle commence à s’opérer. La dégénérescence est toujours d’abord spirituelle (connaissance), puis mentale (sagesse et savoir), puis affective (plus egocentrique), puis matérielle (les corps, y compris la nature entière, deviennent plus grossiers, plus mortels). L’argent est aussi la couleur de la lune ; d’où l’image poétique relative à ‘l’astre d’argent’. Or la lumière de la lune n’est qu’une lumière reflétée, non produite par l’astre lui-même, comme celle du soleil. Cela signifie que la spiritualité de cette époque de l’humanité ne provenait plus d’une intuition directe des humains, mais d’une révélation reçue par eux, presque de l’extérieur, pourrait-on dire. Autrement dit, on commençait à passer de la spiritualité véritable, et donc non-duelle, à la religion, toujours duelle puisqu’elle sépare plus ou moins le réel entre Dieu et la créature humaine.
3 Vient ensuite, selon Hésiode, l’âge de bronze. Le bronze est un nom générique qui était donné autrefois à tous les alliages de cuivre. Aujourd’hui il est réservé à l’alliage de cuivre et d’étain. Première remarque, donc, c’est un alliage ; la cohérence du matériau est par conséquent moins grande. La couleur ‘bronzée’ du bronze la ramène par rapport à l’argent, vers l’or, mais en beaucoup plus sombre, en plus sujet à être terni. On ‘fait’ les cuivres comme on ‘fait l’argenterie’, dans les arts ménagers. Cela signifie (plus près de l’or) que l’âge de bronze a des prétentions spirituelles. Du temps de l’âge d’or, l’humain n’avait pas à prétendre, il était spirituel. Du temps de l’âge d’argent, il était humble, religieux, se sachant dépendant de la révélation et obéissant aux prescriptions de la révélation, du moins généralement. Du temps de l’âge de bronze, l’humain a des prétentions spirituelles, mais il confond la spiritualité et la puissance titanesque ; c’est l’âge des héros d’orgueil. Et c’est donc un âge déjà conflictuel, des humains entre eux et contre la nature nécessairement.
4 Vient ensuite l’âge de fer. Ce métal rouille très facilement ; autrement dit les qualités de l’humain s’occident rapidement à cette époque. Les datations sont impossibles, comme nous l’avons expliqué précédemment (Révélation et modernité / Le Progressisme, une illusion occidentale), mais il est généralement admis, dans les milieux hindous, que l’époque de Jésus était déjà, depuis quelques siècles, dans l’âge de fer. Et nous y sommes évidemment, plus encore. Certains géophysiciens pensent que le noyau terrestre serait formé d’une énorme boule de fer en fusion. Si cela est exact, la correspondance symbolique prend une force extraordinaire. Dans les temps anciens, les maisons du peuple, et la plupart des objets utilisés par les humains étaient faits de bois. Au point que, dans la tradition chinoise, le mot désignant le bois signifie aussi matière. Aujourd’hui les gratte-ciels sont en métal, les voitures, les trains, d’innombrables objets du quotidien, il y a même des humains qui se baladent avec des objets métalliques dans le corps, résultant du ‘progrès’ de la médecine. Personne n’a, objectivement parlant, un ‘cœur de pierre’, mais un cœur de fer, ou du moins de métal ou de pétrole, cela existe. Tout cela fait de notre époque, colossalement consommatrice de fer, une époque liée au monde inférieur, voire infernal.
5 Pour qui possède l’intelligence des symboles, qui, loin d’être irrationnelle, est en fait supra-rationnelle, tout cela ne peut qu’être parlant. En terme de métaphysique hindoue, l’intelligence rationnelle relève de manas, le mental, qui s’exprime à travers le travail cérébral. L’intelligence symbolique, analogique, plus qualitative, et plus intuitive aussi, relève de l’intellect, ou intelligence du cœur, qu’on nomme vijnana en métaphysique hindoue. Cela relève d’une autre koshas, d’une autre ‘enveloppe’ de l’individualité humaine (Voir la catégorie ‘Les Koshas’).
Les quatre âges de l’humanité et leur symbolisme selon le récit biblique
1 Dans le livre biblique de Daniel (Daniel 02/01) un curieux récit utilise le même symbolisme qu’Hésiode et se trouve considéré par les ésotéristes comme un exposé crypté de cyclologie biblique. Sous le règne de Nabuchodonosor, les juifs, une fois encore, étaient asservis par un peuple dominant. Mais le récit biblique, une fois encore là aussi, se plaît à présenter le prophète juif comme supérieur au peuple qui domine les juifs. En l’occurrence, ce prophète est Daniel. Le roi de Babylone, Nabuchodonosor, fait un songe que, ni lui, ni ses sages ne peuvent interpréter, mais Daniel, grâce à son Dieu (qui est le ‘vrai’ Dieu selon le texte) interprète ce rêve. Daniel dit au roi : Il y a un Dieu dans le ciel, qui révèle les mystères et qui a fait connaître au roi Nabuchodonosor ce qui doit arriver à la fin des jours. Cela confirme qu’il s’agit d’une cyclologie, en vue de comprendre comment se déroulera la fin d’un cycle. Daniel continue : Tu as eu, ô roi, une vision : Une statue se dressait devant toi… sa tête était d’or fin, sa poitrine et ses bras étaient d’argent, son ventre et ses cuisses de bronze, ses jambes de fer… (Daniel 02/32). On retrouve le même symbolisme métallique que chez Hésiode. Ici la hiérarchie des périodes est renforcée par la hiérarchie des parties du corps et par leur superposition en symbolisme géométrique.
2 Mais Daniel continue : ses pieds sont partie fer et partie argile. Donc la fin de la période de l’âge de fer se terminera par une très grande fragilité due au mélange fer-argile. Or, dans le symbolisme biblique de la Genèse, Adam est fait de la terre (Genèse 02/07) ; d’ailleurs son nom signifie en hébreu ‘le terreux’. D’où le rappel à tout homme ‘Tu es poussière et tu retourneras en poussière’, ce qui est exact, sur le plan du corps (ana maya kosha, ‘l’enveloppe faite de nourriture’, en sanskrit). Donc, en symbolisme biblique, la terre, et l’argile en particulier, la terre qui sert au modeleur divin, c’est l’humain. Il saute alors aux yeux que la mention des pieds faits de fer et d’argile désigne la fusion du fer et de l’humain. Or n’est-ce pas un signe des temps, au sens évangélique du terme (Mt 16/03 = P 181), que le monde moderne est un monde de fer, de métal et que l’humain évolue au milieu de ce matériau de plus en plus ? Bien mieux, ‘l’idéal’ du transhumanisme, qui veut une ‘humanité augmentée’ grâce à l’intégration de la machine dans l’humain (organes interchangeables, cerveau connecté à l’ordinateur etc), n’est-ce pas, au sens le plus grossier de l’expression, un mélange fer-argile ?
3 Le prophète Daniel continue, disant au roi : Tu regardais : soudain une pierre se détacha, sans que main l’eût touchée, et vint frapper la statue, ses pieds de fer et d’argile, et les brisa. Si les notions de cyclologie, sauf rares exceptions, sont perdues aujourd’hui, il y a cependant quelques personnes assez dés-obnubilées du progressisme, pour se rendre compte que le monde moderne va vers la catastrophe. Mais ces personnes ne sont pas d’accord entre elles sur la nature du danger le plus menaçant. Pour certaines, c’est la destruction de la nature ; pour d’autres, les épidémies, que le brassage mondial accélère ; pour d’autres, l’explosion démographique génératrice de conflits ; pour d’autres l’amélioration incessante des moyens de destruction massive ; pour d’autres l’abêtissement des masses, due à leur travail insignifiant et à leurs loisirs idiots ; pour d’autres, les manipulations génétiques destructuratrices de la race ; pour d’autre, le brouillage des repères relatifs à la polarité des genres masculin et féminin, créant un humain indifférencié, sans distinction de la verticale spirituelle et de l’horizontale humaine. Assurément, tous discernent une part de vérité. Mais la prophétie de Daniel rajoute un point : une pierre se détacha, sans que main l’eût touchée, autrement dit, la cause ne sera aucune de celles prévues, mais viendra de plus haut que l’humain. Comme dit un sage : ‘Les prévisions ne se déroulent jamais comme annoncées, l’imprévu est la seule certitude.’
4 Et Daniel continue : Alors se brisèrent, tout à la fois, fer et argile, bronze, argent et or, devenus semblables à la bale sur l’aire en été ; le vent les emporta sans laisser de traces. Les cycles de manifestation, une fois achevés, se résorbent dans le Principe divin sans laisser de trace (C’est l’inspiration de Brahma, comme nous l’avons vu). L’homme moderne, malgré tous ses efforts pour ne pas y penser, n’ignore pas qu’il est mortel, mais il se figure souvent que la nature est perpétuelle ; rejoignant en cela certains philosophes de la Grèce antique. Or, non seulement toute humanité, mais le cosmos lui-même se résorbera.
5 La vision de Nabuchodonosor, interprétée par le prophète Daniel, offre aussi une autre précision importante. Daniel dit : la tête d’or, c’est toi. Et après toi se dressera un autre royaume, inférieur à toi, et un troisième royaume ensuite, de bronze, qui dominera la terre entière. Et il y aura un quatrième royaume, dur comme le fer, comme le fer qui réduit tout en poudre et écrase tout … Les pieds, partie fer et partie argile de potier : le royaume sera partie fort et partie fragile. Ici Daniel décrit les différents éléments (or, argent, bronze et fer) comme des périodes successives dont chacune détruit la précédente. Mais il y a aussi une part de simultanéité dans les quatre âges d’une humanité. Pendant l’âge d’argent subsistent quelques humains dont la qualité intérieure est d’or. Pendant l’âge de bronze, quelques-uns qui sont d’or ou d’argent, et même pendant la période de l’âge de fer, quelques-uns qui sont d’or, ou d’argent, ou de bronze. S’il n’en était ainsi, l’humanité disparaîtrait aussitôt. Et c’est d’ailleurs pourquoi la vision du roi représente un homme (en fait l’humanité) avec toutes ses parties simultanément. Dans le récit de la Bhagvad Gita, Krishna est l’homme de l’âge d’or, dans l’Évangile, Jésus se révèle aussi être ainsi (le ‘nouvel Adam’ de la théologie).
6 D’une certaine façon le chemin spirituel revient à remonter les quatre âges de l’humanité, à acquérir les qualités du bronze, de l’argent, de l’or, pour pouvoir envisager ensuite le dépassement des limites de l’état humain d’existence. La première partie (fer, bronze, argent, or) se nomme les ‘petits mystères’, et la seconde partie (dépassement des limites propres à la condition humaine, fut-elle paradisiaque) se nomme ‘les grands mystères’. Les ‘petits mystères’ conduisent au paradis terrestre : aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis, dit Jésus au ‘bon’ larron (Lc 23/43 = P 295). Les ‘grands mystères’ conduisent au royaume des cieux : lorsqu’on ressuscite d’entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans les cieux (Mc 12/25 = P 241).
Les trois grands yogas
Un chemin vers l’inébranlabilité
1 Nous nous sommes concentrés, jusqu’à maintenant, sur le fait que ce sutra révèle une hiérarchie inversée entre Krishna et Arjuna, ce dernier commandant à Krishna dont il deviendra, un peu plus loin, un humble disciple. Nous avons vu que cette inversion est due à la nature de notre époque, dans les quatre phases de l’histoire d’une humanité. Nous sommes dans le kali-yuga, l’âge des conflits et de l’obscurité spirituelle, ‘l’âge de fer’, et même maintenant du mélange ‘fer-argile’. La principale caractéristique de cet âge, socialement parlant, c’est l’inversion généralisée, la parodie de toutes les valeurs vraies. Ce qui est présenté comme exemplaire est erroné, le plus souvent, ce qui est vrai et profond est marginal, presque toujours.
2 Un autre point important de ce sutra se révèle dans la qualificatif qu’Arjuna adresse à Krishna : il le nomme l’inébranlable. Dès ce sutra Arjuna commence à pressentir la supériorité spirituelle de Krishna ; et cela ira en augmentant tout le long du récit. Mais il importe de ne pas s’arrêter à Krishna comme personnage d’un récit antique ; l’inébranlabilité doit devenir une qualité du méditant, donc votre qualité, cher lecteur. Et nous verrons que la Gita y reviendra comme sur un refrain (BG 02/57, BG 06/07 etc). Il nous faudra alors étudier cette qualité spirituelle, si étrangère à l’Occidental moderne, pour qui l’émotion est une valeur suprême, et très recherchée dans les loisirs, l’art et la politique, et même une valeur fréquente chez l’Occidental chrétien traditionnel, vu la nature dévotionnelle, affective et féminine de la religion chrétienne (nous ne disons pas de tout l’enseignement de Jésus).
Les trois grands yogas : le karma yoga
1 Un commentateur contemporain célèbre de la BG, Swami Baktivédanta, ne traduit pas le qualificatif adressé à Krishna par inébranlable, mais par infaillible. Son interprétation, et même sa traduction, comme son nom l’indique (Bakti-védanta), sont avant tout baktiques. Nous avons exposé la théorie des darshanas, les ‘ six points de vue sur le monde’ (Catégorie ‘Révélation et modernité’ / Les Darshanas). Le yoga est l’un des darshanas et nous disions à son propos : « Le Yoga, quatrième darshana, signifie ‘union’ ; il s’agit de faire passer la conscience, ordinairement identifiée au corps et au mental, de stade en stade, jusqu’à l’unir au Principe spirituel dont le corps et le mental ne sont que des manifestations transitoires. » Précisons maintenant qu’il y a trois grands yogas, nettement distingués dans la tradition spirituelle orientale : Le karma yoga, le bakti yoga, et le jnana yoga. Très schématiquement, on pourrait dire qu’ils correspondent assez bien à tripartition humaine selon le christianisme antique : corps, âme, esprit (latin : corpus, anima, spiritus ; grec : soma, psychè, pneuma).
2 Le karma yoga correspond au corps, dans la mesure où c’est le yoga de l’action (karma) et que l’action est toujours le fait du corps. Évidemment il ne s’agit pas d’agitation, comme c’est souvent le cas dans le monde contemporain, où l’action, souvent frénétique, sert essentiellement à fuir la question fondamentale de l’existence : ‘Qui suis-je ?’. Le karma yoga, dont la Gita parlera très souvent, est l’action sacrée. Cela ne signifie pas nécessairement que cette action est rituelle à la façon liturgique religieuse ; elle peut se dérouler dans un contexte extérieurement profane, mais cette action yogique est sacrée parce qu’elle n’a, dans la conscience du yogi, qu’une finalité : s’unir au Principe universel de toutes choses.
3 Donc le principe biblique et évangélique (mais pas seulement) : aime ton prochain comme toi-même (Mc 12/31 = P 157), est pris ici non pas comme une simple comparaison, mais comme une réalité fondamentale : mon prochain est moi-même, puisque moi-même je suis, dans mon fond, le Principe, et que mon prochain est aussi, sous une autre forme, le Principe. Il ne s’agit donc pas seulement d’être ‘gentil et serviable avec les autres’ ; il s’agit de ne plus considérer les autres comme autres, mais de vivre le Principe absolu en rapport avec eux aussi bien qu’avec soi-même. Il s’agit d’être celui qui perçoit le Soi en lui comme étant le Soi en tous les êtres… (BG 05/07).
4 On dit souvent que le karma yoga, c’est ‘l’action désintéressée’, au sens où l’homme n’agit pas d’abord pour l’argent, ou le plaisir, ou la reconnaissance sociale, comme c’est généralement le cas. Mais il serait plus pertinent de considérer que le karma yoga est le yoga de l’action suprêmement intéressée, puisqu’elle s’intéresse avant tout, et même au fond seulement, à l’Unique, à l’absolu. Le karma yogi est le yogi qui agit au service des autres, mais au service spirituel des autres, ce qui n’implique aucunement qu’il leur fasse nécessairement plaisir, ou les flatte, ou les conforte dans leurs habituelles superstitions. À vrai dire, la ‘charité’ d’un karma yogi est souvent dérangeante dans le contexte des contre-valeurs actuelles.
5 L’Inde a le génie de hiérarchiser, classifier, ordonner les choses, avec une extrême précision et subtilité, et une grande force de structuration mentale. De ce point de vue, la culture hindoue apparaît comme l’archétype des cultures possibles. Mais il serait erroné de croire pour autant que les données de la culture hindoue sont totalement ignorées des autres cultures. Elles se retrouvent ailleurs le plus souvent (mais pas toujours) bien qu’avec des proportions et un relief fort différents. C’est d’ailleurs une qualité essentielle, chez un spirituel véritable, que de savoir retrouver certaines données doctrinales dans des traditions variées, et cela bien que ‘l’emballage culturel’, pourrait-on dire, soit souvent très différent. De celui qui ne voit l’esprit que dans sa propre tradition, et n’en perçoit aucun signe dans les autres traditions que la sienne, de lui on peut fortement suspecter qu’il aime sa tradition parce que c’est la sienne, par atavisme en somme, et non parce qu’elle est porteuse d’Esprit. Et cette qualité, de percevoir en somme ‘l’unité transcendante des religions’ (pour emprunter à Frithjof Schuon le titre d’un de ses grands livres), est de toute nécessité aujourd’hui, car le brassage planétaire des choses et des hommes fait que les autres traditions font partie aujourd’hui de notre ‘prochain’, à moins de faire preuve d’un ‘racisme’ brutal.
6 Appliquons ce qui vient d’être dit, en répondant à la question : « Le karma yoga, qui vient d’être défini selon la doctrine orientale, existe-t-il en Christianisme ? » La réponse sera : « Oui, et Non. » Oui, parce que la charité (que les chrétiens nomment ‘charité chrétienne’ comme s’ils en avaient le monopole), n’est pas inconnue de cette religion et qu’elle est même fortement accentuée dans l’évangile (exemple, la parabole du jugement dernier : Mt 25/31-46 = P 252). Mais la réponse est également ‘Non’, si on s’en tient au seul point de vue théologique.
7 En effet, la théologie chrétienne est créationniste ; elle installe donc une différence de nature fondamentale entre le créateur (Dieu) et la créature (les humains). Les humains ne sont pas issus de Dieu (creatio ex deo en latin) mais ‘tirés du néant’ par Dieu (creatio ex nihilo en latin). Cette conception est fondamentalement judéo-chrétienne, comme le montre ce passage biblique : Regarde le ciel et la terre, vois tout ce qui est en eux, et sache que Dieu les a fait de rien, et que la race des hommes est faite de la même manière (Deuxième livre des Maccabées 07/28). Il résulte de cette conception créationniste, qu’aimer un homme, ce n’est pas purement et simplement, aimer Dieu. Le bien fait à un homme est assurément un bien, du point de vue théologique, mais ce n’est pas pour autant le bien fait à Dieu. Cependant, et c’est pourquoi nous différencions souvent (parfois jusqu’à l’opposition) la théologie et l’Évangile, l’enseignement évangélique est parfaitement de même nature que celui du karma yoga qui le précédait dans l’Inde. En effet Jésus dit, dans la parabole citée : dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait (Mt 25/40 = P 252) ; donc le plus modeste des hommes est envisagé comme porteur du divin, représentant du divin, et non comme une simple ‘créature tirée du néant’.
8 Le chrétien qui s’intéresse à la spiritualité orientale vivra dans la joie d’une Parole divine fondamentalement identique, s’il se nourrit de l’Évangile et de la Bhagavad Gita ; mais il sera toujours déchiré, si son christianisme est essentiellement liturgique et donc théologique. C’est cela qui explique la spectaculaire divergence des opinions des chrétiens vis-à-vis des spiritualités orientales.
9 Quelques figures évangéliques incarnent particulièrement le karma yoga. D’abord Jésus, et on n’en finirait pas de donner des exemples textuels, en particulier dans les guérisons. Et aussi le ‘bon Samaritain’ (Lc 10/30-37 = P 158) et le personnage de Marthe (Lc 10/34-42 = P 159), parmi d’autres.
Les trois grands yogas : le bakti yoga
1 Le bakti yoga correspond à l’âme, non pas tellement dans sa dimension rationnelle, logicienne, mais surtout dans sa dimension sentimentale, émotionnelle, affective. C’est pourquoi il est juste de le nommer le ‘yoga de l’amour’. Par ce trait, le bakti yoga est ce qui ressemble le plus au christianisme, tel qu’on l’entend d’ordinaire. Le précepte juif et évangélique vaut ici pleinement : Premier commandement : tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Et voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Mc 12/30-31 = P 157). Au titre du premier commandement chrétien, le bakti yoga est donc constitué des rites religieux. Les chrétiens, Catholiques et Orthodoxes, sont très centrés sur le rite eucharistique, qui représente, à lui seul, ‘la’ religion de beaucoup d’entre eux. C’est un rite collectif. L’Inde en connaît d’innombrables aussi, et c’est en particulier le pays des plus grands et nombreux pèlerinages du monde.
2 Mais le fondement du bakti yoga est constitué par le mantra, c’est-à-dire l’invocation du nom divin, assurant la réalisation du divin lui-même chez celui qui invoque. Nous en avons parlé. C’est pourquoi la comparaison de la dévotion chrétienne avec le bakti yoga implique des distinguos qui sont plus que des nuances. Si un Catholique dit à son confesseur « J’invoque le nom divin pour réaliser Dieu », il aura droit à un prêche sur le péché d’orgueil et la nécessité de l’humilité pour la créature qu’il est. On ne peut donc pas dire que le bakti yoga correspondef en Occident à la dévotion chrétienne ; ce serait plutôt une dévotion d’ésotérisme chrétien. Mais la plupart des chefs du christianisme nient la notion même d’ésotérisme (et ceci en opposition frontale avec l’Évangile : Mc 04/33 = P 092).
3 Quelques personnages évangéliques illustrent, à la façon chrétienne, le bakti yoga en particulier : Anne… ne quittait pas le Temple, servant Dieu nuit et jour dans le jeûne et la prière (Lc 02/36-37 = P 010). On remarque d’ailleurs que cet aspect dévotionnel est moins marqué dans l’Évangile que dans la religion chrétienne. L’Évangile est plus juif, par l’accent mis sur l’Écriture, sa manducation, sa compréhension, sa méditation (ce qui correspond à la sensibilité Protestante dans le christianisme). L’Évangile met plus l’accent sur l’enseignement que sur les rituel dévotionnels qui sont plutôt l’affaire des prêtres, pour lesquels Jésus a souvent la dent dure (Mc 07/01 = P 114).
Les trois grands yogas : le jnana-yoga
1 Le jnana yoga, maintenant, correspond à l’Esprit, car c’est le yoga de la connaissance spirituelle. Il faut alors entendre le mot ‘con-naissance’ au sens étymologique ‘avec-naissance’. C’est-à-dire, selon l’adage métaphysique, que ‘l’être devient ce qu’il connaît’. Le programme, là aussi, est l’identification avec le divin, la réalisation du divin, sinon ce ne serait pas un yoga. Mais le moyen diffère du karma et du bakti yoga. Il ne s’agit plus d’action, comme dans le karma yoga, ni de dévotion affective, comme dans le bakti yoga, il s’agit de réalisation par l’intellect, par la connaissance spirituelle. Il s’agit de méditation, solitaire, immobile, intérieure, en vue de chasser toute pensée qui relève de l’identification de l’être que nous sommes avec le corps, la force vitale ou le mental et ses innombrables pensées, pour ne plus garder que la conscience d’être l’Absolu lui-même, bien que transitoirement enfermé dans une forme.
2 La même remarque que précédemment s’impose quant à la comparaison avec le christianisme. Ce dernier, surtout dans sa forme ‘moderne’ est aussi peu jnanique que possible. Et pourtant l’Évangile, surtout celui de Jean, est parfaitement ‘oriental’, si on veut bien le lire comme il est écrit : N’est-il pas écrit dans votre Loi : J’ai dit : vous êtes des dieux ? (Jn 10/34 = P 185) et surtout : afin que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous (Jn 17/21 = P 267) et pour finir le père et moi nous sommes un (Jn 10/30).
3 On peut donc dire, pour résumer, que les trois grands yogas ont des correspondances en christianisme, mais surtout en ésotérisme chrétien ; ce qui, évidemment, implique de ne pas nier que ce dernier existe : Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? (Jn 21/22 = P 317).
La HIÉRARCHISATION DES YOGAS
Le Christianisme n’est qu’apparemment un bakti-yoga
1 Ces trois grands yogas sont présents dans la Bhagavad Gita, mais leur présentation est assez curieuse et leur hiérarchisation discrètement problématique. Commençons par ce dernier point. La mise en relation que nous avons faite entre, d’une part, le karma-action, bakti-dévotion, et jnana-connaissance-yoga et, d’autre part, le corps, l’âme et l’esprit, cette relation implique une hiérarchie. Il ne viendrait à l’idée de personne de prétendre que le corps est plus fondamental que l’esprit dont il n’est qu’une précipitation transitoire. Par sa nature même, le karma yogi aura tendance à survaloriser l’aspect corporel de l’humain, puisqu’il appréhende l’humain par le biais de l’action, donc du corps.
2 Semblablement le bakti yogi aura tendance à survaloriser la dimension affective. C’est pourquoi c’est un yoga notoirement féminin (ou yin pour parler chinois), comme la religion est féminine (par rapport à la spiritualité, qui est yang et non-duelle). C’est un trait de la psychologie féminine de chercher prioritairement à ce que les gens s’aiment… quitte, éventuellement à mettre un bémol sur la recherche de la vérité (qui fâche souvent, comme chacun sait) et même à entrer dans des compromis qui deviennent rapidement des compromissions. ‘Du moment que les gens s’aiment, on ferme les yeux sur tout le reste’ telle pourrait être, bien souvent, la devise de nombreuses femmes, on ne peut mieux intentionnées sur le plan sentimental, mais quelque peu indigentes sur le plan intellectuel.
3 Dans une situation normale, c’est-à-dire lorsqu’une femme vit avec un homme (père, mari, enfant), et à supposer que ce dernier soit spirituellement un homme véritable (chose assez rare en contexte moderne), la qualité féminine joue comme qualité, et ses dérives possibles se trouvent endiguées. Ce n’est pas pour rien, sans doute, que Jésus a confié sa mère à son plus proche disciple, Jean (Jésus donc voyant sa mère et, se tenant près d’elle, le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : »Femme, voici ton fils : Jn 19-26 = P 293). On remarque qu’il la nomme ‘femme’ à ce propos, car il ne lui parle pas comme fils, mais comme homme par rapport à une femme (les féministes ne manqueront pas de s’offusquer, mais il leur reste encore beaucoup de choses à comprendre).
4 Le bakti yoga est le yoga de l’amour. Et l’amour est la meilleure relation duelle entre deux êtres ; mais c’est encore une relation duelle. L’idéal de l’amour, tant biblique qu’évangélique, c’est les deux ne feront qu’une seule chair. Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair (Mc 10/08 = P 214). Mais ici, on se trouve au point limite, où il ne s’agit plus d’amour mais de connaissance ; plus de relation mais de fusion. Et c’est d’ailleurs pourquoi on parle de ‘connaître une femme’ dans la Bible, pour désigner non seulement l’union sexuelle, mais aussi cette fusion, quasi androgynique : ‘connaitre’ et non pas seulement ‘aimer’.
5 Le bakti yoga est un amour de ce type avec le divin, un amour fusionnel ; en omettant cette distinction (d’ailleurs contradictoire dans les termes) qui plait tant aux théologiens chrétiens : ‘Fusion sans confusion’. Il convient d’insister sur ce point. Certains disent : « Le Christianisme est un bakti yoga. » Il y a du vrai, dans la mesure où l’élément émotionnel et sentimental est premier dans cette religion, comme dans le bakti-yoga. Dieu y est spécialement conçu comme Amour, et l’amour est la voie opérative de la pratique religieuse. Le ‘style’ du christianisme ressemble donc à celui du bakti yoga. Mais le bakti yoga est un yoga, et vise donc à l’union avec le divin. Le symbole du ‘mystique qui se perd en Dieu, comme le papillon se jette dans la flamme’, comme disent les textes sacrés hindous, ne lui fait pas peur. Il n’est pas question de préservation de l’individualité, ou d’un ‘corps de résurrection’ qui à jamais distinguerait le dévot de son Dieu. C’est-à-dire que, ultimement, il n’y a plus trace de dualité dans le bakti-yoga, comme d’ailleurs dans tout yoga véritable. La distinction Créateur-créature, dans le christianisme, interdit totalement une telle conception ; qui est même clairement jugée hérétique. Or la Bhagavad Gita est explicite : Le yogi trouve la joie et le bonheur en lui, il est illuminé intérieurement, et atteint la liberté absolue (moksha), l’extinction (nirvana) en Brahman (BG 05/24). L’extinction-nirvana dont il s’agit est celle de l’individualité. Le yogi n’est plus une individualité séparée du Principe. Il n’est plus identifiable en dehors du Principe. C’est pourquoi on ne peut dire : « Tel individu a réalisé le Principe » car, s’il y a réalisation, il n’y a plus d’individu. S’il y a moksha, il y a eu nirvana, extinction de l’individualité. Donc, sur le plan spirituel, métaphysique, il est inexact de dire que le christianisme est un bakti-yoga. Par contre, il est évident, à la lecture de leurs écrits, que plusieurs grands mystiques chrétiens furent des bakti-yogis véritables ; le christianisme est structuré par les théologiens ; les grands mystiques en question sont en fait des ésotéristes chrétiens à l’état, pourrait-on dire, spontané.
La rivalité des confréries yogiques
1 Nous avons dit précédemment : « Ces trois grands yogas sont présents dans la Bhagavad Gita, mais leur… hiérarchisation est discrètement problématique ». Pour des raisons évidentes, les hommes de nature karmique se réunissent entre eux, les baktiques font de même et aussi les jnaniques. Les karma-yogis et les bakti yogis sont souvent vishnouistes (aspect conservateur du divin) les jnanis sont souvent Shivaïstes (aspect réintégrateur du divin en lui-même). Comme les différents ordres religieux en christianisme, et plus encore peut-être, ces différents ordres de l’hindouisme rivalisent d’importance. Les jnanis posent clairement en principe que le karma yoga et le bakti yoga sont des préparations au seul yoga véritablement capable de mener à la réalisation du divin et qui est le jnana-yoga. Les baktis prétendent évidemment que le bakti yoga est ‘le’ yoga ; et les karma-yogis ne sont pas en reste. Cela est bien humain.
2 L’Évangile aussi en montre des exemples : en chemin, ils ont discuté entre eux : (pour déterminer) qui (est) le plus grand (Mc 09/34 = P 129). On interprète généralement ce passage comme décrivant une rivalité d’ego entre les disciples de Jésus, mais il s’agit aussi, à un autre niveau de lecture, d’une rivalité entre les voies spirituelles que ces disciples symbolisent. La Bhagavad Gita est une tentative (très réussie à en juger par son succès multimillénaire) d’équilibrer, d’harmoniser, et d’unifier les différentes branches de l’hindouisme. Le texte fait donc preuve à la fois de diplomatie et de rigueur doctrinale. Parfois il est plus diplomate, et secondarise la rigueur, parfois il est plus doctrinal, quitte à froisser les particularismes. Chacun peut donc, en toute orthodoxie, valoriser tel ou tel aspect qui lui conviendra le mieux.
3 Évidemment, la véritable orthodoxie consiste à valoriser tout l’enseignement. Il est bon de se souvenir ici que le mot hérésie, étymologiquement, signifie ‘choix’ ; ce n’est pas une chose fausse, c’est une chose partielle, qui devient partiale.
4 Par exemple, la rivalité karma et jnana yoga ; Arjuna dit : « Tu loues –ô Krishna- le renoncement à l’action (Sannyasa) (il s’agit en fait de méditation pure, donc de jnana-yoga), puis le yoga de l’action (karma yoga). Dis-moi finalement laquelle des deux voies est la meilleure ? (BG 05/01). Krishna, dans sa réponse, prend le parti du karma-yoga : Le Bienheureux dit : « Le renoncement à l’action et le yoga dans l’action mènent tous deux à la félicité suprême. Mais des deux, le yoga dans l’action (karma-yoga) est meilleur que le renoncement à l’action (Samnyasa) (BG 05/02). Mais il précise plus loin : Mais le renoncement (Jnana-yoga)… est difficile à atteindre sans le Yoga (dans l’action, donc karma yoga) (BG 05/06) ; autrement dit : « Le karma yoga est une préparation au jnana yoga », ce qui est exactement la doctrine des jnana-yogis.
5 Donc, quand Krishna dit le yoga de l’action (karma-yoga) est meilleur, il n’affirme pas qu’il est spirituellement supérieur, mais que c’est un meilleur chemin pour l’humain qu’est Arjuna, et à plus forte raison pour l’homme moderne ordinaire, compte tenu de son faible sens métaphysique, et de sa faible maîtrise du mental. Il n’y a donc que dans la synthèse de tout cela qu’on trouve le véritable enseignement : L’état atteint par les adeptes spéculatifs de la Connaissance (Samkhya) (jnana-yoga) l’est aussi par les praticiens de la maîtrise de soi (karma yogis). Celui qui voit le Samkhya et le Yoga comme identiques voit juste (BG 05/05).
Une hiérarchisation pédagogique des enseignements
1 Tout le passage précédent a consisté à exposer la théorie des trois grands yogas : karma, bakti, jnana (action, dévotion, connaissance). Cela permettra d’éclairer de nombreuses nuances de la BG, et d’éviter de se heurter à ce qui pourrait sembler contradictoire, lorsque la Gita passe d’un point de vue karmique à un point de vue baktique, ou jnanique. Certains pourraient se dire : « Pourquoi toutes ces complications ! La Gita devrait dire la vérité, un point c’est tout ! » Mais ce serait oublier que la Bhagavad Gita est à la fois un exposé doctrinal théorique, et une méthode de pratique spirituelle. Or la pratique doit tenir compte de la diversité des types humains (car les humains sont immensément loin d’être égaux, comme le croient naïvement les modernes démocrates). La Gita offre donc trois cheminements valables pour les trois types humains, centrés sur l’action du corps, sur le sentiment, ou sur la connaissance métaphysique. À chacun de prendre ce qui lui convient, sans ignorer les autres voies (évitant ainsi le sectarisme).
2 On retrouve ce problème des apparentes contradictions, qui sont en fait des nuances pédagogiques, dans l’enseignement évangélique de Jésus. Par exemple, dans la parabole de ‘La veuve et du juge inique’ : Il leur disait une parabole sur ce qu’il leur fallait prier sans cesse et ne pas se décourager (Lc 18/01 = P 212). Vient ensuite l’histoire d’une veuve qui demande à Dieu de lui régler un procès. Et la conclusion est : Dieu ne ferait-il pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit… ? On pourrait donc logiquement en conclure qu’en cas de besoin, il faut crier vers Dieu, jour et nuit. Mais Jésus enseigne à ses disciples : Dans vos prières, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’en parlant beaucoup ils se feront mieux entendre. N’allez pas faire comme eux ; car votre Père sait bien ce qu’il vous faut, avant que vous le lui demandiez (Mt 06/07-08 = P 160). Il est clair que les conseils de Jésus, dans ces deux passages, sont techniquement inverses. Et aussi qu’il s’adresse, dans le premier cas, à une femme, probablement miséreuse en argent et en culture, alors que, dans le second cas, il s’adresse à ses disciples, des hommes, et qui ont une formation spirituelle.
L’enseignement est gradué, mais pas son expression dans les textes
1 Une autre objection se présente ici : « Je comprends que les humains sont différents et donc que l’enseignement doit se hiérarchiser. Mais pourquoi, tant l’Évangile que la Bhagavad Gita, ne présentent-ils pas trois niveaux d’enseignement, un peu comme les Francs-Maçons ont des grades, ou même les lycées et universités ? On y verrait plus clair ! » La réponse, c’est qu’il y a, dans les religions et spiritualités occidentales et orientales, des enseignements gradués. Mais les textes sacrés, du moins les plus fondamentaux, comme l’Évangile en christianisme et la Bhagavad Gita en hindouisme, ne sont pas gradués dans leur présentation. En réalité, ils constituent une ‘épreuve initiatique’ pour ceux qui les abordent. Et ils collent ainsi, tout simplement, à la réalité de la vie. Car, en méditant ces écrits sacrés, aussi bien qu’en vivant avec les gens, il faut sans cesse user de discernement pour repérer à quel niveau spirituel se situe tel ou tel interlocuteur. C’est ce que l’on appelle en religion ‘le discernement des esprits’. Et la chose est difficile, car un homme ou une femme qui est assez avancé sur telle question doctrinale, peut-être totalement victime du prêt-à-penser contemporain sur telle autre question. Cela rend une classification des gens assez aléatoire. Or il y a toujours la double nécessité, de transmettre l’enseignement spirituel que l’on a reçu (P 106 envoi des disciples en mission) et de ne pas donner des perles aux pourceaux (P 071), comme dit le proverbe, reprenant une parole de Jésus.
De l’infaillibilité spirituelle
1 Revenons maintenant à ce qui nous a servi d’occasion pour exposer la doctrine des trois grands yogas : ‘Swami Baktivédanta ne traduit pas le qualificatif adressé par Arjuna à Krishna par inébranlable, mais par infaillible’. Inébranlable est une qualité psychique, une qualité de caractère, que tout disciple spirituel doit s’efforcer de parfaire. Arjuna, qualifiant ainsi Krishna, montre qu’il le considère comme un disciple de haut niveau. Mais infaillible est une qualité proprement divine. Les Catholiques adhèrent (théoriquement) au dogme de ‘l’Infaillibilité pontificale’, qui affirme que le pape expose la vérité divine toute pure, dès lors qu’il engage son infaillibilité (en fait aucun des récents papes, Paul VI, Jean-Paul I°, Jean-Paul II, Benoit XVI et François I° n’a engagé son infaillibilité : on pourrait se demander s’ils y croient encore, ou quelle est la raison d’être de ce dogme récent autant qu’inutilisé).
2 Il n’y a rien de tel dans l’Orient. On y considère qu’un réalisé métaphysique est infaillible, non pas parce qu’il aurait un titre, mais parce qu’il est arrivé au bout du chemin spirituel, à la fusion avec le Principe. Et cette infaillibilité ne concerne que la doctrine spirituelle, non le savoir relatif au monde sensible, changeant et mortel, savoir qui ne saurait être total, même chez un réalisé. Donc, si Arjuna considérait vraiment que Krishna est infaillible, il le considèrerait comme spirituellement divin, accompli. Or la suite immédiate du texte, montrant Arjuna s’opposer clairement à Krishna, démontre que cette interprétation est fausse. Nous donnons cet exemple, car il est typique de la mentalité du bakti yoga ; comme dans la religion, on y adore les ‘fioretti,’ ces récits de saints personnages auréolés de toutes les qualités possibles. Il y a quelque chose d’un peu idolâtrique dans cette démarche. Tout en la considérant légitime, pour son public, nous lui préférons l’approche mesurée et non émotionnelle du jnana-yoga.
La MÉDITATION
En BG 01/21 Arjuna dit : … arrête mon char entre les deux armées
ce qui s’enchaîne avec les deux sutras suivants :
BG 01/22
Pour que je voie contre qui je dois combattre dans cette lutte meurtrière.
BG 01/23
Je veux dévisager ces combattants qui, rassemblés ici, prétendent soutenir par la force la cause du criminel fils (de Kuru) de Dhristarâshtra. »
1 Dans un combat politique ou guerrier, il importe évidemment de connaître l’identité des ennemis, leurs caractéristiques, leurs finalités et leurs méthodes, pour établir une stratégie de combat. Mais, si on interprète le récit en lecture microcosmique (tous les personnages représentant différentes tendances intérieures du méditant lui-même), cette connaissance est d’autant plus importante car l’ennemi, sauf pratique de la méditation, est retiré dans la plus efficace des cachettes, à l’intérieur de celui qui le cherche. Arjuna observant les lignes ennemies, cela correspond à l’observation du flux des pensées. Sur le plan de la description militaire du récit, on pourra objecter qu’un guerrier qui irait se placer entre son armée et celle de l’ennemi, se transformerait aussitôt en cible de l’ennemi, et que la stratégie d’Arjuna est par conséquent suicidaire. Physiquement, c’est vrai, mais, symboliquement, ces précisions ont un sens. On ne peut pas guérir d’une maladie en ignorant sa nature. Le déni de pathologie n’est pas une thérapie. De même la fusion de la conscience individuelle, atman, avec Brahman, l’absolu, nécessite de connaitre précisément toutes les forces qui s’opposeront à sa réalisation. En technique méditative, on nomme cela ‘neti, neti’, ce qui signifie ‘pas cela, pas cela…’. Le méditant s’installe en posture de méditation et se concentre sur Brahman, l’Absolu. Chez le débutant, il ne se passe pas une minute (et même souvent pas une seconde) sans qu’une pensée s’interpose, faisant écran à la conscience de Brahman. Cette pensée porte inévitablement sur l’ego : le corps, ses sensations, les émotions, les sentiments, les opinions, les curiosités culturelles, les souvenirs, les imaginations. Or tout ceci a eu un début et aura une fin, qui sera celle du corps. Ce n’est donc pas fondamentalement réel. Dès que le méditant repère la pensée, avec la précision et la vélocité d’un tireur d’élite, il doit se dire ‘neti’ : ‘L’être fondamental que je suis est Brahman et non pas cela.’ Il ne s’agit en aucun cas d’une psychanalyse, puisque la pensée qui se présente ne doit pas être analysée. En effet, si on analyse une pensée, on rajoute de la pensée à la pensée, de la distraction à la distraction, par rapport au seul objectif, Brahman. Il s’agit de repérer et de revenir à Brahman. Un point c’est tout.
Les TROIS ÉTATS DE CONSCIENCE et le QUATRIÈME
Arjuna a la tignsse épaisse
BG 01/24
Interpellé de la sorte (par Arjuna) à la tignasse épaisse, Krishna, le maître du sommeil, arrêta le char magnifique entre les deux armées.
1 La texte précise qu’Arjuna a ‘la tignasse épaisse’. Nous avons déjà vu, à propos de Krishna (BG 01/15), qui avait les cheveux dressés, que les cheveux représentent une sorte d’antenne entre le sommet de l’humain et le ciel. Ils signalent donc une qualification spirituelle. Mais la tignasse épaisse d’Arjuna implique que ses dispositions spirituelles sont présentement en friche. Il va falloir mettre de l’ordre dans tout cela. En quelque sorte, Krishna va devoir le coiffer… et cela risque d’être ‘décoiffant’, pour parler vulgairement, car la confrontation de l’idéologie d’un homme plus ou moins encore profane avec la doctrine spirituelle est presque toujours assez bouleversante.
2 On notera au passage que la coiffure, comme tout dans le monde moderne, est devenue insignifiante. Elle sert à ‘faire joli’, à ‘séduire’, à ‘être à la mode surtout’, mais n’a pas de signification, sinon que tel style de coiffure connote l’appartenance de son propriétaire à telle classe sociale essentiellement déterminée par l’argent. Dans toutes les civilisations spirituelles, la coiffure, comme n’importe quel élément de la nature humaine, était en rapport avec le sexe, la hiérarchie spirituelo-sociale des varnas-caste, la religion etc. La fantaisie individuelle pouvait broder sur le style ainsi déterminé, mais les grandes lignes de la coiffure valaient étendard, envoyaient un message, servaient de rappel à qui se regardait lui-même. Seules des bribes de ces anciennes conceptions demeurent aujourd’hui. Par exemple les longs cheveux enturbannés, que les Sikhs de l’Inde ne doivent en principe jamais couper. Ou bien la coutume de certains pays musulmans d’isoler une touffe de cheveux sur la tête des petits enfants, pour que ‘Dieu puisse plus facilement les tirer à lui s’ils meurent prématurément’, comme la chose était assez courante autrefois. Toutes ces traditions structurent l’humain entre son pôle mortel et son pôle spirituel, qui est aussi le but de sa vie. De ce point de vue, on peut dire que le monde moderne est la culture dans laquelle tout est spirituellement insignifiant.
La réalité douteuse du monde de la veille
1 Autre singularité, Krishna est désigné comme le maître du sommeil. Il fut question de la conception spirituelle du sommeil, à propos des six darshanas, les six ‘points de vue’ possibles sur le monde et la vie, et en particulier du Védanta, le point de vue métaphysique (BG 01/02). Il s’agit de constater que la conscience humaine est discontinue et cyclique, consistant en une alternance de veille, rêve, sommeil.
2 Du point de vue profane, le sommeil (profond) n’est pas un état de conscience, puisque l’on dit d’ordinaire que ‘l’homme y est inconscient’. Mais, s’il y avait véritablement rupture de la conscience, celui qui se réveille le matin ne se reconnaîtrait pas comme étant celui qui s’est endormi le soir. Cela se rencontre dans certaines amnésies ; mais il s’agit alors de pathologie. En temps normal, un lien existe bien, une identité continue, et c’est pourquoi il est pertinent de parler de ‘l’état de conscience du sommeil’, même s’il ne laisse aucune trace dans la mémoire. Le point essentiel de l’analyse, que fait la spiritualité métaphysique, porte sur l’illusion quant à la réalité des choses. Le rêveur croit à son rêve, comme le veilleur croit à ses perceptions sensorielles, et au monde qu’elles font apparaitre. Or le fait que ces états de conscience ne sont pas continus, autorise le sage à mettre en doute leur réalité. L’illusoire est impermanent ; le réel ne cesse jamais d’être (BG 02/16).
‘Pendant que tu dors un autre veille’
1 D’un point de vue profane, douter de la réalité d’un rêve est une chose admise. Si un homme rêve qu’il survole une montagne à cheval sur un éléphant vert, tout le monde pensera qu’il a eu tort de prendre, le temps que dura son rêve, cette impression pour réelle. Par contre, du point de vue profane toujours, douter de la réalité du monde perçu par les sens pendant la veille apparaît comme une folie. Et on argumentera : « Pendant que tu dors, un autre veille, qui peut témoigner de la réalité du monde physique que tu ne perçois plus dans le rêve ou le sommeil. »
2 Mais cet argument est facilement contré. Car il y a des gens qui retrouvent le même rêve ou son prolongement de nuit en nuit. L’homme de notre exemple peut rêver à son voyage sur le dos d’un éléphant vert plusieurs nuits de suite. Si, une fois réveillé, il note son rêve chaque jour, il serait bien imprudent d’en conclure à la réalité de son rêve, sous prétexte qu’il le voit se continuer à chaque fois qu’il dort. De même, celui qui, à chaque réveil, se fait confirmer, par un témoin, que le monde matériel continua d’exister pendant qu’il dormait serait bien imprudent d’en conclure à la réalité du monde de veille.
2 Selon cette théorie, il y a le rêve-subtil, qui est le rêve nocturne, dont les personnages et les objets sont fait de la matière subtile même du rêveur ; et il y a le rêve-solide, qui correspond aux perceptions sensorielles et à la conscience de veille, et dont les objets sont faits de la même matière solide que le corps du veilleur. De même que le rêveur peut retrouver chaque nuit les personnages qu’il a délaissés à la fin de la nuit précédente, de même le veilleur retrouve chaque matin les personnages et les objets qu’il a délaissé en s’endormant la veille. Cela ne l’autorise pas plus à conclure que le rêve-solide perçoit une réalité, qu’on ne serait autorisé à conclure que le rêve-subtil perçoit une réalité, au sens d’une chose objective et non subjective.
3 C’est pourquoi les maîtres spirituels du védanta, comme Ramana Maharshi, font bien remarquer qu’aucun homme n’a jamais constaté, en dehors de l’état de veille, la réalité du monde physique perçu par les sens. Ce monde n’existe que relativement aux perceptions grossières des sens et à la pensée grossière que le cerveau opère en synthétisant ces perceptions. Par conséquent, et contrairement à ce que croit un profane matérialiste, la réalité objective du monde physique n’est pas plus facile à établir que la réalité objective du monde des rêves.
La preuve ‘démocratique’ par ‘les autres’
1 Il est un autre argument, souvent invoqué, pour tenter d’établir la réalité du monde matériel perçu en état de veille. On pourrait dire que c’est un argument démocratique, puisqu’il s’appuie non pas sur le jugement de soi-même, mais sur le jugement des autres. C’est en effet un trait de la mentalité démocratique que l’électeur croit plus à la vérité du jugement collectif (‘la majorité a toujours raison’) qu’à la vérité de son propre jugement… avec cet aspect comique de la chose, c’est que ‘les autres’, en qui le démocrate a plus confiance qu’en lui-même, n’ont eux-mêmes guère confiance en eux, mais plus confiance en ‘les autres’, si bien qu’on se demande quel est le fantomatique Autre, qui joue en marionnettiste de la confiance de tous ces gens qui doutent d’eux-mêmes.
2 L’argument donc, consiste à dire : « Je ne suis pas seul à croire en la réalité du monde perçu dans la veille ; presque tous les humains y croient. » Mais l’objection, c’est que ce raisonnement vaut aussi bien pour le rêve : « Je ne suis pas seul à croire à la réalité de mon rêve, tous les personnages présents dans le rêve y croient aussi bien que moi. » Rien, donc, n’invalide l’affirmation métaphysique selon laquelle le monde de la veille, non moins que le monde du rêve, ne mérite pas le qualificatif de réalité ; ce n’est qu’une apparence relative à un certain état de conscience, et donc aussi à l’individualité particulière qui se trouve dans cet état de conscience.
Les hommes ne croient pas tant que cela en la réalité du monde
1 Comme Krishna, le méditant est invité à devenir le maître du sommeil. Une fausse interprétation menace. L’homme moderne est un drogué de l’action et de l’excitation qu’elle procure. Il n’est que de voir le mouvement frénétique des transports, l’irrésistible envie de ‘partir’, dès que quelques jours sans travail se présentent. Le sommeil étant inconciliable avec l’activité, l’homme moderne tend à dormir le moins possible, quitte à utiliser certaines drogues et voudrait pouvoir jouir sans entraves de la ‘ville qui ne dort jamais’. La seule partie du sommeil nocturne qui l’intéresse encore est le rêve, mais un rêve technologique avec le cinéma ; regarder un film, c’est entrer dans le rêve d’un autre. L’homme moderne envie Napoléon, avec ses quatre heures de sommeil et ses dix-huit heures d’activités débordantes.
2 Mais la Gita précise, comme vu : L’état de yoga (d’union spirituelle) n’est pas pour celui qui dort trop ou qui veille trop (BG 06/16). Donc la maîtrise du sommeil, dont il s’agit ici, ne consiste pas à s’en priver, comme un contemporain pourrait le penser selon sa logique. Elle consiste essentiellement à comprendre la nature de l’état de veille, par comparaison avec l’état de rêve et de sommeil, et donc à retirer le caractère de réalité, que l’ignorant attribue généralement au monde perçu dans la veille. Un profane dira sans étonner personne : « J’ai fait un cauchemar, heureusement, en me réveillant, je suis revenu à ‘la’ réalité ! » Mais le spirituel le percevra comme un ignorant, qui passe d’une illusion (la ‘réalité’ du rêve) à une autre illusion (la réalité supposée de la veille).
3 On remarque que, chez les enfants, le rêve, l’imagination et la veille n’ont presque pas de frontières, d’où leur fantastique capacité de créer, dans leurs jeux, un monde à partir de quasiment rien (comme c’est le cas dans le rêve). À y regarder de plus près, cela ne vaut guère moins pour les peuples. Pour le martyr chrétien, qui mourrait dans l’arène romaine, après avoir refusé de se plier au culte de l’empereur, le paradis, qu’il pensait atteindre le soir même, avait plus de réalité que le monde physique dans lequel il accomplissait son sacrifice. Il en va de même pour les fanatiques du Jihad, persuadés de mener une guerre sainte contre ‘l’Occident blasphémateur’ ; la civilisation moderne, dans son humanisme orgueilleux, qui se prétend auto-suffisant, leur apparaît comme une pure illusion par rapport à la certitude de l’état heureux promis aux croyants. Même en mode totalement profane, cela se retrouve. Les Russes rouges, luttant à mort contre les Blancs tsaristes et Orthodoxes, n’hésitaient pas à se sacrifier pour le ‘Grand Soir’ que leurs descendants attendent toujours. Tout ce propos vise à illustrer ceci : les hommes, beaucoup plus qu’on l’imagine, ne croient pas vraiment à la réalité du monde perçu dans la veille, ils ressentent le besoin d’une réalité qui leur parait (à tort ou à raison) plus solide, plus immuable, plus certaine, et qui est souvent celle de l’utopie, religieuse ou profane.
Quand un matérialiste fait son testament
1 On pourrait objecter : « Il y a cependant des matérialistes, qui ne se laissent pas fanatiser par des pseudo religions profanes, genre le ‘Communisme du Grand Soir’, et qui sont réellement persuadés que la mort les plongera dans le néant. Pour eux, le monde matériel, qu’ils conçoivent généralement sans début et sans fin, est la seule réalité.» Eh bien, même cela est une illusion. Le matérialiste en question rédigera un testament pour transmettre ses biens à ses enfants. N’est-il pas absurde qu’il se soucie de ceux qui vivront après sa mort, alors qu’il est persuadé que lui-même ne sera que néant à ce moment-là ? Comment le monde serait-il, alors que celui, qui agit ainsi, ne serait plus ? Comment peut-il croire à la réalité des autres, sans croire à la sienne ? Si lui est aujourd’hui, et ne sera plus demain, qu’est-ce qui lui prouve que les autres seront ?
N’être plus, c’est n’être pas
1 On dira : « Il a vu mourir bien des hommes dont les enfants ont continué de vivre ensuite pendant qu’il vivait encore lui-même ! » Mais ce raisonnement ne tient pas plus que le précédent. Lorsqu’un homme, matérialiste, se suicide pour échapper aux misères de la vie ; il fait cela parce qu’il est persuadé qu’après ‘il n’y a rien’ et que, par conséquent, il n’y a plus de souffrance. Mais il écrit à ses proches en disant : « Pardonnez-moi, je n’en peux plus ! » Ce faisant, il ne mesure pas l’absurdité de ses propos. Les autres lisent son message une fois qu’il est mort, alors comment pourraient-ils pardonner à un être qui n’est pas ? Car n’être plus, c’est n’être pas. En fait, les proches du suicidé ne peuvent lui pardonner que s’ils croient qu’il est toujours, sous quelque forme mystérieuse, autrement. Et, si le suicidé a le souci, en ses derniers instants, que les autres lui pardonnent quand il ne sera pas, c’est que lui-même ne croit pas véritablement qu’il ne sera plus. On ne demande pas à quelqu’un de pardonner à une personne qui n’existe pas. Donc, croire que ses enfants vivront après lui et s’en soucier, c’est aussi croire que lui-même vivra après. Ces exemples, pour qui les comprend, établissent que personne ne croit véritablement à la seule réalité du monde physique. Beaucoup affirment « Après, il n’y a que néant », par incapacité intellectuelle, ou paresse mentale, mais leur comportement prouve qu’ils ne croient pas véritablement à ce qu’ils affirment. Le matérialisme qu’on dit être une croyance, n’est qu’un auto-mensonge.
La chandelle se reflétant dans cent miroirs
1 Les grands spirituels, que l’on appelle les ‘réalisés métaphysiques’, sont censés avoir expérimenté que les êtres multiples ne sont que les reflets illusoires de l’Unique. Quand l’intelligent arrive à comprendre que la foule des existences particulières trouve sa source en un être unique, il devient Brahman (BG 13/30). De même un homme ordinaire peut voir une bougie unique se refléter dans cent miroirs, offrant l’illusion qu’il y a cent bougies. Par conséquent, les réalisé-métaphysiques s’identifient à l’Unique, comme Jésus disant : En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham existât, Je Suis (Jn 08/58 = P 147). Les chrétiens s’imaginent que Jésus seul a eu cette conscience, et pouvait légitimement l’avoir, mais les réalisés, de l’Inde ou d’ailleurs (et il en est encore aujourd’hui) ont aussi cette conscience. Or, tous ces grands spirituels affirment que le monde perçu par l’état de veille est illusoire, non moins que le rêve, et c’est pourquoi on nomme ‘éveil’ (dans le grec évangélique egeirein et en sanskrit bouddhi) le fait de sortir de cette illusion de cet autre rêve qu’est aussi la veille (ce rêve-solide). Pour un spirituel, un matérialiste n’est qu’un homme qui rêve et croit encore à son rêve : Ce qui est ténèbres pour les êtres est, pour le sage maître de ses sens, le temps de l’éveil. Ce à quoi tous les êtres sont éveillés n’est que ténèbres pour l’être illuminé (BG 02/69).
2 Mais, si les grands spirituels établissent le caractère illusoire du monde physique, ils le font par comparaison avec le monde spirituel dans lequel ils entrent ‘de plein pied’, si l’on peut dire. Si on leur dit : « Vos affirmations sont séduisantes, mais ne nous prouvent rien. » Ils répondent généralement : « Pratiquez la méditation dans les règles et vous aurez la preuve expérimentale. » Ce que les objecteurs ne font généralement pas, car il faut y consacrer sa vie, et leur soif de vérité n’est pas assez forte pour cela.
Un poisson dans l’eau et un papillon qui rêve
1 Cependant, même sans pratiquer la méditation, l’homme profane peut se faire une forte idée de la chose, s’il raisonne un tant soit peu. Un proverbe dit : ‘Le poisson ne sait pas qu’il est dans l’eau’ ; en effet, ne connaissant qu’un milieu ambiant, il n’a pas de point de comparaison. Et encore, cela ne vaut que pour les poissons de grande profondeur, qui ne voient jamais la surface. Mais un autre proverbe précise : ‘Le poisson volant sait qu’il est dans l’eau’, car il expérimente aussi un autre milieu, l’atmosphère. Or l’homme profane, comme nous l’avons dit, affirme que le monde matériel perçu dans la veille est ‘la’ réalité, alors qu’il expérimente régulièrement le monde du rêve, et que chaque nuit il rentre dans l’illusion de la réalité du rêve, pour en sortir chaque matin. À moins d’être complètement irréfléchi, cela devrait lui mettre ‘la puce à l’oreille’ et l’inviter à se poser la question : « Ce monde matériel, auquel je crois chaque jour, et que je perds de vue chaque nuit, est-il vraiment plus réel que le monde du rêve, auquel je crois chaque nuit et que je perds de vue chaque jour ? » C’est cela qu’exprime poétiquement l’histoire chinoise de Tchouang-Tseu : « Tchouang-Tseu a rêvé qu’il était un papillon. Est-il Tchouang-Tseu qui rêve qu’il est papillon ou est-il un papillon qui rêve qu’il est Tchouang-Tseu ? »
Les ‘expériences’ de mort imminente
1 Pour peu que l’homme moderne, comme il le prétend souvent, ait ‘l’esprit scientifique’, c’est-à-dire qu’il connaisse un peu la méthode expérimentale et le raisonnement de la science matérialiste, il devra se poser certaines questions dérangeantes qui conduisent à prendre au sérieux les affirmations des grands spirituels.
2 Un scientifique expérimente un mirage dans le désert. Il réalise son illusion au bout d’un certain temps. Il doit logiquement ensuite se demander si les autres perceptions qu’il a à longueur de temps pendant la veille ne sont pas aussi des mirages… des mirages que, peut-être, il mettra plus longtemps à découvrir comme tels.
3 Il est parfaitement rationnel pour lui de se demander : « Est-ce qu’à la mort, avant que les yeux se ferment définitivement sur le monde de veille, on ne réalise pas que tout cela était un mirage ? » Or cette expérience, par définition, personne n’en revient. Certes, il y a de gens qui ont vécu des ‘expériences de mort imminente’, et même parfois qui ont été déclarés médicalement morts, et qui sont ‘revenus à la vie’, comme on dit. Mais tout cela c’est du langage de journaliste à sensation. S’ils étaient vraiment morts, ils ne seraient pas revenus ; c’est précisément cela la définition de la mort. Et donc, dire qu’ils sont ‘revenus à la vie’ est un pur abus de langage. Ils ne l’ont pas quittée, même s’ils sont restés, parfois longtemps, à ses frontières.
4 Donc, l’expérience de la conscience du mourant pose question, et personne n’est revenu pour la raconter dans sa totalité. Pour le moins, cela doit susciter un doute quant à la réalité du monde matériel, chez le ‘scientifique honnête’. Mais, ce qu’on oublie souvent, c’est qu’aucun homme n’est à cent pour cent un scientifique. Tout homme a des croyances, conscientes ou subconscientes. Et c’est d’ailleurs pourquoi les découvertes vraiment scientifiques mettent si longtemps pour être admises, même des autres scientifiques. Il y a des milliers d’exemples de cela, dans toutes les sciences connues.
On ne peut plus être scientifiquement matérialiste aujourd’hui
1 Mais il y a encore mieux que ce doute, quant à l’irréalité du monde physique perçu dans la veille. Depuis les découvertes d’Albert Einstein sur la conversion possible de la matière en énergie, et donc, en quelque sorte, sur la dématérialisation possible du monde matériel, aucun philosophe ne peut raisonnablement se dire matérialiste.
2 On observe d’ailleurs un curieux phénomène. Tous les philosophes qui se disent matérialistes (et il y en a beaucoup aujourd’hui ; c’est même presque la règle) ont un point en commun. Ils se désintéressent complètement des sciences de la nature et en particulier de la physique. Car aucun physicien aujourd’hui n’est matérialiste : ‘le monde physique est énergie’ ; c’est une chose établie, et même largement expérimentée avec l’énergie atomique que presque tout le monde utilise. On pourrait même considérer que les funestes découvertes d’Einstein, qui ont permis à ses successeurs (Oppenheimer etc) de fabriquer la bombe atomique, sont en réalité, malgré les dégâts qu’elles ont suscités, un effet de la providence divine. En effet, à moins de se mentir à soi-même, et de rester volontairement ignorant des sciences, il n’est plus possible, aujourd’hui, de croire à la matérialité de la matière.
3 On voit donc que l’exploration des états de conscience (veille, rêve, sommeil) à laquelle la Bhagavad Gita fait référence en évoquant Krishna comme maître du sommeil, cette exploration se double aujourd’hui de l’approche de la science physique, qui vient comme une ‘confirmation’, si tant est qu’il en était besoin. En fait il s’agit d’une confirmation un peu comme celle que Jésus a donné à Thomas : une confirmation pour les disciples les plus grossiers (Jn 20/24-29 = P 316).
Turya, le quatrième état de conscience
1 Alors que le profane oppose ‘l’illusion du rêve’ à ‘la réalité du monde de veille’, le spirituel considère les trois états (veille, rêve, sommeil) comme étant illusoires tous les trois. Comme nous le disions : cela ne signifie pas que le monde perçu dans ces trois états de conscience n’existe pas, mais que son existence est relative à un tel état de conscience limité, que son existence n’est pas fondamentale. Le védantin (celui qui suit la voie du yoga-Védanta, métaphysique) recherche donc la Réalité, avec un grand R, celle qui ne passe pas, et qui nécessite l’accès à un état de conscience autre que les trois précédents, cet autre état on le nomme Turya, ce qui signifie simplement ‘le quatrième’ ; et la méditation permet seule de l’explorer.
2 Donc, le maître du sommeil, est aussi le maître des trois états alternatifs de conscience : veille, rêve, sommeil. Et cela signifie qu’il accède au ‘quatrième état’, turya. Cet état de conscience, turya, qui est continu, permet d’accéder à l’aspect grossier de l’individualité, c’est-à-dire à la veille et au monde matériel, et aussi bien à l’aspect subtil de l’individualité humaine, c’est-à-dire au monde de l’âme, des pensées et des rêves, et aussi bien à l’aspect supra-individuel de l’humain, celui qui ne laisse aucune trace dans la mémoire, parce que la mémoire n’est qu’individuelle, et cet état correspond au sommeil profond. Mais, alors que, dans le sommeil profond, l’homme profane est inconscient (en tant qu’individu), le spirituel, qui accède à l’état turya, demeure parfaitement conscient de la dimension supra-individuelle et donc immortelle de son être.
3 Autrement dit, Krishna, en tant que maître du sommeil, se révèle, dans ce sutra, être un ‘réalisé’ (au sens métaphysique du terme). Mais, à qui se révèle-t-il ainsi ? À Arjuna ? Non pas, car c’est Samjaya, le ministre voyant et clairvoyant, autant qu’entendant et clair-entendant, qui raconte l’histoire de la bataille mythique à son roi, qui donne cette précision. On peut douter que le roi aveugle, accroché à ses prérogatives royales illégitimes, au point de risquer envoyer ses fils à la mort, ait compris cette petite remarque du conteur-prophète : Krishna, le maître du sommeil. En réalité, à travers son roi, et l’écrit sacré qui en résultera (la BG), c’est à vous, cher lecteur, qu’il donne cette précision, et indique cette voie.
Le sommeil profond, méditation des imbéciles
1 Quelques conseils pratiques, élémentaires, ne seront peut-être pas inutiles, après les précédentes considérations métaphysiques sur le sommeil. Un homme adulte en bonne santé peut théoriquement rester quarante jours sans manger, sept jours sans boire, et après seulement soixante-douze heures sans sommeil profond il est sujet aux pires hallucinations et présente des comportements de folie. Cette constatation clinique montre l’extrême influence du sommeil sur les états de conscience, et donc l’importance du sommeil dans la vie spirituelle. Le yoga, l’union divine, est inaccessible à celui qui mange trop, ou qui jeûne trop, à celui qui dort trop, ou qui veille trop (BG 06/16).
2 Une formule spirituelle affirme que ‘le sommeil (profond) est la méditation des imbéciles’. Il n’y a pas lieu de s’offusquer du terme, puisque nul homme ne saurait se passer de sommeil. Cette formule fait ressortir le fait que le sommeil (profond), comme la méditation (quand elle réussit) fait sortir la conscience du niveau corporel et mental de l’être, pour la ressourcer dans son principe. Et cela est rigoureusement indispensable, sinon le corps-mental mourrait. Les ‘imbéciles’ sont tels, car ils ne vivent que de l’Esprit, alors même qu’ils le nient ou l’ignorent et, s’il n’était le sommeil profond, ils ne pourraient pas vivre ainsi, apparemment en purs profanes.
Le sommeil, fractionné ou pas
1 Dormir est un art de première importance parmi les arts de vivre. Tous les humains étant différents, et donc inégaux, il n’y a pas de règle valable pour tous. À chacun de trouver son rythme idéal de sommeil. Autant que possible, c’est la profession, la famille, le milieu ambiant qui doivent s’adapter au sommeil d’un individu, et non l’inverse. À chacun de savoir courtoisement faire respecter son droit de bien vivre. Il y a des années, dans un ashram en Inde, pendant les exposés du maître, et aussi bien dans un temple, au milieu des rituels divers, j’ai vu des gens s’allonger dans un coin et faire une sieste sans choquer personne, pour revenir ensuite participer avec les autres. Certains auront intérêt à dormir une fois par jour, sans siestes. D’autres à faire une sieste après le déjeuner de midi. D’autres à se coucher tard, se lever tôt, et faire deux siestes, une en fin de matinée et une en fin d’après-midi. Pour la sieste, il importe (autant que possible) d’être dans le noir, en silence, et de ne pas avoir froid. Comment savoir à quel type de sommeil on appartient ? En essayant. Les vacances se prêtent bien à ce genre d’essai. Un yogi ne reste pas au lit à rêvasser ou flemmarder. S’il est éveillé, il se lève. Mais il ne lutte pas contre le sommeil : s’il sent, comme on dit vulgairement, mais à bon escient, qu’il n’a plus ‘les yeux en face des trous’, il se couche. Avec l’habitude, un rythme régulier s’installe, et il n’a plus à se poser la question de savoir s’il doit se coucher ou se lever.
2 Le genre intervient dans l’affaire, comme d’ailleurs en tout ce qui concerne l’humain (corps et âme) ; l’esprit-pneuma seul étant supra-sexuel. En général les femmes ont tendance à s’endormir lentement et à se réveiller progressivement ; les hommes à tomber dans le sommeil et à jaillir dans la veille. Selon que les uns et les autres sont plus ou moins typés, cela se nuance. La courbe sommeil-veille d’une femme ressemble donc à des vagues. La courbe d’un homme ressemble à des créneaux de château-fort. Il en résulte que les femmes se trouvent plus souvent que les hommes entre veille et sommeil. C’est l’une des raisons pour lesquelles elles se souviennent plus souvent de leurs rêves que les hommes. Certains hommes prétendent ne pas rêver, ou rarement ; cela est dû au fait que les états de conscience rêve et veille ne se côtoient que très peu chez eux ; ils rêvent, mais n’en ont pas souvenir.
3 Ce qui précède implique que les femmes ont plus tendance au mélange rêve-veille que les hommes. C’est l’une des raisons qui fait que le travail sur soi, nécessaire dans la quête spirituelle, rencontre plus d’obstacles chez une femme que chez un homme. Ce mélange rêve-veille est poussé à l’extrême chez les enfants, et c’est l’un des buts de l’éducation de leur apprendre à distinguer le rêve, et l’imagination consciente et volontaire dont on joue, la veille en claire conscience et pensée rationnelle. Dans certaines maladies mentales toutes les frontières sont abolies, et l’individu passe d’un état à l’autre, souvent très rapidement, sans s’en rendre compte lui-même, et sans qu’il soit toujours facile d’en juger de l’extérieur.
4 Il ne serait même pas exagéré de dire que, dans l’état actuel de l’humanité, tous les humains, quel que soit leur sexe, leur âge et la santé mentale qu’ils estiment avoir, sont en fait plus ou moins malades mentaux, tant il est difficile de maintenir une conscience parfaite des frontières entre le rêve, l’imagination, et la claire conscience rationnelle. La très forte suggestibilité des masses actuelles le montre clairement.
5 L’entraînement pratique sur la question des états de conscience portera donc sur la prise de conscience que l’on vient d’évoquer. Et aussi sur certaines habitudes qui prédisposent à cela. Par exemple, ne jamais s’endormir sur un livre, pendant un film, à table, ou en ‘faisant l’amour’… mais toujours choisir de plonger dans le sommeil quand on en ressent le besoin. Et donc faire toute chose en pleine conscience, ou ne la point faire du tout. Quand on s’endort, on rejoint cet état de conscience supra-individuel, où seul subsiste la conscience d’être, c’est-à-dire la conscience de l’atman. Quand quelqu’un dit ‘J’ai bien dormi’ c’est l’atman qui parle. Par conséquent, la façon spirituelle de s’endormir consiste à quitter toutes les pensées égocentrées, les pensées relatives à l’individu, ou à l’intérêt de l’individu pour telle ou telle chose, exactement comme un acteur normalement sain d’esprit (ce qui est loin d’être toujours le cas dans ce métier) quitte le costume de Cyrano de Bergerac pour devenir le mari de sa femme et le père de ses enfants. Il y a donc dans l’acte de s’endormir une dimension sacrificielle. Certains parmi les yogins… offrent le soi-ego comme un sacrifice, par le Soi-Atman, dans le feu du Brahman Suprême (BG 04/25). En mode religieux, il est recommandé d’avoir pour dernière pensée une prière ; c’est là quelque chose d’approchant… en mode duel du moins.
De la beauté et de la vérité
1 Revenant au côté ‘film d’action’ du récit, nous apprenons donc que Interpellé de la sorte (par Arjuna) … Krishna…, arrêta le char magnifique entre les deux armées. D’un point de vue microcosmique, le char, pris globalement, est un symbole de l’humain. Le char proprement dit, l’objet roulant, est le corps en tant que matière, les chevaux représentent la force vitale, qui fait se mouvoir le corps, les rênes sont les organes des sens, qui commandent à la force vitale, Arjuna représente le mental (l’âme) et Krishna symbolise l’esprit, le cœur divin de l’être se manifestant comme humain. Le char est magnifique dans la mesure où il est complet et où chaque élément rempli sa fonction.
2 Ce passage est le premier où l’aspect esthétique de l’être intervient. Il y avait eu les fleurs et les pierreries des conques (BG 01/16), mais cela ne décrivait pas l’être en son entier. Ainsi, la Gita invite à comprendre la fonction de la beauté. En plus de l’intelligence, la puissance, la justice etc, la beauté est une qualité divine. Il n’est point d’humain qui n’apprécie la beauté, que ce soit celle des hommes, des femmes, des paysages, des arbres, des fleurs, des pierres précieuses, des musiques et autres arts humains mais, la plupart du temps, l’homme goûte la beauté comme étant la seule cause du plaisir qu’il en éprouve. L’homme moderne, coupé du ciel, goute la beauté sans rendre grâce à son auteur. La Gita dit : Celui qui… goûte les plaisirs des sens dans la faute, c’est-à-dire sans accomplir le sacrifice prescrit par les Védas, celui-là,…vaine est sa vie (BG 03/16). Le sacrifice en question, quelle que soit la forme qu’il prend selon les temps, les lieux et les cultures, c’est la gratitude, ascendante envers le divin, qui répond normalement, à la grâce, descendante du divin vers l’humain, grâce qui se concrétise dans la beauté des choses terrestres. La source divine de la beauté est infinie, et se reflète transitoirement dans les êtres mortels. Le spirituel perçoit la beauté terrestre comme on surprendrait, dans le reflet d’une fenêtre, la beauté d’une femme qui passe. Et, aussi facilement qu’un homme pense à la femme et lui sourit, avant même de se retourner pour la voir directement, le spirituel se trouve en présence intérieure du divin. Ou qu’elle soit, la beauté est une trace du divin sur le monde, un rappel de sa présence.
3 On dira : « Et qu’en est-il de la beauté d’une garce ? de la prestance d’un malfaisant ? des ‘fleurs du mal’ comme dirait Baudelaire ?» Cela prouve que rien n’apparait dans le monde qui ne soit un reflet du divin. Et que, même si le mauvais ignore, ou feint d’ignorer, ce qu’il doit au divin, cela n’autorise pas le spirituel à renier de même, bien au contraire, il doit, autant que possible, relier la beauté à sa source divine ; déjà dans la perception qu’il en a personnellement, et ensuite dans la perception qu’a la beauté elle-même de son propre don, si c’est une beauté humaine.
4 Cette question de la beauté, que nous envisageons à propos du char magnifique, offre une connexion avec la théorie des cycles cosmiques, que nous avons envisagée précédemment (BG 01/21//04 etc). Cela paraît une évidence, pour toute âme intuitive, autant que pour toute conscience métaphysique, que ce qui est vrai, doit aussi être beau, bon et efficace. Or, ce n’est, de fait, qu’occasionnellement le cas à l’époque actuelle. Nombreux sont les beaux malfaisants, d’autant plus efficaces dans le mal que la beauté séduit toujours ; nombreux sont les humains bienfaisants ou intelligents que la nature n’a pas gâté sur le plan esthétique. Eh bien cela aussi est un trait typique du kali-yuga, l’âge de l’obscuration spirituelle : la règle, en cet âge, n’est pas que le beau accompagne le vrai et le bon, mais, à rebours, que le beau se prostitue avec la laideur morale et que la beauté intérieure ne transparaisse pas nécessairement dans l’apparence extérieure. C’est le temps du désordre universel. D’où la grande difficulté, en ces temps obscurs, pour qui n’a pas un sens spirituel aiguisé. En des époques moins dégénérées, les gens de modestes capacités intérieures pouvaient toujours s’aider de l’allure extérieure pour juger des choses et des êtres, mais maintenant l’allure extérieure d’un être fonctionne souvent comme l’appât d’un piège.
5 Sans nous étendre sur la question, nous pourrions illustrer ce propos de mille exemples dans tous les domaines de ‘l’art contemporain’. Et, s’il y a tant d’hommes, de nations et même d’institutions internationales, qui luttent aujourd’hui pour la préservation des chefs d’œuvres du passé, c’est bien parce que le présent est assez avare pour nous en dispenser de nouveaux. Il est frappant, sans même parler d’art ‘artistique’, de voir comme sont beaux un campement de Touareg, un ensemble d’igloos, un village d’Indiens d’Amazonie, une yourte mongole, ou un camp Apache. Dans les mondes anciens (et pas si anciens que cela) l’utile n’avait point divorcé du beau, ni l’artisanat de l’art, pour la raison que la terre n’avait point divorcé du ciel. L’univers de béton, de bitume, de bruit mécanique, d’air pollué, d’agitation des masses, de publicités vulgaires et agressives est un signe des temps que seuls les quasi-aveugles spirituels ne perçoivent pas douloureusement.
De l’utilité des adversaires
1 Un dernier point nous retiendra dans ce sutra riche d’enseignement. Quelle idée a donc Arjuna d’aller engager son char entre les deux armées, au risque de paraître déserteur à ceux de son propre camp et suicidaire à ses adversaires, qui pourront ainsi le cibler facilement ? Nous avons vu le sens microcosmique que l’on peut tirer de ce passage : Arjuna pratique l’introspection méditative, l’identification des obstacles qui s’opposent à la quête spirituelle (BG 01/22-23). Mais cela cache un autre sens possible. Les deux armées pensent être dans leur bon droit. Celle des adversaires, les Kuru, parce que leur chef est l’aîné ; et celle d’Arjuna, parce leur chef est voyant et donc mieux qualifié pour la royauté. Dans tous conflits, il y a de bonnes raisons d’un côté et de l’autre. Seuls les esprits partisans ont la naïveté de penser que leur cause est totalement bonne et celle de l’adversaire diabolique. Et, dans un camp comme dans l’autre, la propagande (qu’elle soit politique, militaire, culturelle, philosophique ou religieuse) ne vise qu’à développer un manichéisme brutal dans l’esprit des hommes. Aussi est-ce une méthode d’honnêteté et de courage intellectuels (et aussi souvent de courage religieux et politique, voire physique) de toujours commencer par examiner la cause adverse et, en quelque sorte, de se regarder soi-même avec les yeux de l’adversaire. Jésus se moque à ce propos : Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ! (Mt 07/03 = P 070). Physiquement, si quelqu’un a une tache sur le visage, il ne la voit pas, contrairement à son vis-à-vis ; spirituellement il en va presque toujours de même. C’est pourquoi il est judicieux d’utiliser le vis-à-vis comme miroir. Le plus méchant homme saura toujours faire preuve d’une certaine véracité pour décrire les défauts de celui d’en face. C’est aussi pourquoi Jésus dit : Malheur, lorsque tous les hommes diront du bien de vous ! (Lc 06/26 = P 057) ; celui qui n’a plus d’adversaires utiles pour lui servir de miroir risque fort de s’enlaidir très vite.
Les quatre âges de l’humanité / Les trois grands yogas / La hiérarchisation des yogas / Les trois états de conscience et le quatrième.