Les princes de ce monde
BG 01/25
Et là, en face de Bhîshma, de Drôna et de tous les rois, il dit : « Prince, vois ici réunis tous les Kurus».
1 Bhîsma est le général en chef de l’armée adverse à Arjuna. Cela n’empêche pas Arjuna d’avoir un grand respect pour Bhisma et Drona (BG 02/04). Krishna, le cousin et cocher d’Arjuna, est celui qui parle ici, après avoir conduit leur char entre les deux armées, selon la demande d’Arjuna. Krishna lui présente l’armée adverse, désormais à portée de vue : Prince, vois réunis tous les Kurus.
2 Plutôt que tous les rois, ou tous les Kurus, qui sont une famille de seigneurs, Burnouf traduit tous les gardiens de la terre. L’expression gardiens de la terre est intéressante, car elle définit la fonction royale. La genèse biblique attribue cette fonction à Adam et Ève vis-à-vis du jardin d’Éden ; ils ont mission d’en préserver la beauté et la perfection. Le véritable ‘homme d’État’ n’est pas celui qui satisfait les envies désordonnées des masses changeantes. C’est encore moins l’homme d’un parti, d’un groupe de prédateurs financiers. ‘L’homme d’État’ est celui qui, sous le regard du divin, et donc instruit des enseignements spirituels, harmonise et préserve les équilibres naturels, les droits, les intérêts et les libertés des différentes varnas-castes, l’intégration de la culture dans la nature, et la beauté du monde, qui est de manifester son Principe spirituel. Lorsque l’Évangile décrit l’apparition de Jésus ressuscité à Marie de Magdala, il précise qu’elle le prend pour le jardinier (Jn 20/15 = P 311). Or, le lieu où elle se trouve est le Golgotha, ce qui signifie en hébreu ‘le lieu du crâne’, et ce crâne est celui d’Adam, censé être mort et enterré en ce lieu. Autrement dit, et symboliquement parlant, Jésus et Madeleine se trouvent sur le lieu même du paradis terrestre, désormais ré-ouvert aux initiés, par l’enseignement et la résurrection-éveil de Jésus. Ce dernier apparaît donc ici précisément comme le gardien de la terre ; l’idéal du roi.
3 Swami Baktivédanta, ainsi que Gandhi, traduit par : tous les princes de ce monde. Cette traduction aussi présente un intérêt, d’ailleurs double. D’abord elle rappelle que la Gita n’est pas seulement le récit de telle bataille historique (plus ou moins perdue dans la nuit des temps), mais qu’elle représente le symbole, et par son enseignement l’archétype, de toutes les batailles, extérieures et intérieures que le disciple doit mener. C’est l’exact équivalent du ‘grand jihad’ (guerre intérieure, spirituelle) et du ‘petit jihad’ (guerre physique, civilisationnelle) de l’Islam. Le disciple doit se coltiner toutes les puissances du monde.
4 De plus l’expression princes de ce monde évoque fortement le mot du Christ : le Prince de ce monde est jugé (Jn 16/11 = P 266). Dans l’exotérisme religieux, on opère un raccourci souvent réducteur en affirmant : « Le Prince de ce monde, c’est le diable ». Présentée ainsi, la chose est manichéenne. Dans la théorie métaphysique des ‘états multiples de l’Être’, dont nous aurons l’occasion de reparler, la manifestation divine (la ‘création’ en langage religieux chrétien) est présentée de façon étagée. L’expression évangélique ‘le royaume des cieux’ (Mt 13/44 = P 94) évoque la représentation géométrique de différents mondes superposés. La surface de la terre (symboliquement plate, comme on la perçoit à vue d’homme) recouvre des plans d’existence inférieure, ou infernale, les enfers, et se trouve elle-même surmontée d’une indéfinité de plans supérieurs, constituant le ‘royaume des cieux’, par analogie avec les couches de nuages, ou le déploiement astronomique au-dessus de la tête des humains. Chacun de ces plans horizontaux, de ces mondes, possède une sorte d’ange directeur, qui est le ‘prince du monde’ en question. Ce prince a une légitimité, vis-à-vis du créateur divin, pour régner sur le monde qui lui est attribué, comme un roi sur ses sujets.
5 Cette légitimité est parfaitement exprimée dans l’Évangile lors des tentations de Jésus au désert (Mt 04/03 = P 021). En effet, le diable éprouve Jésus par ses questions, et Jésus lui répond, car Jésus a, en tant qu’homme appartenant au domaine d’existence du prince du monde humain, des comptes à rendre à ce prince, comme un sujet à son roi. Seulement, les lois cycliques que nous avons envisagées interviennent ici (BG 01/20). Nous sommes dans le kali-yuga, l’âge dernier, l’âge de la subversion de toutes les valeurs spirituelles. Et c’est alors que le ‘prince de ce monde’ apparait comme un satan (‘adversaire’ en hébreu), un adversaire de la loi divine, et un diable (un être ‘double’ duel qui éloigne de l’Unique).
6 Le ‘prince de ce monde’, à l’époque de Jésus, et plus encore à la nôtre, est comme un mauvais roi, qui considère ses propres sujets comme des esclaves corvéables à merci pour la satisfaction de ses moindres désirs. Aussi n’est-il pas étonnant que de nombreux rois de l’histoire connue, (histoire qui se situe entièrement dans le kali yuga), se soient comportés en esclavagistes de leur propre peuple, à l’image du roi-soleil, le si magnifique Louis XIV, dont les productions artistiques se nourrissaient d’un affreux asservissement des Français. La tendance idéologique moderne, issue de la révolution de 1789, consiste à considérer tout pouvoir, tout prince, comme mauvais. Couper la tête au roi est l’acte fondateur de ‘l’esprit’ moderne, comme en témoignent les atroces paroles de la ‘Marseillaise’, l’hymne démocratique français par excellence, qu’aucun président n’a osé modifier, malgré l’évidente apologie du crime qu’il contient. Mais, si Louis XVI fut incompétent comme roi, il n’était certainement pas un mauvais homme et bien rares, parmi ses successeurs républicains, sont les hommes qui le valent. Cette mentalité criminelle de guillotineurs est fausse : le prince n’est pas critiquable parce qu’il est prince, il est critiquable s’il est mauvais prince, donc s’il n’est pas réellement premier dans l’ordre spirituel. Étymologiquement, le mot prince signifie ‘celui qui prend en premier’, et il prend en premier parce qu’il est spirituellement premier. Les princes du temps présent sont pour la plupart des princes de parodie, donc des adversaires des Arjunas que sont tous les méditants de la Bhagavad gita. Il convient de respecter leur fonction, mais non leur personne, ni leurs décisions, car la plupart utilisent leur fonction pour brigander et non pour gouverner.
7 Dans ce sutra, certaines versions, dont celle de Swami Chinamayananda, précisent que Krishna adresse à Arjuna l’un de ces nombreux titres dont le texte originel est pesamment émaillé. Il le nomme ‘Ô Partha’. Cette expression reviendra très souvent. Partha était un des noms de Kunti ; or Arjuna est ‘fils de Kunti’. Le mot partha est apparenté au sanskrit ‘pârthiva’ qui signifie ‘fait d’argile’. On retrouve le même symbolisme que dans la genèse biblique et dans le passage de la vision de Nabuchodonosor que nous avons évoquée (BG 01/21). L’argile, matériau utilisé par les potiers, désigne l’humain en tant qu’il est mortel (destructible, comme un pot). Chaque fois que l’expression ‘ô Partha’ intervient, c’est un rappel, qui ne va pas dans le sens ‘souviens-toi que tu es mortel’ (comme en théologie chrétienne), mais dans le sens l’esprit est ardent, mais la chair est faible (Mc 14/00 = P 269), car en réalité, l’humain a un corps, mais n’est pas un corps ; il est une manifestation transitoire de Brahman.
La famille, revue et corrigée
BG 1/26
Arjuna vit, répartis entre les deux armées, pères, grands-pères, fils, petits-fils, oncles, précepteurs, frères, amis, gendres, compagnons.
1 Le texte présente, dans ce sutra, une chose qu’Arjuna ne pouvait ignorer. Vu que les descendants des deux frères (le roi aveugle Dhristarashtra et le père d’Arjuna) se battent pour le pouvoir, il est évident qu’il y aura des membres de la même lignée dans les deux camps. Ce genre de littérature sacrée ne se soucie guère de vraisemblance factuelle ou psychologique, comme le ferait un romancier. On ne signifie pas qu’Arjuna découvre la présence de ses proches dans les deux armées, mais qu’Arjuna, subitement, au moment de passer à l’acte de tuer, est bouleversé. En s’engageant dans le combat, il percevait l’injustice de la cause adverse (Je veux dévisager ces combattants qui, rassemblés ici, prétendent soutenir par la force la cause du criminel fils de Dhristarâshtra : BG 01/23) mais maintenant, c’est sa parenté avec ces gens qui arrivent au premier plan de sa conscience. Et la colère justicière va être remplacée par l’abattement émotionnel.
2 On sera étonnés de voir signalés des grands-pères. Le concept moderne de ‘prendre sa retraite’ pour jouir de la vie sans soucis, alors que l’on a entre 50 et 65 ans, c’est-à-dire encore dans la force de l’âge, était inconnu à l’époque. La gita enseigne : Mieux vaut périr dans l’accomplissement de son devoir propre-sva-dharma (BG 03/35). Un prince, à moins d’être infirme, ne se dérobe pas face à une guerre juste. La plus belle mort qu’il peut avoir en tant que kshatrya (noble chevalier), c’est de ‘périr les armes à la main’, comme le dit encore l’expression française, dans une lutte pour le rétablissement de la justice. De plus, dans un monde traditionnel comme celui que décrit la BG, on ne rencontre pas ce phénomène des jeunes qui font des études jusqu’à vingt-cinq ans ou plus, et repoussent l’âge du mariage et de la procréation bien au-delà de ce qui est optimal dans le cycle de la nature féminine et masculine. Les enfants se font entre vingt et quarante ans, et donc on peut se retrouver grand-père entre quarante et soixante, à un âge où l’exercice d’un métier, fut-ce celui de guerrier, est encore possible.
3 On notera cependant une nuance par rapport à la théorie des ashramas (les quatre âges de la vie) que nous avons exposée (BG 01/07). Jusqu’à vingt ans, formation (Brahmacharya) ; de vingt à quarante, l’âge du père de famille (Grihasta) ; de quarante à soixante, retraite partielle et activation de la vie intérieure (Ashrama, littéralement ‘sans travail’), et ensuite, renoncement (Samnyasa). Selon ce schéma traditionnel, un grand-père, entre quarante et soixante ans, serait en retraite partielle. On ne devrait donc pas le trouver sur le champ de bataille. En réalité, la théorie des ashramas (les quatre âges de la vie) s’applique à la plus grande part de la population, constituée d’agriculteurs, artisans et commerçants, c’est-à-dire de vaïshyas (troisième varna-caste). Pour les brahmanes, dont la finalité est directement spirituelle par définition, le recentrage progressif sur la spiritualité, en quoi consiste le cheminement des ashramas, n’a guère lieu d’être. Donc, pour un brahmane, les étapes 2, 3 et 4 sont moins distinctes que pour un artisan. Un kshatrya-chevalier-noble se situe entre le brahmane et le membre de la varna-caste économique (vaïshya). Pour le kshatrya-chevalier-noble les quatre étapes des ashramas (quatre âges de la vie) seront marquées mais, en cas de grave crise, comme la menace de destruction d’une lignée royale, ce dont il s’agit ici, les grands-pères valides n’hésiteront pas à reprendre les armes.
4 Cependant un problème se présente. Le fait qu’Arjuna voit ses petits-fils sur le champ de bataille, implique qu’il a au moins soixante ans (son fils quarante et son petit-fils vingt). S’il a soixante ans, son père en a quatre-vingt, ses grands-pères cent ! La présence simultanée des grands-pères et des petits-fils d’Arjuna, sur le champ de bataille rend la chose surréaliste. Or tous les traducteurs sont unanimes sur la question : c’est bien ce qui est écrit. Une explication serait qu’Arjuna voit un homme et son petit-fils, ou un homme et son grand-père, sans qu’il s’agisse nécessairement des petits-fils d’Arjuna et des grands-pères d’Arjuna. La formulation du sutra laisse le sens ouvert : Arjuna vit, répartis entre les deux armées, pères, grands-pères, fils, petits-fils ; on ne dit pas si ce sont les siens ou non.
5 Là aussi, comme déjà remarqué, l’irréalisme littéral du texte cache un vrai réalisme spirituel. L’homme qui s’engage en spiritualité doit s’attendre à trouver dans l’armée adverse, c’est-à-dire comme force profane, ou même profanante, des gens qui sont en âge d’être ses pères, grands-pères, fils ou petit-fils ; ou même qui sont effectivement, familialement, ses pères, grands-pères, fils et petit-fils. À cela fait écho, on ne peut plus clairement, l’enseignement évangélique, qui est aussi peu familialiste que possible. En effet, alors que sa propre mère et ses frères l’appellent, Jésus questionne : Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? (Mc 03/33= P 083) et il conclue lui-même : Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là m’est un frère, une sœur et une mère (Mc 03/35 = P 083). Si les chrétiens appliquaient ce critère, les réunions de famille seraient fort clairsemées ! On se demande d’ailleurs comment le christianisme, tellement familialiste dans sa prédication depuis deux millénaires, peut prétendre découler d’un enseignement évangélique qui l’est si peu, pour ne pas dire qu’il est carrément contraire.
6 Le ‘chrétien moderne’ (presque toujours plus moderne que chrétien) éprouve de grandes difficultés mentales à intégrer le principe de dégénérescence de l’humanité. Pour un homme à l’abri de la propagande, la chose serait risible ; comme serait risible celui qui croirait que le corps humain progresse en capacités tout le long de sa vie. Même si un chrétien contemporain a rencontré l’enseignement oriental sur les yugas (les âges du monde) et que son cerveau a compris, une sorte de ‘réflexe de Pavlov’ progressiste subsiste encore longtemps après. C’est que la propagande n’agit pas que sur le cerveau ; on pourrait presque dire qu’elle s’inscrit dans la moelle épinière, comme une sorte d’instinct animal. La rencontre d’une doctrine spirituelle (comme c’est votre cas présentement, cher lecteur), si elle n’est pas intégrée par une méditation quotidienne, et une fine observation des actes journaliers, crée une sorte de dualité, entre la théorie que l’on pense, et les actes, quasi subconscients, que l’on pose.
La conception spirituelle de la race
La dégénérescence des races
1 C’est pourquoi il faut bien comprendre que, dans un monde normal, c’est-à-dire dans les premiers yugas-âges de l’histoire humaine, la race, transmise par la famille (puisqu’on se mariait généralement dans sa race pour n’en pas diluer les vertus), la race donc véhiculait le génie spirituel de la culture. La proximité spirituelle et la proximité familiale coïncidaient à peu près. Aujourd’hui, on observe quasiment le contraire. Un disciple français de Gandhi, Lanza del Vasto, dont l’œuvre présente un certain intérêt religieux, a dit : « Quand on trouve un génie dans une famille, ce n’est pas la peine d’aller chercher plus loin, il n’y a pas place pour deux. » Par les temps qui courent, la chose, pour brutale qu’elle paraisse, est souvent vraie, spirituellement parlant.
L’enseignement juif sur la race
1 On ne s’en étonne plus désormais, mais une fois encore, l’Évangile consonne. Avant même que Jésus ne commence sa prédication publique, on voit Jean-Baptiste, le prophète précurseur, apostropher les juifs en ces termes : Ne prétendez pas dire en vous-mêmes : ‘Nous avons Abraham pour père !’ Car je vous déclare que de ces pierres-ci Dieu peut susciter des enfants à Abraham (Mt 03/09 = P 16). L’affirmation des juifs (nous avons Abraham pour père) était censée garantir leur élévation spirituelle, comme si celle-ci relevait de l’hérédité sexuellement transmise. Cette conception (qui, de fait, est matérialiste) pouvait fonctionner du temps où la matière portait en elle-même fortement l’empreinte de l’esprit divin. Mais, dans les temps d’obscuration spirituelle que nous vivons, la matière n’est plus le symbole de grand-chose ; elle reflète ‘l’esprit’ moderne, mais alors ce n’est plus de symbolisme mais d’anti-symbolisme qu’il s’agit, puisque le symbolisé est d’un ordre inférieur au symbole.
2 La traduction que nous avons employée ici est celle de Louis Segond (traducteur protestant du XIX° siècle). Or cette traduction, très exotérisante, occulte bien des choses. Les pierres dont il s’agit traduisent le mot grec lithos, que l’on retrouve en français dans ‘lithographie’ (écriture sur pierre). Les tables de la Loi biblique étant originellement écrites sur pierre, selon le récit sacré, le mot lithos-pierre évoque l’écrit de la révélation divine, c’est-à-dire l’Écriture. Il ne s’agit pas des cailloux du chemin (petra en grec), mais de l’enseignement sacré. Quant à l’expression susciter des enfants à Abraham, elle est doublement réductrice. Car le texte grec dit egeirein, ce qui signifie littéralement ‘éveiller, réveiller’ (c’est ce mot egeirein qui est traduit, improprement, dans les évangiles par ‘résurrection’) ; ce mot egeirein a le même sens que bouddhi en sanskrit, l’éveil, dont on sait la signification spirituelle orientale. Quant aux enfants dont parle Louis Segond, le grec donne teknon, qui n’est pas n’importe quel enfant, mais l’enfant comme descendance charnelle. Autrement dit Jean-Baptiste affirme que les enfants-descendance, c’est-à-dire de la vraie race d’Abraham, peuvent être tirés par Dieu de la pierre portant l’écriture de la révélation. C’est donc la culture spirituelle qui transmet la race sacrée, qui la fabrique même en quelque sorte.
L’aberration raciale hitlérienne, puis moderne
1 Cela confirme clairement que la race juive n’est pas le fruit d’une biologie ou d’un climat, mais qu’elle est le fruit d’une culture religieuse. Soit dit en passant, il en va de même de toutes les races. Évidemment, les mélanges biologiques et l’influence du climat ne sauraient être niés, mais ce qui fait l’âme d’une race, sa qualité intérieure, vient de sa culture cumulée et concentrée au fil des siècles.
2 Sur ce point, comme sur tant d’autres, l’idéologie moderne fait preuve d’une fracassante ignorance. On peut dire qu’Adolf Hitler et ses théories racistes ont gagné la guerre, malgré l’apparente défaite des armes allemandes en 1945. Car il faisait du critère physiologique pur un critère nécessaire et suffisant de la race (alors que, drolatiquement, lui-même correspondait très approximativement au critère en question). Depuis, ses adversaires ont cru que la vraie théorie de la race était celle d’Hitler, et, comme ils se prétendent antihitlériens, ils sont devenus antiracistes. Le bon ton démocratique consiste donc aujourd’hui à nier qu’il est y ait des races, ou du moins que la race biologique ait un quelconque rapport avec la qualité intérieure d’un être. En somme Hitler était borgne et on propose maintenant de se faire aveugle pour éviter le problème.
La race selon Marie
1 La théorie traditionnelle, et d’ailleurs propre à tous les peuples anciens, c’est que la race biologique somatise la race culturelle au fil des siècles. Loin de s’opposer à ce qu’il y ait une ‘race d’Abraham’, l’enseignement évangélique propose de la restaurer en la faisant renaître à chaque génération par la manducation de la parole divine inscrite sur la pierre-lithos. Dans le cantique évangélique de Marie, on traduit généralement : toutes les générations me diront bienheureuse (Lc 01/48 = P 005). Mais le grec genea signifie à la fois ‘génération’ et ‘race’, ce qui est d’ailleurs bien logique, puisque l’une transmet l’autre. Il est donc exact de traduire : toutes les races me diront bienheureuse. Loin de nier les races, ou de jouer à l’anti-racisme moderne, l’Évangile en tient compte.
2 Par exemple, à propos de la femme dont Jésus guérit la fille possédée, on précise une femme grecque, cananéenne, de race (grec : genos) syro-phénicienne. La spiritualité, loin de les nier, ou de les confondre, restaure la qualité des races. Et l’anti-racisme, au sens moderne, n’est pas évangélique, même s’il est très à la mode chez les chrétiens prétendus, y compris leur clergé.
3 On voit ainsi que le choc psychologique profond que va subir Arjuna en découvrant tous ces membres de sa lignée parmi ses adversaires, ce choc n’est pas seulement un fait familial, au sens corporel et matérialiste. Comme le texte y insistera (BG 1/40-44), il s’agit de dharma, c’est-à-dire de loi divine, de finalité de l’existence. Pour Arjuna, famille, race et culture spirituelle doivent aller de pair, comme dans les premiers yugas (les premiers temps). Il est choqué que des gens de sa race, de sa varna-caste, puissent être à ce point spirituellement déviants. Il en va de la race, comme ce qui fut exposé à propos de la beauté, censée être ‘la splendeur du vrai’ dans un monde normal (BG 1/24). Il y a encore peu de temps, on pouvait complimenter un homme en disant de lui ‘il a de la race’, ‘il est de bonne race’, ou ‘il est racé’. Aujourd’hui, ce n’est plus possible sans se faire traiter de ‘raciste’ ; et cela vient (outre l’inculture pesante du siècle présent) du fait que les qualités physiques des races s’éloignent de plus en plus des qualités spirituelles qui leur étaient propres.
Objection de conscience et désobéissance civile
Le Koan du bon brahmane dans la mauvaise cause
1 Le sutra précise qu’Arjuna aperçoit certains de ses précepteurs (maîtres, guru) dans l’armée adverse. Pour comprendre, il faut resituer la hiérarchie intérieure d’un homme spirituel. Le corps-mental étant transitoire, et l’esprit-(grec pneuma) étant immortel, ceux qui font naître le corps-mental et l’éduquent (les parents biologiques et culturels) ont une valeur moindre que les parents spirituels (gurus). Il peut arriver que les deux soient représentés par les mêmes personnes, mais c’est rare. Par conséquent, la découverte de précepteurs dans le camp adverse est beaucoup plus bouleversante, pour Arjuna, que celle de ses parents, même proches, ou que celle de ses amis et compagnons.
2 L’enseignement oriental ne plaisante pas avec le respect dû au maître spirituel. Les sages qui voient la réalité t’enseigneront cette connaissance, si tu te prosternes devant eux, les interroges, et te mets à leur service (BG 04/34). Se prosterner devant eux n’est pas de l’idolâtrie, mais le signe de ce qu’on les perçoit comme les dépositaires et les transmetteurs de la sagesse divine. Ce n’est pas devant leur enveloppe physique et mentale, susceptible d’avoir des défauts, que l’on se prosterne, mais devant la sagesse qu’ils transmettent et incarnent en celui qui la reçoit. Arjuna expose clairement ce point de vue : Plutôt qu’attenter à la vie de maîtres respectables, mieux vaudrait vivre d’aumônes ici-bas. Fussent-ils cupides, ils sont quand même mes maîtres. Leur mort souillerait de sang notre victoire (BG 02/05). Le respect du maître, et même la prosternation devant lui, n’implique aucune idolâtrie et aucune myopie quant aux défauts éventuels du corps ou du psychisme du dit maître.
3 Cela est tout différent du respect, par ailleurs nécessaire, qu’un laïc chrétien peut avoir pour un prêtre. Le prêtre opère des rites dont l’efficacité ne dépend pas de son degré d’intelligence spirituelle ou de sa sainteté. L’efficacité religieuse et rituelle du prêtre dépend de la régularité de son ordination sacerdotale et d’un minimum de bonne volonté de sa part. Les chrétiens Orthodoxes de l’ancienne Russie (que l’on dit ‘Orientaux’ car ils vivent dans la partie orientale de l’Occident) faisaient nettement la distinction entre les prêtres et les starets. Ces derniers n’étaient pas nommés par une hiérarchie ecclésiastique, mais reconnus par les fidèles comme vecteurs efficaces de l’Esprit-Saint dans l’enseignement général et le conseil particulier. En Occident catholique, le ‘directeur de conscience’ ne représente qu’un très faible écho de ce concept.
4 Nous venons de voir que la déception d’Arjuna atteint son point culminant dans la constatation que certains de ses précepteurs, maîtres spirituels, et gurus se trouvent dans l’armée adverse, occupés apparemment à faire le jeu d’une mauvaise cause. La question s’est déjà posée dans ce commentaire (BG 01/02). Arjuna dira un peu plus tard : Comment pourrais-je dans le combat décocher mes flèches sur des êtres que je vénère, tels que … Drona… ? (BG 02/04). Il questionne ainsi Krishna lui-même, et ce dernier ne le dissuade aucunement dans son opinion que Drona est un brahmane respectable et compétent. La Bhagavad Gita pose donc une question paradoxale, que l’on pourrait formuler ainsi : ‘Il y a des hommes spirituellement bons, qui se trouvent engagés dans des causes mauvaises, et qui, malgré cela, ne font pas grève ; comprenne qui pourra.’ Cette question ressemble assez aux koans japonais, ces questions spirituelles apparemment absurdes que le maître pose au disciple.
Le cas de conscience
1 La mentalité populaire est ordinairement simpliste et dualiste : ‘Mon camp est celui des bons ; le camp adverse est celui des mauvais’ ; c’est le niveau ‘bas du plafond’ des supporters d’un match de football. Toutes les propagandes, mêmes celles qui se prétendent religieuses, abondent en raisonnements de ce genre, faussant les faits historiques sans vergogne, diabolisant à tout va les ‘contrerévolutionnaires’, ‘réactionnaires’, ‘complotistes’, ‘hérétiques’, ‘schismatiques’ et autres ‘sataniques’. Or, à moins d’être spirituellement aveugle, il est évident que, dans la boucherie innommable de la première guerre mondiale par exemple, tous les Allemands tueurs de Français et tous les Français tueurs d’Allemands ne furent pas purement et simplement des assassins. La plupart obéissaient aux ordres de leurs supérieurs hiérarchiques, ce qui, en principe, est une vertu. Quant aux vrais responsables de ce massacre, politiques, militaires et financiers, il est beaucoup plus difficile de leur trouver des excuses. Mais, assez proche de celui que vivra Arjuna, revenons au cas de conscience du paysan du Massif Central, qui se trouve enrôlé par la conscription obligatoire en 1917 avec pour mission de tuer le paysan de la Forêt Noire, lui-même arrivé dans les mêmes conditions pour tuer le Français. Comment ne pouvaient-ils pas se poser des questions, après des années d’une guerre absurde autant qu’inefficace et des millions de morts ? Certains refusèrent de tuer ; il y en eut même qui fraternisèrent avec l’ennemi qu’on leur avait désigné, et qui se trouvait être de la même religion qu’eux. Ils furent fusillés ‘pour l’exemple’. Mais les cas se multiplièrent et débouchèrent, en France, sur un ‘statut d’objecteur de conscience au service militaire’. Comment ne pas penser que ceux qui sont morts pour l’obtention de ce statut sont de vrais héros de cette guerre, sinon ‘les’ vrais héros ? Comment ne pas hésiter entre leur héroïsme et celui de ceux qu’on prétend ‘héros morts pour la Patrie’, et dont on aligne les noms sur les monuments aux morts, alors qu’ils se sont faits assassins d’innocents comme eux, pour éviter d’être assassinés par leurs supérieurs, ou qu’ils ont été contaminés par l’endoctrinement de la haine ?
2 Si on considère le cas de la deuxième guerre mondiale, le comportement d’Hitler et sa doctrine de haine raciale étaient manifestement diaboliques. Une remarquable série d’attentats, d’origine allemande, eut lieu contre Hitler, qui bénéficia d’une telle ‘chance’ que certains y virent la main d’une force mystérieuse. Ceux qui tentèrent ces actions, bien que faisant la guerre eux-mêmes au fou génial qui les dirigeait, pratiquaient eux aussi une forme héroïque d’objection de conscience vis-à-vis de la propagande meurtrière du régime en place. Les situations de cette nature furent nombreuses dans l’histoire, et le seront encore sans aucun doute.
3 Quand on est capable de cette réflexion on peut se questionner, ou se choquer, de voir la Bhagavad Gita nous présenter toute une suite d’arguments de Krishna à Arjuna pour qu’il combatte, et de nous présenter aussi le respectable brahmane Drona servir une cause résolument mauvaise sans souffrir, semble-t-il du moindre cas de conscience. Le conteur de la BG, Sanjaya, le ministre clairvoyant du roi aveugle, termine son récit par une apologie sans frein de l’armée adverse : Là où est Krishna… là où est Arjuna… règnent prospérité, victoire, bonheur et ordre juste. Telle est mon inébranlable conviction (BG 18/78). Et pourtant cela ne l’a pas empêché d’obéir au mauvais roi. Comment comprendre tout cela ?
Le raisonnement aux extrêmes
1 Il est toujours intéressant de raisonner aux extrêmes, car alors les vices de raisonnement ressortent. Lorsqu’un homme, inscrit dans une structure hiérarchique, doit faire une chose qui lui semble injuste, il a deux possibilités extrêmes. La première est d’obéir aux ordres, car ses supérieurs sont censés être véritablement supérieurs, ce qui le décharge de toute responsabilité, tant qu’il obéit. La deuxième possibilité consiste à faire comme son for intérieur le lui dicte, ce qui revient à l’anarchisme (refus de toute autorité qui n’est pas soi-même). Il est évident que d’innombrables crimes ont été commis au nom de l’obéissance. Et aussi que la puissance des tyrans provient plus de l’obéissance aveugle, que des millions d’imbéciles leur accordent, que de leur force individuelle réelle. Mais, d’un autre côté, l’anarchiste en vient rapidement à refuser toute vie sociale. Or on ne peut nier que l’humain est un être fortement social ; que cela permet une très grande richesse spirituelle, culturelle et matérielle ; et que, d’ailleurs, il est pratiquement impossible, pour un homme, de survivre hors société. Aucune des solutions extrêmes n’est donc acceptable.
Qui a vocation pour obéir ou pour trancher ?
1 Il faut, par conséquent, trouver un juste milieu, une ligne moyenne, un élégant compromis, mais selon quels critères ? Il n’y a pas de société possible sans organisation et donc sans hiérarchie. De ce point de vue la démocratie, de quelque façon qu’on entende la notion, est une pure utopie, car on arrive toujours à un homme qui en commande plusieurs, et qui dispose des moyens de les contraindre. Le démocrate doit donc subir une hiérarchie, bien qu’il soit censé être lui-même gouvernant (cratos) en tant que membre (du démos, du peuple) de la démo-cratie. Donc, l’humain étant un être social, et même, pour la masse, un être largement grégaire, le principe d’obéir aux ordres doit demeurer le principe de base. Et c’est précisément ce que Krishna enseignera à Arjuna. Mais la Bhagavad Gita offre un autre critère de comportement que ne connaissent ni la démocratie profane moderne, ni le christianisme démocratique actuel : Mieux vaut accomplir son devoir propre (sva-dharma), même s’il est sans mérite, ou de manière imparfaite, qu’accomplir, même parfaitement, celui d’autrui. Mieux vaut périr dans l’accomplissement de son devoir propre, car assurer le devoir d’une autre condition est lourd de danger (BG 03/35). Comme on l’a déjà vu (BG 01/07) tout humain n’appartient pas à la même varna-caste, et n’a donc pas la même vocation. Les humains ne sont pas des clones l’un de l’autre ; ils possèdent chacun une spécificité. Au problème qui se pose actuellement, il n’y a pas une solution valable pour tous. Autrement dit, tous les hommes, aussi bien dans la guerre de 1914-18 qu’en 1939-45, n’avaient pas uniformément à obéir ou à désobéir. Tout repose sur la question de savoir « À quelle varnas-caste chacun appartient-il, quelle est donc sa vocation propre ? ».
Le pérénialisme du sanatana dharma
1 Nous suivons toujours le principe de ce qu’on nomme aujourd’hui le pérénialisme. Si le mot est d’usage récent, la notion est vielle comme le monde. La plus ancienne trace aujourd’hui accessible se trouve dans ce que les Occidentaux nomment l’hindouisme. Mais les hindous, ne nomment pas ainsi leur propre tradition, sauf quand ils s’adressent aux étrangers occidentaux. Il la nomment sanatana dharma. Dharma signifie ordre, loi, harmonie. L’idée est que le monde n’est pas régi par ce que les ignorants nomment le hasard, précisément pour mettre un paravent à leur ignorance, en laissant supposer qu’il n’y a rien à connaître. Le monde n’est pas non plus régi par quelque despote divin agissant sous le coup de ses passions, de ses oublis, de ses repentirs et de ses émotions. Le monde est régi par un ordre, éminemment intelligent, juste et beau -et divin en cela- un monde dont il convient de connaître les lois, et là se situe le but de l’enseignement spirituel (samkhya et yoga). Si l’homme souffre, c’est qu’il ne connait pas, ou ne respecte pas, les lois de l’univers, et s’y cogne pour ainsi dire, comme un aveugle marchant en terrain inconnu. Jamais l’Être Suprême ne peut être tenu pour responsable des actes, vertueux ou coupables, de quiconque. Le Seigneur ne prend ni la faute ni le mérite de quiconque. La Connaissance est enveloppée d’ignorance, et c’est pourquoi les êtres sont égarés (BG 05/15). Sanatana signifie immuable, pérenne (d’où le nom actuel de pérennialisme), universel, omniprésent et permanent. Le sanatana dharma est donc la ‘sagesse pérenne’, la ‘loi universelle’, ‘l’ordre divino-cosmique immuable’. Ce que les Occidentaux nomment l’hindouisme n’est que la formulation hindoue du sanatana dharma. Mais les hindous considèrent qu’il existe d’autres formulations que la leur, selon les particularités historiques, géographiques et raciales des différentes traditions. Aussi l’idée de se ‘convertir’ d’une religion dans une autre leur semble stupide ; la conversion véritable consiste à passer d’une forme plus ou moins dégénérée de religion (ce qui est général aujourd’hui) à la pureté retrouvée du sanatana dharma, dont chaque religion constitue une formulation plus ou moins limitée. En ce sens, d’ailleurs, on voit bien en lisant l’Évangile, que Jésus, contrairement à saint Paul et ses successeurs, n’a pas invité les juifs à changer de religion, mais à retrouver les racines de leur propre tradition et par là l’universalité de l’Esprit. N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir (Mt 05/17 = P 058) et aussi, à propos de la question de la répudiation des femmes : C’est en raison de votre dureté de cœur que Moïse vous a permis de répudier vos femmes ; mais dès l’origine il n’en fut pas ainsi (Mt 19/08= P 214) ; Jésus opère toujours un retour à l’origine, c’est-à-dire au sanatana dharma, dont toute tradition spirituelle vivante porte encore la trace plus ou moins discernable. Ce n’est que par méconnaissance de cet enseignement qu’on en est venu ensuite à tenter de persuader les juifs de se ‘convertir’ à la ‘vraie’ religion, le christianisme.
De l’universalité ou des particularités des religions
1 Il résulte de tout cela, que ce qui est particulier à une religion a de grandes probabilités de ne pas être fondamental et universel. Et ce qui est, au contraire, commun à toutes les religions a de grandes probabilités d’être conforme au sanatana dharma.
2 Prenons simplement un exemple, classiquement conflictuel : celui de la transmigration, des cycles de vie antérieurs et postérieurs à la vie actuelle des hommes. Le christianisme théologique rejette radicalement cela, alors que l’hindouisme l’enseigne, le bouddhisme aussi, le judaïsme en discute, le grec Pythagore l’enseignait et de très nombreuses autres traditions souvent plus ou moins disparues parce qu’orales, l’enseignaient aussi. En la matière, le cas particulier, c’est le christianisme. Mais, si on creuse en considérant l’Évangile, on s’aperçoit que la question se posait clairement autour de Jésus. En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. Ses disciples lui demandent : »Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » (Jn 09/01 = P 148). La question des disciples suppose la connaissance de la théorie de la transmigration, sinon, comment l’aveugle aurait-il pu pécher avant de naître ? Jésus ne traite pas la question sous cet angle, mais ne la réfute pas comme erronée non plus, alors qu’il ne manque pas de corriger ses disciples, en bien d’autres circonstances, lorsqu’ils sont dans l’erreur. Ce n’était qu’un exemple, pour illustrer le fait que la construction théologique du christianisme, longtemps après l’enseignement de Jésus, est une particularité temporelle et spatiale d’une certaine tradition, et non l’orthodoxie parfaite du sanatana dharma.
3 Puisque nous abordons succinctement la question de la transmigration, et de son cas particulier des réincarnations, signalons un argument d’apparence métaphysique, mais qui ne nous semble pas recevable. Certains théologiens affutés disent ceci : « Dieu peut, en toute justice, punir l’aveugle-né par avance pour ses péchés futurs, puisque Dieu, étant l’Éternel, n’est pas soumis au temps. » La part vraie de cette affirmation, c’est que l’Éternel n’est pas soumis au temps et qu’il peut donc connaître les évènements qui, pour l’humain soumis au temps, semblent futurs. D’ailleurs la Gita l’affirme clairement, puisque Krishna dit : je connais les existences passées, présentes et futures… (BG 07/26). Mais il n’empêche que la justice divine doit demeurer compréhensible à l’humain, intelligible par lui, qui est dans le temps. Et cela implique que la justice divine, lorsqu’elle s’applique dans le monde humain ‘prenne son temps’, en tenant compte du temps, et ne le bouleverse pas. Il est donc possible, dans le monde humain soumis au temps, que l’homme soit puni pour des fautes dont il n’a pas souvenir, puisqu’elles ont été commises dans un autre cycle d’existence, mais il n’est pas possible que l’homme soit puni pour des fautes qu’il n’a pas encore commises.
L’enseignement de l’Évangile sur l’objection de conscience : une vocation d’exception
1 Dans notre quête du sanatana dharma, de la vraie sagesse pérenne, ou sagesse impérissable, nous avons pour méthode de questionner en parallèle l’enseignement de la tradition hindoue, parce que c’est la plus ancienne tradition vivante du monde, et la plus vivace encore, et surtout la plus métaphysique, profonde et explicite. Et nous rajoutons à cela l’enseignement évangélique, parce que c’est la tradition fondatrice principale de tout l’Occident, tant religieux que laïc, et qu’il n’est pas indifférent que nous soyons nés Occidentaux. Donc, la question est : « Qu’enseigne l’Évangile sur la question : Arjuna devait-il refuser le combat ou l’accepter ? »
2 L’Évangile est un enseignement subtil et difficile à décrypter, parce que c’est une histoire, et non un exposé théorique et méthodique, comme la Gita. Au premier abord, on observe que les cas de désobéissance (‘pour la bonne cause’, pourrait-on dire) y sont fréquents. Les mages arrivent d’Orient, auprès de Jésus nouveau-né, le fait qu’ils le traitent comme un roi inquiète le roi en place, Hérode le Grand, qui va faire un massacre pour tenter d’éliminer Jésus, mais : Après le départ des mages, voici que l’Ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : »Lève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte ; et restes-y jusqu’à ce que je te le dise. Car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr. » (Mt 02/13 = P 011). L’ange conseille donc à Joseph, le père de Jésus, de ruser le roi, puis ensuite de revenir en Galilée et de faire passer sa famille pour des galiléens, alors qu’en fait Jésus est né en Judée. On pourrait presque dire que Jésus a vécu avec des ‘faux papiers’. Mais Joseph n’est pas n’importe qui ; sa vocation à la désobéissance n’est pas celle de n’importe qui.
3 Jésus lui-même, dès l’âge de douze ans, désobéit à ses parents en demeurant à Jérusalem, après la fête de la Pâque, pour discuter avec des savants théologiens stupéfiés par son savoir. Sa mère lui en fait reproche : A sa vue, ils furent saisis d’émotion, et sa mère lui dit : »Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Vois ! Ton père et moi, nous te cherchons, angoissés. » (Lc 02/48 = P 014). Mais Jésus, même dès douze ans, n’est déjà pas n’importe qui.
4 Pendant les tentations au désert, Jésus est confronté à celui qu’il nommera plus tard le ‘prince de ce monde’ (Jn 16/11 = P 266), et qui se présente comme un éprouveur légitime, et c’est pourquoi Jésus doit lui répondre : S’approchant, l’éprouveur (grec : peirazein) lui dit : »Si tu es Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent des pains » (Mt 04/03 = P 021). Or cet être, qui est en quelque sorte le régent de l’état humain d’existence, voit Jésus s’opposer systématiquement aux conseils qu’il lui donne. Par obéissance à la révélation divine (il cite toujours les Écritures) Jésus pratique la désobéissance vis-à-vis de celui qui est sur la terre la plus grande puissance après Dieu. Il pratique donc la plus grande désobéissance civile qui se puisse concevoir.
5 Lorsque Jésus chasse les marchands du temple, il s’oppose frontalement à la hiérarchie religieuse de son temps (Mc 11/15 = P 028), ce qui, à l’époque, n’était pas une mince affaire. Ces quelques exemples suffiront à montrer que, dans l’enseignement évangélique, les cas de désobéissances (religieuse, politique, familiale) ne manquent pas. Cependant, en plein accord avec la théorie du sva-dharma (la vocation propre en fonction de la varna-caste), ces cas ne concernent pas n’importe qui.
L’objection de conscience évangélique : les principes fondateurs
1 Il ressort de ce qui précède que l’obéissance pure et simple aux autorités officielles, quelles qu’elles soient, ne saurait passer pour un principe évangélique. Cependant, et non moins nettement, il ressort qu’il faut avoir vocation et qualité spirituelle adéquate pour se poser en ‘révolutionnaire christique’. Cherchons maintenant quels sont les fondements qui peuvent et doivent justifier ces exceptions à la règle d’obéir à ses supérieurs.
2 Les foules sont frappées par son enseignement, car il les enseigne comme ayant autorité, et non pas comme les scribes (Mc 01/22 = P 041). Comme leur nom l’indique, les scribes sont ceux qui savent écrire ; et plus largement ceux qui savent lire, comprendre et transmettre l’Écriture sacrée de la Thora. Leur autorité vient de la Thora. De très nombreuses fois dans l’Évangile Jésus se conduit en parfait scribe, en citant l’écriture : N’avez-vous pas lu que… ? (Mc 02/25 = P 051). Mais ici c’est différent : car il les enseigne comme ayant autorité, et non pas comme les scribes. Cela signifie que Jésus a intégré l’enseignement sacré, qu’il est devenu une source nouvelle et pure de ce même enseignement. Un hindou dirait qu’il a ‘réalisé’ l’Esprit divin que la Thora reflète. C’est d’ailleurs pourquoi Jésus peut affirmer : Vous avez entendu qu’il a été dit aux ancêtres…(dans la Thora) Eh bien ! moi je vous dis…(Mt 05/21 = P 059) ; il se permet donc de corriger, de réactualiser la Loi. Il y a certes, des degrés dans cette réalisation. On ne saurait dire qu’on n’a pas de vocation spirituelle à assumer sous prétexte qu’on n’est pas le Christ en personne. Mais, à l’inverse il convient de maintenir une certaine proportion entre la prétention de s’opposer aux erreurs du monde, et la qualité personnelle de l’opposant à incarner la vérité sur ces questions.
3 Pour ceux qui seraient tentés de ne jamais s’opposer aux erreurs du siècle présent, sous prétexte qu’ils sont ‘humbles et ne se prennent pas pour des prophètes’, Jésus rappelle : du jugement dont vous jugez on vous jugera, et de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous (Mt 07/01 = P 070). Cette affirmation reprend très exactement la loi hindoue du karma ; il ne fait aucun doute qu’elle est au cœur du sanatana dharma, donc du pérénialisme. Par conséquent, celui qui laisse une injustice se produire, parce qu’il ne se sent pas l’étoffe de tuer Hitler ou de se faire objecteur de conscience pendant le carnage de 1914-18 n’est certainement pas un monstre pour autant, mais il devra accepter d’être traité comme il traite ceux qui deviennent ses victimes du fait de son obéissance à des ordres criminels.
4 Le principe d’autorité est posé clairement dans l’Évangile. Un gradé de l’armée romaine, centurion (chef de cent hommes) vante clairement le principe d’obéissance militaire auquel il se plie et qu’il applique lui-même, et il le transpose dans son rapport avec Jésus, et le texte dit alors : Entendant cela, Jésus est dans l’admiration et dit à ceux qui le suivent : « En vérité, je vous le dis, chez personne je n’ai trouvé une telle foi en Israël » (Mt 08/10 = P 076). Le principe d’autorité est donc clairement posé, mais proportionné à la justesse des ordres reçus.
5 Le cas de conscience d’Arjuna est en grande partie de nature familiale, puisqu’il voit une part de sa famille dans l’armée adverse et craint de la tuer dans la bataille. Sur ce point, l’Évangile est aussi clair que Krishna. En cas de conflit entre la voie spirituelle et la famille, Jésus déclare : Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? … Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là m’est un frère et une sœur et une mère (Mc 03/33-35 = P 083).
6 Dans la communauté des disciples, Jésus instaure le principe de la correction fraternelle : Si ton frère vient à pécher, va le trouver et reprends-le, seul à seul. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère (Mt 18/15 = P 134). Quand il s’agit de relations familiales avec des gens qui, tout en étant proches, ne sont pas de même idéologie, la chose est plus délicate. Quand il s’agit de gens qui ne sont ni de la communauté spirituelle, ni de la famille, c’est encore plus problématique. Mais le principe est toujours : autant qu’il est possible, corrige l’erreur, sois un témoin de vérité car, même si l’autre se perçoit comme ton ennemi, toi tu sais qu’il est ton frère (non-dualisme).
7 Dans la problématique d’Arjuna, la dimension politique est évidente aussi, puisqu’il s’agit d’une guerre menée pour la légitimité du pouvoir politique. Sur ce point aussi Jésus présente un enseignement clair, mais qui fut particulièrement torturé. Les juifs de son temps étaient colonisés par les romains, et les juifs leur devaient à ce titre un impôt de vassalisation. Les juifs étaient divisés sur la question : ‘Fallait-il refuser l’impôt et lutter à mort contre les romains, ou fallait-il accepter ce compromis par réalisme du rapport de force défavorable, et pour éviter un inutile bain de sang ?’ Jésus dit, à propos des pièces à l’effigie de César qui servaient à payer l’impôt : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu (Mc 12/17 = P 240). La mentalité moderne, dramatiquement adoptée par les papes récents eux-mêmes, interprète cette parole en lui faisant dire : « Laissez l’opinion profane gérer les affaires terrestres (sous-entendu à la façon démocratique) et rendez hommage à Dieu par le culte religieux. » C’est cela qu’on nomme aujourd’hui la ‘laïcité’ ; or il s’agit d’une pure inversion, car le laïcos, le laïc, à l’origine, était un chrétien, qui simplement n’était pas prêtre ou moine (il y avait le clergé et les laïcs) ; le laïc n’en était pas moins croyant et soumis à Dieu en toute sa vie. Autrement dit, on coupe le croyant entre une logique totalement horizontale et humaine (qui conduit au transhumanisme entre autres choses), pour toutes les affaires humaines, et une théo-logie pour la prière ; la situation est littéralement celle d’un bipolaire. Les chefs chrétiens catholiques vantent la démocratie, jusqu’à faire du vote un devoir civique quasi religieux, et en même temps s’opposent à presque toutes les grandes orientations que la démocratie fait prendre à la civilisation. Ils inversent donc le principe christique : c’est au fruit qu’on reconnaît l’arbre (Mt 12/33 = P 073). Jésus affirme clairement que le pouvoir politique ne provient pas du peuple, mais de Dieu, puisqu’il dit à Pilate qui le menace de le condamner à la crucifixion : Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi, si cela ne t’avait été donné d’en haut (Jn 19/11 = P 285). Jésus précise aussi que le chef politique devra rendre compte de l’usage qu’il a fait de ce pouvoir : c’est pourquoi celui qui m’a livré à toi a un plus grand péché ; ‘un plus grand péché’, donc Pilate est dans le péché en le condamnant, et devra en subir les conséquences.
8 Dans le même esprit que la théorie des varnas-castes, en Inde, théorie si centrale dans la Bhagavad Gita, l’Évangile présente la parabole des ‘Talents et des Mines’ (Mt 25/14 = P 227). Talents et Mines sont des pièces d’argent du temps de Jésus. Un homme a reçu en héritage un talent, un autre homme deux, un autre cinq. La situation native est donc inégalitaire. Cela correspond à la théorie des varnas, et à l’évidence de la vie réelle. Et cela rend impossible et totalement utopique la théorie démocratique basée sur l’égalité supposée des hommes. La règle divine, exposée par Jésus, est que chacun doit rendre le double de ce qu’il a reçu : donc deux, quatre et dix, suivant les hommes. Il en résulte que produire quatre nouveaux talents est impossible pour celui qui n’en a reçu qu’un, que c’est normal, sans plus, pour celui qui en a reçu deux, et c’est de la paresse pour celui qui en a reçu cinq. Face au problème que se pose Arjuna (refuser le combat et donc s’opposer à la fois à l’armée adverse et à sa propre armée) la question qui doit se poser est celle-ci : « Combien de talents nécessite cette action et combien de talent est-ce que je possède ? » Jésus, sur la croix, prie son père pour ses bourreaux en disant : Père, pardonne-leur : ils ne savent ce qu’ils font. »… (Lc 23/34 = P 291) ; ils n’ont pas suffisamment de talents intellectuels et spirituels pour comprendre la gravité de ce qu’ils font. Juger des hommes différents en fonction d’une loi identique pour tous est la garantie d’une injustice systématique ; et c’est le fondement du monde moderne, au nom de la superstition de l’égalité. C’est pourquoi Krishna dit à Arjuna : Pense à ton devoir (sva-dharma) de kshatriya (gouvernant) et tu n’hésiteras pas… (BG 02/31). En effet, son statut de kshatriya correspond à sa nature profonde (à ses gunas, nous le verrons plus loin) ; ce devoir est donc proportionné à ses capacités. Krishna ne dit pas à Arjuna que ce serait mauvais de refuser le combat, il lui dit que ce serait inadéquat à sa nature.
9 L’Évangile pousse plus loin l’enseignement sur la question. Dans la parabole du bon grain (symbolisant les hommes bons) et des ivraies (mauvaises herbes, symbolisant les hommes mauvais), les disciples proposent à Jésus : Veux-tu donc que nous allions ramasser l’ivraie ? » (Mt 13/28 = P 089), mais Jésus répond : Non, vous risqueriez, en ramassant l’ivraie, d’arracher en même temps le blé. Laissez l’un et l’autre croître ensemble jusqu’à la moisson… La moisson symbolise le jugement après la mort, c’est-à-dire la loi du karma en langage oriental. Cela signifie que l’homme, enfoui dans les limites de son individualité, n’a pas l’ampleur de vue ni le recul nécessaire pour apprécier ce qu’il serait juste de faire et quelles en seraient toutes les conséquences. Il risquerait souvent de faire plus de mal que de bien. Le premier précepte de la médecine selon Hippocrate est ‘Ne pas nuire’. Souvent le remède proposé est pire que le mal, et la sagesse consiste à ne rien faire, ou, plus précisément, à laisser jouer le rétablissement spontané de l’ordre naturel des choses. À cela on pourrait faire une objection : « Arjuna, précisément, avait envie de ne rien faire, de ne pas tuer les membres de sa famille dans l’armée adverse. » Mais, en l’occurrence, il ne s’agit pas de ne rien faire du tout, il s’agit de ne rien faire qui soit à contrecourant de ce qui se fait habituellement, normalement, dans le milieu où on se trouve. Sauf, justement, si des talents exceptionnels justifient une vocation exceptionnelle, et en particulier une vocation spirituelle en vue de s’affranchir du monde mortel.
10 Dans cet ordre d’idée, l’Évangile évoque ce qu’on pourrait nommer la ‘tentation terroriste’. Jésus et ses disciples cheminent en Samarie, pays où les juifs ne sont pas appréciés. Et, malgré la réputation de prophète et de guérisseur de Jésus, les Samaritains lui refusent l’hospitalité ce qui, dans le contexte de l’époque, est un outrage profond. Ce que voyant, les disciples Jacques et Jean disent : »Seigneur, veux-tu que nous ordonnions au feu de descendre du ciel et de les consumer ? » (Lc 09/54 = P 138). D’après le contexte, il semblerait qu’ils en avaient le pouvoir, mais passons sur ce point. Jésus refuse et les corrige, sans grande réprimande cependant. Ils avaient raison sur le fond, et tord sur le moyen et sur l’opportunité temporelle. À la fin du XX° siècle, plusieurs actes spectaculaires de terrorisme islamique se sont produits, pour lutter, selon leurs auteurs, contre le paganisme moderne, dans l’esprit d’une ‘guerre sainte’ (Jihad en arabe). La cause était défendable (de notre point de vue spirituel s’entend), mais les moyens inadéquats. D’abord, car ils ont suscité, de la part des puissances occidentales, plusieurs répressions guerrières colossalement plus meurtrières que les actions terroristes elles-mêmes. Ensuite, probablement, parce que leurs auteurs n’avaient pas les talents spirituels nécessaire pour mener une telle guerre.
11 Toujours en parfaite harmonie avec l’enseignement du sanatana dharma, l’Évangile va encore plus loin. Jésus dit : Malheur au monde à cause des scandales ! Il est fatal, certes, qu’il arrive des scandales, mais malheur à l’homme par qui le scandale arrive ! (Mt 18/07 = P 131). On peut trouver scandaleux que Jésus affirme : Il est fatal, certes, qu’il arrive des scandales. Cela n’est-il pas contraire à la sacro-sainte croyance au Progrès, ce dieu quasi jupitérien du panthéon moderne ? On aura reconnu, dans cette affirmation de Jésus, un écho de la loi de dégénérescence cyclique de l’humanité (la loi des yugas, que nous avons exposée BG 1/21 ; encore un point essentiel du sanatana dharma, dont la tradition chrétienne porte, sinon l’exposé, du moins l’écho). Il n’y a pas l’humanité ; il y a les humanités, qui se présentent par cycles successifs. Chaque cycle débute, proche du principe, dans un état de relative perfection (paradis, âge d’or, satya yuga). Puis la dégénérescence se produit, jusqu’à la fin, dont nous sommes proches d’après les signes des temps (Mt 16/03 = P 181). Jésus ne fait que rappeler aux disciples que cette dégénérescence est aussi inéluctable pour une humanité que la vieillesse et la mort pour un homme individuel. Voilà pourquoi il est fatal que le scandale arrive.
12 En résumé, comment ces deux enseignements de la Bhagavad Gita et de l’Évangile répondent-ils à la question d’Arjuna : ‘Faut-il ou non combattre ?’ Dans la mesure où nous nous enfonçons dans le kali-yuga, la fin d’un cycle humain, les scandales seront de plus en plus nombreux et de plus en plus difficiles à endiguer. Pour autant, la passivité ne sera pas de mise, car il conviendra, pour tous ceux qui en sont capables, de les interpréter comme étant des scandales, et non pas comme étant des progrès, ce que ne manquera pas de faire la masse spirituellement inerte et par ailleurs méthodiquement travaillée par la propagande. Il s’agit là d’une activité, mais intellectuelle et spirituelle. Lire les ‘signes des temps’ et les comparer à l’enseignement sacré (Évangile, Bhagavad Gita, etc), pour arriver à juger par soi-même les choses correctement (Lc 12/57 = P 181). Pour ceux qui auront suffisamment de talents pour ce faire, et qui se situeront en un lieu et un temps où la chose est possible, il conviendra, non seulement de comprendre, mais aussi de lutter contre les dits scandales. Et cela sans se laisser décourager par le fait qu’à terme la bataille sera nécessairement perdue, car les humanités, comme les civilisations et les hommes, sont mortelles. Mais, si le corps est mortel, ce qui l’habite ne l’est pas, comme l’enseignera bientôt la BG et comme l’enseigne aussi l’Évangile : Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme… (Mt 10/28 = P 173). Quant à ceux qui, identifiant le scandale comme tel, et possédant les moyens d’y remédier, fut-ce partiellement et temporairement, n’ont rien fait dans ce sens, ils perdront, au cycle suivant d’existence, une partie de leurs moyens d’agir et une partie de leur discernement. Tel est l’enseignement unanime. Ceux qui ont chanté comme un glorieux progrès ce qui fut en réalité un scandale spirituel récolteront les fruits de l’arbre qu’ils ont adoré.
13 Précisons un point qui concerne les gens que le christianisme exotérique, en particulier Catholique, intéresse. Comme déjà signalé, la révolution de 1789, avec la Terreur, a interdit, sous peine de mort, la pratique publique de la religion chrétienne. Cela a duré des années, s’accompagnant d’énormes massacres. On comprend donc que, lorsque Bonaparte, Premier Consul, entra en négociation avec la papauté, pour le rétablissement de la liberté religieuse, celle-ci ait été intéressée. Mais il ne s’agissait pas, dans l’esprit du futur Napoléon, de restaurer la hiérarchie de l’Ancien Régime, le spirituel sacrant et dominant le temporel. Il s’agissait de l’inverser, comme l’indique clairement le fait que Napoléon se soit couronné lui-même, en présence d’un pape qui n’était là qu’un figurant sommé de le bénir. Depuis lors, le Concordat étant signé entre l’Église romaine et l’État français profane (fut-il incroyant ou même anti religieux), un évêque ne peut être nommé qu’avec le consentement du chef de l’État profane. Cet évêque nommera lui-même des prêtres dont l’enseignement sera conforme à cette soumission du ‘spirituel’ au temporel profane. C’est pourquoi l’attitude de l’Église de Rome se cadre strictement avec l’éthique démocratique : « Quand une loi est en discussion, on peut s’y opposer frontalement, au nom des valeurs spirituelles évangéliques. Mais, dès que la loi est votée, il n’est plus question d’en discuter. » Car alors l’Église rentrerait dans la désobéissance civile, ce qui bloquerait la nomination des évêques, l’ordination des prêtres, et entrainerait des persécutions. L’Église catholique a donc fait le choix d’un système de ‘reniement de Pierre’ permanent (Mc 15/67 = P 272). On peut comparer cela à ce qu’on nomme ‘le syndrome de Stockholm’, c’est-à-dire le fait que des otages, par peur, et par bourrage de crâne, finissent par se convertir à l’idéologie de leurs ravisseurs et tortionnaires. Depuis la révolution de 1789, dite ‘française’, la religion chrétienne est séquestrée par le pouvoir temporel profane et profanant ; elle a choisi de vivre prisonnière en se soumettant à son geôlier, pour éviter le martyre. Mais la ‘dynamique de l’histoire’ (en l’occurrence ‘la dynamique de la dégénérescence cyclique’) fait qu’il y a de plus en plus de lois anti chrétiennes que l’Église catholique doit cesser de discuter dès lors qu’elles sont votées. Le reniement va donc mécaniquement en augmentant. Ce n’est plus une couleuvre que le clergé doit avaler, c’est un boa. À terme, il deviendra très difficile de se souvenir que sa doctrine à quelque chose à voir avec l’Évangile. Certains clercs jouent le jeu en se disant : « C’est un moindre mal, par rapport à n’avoir pas de religion du tout », mais on comprend facilement qu’une ‘spiritualité’ aussi compromise suscite de moins en moins d’enthousiasme. Un point de rupture se profile inévitablement : le premier christianisme a progressé parce qu’il eut le courage d’être martyre ; le christianisme actuel devra un jour ou l’autre refaire ce choix, ou mourir.
Les ‘princes de ce monde’ / La famille revue et corrigée / La conception spirituelle de la race / Objection de conscience et désobéissance civile.
Les ‘princes de ce monde’ / La famille revue et corrigée / La conception spirituelle de la race / Objection de conscience et désobéissance civile.
Les princes de ce monde
BG 01/25
Et là, en face de Bhîshma, de Drôna et de tous les rois, il dit : « Prince, vois ici réunis tous les Kurus».
1 Bhîsma est le général en chef de l’armée adverse à Arjuna. Cela n’empêche pas Arjuna d’avoir un grand respect pour Bhisma et Drona (BG 02/04). Krishna, le cousin et cocher d’Arjuna, est celui qui parle ici, après avoir conduit leur char entre les deux armées, selon la demande d’Arjuna. Krishna lui présente l’armée adverse, désormais à portée de vue : Prince, vois réunis tous les Kurus.
2 Plutôt que tous les rois, ou tous les Kurus, qui sont une famille de seigneurs, Burnouf traduit tous les gardiens de la terre. L’expression gardiens de la terre est intéressante, car elle définit la fonction royale. La genèse biblique attribue cette fonction à Adam et Ève vis-à-vis du jardin d’Éden ; ils ont mission d’en préserver la beauté et la perfection. Le véritable ‘homme d’État’ n’est pas celui qui satisfait les envies désordonnées des masses changeantes. C’est encore moins l’homme d’un parti, d’un groupe de prédateurs financiers. ‘L’homme d’État’ est celui qui, sous le regard du divin, et donc instruit des enseignements spirituels, harmonise et préserve les équilibres naturels, les droits, les intérêts et les libertés des différentes varnas-castes, l’intégration de la culture dans la nature, et la beauté du monde, qui est de manifester son Principe spirituel. Lorsque l’Évangile décrit l’apparition de Jésus ressuscité à Marie de Magdala, il précise qu’elle le prend pour le jardinier (Jn 20/15 = P 311). Or, le lieu où elle se trouve est le Golgotha, ce qui signifie en hébreu ‘le lieu du crâne’, et ce crâne est celui d’Adam, censé être mort et enterré en ce lieu. Autrement dit, et symboliquement parlant, Jésus et Madeleine se trouvent sur le lieu même du paradis terrestre, désormais ré-ouvert aux initiés, par l’enseignement et la résurrection-éveil de Jésus. Ce dernier apparaît donc ici précisément comme le gardien de la terre ; l’idéal du roi.
3 Swami Baktivédanta, ainsi que Gandhi, traduit par : tous les princes de ce monde. Cette traduction aussi présente un intérêt, d’ailleurs double. D’abord elle rappelle que la Gita n’est pas seulement le récit de telle bataille historique (plus ou moins perdue dans la nuit des temps), mais qu’elle représente le symbole, et par son enseignement l’archétype, de toutes les batailles, extérieures et intérieures que le disciple doit mener. C’est l’exact équivalent du ‘grand jihad’ (guerre intérieure, spirituelle) et du ‘petit jihad’ (guerre physique, civilisationnelle) de l’Islam. Le disciple doit se coltiner toutes les puissances du monde.
4 De plus l’expression princes de ce monde évoque fortement le mot du Christ : le Prince de ce monde est jugé (Jn 16/11 = P 266). Dans l’exotérisme religieux, on opère un raccourci souvent réducteur en affirmant : « Le Prince de ce monde, c’est le diable ». Présentée ainsi, la chose est manichéenne. Dans la théorie métaphysique des ‘états multiples de l’Être’, dont nous aurons l’occasion de reparler, la manifestation divine (la ‘création’ en langage religieux chrétien) est présentée de façon étagée. L’expression évangélique ‘le royaume des cieux’ (Mt 13/44 = P 94) évoque la représentation géométrique de différents mondes superposés. La surface de la terre (symboliquement plate, comme on la perçoit à vue d’homme) recouvre des plans d’existence inférieure, ou infernale, les enfers, et se trouve elle-même surmontée d’une indéfinité de plans supérieurs, constituant le ‘royaume des cieux’, par analogie avec les couches de nuages, ou le déploiement astronomique au-dessus de la tête des humains. Chacun de ces plans horizontaux, de ces mondes, possède une sorte d’ange directeur, qui est le ‘prince du monde’ en question. Ce prince a une légitimité, vis-à-vis du créateur divin, pour régner sur le monde qui lui est attribué, comme un roi sur ses sujets.
5 Cette légitimité est parfaitement exprimée dans l’Évangile lors des tentations de Jésus au désert (Mt 04/03 = P 021). En effet, le diable éprouve Jésus par ses questions, et Jésus lui répond, car Jésus a, en tant qu’homme appartenant au domaine d’existence du prince du monde humain, des comptes à rendre à ce prince, comme un sujet à son roi. Seulement, les lois cycliques que nous avons envisagées interviennent ici (BG 01/20). Nous sommes dans le kali-yuga, l’âge dernier, l’âge de la subversion de toutes les valeurs spirituelles. Et c’est alors que le ‘prince de ce monde’ apparait comme un satan (‘adversaire’ en hébreu), un adversaire de la loi divine, et un diable (un être ‘double’ duel qui éloigne de l’Unique).
6 Le ‘prince de ce monde’, à l’époque de Jésus, et plus encore à la nôtre, est comme un mauvais roi, qui considère ses propres sujets comme des esclaves corvéables à merci pour la satisfaction de ses moindres désirs. Aussi n’est-il pas étonnant que de nombreux rois de l’histoire connue, (histoire qui se situe entièrement dans le kali yuga), se soient comportés en esclavagistes de leur propre peuple, à l’image du roi-soleil, le si magnifique Louis XIV, dont les productions artistiques se nourrissaient d’un affreux asservissement des Français. La tendance idéologique moderne, issue de la révolution de 1789, consiste à considérer tout pouvoir, tout prince, comme mauvais. Couper la tête au roi est l’acte fondateur de ‘l’esprit’ moderne, comme en témoignent les atroces paroles de la ‘Marseillaise’, l’hymne démocratique français par excellence, qu’aucun président n’a osé modifier, malgré l’évidente apologie du crime qu’il contient. Mais, si Louis XVI fut incompétent comme roi, il n’était certainement pas un mauvais homme et bien rares, parmi ses successeurs républicains, sont les hommes qui le valent. Cette mentalité criminelle de guillotineurs est fausse : le prince n’est pas critiquable parce qu’il est prince, il est critiquable s’il est mauvais prince, donc s’il n’est pas réellement premier dans l’ordre spirituel. Étymologiquement, le mot prince signifie ‘celui qui prend en premier’, et il prend en premier parce qu’il est spirituellement premier. Les princes du temps présent sont pour la plupart des princes de parodie, donc des adversaires des Arjunas que sont tous les méditants de la Bhagavad gita. Il convient de respecter leur fonction, mais non leur personne, ni leurs décisions, car la plupart utilisent leur fonction pour brigander et non pour gouverner.
7 Dans ce sutra, certaines versions, dont celle de Swami Chinamayananda, précisent que Krishna adresse à Arjuna l’un de ces nombreux titres dont le texte originel est pesamment émaillé. Il le nomme ‘Ô Partha’. Cette expression reviendra très souvent. Partha était un des noms de Kunti ; or Arjuna est ‘fils de Kunti’. Le mot partha est apparenté au sanskrit ‘pârthiva’ qui signifie ‘fait d’argile’. On retrouve le même symbolisme que dans la genèse biblique et dans le passage de la vision de Nabuchodonosor que nous avons évoquée (BG 01/21). L’argile, matériau utilisé par les potiers, désigne l’humain en tant qu’il est mortel (destructible, comme un pot). Chaque fois que l’expression ‘ô Partha’ intervient, c’est un rappel, qui ne va pas dans le sens ‘souviens-toi que tu es mortel’ (comme en théologie chrétienne), mais dans le sens l’esprit est ardent, mais la chair est faible (Mc 14/00 = P 269), car en réalité, l’humain a un corps, mais n’est pas un corps ; il est une manifestation transitoire de Brahman.
La famille, revue et corrigée
BG 1/26
Arjuna vit, répartis entre les deux armées, pères, grands-pères, fils, petits-fils, oncles, précepteurs, frères, amis, gendres, compagnons.
1 Le texte présente, dans ce sutra, une chose qu’Arjuna ne pouvait ignorer. Vu que les descendants des deux frères (le roi aveugle Dhristarashtra et le père d’Arjuna) se battent pour le pouvoir, il est évident qu’il y aura des membres de la même lignée dans les deux camps. Ce genre de littérature sacrée ne se soucie guère de vraisemblance factuelle ou psychologique, comme le ferait un romancier. On ne signifie pas qu’Arjuna découvre la présence de ses proches dans les deux armées, mais qu’Arjuna, subitement, au moment de passer à l’acte de tuer, est bouleversé. En s’engageant dans le combat, il percevait l’injustice de la cause adverse (Je veux dévisager ces combattants qui, rassemblés ici, prétendent soutenir par la force la cause du criminel fils de Dhristarâshtra : BG 01/23) mais maintenant, c’est sa parenté avec ces gens qui arrivent au premier plan de sa conscience. Et la colère justicière va être remplacée par l’abattement émotionnel.
2 On sera étonnés de voir signalés des grands-pères. Le concept moderne de ‘prendre sa retraite’ pour jouir de la vie sans soucis, alors que l’on a entre 50 et 65 ans, c’est-à-dire encore dans la force de l’âge, était inconnu à l’époque. La gita enseigne : Mieux vaut périr dans l’accomplissement de son devoir propre-sva-dharma (BG 03/35). Un prince, à moins d’être infirme, ne se dérobe pas face à une guerre juste. La plus belle mort qu’il peut avoir en tant que kshatrya (noble chevalier), c’est de ‘périr les armes à la main’, comme le dit encore l’expression française, dans une lutte pour le rétablissement de la justice. De plus, dans un monde traditionnel comme celui que décrit la BG, on ne rencontre pas ce phénomène des jeunes qui font des études jusqu’à vingt-cinq ans ou plus, et repoussent l’âge du mariage et de la procréation bien au-delà de ce qui est optimal dans le cycle de la nature féminine et masculine. Les enfants se font entre vingt et quarante ans, et donc on peut se retrouver grand-père entre quarante et soixante, à un âge où l’exercice d’un métier, fut-ce celui de guerrier, est encore possible.
3 On notera cependant une nuance par rapport à la théorie des ashramas (les quatre âges de la vie) que nous avons exposée (BG 01/07). Jusqu’à vingt ans, formation (Brahmacharya) ; de vingt à quarante, l’âge du père de famille (Grihasta) ; de quarante à soixante, retraite partielle et activation de la vie intérieure (Ashrama, littéralement ‘sans travail’), et ensuite, renoncement (Samnyasa). Selon ce schéma traditionnel, un grand-père, entre quarante et soixante ans, serait en retraite partielle. On ne devrait donc pas le trouver sur le champ de bataille. En réalité, la théorie des ashramas (les quatre âges de la vie) s’applique à la plus grande part de la population, constituée d’agriculteurs, artisans et commerçants, c’est-à-dire de vaïshyas (troisième varna-caste). Pour les brahmanes, dont la finalité est directement spirituelle par définition, le recentrage progressif sur la spiritualité, en quoi consiste le cheminement des ashramas, n’a guère lieu d’être. Donc, pour un brahmane, les étapes 2, 3 et 4 sont moins distinctes que pour un artisan. Un kshatrya-chevalier-noble se situe entre le brahmane et le membre de la varna-caste économique (vaïshya). Pour le kshatrya-chevalier-noble les quatre étapes des ashramas (quatre âges de la vie) seront marquées mais, en cas de grave crise, comme la menace de destruction d’une lignée royale, ce dont il s’agit ici, les grands-pères valides n’hésiteront pas à reprendre les armes.
4 Cependant un problème se présente. Le fait qu’Arjuna voit ses petits-fils sur le champ de bataille, implique qu’il a au moins soixante ans (son fils quarante et son petit-fils vingt). S’il a soixante ans, son père en a quatre-vingt, ses grands-pères cent ! La présence simultanée des grands-pères et des petits-fils d’Arjuna, sur le champ de bataille rend la chose surréaliste. Or tous les traducteurs sont unanimes sur la question : c’est bien ce qui est écrit. Une explication serait qu’Arjuna voit un homme et son petit-fils, ou un homme et son grand-père, sans qu’il s’agisse nécessairement des petits-fils d’Arjuna et des grands-pères d’Arjuna. La formulation du sutra laisse le sens ouvert : Arjuna vit, répartis entre les deux armées, pères, grands-pères, fils, petits-fils ; on ne dit pas si ce sont les siens ou non.
5 Là aussi, comme déjà remarqué, l’irréalisme littéral du texte cache un vrai réalisme spirituel. L’homme qui s’engage en spiritualité doit s’attendre à trouver dans l’armée adverse, c’est-à-dire comme force profane, ou même profanante, des gens qui sont en âge d’être ses pères, grands-pères, fils ou petit-fils ; ou même qui sont effectivement, familialement, ses pères, grands-pères, fils et petit-fils. À cela fait écho, on ne peut plus clairement, l’enseignement évangélique, qui est aussi peu familialiste que possible. En effet, alors que sa propre mère et ses frères l’appellent, Jésus questionne : Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? (Mc 03/33= P 083) et il conclue lui-même : Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là m’est un frère, une sœur et une mère (Mc 03/35 = P 083). Si les chrétiens appliquaient ce critère, les réunions de famille seraient fort clairsemées ! On se demande d’ailleurs comment le christianisme, tellement familialiste dans sa prédication depuis deux millénaires, peut prétendre découler d’un enseignement évangélique qui l’est si peu, pour ne pas dire qu’il est carrément contraire.
6 Le ‘chrétien moderne’ (presque toujours plus moderne que chrétien) éprouve de grandes difficultés mentales à intégrer le principe de dégénérescence de l’humanité. Pour un homme à l’abri de la propagande, la chose serait risible ; comme serait risible celui qui croirait que le corps humain progresse en capacités tout le long de sa vie. Même si un chrétien contemporain a rencontré l’enseignement oriental sur les yugas (les âges du monde) et que son cerveau a compris, une sorte de ‘réflexe de Pavlov’ progressiste subsiste encore longtemps après. C’est que la propagande n’agit pas que sur le cerveau ; on pourrait presque dire qu’elle s’inscrit dans la moelle épinière, comme une sorte d’instinct animal. La rencontre d’une doctrine spirituelle (comme c’est votre cas présentement, cher lecteur), si elle n’est pas intégrée par une méditation quotidienne, et une fine observation des actes journaliers, crée une sorte de dualité, entre la théorie que l’on pense, et les actes, quasi subconscients, que l’on pose.
La conception spirituelle de la race
La dégénérescence des races
1 C’est pourquoi il faut bien comprendre que, dans un monde normal, c’est-à-dire dans les premiers yugas-âges de l’histoire humaine, la race, transmise par la famille (puisqu’on se mariait généralement dans sa race pour n’en pas diluer les vertus), la race donc véhiculait le génie spirituel de la culture. La proximité spirituelle et la proximité familiale coïncidaient à peu près. Aujourd’hui, on observe quasiment le contraire. Un disciple français de Gandhi, Lanza del Vasto, dont l’œuvre présente un certain intérêt religieux, a dit : « Quand on trouve un génie dans une famille, ce n’est pas la peine d’aller chercher plus loin, il n’y a pas place pour deux. » Par les temps qui courent, la chose, pour brutale qu’elle paraisse, est souvent vraie, spirituellement parlant.
L’enseignement juif sur la race
1 On ne s’en étonne plus désormais, mais une fois encore, l’Évangile consonne. Avant même que Jésus ne commence sa prédication publique, on voit Jean-Baptiste, le prophète précurseur, apostropher les juifs en ces termes : Ne prétendez pas dire en vous-mêmes : ‘Nous avons Abraham pour père !’ Car je vous déclare que de ces pierres-ci Dieu peut susciter des enfants à Abraham (Mt 03/09 = P 16). L’affirmation des juifs (nous avons Abraham pour père) était censée garantir leur élévation spirituelle, comme si celle-ci relevait de l’hérédité sexuellement transmise. Cette conception (qui, de fait, est matérialiste) pouvait fonctionner du temps où la matière portait en elle-même fortement l’empreinte de l’esprit divin. Mais, dans les temps d’obscuration spirituelle que nous vivons, la matière n’est plus le symbole de grand-chose ; elle reflète ‘l’esprit’ moderne, mais alors ce n’est plus de symbolisme mais d’anti-symbolisme qu’il s’agit, puisque le symbolisé est d’un ordre inférieur au symbole.
2 La traduction que nous avons employée ici est celle de Louis Segond (traducteur protestant du XIX° siècle). Or cette traduction, très exotérisante, occulte bien des choses. Les pierres dont il s’agit traduisent le mot grec lithos, que l’on retrouve en français dans ‘lithographie’ (écriture sur pierre). Les tables de la Loi biblique étant originellement écrites sur pierre, selon le récit sacré, le mot lithos-pierre évoque l’écrit de la révélation divine, c’est-à-dire l’Écriture. Il ne s’agit pas des cailloux du chemin (petra en grec), mais de l’enseignement sacré. Quant à l’expression susciter des enfants à Abraham, elle est doublement réductrice. Car le texte grec dit egeirein, ce qui signifie littéralement ‘éveiller, réveiller’ (c’est ce mot egeirein qui est traduit, improprement, dans les évangiles par ‘résurrection’) ; ce mot egeirein a le même sens que bouddhi en sanskrit, l’éveil, dont on sait la signification spirituelle orientale. Quant aux enfants dont parle Louis Segond, le grec donne teknon, qui n’est pas n’importe quel enfant, mais l’enfant comme descendance charnelle. Autrement dit Jean-Baptiste affirme que les enfants-descendance, c’est-à-dire de la vraie race d’Abraham, peuvent être tirés par Dieu de la pierre portant l’écriture de la révélation. C’est donc la culture spirituelle qui transmet la race sacrée, qui la fabrique même en quelque sorte.
L’aberration raciale hitlérienne, puis moderne
1 Cela confirme clairement que la race juive n’est pas le fruit d’une biologie ou d’un climat, mais qu’elle est le fruit d’une culture religieuse. Soit dit en passant, il en va de même de toutes les races. Évidemment, les mélanges biologiques et l’influence du climat ne sauraient être niés, mais ce qui fait l’âme d’une race, sa qualité intérieure, vient de sa culture cumulée et concentrée au fil des siècles.
2 Sur ce point, comme sur tant d’autres, l’idéologie moderne fait preuve d’une fracassante ignorance. On peut dire qu’Adolf Hitler et ses théories racistes ont gagné la guerre, malgré l’apparente défaite des armes allemandes en 1945. Car il faisait du critère physiologique pur un critère nécessaire et suffisant de la race (alors que, drolatiquement, lui-même correspondait très approximativement au critère en question). Depuis, ses adversaires ont cru que la vraie théorie de la race était celle d’Hitler, et, comme ils se prétendent antihitlériens, ils sont devenus antiracistes. Le bon ton démocratique consiste donc aujourd’hui à nier qu’il est y ait des races, ou du moins que la race biologique ait un quelconque rapport avec la qualité intérieure d’un être. En somme Hitler était borgne et on propose maintenant de se faire aveugle pour éviter le problème.
La race selon Marie
1 La théorie traditionnelle, et d’ailleurs propre à tous les peuples anciens, c’est que la race biologique somatise la race culturelle au fil des siècles. Loin de s’opposer à ce qu’il y ait une ‘race d’Abraham’, l’enseignement évangélique propose de la restaurer en la faisant renaître à chaque génération par la manducation de la parole divine inscrite sur la pierre-lithos. Dans le cantique évangélique de Marie, on traduit généralement : toutes les générations me diront bienheureuse (Lc 01/48 = P 005). Mais le grec genea signifie à la fois ‘génération’ et ‘race’, ce qui est d’ailleurs bien logique, puisque l’une transmet l’autre. Il est donc exact de traduire : toutes les races me diront bienheureuse. Loin de nier les races, ou de jouer à l’anti-racisme moderne, l’Évangile en tient compte.
2 Par exemple, à propos de la femme dont Jésus guérit la fille possédée, on précise une femme grecque, cananéenne, de race (grec : genos) syro-phénicienne. La spiritualité, loin de les nier, ou de les confondre, restaure la qualité des races. Et l’anti-racisme, au sens moderne, n’est pas évangélique, même s’il est très à la mode chez les chrétiens prétendus, y compris leur clergé.
3 On voit ainsi que le choc psychologique profond que va subir Arjuna en découvrant tous ces membres de sa lignée parmi ses adversaires, ce choc n’est pas seulement un fait familial, au sens corporel et matérialiste. Comme le texte y insistera (BG 1/40-44), il s’agit de dharma, c’est-à-dire de loi divine, de finalité de l’existence. Pour Arjuna, famille, race et culture spirituelle doivent aller de pair, comme dans les premiers yugas (les premiers temps). Il est choqué que des gens de sa race, de sa varna-caste, puissent être à ce point spirituellement déviants. Il en va de la race, comme ce qui fut exposé à propos de la beauté, censée être ‘la splendeur du vrai’ dans un monde normal (BG 1/24). Il y a encore peu de temps, on pouvait complimenter un homme en disant de lui ‘il a de la race’, ‘il est de bonne race’, ou ‘il est racé’. Aujourd’hui, ce n’est plus possible sans se faire traiter de ‘raciste’ ; et cela vient (outre l’inculture pesante du siècle présent) du fait que les qualités physiques des races s’éloignent de plus en plus des qualités spirituelles qui leur étaient propres.
Objection de conscience et désobéissance civile
Le Koan du bon brahmane dans la mauvaise cause
1 Le sutra précise qu’Arjuna aperçoit certains de ses précepteurs (maîtres, guru) dans l’armée adverse. Pour comprendre, il faut resituer la hiérarchie intérieure d’un homme spirituel. Le corps-mental étant transitoire, et l’esprit-(grec pneuma) étant immortel, ceux qui font naître le corps-mental et l’éduquent (les parents biologiques et culturels) ont une valeur moindre que les parents spirituels (gurus). Il peut arriver que les deux soient représentés par les mêmes personnes, mais c’est rare. Par conséquent, la découverte de précepteurs dans le camp adverse est beaucoup plus bouleversante, pour Arjuna, que celle de ses parents, même proches, ou que celle de ses amis et compagnons.
2 L’enseignement oriental ne plaisante pas avec le respect dû au maître spirituel. Les sages qui voient la réalité t’enseigneront cette connaissance, si tu te prosternes devant eux, les interroges, et te mets à leur service (BG 04/34). Se prosterner devant eux n’est pas de l’idolâtrie, mais le signe de ce qu’on les perçoit comme les dépositaires et les transmetteurs de la sagesse divine. Ce n’est pas devant leur enveloppe physique et mentale, susceptible d’avoir des défauts, que l’on se prosterne, mais devant la sagesse qu’ils transmettent et incarnent en celui qui la reçoit. Arjuna expose clairement ce point de vue : Plutôt qu’attenter à la vie de maîtres respectables, mieux vaudrait vivre d’aumônes ici-bas. Fussent-ils cupides, ils sont quand même mes maîtres. Leur mort souillerait de sang notre victoire (BG 02/05). Le respect du maître, et même la prosternation devant lui, n’implique aucune idolâtrie et aucune myopie quant aux défauts éventuels du corps ou du psychisme du dit maître.
3 Cela est tout différent du respect, par ailleurs nécessaire, qu’un laïc chrétien peut avoir pour un prêtre. Le prêtre opère des rites dont l’efficacité ne dépend pas de son degré d’intelligence spirituelle ou de sa sainteté. L’efficacité religieuse et rituelle du prêtre dépend de la régularité de son ordination sacerdotale et d’un minimum de bonne volonté de sa part. Les chrétiens Orthodoxes de l’ancienne Russie (que l’on dit ‘Orientaux’ car ils vivent dans la partie orientale de l’Occident) faisaient nettement la distinction entre les prêtres et les starets. Ces derniers n’étaient pas nommés par une hiérarchie ecclésiastique, mais reconnus par les fidèles comme vecteurs efficaces de l’Esprit-Saint dans l’enseignement général et le conseil particulier. En Occident catholique, le ‘directeur de conscience’ ne représente qu’un très faible écho de ce concept.
4 Nous venons de voir que la déception d’Arjuna atteint son point culminant dans la constatation que certains de ses précepteurs, maîtres spirituels, et gurus se trouvent dans l’armée adverse, occupés apparemment à faire le jeu d’une mauvaise cause. La question s’est déjà posée dans ce commentaire (BG 01/02). Arjuna dira un peu plus tard : Comment pourrais-je dans le combat décocher mes flèches sur des êtres que je vénère, tels que … Drona… ? (BG 02/04). Il questionne ainsi Krishna lui-même, et ce dernier ne le dissuade aucunement dans son opinion que Drona est un brahmane respectable et compétent. La Bhagavad Gita pose donc une question paradoxale, que l’on pourrait formuler ainsi : ‘Il y a des hommes spirituellement bons, qui se trouvent engagés dans des causes mauvaises, et qui, malgré cela, ne font pas grève ; comprenne qui pourra.’ Cette question ressemble assez aux koans japonais, ces questions spirituelles apparemment absurdes que le maître pose au disciple.
Le cas de conscience
1 La mentalité populaire est ordinairement simpliste et dualiste : ‘Mon camp est celui des bons ; le camp adverse est celui des mauvais’ ; c’est le niveau ‘bas du plafond’ des supporters d’un match de football. Toutes les propagandes, mêmes celles qui se prétendent religieuses, abondent en raisonnements de ce genre, faussant les faits historiques sans vergogne, diabolisant à tout va les ‘contrerévolutionnaires’, ‘réactionnaires’, ‘complotistes’, ‘hérétiques’, ‘schismatiques’ et autres ‘sataniques’. Or, à moins d’être spirituellement aveugle, il est évident que, dans la boucherie innommable de la première guerre mondiale par exemple, tous les Allemands tueurs de Français et tous les Français tueurs d’Allemands ne furent pas purement et simplement des assassins. La plupart obéissaient aux ordres de leurs supérieurs hiérarchiques, ce qui, en principe, est une vertu. Quant aux vrais responsables de ce massacre, politiques, militaires et financiers, il est beaucoup plus difficile de leur trouver des excuses. Mais, assez proche de celui que vivra Arjuna, revenons au cas de conscience du paysan du Massif Central, qui se trouve enrôlé par la conscription obligatoire en 1917 avec pour mission de tuer le paysan de la Forêt Noire, lui-même arrivé dans les mêmes conditions pour tuer le Français. Comment ne pouvaient-ils pas se poser des questions, après des années d’une guerre absurde autant qu’inefficace et des millions de morts ? Certains refusèrent de tuer ; il y en eut même qui fraternisèrent avec l’ennemi qu’on leur avait désigné, et qui se trouvait être de la même religion qu’eux. Ils furent fusillés ‘pour l’exemple’. Mais les cas se multiplièrent et débouchèrent, en France, sur un ‘statut d’objecteur de conscience au service militaire’. Comment ne pas penser que ceux qui sont morts pour l’obtention de ce statut sont de vrais héros de cette guerre, sinon ‘les’ vrais héros ? Comment ne pas hésiter entre leur héroïsme et celui de ceux qu’on prétend ‘héros morts pour la Patrie’, et dont on aligne les noms sur les monuments aux morts, alors qu’ils se sont faits assassins d’innocents comme eux, pour éviter d’être assassinés par leurs supérieurs, ou qu’ils ont été contaminés par l’endoctrinement de la haine ?
2 Si on considère le cas de la deuxième guerre mondiale, le comportement d’Hitler et sa doctrine de haine raciale étaient manifestement diaboliques. Une remarquable série d’attentats, d’origine allemande, eut lieu contre Hitler, qui bénéficia d’une telle ‘chance’ que certains y virent la main d’une force mystérieuse. Ceux qui tentèrent ces actions, bien que faisant la guerre eux-mêmes au fou génial qui les dirigeait, pratiquaient eux aussi une forme héroïque d’objection de conscience vis-à-vis de la propagande meurtrière du régime en place. Les situations de cette nature furent nombreuses dans l’histoire, et le seront encore sans aucun doute.
3 Quand on est capable de cette réflexion on peut se questionner, ou se choquer, de voir la Bhagavad Gita nous présenter toute une suite d’arguments de Krishna à Arjuna pour qu’il combatte, et de nous présenter aussi le respectable brahmane Drona servir une cause résolument mauvaise sans souffrir, semble-t-il du moindre cas de conscience. Le conteur de la BG, Sanjaya, le ministre clairvoyant du roi aveugle, termine son récit par une apologie sans frein de l’armée adverse : Là où est Krishna… là où est Arjuna… règnent prospérité, victoire, bonheur et ordre juste. Telle est mon inébranlable conviction (BG 18/78). Et pourtant cela ne l’a pas empêché d’obéir au mauvais roi. Comment comprendre tout cela ?
Le raisonnement aux extrêmes
1 Il est toujours intéressant de raisonner aux extrêmes, car alors les vices de raisonnement ressortent. Lorsqu’un homme, inscrit dans une structure hiérarchique, doit faire une chose qui lui semble injuste, il a deux possibilités extrêmes. La première est d’obéir aux ordres, car ses supérieurs sont censés être véritablement supérieurs, ce qui le décharge de toute responsabilité, tant qu’il obéit. La deuxième possibilité consiste à faire comme son for intérieur le lui dicte, ce qui revient à l’anarchisme (refus de toute autorité qui n’est pas soi-même). Il est évident que d’innombrables crimes ont été commis au nom de l’obéissance. Et aussi que la puissance des tyrans provient plus de l’obéissance aveugle, que des millions d’imbéciles leur accordent, que de leur force individuelle réelle. Mais, d’un autre côté, l’anarchiste en vient rapidement à refuser toute vie sociale. Or on ne peut nier que l’humain est un être fortement social ; que cela permet une très grande richesse spirituelle, culturelle et matérielle ; et que, d’ailleurs, il est pratiquement impossible, pour un homme, de survivre hors société. Aucune des solutions extrêmes n’est donc acceptable.
Qui a vocation pour obéir ou pour trancher ?
1 Il faut, par conséquent, trouver un juste milieu, une ligne moyenne, un élégant compromis, mais selon quels critères ? Il n’y a pas de société possible sans organisation et donc sans hiérarchie. De ce point de vue la démocratie, de quelque façon qu’on entende la notion, est une pure utopie, car on arrive toujours à un homme qui en commande plusieurs, et qui dispose des moyens de les contraindre. Le démocrate doit donc subir une hiérarchie, bien qu’il soit censé être lui-même gouvernant (cratos) en tant que membre (du démos, du peuple) de la démo-cratie. Donc, l’humain étant un être social, et même, pour la masse, un être largement grégaire, le principe d’obéir aux ordres doit demeurer le principe de base. Et c’est précisément ce que Krishna enseignera à Arjuna. Mais la Bhagavad Gita offre un autre critère de comportement que ne connaissent ni la démocratie profane moderne, ni le christianisme démocratique actuel : Mieux vaut accomplir son devoir propre (sva-dharma), même s’il est sans mérite, ou de manière imparfaite, qu’accomplir, même parfaitement, celui d’autrui. Mieux vaut périr dans l’accomplissement de son devoir propre, car assurer le devoir d’une autre condition est lourd de danger (BG 03/35). Comme on l’a déjà vu (BG 01/07) tout humain n’appartient pas à la même varna-caste, et n’a donc pas la même vocation. Les humains ne sont pas des clones l’un de l’autre ; ils possèdent chacun une spécificité. Au problème qui se pose actuellement, il n’y a pas une solution valable pour tous. Autrement dit, tous les hommes, aussi bien dans la guerre de 1914-18 qu’en 1939-45, n’avaient pas uniformément à obéir ou à désobéir. Tout repose sur la question de savoir « À quelle varnas-caste chacun appartient-il, quelle est donc sa vocation propre ? ».
Le pérénialisme du sanatana dharma
1 Nous suivons toujours le principe de ce qu’on nomme aujourd’hui le pérénialisme. Si le mot est d’usage récent, la notion est vielle comme le monde. La plus ancienne trace aujourd’hui accessible se trouve dans ce que les Occidentaux nomment l’hindouisme. Mais les hindous, ne nomment pas ainsi leur propre tradition, sauf quand ils s’adressent aux étrangers occidentaux. Il la nomment sanatana dharma. Dharma signifie ordre, loi, harmonie. L’idée est que le monde n’est pas régi par ce que les ignorants nomment le hasard, précisément pour mettre un paravent à leur ignorance, en laissant supposer qu’il n’y a rien à connaître. Le monde n’est pas non plus régi par quelque despote divin agissant sous le coup de ses passions, de ses oublis, de ses repentirs et de ses émotions. Le monde est régi par un ordre, éminemment intelligent, juste et beau -et divin en cela- un monde dont il convient de connaître les lois, et là se situe le but de l’enseignement spirituel (samkhya et yoga). Si l’homme souffre, c’est qu’il ne connait pas, ou ne respecte pas, les lois de l’univers, et s’y cogne pour ainsi dire, comme un aveugle marchant en terrain inconnu. Jamais l’Être Suprême ne peut être tenu pour responsable des actes, vertueux ou coupables, de quiconque. Le Seigneur ne prend ni la faute ni le mérite de quiconque. La Connaissance est enveloppée d’ignorance, et c’est pourquoi les êtres sont égarés (BG 05/15). Sanatana signifie immuable, pérenne (d’où le nom actuel de pérennialisme), universel, omniprésent et permanent. Le sanatana dharma est donc la ‘sagesse pérenne’, la ‘loi universelle’, ‘l’ordre divino-cosmique immuable’. Ce que les Occidentaux nomment l’hindouisme n’est que la formulation hindoue du sanatana dharma. Mais les hindous considèrent qu’il existe d’autres formulations que la leur, selon les particularités historiques, géographiques et raciales des différentes traditions. Aussi l’idée de se ‘convertir’ d’une religion dans une autre leur semble stupide ; la conversion véritable consiste à passer d’une forme plus ou moins dégénérée de religion (ce qui est général aujourd’hui) à la pureté retrouvée du sanatana dharma, dont chaque religion constitue une formulation plus ou moins limitée. En ce sens, d’ailleurs, on voit bien en lisant l’Évangile, que Jésus, contrairement à saint Paul et ses successeurs, n’a pas invité les juifs à changer de religion, mais à retrouver les racines de leur propre tradition et par là l’universalité de l’Esprit. N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir (Mt 05/17 = P 058) et aussi, à propos de la question de la répudiation des femmes : C’est en raison de votre dureté de cœur que Moïse vous a permis de répudier vos femmes ; mais dès l’origine il n’en fut pas ainsi (Mt 19/08= P 214) ; Jésus opère toujours un retour à l’origine, c’est-à-dire au sanatana dharma, dont toute tradition spirituelle vivante porte encore la trace plus ou moins discernable. Ce n’est que par méconnaissance de cet enseignement qu’on en est venu ensuite à tenter de persuader les juifs de se ‘convertir’ à la ‘vraie’ religion, le christianisme.
De l’universalité ou des particularités des religions
1 Il résulte de tout cela, que ce qui est particulier à une religion a de grandes probabilités de ne pas être fondamental et universel. Et ce qui est, au contraire, commun à toutes les religions a de grandes probabilités d’être conforme au sanatana dharma.
2 Prenons simplement un exemple, classiquement conflictuel : celui de la transmigration, des cycles de vie antérieurs et postérieurs à la vie actuelle des hommes. Le christianisme théologique rejette radicalement cela, alors que l’hindouisme l’enseigne, le bouddhisme aussi, le judaïsme en discute, le grec Pythagore l’enseignait et de très nombreuses autres traditions souvent plus ou moins disparues parce qu’orales, l’enseignaient aussi. En la matière, le cas particulier, c’est le christianisme. Mais, si on creuse en considérant l’Évangile, on s’aperçoit que la question se posait clairement autour de Jésus. En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. Ses disciples lui demandent : »Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » (Jn 09/01 = P 148). La question des disciples suppose la connaissance de la théorie de la transmigration, sinon, comment l’aveugle aurait-il pu pécher avant de naître ? Jésus ne traite pas la question sous cet angle, mais ne la réfute pas comme erronée non plus, alors qu’il ne manque pas de corriger ses disciples, en bien d’autres circonstances, lorsqu’ils sont dans l’erreur. Ce n’était qu’un exemple, pour illustrer le fait que la construction théologique du christianisme, longtemps après l’enseignement de Jésus, est une particularité temporelle et spatiale d’une certaine tradition, et non l’orthodoxie parfaite du sanatana dharma.
3 Puisque nous abordons succinctement la question de la transmigration, et de son cas particulier des réincarnations, signalons un argument d’apparence métaphysique, mais qui ne nous semble pas recevable. Certains théologiens affutés disent ceci : « Dieu peut, en toute justice, punir l’aveugle-né par avance pour ses péchés futurs, puisque Dieu, étant l’Éternel, n’est pas soumis au temps. » La part vraie de cette affirmation, c’est que l’Éternel n’est pas soumis au temps et qu’il peut donc connaître les évènements qui, pour l’humain soumis au temps, semblent futurs. D’ailleurs la Gita l’affirme clairement, puisque Krishna dit : je connais les existences passées, présentes et futures… (BG 07/26). Mais il n’empêche que la justice divine doit demeurer compréhensible à l’humain, intelligible par lui, qui est dans le temps. Et cela implique que la justice divine, lorsqu’elle s’applique dans le monde humain ‘prenne son temps’, en tenant compte du temps, et ne le bouleverse pas. Il est donc possible, dans le monde humain soumis au temps, que l’homme soit puni pour des fautes dont il n’a pas souvenir, puisqu’elles ont été commises dans un autre cycle d’existence, mais il n’est pas possible que l’homme soit puni pour des fautes qu’il n’a pas encore commises.
L’enseignement de l’Évangile sur l’objection de conscience : une vocation d’exception
1 Dans notre quête du sanatana dharma, de la vraie sagesse pérenne, ou sagesse impérissable, nous avons pour méthode de questionner en parallèle l’enseignement de la tradition hindoue, parce que c’est la plus ancienne tradition vivante du monde, et la plus vivace encore, et surtout la plus métaphysique, profonde et explicite. Et nous rajoutons à cela l’enseignement évangélique, parce que c’est la tradition fondatrice principale de tout l’Occident, tant religieux que laïc, et qu’il n’est pas indifférent que nous soyons nés Occidentaux. Donc, la question est : « Qu’enseigne l’Évangile sur la question : Arjuna devait-il refuser le combat ou l’accepter ? »
2 L’Évangile est un enseignement subtil et difficile à décrypter, parce que c’est une histoire, et non un exposé théorique et méthodique, comme la Gita. Au premier abord, on observe que les cas de désobéissance (‘pour la bonne cause’, pourrait-on dire) y sont fréquents. Les mages arrivent d’Orient, auprès de Jésus nouveau-né, le fait qu’ils le traitent comme un roi inquiète le roi en place, Hérode le Grand, qui va faire un massacre pour tenter d’éliminer Jésus, mais : Après le départ des mages, voici que l’Ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : »Lève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte ; et restes-y jusqu’à ce que je te le dise. Car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr. » (Mt 02/13 = P 011). L’ange conseille donc à Joseph, le père de Jésus, de ruser le roi, puis ensuite de revenir en Galilée et de faire passer sa famille pour des galiléens, alors qu’en fait Jésus est né en Judée. On pourrait presque dire que Jésus a vécu avec des ‘faux papiers’. Mais Joseph n’est pas n’importe qui ; sa vocation à la désobéissance n’est pas celle de n’importe qui.
3 Jésus lui-même, dès l’âge de douze ans, désobéit à ses parents en demeurant à Jérusalem, après la fête de la Pâque, pour discuter avec des savants théologiens stupéfiés par son savoir. Sa mère lui en fait reproche : A sa vue, ils furent saisis d’émotion, et sa mère lui dit : »Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Vois ! Ton père et moi, nous te cherchons, angoissés. » (Lc 02/48 = P 014). Mais Jésus, même dès douze ans, n’est déjà pas n’importe qui.
4 Pendant les tentations au désert, Jésus est confronté à celui qu’il nommera plus tard le ‘prince de ce monde’ (Jn 16/11 = P 266), et qui se présente comme un éprouveur légitime, et c’est pourquoi Jésus doit lui répondre : S’approchant, l’éprouveur (grec : peirazein) lui dit : »Si tu es Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent des pains » (Mt 04/03 = P 021). Or cet être, qui est en quelque sorte le régent de l’état humain d’existence, voit Jésus s’opposer systématiquement aux conseils qu’il lui donne. Par obéissance à la révélation divine (il cite toujours les Écritures) Jésus pratique la désobéissance vis-à-vis de celui qui est sur la terre la plus grande puissance après Dieu. Il pratique donc la plus grande désobéissance civile qui se puisse concevoir.
5 Lorsque Jésus chasse les marchands du temple, il s’oppose frontalement à la hiérarchie religieuse de son temps (Mc 11/15 = P 028), ce qui, à l’époque, n’était pas une mince affaire. Ces quelques exemples suffiront à montrer que, dans l’enseignement évangélique, les cas de désobéissances (religieuse, politique, familiale) ne manquent pas. Cependant, en plein accord avec la théorie du sva-dharma (la vocation propre en fonction de la varna-caste), ces cas ne concernent pas n’importe qui.
L’objection de conscience évangélique : les principes fondateurs
1 Il ressort de ce qui précède que l’obéissance pure et simple aux autorités officielles, quelles qu’elles soient, ne saurait passer pour un principe évangélique. Cependant, et non moins nettement, il ressort qu’il faut avoir vocation et qualité spirituelle adéquate pour se poser en ‘révolutionnaire christique’. Cherchons maintenant quels sont les fondements qui peuvent et doivent justifier ces exceptions à la règle d’obéir à ses supérieurs.
2 Les foules sont frappées par son enseignement, car il les enseigne comme ayant autorité, et non pas comme les scribes (Mc 01/22 = P 041). Comme leur nom l’indique, les scribes sont ceux qui savent écrire ; et plus largement ceux qui savent lire, comprendre et transmettre l’Écriture sacrée de la Thora. Leur autorité vient de la Thora. De très nombreuses fois dans l’Évangile Jésus se conduit en parfait scribe, en citant l’écriture : N’avez-vous pas lu que… ? (Mc 02/25 = P 051). Mais ici c’est différent : car il les enseigne comme ayant autorité, et non pas comme les scribes. Cela signifie que Jésus a intégré l’enseignement sacré, qu’il est devenu une source nouvelle et pure de ce même enseignement. Un hindou dirait qu’il a ‘réalisé’ l’Esprit divin que la Thora reflète. C’est d’ailleurs pourquoi Jésus peut affirmer : Vous avez entendu qu’il a été dit aux ancêtres…(dans la Thora) Eh bien ! moi je vous dis…(Mt 05/21 = P 059) ; il se permet donc de corriger, de réactualiser la Loi. Il y a certes, des degrés dans cette réalisation. On ne saurait dire qu’on n’a pas de vocation spirituelle à assumer sous prétexte qu’on n’est pas le Christ en personne. Mais, à l’inverse il convient de maintenir une certaine proportion entre la prétention de s’opposer aux erreurs du monde, et la qualité personnelle de l’opposant à incarner la vérité sur ces questions.
3 Pour ceux qui seraient tentés de ne jamais s’opposer aux erreurs du siècle présent, sous prétexte qu’ils sont ‘humbles et ne se prennent pas pour des prophètes’, Jésus rappelle : du jugement dont vous jugez on vous jugera, et de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous (Mt 07/01 = P 070). Cette affirmation reprend très exactement la loi hindoue du karma ; il ne fait aucun doute qu’elle est au cœur du sanatana dharma, donc du pérénialisme. Par conséquent, celui qui laisse une injustice se produire, parce qu’il ne se sent pas l’étoffe de tuer Hitler ou de se faire objecteur de conscience pendant le carnage de 1914-18 n’est certainement pas un monstre pour autant, mais il devra accepter d’être traité comme il traite ceux qui deviennent ses victimes du fait de son obéissance à des ordres criminels.
4 Le principe d’autorité est posé clairement dans l’Évangile. Un gradé de l’armée romaine, centurion (chef de cent hommes) vante clairement le principe d’obéissance militaire auquel il se plie et qu’il applique lui-même, et il le transpose dans son rapport avec Jésus, et le texte dit alors : Entendant cela, Jésus est dans l’admiration et dit à ceux qui le suivent : « En vérité, je vous le dis, chez personne je n’ai trouvé une telle foi en Israël » (Mt 08/10 = P 076). Le principe d’autorité est donc clairement posé, mais proportionné à la justesse des ordres reçus.
5 Le cas de conscience d’Arjuna est en grande partie de nature familiale, puisqu’il voit une part de sa famille dans l’armée adverse et craint de la tuer dans la bataille. Sur ce point, l’Évangile est aussi clair que Krishna. En cas de conflit entre la voie spirituelle et la famille, Jésus déclare : Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? … Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là m’est un frère et une sœur et une mère (Mc 03/33-35 = P 083).
6 Dans la communauté des disciples, Jésus instaure le principe de la correction fraternelle : Si ton frère vient à pécher, va le trouver et reprends-le, seul à seul. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère (Mt 18/15 = P 134). Quand il s’agit de relations familiales avec des gens qui, tout en étant proches, ne sont pas de même idéologie, la chose est plus délicate. Quand il s’agit de gens qui ne sont ni de la communauté spirituelle, ni de la famille, c’est encore plus problématique. Mais le principe est toujours : autant qu’il est possible, corrige l’erreur, sois un témoin de vérité car, même si l’autre se perçoit comme ton ennemi, toi tu sais qu’il est ton frère (non-dualisme).
7 Dans la problématique d’Arjuna, la dimension politique est évidente aussi, puisqu’il s’agit d’une guerre menée pour la légitimité du pouvoir politique. Sur ce point aussi Jésus présente un enseignement clair, mais qui fut particulièrement torturé. Les juifs de son temps étaient colonisés par les romains, et les juifs leur devaient à ce titre un impôt de vassalisation. Les juifs étaient divisés sur la question : ‘Fallait-il refuser l’impôt et lutter à mort contre les romains, ou fallait-il accepter ce compromis par réalisme du rapport de force défavorable, et pour éviter un inutile bain de sang ?’ Jésus dit, à propos des pièces à l’effigie de César qui servaient à payer l’impôt : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu (Mc 12/17 = P 240). La mentalité moderne, dramatiquement adoptée par les papes récents eux-mêmes, interprète cette parole en lui faisant dire : « Laissez l’opinion profane gérer les affaires terrestres (sous-entendu à la façon démocratique) et rendez hommage à Dieu par le culte religieux. » C’est cela qu’on nomme aujourd’hui la ‘laïcité’ ; or il s’agit d’une pure inversion, car le laïcos, le laïc, à l’origine, était un chrétien, qui simplement n’était pas prêtre ou moine (il y avait le clergé et les laïcs) ; le laïc n’en était pas moins croyant et soumis à Dieu en toute sa vie. Autrement dit, on coupe le croyant entre une logique totalement horizontale et humaine (qui conduit au transhumanisme entre autres choses), pour toutes les affaires humaines, et une théo-logie pour la prière ; la situation est littéralement celle d’un bipolaire. Les chefs chrétiens catholiques vantent la démocratie, jusqu’à faire du vote un devoir civique quasi religieux, et en même temps s’opposent à presque toutes les grandes orientations que la démocratie fait prendre à la civilisation. Ils inversent donc le principe christique : c’est au fruit qu’on reconnaît l’arbre (Mt 12/33 = P 073). Jésus affirme clairement que le pouvoir politique ne provient pas du peuple, mais de Dieu, puisqu’il dit à Pilate qui le menace de le condamner à la crucifixion : Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi, si cela ne t’avait été donné d’en haut (Jn 19/11 = P 285). Jésus précise aussi que le chef politique devra rendre compte de l’usage qu’il a fait de ce pouvoir : c’est pourquoi celui qui m’a livré à toi a un plus grand péché ; ‘un plus grand péché’, donc Pilate est dans le péché en le condamnant, et devra en subir les conséquences.
8 Dans le même esprit que la théorie des varnas-castes, en Inde, théorie si centrale dans la Bhagavad Gita, l’Évangile présente la parabole des ‘Talents et des Mines’ (Mt 25/14 = P 227). Talents et Mines sont des pièces d’argent du temps de Jésus. Un homme a reçu en héritage un talent, un autre homme deux, un autre cinq. La situation native est donc inégalitaire. Cela correspond à la théorie des varnas, et à l’évidence de la vie réelle. Et cela rend impossible et totalement utopique la théorie démocratique basée sur l’égalité supposée des hommes. La règle divine, exposée par Jésus, est que chacun doit rendre le double de ce qu’il a reçu : donc deux, quatre et dix, suivant les hommes. Il en résulte que produire quatre nouveaux talents est impossible pour celui qui n’en a reçu qu’un, que c’est normal, sans plus, pour celui qui en a reçu deux, et c’est de la paresse pour celui qui en a reçu cinq. Face au problème que se pose Arjuna (refuser le combat et donc s’opposer à la fois à l’armée adverse et à sa propre armée) la question qui doit se poser est celle-ci : « Combien de talents nécessite cette action et combien de talent est-ce que je possède ? » Jésus, sur la croix, prie son père pour ses bourreaux en disant : Père, pardonne-leur : ils ne savent ce qu’ils font. »… (Lc 23/34 = P 291) ; ils n’ont pas suffisamment de talents intellectuels et spirituels pour comprendre la gravité de ce qu’ils font. Juger des hommes différents en fonction d’une loi identique pour tous est la garantie d’une injustice systématique ; et c’est le fondement du monde moderne, au nom de la superstition de l’égalité. C’est pourquoi Krishna dit à Arjuna : Pense à ton devoir (sva-dharma) de kshatriya (gouvernant) et tu n’hésiteras pas… (BG 02/31). En effet, son statut de kshatriya correspond à sa nature profonde (à ses gunas, nous le verrons plus loin) ; ce devoir est donc proportionné à ses capacités. Krishna ne dit pas à Arjuna que ce serait mauvais de refuser le combat, il lui dit que ce serait inadéquat à sa nature.
9 L’Évangile pousse plus loin l’enseignement sur la question. Dans la parabole du bon grain (symbolisant les hommes bons) et des ivraies (mauvaises herbes, symbolisant les hommes mauvais), les disciples proposent à Jésus : Veux-tu donc que nous allions ramasser l’ivraie ? » (Mt 13/28 = P 089), mais Jésus répond : Non, vous risqueriez, en ramassant l’ivraie, d’arracher en même temps le blé. Laissez l’un et l’autre croître ensemble jusqu’à la moisson… La moisson symbolise le jugement après la mort, c’est-à-dire la loi du karma en langage oriental. Cela signifie que l’homme, enfoui dans les limites de son individualité, n’a pas l’ampleur de vue ni le recul nécessaire pour apprécier ce qu’il serait juste de faire et quelles en seraient toutes les conséquences. Il risquerait souvent de faire plus de mal que de bien. Le premier précepte de la médecine selon Hippocrate est ‘Ne pas nuire’. Souvent le remède proposé est pire que le mal, et la sagesse consiste à ne rien faire, ou, plus précisément, à laisser jouer le rétablissement spontané de l’ordre naturel des choses. À cela on pourrait faire une objection : « Arjuna, précisément, avait envie de ne rien faire, de ne pas tuer les membres de sa famille dans l’armée adverse. » Mais, en l’occurrence, il ne s’agit pas de ne rien faire du tout, il s’agit de ne rien faire qui soit à contrecourant de ce qui se fait habituellement, normalement, dans le milieu où on se trouve. Sauf, justement, si des talents exceptionnels justifient une vocation exceptionnelle, et en particulier une vocation spirituelle en vue de s’affranchir du monde mortel.
10 Dans cet ordre d’idée, l’Évangile évoque ce qu’on pourrait nommer la ‘tentation terroriste’. Jésus et ses disciples cheminent en Samarie, pays où les juifs ne sont pas appréciés. Et, malgré la réputation de prophète et de guérisseur de Jésus, les Samaritains lui refusent l’hospitalité ce qui, dans le contexte de l’époque, est un outrage profond. Ce que voyant, les disciples Jacques et Jean disent : »Seigneur, veux-tu que nous ordonnions au feu de descendre du ciel et de les consumer ? » (Lc 09/54 = P 138). D’après le contexte, il semblerait qu’ils en avaient le pouvoir, mais passons sur ce point. Jésus refuse et les corrige, sans grande réprimande cependant. Ils avaient raison sur le fond, et tord sur le moyen et sur l’opportunité temporelle. À la fin du XX° siècle, plusieurs actes spectaculaires de terrorisme islamique se sont produits, pour lutter, selon leurs auteurs, contre le paganisme moderne, dans l’esprit d’une ‘guerre sainte’ (Jihad en arabe). La cause était défendable (de notre point de vue spirituel s’entend), mais les moyens inadéquats. D’abord, car ils ont suscité, de la part des puissances occidentales, plusieurs répressions guerrières colossalement plus meurtrières que les actions terroristes elles-mêmes. Ensuite, probablement, parce que leurs auteurs n’avaient pas les talents spirituels nécessaire pour mener une telle guerre.
11 Toujours en parfaite harmonie avec l’enseignement du sanatana dharma, l’Évangile va encore plus loin. Jésus dit : Malheur au monde à cause des scandales ! Il est fatal, certes, qu’il arrive des scandales, mais malheur à l’homme par qui le scandale arrive ! (Mt 18/07 = P 131). On peut trouver scandaleux que Jésus affirme : Il est fatal, certes, qu’il arrive des scandales. Cela n’est-il pas contraire à la sacro-sainte croyance au Progrès, ce dieu quasi jupitérien du panthéon moderne ? On aura reconnu, dans cette affirmation de Jésus, un écho de la loi de dégénérescence cyclique de l’humanité (la loi des yugas, que nous avons exposée BG 1/21 ; encore un point essentiel du sanatana dharma, dont la tradition chrétienne porte, sinon l’exposé, du moins l’écho). Il n’y a pas l’humanité ; il y a les humanités, qui se présentent par cycles successifs. Chaque cycle débute, proche du principe, dans un état de relative perfection (paradis, âge d’or, satya yuga). Puis la dégénérescence se produit, jusqu’à la fin, dont nous sommes proches d’après les signes des temps (Mt 16/03 = P 181). Jésus ne fait que rappeler aux disciples que cette dégénérescence est aussi inéluctable pour une humanité que la vieillesse et la mort pour un homme individuel. Voilà pourquoi il est fatal que le scandale arrive.
12 En résumé, comment ces deux enseignements de la Bhagavad Gita et de l’Évangile répondent-ils à la question d’Arjuna : ‘Faut-il ou non combattre ?’ Dans la mesure où nous nous enfonçons dans le kali-yuga, la fin d’un cycle humain, les scandales seront de plus en plus nombreux et de plus en plus difficiles à endiguer. Pour autant, la passivité ne sera pas de mise, car il conviendra, pour tous ceux qui en sont capables, de les interpréter comme étant des scandales, et non pas comme étant des progrès, ce que ne manquera pas de faire la masse spirituellement inerte et par ailleurs méthodiquement travaillée par la propagande. Il s’agit là d’une activité, mais intellectuelle et spirituelle. Lire les ‘signes des temps’ et les comparer à l’enseignement sacré (Évangile, Bhagavad Gita, etc), pour arriver à juger par soi-même les choses correctement (Lc 12/57 = P 181). Pour ceux qui auront suffisamment de talents pour ce faire, et qui se situeront en un lieu et un temps où la chose est possible, il conviendra, non seulement de comprendre, mais aussi de lutter contre les dits scandales. Et cela sans se laisser décourager par le fait qu’à terme la bataille sera nécessairement perdue, car les humanités, comme les civilisations et les hommes, sont mortelles. Mais, si le corps est mortel, ce qui l’habite ne l’est pas, comme l’enseignera bientôt la BG et comme l’enseigne aussi l’Évangile : Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme… (Mt 10/28 = P 173). Quant à ceux qui, identifiant le scandale comme tel, et possédant les moyens d’y remédier, fut-ce partiellement et temporairement, n’ont rien fait dans ce sens, ils perdront, au cycle suivant d’existence, une partie de leurs moyens d’agir et une partie de leur discernement. Tel est l’enseignement unanime. Ceux qui ont chanté comme un glorieux progrès ce qui fut en réalité un scandale spirituel récolteront les fruits de l’arbre qu’ils ont adoré.
13 Précisons un point qui concerne les gens que le christianisme exotérique, en particulier Catholique, intéresse. Comme déjà signalé, la révolution de 1789, avec la Terreur, a interdit, sous peine de mort, la pratique publique de la religion chrétienne. Cela a duré des années, s’accompagnant d’énormes massacres. On comprend donc que, lorsque Bonaparte, Premier Consul, entra en négociation avec la papauté, pour le rétablissement de la liberté religieuse, celle-ci ait été intéressée. Mais il ne s’agissait pas, dans l’esprit du futur Napoléon, de restaurer la hiérarchie de l’Ancien Régime, le spirituel sacrant et dominant le temporel. Il s’agissait de l’inverser, comme l’indique clairement le fait que Napoléon se soit couronné lui-même, en présence d’un pape qui n’était là qu’un figurant sommé de le bénir. Depuis lors, le Concordat étant signé entre l’Église romaine et l’État français profane (fut-il incroyant ou même anti religieux), un évêque ne peut être nommé qu’avec le consentement du chef de l’État profane. Cet évêque nommera lui-même des prêtres dont l’enseignement sera conforme à cette soumission du ‘spirituel’ au temporel profane. C’est pourquoi l’attitude de l’Église de Rome se cadre strictement avec l’éthique démocratique : « Quand une loi est en discussion, on peut s’y opposer frontalement, au nom des valeurs spirituelles évangéliques. Mais, dès que la loi est votée, il n’est plus question d’en discuter. » Car alors l’Église rentrerait dans la désobéissance civile, ce qui bloquerait la nomination des évêques, l’ordination des prêtres, et entrainerait des persécutions. L’Église catholique a donc fait le choix d’un système de ‘reniement de Pierre’ permanent (Mc 15/67 = P 272). On peut comparer cela à ce qu’on nomme ‘le syndrome de Stockholm’, c’est-à-dire le fait que des otages, par peur, et par bourrage de crâne, finissent par se convertir à l’idéologie de leurs ravisseurs et tortionnaires. Depuis la révolution de 1789, dite ‘française’, la religion chrétienne est séquestrée par le pouvoir temporel profane et profanant ; elle a choisi de vivre prisonnière en se soumettant à son geôlier, pour éviter le martyre. Mais la ‘dynamique de l’histoire’ (en l’occurrence ‘la dynamique de la dégénérescence cyclique’) fait qu’il y a de plus en plus de lois anti chrétiennes que l’Église catholique doit cesser de discuter dès lors qu’elles sont votées. Le reniement va donc mécaniquement en augmentant. Ce n’est plus une couleuvre que le clergé doit avaler, c’est un boa. À terme, il deviendra très difficile de se souvenir que sa doctrine à quelque chose à voir avec l’Évangile. Certains clercs jouent le jeu en se disant : « C’est un moindre mal, par rapport à n’avoir pas de religion du tout », mais on comprend facilement qu’une ‘spiritualité’ aussi compromise suscite de moins en moins d’enthousiasme. Un point de rupture se profile inévitablement : le premier christianisme a progressé parce qu’il eut le courage d’être martyre ; le christianisme actuel devra un jour ou l’autre refaire ce choix, ou mourir.
Les ‘princes de ce monde’ / La famille revue et corrigée / La conception spirituelle de la race / Objection de conscience et désobéissance civile.