La réduction de la conscience au psycho-corporel.

La réduction de la conscience au psycho-corporel.

Bhagavad Gita 01/27-34 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

La réduction de la conscience au psycho-corporel.

La réduction de la conscience au psycho-corporel

BG 01/27

   Quand il vit tous ces parents prêts à se battre, Arjuna fut submergé par la compassion et désemparé,…

BG 01/28

   …il prononça douloureusement ces mots : « O Krishna, quand je vois ces parents désireux de combattre et rangés en bataille, à cette vue mes membres défaillent et ma bouche se dessèche.

BG 01/29

   Mes jambes se dérobent, mon corps tremble et mes cheveux se dressent. L’arc Gandiva me tombe des mains.

BG 01/30

   Je ne puis me tenir debout, ma pensée chancèle. Je n’aperçois que de funestes présages.

Mademoiselle Arjuna

1     Arjuna, ici, se réduit à la part inférieure de lui-même. C’est-à-dire à son corps physique, qui fait qu’il est de la même famille charnelle que certains de ses ennemis. Il laisse l’émotion submerger la claire et rationnelle pensée. Il perd la maîtrise de ce corps auquel il a eu l’imprudence de s’identifier.

2     L’Évangile enseigne : ce qui est élevé pour les hommes est objet de dégoût devant Dieu (Lc 16/15 = P 200). C’est une façon d’exprimer ce qu’on nomme en symbolisme ‘le sens inverse des symboles’. La tour d’un château fort se reflète dans l’eau des douves, mais le reflet donne l’impression que la tour est à l’envers, avec le toit en bas. Ainsi en va-t-il des valeurs du monde qui, grosso modo, sont l’inverse des valeurs spirituelles. Si on prend l’échelle de valeur d’un homme profane et qu’on l’inverse méthodiquement, on arrive à une bonne approximation de la juste estimation spirituelle. Car, après tout, quels sont les funestes présages qu’aperçoit Arjuna ? La mort dans ce combat de certains méchants qui récolteront justement le fruit de leur perversité : spirituellement parlant, où est le problème ? La mort aussi de certains justes, qui défendent une bonne cause, mais se feront écraser par les armes adverses ; mais ne sont-ils pas de toute façon mortels, et la justice divine les abandonnerait-elle parce qu’ils furent pertinents et courageux ? Il y a, certes, des dramatiques présages, car la mort violente d’un être juste, de la main d’un malfaisant, est toujours dramatique, mais rien n’est funeste que pour celui qui tuera le juste et en subira les conséquences. Arjuna est loin d’être un incroyant, mais sa réaction est celle d’un incroyant. En écoutant trop exclusivement l’émotion psychologique, et la part corporelle de lui-même, il s’est momentanément coupé de sa dimension spirituelle, la seule qui, véritablement, n’est pas éphémère. De plus, un présage n’est pas la même chose qu’une prévision ; il y a donc quelque chose de superstitieux dans cette remarque d’Arjuna. La Bhagavad Gita stigmatisera souvent les attitudes superstitieuses se cachant sous le manteau de la religion : Ceux dont la discrimination est en proie aux désirs se vouent aux devas (dieux) ; et suivent les rites propres à leur culte, enchaînés qu’ils sont par leur propre nature (BG 07/20).

3     Dans ce passage, la Bhagavad Gita, presqu’à la façon d’un Honoré de Balzac décrivant la Comédie Humaine, parodie la façon féminine de réagir aux événements. …mes membres défaillent et ma bouche se dessèche. Mes jambes se dérobent, mon corps tremble et mes cheveux se dressent…Je ne puis me tenir debout, ma pensée chancèle… Beaucoup de femmes, lorsqu’elles décrivent un événement, ne décrivent pas l’événement, mais leur réaction physiologique et psychologique à l’événement. On dirait qu’elles sont incapables de sortir des limites de leur corps, pour voir les choses comme elles sont, et les décrire objectivement. Elles ne perçoivent le monde qu’à travers la grille déformante de leur corporéité, car, au fond, le monde (leur monde), c’est leur corps et les réactions que l’extérieur produit sur leur corps. Certains disent que la BG est un univers d’hommes, puisqu’on n’y rencontre pas plus de femmes que sur un champ de bataille de l’Antiquité. Mais ici, ce qui est décrit, d’une façon presque romanesque, est une femme. Une femme pleine de bons sentiments pour les gens qui lui sont liés charnellement ou alliés charnellement, mais une femme seulement en ce qu’elle n’est pas capable de voir au-delà du charnel, la dimension sociale, politique, civilisationnelle et surtout spirituelle, du problème. Mais ce qui aurait été compréhensible, et donc en partie pardonnable, pour une femme, ne l’est pas pour un homme et surtout pour un noble chevalier comme Arjuna, dont la fonction nécessite une ampleur de vue autrement plus grande. Un chinois dirait qu’Arjuna, en l’occurrence, se limite à son point yin, oubliant son yang.

Conflit bakti yoga et karma yoga

1     Il est intéressant de voir qu’à l’intérieur même de la tradition hindoue, les avis divergent. Swami Baktivédanta dit carrément : «Ces symptômes ne sont certes pas dû à la faiblesse, mais à la tendresse de cœur qui caractérise le pur bakta. » Nous avons évoqué les trois grands yogas, dont le ‘yoga de la dévotion’ ou ‘bakti-yoga’ (BG 01/21). Et nous avons remarqué que l’élément affectif y est prédominant, et que c’est donc une voie destinée aux femmes, ou aux hommes chez qui l’élément féminin est assez développé et les rend proches de la frontière distinguant les hommes des femmes. Le Swami Baktivédanta, est un grand représentant de l’école baktique, et a tendance à ‘tirer la couverture à lui’ pourrait-on dire, en interprétant le texte dans le sens de sa voie propre. Mais cela s’oppose au texte même de la BG, car Krishna reprochera bientôt : « Ne cède pas à ce manque de virilité, cela te sied mal, chasse de ton cœur cette défaillance mesquine » (BG 02/03) ; Krishna est donc assez éloigné de voir dans ce moment d’Arjuna un ‘pur bakta’, un ‘pur dévot’. Par contre, Swami Chinamayananda, qui représente l’école métaphysique du védanta non-dualiste commente : « C’est un défaut bien humain que de glorifier ses propres faiblesses en leur donnant un nom pieux et une sainte apparence. » Pour lui Arjuna, ici, est faible et non pas délicatement aimant. De plus Swami Baktivédanta fait erreur en affirmant qu’Arjuna est un ‘pur bakta’, car un kshatrya ne peut pas être un pur bakta. Nous verrons un peu plus loin l’importante théorie des gunas (prononcer : gounas), qui détermine trois grandes qualités composant tout être vivant, en proportions différentes. Et c’est précisément selon l’importance de l’une de ces trois gunas dans un être précis, que se détermine son appartenance à l’une des varnas-castes. Or la voie dévotionnelle du bakti-yoga, tout en étant assurément une voie possible, est beaucoup trop féminine, dans sa conception comme dans sa pratique, pour un chevalier. Il n’y a pas lieu de s’étonner d’une interprétation aussi diamétralement opposée de la part de deux grands représentants de la même tradition hindoue. Les voies religieuses et spirituelles sont complémentaires sur le plan théorique, mais, qui dit complémentaires, en pratique dit souvent opposées.

La spiritualité des objets d’art

1     Un détail maintenant : Arjuna dit : L’arc Gandiva me tombe des mains. C’est que son arc portait un nom, comme son cheval ou son fils. Ce n’est pas plus étonnant que de constater, dans la légende française de Rolland de Roncevaux, que son épée se nomme Durandale. Pour un homme moderne, un objet est une chose ; l’homme moderne n’a pas d’autre regard que prosaïque et pragmatique. Pour un homme spirituel, un objet est l’œuvre de celui qui l’a fabriqué (et il est bien évident que celui-ci ne saurait être une machine). Un objet sert à réaliser une fonction humaine ; or toute fonction humaine a une dimension symbolique, spirituelle, verticale. Sinon ce ne serait pas une fonction humaine. L’univers d’objets sans nombre et sans nom qui caractérise le monde moderne prouve simplement que ce monde est infrahumain.

 

BG 01/31

   Quand j’aurai massacré les miens dans la bataille, je ne vois pas quel bien pourra en résulter.

Arjuna submergé par le yin

1     Arjuna, ici, réagit comme une femme, pour s’être laissé submerger par l’émotion, comme il arrive souvent aux femmes. Krishna le lui reprochera en lui disant : Ne cède pas à ce manque de virilité, cela te sied mal… (BG 02/03). En effet, quand il dit : Quand j’aurai massacré les miens dans la bataille, il considère comme ‘les siens’ des nobles de titre, qui servent une cause injuste, et qui ne sont donc plus nobles de comportement. Il est naturel, au sens presque animal du terme, qu’une femme dise ‘les miens’ à propos de ceux qu’elle a portés et façonnés en elle. Pour un père, ce point de vue n’est pas inexistant, puisque ses descendants ne seraient pas là sans lui, mais il est secondaire ; car, ‘si la femme obéit à l’homme, l’homme obéit à Dieu’, selon les lois de toutes les spiritualités, et c’est l’aspect divin, donc spirituel, de ses descendants qui peut seul en faire légitimement les siens, et non seulement leur hérédité physique. Bien sûr, il n’est pas exclu, et même vivement recommandé, qu’une femme obéisse directement à Dieu ; mais, quand cela se produit, c’est par l’aspect ‘yang’ d’elle-même, et malgré qu’elle est une femme, que cela se produit. Car, pour qu’une femme puisse refuser de considérer comme les siens ceux qui sont issus de sa chair, ou apparentés à sa chair, du seul fait qu’ils agissent anti-spirituellement, il faut qu’elle surmonte un attachement psychique et viscéral évidemment plus grand que celui qui relie un homme à son fils. Par conséquent une réaction qui, de la part d’une femme, serait compréhensible, à défaut d’être spirituelle, une telle réaction est beaucoup moins pardonnable de la part d’un homme, et devient parfaitement inconvenante quand cet homme est un kshatrya dont la fonction, précisément, consiste à maintenir l’ordre social juste. Et cela d’autant plus qu’Arjuna parle des siens alors que la plupart ne sont pas véritablement ses descendants, sur le plan charnel.

Quand le chevalier oublie l’ordre

1     Lorsqu’Arjuna continue en affirmant je ne vois pas quel bien pourra en résulter, on croit rêver. Ce qui pourra résulter d’une victoire de la justice sur l’injustice est un ordre juste. Et, assurément un ordre juste vaut mieux qu’une lignée familiale dont une grande partie des membres sont injustes, lignée qui, par-là, deviendrait une mafia. Un jour, une femme italienne, dont le fils se comportait de façon mafieuse, entendit quelqu’un faire allusion au comportement de son fils ; elle lui asséna : « En effet son comportement est tel que vous dites, mais d’abord, c’est mon fils. » Eh bien, pour un homme digne de ce nom, le comportement passe d’abord, et le lien charnel ensuite.

Le général romain de la BG

1     Tout à fait dans le style de la Bhagavad Gita, une histoire de l’antiquité romaine illustre la chose. Un général romain luttait, aux confins de l’empire, contre des tribus barbares. Les barbares, individuellement, étaient plus forts et plus vaillants que les romains ; aussi leur technique consistait-elle à les provoquer en combat singulier. Les soldats romains, en faisant des paris sur ce genre de sport, se laissaient souvent prendre au jeu. Le général décréta donc que tout soldat qui accepterait un combat singulier serait condamné à mort, même s’il rentrait au camp vainqueur.

2     Or son fils était sous ses ordres. Il se laissa prendre au jeu stupide des soldats et à la ruse des barbares ; il rentra vainqueur sous les hourras des soldats. Son père le fit exécuter, en tant que général, puis porta son deuil pendant quarante jours, en tant que père. Telle était la vertu romaine du début de cette civilisation, et celle de toute civilisation non encore décadente. Aujourd’hui, dans le but de façonner une population de consuméristes manipulables, tout est fait pour que les hommes soient ce qu’on pourrait appeler des ‘hommes femelles’. Et on ne dit pas des ‘hommes féminins’ car ils possèdent les défauts fréquents des femmes, et non les vraies vertus féminines ; c’est-à-dire qu’ils possèdent les limites mentales et l’attachement au corps, et non pas la délicatesse de sentiment et le sens du sacrifice par amour.

       

BG 01/32

   Je ne désire, Krishna, possesseur de vaches (ou de lumière), ni la victoire, ni la royauté, ni les plaisirs ; que nous importe tout cela et la vie même ? (BG 01/02)

La richesse matérielle et spirituelle

1     Comme on l’a dit, Krishna est affublé, au cours du texte, de nombreux noms, faisant allusion à ses exploits passés dans le récit du Mahabarata, dont la BG est une partie. On ne les commentera pas tous,  mais celui-ci importe. Par un jeu de mot, comme en utilisent tous les textes sacrés, le mot ‘vache’ et le mot ‘lumière’ sont consonants en sanskrit. Le texte peut donc se lire ‘Krishna possesseur de vaches’ ou ‘Krishna dispensateur de lumière’. Dans ce dernier sens, Arjuna reconnaît son cocher Krishna comme un homme spirituellement compétent, et cela ira croissant, jusqu’à ce qu’il perçoive en lui Brahman, l’absolu. Possesseur de vaches peut être traduit par ‘possesseur de richesses’ car, dans une société à soubassement agraire, le bétail est le fond de la richesse. La même chose s’observe dans la Bible. Arjuna affirme donc son désintéressement : Je ne désire, ni la victoire, ni la royauté, ni les plaisirs… ou, en tout cas, il ne saurait être question pour lui de les mettre au-dessus de la vie des membres de sa lignée. Cela est tout à son honneur ; et c’est même le moins qu’il puisse faire, car il n’y a pas gloire mais seulement justice à faire ce qui est juste.

L’ombre du suicide

1     Par contre, quand Arjuna conclut que nous importe tout cela et la vie même ?, on sent l’ombre d’une pensée suicidaire se profiler à l’horizon. À l’entendre, la vie n’aurait plus de sens, dès lors qu’il doit exercer la justice aussi contre les siens, si ces derniers deviennent criminellement injustes. Mais alors c’est toute sa raison d’être comme chevalier au service de la justice, et de la justice pour tous, indépendamment des liens de famille, c’est sa raison d’être qu’Arjuna oublie. Sa vie a un sens, dès lors qu’il l’utilise à rétablir la justice, et le lien de famille qu’il a ou qu’il n’a pas avec ceux qui seront victimes de son rétablissement de la justice n’a rien à voir dans l’affaire. Nous voyons que, méthodiquement, la Gita élimine tous les faux arguments féminoïdes (et non pas réellement féminins) qu’un homme, sous le coup de l’émotion, serait tenté de suivre.

 

BG 01/33

   Ceux pour qui nous aspirions à la royauté, aux richesses et aux plaisirs, les voici, prêts à s’entre-tuer, ayant fait le sacrifice de leur vie et de leurs biens.

Arjuna à contre-emploi

1     La culture démocratique étant égalitaire est frontalement anti castes-varnas. C’est pourquoi le mot caste est péjoratif en français actuel. Quand on dit d’un politique « Il n’utilise le pouvoir que pour la satisfaction de sa propre caste », on suggère par là qu’il pratique un pouvoir mafieux, au service d’un petit groupe, et au détriment de l’ensemble de la population. Eh bien, c’est très exactement la logique que suit Arjuna dans ce sutra ! Pour les siens il aspire à la royauté, aux richesses et aux plaisirs. Il est désolé que ces gens ne puissent en jouir, du fait de la guerre qui s’annonce ; et il oublie d’être désolé que ces gens soient de mauvais gouvernants, illégitimes, dont le peuple fera forcément les frais.

2     Arjuna affirme que ses adversaires, en se mettant en campagne guerrière, ont fait le sacrifice de leur vie et de leurs biens. Là aussi, erreur complète. Comme nous l’avons vu (BG 01/02) le mot sacrifice a deux sens : le fait de tuer une chose pour en obtenir une autre, et le fait de pratiquer une action sacrée parce que spirituelle. Seul ce second sens est indispensable à la vraie notion de sacrifice : le fait d’agir ‘dans le sens du sacré’. Il est bien évident qu’une conquête illégitime du pouvoir, et en plus au prix d’un massacre familial, n’a rien de sacré. Donc Arjuna pleurniche sur une cause qui mérite ses reproches et non ses pleurs.

 

BG 01/34

Maîtres, pères, fils, aïeux, oncles, beaux-frères, petits-fils, gendres et parents par alliance,

Un début de hiérarchie

1     Ce sutra reprend le même thème que le 01/26 : énumération des proches d’Arjuna qui se trouvent dans l’armée adverse ; cela apparaitrait donc comme une inutile répétition, si on n’observait pas que l’ordre des présentations a changé. Le (BG 01/26) disait en effet : Arjuna vit, répartis entre les deux armées, pères, grands-pères, fils, petits-fils, oncles, précepteurs, frères, amis, gendres, compagnons. Ici (01/34) les maîtres sont cités en premier ; maîtres spirituels s’entend. On observe là une petite amorce de prise de conscience spirituelle dans la pensée du héros.

2     En somme, les huit sutras que l’on vient de voir (01/27-34) décrivent un homme que l’émotion réduit à s’identifier à son corps. À son corps-mental en réalité, mais ici le mental, au lieu de diriger le corps, comme chez un spirituel, est limité au corps, vampirisé par lui. C’est exactement la situation de l’homme profane à longueur de vie. Et c’est exactement la situation de toute la culture moderne contemporaine. Aucune verticalité, aucune transcendance, rien qui dépasse une conscience limitée au corps qu’elle occupe actuellement, corps qui va mourir, et que cette conscience, dans sa stupidité, considère comme l’origine d’elle-même (la pensée produite par le cerveau, comme un sauvage croirait que le poste de radio produit la musique ou la parole). Donc la Bhagavad Gita décrit à travers le personnage d’Arjuna, le débutant spirituel dans ses heures les plus bornées. L’enseignement positif de la Bhagavad Gita ne commence de fait qu’au chapitre 2 sutra 11.

 

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