DÉMON, ADVERSAIRE, ÉPROUVEUR
Tous ceux-là, je ne veux pas les frapper, même s’ils me frappent, fut-ce en vue de régner sur les trois mondes, encore bien moins sur la seule terre. (oh vainqueur des démons, qui a la douceur du miel)
BG 01/35
Krishna rencontre l’adversaire, sans bien l’identifier
1 Dans ce sutra, Arjuna s’adresse à son cocher et cousin, Krishna, qu’il considère aussi comme un sage de bons conseils. Comme Arjuna parle depuis un moment et que Krishna n’a encore rien répondu, il doit pressentir que son cousin n’est pas d’accord avec lui. Du coup, comme il arrive souvent dans ce genre de situation, il empile les arguments pour consolider sa position. On pourrait même penser qu’il le flatte quelque peu. En effet, il lui adresse deux qualificatifs élogieux : vainqueur des démons en premier, car, dans l’histoire du Mahabarata qui précède la Bhagavad Gita, il est arrivé à Krishna de vaincre des démons, un peu comme on voit dans l’évangile, Jésus chasser les démons (Mc 01/23 = P 042). Dans l’Évangile, le démon, dans la scène des ‘tentations de Jésus au désert’, prend trois qualificatifs selon les évangélistes : éprouveur (Mt 04/03 = P 021), diable (Mt 04/01 = P 021), adversaire (Mc 01/13 = P 021). En fait il est adversaire de Jésus, comme deux joueurs d’échecs sont adversaires l’un de l’autre. Pourquoi le démon est-il adversaire du spirituel ? Parce que le spirituel veut sortir du monde humain qui, en tant que monde humain, est limité au corps et au psychisme. Le démon n’est pas illégitime en soi ; le monde humain est son domaine ; les êtres humains, en tant qu’ils sont humains, lui appartiennent. Mais les humains sont potentiellement plus qu’un corps-mental. Le spirituel, qui entreprend de diriger le corps-mental par l’Esprit, entreprend, par là-même, d’échapper à l’influence du démon. Donc le démon entre en guerre et devient son adversaire. C’est pourquoi le chemin spirituel est comparable à une guerre. Et aussi pourquoi Jésus a enseigné une parabole de la guerre (Lc 14/31 = P 193), et pourquoi la Bhagavad Gita se passe sur un champ de bataille.
La terreur des duels
1 Dès lors qu’il est adversaire, le démon devient éprouveur, en mettant à l’épreuve le spirituel : il ne laissera échapper aux limites de la condition humaine que ceux-là qui l’auront battu. Et quelle sera la technique de guerre de ce démon-adversaire-éprouveur ? Ce sera la dualité : d’où son nom de diable (DBL, même racine que ‘double’, ‘duel’). Les hindous nous ont transmis le jeu d’échec, par l’intermédiaire des Arabes. Dans ce jeu, le vainqueur crée une diversion à droite, pour masquer une attaque à gauche. Si son compétiteur se laisse prendre par la dualité, il se focalisera sur la diversion à droite et cessera d’avoir une vue d’ensemble de l’échiquier. Il sera surpris à gauche et perdra. Seul peut vaincre celui qui maintient une vision non-duelle de l’échiquier en son entier. La lutte contre le démon, le diable, c’est la lutte contre les visions partielles, donc partiales, et donc fausses. À cause des dualités trompeuses, nées du désir et de l’aversion, tous les êtres sont soumis à la confusion, à l’instant même où ils font leur entrée dans le monde… (BG 07/27). Le méditant doit donc devenir, comme Krishna, la terreur des dualités ; le vainqueur des démons.
La dégustation de la Parole
La Réalité plus douce que le miel
1 L’autre flatterie, ou compliment, ou titre honorifique, qu’Arjuna adresse à Krishna est toi qui a la douceur du miel. À l’époque de la Bhagavad Gita, comme de la Bible, il y avait peu d’aliments sucrés, le miel était donc un symbole de la douceur, à la fois sexuelle, alimentaire et divine. Un psaume l’applique à la parole de Dieu : Tes paroles sont plus douces que le miel (Psaumes 119 et 103). Un être transcendant donne au prophète Ézéquiel, un rouleau de l’Écriture sacrée, la Thora, pour qu’il le mange. Cela symbolise ce que les juifs nomment ‘la manducation de la Parole’, c’est-à-dire l’art de mémoriser la parole de Dieu, en la ruminant comme un bovin rumine l’herbe qu’il mange, jusqu’à pouvoir l’incorporer et la réciter et vivre sans hésitation. Les chrétiens, à part de rares exceptions, ont délaissé et même oublié cette pratique, mais elle était et est toujours courante chez les juifs, de même les musulmans. Quant aux hindous, la capacité des brahmanes de tradition apparaitrait stupéfiante aux Occidentaux, en matière de mémorisation sacrée. Le grand maître védantin Ramana Maharshi conseillait la mémorisation de la Bhagavad Gita et, pour les moins enthousiastes de cette pratique, il a même rédigé un résumé des sutras les plus indispensables.
L’ensemencement du subconscient
1 Le fondement de cette pratique c’est que l’enseignement spirituel, une fois mémorisé et maintenu par une récitation consciente et régulière, agit sur le subconscient du disciple, c’est-à-dire beaucoup plus en profondeur qu’une simple lecture, même régulière, ne ferait. Or, pour en revenir au miel, le prophète biblique Ézéquiel raconte : Je le mangeai donc (le rouleau de la Thora) et, dans ma bouche, il eut un goût aussi doux que le miel (Ézéquiel 03/03). Cette idée d’un plaisir, et même d’une délectation intellectuelle, dans l’assimilation d’un enseignement spirituel, peut surprendre. Pourtant la Gita atteste semblablement : Lorsque le yogi… atteint le samadhi (l’enstase)… Il éprouve alors la joie suprême, qui peut être appréhendée par l’intellect purifié, et non par les sens (BG 06/20-21). Il y a unanimité des traditions spirituelles, à travers des lieux et des âges différents, sur le fait qu’il existe une joie supérieure à tous les plaisirs sensibles, une joie de l’intellect. Et aussi que cette joie est en rapport avec la découverte de la réalité spirituelle de l’existence. C’est d’ailleurs pourquoi le précédent sutra rajoute aussitôt ensuite : Une fois ressentie cette joie, le yogi s’établit à jamais dans la Réalité. Autrement dit, le monde que nous percevons est déformé, et même rendu difforme, par la subjectivité de l’égo ; il a souvent un goût d’aigreur, voire de fiel, alors que le Réel a un goût de miel. Et alors, dans ce monde réduit à l’égo, on ne connaît plus que les ‘paroles mielleuses’ des menteurs intéressés, sans comprendre qu’elles ne sont que la parodie de la ‘Parole de miel’ de la Révélation.
Les trois mondes et les États Multiples de l’Être
Le décryptage nécessaire des textes sacrés
1 Passons maintenant à l’allusion la plus importante de ce sutra, relative aux trois mondes. Nous disons bien ‘allusion’, car un texte sacré, comme la Bhagavad Gita ou l’Évangile, ne se lit pas comme le journal… encore que le journal, généralement truffé de propagande et de prêt-à-penser (il est fait pour cela), nécessite, pour être vraiment compris, un décryptage de ses nombreux pièges. Dans un texte sacré aussi il faut un décryptage, non pas pour y détecter les bornes idéologiques, voire les perversions spirituelles, mais pour y développer les enseignements ésotériques auxquels le texte ne fait généralement qu’une allusion concise.
2 On pourra se demander : « Pourquoi en est-il ainsi ?» Les textes sacrés les plus célèbres, comme les deux textes cités, doivent remplir deux conditions contradictoires. Premièrement : être assez concis pour être mémorisés (c’est le cas pour les deux). Dans toutes les traditions vivantes et complètes, les textes sacrés de base sont mémorisés par le disciple et ensuite seulement commentés par le maître. Deuxièmement : ces textes doivent envisager tous les sujets essentiels à la quête spirituelle, ce qui nécessiterait, si on voulait être complet, d’écrire plusieurs volumes et les rendrait difficilement mémorisables, d’où la nécessité d’utiliser un style allusif, parabolique, symbolique, parfois même provoquant pour susciter la réflexion spirituelle, et inviter le disciple à chercher quel enseignement complet se cache derrière l’allusion.
Les trois mondes et les États Multiples de l’Être
1 Dans toutes les traditions spirituelles vivantes (et complètes), il y a l’exotérisme religieux et l’ésotérisme spirituel. Dans l’exotérisme, Dieu est considéré comme extérieur à l’humain (c’est le Très-Haut, le Créateur du Credo chrétien par exemple). Le dévot parle au Dieu exotérique et le prie, pour lui demander ce dont il a besoin (il leur disait une parabole sur ce qu’il leur fallait prier sans cesse et ne pas se décourager : Lc 18/01 = P 212). Ensuite, le dévot remercie Dieu quand ses vœux ont été exaucés. Dans l’ésotérisme, le disciple ne prie pas (au sens de faire une demande), puisqu’il sait qu’il a Dieu en lui (voici que le Royaume de Dieu est en vous : Lc 17/21 = P 206). Il est inconvenant de demander quelque chose quand on a déjà tout. L’ésotériste travaille sur lui-même à percer le voile de la mentalité profane en lui, pour mettre à jour, et réaliser, la dimension divine de son être propre, et découvrir la dimension divine des autres êtres. Le yogi… voit le Soi résidant dans tous les êtres et tous les êtres dans le Soi. Il voit de toutes parts l’identité. Celui qui Me voit en tout, et qui voit tout en Moi, n’est jamais séparé de Moi et je ne suis jamais séparé de lui (BG 06/29-30). On comprend donc que la simple référence aux trois mondes, que l’on rencontre cinq fois dans la BG, soit l’une de ces allusions, recouvrant une doctrine spirituelle fondamentale, que nous allons exposer dans ses grandes lignes.
Les états de conscience et les trois mondes : la veille et le monde matériel
1 On se souvient que la spiritualité (au sens oriental du terme) n’est pas une chose qu’il faut croire ; c’est une science expérimentale de la vie intérieure ; une science sacrée. Aussi part on d’une expérience que tout humain peut faire. Il existe trois états de conscience, qui s’enchaînent à longueur de vie : la veille, le rêve et le sommeil (profond, donc sans rêve). Les trois mondes sont en rapport avec ces trois états de conscience.
2 L’état de conscience de veille donne accès au monde matériel, c’est-à-dire tout le cosmos, dont nos sens ne perçoivent qu’une infime partie. Les appareils scientifiques (télescopes, microscopes etc) permettent d’amplifier l’étendue de ces perceptions, mais cela demeure infime par rapport à l’immensité du cosmos, dont les perceptions sensorielles, d’ailleurs, ne permettent pas d’affirmer qu’il ait une limite. Pour l’homme profane -et donc pour la pensée occidentale moderne, qui est incarcérée dans le profane- ce monde est ‘le’ monde. L’humain moderne n’est pas capable de concevoir autre chose, tant il est borné à l’aspect le plus grossier de son être, le corps.
Les états de conscience et les trois mondes : le rêve et le monde subtil
1 Pourtant cet homme profane rêve, toutes les nuits, et même souvent au milieu de cet état qu’il croit être la veille. Le rêve permet de percevoir un monde formel ; c’est-à-dire qu’il y a des formes. Mais ces formes ne sont pas faites d’une matière solide, pondérable, mesurable ; elles sont faites de ce qu’on nomme la ‘matière subtile’, en l’occurrence subtile par rapport au monde matériel des objets solides du cosmos. Un certain rapport existe entre ce monde des formes subtiles du rêve et le monde des formes solides de la veille, puisqu’on peut rêver à des choses qu’on a vécues dans l’état de veille. Mais il est aisé de constater que les lois de ces deux mondes ne sont pas identiques. On peut, étant vivant, se voir dialoguer avec quelqu’un mort depuis longtemps. On peut, étant un homme, se voir voler comme un oiseau, et cela sans recours à aucun appareil ou machine. On peut se représenter quittant une personne, partant soi-même en avion, pour la retrouver nous attendant à l’arrivée. Les lois de la logique n’ont pas cours non plus ; on peut se faire battre aux échecs par un enfant qui ne sait même pas parler. D’ailleurs, lorsqu’on est sur le point de s’éveiller, mais encore en train de rêver, ce sont ces illogismes, ces impossibilités spatiales ou temporelles qui choquent la conscience de veille émergeante, et font que l’on se réveille tout à coup en se disant : « Quel fou je fais de penser des choses aussi stupides. »
2 Maintenant, il faut comprendre que ces deux mondes, formel grossier et formel subtil, ne sont pas perceptibles seulement en succession, mais aussi en simultanéité. Cette simultanéité se produit lorsqu’on se trouve à la frontière du rêve et du réveil, comme dans l’exemple précédent. Elle se produit aussi, très souvent, lorsqu’une personne n’est pas concentrée sur son activité, et qu’elle rêvasse en agissant ; les personnes les moins douées pour la maîtrise de soi vivent même en permanence dans cet entre-deux. Cela les rend manipulables par toutes les propagandes, un peu comme une personne en état d’hypnose. C’est pourquoi la vie moderne offre mille situations dans lesquelles les humains sont invités, voire obligés, de faire plusieurs choses en même temps, ce qui fractionne leur attention et les rend téléguidables. Ils ont l’impression d’être libres de choisir entre toutes ces choses, alors que la multiplicité même de ces choses viole leur conscience, en la privant de la concentration qui, seule, peut opérer un vrai choix.
3 Il est aussi une situation -positive celle-là- où le monde formel subtil se conjugue avec le monde formel grossier. Par exemple, un architecte arrive sur le terrain vierge d’un riche client, qui lui a demandé de construire une villa, avec piscine, dépendances, terrasse, un jardin japonais et un tennis. Compte tenu du relief du terrain, de son orientation solaire, de la vue qu’il offre, de la vue qu’il subit, de son exposition au vent et des règlementations d’urbanisme, toutes choses matérielles et objectivement constatables, l’architecte va imbriquer les images mentales subtiles de ses idées dans l’image grossière, matérielle, qu’il a devant les yeux. Dans presque toute action humaine se produit ce processus d’imbrication d’une image mentale maîtrisée (et de nature subtile puisque mentale) sur un paysage d’objets grossiers. C’est ainsi que l’humain programme le geste futur qui modifiera le milieu ambiant sur lequel il travaille. L’exemple de l’architecte est seulement un cas d’une complexité particulière. Et c’est par la maîtrise du monde subtil que l’humain développe son imagination, et donc cette créativité qui lui permet de se rendre maître aussi du monde grossier, matériel.
1 Donc, le monde matériel, le monde des objets qui ont une forme grossière, est en rapport avec l’état de veille ; le monde formel subtil en rapport avec l’état de rêve ; reste le monde correspondant au sommeil (profond), et c’est le monde informel. Cela signifie qu’il n’a pas de forme, ni grossière, ni subtile. C’est donc un monde supra physique et supra mental, un monde purement intellectuel. Un matérialiste (qui se limite au corps physique et au mental) affirmera : « Un tel monde informel n’existe pas», tant il est toujours commode de réputer inexistant ce que l’on ignore ou qui nous gêne. Mais, comme tous les humains, le matérialiste dort et, en sommeil profond, sa conscience ne perçoit aucune forme ; sa conscience est dans le monde informel. Il prétendra alors : « Ce n’est pas le cas, simplement, dans le sommeil profond, il n’y a plus de conscience. Je suis inconscient. » Là est l’erreur. Si le matérialiste était réellement inconscient quand il dort, pourquoi dirait-il au réveil : « J’ai bien dormi » ; quelle serait l’identité de ce ‘je’, qui a conscience d’avoir bien dormi ? Si vraiment il y avait solution de continuité, rupture de continuité dans le sommeil, l’homme qui se réveille ne saurait pas qu’il est le même que celui qui s’est endormi. Cela se produit, mais dans des états de profond traumatisme ou de maladie mentale. L’homme le plus trivial expérimente donc, chaque nuit, qu’il existe un monde informel (puisqu’il n’a aucun souvenir) et qui cependant est, puisque lui-même, à travers cet état, a continué d’être.
Les trois mondes et les états de conscience
1 En conséquence, la théorie hindoue des ‘trois mondes’ (grossier, subtil et informel) est confirmée par l’expérience quotidienne de tous les humains. Ceux ‘qui n’y croient pas’ sont simplement des hommes qui ne réfléchissent pas sur ce qu’ils vivent. Comme ‘un bon schéma vaut mieux qu’un long discours’, les grandes traditions spirituelles représentent habituellement les trois mondes dans l’espace à trois dimensions. Cela revient à poser que la terre, sur laquelle se déploient les humains, les animaux, les végétaux, les minéraux, est plate (pour certaines raisons symboliques, on la représente carrée et entourée d’océans sans fin). Le monde informel se situe symboliquement en haut de tout (donc au ciel, vu par les humains sur la terre), et en vérité en dehors de tout puisque, étant informel, il est sans localisation spatiale. Et le monde subtil étant intermédiaire entre le monde humain terrestre et le monde informel est dit ‘monde intermédiaire’. La Gita détaille explicitement cette conception : L’espace entre la terre et le ciel, et tous les points cardinaux, est empli par toi seul. En voyant ta forme merveilleuse et terrifiante, les trois mondes (terre, ciel et monde intermédiaire) sont glacés d’épouvante, ô grand Être (BG 11/20).
Kepler, Copernic et Galilée
1 Comme on vient de le voir, avec la théorie des trois mondes, on passe d’une représentation tri dimensionnelle du monde humain terrestre à une représentation bi dimensionnelle (la terre plate). Là s’impose une remarque sur l’affaire Galilée, qui, précisément, portait sur cette question. Cet exemple permettra aussi de comprendre comment fonctionne la propagande anti-spirituelle moderne ; ou, pour exprimer les choses en langage religieux, par quelle diabolique habileté le Satan évoqué dans la Bible élimine de la conscience des humains toute conception spirituelle.
2 Comme l’explique l’histoire des sciences (en réalité histoire des sciences occidentales modernes seulement), Kepler, Copernic, et Galilée, trois grands astronomes, sont arrivés à l’idée que la représentation biblique, et traditionnelle à leur époque, d’une terre plate et d’un ciel en forme de couvercle sphérique au-dessus d’elle était fausse. Ils établirent, à la fois par le calcul et par l’observation (augmentée par les premiers téléscopes) que la terre tournait sur elle-même et autour du soleil, et que la lune tournait autour de la terre en autant de jours qu’elle en mettait pour tourner sur elle-même. Cela permettait d’expliquer simplement l’alternance du jour et de la nuit (puisque la terre tourne sur elle-même), les saisons (puisque l’axe de la terre n’est pas perpendiculaire au plan de son déplacement autour du soleil (plan de l’écliptique), les éclipses de lune (lorsque la terre s’interpose entre la lune et le soleil) ou de soleil (lorsque la lune s’interpose entre la terre et le soleil), et le fait qu’on voit toujours le même côté de la lune (puisqu’elle tourne sur elle-même en autant de jours qu’il lui en faut pour faire le tour de la terre). Cela fut fêté comme une grande découverte. En réalité, il s’agissait d’une redécouverte ; certains savants grecs d’Alexandrie, en pleine Antiquité, non seulement savaient que la terre était sphérique, mais avaient calculé assez précisément son rayon. De plus, il faut être assez candide pour ne pas voir que l’horizon océanique est courbe, et pour s’imaginer que les Anciens étaient tous naïfs au point de ne pas en tirer des conclusions. Mais enfin, c’était une découverte importante pour l’époque et pour l’Occident.
Inquisiteurs contre Astronomes
1 Un problème se posait cependant, puisque la théorie de Galilée contredisait frontalement la représentation biblique traditionnelle, que les incultes interprétaient littéralement et non symboliquement. On eut alors affaire à deux savantes ignorances, qui se sont fait la guerre d’une manière absurde. L’Inquisition de l’Église catholique estima qu’en plaçant des objets matériels (terre, lune, planètes) dans les trois dimensions de l’espace perçu par l’humain, on vidait le ciel des anges, archanges, trônes, puissances etc, en somme de toute la hiérarchie spirituelle. Le risque était donc, aux yeux des inquisiteurs, de plonger dans une conception matérialiste du monde et d’immerger l’humain dans une sorte d’animalité sans spiritualité. Ce risque était réel, et fondé, non pas pour les vrais savants, sachant distinguer la science de la matière, de la science de l’Esprit, et capables de comprendre le symbolisme de cette dernière, mais pour les demi savants qui sont toujours les pires. La preuve que le danger était réel, c’est que l’homme moderne regarde le ciel et, n’y voyant que des objets matériels (planètes, étoiles, vaisseaux spatiaux) en conclut péremptoirement qu’il n’y existe rien d’autre que ce qu’il y voit. Quand à Galilée, il semble bien qu’il était capable de comprendre le symbolisme de la terre plate et du ciel spirituel, mais son appétit de gloire (comme savant découvreur), et de richesse (comme élaborateur de la lunette astronomique et comme célébrité) ont été plus forts que sa foi. Il ne céda donc à l’Inquisition que sous la menace du bucher des hérétiques ; et le pape de l’époque, qui était son ami, et comprenait les deux points de vue, n’a rien pu, ou jugé bon, de faire contre les foudres inquisitoriales.
Les étapes de la propagande anti religieuse
1 Les choses auraient pu en rester là. Mais Galilée fut bavard, et sa découverte se répandit irrémédiablement. C’est alors qu’intervient dans l’histoire un troisième larron véritablement diabolique. Tous les philosophes anti chrétiens et anti théistes, dès cette époque, et encore aujourd’hui, au lieu d’expliquer ce que nous venons d’exposer, développent un argumentaire propagandiste en cinq points tous faux :
1°) Galilée a fait une immense et absolue découverte.
2°) La science de Galilée (c’est-à-dire science de l’observation sensorielle du monde et du raisonnement logique, cérébral, sur cette observation) est la seule science possible, c’est LA Science. Toute autre approche de la réalité n’est qu’obscurantisme.
3°) L’Inquisition catholique, et avec elle tout le christianisme, et aussi bien toutes les religions ne sont que des foyers d’obscurantisme et de refus de ‘La’ Science.
4°) De plus ces institutions sont criminelles par la façon dont elles traitent ou menacent les ‘vrais’ scientifiques.
5°) En conclusion : il faut supprimer la religion, la remplacer par ‘La’ Science pour hâter l’avènement heureux d’un monde sans Dieu. En somme, faire de ‘La’ Science matérialiste la nouvelle religion et des scientifiques ses prêtres.
2 Et ce programme a été mis à exécution par la révolution de 1789, qui interdit la religion chrétienne, et organisa le culte de la déesse Raison. Il est facile de voir qu’aujourd’hui encore, très particulièrement en France, qui demeure, depuis le XVIII° siècle, le pays champion de la haine de toute religion, cette guerre idéologique est en pleine effervescence. Tout prétexte politique est bon pour museler la religion un peu plus à chaque loi et chaque décret.
La théorie des États Multiples de l’Être
1 En métaphysique pure, la conception à laquelle la Bhagavad Gita fait allusion sous le nom des trois mondes, se nomme ‘théorie des états multiples de l’être’. On en trouve des références, plus ou moins complètes dans toutes les grandes traditions spirituelles. Mais c’est la tradition hindoue (et aussi la bouddhique et le soufisme islamique) qui en donne le meilleur exposé. En langue française, deux ouvrages magistraux (sinon facilement compréhensibles) traitent de la question : ‘Le symbolisme de la Croix’ et ‘Les états multiples de l’être’ de René Guénon. Voici maintenant l’exposé des points essentiels de cette théorie spirituelle fondamentale.
figure 1

2 On pourra s’aider du schéma de la figure 1. Trois plans superposés et parallèles s’y trouvent représentés. Un peu comme les planchers de trois niveaux d’un immeuble à plusieurs étages. Le plan du milieu, sur le schéma, représente l’état humain d’existence. Le plan du dessous représente un état d’existence inférieur à l’état humain, c’est-à-dire moins riche de possibilités existentielles. Le plan supérieur à celui de l’état humain représente un état d’existence plus riche de possibilités que l’état humain, quelque chose comme ce que la religion nomme ‘le royaume des cieux’.
3 Bien que le schéma se limite à trois plans superposés, il convient de se représenter une indéfinité de plans inférieurs à l’état humain et aussi bien supérieurs à l’état humain. Ce que les chrétiens nomment ‘la création’ est nommé par les hindous ‘la manifestation’. Il s’agit de la manifestation de Brahma, qui est le nom du divin en tant que créant l’univers des êtres. Brahman, par contre, désigne le divin, qu’on appelle ‘non-manifesté’, c’est-à-dire au-delà de toute perception d’un individu séparé rencontrant un autre individu séparé. Le divin, dans sa manifestation, se révèle comme étant l’Infini ; en effet, il y a, dans le schéma, autant de plans d’existence, qu’il y a de points sur une droite illimitée, c’est-à-dire une indéfinité.
Où sont les animaux, végétaux et minéraux ?
1 Une difficulté de compréhension se présente ici. Il est coutumier, pour un homme, de distinguer l’humain de l’animal, du végétal, du minéral. Or, dans la théorie métaphysique des ‘états multiples de l’être’, les hommes, les animaux, les végétaux et les minéraux font tous partie du ‘plan humain d’existence’. Et il ne s’agit pas seulement de ce que l’on trouve sur la planète terre, mais il s’agit de tout ce que l’humain perçoit par ses sens à partir de la planète terre où il vit. Et, s’il lui prenait la fantaisie de se promener en vaisseau spatial (chose possible aujourd’hui), il s’éloignerait certes de la terre, mais il n’irait pas bien loin pour autant, car il ne lui est guère possible de sortir du système solaire. Et, même par le hublot d’un vaisseau spatial, il ne percevrait que des choses appartenant à l’état humain d’existence. Donc, ce que la métaphysique nomme ‘état humain d’existence’ désigne la terre et tout le cosmos auquel la terre appartient. Il désigne donc possiblement d’autres formes de vie que celles que nous connaissons sur terre. Mais ces formes de vie auraient des points communs avec la vie humaine ou animale ou végétale, telle que nous la connaissons : elle serait soumise à l’espace, au temps, à un certain degré d’individuation etc. Donc, pour en revenir à notre schéma, humains, animaux, végétaux et minéraux se situent sur le plan horizontal du milieu, appelé ‘état humain d’existence’.
Un continuum d’états d’existence
1 On remarque d’ailleurs que le langage place des frontières conceptuelles là où la réalité se présente comme un continuum. De même que l’on distingue jaune, orange, rouge, etc, dans le spectre d’un arc en ciel, alors qu’il y a un continuum de couleurs sans frontières entre elles, de même en est-il entre les humains, les animaux, les végétaux et les minéraux. Si l’on voulait raffiner encore la représentation géométrique de la figure 1, il faudrait, non pas dessiner des cercles concentriques, mais une spirale plane, dont chaque spire représenterait les Minéraux, Végétaux, Animaux et Humains. Cette spirale devrait même relier l’Humain et le Paradis, car il est, dans toutes les religions du monde, des phénomènes, qui reviennent à un effleurement temporaire de l’état paradisiaque humain par les mystiques.
2 De plus, non seulement les catégories correspondants aux cercles de la figure se côtoient à se toucher, mais elles s’imbriquent. Physiologiquement, l’humain est une sorte d’animal parmi les autres. La flore terrestre a son prolongement dans la flore intestinale de l’homme. Le squelette d’un animal mort s’intègre au minéral terrestre, mais le squelette dans l’humain vivant représente déjà la dimension minérale de lui-même. Si l’on contemple les gigantesques falaises du Pas de Calais, au nord de la France, on a du mal à imaginer qu’elles sont constituées d’un séculaire empilement de coquilles d’animaux.
3 Une objection pourrait se présenter ici : « Les Anciens considéraient que le monde des humains se situait sur la planète terre, mais que les autres planètes, les étoiles comme le soleil, et même le satellite naturel de la terre, c’est-à-dire la lune, étaient des êtres supra humains avec qui ils pouvaient rentrer en relation. Donc, pour eux, cela ne faisait pas partie du monde humain, mais du monde intermédiaire. » En fait il n’y a pas de contradiction. Les Anciens, du moins les plus savants d’entre eux, ne niaient pas l’aspect matériel des planètes, étoiles, comètes etc, mais pensaient qu’elles étaient le support matériel, et donc le symbole, d’entités appartenant au plan d’existence supérieur au plan humain.
Figure 1

1 Sur le schéma de la figure 1, au niveau du plan du milieu, le plan de ‘l’état humain d’existence’, on observe des cercles concentriques. Le plus extérieur, indiqué par la lettre M, représente les Minéraux. Ce n’est qu’une schématisation, car nous avons vu que les minéraux se trouvent aussi dans le corps de l’homme. Simplement l’intérêt de ce schéma est de présenter les minéraux à la périphérie de l’état humain d’existence. Cela signifie que, parmi les êtres perceptibles dans cet état d’existence, le minéral présente l’état de conscience le plus obscurci. Le cercle plus concentrique que le règne minéral est noté d’un V, puisqu’il s’agit du règne Végétal. Encore plus concentrique, et marqué d’un A, le cercle représentant les Animaux. Puis, marqué d’un H, le cercle représentant les Humains.
2 Une autre objection peut se présenter en ce point : « Il a été question de ‘la conscience obscurcie des minéraux’. Or, dans la pensée commune, les minéraux sont inconscients. Faut-il croire que les minéraux sont conscients, que si je frappe une pierre, je la blesse ? » La pensée commune d’aujourd’hui est matérialiste. Or les matérialistes s’imaginent que la conscience résulte, quasi mécaniquement, d’une certaine configuration aléatoire de la matière, et en particulier du cerveau. Ils s’accordent donc la conscience à eux-mêmes et, dans une moindre mesure, aux animaux et aux végétaux ; mais ils la refusent à la nature minérale. Le point de vue spirituel est inverse (ou plus exactement c’est le matérialisme, théorie assez récente dans l’histoire, qui a inversé la sagesse universelle et antique). Du point de vue spirituel, le divin non-manifesté (Brahman) est la cause du divin manifesteur, ou créateur, Brahma. Sache que… Brahmâ, le manifesteur, procède de Brahman, l’Absolu… (BG 03/15). Autrement dit Brahman est la cause de Brahma. Brahma, lorsqu’il se manifeste, suscite l’univers. D’abord des êtres purement spirituels, qui correspondent à l’état de sommeil profond chez l’homme. Puis les êtres dotés d’une forme subtile, qui correspondent à l’état de rêve chez l’humain. C’est pourquoi dans les songes, qui sont des rêves particuliers car ils font communiquer l’humain avec les états supérieurs de l’être, ce qui est perçu par le mystique est un être de nature subtile (voir les rêves de Joseph dans l’Évangile). Enfin Brahma produit les êtres grossiers, dont les corps sont faits de ce que les hommes appellent la matière, et qui est sujette à composition lors de la gestation et à décomposition, après la mort. Cela revient à dire que la conscience pure, divine, produit les consciences individuelles, puis les consciences enveloppées d’une matière subtile, puis les consciences enveloppées d’une matière grossière. Mais il n’y a jamais de matière sans conscience. La Bhagavad Gita exprime cela très clairement, ainsi Krishna peut déclarer : Parmi les immobiles, je suis l’Himalaya (BG 10/25).
Des sauvages bien spirituels
1 La question précédente contenait ceci : « Faut-il croire que les minéraux sont conscients ? Si je frappe une pierre, est-ce que je la blesse ? » La réponse spirituelle est ‘oui’ sans aucun doute. Certaines cultures nomades de chasseurs cueilleurs considéraient que l’agriculture est un crime car le labour blesse la terre. Le matérialiste, sûr de sa supériorité, se moque de ces prétendus sauvages ; il est souvent plus facile d’éclater de rire que de réfléchir en profondeur. Lorsqu’un indien d’Amérique du Nord tuait une proie à la chasse, il faisait une prière, en demandant pardon d’avoir ôté une vie, en expliquant que c’était une nécessité pour nourrir la tribu (et non pas seulement lui-même) et en demandant que l’être dont il avait ôté la vie ait un meilleur destin dans le cycle suivant de son existence. Autrement dit, pour les cultures spirituelles, rien n’est mort, rien n’est inconscient ; ni l’homme en sommeil profond, ni les animaux, ni les végétaux, ni les minéraux.
2 Le philosophe Descartes, bien qu’ayant produit nombre d’œuvres et de travaux remarquables, affirma que les animaux n’étaient que des machines insensibles, qui ne réagissaient que par réflexe. On a du mal à imaginer qu’un homme aussi intelligent ait pu faire preuve d’un tel manque de sensibilité spirituelle. Molière, La Fontaine et bien d’autres n’ont pas manqué d’en rire.
Les degrés de l’individuation
1 La question que nous envisageons présentement vient d’un manque de conscience du degré d’individuation. L’homme moderne se pense comme un individu coupé de tout et de tous. Sinon il n’aurait jamais pu voter des lois -comme en France par exemple- autorisant une femme à produire un enfant, avec un spermatozoïde anonyme et donc en le privant délibérément de père. Un tel déni de l’importance de l’harmonie parentale homme-femme (yang-yin) dénote une fantastique ignorance de la dimension familiale de l’être humain. Semblablement, l’humain moderne s’est coupé du monde animal et végétal, au point d’opérer un hallucinant ravage dans les espèces vivantes qui ne peut, à terme, que se retourner contre l’espèce humaine elle-même. Donc l’homme moderne ne conçoit la conscience qu’individuée, comme est sa propre conscience de célibataire dans l’âme, égocentrique et consumériste.
Des races et des espèces plus ou moins individualisées
1 Or il y a des consciences collectives. Il est de bon ton, chez les modernes, de nier les races. Le seul emploi du mot serait ‘raciste’. On se plait à faire croire que les races sont égales en tous points et que, par conséquent, rien ne les distinguant, le mot n’a plus d’usage légitime. Mais il y a d’innombrables différences entre les races, et l’une d’elle est justement le degré d’individuation. D’une façon générale, les Noirs et les Asiatiques se pensent plus comme membres d’une collectivité que les Européens. Leur conscience est moins individuée. Leurs religions, d’ailleurs, ne valorisent pas l’individu au même point que le christianisme (et nous parlons bien là du christianisme et non de l’Évangile qui est nettement oriental sur ce point aussi).
2 Dans le monde animal, l’individuation est très différente selon les espèces. L’individuation d’un chien, d’un cheval ou d’un chat, est toute différente de celle d’une abeille, dont la conscience, pour ainsi dire, est celle de la ruche entière. A plus forte raison en va-t-il ainsi des végétaux. L’humain pense un arbre et un autre arbre voisin ; mais les scientifiques connaisseurs de la question savent qu’il faut penser forêt et non pas arbre individuel. A un degré qui est inimaginable pour un humain, mais pas inconcevable, les minéraux sont support d’une vie et donc d’une conscience, mais il est évidemment absurde de s’imaginer que tel caillou particulier possède une conscience comparable à celle de tel homme particulier. En tout cas, du point de vue spirituel, le sauvage qui refuse de labourer la terre, pour ne pas la blesser, est à placer au-dessus du ‘philosophe’ qui décrit les animaux comme des machines.
Figure 1

Le paradis et sa solidification au fil du temps
1 Nous avons donc vu la représentation symbolique des différents règnes de l’état d’existence humain, par les cercles concentriques sur le plan horizontal de la condition humaine. Reste maintenant le cercle central marqué d’un P ; cela signifie Paradis. L’idée de paradis, commune aux religions orientales (hindouisme, bouddhisme) aussi bien qu’aux religions occidentales (judaïsme, christianisme, islam), ainsi qu’à bien d’autres religions du monde, ne peut pas se comprendre si on s’en tient à l’observation du monde humain tel qu’il est aujourd’hui. Le facteur temps, et en particulier la conception cyclique du temps, est indispensable à la compréhension de la notion de paradis. Nous avons exposé la théorie hindoue du temps cyclique et des yugas, les quatre âges de toute humanité. Au fil du développement d’un cycle d’humanité, la nature cosmique tout entière évolue dans le sens d’une moins grande subtilité et d’une plus grande matérialité. Les minéraux, les végétaux, les animaux ne sont plus les mêmes ; ils deviennent plus grossiers, moins beaux, plus violents, moins intelligents. Et il en va de même des humains. Bien des pouvoirs, que le christianisme appelle miraculeux, chez certains mystiques, et que le yoga de Patanjali appelle les siddhis (Yoga Sutras de Patanjali chapitre 3), sont en fait ordinaires dans l’humanité primordiale et ne deviennent apparemment miraculeux que par leur rareté dans l’humanité dégénérée que nous connaissons, et dont nous faisons partie.
2 Toujours est-il que le paradis est considéré, par les traditions en questions, comme un état primordial de l’humanité dans lequel, selon le symbolisme biblique, la nature est si abondante et paisible qu’il n’est pas nécessaire à l’humain de travailler pour vivre, et dans lequel surtout le corps humain, fait d’une matière beaucoup plus subtile que celle que nous connaissons actuellement, est capable de se régénérer et donc de vivre plus ou moins indéfiniment, à certaines conditions. Les religions sémitiques (et le christianisme de ce point de vue en fait partie) présentent le paradis comme un état humain d’immortalité. Ce n’est pas tout à fait vrai, puisque le récit biblique montre Adam et Ève (les humains masculins et féminins, c’est-à-dire) comme ayant été chassés du paradis, justement parce qu’ils n’avaient pas respecté les conditions nécessaires à la perpétuation de cet état. Dans les religions orientales, le paradis existe mais n’est pas présenté comme perpétuel, et donc sans fin. Les hommes vertueux, une fois épuisé le mérite lié à leurs actions passées… (BG 07/28). Et aussi : Ayant savouré le vaste monde céleste, et après y avoir épuisé le bénéfice de leurs mérites, ils doivent retourner au monde des mortels. Ainsi, ceux qui suivent la voie védique, mais qui n’aspirent qu’au bonheur (donc qui suivent la voie de l’individu religieux, et non de la spiritualité supra individuelle), n’obtiennent que le cycle de la naissance et de la mort (BG 09/21). Le séjour au paradis est donc présenté comme proportionné au mérite des humains vertueux au moment de leur mort, après quoi le cycle des naissances reprend. Ayant atteint le monde des vertueux et y ayant séjourné pendant de longues années, celui qui a échoué dans la voie du yoga naît dans la maison de parents purs et prospères (BG 06/41). Une fois ces mérites épuisés, l’être retourne dans l’état humain, pour continuer son cheminement existentiel. Le paradis serait en quelque sorte comme des grandes vacances, ou une retraite dorée, mais, une fois épuisées les économies, il faut se remettre au travail… tant que la libération de la condition humaine mortelle n’est pas accomplie. On voit donc que ce schéma symbolique combine une situation spatiale que nous connaissons (les humains, animaux, végétaux et minéraux que nous côtoyons au quotidien) et une situation temporelle que nous ne connaissons plus, ou pas encore, et qui est l’âge d’or, le Satya yuga, le paradis.
Démon, adversaire, éprouveur / Les ‘trois mondes’ et les États Multiples de l’Être
Démon, adversaire, éprouveur / Les ‘trois mondes’ et les États Multiples de l’Être
DÉMON, ADVERSAIRE, ÉPROUVEUR
Tous ceux-là, je ne veux pas les frapper, même s’ils me frappent, fut-ce en vue de régner sur les trois mondes, encore bien moins sur la seule terre. (oh vainqueur des démons, qui a la douceur du miel)
BG 01/35
Krishna rencontre l’adversaire, sans bien l’identifier
1 Dans ce sutra, Arjuna s’adresse à son cocher et cousin, Krishna, qu’il considère aussi comme un sage de bons conseils. Comme Arjuna parle depuis un moment et que Krishna n’a encore rien répondu, il doit pressentir que son cousin n’est pas d’accord avec lui. Du coup, comme il arrive souvent dans ce genre de situation, il empile les arguments pour consolider sa position. On pourrait même penser qu’il le flatte quelque peu. En effet, il lui adresse deux qualificatifs élogieux : vainqueur des démons en premier, car, dans l’histoire du Mahabarata qui précède la Bhagavad Gita, il est arrivé à Krishna de vaincre des démons, un peu comme on voit dans l’évangile, Jésus chasser les démons (Mc 01/23 = P 042). Dans l’Évangile, le démon, dans la scène des ‘tentations de Jésus au désert’, prend trois qualificatifs selon les évangélistes : éprouveur (Mt 04/03 = P 021), diable (Mt 04/01 = P 021), adversaire (Mc 01/13 = P 021). En fait il est adversaire de Jésus, comme deux joueurs d’échecs sont adversaires l’un de l’autre. Pourquoi le démon est-il adversaire du spirituel ? Parce que le spirituel veut sortir du monde humain qui, en tant que monde humain, est limité au corps et au psychisme. Le démon n’est pas illégitime en soi ; le monde humain est son domaine ; les êtres humains, en tant qu’ils sont humains, lui appartiennent. Mais les humains sont potentiellement plus qu’un corps-mental. Le spirituel, qui entreprend de diriger le corps-mental par l’Esprit, entreprend, par là-même, d’échapper à l’influence du démon. Donc le démon entre en guerre et devient son adversaire. C’est pourquoi le chemin spirituel est comparable à une guerre. Et aussi pourquoi Jésus a enseigné une parabole de la guerre (Lc 14/31 = P 193), et pourquoi la Bhagavad Gita se passe sur un champ de bataille.
La terreur des duels
1 Dès lors qu’il est adversaire, le démon devient éprouveur, en mettant à l’épreuve le spirituel : il ne laissera échapper aux limites de la condition humaine que ceux-là qui l’auront battu. Et quelle sera la technique de guerre de ce démon-adversaire-éprouveur ? Ce sera la dualité : d’où son nom de diable (DBL, même racine que ‘double’, ‘duel’). Les hindous nous ont transmis le jeu d’échec, par l’intermédiaire des Arabes. Dans ce jeu, le vainqueur crée une diversion à droite, pour masquer une attaque à gauche. Si son compétiteur se laisse prendre par la dualité, il se focalisera sur la diversion à droite et cessera d’avoir une vue d’ensemble de l’échiquier. Il sera surpris à gauche et perdra. Seul peut vaincre celui qui maintient une vision non-duelle de l’échiquier en son entier. La lutte contre le démon, le diable, c’est la lutte contre les visions partielles, donc partiales, et donc fausses. À cause des dualités trompeuses, nées du désir et de l’aversion, tous les êtres sont soumis à la confusion, à l’instant même où ils font leur entrée dans le monde… (BG 07/27). Le méditant doit donc devenir, comme Krishna, la terreur des dualités ; le vainqueur des démons.
La dégustation de la Parole
La Réalité plus douce que le miel
1 L’autre flatterie, ou compliment, ou titre honorifique, qu’Arjuna adresse à Krishna est toi qui a la douceur du miel. À l’époque de la Bhagavad Gita, comme de la Bible, il y avait peu d’aliments sucrés, le miel était donc un symbole de la douceur, à la fois sexuelle, alimentaire et divine. Un psaume l’applique à la parole de Dieu : Tes paroles sont plus douces que le miel (Psaumes 119 et 103). Un être transcendant donne au prophète Ézéquiel, un rouleau de l’Écriture sacrée, la Thora, pour qu’il le mange. Cela symbolise ce que les juifs nomment ‘la manducation de la Parole’, c’est-à-dire l’art de mémoriser la parole de Dieu, en la ruminant comme un bovin rumine l’herbe qu’il mange, jusqu’à pouvoir l’incorporer et la réciter et vivre sans hésitation. Les chrétiens, à part de rares exceptions, ont délaissé et même oublié cette pratique, mais elle était et est toujours courante chez les juifs, de même les musulmans. Quant aux hindous, la capacité des brahmanes de tradition apparaitrait stupéfiante aux Occidentaux, en matière de mémorisation sacrée. Le grand maître védantin Ramana Maharshi conseillait la mémorisation de la Bhagavad Gita et, pour les moins enthousiastes de cette pratique, il a même rédigé un résumé des sutras les plus indispensables.
L’ensemencement du subconscient
1 Le fondement de cette pratique c’est que l’enseignement spirituel, une fois mémorisé et maintenu par une récitation consciente et régulière, agit sur le subconscient du disciple, c’est-à-dire beaucoup plus en profondeur qu’une simple lecture, même régulière, ne ferait. Or, pour en revenir au miel, le prophète biblique Ézéquiel raconte : Je le mangeai donc (le rouleau de la Thora) et, dans ma bouche, il eut un goût aussi doux que le miel (Ézéquiel 03/03). Cette idée d’un plaisir, et même d’une délectation intellectuelle, dans l’assimilation d’un enseignement spirituel, peut surprendre. Pourtant la Gita atteste semblablement : Lorsque le yogi… atteint le samadhi (l’enstase)… Il éprouve alors la joie suprême, qui peut être appréhendée par l’intellect purifié, et non par les sens (BG 06/20-21). Il y a unanimité des traditions spirituelles, à travers des lieux et des âges différents, sur le fait qu’il existe une joie supérieure à tous les plaisirs sensibles, une joie de l’intellect. Et aussi que cette joie est en rapport avec la découverte de la réalité spirituelle de l’existence. C’est d’ailleurs pourquoi le précédent sutra rajoute aussitôt ensuite : Une fois ressentie cette joie, le yogi s’établit à jamais dans la Réalité. Autrement dit, le monde que nous percevons est déformé, et même rendu difforme, par la subjectivité de l’égo ; il a souvent un goût d’aigreur, voire de fiel, alors que le Réel a un goût de miel. Et alors, dans ce monde réduit à l’égo, on ne connaît plus que les ‘paroles mielleuses’ des menteurs intéressés, sans comprendre qu’elles ne sont que la parodie de la ‘Parole de miel’ de la Révélation.
Les trois mondes et les États Multiples de l’Être
Le décryptage nécessaire des textes sacrés
1 Passons maintenant à l’allusion la plus importante de ce sutra, relative aux trois mondes. Nous disons bien ‘allusion’, car un texte sacré, comme la Bhagavad Gita ou l’Évangile, ne se lit pas comme le journal… encore que le journal, généralement truffé de propagande et de prêt-à-penser (il est fait pour cela), nécessite, pour être vraiment compris, un décryptage de ses nombreux pièges. Dans un texte sacré aussi il faut un décryptage, non pas pour y détecter les bornes idéologiques, voire les perversions spirituelles, mais pour y développer les enseignements ésotériques auxquels le texte ne fait généralement qu’une allusion concise.
2 On pourra se demander : « Pourquoi en est-il ainsi ?» Les textes sacrés les plus célèbres, comme les deux textes cités, doivent remplir deux conditions contradictoires. Premièrement : être assez concis pour être mémorisés (c’est le cas pour les deux). Dans toutes les traditions vivantes et complètes, les textes sacrés de base sont mémorisés par le disciple et ensuite seulement commentés par le maître. Deuxièmement : ces textes doivent envisager tous les sujets essentiels à la quête spirituelle, ce qui nécessiterait, si on voulait être complet, d’écrire plusieurs volumes et les rendrait difficilement mémorisables, d’où la nécessité d’utiliser un style allusif, parabolique, symbolique, parfois même provoquant pour susciter la réflexion spirituelle, et inviter le disciple à chercher quel enseignement complet se cache derrière l’allusion.
Les trois mondes et les États Multiples de l’Être
1 Dans toutes les traditions spirituelles vivantes (et complètes), il y a l’exotérisme religieux et l’ésotérisme spirituel. Dans l’exotérisme, Dieu est considéré comme extérieur à l’humain (c’est le Très-Haut, le Créateur du Credo chrétien par exemple). Le dévot parle au Dieu exotérique et le prie, pour lui demander ce dont il a besoin (il leur disait une parabole sur ce qu’il leur fallait prier sans cesse et ne pas se décourager : Lc 18/01 = P 212). Ensuite, le dévot remercie Dieu quand ses vœux ont été exaucés. Dans l’ésotérisme, le disciple ne prie pas (au sens de faire une demande), puisqu’il sait qu’il a Dieu en lui (voici que le Royaume de Dieu est en vous : Lc 17/21 = P 206). Il est inconvenant de demander quelque chose quand on a déjà tout. L’ésotériste travaille sur lui-même à percer le voile de la mentalité profane en lui, pour mettre à jour, et réaliser, la dimension divine de son être propre, et découvrir la dimension divine des autres êtres. Le yogi… voit le Soi résidant dans tous les êtres et tous les êtres dans le Soi. Il voit de toutes parts l’identité. Celui qui Me voit en tout, et qui voit tout en Moi, n’est jamais séparé de Moi et je ne suis jamais séparé de lui (BG 06/29-30). On comprend donc que la simple référence aux trois mondes, que l’on rencontre cinq fois dans la BG, soit l’une de ces allusions, recouvrant une doctrine spirituelle fondamentale, que nous allons exposer dans ses grandes lignes.
Les états de conscience et les trois mondes : la veille et le monde matériel
1 On se souvient que la spiritualité (au sens oriental du terme) n’est pas une chose qu’il faut croire ; c’est une science expérimentale de la vie intérieure ; une science sacrée. Aussi part on d’une expérience que tout humain peut faire. Il existe trois états de conscience, qui s’enchaînent à longueur de vie : la veille, le rêve et le sommeil (profond, donc sans rêve). Les trois mondes sont en rapport avec ces trois états de conscience.
2 L’état de conscience de veille donne accès au monde matériel, c’est-à-dire tout le cosmos, dont nos sens ne perçoivent qu’une infime partie. Les appareils scientifiques (télescopes, microscopes etc) permettent d’amplifier l’étendue de ces perceptions, mais cela demeure infime par rapport à l’immensité du cosmos, dont les perceptions sensorielles, d’ailleurs, ne permettent pas d’affirmer qu’il ait une limite. Pour l’homme profane -et donc pour la pensée occidentale moderne, qui est incarcérée dans le profane- ce monde est ‘le’ monde. L’humain moderne n’est pas capable de concevoir autre chose, tant il est borné à l’aspect le plus grossier de son être, le corps.
Les états de conscience et les trois mondes : le rêve et le monde subtil
1 Pourtant cet homme profane rêve, toutes les nuits, et même souvent au milieu de cet état qu’il croit être la veille. Le rêve permet de percevoir un monde formel ; c’est-à-dire qu’il y a des formes. Mais ces formes ne sont pas faites d’une matière solide, pondérable, mesurable ; elles sont faites de ce qu’on nomme la ‘matière subtile’, en l’occurrence subtile par rapport au monde matériel des objets solides du cosmos. Un certain rapport existe entre ce monde des formes subtiles du rêve et le monde des formes solides de la veille, puisqu’on peut rêver à des choses qu’on a vécues dans l’état de veille. Mais il est aisé de constater que les lois de ces deux mondes ne sont pas identiques. On peut, étant vivant, se voir dialoguer avec quelqu’un mort depuis longtemps. On peut, étant un homme, se voir voler comme un oiseau, et cela sans recours à aucun appareil ou machine. On peut se représenter quittant une personne, partant soi-même en avion, pour la retrouver nous attendant à l’arrivée. Les lois de la logique n’ont pas cours non plus ; on peut se faire battre aux échecs par un enfant qui ne sait même pas parler. D’ailleurs, lorsqu’on est sur le point de s’éveiller, mais encore en train de rêver, ce sont ces illogismes, ces impossibilités spatiales ou temporelles qui choquent la conscience de veille émergeante, et font que l’on se réveille tout à coup en se disant : « Quel fou je fais de penser des choses aussi stupides. »
2 Maintenant, il faut comprendre que ces deux mondes, formel grossier et formel subtil, ne sont pas perceptibles seulement en succession, mais aussi en simultanéité. Cette simultanéité se produit lorsqu’on se trouve à la frontière du rêve et du réveil, comme dans l’exemple précédent. Elle se produit aussi, très souvent, lorsqu’une personne n’est pas concentrée sur son activité, et qu’elle rêvasse en agissant ; les personnes les moins douées pour la maîtrise de soi vivent même en permanence dans cet entre-deux. Cela les rend manipulables par toutes les propagandes, un peu comme une personne en état d’hypnose. C’est pourquoi la vie moderne offre mille situations dans lesquelles les humains sont invités, voire obligés, de faire plusieurs choses en même temps, ce qui fractionne leur attention et les rend téléguidables. Ils ont l’impression d’être libres de choisir entre toutes ces choses, alors que la multiplicité même de ces choses viole leur conscience, en la privant de la concentration qui, seule, peut opérer un vrai choix.
3 Il est aussi une situation -positive celle-là- où le monde formel subtil se conjugue avec le monde formel grossier. Par exemple, un architecte arrive sur le terrain vierge d’un riche client, qui lui a demandé de construire une villa, avec piscine, dépendances, terrasse, un jardin japonais et un tennis. Compte tenu du relief du terrain, de son orientation solaire, de la vue qu’il offre, de la vue qu’il subit, de son exposition au vent et des règlementations d’urbanisme, toutes choses matérielles et objectivement constatables, l’architecte va imbriquer les images mentales subtiles de ses idées dans l’image grossière, matérielle, qu’il a devant les yeux. Dans presque toute action humaine se produit ce processus d’imbrication d’une image mentale maîtrisée (et de nature subtile puisque mentale) sur un paysage d’objets grossiers. C’est ainsi que l’humain programme le geste futur qui modifiera le milieu ambiant sur lequel il travaille. L’exemple de l’architecte est seulement un cas d’une complexité particulière. Et c’est par la maîtrise du monde subtil que l’humain développe son imagination, et donc cette créativité qui lui permet de se rendre maître aussi du monde grossier, matériel.
Les états de conscience et les trois mondes : le sommeil et le monde informel
1 Donc, le monde matériel, le monde des objets qui ont une forme grossière, est en rapport avec l’état de veille ; le monde formel subtil en rapport avec l’état de rêve ; reste le monde correspondant au sommeil (profond), et c’est le monde informel. Cela signifie qu’il n’a pas de forme, ni grossière, ni subtile. C’est donc un monde supra physique et supra mental, un monde purement intellectuel. Un matérialiste (qui se limite au corps physique et au mental) affirmera : « Un tel monde informel n’existe pas», tant il est toujours commode de réputer inexistant ce que l’on ignore ou qui nous gêne. Mais, comme tous les humains, le matérialiste dort et, en sommeil profond, sa conscience ne perçoit aucune forme ; sa conscience est dans le monde informel. Il prétendra alors : « Ce n’est pas le cas, simplement, dans le sommeil profond, il n’y a plus de conscience. Je suis inconscient. » Là est l’erreur. Si le matérialiste était réellement inconscient quand il dort, pourquoi dirait-il au réveil : « J’ai bien dormi » ; quelle serait l’identité de ce ‘je’, qui a conscience d’avoir bien dormi ? Si vraiment il y avait solution de continuité, rupture de continuité dans le sommeil, l’homme qui se réveille ne saurait pas qu’il est le même que celui qui s’est endormi. Cela se produit, mais dans des états de profond traumatisme ou de maladie mentale. L’homme le plus trivial expérimente donc, chaque nuit, qu’il existe un monde informel (puisqu’il n’a aucun souvenir) et qui cependant est, puisque lui-même, à travers cet état, a continué d’être.
Les trois mondes et les états de conscience
1 En conséquence, la théorie hindoue des ‘trois mondes’ (grossier, subtil et informel) est confirmée par l’expérience quotidienne de tous les humains. Ceux ‘qui n’y croient pas’ sont simplement des hommes qui ne réfléchissent pas sur ce qu’ils vivent. Comme ‘un bon schéma vaut mieux qu’un long discours’, les grandes traditions spirituelles représentent habituellement les trois mondes dans l’espace à trois dimensions. Cela revient à poser que la terre, sur laquelle se déploient les humains, les animaux, les végétaux, les minéraux, est plate (pour certaines raisons symboliques, on la représente carrée et entourée d’océans sans fin). Le monde informel se situe symboliquement en haut de tout (donc au ciel, vu par les humains sur la terre), et en vérité en dehors de tout puisque, étant informel, il est sans localisation spatiale. Et le monde subtil étant intermédiaire entre le monde humain terrestre et le monde informel est dit ‘monde intermédiaire’. La Gita détaille explicitement cette conception : L’espace entre la terre et le ciel, et tous les points cardinaux, est empli par toi seul. En voyant ta forme merveilleuse et terrifiante, les trois mondes (terre, ciel et monde intermédiaire) sont glacés d’épouvante, ô grand Être (BG 11/20).
Kepler, Copernic et Galilée
1 Comme on vient de le voir, avec la théorie des trois mondes, on passe d’une représentation tri dimensionnelle du monde humain terrestre à une représentation bi dimensionnelle (la terre plate). Là s’impose une remarque sur l’affaire Galilée, qui, précisément, portait sur cette question. Cet exemple permettra aussi de comprendre comment fonctionne la propagande anti-spirituelle moderne ; ou, pour exprimer les choses en langage religieux, par quelle diabolique habileté le Satan évoqué dans la Bible élimine de la conscience des humains toute conception spirituelle.
2 Comme l’explique l’histoire des sciences (en réalité histoire des sciences occidentales modernes seulement), Kepler, Copernic, et Galilée, trois grands astronomes, sont arrivés à l’idée que la représentation biblique, et traditionnelle à leur époque, d’une terre plate et d’un ciel en forme de couvercle sphérique au-dessus d’elle était fausse. Ils établirent, à la fois par le calcul et par l’observation (augmentée par les premiers téléscopes) que la terre tournait sur elle-même et autour du soleil, et que la lune tournait autour de la terre en autant de jours qu’elle en mettait pour tourner sur elle-même. Cela permettait d’expliquer simplement l’alternance du jour et de la nuit (puisque la terre tourne sur elle-même), les saisons (puisque l’axe de la terre n’est pas perpendiculaire au plan de son déplacement autour du soleil (plan de l’écliptique), les éclipses de lune (lorsque la terre s’interpose entre la lune et le soleil) ou de soleil (lorsque la lune s’interpose entre la terre et le soleil), et le fait qu’on voit toujours le même côté de la lune (puisqu’elle tourne sur elle-même en autant de jours qu’il lui en faut pour faire le tour de la terre). Cela fut fêté comme une grande découverte. En réalité, il s’agissait d’une redécouverte ; certains savants grecs d’Alexandrie, en pleine Antiquité, non seulement savaient que la terre était sphérique, mais avaient calculé assez précisément son rayon. De plus, il faut être assez candide pour ne pas voir que l’horizon océanique est courbe, et pour s’imaginer que les Anciens étaient tous naïfs au point de ne pas en tirer des conclusions. Mais enfin, c’était une découverte importante pour l’époque et pour l’Occident.
Inquisiteurs contre Astronomes
1 Un problème se posait cependant, puisque la théorie de Galilée contredisait frontalement la représentation biblique traditionnelle, que les incultes interprétaient littéralement et non symboliquement. On eut alors affaire à deux savantes ignorances, qui se sont fait la guerre d’une manière absurde. L’Inquisition de l’Église catholique estima qu’en plaçant des objets matériels (terre, lune, planètes) dans les trois dimensions de l’espace perçu par l’humain, on vidait le ciel des anges, archanges, trônes, puissances etc, en somme de toute la hiérarchie spirituelle. Le risque était donc, aux yeux des inquisiteurs, de plonger dans une conception matérialiste du monde et d’immerger l’humain dans une sorte d’animalité sans spiritualité. Ce risque était réel, et fondé, non pas pour les vrais savants, sachant distinguer la science de la matière, de la science de l’Esprit, et capables de comprendre le symbolisme de cette dernière, mais pour les demi savants qui sont toujours les pires. La preuve que le danger était réel, c’est que l’homme moderne regarde le ciel et, n’y voyant que des objets matériels (planètes, étoiles, vaisseaux spatiaux) en conclut péremptoirement qu’il n’y existe rien d’autre que ce qu’il y voit. Quand à Galilée, il semble bien qu’il était capable de comprendre le symbolisme de la terre plate et du ciel spirituel, mais son appétit de gloire (comme savant découvreur), et de richesse (comme élaborateur de la lunette astronomique et comme célébrité) ont été plus forts que sa foi. Il ne céda donc à l’Inquisition que sous la menace du bucher des hérétiques ; et le pape de l’époque, qui était son ami, et comprenait les deux points de vue, n’a rien pu, ou jugé bon, de faire contre les foudres inquisitoriales.
Les étapes de la propagande anti religieuse
1 Les choses auraient pu en rester là. Mais Galilée fut bavard, et sa découverte se répandit irrémédiablement. C’est alors qu’intervient dans l’histoire un troisième larron véritablement diabolique. Tous les philosophes anti chrétiens et anti théistes, dès cette époque, et encore aujourd’hui, au lieu d’expliquer ce que nous venons d’exposer, développent un argumentaire propagandiste en cinq points tous faux :
1°) Galilée a fait une immense et absolue découverte.
2°) La science de Galilée (c’est-à-dire science de l’observation sensorielle du monde et du raisonnement logique, cérébral, sur cette observation) est la seule science possible, c’est LA Science. Toute autre approche de la réalité n’est qu’obscurantisme.
3°) L’Inquisition catholique, et avec elle tout le christianisme, et aussi bien toutes les religions ne sont que des foyers d’obscurantisme et de refus de ‘La’ Science.
4°) De plus ces institutions sont criminelles par la façon dont elles traitent ou menacent les ‘vrais’ scientifiques.
5°) En conclusion : il faut supprimer la religion, la remplacer par ‘La’ Science pour hâter l’avènement heureux d’un monde sans Dieu. En somme, faire de ‘La’ Science matérialiste la nouvelle religion et des scientifiques ses prêtres.
2 Et ce programme a été mis à exécution par la révolution de 1789, qui interdit la religion chrétienne, et organisa le culte de la déesse Raison. Il est facile de voir qu’aujourd’hui encore, très particulièrement en France, qui demeure, depuis le XVIII° siècle, le pays champion de la haine de toute religion, cette guerre idéologique est en pleine effervescence. Tout prétexte politique est bon pour museler la religion un peu plus à chaque loi et chaque décret.
La théorie des États Multiples de l’Être
1 En métaphysique pure, la conception à laquelle la Bhagavad Gita fait allusion sous le nom des trois mondes, se nomme ‘théorie des états multiples de l’être’. On en trouve des références, plus ou moins complètes dans toutes les grandes traditions spirituelles. Mais c’est la tradition hindoue (et aussi la bouddhique et le soufisme islamique) qui en donne le meilleur exposé. En langue française, deux ouvrages magistraux (sinon facilement compréhensibles) traitent de la question : ‘Le symbolisme de la Croix’ et ‘Les états multiples de l’être’ de René Guénon. Voici maintenant l’exposé des points essentiels de cette théorie spirituelle fondamentale.
figure 1
2 On pourra s’aider du schéma de la figure 1. Trois plans superposés et parallèles s’y trouvent représentés. Un peu comme les planchers de trois niveaux d’un immeuble à plusieurs étages. Le plan du milieu, sur le schéma, représente l’état humain d’existence. Le plan du dessous représente un état d’existence inférieur à l’état humain, c’est-à-dire moins riche de possibilités existentielles. Le plan supérieur à celui de l’état humain représente un état d’existence plus riche de possibilités que l’état humain, quelque chose comme ce que la religion nomme ‘le royaume des cieux’.
3 Bien que le schéma se limite à trois plans superposés, il convient de se représenter une indéfinité de plans inférieurs à l’état humain et aussi bien supérieurs à l’état humain. Ce que les chrétiens nomment ‘la création’ est nommé par les hindous ‘la manifestation’. Il s’agit de la manifestation de Brahma, qui est le nom du divin en tant que créant l’univers des êtres. Brahman, par contre, désigne le divin, qu’on appelle ‘non-manifesté’, c’est-à-dire au-delà de toute perception d’un individu séparé rencontrant un autre individu séparé. Le divin, dans sa manifestation, se révèle comme étant l’Infini ; en effet, il y a, dans le schéma, autant de plans d’existence, qu’il y a de points sur une droite illimitée, c’est-à-dire une indéfinité.
Où sont les animaux, végétaux et minéraux ?
1 Une difficulté de compréhension se présente ici. Il est coutumier, pour un homme, de distinguer l’humain de l’animal, du végétal, du minéral. Or, dans la théorie métaphysique des ‘états multiples de l’être’, les hommes, les animaux, les végétaux et les minéraux font tous partie du ‘plan humain d’existence’. Et il ne s’agit pas seulement de ce que l’on trouve sur la planète terre, mais il s’agit de tout ce que l’humain perçoit par ses sens à partir de la planète terre où il vit. Et, s’il lui prenait la fantaisie de se promener en vaisseau spatial (chose possible aujourd’hui), il s’éloignerait certes de la terre, mais il n’irait pas bien loin pour autant, car il ne lui est guère possible de sortir du système solaire. Et, même par le hublot d’un vaisseau spatial, il ne percevrait que des choses appartenant à l’état humain d’existence. Donc, ce que la métaphysique nomme ‘état humain d’existence’ désigne la terre et tout le cosmos auquel la terre appartient. Il désigne donc possiblement d’autres formes de vie que celles que nous connaissons sur terre. Mais ces formes de vie auraient des points communs avec la vie humaine ou animale ou végétale, telle que nous la connaissons : elle serait soumise à l’espace, au temps, à un certain degré d’individuation etc. Donc, pour en revenir à notre schéma, humains, animaux, végétaux et minéraux se situent sur le plan horizontal du milieu, appelé ‘état humain d’existence’.
Un continuum d’états d’existence
1 On remarque d’ailleurs que le langage place des frontières conceptuelles là où la réalité se présente comme un continuum. De même que l’on distingue jaune, orange, rouge, etc, dans le spectre d’un arc en ciel, alors qu’il y a un continuum de couleurs sans frontières entre elles, de même en est-il entre les humains, les animaux, les végétaux et les minéraux. Si l’on voulait raffiner encore la représentation géométrique de la figure 1, il faudrait, non pas dessiner des cercles concentriques, mais une spirale plane, dont chaque spire représenterait les Minéraux, Végétaux, Animaux et Humains. Cette spirale devrait même relier l’Humain et le Paradis, car il est, dans toutes les religions du monde, des phénomènes, qui reviennent à un effleurement temporaire de l’état paradisiaque humain par les mystiques.
2 De plus, non seulement les catégories correspondants aux cercles de la figure se côtoient à se toucher, mais elles s’imbriquent. Physiologiquement, l’humain est une sorte d’animal parmi les autres. La flore terrestre a son prolongement dans la flore intestinale de l’homme. Le squelette d’un animal mort s’intègre au minéral terrestre, mais le squelette dans l’humain vivant représente déjà la dimension minérale de lui-même. Si l’on contemple les gigantesques falaises du Pas de Calais, au nord de la France, on a du mal à imaginer qu’elles sont constituées d’un séculaire empilement de coquilles d’animaux.
3 Une objection pourrait se présenter ici : « Les Anciens considéraient que le monde des humains se situait sur la planète terre, mais que les autres planètes, les étoiles comme le soleil, et même le satellite naturel de la terre, c’est-à-dire la lune, étaient des êtres supra humains avec qui ils pouvaient rentrer en relation. Donc, pour eux, cela ne faisait pas partie du monde humain, mais du monde intermédiaire. » En fait il n’y a pas de contradiction. Les Anciens, du moins les plus savants d’entre eux, ne niaient pas l’aspect matériel des planètes, étoiles, comètes etc, mais pensaient qu’elles étaient le support matériel, et donc le symbole, d’entités appartenant au plan d’existence supérieur au plan humain.
Figure 1
Il n’est point de forme sans conscience
1 Sur le schéma de la figure 1, au niveau du plan du milieu, le plan de ‘l’état humain d’existence’, on observe des cercles concentriques. Le plus extérieur, indiqué par la lettre M, représente les Minéraux. Ce n’est qu’une schématisation, car nous avons vu que les minéraux se trouvent aussi dans le corps de l’homme. Simplement l’intérêt de ce schéma est de présenter les minéraux à la périphérie de l’état humain d’existence. Cela signifie que, parmi les êtres perceptibles dans cet état d’existence, le minéral présente l’état de conscience le plus obscurci. Le cercle plus concentrique que le règne minéral est noté d’un V, puisqu’il s’agit du règne Végétal. Encore plus concentrique, et marqué d’un A, le cercle représentant les Animaux. Puis, marqué d’un H, le cercle représentant les Humains.
2 Une autre objection peut se présenter en ce point : « Il a été question de ‘la conscience obscurcie des minéraux’. Or, dans la pensée commune, les minéraux sont inconscients. Faut-il croire que les minéraux sont conscients, que si je frappe une pierre, je la blesse ? » La pensée commune d’aujourd’hui est matérialiste. Or les matérialistes s’imaginent que la conscience résulte, quasi mécaniquement, d’une certaine configuration aléatoire de la matière, et en particulier du cerveau. Ils s’accordent donc la conscience à eux-mêmes et, dans une moindre mesure, aux animaux et aux végétaux ; mais ils la refusent à la nature minérale. Le point de vue spirituel est inverse (ou plus exactement c’est le matérialisme, théorie assez récente dans l’histoire, qui a inversé la sagesse universelle et antique). Du point de vue spirituel, le divin non-manifesté (Brahman) est la cause du divin manifesteur, ou créateur, Brahma. Sache que… Brahmâ, le manifesteur, procède de Brahman, l’Absolu… (BG 03/15). Autrement dit Brahman est la cause de Brahma. Brahma, lorsqu’il se manifeste, suscite l’univers. D’abord des êtres purement spirituels, qui correspondent à l’état de sommeil profond chez l’homme. Puis les êtres dotés d’une forme subtile, qui correspondent à l’état de rêve chez l’humain. C’est pourquoi dans les songes, qui sont des rêves particuliers car ils font communiquer l’humain avec les états supérieurs de l’être, ce qui est perçu par le mystique est un être de nature subtile (voir les rêves de Joseph dans l’Évangile). Enfin Brahma produit les êtres grossiers, dont les corps sont faits de ce que les hommes appellent la matière, et qui est sujette à composition lors de la gestation et à décomposition, après la mort. Cela revient à dire que la conscience pure, divine, produit les consciences individuelles, puis les consciences enveloppées d’une matière subtile, puis les consciences enveloppées d’une matière grossière. Mais il n’y a jamais de matière sans conscience. La Bhagavad Gita exprime cela très clairement, ainsi Krishna peut déclarer : Parmi les immobiles, je suis l’Himalaya (BG 10/25).
Des sauvages bien spirituels
1 La question précédente contenait ceci : « Faut-il croire que les minéraux sont conscients ? Si je frappe une pierre, est-ce que je la blesse ? » La réponse spirituelle est ‘oui’ sans aucun doute. Certaines cultures nomades de chasseurs cueilleurs considéraient que l’agriculture est un crime car le labour blesse la terre. Le matérialiste, sûr de sa supériorité, se moque de ces prétendus sauvages ; il est souvent plus facile d’éclater de rire que de réfléchir en profondeur. Lorsqu’un indien d’Amérique du Nord tuait une proie à la chasse, il faisait une prière, en demandant pardon d’avoir ôté une vie, en expliquant que c’était une nécessité pour nourrir la tribu (et non pas seulement lui-même) et en demandant que l’être dont il avait ôté la vie ait un meilleur destin dans le cycle suivant de son existence. Autrement dit, pour les cultures spirituelles, rien n’est mort, rien n’est inconscient ; ni l’homme en sommeil profond, ni les animaux, ni les végétaux, ni les minéraux.
2 Le philosophe Descartes, bien qu’ayant produit nombre d’œuvres et de travaux remarquables, affirma que les animaux n’étaient que des machines insensibles, qui ne réagissaient que par réflexe. On a du mal à imaginer qu’un homme aussi intelligent ait pu faire preuve d’un tel manque de sensibilité spirituelle. Molière, La Fontaine et bien d’autres n’ont pas manqué d’en rire.
Les degrés de l’individuation
1 La question que nous envisageons présentement vient d’un manque de conscience du degré d’individuation. L’homme moderne se pense comme un individu coupé de tout et de tous. Sinon il n’aurait jamais pu voter des lois -comme en France par exemple- autorisant une femme à produire un enfant, avec un spermatozoïde anonyme et donc en le privant délibérément de père. Un tel déni de l’importance de l’harmonie parentale homme-femme (yang-yin) dénote une fantastique ignorance de la dimension familiale de l’être humain. Semblablement, l’humain moderne s’est coupé du monde animal et végétal, au point d’opérer un hallucinant ravage dans les espèces vivantes qui ne peut, à terme, que se retourner contre l’espèce humaine elle-même. Donc l’homme moderne ne conçoit la conscience qu’individuée, comme est sa propre conscience de célibataire dans l’âme, égocentrique et consumériste.
Des races et des espèces plus ou moins individualisées
1 Or il y a des consciences collectives. Il est de bon ton, chez les modernes, de nier les races. Le seul emploi du mot serait ‘raciste’. On se plait à faire croire que les races sont égales en tous points et que, par conséquent, rien ne les distinguant, le mot n’a plus d’usage légitime. Mais il y a d’innombrables différences entre les races, et l’une d’elle est justement le degré d’individuation. D’une façon générale, les Noirs et les Asiatiques se pensent plus comme membres d’une collectivité que les Européens. Leur conscience est moins individuée. Leurs religions, d’ailleurs, ne valorisent pas l’individu au même point que le christianisme (et nous parlons bien là du christianisme et non de l’Évangile qui est nettement oriental sur ce point aussi).
2 Dans le monde animal, l’individuation est très différente selon les espèces. L’individuation d’un chien, d’un cheval ou d’un chat, est toute différente de celle d’une abeille, dont la conscience, pour ainsi dire, est celle de la ruche entière. A plus forte raison en va-t-il ainsi des végétaux. L’humain pense un arbre et un autre arbre voisin ; mais les scientifiques connaisseurs de la question savent qu’il faut penser forêt et non pas arbre individuel. A un degré qui est inimaginable pour un humain, mais pas inconcevable, les minéraux sont support d’une vie et donc d’une conscience, mais il est évidemment absurde de s’imaginer que tel caillou particulier possède une conscience comparable à celle de tel homme particulier. En tout cas, du point de vue spirituel, le sauvage qui refuse de labourer la terre, pour ne pas la blesser, est à placer au-dessus du ‘philosophe’ qui décrit les animaux comme des machines.
Figure 1
Le paradis et sa solidification au fil du temps
1 Nous avons donc vu la représentation symbolique des différents règnes de l’état d’existence humain, par les cercles concentriques sur le plan horizontal de la condition humaine. Reste maintenant le cercle central marqué d’un P ; cela signifie Paradis. L’idée de paradis, commune aux religions orientales (hindouisme, bouddhisme) aussi bien qu’aux religions occidentales (judaïsme, christianisme, islam), ainsi qu’à bien d’autres religions du monde, ne peut pas se comprendre si on s’en tient à l’observation du monde humain tel qu’il est aujourd’hui. Le facteur temps, et en particulier la conception cyclique du temps, est indispensable à la compréhension de la notion de paradis. Nous avons exposé la théorie hindoue du temps cyclique et des yugas, les quatre âges de toute humanité. Au fil du développement d’un cycle d’humanité, la nature cosmique tout entière évolue dans le sens d’une moins grande subtilité et d’une plus grande matérialité. Les minéraux, les végétaux, les animaux ne sont plus les mêmes ; ils deviennent plus grossiers, moins beaux, plus violents, moins intelligents. Et il en va de même des humains. Bien des pouvoirs, que le christianisme appelle miraculeux, chez certains mystiques, et que le yoga de Patanjali appelle les siddhis (Yoga Sutras de Patanjali chapitre 3), sont en fait ordinaires dans l’humanité primordiale et ne deviennent apparemment miraculeux que par leur rareté dans l’humanité dégénérée que nous connaissons, et dont nous faisons partie.
2 Toujours est-il que le paradis est considéré, par les traditions en questions, comme un état primordial de l’humanité dans lequel, selon le symbolisme biblique, la nature est si abondante et paisible qu’il n’est pas nécessaire à l’humain de travailler pour vivre, et dans lequel surtout le corps humain, fait d’une matière beaucoup plus subtile que celle que nous connaissons actuellement, est capable de se régénérer et donc de vivre plus ou moins indéfiniment, à certaines conditions. Les religions sémitiques (et le christianisme de ce point de vue en fait partie) présentent le paradis comme un état humain d’immortalité. Ce n’est pas tout à fait vrai, puisque le récit biblique montre Adam et Ève (les humains masculins et féminins, c’est-à-dire) comme ayant été chassés du paradis, justement parce qu’ils n’avaient pas respecté les conditions nécessaires à la perpétuation de cet état. Dans les religions orientales, le paradis existe mais n’est pas présenté comme perpétuel, et donc sans fin. Les hommes vertueux, une fois épuisé le mérite lié à leurs actions passées… (BG 07/28). Et aussi : Ayant savouré le vaste monde céleste, et après y avoir épuisé le bénéfice de leurs mérites, ils doivent retourner au monde des mortels. Ainsi, ceux qui suivent la voie védique, mais qui n’aspirent qu’au bonheur (donc qui suivent la voie de l’individu religieux, et non de la spiritualité supra individuelle), n’obtiennent que le cycle de la naissance et de la mort (BG 09/21). Le séjour au paradis est donc présenté comme proportionné au mérite des humains vertueux au moment de leur mort, après quoi le cycle des naissances reprend. Ayant atteint le monde des vertueux et y ayant séjourné pendant de longues années, celui qui a échoué dans la voie du yoga naît dans la maison de parents purs et prospères (BG 06/41). Une fois ces mérites épuisés, l’être retourne dans l’état humain, pour continuer son cheminement existentiel. Le paradis serait en quelque sorte comme des grandes vacances, ou une retraite dorée, mais, une fois épuisées les économies, il faut se remettre au travail… tant que la libération de la condition humaine mortelle n’est pas accomplie. On voit donc que ce schéma symbolique combine une situation spatiale que nous connaissons (les humains, animaux, végétaux et minéraux que nous côtoyons au quotidien) et une situation temporelle que nous ne connaissons plus, ou pas encore, et qui est l’âge d’or, le Satya yuga, le paradis.
Démon, adversaire, éprouveur / Les ‘trois mondes’ et les États Multiples de l’Être