(…Par l’Esprit-Saint, il a pris chair de la vierge Marie et s’est fait homme…)
L’Esprit-Saint, notre père
1 Selon la théorie chrétienne, Jésus n’a pas été conçu de façon ordinaire. Il est né d’une femme, Marie, et de Dieu. Plus précisément de cette ‘partie’ de la trinité divine qu’on appelle le Saint-Esprit. Il y a trois personnes dans la trinité divine chrétienne : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Le Fils est de toute éternité, mais son incarnation humaine en Jésus est située dans le temps. Il doit donc être conçu. Comme le dogme chrétien impose que Jésus est ‘vrai homme et vrai Dieu’, cette double origine met en œuvre le principe : homme par Marie et Dieu par le Saint-Esprit. Le chrétien doit donc croire, selon le Credo, que Jésus a été conçu du Saint-Esprit.
Jésus né comme César
1 La critique historique fait remarquer que cette conception était courante dans l’Antiquité occidentale, aussi bien qu’en Orient d’ailleurs et partout dans le monde antique. Tout empereur ou roi qui se respectait affichait, à l’image de César, une supposée origine divine. Cela constituait un fondement mythologique de la royauté sacrée, issue du ciel. Il est donc parfaitement naturel, ou pour mieux dire culturel, que les premiers chrétiens, dès lors qu’ils reconnaissent à Jésus le titre de Christ (c’est-à-dire oint, roi), lui attribuent une origine divine. Une suspicion de mythologie fabriquée plane donc sur cet article du Credo. Les théologiens officiels, par obligation défenseurs des dogmes, ne nient pas le fait historique de cette pratique antique et universelle, et l’on comprend qu’ils aient quelques difficultés à défendre la thèse selon laquelle tous les rois d’origine divine de l’Antiquité étaient des mythomanes ou des imposteurs, sauf Jésus pour qui les choses se seraient vraiment passées ainsi.
Les parents-geniteurs-goneis
1 Un point d’ailleurs ne manque pas d’être troublant. L’Évangile se contredit à plaisir sur ces questions. Jésus bébé est présenté au Temple par ses parents. Ils y rencontrent un homme du nom de Syméon. Cet homme est juste et pieux ; il attend la consolation d’Israël et l’Esprit Saint repose sur lui. Il vient au Temple, poussé par l’Esprit, quand les parents-geniteurs-goneis apportent le petit enfant Jésus pour accomplir les prescriptions de la Loi à son égard (Lc 02/25 = P 010). Il y a en grec plusieurs mots pour dire ‘parents’ et celui qui est employé ici, goneis, désigne précisément les parents biologiques, les parents géniteurs. Mais cela n’empêche pas le même évangéliste, Luc, de semer le doute sur ses propres paroles, lorsqu’il établit la généalogie de Jésus : Jésus, lors de ses débuts, a environ trente ans, et il est, à ce qu’on croit, fils de Joseph (Lc 03/23 = P 020). Les agnostiques en concluent aisément que « L’Évangile affirme tout et son contraire », facile argument pour rejeter le livre et son message. On aura compris que, comme dans le langage des paraboles, le texte s’adresse à différents publics. Aux exotéristes, le merveilleux et la conception quelque peu idolâtrique de Jésus-Dieu ; aux ésotéristes-disciples, une approche moins clinquante mais plus riche de possibilités réalisatrices.
La ‘creatio ex-deo’
1 Du point de vue ésotérique, la doctrine repose sur le principe, souvent évoqué ici, que le disciple est destiné à devenir comme son maître, donc le chrétien comme le Christ. Le disciple n’est pas destiné à devenir ce qu’il n’aurait pas été initialement, mais à réaliser ce qu’il ignorait être, et que son maître lui a permis de découvrir et de réaliser. Donc l’ésotériste croit qu’il a été lui-même conçu du Saint-Esprit ; autrement dit de Dieu. Il passe donc de l’absurde conception théologique de la ‘créatio ex nihilo’, à la conception de la ‘creatio ex-deo’ ‘créé à partir de Dieu’. La Gita, comme toujours plus explicite, enseigne : Je suis la source de tout, et tout procède de moi… (BG 10/08). Je suis le Soi (atman)… siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20).
2 Donc, pour en revenir à la question rituelle de notre commentaire du Credo, il n’y a aucun problème, pour un ésotériste, à affirmer cette partie du Credo. Cela repose des précédentes acrobaties mentales. Il n’empêche que cette affirmation ne se fait pas sans une arrière-pensée de taille : « Je crois que Jésus-Christ a été conçu du Saint-Esprit… et moi aussi, et tous les êtres aussi bien. » Ceci étant, croire est une chose, la réaliser en est une autre. Entre les deux, il y a tout le cheminement du disciple.
Marie supérieure à la mère de César
1 Dans la logique de l’ascendance divine des rois de l’Antiquité, on comprend qu’il convenait que leur mère soit une vierge. Elle ne devait pas avoir été marquée dans sa chair et dans son âme par un humain ordinaire, et par là entachée. Marie, mère de Jésus, devait donc être vierge. Comme l’Esprit-Saint, ainsi que le précise Rabelais, procède par l’oreille (entendons pas là, par une parole, par le logos), la virginité physique de Marie s’en trouve préservée après la conception. Reste que la naissance n’a pas pu se faire par l’oreille, ni se produire sans détruire la virginité, mais un miracle se sera produit pour faire de la mère de ce roi-là quelque chose de plus que la mère de César.
Le silence révélateur de Marc et Jean
1 L’Évangile, en son début et en sa fin surtout, n’est pas avare de miracles, mais il est tout de même préoccupant que Marc et Jean (historiquement, le premier et le dernier évangile) présentent directement un Jésus adulte, comme si ces prodiges étaient secondaires, ou avaient été conçus après les faits. Et le récit lucanien du baptême de Jésus, alors qu’il a trente ans, fait même dire à Dieu : Moi, aujourd’hui, je t’ai engendré (Lc 19/05 = P 019), comme si la naissance, spirituelle, de Jésus comme ‘fils de Dieu’, consistait en une descente du divin en lui, au moment du baptême.
Les frères de Jésus
1 Un débat assez étrange divise les Chrétiens à ce point rendu. Certains croient, comme les Catholiques et les Orthodoxes, que Marie est restée vierge tout le reste de sa vie. D’autres pensent, comme beaucoup de Protestants et un bon nombre de Catholiques modernistes, que Marie a eu d’autres enfants ensuite, par son époux Joseph. Leur principal argument est que l’Évangile évoque plusieurs fois les frères de Jésus (Jn 02/12 = P 027 et surtout Mc 06/03 = P 100). Les théologiens catholiques officiels contournent ce point en prétendant que les frères en question sont des frères adoptifs, car Joseph aurait été marié avec enfants avant d’épouser Marie. Autre argument : ils disent que le concept de frère englobe les cousins, et même certains amis, dans la famille élargie orientale.
L’étrange concept marial protestant
1 Le concept protestant (réformé) apparaît d’une étonnante matérialité et même vulgarité. Comment imaginer qu’une femme, qui serait d’une perfection telle qu’un dieu puisse s’unir à elle sans qu’elle en meure, irait ensuite s’accoupler avec un humain, un mortel ? Il y a là une chute de niveau qui fait presque penser à la chute des anges.
La surenchère des dogmes mariaux catholiques
1 L’Église catholique a rajouté plusieurs dogmes à ce passage du Credo. Elle considère que Marie, non seulement est physiquement vierge pendant sa vie entière, mais est aussi psychiquement vierge, c’est-à-dire sans péché. Donc Marie est une femme qui n’aurait commis aucune faute : ni en acte, ni en parole, ni en pensée, ni par omission. Et ce n’est pas encore tout : Les Catholiques croient que Marie est née sans le péché originel (1854, dogme de l’Immaculée Conception de Marie, établit par Pie IX). On comprend que, pour que l’âme de Jésus soit impeccable de naissance, il convient que celle de sa mère le soit aussi. Le problème de cette théorie, c’est que le côté ‘raisonnement par récurrence’ que cela implique ne marche pas. En effet, pour que Marie soit née sans le péché originel, il faudrait que sa mère, Sainte Anne, soit née de même, ainsi que la mère de sa mère etc. La dogmatique demeure silencieuse sur ce point ; c’est plus prudent.
2 Le problème de la conception mariale catholique, et aussi Orthodoxe, c’est qu’il n’y a quasiment plus de rapport entre la mère de Jésus présentée par les Évangiles et le statut de quasi déesse de la mère de Jésus dans la liturgie.
Le ‘péché originel’ en pseudo karma
1 Reste que toutes ces considérations supposent l’adhésion à la théorie du péché originel. Cette théorie permet aux chrétiens d’expliquer l’imperfection native des humains. Encore que partiellement, car elle ne permet pas de comprendre pourquoi certains sont plus imparfaits que d’autres. Et puis il y a le problème que le ‘péché originel’, c’est-à-dire le péché des premiers humains, implique des conséquences fâcheuses que subissent les humains des millénaires suivants. Or il est profondément injuste, selon la Bible elle-même, que les fils paient pour les fautes des pères. Dieu serait bien injuste, si cette théorie était vraie. Pour un oriental nourri de la Bhagavad Gita, il apparaît évident que, dès lors que les chrétiens refusent la préexistence de l’être, avant la naissance du corps actuel, la loi du karma ne peut pas s’appliquer. Et donc les tares natives des humains ne peuvent pas s’expliquer. Le ‘péché originel’ est une sorte ‘d’ersatz’, bien imparfait, de la loi du karma.
L’Assomption, un dogme sans fondement scripturaire
1 Chez les chrétiens Catholiques, d’autres dogmes interviennent concernant Marie, comme son assomption (L’ascension de son corps après la mort, sans décomposition). Ce dogme récent, établi par le pape Pie XII en 1950, présente la particularité de n’avoir aucune base scripturaire (sinon dans un texte apocryphe ‘La mort de Marie’). Il illustre la tendance du magistère de s’affranchir de plus en plus de l’Évangile au fil des siècles.
Le Dieu des chrétiens a une mère
1 Mais le titre le plus spectaculaire, et le plus problématique de Marie, est celui de Theotokos, qui signifie ‘mère de Dieu’. Il illustre, vu par un ésotériste, les difficultés en chaine que posent des prémisses erronées. Et nous pensons que ces prémisses erronées sont relatives à la christologie, c’est-à-dire à la conception de Jésus ‘pleinement homme et pleinement Dieu’. La genèse de ce dogme illustre bien la chose. Nestorius, mort en 450, patriarche de Constantinople, fut le chef des Nestoriens qui considèrent séparément l’humanité et la divinité de Jésus. Selon eux, la Vierge Marie est la mère de l’homme Jésus, qui remplit la fonction de Fils de Dieu, mais non la mère du Fils de Dieu. Saint Cyrille d’Alexandrie, et le concile d’Éphèse (431) répondirent que Marie a conçu la personne du Fils de Dieu qui a assumé la nature humaine, de sorte que l’on peut appeler à bon droit Marie ‘théotokos’, Mère de Dieu. C’est ainsi que le dogme décroche complètement de la logique, jusqu’à plonger dans l’absurde que l’on déguise en mystère. Car enfin, Dieu étant le principe absolu, comment aurait-il une origine autre que lui-même ?
2 Mais le dogme décroche totalement de l’Évangile. Lorsque l’ange Gabriel annonce à Marie qu’elle aurait un fils, elle répond : Je suis l’esclave-doulos du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole ! (Lc 01/38 = P 004). Qui peut imaginer la ‘mère de Dieu’ se soumettre à la parole d’un ange, et se dire esclave de Dieu (esclave-doulos, et non pas servante-diaconos, comme on traduit ordinairement). Si les symboles ont un sens, que penserait-on d’une mère qui se dit l’esclave de son fils ? Lors des noces de Cana, la mère de Jésus lui demande d’intervenir car ils n’ont plus de vin. Jésus répond : Que me veux-tu, femme ? Mon heure n’est pas encore venue (Jn 02/04 = P 026). Jésus (‘parfaitement sexiste’ dirait-on aujourd’hui) ne la traite pas en mère, mais en femme ; comment pourrait-il ainsi parler à la ‘mère de Dieu’, à supposer que l’expression ait un sens ?
Les deux thèses de Luc sur Marie
1 Une lecture différente de la lecture exotérique officielle semble justifiée par l’Écriture même. Alors que Luc est l’un des deux évangélistes qui développent les théories mariales officielles, il indique aussi une autre lecture à ceux qui ont des oreilles pour entendre, comme dit Jésus.
2 Une preuve éclatante est fournie par Luc lors du ‘recouvrement de Jésus au Temple’. Après trois jours de recherches angoissées, ses parents le retrouvent dans le Temple, et sa mère lui fait reproche de cette escapade incognito, alors qu’il n’a que douze ans. Jésus leur répond : Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne le saviez-vous-pas ? Il faut que je sois dans les (choses) de mon père (Lc 02/08 = P 014). Jésus, ici, parle évidemment de son père céleste. Mais Luc précise ensuite : Ils ne comprennent pas la chose dont il leur parle. Si Marie avait été fécondée physiologiquement par Dieu, et si Joseph n’avait jamais touché sa femme, comment auraient-ils pu ne pas comprendre une phrase aussi évidente, douze ans seulement après des faits aussi surnaturels ? Ne faut-il pas une véritable mauvaise foi pour tortiller des explications invraisemblables à ce propos ?
La preuve par Nicodème, le nigaud
1 Et, justement, une clé ésotérique se trouve dans l’évangile selon Jean. Non seulement Jean passe sous silence la miraculeuse naissance de Jésus, mais il raconte une histoire burlesque, et même grotesque, qui fait sens. Jésus rencontre nuitamment (ésotériquement) Nicodème, grand prêtre et prince des Juifs. Jésus lui dit : « …nul ne peut voir le royaume de Dieu, s’il n’est pas engendré d’en-haut ». Nicodème, qui ne comprend pas, répond par une question : « Comment un humain étant vieux peut-il être engendré ? Peut-il entrer une seconde (fois) dans le ventre de sa mère et être engendré ? » (Jn 03/04 = P 030). La supposition est tellement grotesque que le nom de Nicodème a donné en français le mot nigaud ! Jésus a utilisé l’engendrement physiologique comme symbole de l’engendrement spirituel, Nicodème n’a pas pu s’élever au-dessus de la matière du symbole, il est demeuré au niveau du corps. C’est exactement ce que font les récits de la naissance merveilleuse de Jésus, et ce que fait le Credo en prétendant que, pour être fils de Dieu, Jésus devait être charnellement fils de Dieu. Notre propos est audacieux : cette théorie est une théorie pour nigaud… mais ce n’est pas notre propos ; notre propos c’est l’enseignement ésotérique de Jésus à Nicodème, rapporté par Jean.
Le sens ésotérique de la naissance virginale
1 Dépassant maintenant le niveau proprement religieux de la question, qu’en dit le point de vue ésotériste ? On se place alors au niveau des symboles. La Sainte Famille (Marie, Joseph, le Saint-Esprit et Jésus) est alors transposée spirituellement. De façon microcosmique (c’est-à-dire que les personnages du récit sont des éléments constitutifs d’un humain) Joseph apparaît comme l’esprit individuel et Marie comme l’âme (Le yang et le yin de l’individu, pourrait-on dire). On remarque dans l’Évangile que Joseph ne parle jamais, mais qu’il rencontre souvent les anges (Lorsqu’on lui annonce la naissance de Jésus (Mt 01/18 = P 007), lorsqu’il doit partir en Égypte (Mt 02/13 = P 011), lorsqu’il doit revenir en terre sainte (Mt 02/19 = P 012), et lorsqu’il doit s’installer à Nazareth (Mt 02/22 = P 013). Un hindou dirait qu’il représente ‘l’intelligence sattvique’, ou intelligence du cœur, celle qui est tournée vers la spiritualité. Marie est l’âme, et c’est alors que la virginité de Marie, de son ‘immaculée conception’, prend un sens magnifique.
2 Dans la méditation orientale, une vigilance extrêmement acérée doit être maintenue pour obtenir une parfaite immobilité du mental, vierge de toute attraction pour les choses sensorielles, ou les spéculations mentales. Le mental doit devenir immobile et limpide comme l’eau d’un lac de montagne lorsqu’il n’y a aucun vent et aucun mouvement à sa surface. Alors, pur miroir, le lac reflète l’image du globe solaire, sans en faire éclater l’image en mille reflets, comme dans l’agitation habituelle. Gardant toujours les pensées maîtrisées, le yogi atteint la paix qui est en moi, et qui culmine dans le nirvana (l’extinction), ou moksha (la libération totale) (BG 06/15). Celui qui, le mental parfaitement maîtrisé, libéré de l’avidité envers les objets de désirs, se fixe en l’Atman et en l’Absolu, celui-là est dit être en yoga (Uni) (BG 6/18). Telle est la virginité de Marie-âme. Dès lors l’esprit divin, le Saint-Esprit, peut opérer, n’étant plus occulté par l’agitation superficielle du mental. Et alors se produit la ‘naissance divine’, c’est-à-dire que le méditant progresse dans la réalisation de son essence divine fondamentale.
Preuve par l’évangile selon Philippe
1 Certains disent que Marie a été fécondée par la grâce de l’Esprit-Saint, ils ne savent pas ce qu’ils disent… Marie est le silence vierge qu’aucune puissance mauvaise ne souille et ne distrait, elle demeure silence immaculé… (Philippe 17).
2 Il est temps maintenant d’en venir à notre question rituelle : « Un ésotériste, c’est-à-dire un disciple de Jésus, peut-il affirmer qu’il croit Jésus né de la Vierge Marie sans homme ? » Au sens que l’on vient d’indiquer, cela ne fait pas l’ombre d’un doute.
(…Crucifié pour nous sous Ponce Pilate, il souffrit sa passion et fut mis au tombeau…)
La foi spirituelle, Shraddha
1 Dans ce passage du Credo, et déjà dans le précédent, relatif à la Vierge Marie, on observe le glissement problématique que ce texte de foi obligatoire opère entre la foi spirituelle et la foi événementielle, matérielle. Quelle que soit son expérience personnelle, un homme peut, d’intuition, pressentir la réalité, l’évidence de Dieu. Le simple fait de se savoir être suffit pour cela, si on est capable d’intelligence du cœur. De plus la perception du monde environnant, son immensité, sa puissance, sa splendeur, sa complexité, l’extrême intelligence des mécanismes du vivants, tout cela impose à une intelligence saine l’évidence d’un auteur suprême, d’un Dieu. La foi véritable, spirituelle, consiste à devenir conscient de cette double perception : intérieure, immanente, que mon être transitoire ne saurait exister sans un principe supérieur immuable, et extérieure, que la beauté, puissance et intelligence du monde rend évidente la réalité d’une transcendance par rapport à mon individualité. Telle est la foi spirituelle, Shraddha en sanskrit. En somme le je crois en Dieu.
1 Là où tout se gâte, c’est quand le Credo aligne sur le même plan la croyance dans un événement historique. Sur le plan des faits, seule vaut la méthode scientifique. Elle consiste à ne jamais affirmer comme certain un fait que l’on n’a pas sensoriellement et mentalement constaté, et à ne jamais nier l’existence d’un fait, au prétexte qu’on ne l’a pas personnellement expérimenté. Ce qui a pour résultat une grande humilité, car l’immense majorité des faits présents, et la totalité des faits passés, nous sont tout simplement inconnus, du moins en expérience directe.
2 Dire que l’on croit que ‘Jésus a souffert sous Ponce-Pilate’ suppose trois choses : croire à l’existence de Ponce-Pilate, à celle de Jésus, et à leur relation douloureuse il y a deux millénaires. Aucun homme actuel ne peut affirmer, d’expérience directe, l’existence de Ponce Pilate. On peut seulement consulter certains documents historiques. Voici ce que les historiens savent de Ponce Pilate : « Ponce Pilate, né à un endroit inconnu, vraisemblablement vers la fin du premier siècle Av J-C est un citoyen romain membre de la classe équestre qui, à partir de l’an 26, sous le règne de l’empereur Tibère, et durant dix à onze ans, a occupé la charge de préfet de Judée. Il est renvoyé à Rome à la fin de 36 ou au début de 37, pour une raison inconnue, par le proconsul de Syrie, Lucius Vitellius, afin de s’expliquer devant l’empereur. Après son arrivée à Rome, l’histoire perd sa trace ». C’est fort peu de choses.
3 Et que sait-on, historiquement, de Jésus ? Beaucoup moins encore. Un historien juif-romain, Flavius Josèphe, né à Jérusalem en 37/38, donc après la mort de Jésus, et mort à Rome vers 100, est un homme politique et militaire juif, passé aux Romains, doublé d’un historien qui a écrit « La guerre des Juifs » racontant la destruction de Jérusalem par l’empereur Titus, guerre à laquelle il a participé. Dans ce contexte on a de lui quelques lignes seulement, qui évoquent l’existence des chrétiens, disciples de Jésus, mort crucifié. Mais lui n’a pas connu Jésus et ne peut donc en témoigner ; il ne témoigne que de l’existence de gens qui eux-mêmes témoignent de Jésus et le considèrent comme étant Dieu.
La preuve par la répétition
1 Les chrétiens qui prétendent tenir là une ‘preuve historique’ de l’existence de Jésus ne possèdent pas le plus petit rudiment de la science historique. On sait que Flavius Josèphe a dit cela à propos de gens qui ont dit cela, c’est tout. Quelle est la vérité historique de son affirmation et de l’affirmation de ceux qu’il cite ? On n’en sait strictement rien. Nous n’écrivons pas ces choses dans le but de prétendre que le christianisme, qui affirme se fonder lui-même sur un fait historique, est une légende ; mais simplement pour dire que l’on n’en sait rien. Et faire répéter tous les dimanches à des millions d’hommes, qui n’en savent pas plus, qu’ils le croient a certainement pour résultat de faire perdurer une croyance, mais aucunement à fonder une vérité.
La preuve par l’Esprit
1 Tout ce que l’on peut savoir, à condition de s’imprégner de l’enseignement évangélique et de le vivre spirituellement, c’est si oui ou non cet enseignement présente une valeur spirituelle. Or, sur ce point, l’expérience bi-millénaire de millions d’hommes, souvent parmi les plus intelligents de leur époque, et aussi les œuvres laissées par ces hommes constituent une preuve indubitable de la haute valeur spirituelle de l’Évangile. À la limite extrême, la question : « Jésus a-t-il existé, historiquement ? » est assez oiseuse. Seule vaut la question : « Si on donne le nom de Jésus à cet esprit qui inspire manifestement l’Évangile, tant pour les enseignements que pour les faits rapportés, ce Jésus est-il spirituel ? Et est-il un maître spirituel capable de porter son disciple au terme du voyage ? » Alors la réponse est oui. Et cela suffit.
L’historicité de l’Évangile, c’est le disciple
1 Si un Occidental questionne un hindou sur la réalité historique de la Bhagavad Gita, il se peut qu’il ait pour toute réponse un éclat de rire : « Vivez la Gita et elle sera historique ! »
A défaut du corps, un tombeau
1 Et il en va de même pour le tombeau de Jésus. On ne peut guère retrouver ses ossements, puisque le dogme et l’Évangile disent qu’il est monté physiquement au ciel (Mc 16/19 = P 320) ; il serait d’ailleurs très problématique pour les chrétiens qu’on les retrouve un jour et qu’on puisse les identifier. Alors les croyants, qui ont besoin de s’accrocher à quelque chose de physique, se rabattent sur le tombeau. Comme l’Évangile dit que ce tombeau se situe près du Golgotha, proche de Jérusalem, et qu’il est taillé dans la pierre, et initialement destiné à un homme riche, Joseph d’Arimathie, on n’a pas tardé à ‘trouver’ un tombeau du Christ et à construire une basilique dessus. Reste à prouver qu’il fut bien du Christ et cela est d’autant plus impossible que le nom de Jésus était très commun à l’époque de Jésus et que les archéologues connaissent de nombreux tombeaux portant ce nom.
Jésus ne saurait dépendre de l’histoire
1 Il nous semble plus pertinent de considérer que l’évidente impossibilité de prouver matériellement ces choses est voulue par l’Esprit-Saint, précisément pour que s’opère l’interprétation spirituelle de la naissance du Christ dans l’âme du disciple. Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel des nids ; mais le fils de l’humain n’a pas où reposer sa tête (Mt 08/20 = P 151).
Les Français disent ‘Je crois’ pour signifier ‘Je doute’
1 Question rituelle désormais : Un ésotériste peut-il affirmer cela comme article de foi historique ? À l’évidence non. Mais ce n’est pas un crime, pour un spirituel, de raconter une légende à un enfant, ou à un candide, en sachant qu’il la prend à la lettre. Il est symptomatique qu’en français on dit souvent ‘Je crois’ pour signifier qu’on serait plutôt pour le ‘oui’, mais que ce n’est pas certain. En somme on dit ‘Je crois’ pour signifier qu’on doute. La chose devrait sembler extraordinaire, ou propre à un peuple de menteurs, ou d’ambigus. Il est très possible que deux mille ans de pratique du Credo aient suscité dans les consciences les plus éveillées des doutes sur l’affirmation ‘Je crois’.
Jésus et le mépris de l’histoire
1 Tout ce qui vient d’être dit sur le problème de l’historicité se trouve accentué ici. Savoir si Jésus a existé historiquement, alors qu’il n’a rien possédé, qu’il n’a pas écrit, bien que sachant écrire (Mais Jésus, se baissant, se mit à écrire avec son doigt sur le sol : Jn 08/06 = P 144), qu’il n’a pas fondé d’institution autre que quelques disciples sans ressources matérielles qui le suivaient dans le désert, cela relève déjà de la gageure. La méthode de la science historique s’appuie sur des traces, architecturales ou littéraires, or il s’est ingénié à n’en pas laisser. Sur ce point aussi le paradoxe, pour ne pas dire la contradiction, est total, entre d’une part le christianisme dogmatique, qui prétend se fonder sur l’historicité de Jésus, et la spiritualité évangélique sur le dépassement et presque le mépris de l’histoire.
Jésus a-t-il été crucifié ?
1 Alors comment affirmer croire que Jésus a été crucifié ? On sait seulement qu’en parlent les évangiles canoniques, qui ne furent officialisés qu’au IV° siècle, donc de nombreuses générations après la mort de Jésus. Et encore, il y a bien d’autres évangiles, non canoniques, qui n’en parlent pas. Sans compter les sans doute nombreux évangiles dont nous n’avons même plus trace, parce que leur destruction par l’Église officielle, une fois devenue religion d’État, et armée par lui, fut systématique.
2 Le Coran, qui est une sorte d’Évangile ‘apocryphe’ (non officialisé par Rome), dit que Jésus n’a pas été crucifié (il y a donc, aujourd’hui des centaines de millions de musulmans qui adhèrent à ce point de vue contre autant de chrétiens qui pensent le contraire. Certes cela ne prouve rien en soi, sinon que cette croyance ne va pas de soi).
La fonction théologico-liturgique de la crucifixion
1 « Pourquoi cette insistance du Credo sur la façon dont Jésus est mort ? » Pour une raison évidente. Le christianisme exotérique n’est pas d’abord un enseignement et une méthode de réalisation spirituelle. Le christianisme exotérique, c’est la messe ; et la messe c’est l’eucharistie ; et l’eucharistie c’est le sacrifice de Jésus sur la croix, offrant son corps à la torture que les forces des ténèbres lui infligent (c’est votre heure et le pouvoir des Ténèbres : Lc 22/53 = P 270) en échange du salut individuel des chrétiens, toujours pécheurs, mais qui se reconnaissent tels, et implorent son aide. Sans la ‘foi’ dans la crucifixion de Jésus, toute la construction dogmatico-liturgique du christianisme théologique s’effondre.
2 « Pourquoi le Credo insiste-t-il sur l’ensevelissement de Jésus, alors qu’il est évident qu’on ensevelissait tous les morts chez les Juifs, qui ne pratiquaient pas l’incinération comme les Romains ou les Grecs ? » Parce que les crucifiés étaient jetés à la fosse commune, ou laissés à pourrir sur leur croix et dévorés par les rapaces. Et on ne voit guère, alors, comment le mythe de la résurrection des morts ‘en chair et en os’ pourrait trouver sa place dans l’écrit sacré. D’où la précision, dans certains évangiles, que Joseph d’Arimathie, membre notable du Conseil, qui attend lui aussi le Royaume de Dieu, s’en vient hardiment trouver Pilate et réclame le corps de Jésus (Mc 15/43 = P 302).
3 Nous ne donnons pas ces précisions pour amener le lecteur à douter de la crucifixion, de la mise au tombeau et finalement de la résurrection, mais pour montrer que tout cela constitue un bloc logique, qui fonctionne à l’envers de l’ordre du récit. La ‘résurrection des corps’ individuels des croyants constitue leur espérance fondamentale ; la construction du récit est établie pour aboutir à cette conclusion attendue, désirée, espérée, crue.
La souffrance volontaire de Jésus, condition du rachat
1 Cette partie du Credo implique un autre point essentiel, sous-entendu dans le texte : que Jésus ait choisi d’être crucifié. Si Jésus avait été simplement capturé, torturé, assassiné, comme des millions d’hommes le furent dans l’histoire, et beaucoup le sont encore, la puissance salvatrice de sa mort n’eut pas été adéquate. L’Évangile, dans l’état du texte canonisé que nous possédons, insiste pesamment sur le côté volontaire de cette mort. Il commence de leur enseigner : »Le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, après trois jours, se lever-anistanai (Mc 08/31 = P 122). Le Fils de l’homme est venu… donner sa vie en rançon pour une multitude (Mc 10/42 = P 257). Et après la résurrection, Jésus dit au pèlerins d’Emmaüs : Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ? » (Lc 24/26 = P 313).
2 C’est la théorie de la ‘rançon’, théologiquement de la ‘rédemption’. Jésus paie au diable une rançon, qui est son propre corps crucifié, en échange de la libération des âmes et des corps des humains qui croient en lui. Ne pas croire à la crucifixion (volontaire) priverait donc du salut, qui est le but de l’exotérisme chrétien.
3 Paul de Tarse (saint Paul) affirme : …je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus Christ ce Messie crucifié (Première lettre de Paul aux Corinthiens 2/1). On ne peut pas être plus clair : le reste, soit l’enseignement évangélique de Jésus, qu’il ne cite jamais, et qu’il n’a pas lui-même entendu, ne l’intéresse pas. Il est le vrai fondateur de l’exotérisme chrétien, c’est-à-dire en fait du christianisme en tant que religion instituée, basée sur le sacrifice crucifiant en vue du salut individuel des humains.
Paul, auteur du christianisme exotérique, est-il un faussaire ?
1 « Certains disent que Paul a opéré un détournement de l’héritage de Jésus, comme en témoigne d’ailleurs le récit des ‘Actes des apôtres’ qui exprime bien les conflits entre Paul, Pierre, et les frères de Jésus constituant le groupe de ses disciples de Jérusalem. Le christianisme est-il le produit d’un travail de faussaire ? » Les faussaires sont faux en ce sens qu’ils présentent une doctrine qu’ils prétendent universelle, mais qui ne dépend que des particularités et des limites de leur propre psychisme. C’est pourquoi, une fois le faussaire disparu, ses erreurs et ses institutions ne lui survivent pas longtemps. Deux mille ans d’histoire chrétienne démentent donc cette affirmation que Paul aurait opéré un détournement d’héritage. Cependant on peut à bon droit estimer qu’il a opéré une limitation de l’héritage, et même une occultation de sa part essentielle. En limitant la fonction du Christ à la crucifixion, il a réduit son message à l’exotérisme, à sa parole au bon larron : Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis. La dimension proprement spirituelle : Le père et moi, nous sommes un et J’ai dit, vous êtes des dieux, est passée quasiment sous silence.
« De quelle époque est votre christianisme ? »
2 Il faut être prudent, car, si le nom de christianisme a deux mille ans ou presque, le contenu de ce mot a beaucoup évolué au fil du temps, et actuellement, en particulier depuis l’adhésion des papes à la démocratie, c’est à grande vitesse qu’il évolue. Donc, quand on parle du christianisme, à moins de placer une date à côté du mot, on ne sait guère de quoi on parle.
L’action du Christ va de l’intérieur vers l’extérieur
1 Il semble plus adéquat de penser qu’une restauration avatarique doit se produire par l’intérieur, pour ensuite déployer ses effets à l’extérieur. Ainsi procède la vie. Le cœur du fœtus et le cerveau se développent d’abord, ensuite les membres, qui n’ont pas du tout la même proportion à la naissance qu’une fois l’homme devenu adulte. Jésus, en tant qu’avatara, devait développer un ésotérisme dans le cadre de sa tradition native ; ce dont témoigne parfaitement l’Évangile, surtout celui de Jean, sans parler de l’évangile selon Thomas, Marie et Philippe. Jésus n’a pas produit un exotérisme autre que celui de la tradition juive (N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi de Moïse ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir (Mt 05/17 = P 058).
2 Il appartenait à ses disciples et aux disciples de ses disciples d’élaborer un exotérisme religieux en rapport avec les caractères temporels, géographiques, raciaux et culturels des différents peuples auxquels ils s’adressaient. Et telle fut, en partie, l’histoire de l’Église depuis deux mille ans. Une religion exotérique est forcément plus liée aux particularités culturelles d’un peuple donné, qu’une doctrine ésotérique à fondement métaphysique.
Le glaive romain n’a cessé d’amputer ‘la bonne annonce’ de Jésus
1 Un drame s’est déroulé, que Jésus, en tant que prophète, pouvait certainement entrevoir, mais qui était incontournable à cause de la descente cyclique de toute humanité. Ce drame, c’est le caractère romain qu’a pris le christianisme dès le quatrième siècle. Qui dit romain, dit administratif, militaire, dogmatique, uniformisateur et sclérosant.
2 Deux exemples illustreront cela. En Chine, comme en Amérique du sud, des missionnaires, souvent Jésuites, ont voulu créer un christianisme revêtu des habits de la culture locale. Et ceci au point d’adopter eux-mêmes les costumes, l’alimentation, les modes de vies, et sur de nombreux points les façons d’être des peuples évangélisés. Ce faisant, ils agissaient exactement comme Jésus, qui s’est occupé à relier à sa source spirituelle le monde dans lequel il vivait et non pas à le dé-culturer pour le re-culturer autrement. Or que s’est-il passé ? Rome, à chaque fois, est intervenu pour trancher ce mouvement, parfois en assassinant les missionnaires en question, et pour imposer que les missions obligent les nouveaux chrétiens à vivre, penser, manger et s’habiller comme les chrétiens d’Europe, de Rome. C’est ainsi que le christianisme s’est sclérosé à échelle planétaire, privant les cultures non romaines du génie spirituel qu’elles auraient pu apporter à leur interprétation du message évangélique.
Que signifie : ‘Jésus crucifié pour nous’
1 La répétition littérale d’un texte en fixe la lettre, mais anesthésie souvent sa compréhension. Dire : « Jésus a été crucifié sous Ponce Pilate parce qu’il créait des attroupements et désordres embarrassants pour Pilate », cela peut avoir un sens. Dire : « Jésus a été crucifié sous Ponce Pilate, et par lui, parce que les Juifs ont exigé cela de Pilate, du fait que les grands prêtres le considéraient comme un rival et un blasphémateur », cela aussi peut avoir du sens. Mais dire : « Jésus a été crucifié pour nous sous Ponce Pilate » pose de nombreuses questions. Et l’étonnant est bien que les chrétiens ne se les posent généralement pas.
2 « Comment un homme mort il y a deux mille ans peut-il avoir été condamné pour nous aujourd’hui ? » Cela implique que nos fautes d’aujourd’hui exerçaient déjà leur négativité il y a deux millénaires. Les chrétiens résolvent le problème en se disant : « Jésus est Dieu ; il échappe à l’espace et au temps. » Mais alors : « Comment Dieu peut-il être crucifié, et par quelle puissance nécessairement supérieure à Dieu ? »
3 « Comment la mort de l’un peut-elle régler les problèmes de l’autre ? » Jésus n’est pas notre père riche, dont la mort nous aurait fait héritiers fortunés. Comme on le voit, même si on considère comme résolue la question de croire aux faits historiques de l’existence de Pilate, de Jésus, de leur relation, de sa crucifixion et de sa mise au tombeau, une batterie de questions demeure entière : « En quoi cela nous concerne-t-il ? En quoi en sommes-nous responsables ? De quoi cela nous sauve-t-il ? » La réponse chrétienne peut se résumer ainsi : « Nous sommes pécheurs vis-à-vis de Dieu et des hommes. Nous méritons donc la damnation (éternelle puisqu’il n’y en a pas d’autres en christianisme). Dieu, par amour, nous envoie son fils pour nous sauver. » Les croyants, soit ne se posent pas ces questions, soit se contentent de cette réponse. Pour ceux qui ne s’en contentent pas, reste de nombreux problèmes dont celui de ‘l’éternité’ de la damnation. Nous en avons traité.
Un Dieu qui sacrifie son fils ? Et à qui ?
1 Reste aussi le problème de Dieu Père qui envoie Dieu Fils se faire torturer sur une croix pour nous sauver d’une puissance qui doit être supérieure à la sienne pour qu’il fasse une telle chose ! Quel père humain enverrait son fils se faire crucifier pour éviter des ennuis à une tierce personne, si aimée soit-elle ? C’est lui qui se ferait tuer pour son fils, non son fils pour un étranger. Et, s’il est obligé soit de se faire tuer pour son fils, soit de faire tuer son fils pour lui, ou pour tout autre que lui, c’est qu’il a affaire à une force qui le dépasse. Le Dieu unique n’ayant pas de force qui le dépasse ne peut agir ainsi.
Le Dieu d’Abraham est-il celui de Jésus ?
1 Surtout un Dieu qui a empêché Abraham de lui sacrifier son fils Isaac. Dans le cas d’Abraham, cela pouvait encore se comprendre : on sacrifie l’inférieur au supérieur. On sacrifiait le premier-né des troupeaux, des récoltes et des enfants, au Dieu pour que celui-ci, se trouvant ainsi honoré en premier, protège les autres bêtes, les récoltes et les autres enfants. Mais comment Dieu Fils égal en tout à Dieu Père peut-il être sacrifié pour de simples créatures humaines tirées du néant (ex nihilo) ? À moins de recourir à l’ésotérisme, celui qui a le malheur d’être assez intelligent pour se poser une telle question est condamné à souffrir dans l’exotérisme, à souffrir du manque de sens, voire de l’absurdité. C’est donc bien le ‘pour nous’ qui fait le plus problème dans cet article du Credo. En tout cas, Jésus revendique bien le Dieu d’Abraham comme étant aussi le sien lorsqu’il dit : Quant au fait que les morts ressuscitent, n’avez-vous pas lu dans le Livre de Moïse, au passage du Buisson, comment Dieu lui a dit : « Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob ? » (Mc 12/26 = P 241).
Jésus l’intelligent
1 Le précédent propos, sur l’intelligence appréhendée comme un malheur si l’on vit dans le milieu de l’exotérisme chrétien, ne manquera pas de choquer. Tel n’était pas son but. Il faut dire cependant que l’exotérisme chrétien, comme son chef symbolique, Pierre, a renié l’intelligence. Or tel n’est pas l’enseignement de l’Évangile. Jésus a douze ans, il échange sur la doctrine sacrée avec les docteurs du Temple : Tous ceux qui l’entendent sont hors d’eux-mêmes à cause de son intelligence et de ses réponses. Ils sont frappés de stupeur (Lc 02/48 = P 014). Voilà Jésus à douze ans : est-ce que les futurs ‘alter-christus’, les futurs ‘autres christs’ que doivent être les disciples, peuvent se permettre de croire bêtement à l’âge adulte ?
2 Y a-t-il une solution ésotérique, ou faut-il ne plus être chrétien ? La solution ésotérique existe. Jésus est un homme, pas un dieu, et encore moins Dieu au sens d’absolu. Le dogme dit, certes, comme nous l’avons souvent vu, que « Jésus est pleinement homme et pleinement Dieu » mais cela reviendrait à dire qu’il est à la fois mortel et immortel, omniscient et ignorant, tout puissant et impuissant. Cela ne se peut, car l’intelligence humaine, bien que limitée puisque l’homme ne sait pas et ne peut pas tout, n’a pas été donnée à l’homme pour se renier elle-même. Il y a des vérités supra rationnelles ; il n’y a pas de vérités irrationnelles.
3 Jésus critique les disciples stupides : Ainsi vous êtes, vous aussi, sans intelligence-asunetos ? Ne comprenez-vous pas-noein … (Mc 07/18 = P 114). Nulle part on ne le voit leur demander de sacrifier leur intelligence. Donc l’explication théologique, selon laquelle Jésus est homme et Dieu, pour ainsi dire en même temps, sur le même plan, le tout confondu, indistinctement, n’est pas acceptable.
La solution ésotérique : Jésus ‘jivan mukta’
1 Deux solutions se présentent. Première, Jésus est un homme ‘réalisé’, au sens hindou du terme (un ‘jivan mukta’ ayant obtenu moksha, la libération du samsara de son vivant) et Dieu s’exprime à travers lui. Alors sa part humaine, qu’il a déjà dépassée, et pour ainsi dire quitté spirituellement, et qui continue sur sa lancée, par inertie, cette part peut être sacrifiée pour Dieu et sa manifestation, donc pour le monde entier. Ce qui donne un sens au sacrifice de la croix.
La solution exotérique non évangélique : l’avatara littéral
1 Deuxième solution, Jésus est pensé comme un avatara, une ‘descente divine’, incarnation divine et alors, bien que dans un corps humain, il est pleinement divin, tout puissant, omniscient. Ce n’est manifestement pas le cas dans l’Évangile, où l’on voit Jésus avoir soif (Jésus dit : »J’ai soif. » : Jn 19/28 = P 297), avoir faim (Il jeûna durant quarante jours et quarante nuits, après quoi il eut faim : Mt 04/02 = P 021), se mettre en colère, être navré (Promenant alors sur eux un regard de colère, navré de l’endurcissement de leur cœur…. Mc 03/05 = P 052) et même ne pas comprendre (Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? : Mc 15/34 = P 296). Cela outre le fait qu’il dit avoir un Dieu (Jn 20/17 = P 311), et que Dieu seul est bon (Mc 10/18 = P 216) et non pas lui.
Qu’en dit la Gita ?
1 Dans la Bhagavad Gita, Krishna apparaît vraiment comme un avatara, et jamais dans la faiblesse d’un homme. Dans l’Évangile, Jésus apparaît comme un homme, qui est un maître réalisé, et qui parle au nom de Dieu, comme étant non séparé de Dieu (Le père et moi nous sommes un). Cet état est exactement décrit dans la BG : Le yogi qui trouve la joie et le bonheur en lui, qui est illuminé intérieurement, atteint la liberté absolue (moksha) l’extinction (nirvana) en Brahman (BG 05/24). Nirvana, l’extinction, signifie qu’il n’y a plus rien d’individuel dans l’être réalisé, sinon son corps qui garde l’apparence d’avant sa réalisation. Toute illusion d’être séparé de Dieu est éteinte en lui. Ce n’est pas en tant qu’individu historique que Jésus est Dieu, c’est comme ayant transcendé son individualité historique, dans la réalisation-moksha.
Qu’en disent les différent évangélistes ?
1 C’est pourquoi nous pensons que les débuts des évangiles de Matthieu et de Luc, évoquant la naissance divine de Jésus, sont des mythes, qui doivent être interprétés symboliquement et spirituellement, alors que les évangiles de Marc et de Jean, qui occultent ce merveilleux initial présentent la connexion de Jésus et de Dieu au baptême : remontant de l’eau, il voit les cieux se déchirer et l’Esprit comme une colombe descendre vers lui et une voix vient des cieux : »Tu es mon Fils bien-aimé, tu as toute ma faveur. « (Mc 01/10 = P 019).
2 D’ailleurs, Matthieu, bien que prolixe sur la naissance divine de Jésus, place au baptême sa filiation divine : Et voici qu’une voix venue des cieux dit : »Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur. » (Mt 03/17 = P 019). Les exotéristes diront : « Jésus est Dieu de naissance, mais son Père ne l’annonce publiquement que lors de son baptême à l’âge de 30 ans ». Les ésotéristes diront : « La naissance divine de Jésus se situe au moment précis où Dieu dit : voici mon fils. »
3 Donc Marc et Jean n’évoquent pas la naissance divine miraculeuse de Jésus. Matthieu l’évoque (pour les exotéristes) mais donne aussi une version ésotériquement interprétable pour les autres.
Qu’en est-il de Luc ? Il est le plus prolixe sur la nativité divine de Jésus (la crèche etc), ce qui ne l’empêche pas d’affirmer au moment du baptême : « Tu es mon fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. » (Lc 03/22 = P 019). Cet ‘aujourd’hui’ est une affirmation formidable ; Jésus a trente ans.
Sacrifier le supérieur à l’inférieur est satanique
1 Si l’on accepte cette version, que nous qualifions d’ésotériste, les absurdités signalées de la doctrine officielle sont-elles levées ? La plus importante est levée, puisqu’on sacrifie toujours l’inférieur au supérieur et non l’inverse, ce qui serait un suicide et non un sacrifice.
2 Voici une histoire : ‘Un jour un homme arrive à sa maison qu’il trouve en feu. Il entre courageusement, en retire sa femme, qui commençait à suffoquer, et la fait sortir. Il y retourne et sauve son fils. S’apercevant alors que son chat miaule au bord d’une fenêtre, il y retourne et n’en sortira pas’. L’histoire est vraie. L’homme fut deux fois héroïque et une fois suicidaire ; ce qui gâcha tout, car on ne fait pas une veuve et un orphelin, et on ne sacrifie pas sa vie pour sauver un chat.
3 Un théologien chrétien pourrait objecter à cette parabole : « Le cas ne s’applique pas à Jésus. Il faudrait reprendre l’histoire en disant que le mari a ressuscité après trois jours et qu’il est venu retrouver sa femme, son fils… et son chat. » Mais on voit bien l’absurde de cette hypothèse. C’est en tant que Dieu que Jésus est revenu d’entre les morts, pas en tant qu’homme, car tout humain est mortel. Ou Dieu a été crucifié (chose absurde) et il est ressuscité. Ou Jésus a été crucifié (chose qui a du sens) et Dieu l’a ressuscité. Mais jamais on ne peut justifier que le supérieur se sacrifie pour l’inférieur : le père et le mari pour le chat ; Dieu pour l’homme. Sacrifier le supérieur à l’inférieur est proprement satanique : Tout cela, je te le donnerai, si, te prosternant, tu me rends hommage (Mt 04/09 = P 021).
4 Alors revient la question rituelle : « Un disciple, donc ésotériste chrétien, peut-il affirmer : Je crois que Jésus a été crucifié pour nous ? » La réponse est double. Sur le plan strictement historique, comme nous l’avons vu, il ne le peut, puisqu’il n’a aucune preuve historique. Il ne le nie pas pour autant. Sur le plan spirituel, la réponse est indubitablement ‘oui’. L’élévation spirituelle des actes et des enseignements de Jésus, tels que l’Évangile nous les fait connaître, rend la chose digne de foi, et Jésus l’affirme souvent. Mais pas Jésus en tant que Dieu.
(…Il est descendu aux enfers…)
Descente aux enfers et États multiples de l’Être
1 Comme nous l’avons vu, il y a plusieurs versions officielles du Credo chrétien. Le credo de Nicée-Constantinople n’évoque pas la descente aux enfers, mais d’autres la signalent. Elle est donc ‘de foi obligatoire’ comme disent les théologiens.
2 La nécessité de cette ‘descente aux enfers’ a déjà été envisagée. Sans elle Jésus n’aurait pas pu proposer son salut aux humains qui ont vécu avant lui, ou qui n’ont pas entendu parler de lui. Métaphysiquement, cela est en harmonie avec la façon dont Jésus se situe lui-même dans les ‘États multiples de l’Être’ lorsqu’il enseigne Nathanaël : « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme » (Jn 01/51 = P 025). Les enfers religieux représentent en métaphysique les états inférieurs de l’Être. Quant aux états supérieurs de l’Être, la référence aux anges y fait clairement allusion. Donc Jésus se présente ainsi comme l’avatara qui agit non seulement sur ce petit confetti géographique qu’est la Palestine de son époque, mais aussi sur l’ensemble de la manifestation universelle.
Les trois sortes de réalisés
1 Le lecteur avisé aura sans doute discerné une énorme contradiction. Nous avons dit que Krishna est nettement un avatara dans la Bhagavad Gita, alors que Jésus est, dans l’Évangile, nettement un homme, avec les limites propres aux hommes, mais un homme réalisé. Et voilà que nous expliquons sa descente aux enfers comme une capacité de l’avatara ! Cela nous conduit à préciser un point important, qui explique la complexité du christianisme, et la grande différence d’opinions qu’il suscite.
2 Nous avons vu qu’il y a trois sortes de réalisés (jivan mukta, hommes ayant réalisé moksha de leur vivant). La première c’est un réalisé inconnu de tous, qui a pour fonction de relier le Principe divin à sa manifestation cosmique. Sans ce reliment, le monde cesserait d’être, comme un film cesse quand le projecteur d’image s’arrête. La deuxième sorte de réalisé est connue. Ce sont les grands maîtres enseignant la voie de la réalisation, comme Ramana Maharshi, Sri Nisargadatta Maharaj, au siècle précédent, Sankarâchârya antérieurement etc. La troisième sorte de réalisé remplit une fonction avatarique, en rapport avec la réforme, voire l’élaboration d’une religion. Et nous pensons que tel est Jésus.
L’absurdité du ‘Dieu crucifié’
1 Cette conception spirituelle permet à la fois de comprendre que Jésus parle en lieu et place de Dieu (celui que Dieu a envoyé prononce les paroles de Dieu, car Il donne l’Esprit sans mesure : Jn 03/34 = P 033), et enseigne par conséquent la grande réalisation moksha (voie de la connaissance, jnana yoga), et de comprendre qu’il se soit sacrifié en tant qu’homme, sur la croix, pour fonder un rite salvateur exotérique (voie dévotionnelle, bakti yoga). Et cela sans entrer dans cette contradiction que présente la version théologique d’un Jésus ‘Pleinement homme et pleinement Dieu’, qui conduit à cette pure absurdité du ‘Dieu crucifié’.
L’avatara ouvre la voie de moksha, la libération
1 Que dit la Gita de la fonction de l’avatara ? C’est ce même antique yoga (l’art de communier avec l’Absolu) que je t’ai enseigné aujourd’hui. Je t’ai traité en fidèle et en ami. Ainsi tu peux en percer le mystère sublime (BG 04/03). La fonction de l’avatara c’est de restaurer la voie de réintégration dans l’Absolu, moksha. Bien que moins explicitement que Krishna dans la Gita, Jésus remplit cette fonction dans l’Évangile quand il dit « Le père et moi nous sommes un » (Jn 10/30 = P 185), non pas pour montrer aux disciples qu’il leur est irrémédiablement supérieur, comme le prétendent les prêtres, mais pour leur indiquer la voie de l’unité à laquelle il destine les meilleurs d’entre eux. En disant cela, Jésus affirme qu’il est réalisé, et invite ses disciples à le suivre sur ce chemin.
Jésus, un avatara décevant
1 L’avatara remplit aussi une autre fonction, moins essentielle. Chaque fois qu’il y a un déclin de la justice… et que le désordre prévaut, alors je me fais moi-même créature. Pour la défense des bons, pour la ruine des méchants, pour le rétablissement de l’ordre (Dharma), Je renais ainsi d’âge en âge (BG 04/07-08).
2 Jésus n’a pas rempli cette fonction, que ses disciples attendaient de lui, puisqu’ils espéraient un messie salvateur, qui délivrerait Israël occupé par les romains, comme le disent, après la résurrection, les disciples d’Emmaüs : Nous espérions, nous, que c’était lui qui allait délivrer Israël… (Lc 24/21 = P 313).
3 Un formidable quiproquo s’établit dès la conception de Jésus, et l’Évangile l’illustre magistralement. Marie, sa mère, attendait la même chose que les disciples d’Emmaüs et tous les Juifs, puisqu’elle dit, encore enceinte de Jésus, lors de sa rencontre avec Élisabeth : Il (Dieu) a déployé la force de son bras, il a dispersé les hommes au cœur superbe. Il a renversé les potentats de leurs trônes et élevé les humbles, il a comblé de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides. Il est venu en aide à Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde, selon qu’il l’avait annoncé à nos pères – en faveur d’Abraham et de sa postérité à jamais ! » (Lc 01/51-55 = P 005). En fait Jésus, il y a deux mille ans, n’a pratiquement rien fait de tout cela, quelques miracles individuels seulement, qui n’ont aucunement changé la figure de la société. Tout ce que décrit Marie correspond au ‘second avènement’, que les chrétiens attendent pour le retour glorieux de Jésus à la fin des temps. Mais Marie, en disant cela, ne savait manifestement pas que cette promesse ne serait pas réalisée du vivant de son fils.
4 Ensuite on assiste à la naissance de Jean le Baptiste (Lc 01/67-78 = P 006) : Zacharie, son père, fut rempli d’Esprit Saint et se mit à prophétiser : » Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, de ce qu’il a visité et délivré son peuple, et nous a suscité une puissance de salut dans la maison de David, son serviteur…pour nous sauver de nos ennemis et de la main de tous ceux qui nous haïssent…ainsi se souvient-il de son alliance sainte, du serment qu’il a juré à Abraham… » rien de cela ne s’est réalisé du vivant de Jésus. Comme Marie, Zacharie confond le second et le premier avènement. Ou, pour mieux dire, il ignore qu’il y aura deux avènements.
Les prophéties sur Jésus demeurent obscures
1 Sur un point cependant, Zacharie voit plus clair que Marie en continuant, à propos de son fils, le futur Jean Baptiste : « Et toi, petit enfant… tu marcheras devant le Seigneur,… pour donner à son peuple la connaissance du salut par la rémission de ses péchés… grâce aux sentiments de miséricorde de notre Dieu… » ‘Salut, miséricorde divine’, tel fut bien la matière de la mission de Jésus il y a deux millénaires. Mais on remarque que Zacharie place cela après la restauration politico-sociale ; il inverse la hiérarchie des deux avènements. Comme quoi les prophéties des cantiques de Marie et Zacharie sont assez floues, et mal interprétées par leurs auteurs eux-mêmes.
2 Après la prophétie d’une femme, Marie, puis d’un homme, Zacharie, de plus grand prêtre, intervient celle d’un ange à Joseph, prophétie qu’il ne transmettra d’ailleurs pas. Joseph s’inquiète des rondeurs de Marie, sa fiancée, et envisage de la répudier secrètement. Un ange lui apparaît en songe et lui dit : « …elle enfantera un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus : car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. » (Mt 01/21 = P 007). Il n’est plus question ici de restauration politico-sociale, mais seulement du salut post-mortem que Jésus (par son sacrifice sur la croix), a réalisé en posant les bases de l’ésotérisme et de l’exotérisme chrétiens. Joseph est donc le seul qui voit clair, mais il ne sait pas pour autant comment se réalisera ce salut, et de quel prix son fils devra le payer (puisqu’il n’est pas question de la croix dans ce passage).
3 Ensuite intervient la naissance de Jésus. Les bergers voient des anges qui leur disent : ceci vous servira de signe : vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une crèche (Lc 02/12-19 = P 008). La crèche est la mangeoire des animaux ; symboliquement Jésus est né pour être (eucharistiquement) mangé. Ayant vu, ils firent connaître ce qui leur avait été dit de cet enfant ; et tous ceux qui les entendirent furent étonnés de ce que leur disaient les bergers. Si Marie et Joseph avaient compris la nature de Jésus et sa mission, ils n’auraient pas été étonnés. Alors commence le processus d’une longue et douloureuse découverte : Quant à Marie, elle conservait avec soin toutes ces choses, les méditant-symboliquement en son cœur.
Syméon, le prophète qui comprend
1 Quarante jours après, les parents de Jésus vont le présenter au Seigneur au temple de Jérusalem (Lc 02/25-38 = P 010) : Et voici qu’il y avait à Jérusalem un homme du nom de Syméon. Cet homme était juste et pieux ; il attendait la consolation d’Israël et l’Esprit Saint reposait sur lui. On note que l’Esprit Saint est sur lui de façon permanente, et non pas comme pour Zacharie ou Élisabeth, le temps d’une simple prophétie d’ailleurs incomprise. Syméon perçoit la vraie fonction de Jésus : mes yeux ont vu ton salut… Là aussi on signale l’incompréhension des parents de Jésus : Son père et sa mère étaient dans l’étonnement de ce qui se disait de lui. Et Syméon fait une révélation à Marie : toi-même, une épée te transpercera l’âme ! Alors seulement Marie commence à comprendre que les choses ne se passeront pas comme elle venait de les prophétiser quelque temps auparavant ; du moins pas de son vivant.
2 Puis une énorme chute de niveau se produit. Après la prise de conscience de trois hommes (Zacharie, Joseph et Syméon) une autre femme intervient : Il y avait aussi une prophétesse, Anne… Survenant à cette heure même, elle louait Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem. Et nous voilà retombés dans l’espérance politique d’une délivrance de Jérusalem du joug des romains. Non seulement cela ne se produira pas, mais peu d’années après la mort de Jésus l’empereur Titus fera raser la ville et le Temple et déporter la population en esclavage, après en avoir tué la moitié.
Jésus, avatara selon l’Inde
1 Le moins que l’on puisse dire, c’est que ceux qui affirment, sans autre précision : « Jésus est un avatara » passent un peu rapidement sur la complexité de la chose.
2 Et pourtant, nous avons dit plusieurs fois que « Les hindous considèrent Jésus comme un avatara ». Une précision s’impose ici. Les hindous n’ont pas la prétention que les dix avataras d’une humanité seront hindous. Ils considèrent Jésus comme un avatara étranger à l’hindouisme, et fondateur d’une autre religion pour l’occident. Quant au second avènement des chrétiens, comme déjà dit, ils l’identifient au Kalki avatara, le dixième et dernier de la présente humanité ; et les descriptions qu’en donnent le Kalki purana d’une part et l’Apocalypse de Jean d’autre part concordent effectivement. Lorsque les hindous disent que Jésus est un avatara, ils synthétisent pour ainsi dire les deux avènements de Jésus.
Un avatara en deux temps
1 Donc Jésus n’a pas rétabli la justice économique, sociale, politique. Pour la défense des bons, pour la ruine des méchants, pour le rétablissement de l’ordre (Dharma), Je renais ainsi d’âge en âge (BG 04/08). Tout au contraire il dit à Pilate, qui craint une concurrence sur le terrain politique : Mon royaume n’est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux Juifs. Mais mon royaume n’est pas d’ici (Jn 18/36 = P 278). Jésus n’a donc pas remplit cette part sociale de la fonction d’avatara, à la grande déception des disciples d’Emmaüs et de Marie elle-même. Autrement dit, la fonction de restaurateur du Christ, contrairement à celle des autres avataras, s’opère en deux temps. Premier temps, miséricorde ; ce fut le maître mot de son action, en tant que Jésus de Nazareth, il y a deux mille ans. Deuxième temps, réorganisation du monde selon la loi de Dieu ; ce sera le programme du second avènement : vous verrez le fils de l’homme siégeant à la droite de la puissance et venant avec les nuées du ciel. » (Mc 14/62 = P 274).
Jésus, un avatara de la fin des temps
1 Alors se pose la question : « Pourquoi Jésus accomplit-il sa mission en deux temps ? Il semblerait qu’on ne voit rien de semblable dans la façon dont Krishna décrit la fonction de l’avatara dans la Bhagavad Gita. » Selon les hindous, Jésus de Nazareth est le neuvième et avant-dernier avatara du cycle humain actuel. Et le retour glorieux de Jésus, décrit par l’apocalypse de Jean, et que Jésus, dans l’Évangile, annonce lui-même, ce retour est identifié par les hindous au Kalki-avatara, le dernier du cycle. Autant dire que les deux avènements du Christ se situent en fin de cycle humain. Or en fin de cycle, le désordre domine ; par conséquent, ceux qui suivent la voie juste ont d’autant plus de mérite qu’ils cheminent fortement à contre-courant. Et ceux qui suivent difficilement cette voie, tout en s’y essayant cependant, méritent des circonstances atténuantes, vue les difficultés du temps : d’où le caractère très compassionnel de la mission de Jésus de Nazareth, et l’accent mis sur le salut par la croix. Comme ce salut sacrificiel par la croix ne pouvait guère se conjuguer dans une même vie avec la fonction justicière et triomphale du Christ du second avènement, il fallait que la chose se déroule en deux phases, les deux avènements.
La compassion dans la Gita
1 Remarquons maintenant que la précédente question faisait erreur sur un point, en disant : « Il semblerait qu’on ne voit rien de semblable dans la façon dont Krishna décrit la fonction de l’avatara dans la Bhagavad Gita ». Car la compassion, le pardon, le côté ‘ouvrier de la onzième heure’ (Mt 20/01-16 = P 219), de l’Évangile se retrouve dans la Bhagavad Gita : L’homme, même le plus coupable, s’il vient à m’adorer et à tourner vers moi seul tout son culte, doit être considéré comme un juste, car ses intentions sont droites (BG 09/30) et aussi : serais-tu le pire de tous les criminels, le vaisseau du savoir spirituel, te fera traverser l’océan de la souffrance (BG 04/36).
La chrétienté fut-elle un avant-gout du second avènement ?
1 Lorsque nous disons que Jésus n’a pas accompli de restauration civilisatrice lors du premier avènement, les apologues du christianisme objecteront : « Notre religion a amélioré la civilisation ». De fait, la romanité chrétienne ne fut pas une merveille, les croisades demeurent problématiques, les colonies critiquables, l’inquisition atroce, et les guerres contre les Protestants navrantes. Reste, il est vrai, la chrétienté médiévale. Mais le monde moderne est né des débris de cette chrétienté. Et le bilan global du christianisme comme civilisation s’avère douteux. Pourquoi cela ?
Pierre et André pour les temps de la fin
1 On peut considérer que Jésus est arrivé à un moment de la descente cyclique où le point de non-retour de la fin était déjà engagé. Lorsque Jésus recrute Pierre et André, qui symbolisent l’exotérisme chrétien, le récit sacré précise : Jésus leur dit : »Venez et voyez. » Ils vinrent donc et virent où il demeurait, et ils demeurèrent auprès de lui de jour-là. C’était environ la dixième heure (Jn 01/39 = P 024). On peut se demander ce que vient faire ici cette précision horaire ; pourquoi ne pas préciser aussi la météo du jour ? Il s’agit d’une indication symbolique. La colonie romaine dans laquelle vivaient ces gens comptait en système décimal ; le dix est donc la fin d’un cycle décimal. Cette précision est donc interprétable comme voulant signifier que Pierre et André ont été recrutés au temps de la fin, pour gérer le temps de la fin.
2 Cela explique donc que Jésus n’ai pas accompli la fonction avatarique de restauration de la civilisation : Pour la défense des bons, pour la ruine des méchants, pour le rétablissement de l’ordre (Dharma). Jésus se trouve comme un médecin qui diagnostique l’agonie ; il ne va pas entreprendre une opération chirurgicale. C’est pourquoi son enseignement se concentre sur ce qu’il faut savoir pour opérer un bon passage dans l’autre monde, autrement dit pour le salut.
L’avatara Jésus en demi-teinte
1 On remarque que Jean, plus ésotérique, ne signale que sept miracles de Jésus, Marc est relativement sobre, alors que Matthieu, plus tardif, se plaît à accumuler des miracles par myriades : Sa renommée gagna toute la Syrie, et on lui présenta tous les malades atteints de divers maux et tourments, des démoniaques, des lunatiques, des paralytiques, et il les guérit (Mt 04/24 = P 055). Lors de la mort de Jésus par exemple, Matthieu explique : les tombeaux s’ouvrirent et de nombreux corps de saints trépassés ressuscitèrent ; ils sortirent des tombeaux après sa résurrection, entrèrent dans la Ville sainte et se firent voir à bien des gens (Mt 27/52-53 = P 301). Certains évangiles apocryphes développent à l’extrême cette tendance au merveilleux. Que cela signifie-t-il ? Que l’exotérisme, centré sur le monde humain, et non sur son dépassement, aspire avant tout à la restauration de ce monde humain. Et que, dans la religion chrétienne elle-même, beaucoup sont toujours frustrés que Jésus n’ait pas accompli cette fonction avatarique de justicier.
2 On a l’impression que Jésus est non-violent par force. Il veut détruire le désordre qu’il dénonce : N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive (Mt 10/34 = P 180). Je suis venu jeter un feu sur la terre, et comme je voudrais que déjà il fût allumé ! (Lc 12/49= P 180). Mais voilà, Jésus ne l’allumera pas de toute sa vie ; et il terminera, vaincu (au regard humain du moins) sur une croix.
3 La restauration humaine promise par Jésus est reportée au-delà, au second avènement : En vérité je vous le dis, il en est d’ici présents qui ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le Royaume de Dieu venu avec puissance (Mc 09/01 = P 124). Vous verrez le Fils de l’homme siégeant à la droite de la Puissance et venant avec les nuées du ciel (Mc 14/62 = P 274).
4 Cela éclaire ce qui vient d’être dit : Krishna est un avatara, Dieu manifesté sous forme humaine, alors que Jésus est un homme, réalisé, à vocation avatarique. Cela permettait le sacrifice salvateur sur la croix (parce qu’il était homme et non Dieu) mais interdisait une restauration civilisatrice (parce que les temps ne l’autorisaient plus, et qu’il faut un avatara complet pour cela).
Jésus, le fils de l’humain
1 La conception que nous développons permet aussi d’éclairer une notion fondamentale de l’Évangile, que la théologie éclaire fort peu, c’est le moins que l’on puisse dire : celle de ‘fils de l’homme’ et d’ailleurs plutôt ‘fils de l’humain–anthropos’. Jésus, contrairement aux théologiens, ne dit jamais qu’il est Dieu, et dit clairement le contraire, comme nous l’avons vu : moi, un homme qui vous a dit la vérité, que j’ai entendue de Dieu (Jn 08/40 = P 147). Il dit par contre : Je suis fils de Dieu (Jn 10/36 = P 185). Mais ce n’est aucunement au sens théologique du Credo ‘le fils unique de Dieu, qui est Dieu lui-même’. C’est au sens où les disciples doivent eux aussi devenir cela : N’est-il pas écrit dans votre Loi : J’ai dit : vous êtes des dieux ? (Jn 10/34 = P 185). Et l’artifice théologique consistant à distinguer Dieu et dieu (avec ou sans majuscule) n’a aucun fondement évangélique, car il n’y a pas de majuscules dans le texte grec de l’Évangile.
2 Plus de 70 fois dans les évangiles, Jésus se nomme lui-même ‘fils de l’humain’ ; et il est le seul à employer cette expression. Dans notre recherche de savoir quelle est la nature du Christ, et particulièrement s’il est avatara ou réalisé à vocation particulière, cette notion de ‘fils de l’humain’, qui est la réponse de Jésus lui-même, doit être scrutée.
3 L’évangile gnostique de Marie donne un éclairage précieux sur la notion de ‘fils de l’humain’ : Jésus dit : « Veillez à ce que personne ne vous égare, en disant : « Le voici », « Le voilà ». Car c’est à l’intérieur de vous qu’est le Fils de l’Humain. Allez à lui, ceux qui le cherchent le trouvent (Ma p8/15-22). Donc le ‘fils de l’humain’ est une notion intérieure à chaque humain ; homme et femme, car il est notable que cet enseignement se trouve justement dans l’évangile de Marie.
4 Alors Marie se leva, elle les embrassa tous et dit à ses frères : « Ne soyez pas dans la peine et le doute, car sa grâce vous accompagnera et vous protégera… Il nous appelle à devenir pleinement humains (anthropos) (My p9/12-18).
5 Lévy dit reprend aussi le même thème : …devenons l’Être humain (Anthropos) dans son entièreté ; laissons-le prendre racine en nous, et croître comme Il l’a demandé …(My p18/16-18).
6 Un vitrail de la cathédrale de Chartres représente les douze signes zodiacaux avec le Christ au centre. Or il est évident que Jésus est bien né à un moment précis, avec un signe solaire particulier et un signe lunaire de même. Cette représentation n’est donc pas historique. Mais elle est puissamment symbolique, car tout humain doit travailler sur lui-même jusqu’à posséder en plénitude les qualités correspondant à chacun des signes zodiacaux… au point qu’on ne puisse plus deviner quels sont ses signes natifs dominants. Il en va de même au niveau des sexes. L’humain parfait possède en plénitude les qualités yin et les qualités yang.
7 Mais, vu que nous sommes au temps de la grande parodie, il faut préciser que cela n’a rien à voir avec l’indifférentisme sexuel à la mode dans les démocraties libérales et encore moins avec l’homosexualité. Il s’agit extérieurement de demeurer un homme masculin ou une femme féminine, qui, pour autant, ne sont pas dépourvus intérieurement des vertus complémentaires de l’autre sexe. C’est ainsi qu’il faut entendre cette parole terminale de l’évangile gnostique de Thomas : Simon Pierre leur dit : « Que Myriam sorte de parmi nous, car les femmes ne sont pas dignes de la vie ». Jésus dit : « Voici, moi je vais la guider afin de la faire mâle, en sorte qu’elle devienne elle aussi un esprit vivant semblable à vous les mâles, car toute femme qui se fera mâle entrera dans le Royaume des cieux. » (Tho 114). Jésus n’entreprend aucunement de faire de Myriam, son amie intime, une virago ou un garçon manqué. Il s’agit de rajouter intérieurement les qualités spirituelles des mâles vrais (un esprit vivant) aux qualités naturelles de la femme excellente qu’elle est déjà.
Le fils de l’humain dans l’Ancien Testament
1 Dans l’Ancien Testament, l’appellation ‘fils d’humain’ ou ‘fils de l’humain’ apparaît fréquemment comme synonyme d’homme, membre de la race humaine. Une sorte d’équivalence, mais plus universelle, moins juive, de ‘fils d’Adam’. Ce point est important, car il explique que, loin de se faire passer pour Dieu, Jésus insiste sur le fait qu’il est un homme, comme ses disciples sont des hommes. Bien que la théologie affirme qu’il est ‘pleinement homme et pleinement Dieu’, en pratique, pour les chrétiens, Jésus, c’est Dieu.
2 Dans les psaumes, ‘fils de l’humain’ souligne la petitesse de l’être humain : Qu’est-ce que l’homme pour que Tu te souviennes de lui, le fils d’homme pour que tu en aies souci ? » (Psaume 8/5).
3 Mais l’expression présente aussi un sens ésotérique, que les Juifs cultivés ne pouvaient manquer de remarquer. Le ‘fils de l’humain’ est une figure eschatologique en usage dans les milieux apocalyptiques judaïques. Cette expression apparaît notamment dans le livre de Daniel (Daniel 7/13). Elle désigne le vainqueur des puissances du monde, représentées par autant de bêtes féroces. Le Fils de l’humain est le vainqueur du combat, et la royauté universelle lui est remise (ce qui consonne tout à fait avec le cantique de Marie envisagé plus haut (Lc 01/51 = P 005).
4 Dans les paraboles du livre d’Hénoch, le fils d’humain est un être mystérieux, séjournant auprès de Dieu, possédant la justice. Il doit venir à la fin des temps où il siègera sur son trône de gloire, juge universel, sauveur et vengeur des justes qui viendront auprès de lui après la résurrection. C’est précisément cette fonction que revendique Jésus, non pas pour les trente-trois ans de sa vie terrestre il y a deux millénaires, mais pour son retour glorieux à la fin du monde (‘d’un monde’ en cyclologie). Car celui qui aura rougi de moi et de mes paroles dans cette génération adultère et pécheresse, le fils de l’humain aussi rougira de lui, quand il viendra dans la gloire de son père avec les saints anges. » (Mc 08/38 = P 123). Nous citions précédemment la Gita indiquant la fonction sociale et politique de l’avatara : Pour la défense des bons, pour la ruine des méchants, pour le rétablissement de l’ordre (Dharma), Je renais ainsi d’âge en âge (BG 04/08). Mais Jésus fait exactement écho à cela en disant : C’est qu’en effet le fils de l’homme doit venir dans la gloire de son Père, avec ses anges, et alors il rendra à chacun selon sa conduite (Mt 16/27 = P 123).
5 Rappelons, encore une fois, qu’il n’y a pas de majuscule dans le texte grec de l’Évangile. Donc l’usage théologique d’écrire ‘Fils de l’Homme’ n’est qu’un habillage pour amener le lecteur à le considérer progressivement comme Fils de Dieu. En fait, c’est en tant qu’homme que Jésus est fils de Dieu, car l’homme est fait par Dieu, par le verbe divin, comme le précise la Genèse, et non pas tiré du néant (ex nihilo) comme affirme la théologie. Et alors, puisque nous sommes également humains, nous sommes fils et filles de Dieu ; il n’y a aucun problème là-dessus, sinon à le réaliser pleinement, métaphysiquement.
Est-il orgueilleux de chercher à comprendre ?
1 Dans notre recherche de la nature de Jésus, à la lumière des Évangiles et des enseignements orientaux, nous en sommes venus à développer ce qu’on appelle une christologie, c’est-à-dire une conception de la nature du Christ. Certains pourraient considérer : « Il faut un orgueil satanique pour entreprendre un tel projet. Surtout de la part d’un chrétien qui n’est qu’un laïc. » On pourrait lui répondre : « Jésus lui-même n’était qu’un laïc… aux yeux des pharisiens. »
2 On peut faire réciter le Credo à un magnétophone. On pourrait même choisir un perroquet un peu doué pour réaliser la performance. Il ressort de ces exemples parodiques que la verbalisation mémorielle du texte ne comporte en soi aucune dimension spirituelle. Seule la compréhension présente une valeur spirituelle, qu’elle soit intuitive, dans la ‘foi’, au sens chrétien du terme, ou qu’elle soit discursive dans un exposé doctrinal tel que celui-ci. Le chrétien qui cherche à comprendre n’est donc pas un orgueilleux, c’est seulement un chrétien qui remplit son office. Et la promesse christique « Qui cherche trouve » (Mt 07/07 = P 162) demeure valable.
La théorie des ‘deux sources de la révélation’
1 La difficulté, c’est que, dans l’Église Catholique, le Concile de Trente (1545-1563) a établi, entre autres, la ‘théorie des deux sources de la Révélation’. En opposition à Luther (qui est mort au début même de ce Concile) et à sa Réforme Protestante, le concile de Trente décide que la Révélation ne se limite pas à l’Écriture (‘Scriptura sola’, ‘l’Écriture seule’ disait Luther) mais qu’elle comprend aussi la ‘tradition interprétative magistérielle’. En pratique cela revient à dire que l’Écriture n’est pas une source de la révélation, puisqu’on ne peut en tirer aucun sens qui diverge de la tradition magistérielle (c’est-à-dire des chefs de l’Église). Et donc les deux sources prétendues de la Révélation se réduisent à une seule : le haut clergé. Cela signifie aussi qu’un laïc est incapable de rien savoir de l’Évangile ; et cette mentalité porte un nom, ‘le cléricalisme’. On aura compris que nous refusons cette prétention totalitaire du clergé, de limiter les laïcs au rôle de répétiteur des prêtres, eux-mêmes répétiteurs des évêques, eux-mêmes du pape, lui-même infaillible, c’est-à-dire quasi divin auto-proclamé (18 juillet 1870 le Concile Vatican I déclare le pape ‘infaillible en matière de foi et de mœurs’).
Les Catholiques spoliés de l’Écriture par le clergé
1 Par conséquent, dans l’état actuel des choses, les chrétiens Protestants n’ont qu’une source de la Révélation, c’est l’Écriture biblique ; et les Catholiques n’ont qu’une source de la Révélation, c’est ‘la tradition interprétative magistérielle’ qui prétend être seule apte à comprendre le vrai sens de l’Écriture, autrement dit les dogmes, le Credo. Et pourtant Jésus affirme : l’Écriture ne peut être récusée (Jn 10/35 = P 185) ; les Catholiques ont été totalement spoliés de l’Écriture par le clergé. Pour la méditation sur le Credo que nous envisageons actuellement, l’attitude catholique traditionnelle est simple : « Le Credo est vérité pure ; donc l’Évangile doit être compris dans le sens du Credo. L’opération inverse, consistant à interroger le Credo au nom de l’Évangile est illégitime. »
Un disciple n’est pas un pratiquant avec un plus, c’est aussi l’inverse
1 Nous nous en tenons au propos de Jésus et à l’exemple des disciples : Aussi, quand il ressuscita d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela, et ils crurent à l’Écriture et à la parole qu’il avait dit (Jn 02/22 = P 029). Sur ce point essentiel du rapport hiérarchique de la théologie dogmatique et de l’Écriture sacrée, l’attitude du croyant-pratiquant et celle du disciple sont inverses. Un disciple, au sens évangélique, n’est pas un croyant avec quelque chose en plus ; sur bien des points, c’est l’inverse.
2 Le Credo se présente comme une parabole (géométrique) à concavité vers le haut. Il part de l’intuition de Dieu (Je crois en Dieu…), puis plonge dans l’histoire (a souffert sous Ponce-Pilate) pour ensuite remonter en gloire (il est monté aux cieux). Revenons maintenant à notre question rituelle : « Un disciple, et donc un ésotériste chrétien, peut-il affirmer : Je crois que Jésus est descendu aux enfers’ ? » Cette affirmation, dont on n’a expérimentalement aucune appréhension, n’a de sens qu’au niveau de l’intuition spirituelle, et non comme un fait dont on confirmerait la réalité historique, à titre de témoin oculaire. Par contre, au niveau spirituel, elle présente une immense importance ésotérique. En effet, la principale absurdité, et même monstruosité, de la théologie exotérique, ‘l’enfer éternel’, se trouve neutralisée par cette intervention, que l’on conçoit cyclique, de l’avatara dans le monde infernal que nous connaissons bien, celui de la mort, de l’injustice méthodique, du mensonge triomphant, de la bêtise auto-satisfaite. Le sauveur descend dans ce monde et le restaure (lors du second avènement, et parfois avant).
Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 03
Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 03
(…Par l’Esprit-Saint, il a pris chair de la vierge Marie et s’est fait homme…)
L’Esprit-Saint, notre père
1 Selon la théorie chrétienne, Jésus n’a pas été conçu de façon ordinaire. Il est né d’une femme, Marie, et de Dieu. Plus précisément de cette ‘partie’ de la trinité divine qu’on appelle le Saint-Esprit. Il y a trois personnes dans la trinité divine chrétienne : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Le Fils est de toute éternité, mais son incarnation humaine en Jésus est située dans le temps. Il doit donc être conçu. Comme le dogme chrétien impose que Jésus est ‘vrai homme et vrai Dieu’, cette double origine met en œuvre le principe : homme par Marie et Dieu par le Saint-Esprit. Le chrétien doit donc croire, selon le Credo, que Jésus a été conçu du Saint-Esprit.
Jésus né comme César
1 La critique historique fait remarquer que cette conception était courante dans l’Antiquité occidentale, aussi bien qu’en Orient d’ailleurs et partout dans le monde antique. Tout empereur ou roi qui se respectait affichait, à l’image de César, une supposée origine divine. Cela constituait un fondement mythologique de la royauté sacrée, issue du ciel. Il est donc parfaitement naturel, ou pour mieux dire culturel, que les premiers chrétiens, dès lors qu’ils reconnaissent à Jésus le titre de Christ (c’est-à-dire oint, roi), lui attribuent une origine divine. Une suspicion de mythologie fabriquée plane donc sur cet article du Credo. Les théologiens officiels, par obligation défenseurs des dogmes, ne nient pas le fait historique de cette pratique antique et universelle, et l’on comprend qu’ils aient quelques difficultés à défendre la thèse selon laquelle tous les rois d’origine divine de l’Antiquité étaient des mythomanes ou des imposteurs, sauf Jésus pour qui les choses se seraient vraiment passées ainsi.
Les parents-geniteurs-goneis
1 Un point d’ailleurs ne manque pas d’être troublant. L’Évangile se contredit à plaisir sur ces questions. Jésus bébé est présenté au Temple par ses parents. Ils y rencontrent un homme du nom de Syméon. Cet homme est juste et pieux ; il attend la consolation d’Israël et l’Esprit Saint repose sur lui. Il vient au Temple, poussé par l’Esprit, quand les parents-geniteurs-goneis apportent le petit enfant Jésus pour accomplir les prescriptions de la Loi à son égard (Lc 02/25 = P 010). Il y a en grec plusieurs mots pour dire ‘parents’ et celui qui est employé ici, goneis, désigne précisément les parents biologiques, les parents géniteurs. Mais cela n’empêche pas le même évangéliste, Luc, de semer le doute sur ses propres paroles, lorsqu’il établit la généalogie de Jésus : Jésus, lors de ses débuts, a environ trente ans, et il est, à ce qu’on croit, fils de Joseph (Lc 03/23 = P 020). Les agnostiques en concluent aisément que « L’Évangile affirme tout et son contraire », facile argument pour rejeter le livre et son message. On aura compris que, comme dans le langage des paraboles, le texte s’adresse à différents publics. Aux exotéristes, le merveilleux et la conception quelque peu idolâtrique de Jésus-Dieu ; aux ésotéristes-disciples, une approche moins clinquante mais plus riche de possibilités réalisatrices.
La ‘creatio ex-deo’
1 Du point de vue ésotérique, la doctrine repose sur le principe, souvent évoqué ici, que le disciple est destiné à devenir comme son maître, donc le chrétien comme le Christ. Le disciple n’est pas destiné à devenir ce qu’il n’aurait pas été initialement, mais à réaliser ce qu’il ignorait être, et que son maître lui a permis de découvrir et de réaliser. Donc l’ésotériste croit qu’il a été lui-même conçu du Saint-Esprit ; autrement dit de Dieu. Il passe donc de l’absurde conception théologique de la ‘créatio ex nihilo’, à la conception de la ‘creatio ex-deo’ ‘créé à partir de Dieu’. La Gita, comme toujours plus explicite, enseigne : Je suis la source de tout, et tout procède de moi… (BG 10/08). Je suis le Soi (atman)… siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20).
2 Donc, pour en revenir à la question rituelle de notre commentaire du Credo, il n’y a aucun problème, pour un ésotériste, à affirmer cette partie du Credo. Cela repose des précédentes acrobaties mentales. Il n’empêche que cette affirmation ne se fait pas sans une arrière-pensée de taille : « Je crois que Jésus-Christ a été conçu du Saint-Esprit… et moi aussi, et tous les êtres aussi bien. » Ceci étant, croire est une chose, la réaliser en est une autre. Entre les deux, il y a tout le cheminement du disciple.
Marie supérieure à la mère de César
1 Dans la logique de l’ascendance divine des rois de l’Antiquité, on comprend qu’il convenait que leur mère soit une vierge. Elle ne devait pas avoir été marquée dans sa chair et dans son âme par un humain ordinaire, et par là entachée. Marie, mère de Jésus, devait donc être vierge. Comme l’Esprit-Saint, ainsi que le précise Rabelais, procède par l’oreille (entendons pas là, par une parole, par le logos), la virginité physique de Marie s’en trouve préservée après la conception. Reste que la naissance n’a pas pu se faire par l’oreille, ni se produire sans détruire la virginité, mais un miracle se sera produit pour faire de la mère de ce roi-là quelque chose de plus que la mère de César.
Le silence révélateur de Marc et Jean
1 L’Évangile, en son début et en sa fin surtout, n’est pas avare de miracles, mais il est tout de même préoccupant que Marc et Jean (historiquement, le premier et le dernier évangile) présentent directement un Jésus adulte, comme si ces prodiges étaient secondaires, ou avaient été conçus après les faits. Et le récit lucanien du baptême de Jésus, alors qu’il a trente ans, fait même dire à Dieu : Moi, aujourd’hui, je t’ai engendré (Lc 19/05 = P 019), comme si la naissance, spirituelle, de Jésus comme ‘fils de Dieu’, consistait en une descente du divin en lui, au moment du baptême.
Les frères de Jésus
1 Un débat assez étrange divise les Chrétiens à ce point rendu. Certains croient, comme les Catholiques et les Orthodoxes, que Marie est restée vierge tout le reste de sa vie. D’autres pensent, comme beaucoup de Protestants et un bon nombre de Catholiques modernistes, que Marie a eu d’autres enfants ensuite, par son époux Joseph. Leur principal argument est que l’Évangile évoque plusieurs fois les frères de Jésus (Jn 02/12 = P 027 et surtout Mc 06/03 = P 100). Les théologiens catholiques officiels contournent ce point en prétendant que les frères en question sont des frères adoptifs, car Joseph aurait été marié avec enfants avant d’épouser Marie. Autre argument : ils disent que le concept de frère englobe les cousins, et même certains amis, dans la famille élargie orientale.
L’étrange concept marial protestant
1 Le concept protestant (réformé) apparaît d’une étonnante matérialité et même vulgarité. Comment imaginer qu’une femme, qui serait d’une perfection telle qu’un dieu puisse s’unir à elle sans qu’elle en meure, irait ensuite s’accoupler avec un humain, un mortel ? Il y a là une chute de niveau qui fait presque penser à la chute des anges.
La surenchère des dogmes mariaux catholiques
1 L’Église catholique a rajouté plusieurs dogmes à ce passage du Credo. Elle considère que Marie, non seulement est physiquement vierge pendant sa vie entière, mais est aussi psychiquement vierge, c’est-à-dire sans péché. Donc Marie est une femme qui n’aurait commis aucune faute : ni en acte, ni en parole, ni en pensée, ni par omission. Et ce n’est pas encore tout : Les Catholiques croient que Marie est née sans le péché originel (1854, dogme de l’Immaculée Conception de Marie, établit par Pie IX). On comprend que, pour que l’âme de Jésus soit impeccable de naissance, il convient que celle de sa mère le soit aussi. Le problème de cette théorie, c’est que le côté ‘raisonnement par récurrence’ que cela implique ne marche pas. En effet, pour que Marie soit née sans le péché originel, il faudrait que sa mère, Sainte Anne, soit née de même, ainsi que la mère de sa mère etc. La dogmatique demeure silencieuse sur ce point ; c’est plus prudent.
2 Le problème de la conception mariale catholique, et aussi Orthodoxe, c’est qu’il n’y a quasiment plus de rapport entre la mère de Jésus présentée par les Évangiles et le statut de quasi déesse de la mère de Jésus dans la liturgie.
Le ‘péché originel’ en pseudo karma
1 Reste que toutes ces considérations supposent l’adhésion à la théorie du péché originel. Cette théorie permet aux chrétiens d’expliquer l’imperfection native des humains. Encore que partiellement, car elle ne permet pas de comprendre pourquoi certains sont plus imparfaits que d’autres. Et puis il y a le problème que le ‘péché originel’, c’est-à-dire le péché des premiers humains, implique des conséquences fâcheuses que subissent les humains des millénaires suivants. Or il est profondément injuste, selon la Bible elle-même, que les fils paient pour les fautes des pères. Dieu serait bien injuste, si cette théorie était vraie. Pour un oriental nourri de la Bhagavad Gita, il apparaît évident que, dès lors que les chrétiens refusent la préexistence de l’être, avant la naissance du corps actuel, la loi du karma ne peut pas s’appliquer. Et donc les tares natives des humains ne peuvent pas s’expliquer. Le ‘péché originel’ est une sorte ‘d’ersatz’, bien imparfait, de la loi du karma.
L’Assomption, un dogme sans fondement scripturaire
1 Chez les chrétiens Catholiques, d’autres dogmes interviennent concernant Marie, comme son assomption (L’ascension de son corps après la mort, sans décomposition). Ce dogme récent, établi par le pape Pie XII en 1950, présente la particularité de n’avoir aucune base scripturaire (sinon dans un texte apocryphe ‘La mort de Marie’). Il illustre la tendance du magistère de s’affranchir de plus en plus de l’Évangile au fil des siècles.
Le Dieu des chrétiens a une mère
1 Mais le titre le plus spectaculaire, et le plus problématique de Marie, est celui de Theotokos, qui signifie ‘mère de Dieu’. Il illustre, vu par un ésotériste, les difficultés en chaine que posent des prémisses erronées. Et nous pensons que ces prémisses erronées sont relatives à la christologie, c’est-à-dire à la conception de Jésus ‘pleinement homme et pleinement Dieu’. La genèse de ce dogme illustre bien la chose. Nestorius, mort en 450, patriarche de Constantinople, fut le chef des Nestoriens qui considèrent séparément l’humanité et la divinité de Jésus. Selon eux, la Vierge Marie est la mère de l’homme Jésus, qui remplit la fonction de Fils de Dieu, mais non la mère du Fils de Dieu. Saint Cyrille d’Alexandrie, et le concile d’Éphèse (431) répondirent que Marie a conçu la personne du Fils de Dieu qui a assumé la nature humaine, de sorte que l’on peut appeler à bon droit Marie ‘théotokos’, Mère de Dieu. C’est ainsi que le dogme décroche complètement de la logique, jusqu’à plonger dans l’absurde que l’on déguise en mystère. Car enfin, Dieu étant le principe absolu, comment aurait-il une origine autre que lui-même ?
2 Mais le dogme décroche totalement de l’Évangile. Lorsque l’ange Gabriel annonce à Marie qu’elle aurait un fils, elle répond : Je suis l’esclave-doulos du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole ! (Lc 01/38 = P 004). Qui peut imaginer la ‘mère de Dieu’ se soumettre à la parole d’un ange, et se dire esclave de Dieu (esclave-doulos, et non pas servante-diaconos, comme on traduit ordinairement). Si les symboles ont un sens, que penserait-on d’une mère qui se dit l’esclave de son fils ? Lors des noces de Cana, la mère de Jésus lui demande d’intervenir car ils n’ont plus de vin. Jésus répond : Que me veux-tu, femme ? Mon heure n’est pas encore venue (Jn 02/04 = P 026). Jésus (‘parfaitement sexiste’ dirait-on aujourd’hui) ne la traite pas en mère, mais en femme ; comment pourrait-il ainsi parler à la ‘mère de Dieu’, à supposer que l’expression ait un sens ?
Les deux thèses de Luc sur Marie
1 Une lecture différente de la lecture exotérique officielle semble justifiée par l’Écriture même. Alors que Luc est l’un des deux évangélistes qui développent les théories mariales officielles, il indique aussi une autre lecture à ceux qui ont des oreilles pour entendre, comme dit Jésus.
2 Une preuve éclatante est fournie par Luc lors du ‘recouvrement de Jésus au Temple’. Après trois jours de recherches angoissées, ses parents le retrouvent dans le Temple, et sa mère lui fait reproche de cette escapade incognito, alors qu’il n’a que douze ans. Jésus leur répond : Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne le saviez-vous-pas ? Il faut que je sois dans les (choses) de mon père (Lc 02/08 = P 014). Jésus, ici, parle évidemment de son père céleste. Mais Luc précise ensuite : Ils ne comprennent pas la chose dont il leur parle. Si Marie avait été fécondée physiologiquement par Dieu, et si Joseph n’avait jamais touché sa femme, comment auraient-ils pu ne pas comprendre une phrase aussi évidente, douze ans seulement après des faits aussi surnaturels ? Ne faut-il pas une véritable mauvaise foi pour tortiller des explications invraisemblables à ce propos ?
La preuve par Nicodème, le nigaud
1 Et, justement, une clé ésotérique se trouve dans l’évangile selon Jean. Non seulement Jean passe sous silence la miraculeuse naissance de Jésus, mais il raconte une histoire burlesque, et même grotesque, qui fait sens. Jésus rencontre nuitamment (ésotériquement) Nicodème, grand prêtre et prince des Juifs. Jésus lui dit : « …nul ne peut voir le royaume de Dieu, s’il n’est pas engendré d’en-haut ». Nicodème, qui ne comprend pas, répond par une question : « Comment un humain étant vieux peut-il être engendré ? Peut-il entrer une seconde (fois) dans le ventre de sa mère et être engendré ? » (Jn 03/04 = P 030). La supposition est tellement grotesque que le nom de Nicodème a donné en français le mot nigaud ! Jésus a utilisé l’engendrement physiologique comme symbole de l’engendrement spirituel, Nicodème n’a pas pu s’élever au-dessus de la matière du symbole, il est demeuré au niveau du corps. C’est exactement ce que font les récits de la naissance merveilleuse de Jésus, et ce que fait le Credo en prétendant que, pour être fils de Dieu, Jésus devait être charnellement fils de Dieu. Notre propos est audacieux : cette théorie est une théorie pour nigaud… mais ce n’est pas notre propos ; notre propos c’est l’enseignement ésotérique de Jésus à Nicodème, rapporté par Jean.
Le sens ésotérique de la naissance virginale
1 Dépassant maintenant le niveau proprement religieux de la question, qu’en dit le point de vue ésotériste ? On se place alors au niveau des symboles. La Sainte Famille (Marie, Joseph, le Saint-Esprit et Jésus) est alors transposée spirituellement. De façon microcosmique (c’est-à-dire que les personnages du récit sont des éléments constitutifs d’un humain) Joseph apparaît comme l’esprit individuel et Marie comme l’âme (Le yang et le yin de l’individu, pourrait-on dire). On remarque dans l’Évangile que Joseph ne parle jamais, mais qu’il rencontre souvent les anges (Lorsqu’on lui annonce la naissance de Jésus (Mt 01/18 = P 007), lorsqu’il doit partir en Égypte (Mt 02/13 = P 011), lorsqu’il doit revenir en terre sainte (Mt 02/19 = P 012), et lorsqu’il doit s’installer à Nazareth (Mt 02/22 = P 013). Un hindou dirait qu’il représente ‘l’intelligence sattvique’, ou intelligence du cœur, celle qui est tournée vers la spiritualité. Marie est l’âme, et c’est alors que la virginité de Marie, de son ‘immaculée conception’, prend un sens magnifique.
2 Dans la méditation orientale, une vigilance extrêmement acérée doit être maintenue pour obtenir une parfaite immobilité du mental, vierge de toute attraction pour les choses sensorielles, ou les spéculations mentales. Le mental doit devenir immobile et limpide comme l’eau d’un lac de montagne lorsqu’il n’y a aucun vent et aucun mouvement à sa surface. Alors, pur miroir, le lac reflète l’image du globe solaire, sans en faire éclater l’image en mille reflets, comme dans l’agitation habituelle. Gardant toujours les pensées maîtrisées, le yogi atteint la paix qui est en moi, et qui culmine dans le nirvana (l’extinction), ou moksha (la libération totale) (BG 06/15). Celui qui, le mental parfaitement maîtrisé, libéré de l’avidité envers les objets de désirs, se fixe en l’Atman et en l’Absolu, celui-là est dit être en yoga (Uni) (BG 6/18). Telle est la virginité de Marie-âme. Dès lors l’esprit divin, le Saint-Esprit, peut opérer, n’étant plus occulté par l’agitation superficielle du mental. Et alors se produit la ‘naissance divine’, c’est-à-dire que le méditant progresse dans la réalisation de son essence divine fondamentale.
Preuve par l’évangile selon Philippe
1 Certains disent que Marie a été fécondée par la grâce de l’Esprit-Saint, ils ne savent pas ce qu’ils disent… Marie est le silence vierge qu’aucune puissance mauvaise ne souille et ne distrait, elle demeure silence immaculé… (Philippe 17).
2 Il est temps maintenant d’en venir à notre question rituelle : « Un ésotériste, c’est-à-dire un disciple de Jésus, peut-il affirmer qu’il croit Jésus né de la Vierge Marie sans homme ? » Au sens que l’on vient d’indiquer, cela ne fait pas l’ombre d’un doute.
(…Crucifié pour nous sous Ponce Pilate, il souffrit sa passion et fut mis au tombeau…)
La foi spirituelle, Shraddha
1 Dans ce passage du Credo, et déjà dans le précédent, relatif à la Vierge Marie, on observe le glissement problématique que ce texte de foi obligatoire opère entre la foi spirituelle et la foi événementielle, matérielle. Quelle que soit son expérience personnelle, un homme peut, d’intuition, pressentir la réalité, l’évidence de Dieu. Le simple fait de se savoir être suffit pour cela, si on est capable d’intelligence du cœur. De plus la perception du monde environnant, son immensité, sa puissance, sa splendeur, sa complexité, l’extrême intelligence des mécanismes du vivants, tout cela impose à une intelligence saine l’évidence d’un auteur suprême, d’un Dieu. La foi véritable, spirituelle, consiste à devenir conscient de cette double perception : intérieure, immanente, que mon être transitoire ne saurait exister sans un principe supérieur immuable, et extérieure, que la beauté, puissance et intelligence du monde rend évidente la réalité d’une transcendance par rapport à mon individualité. Telle est la foi spirituelle, Shraddha en sanskrit. En somme le je crois en Dieu.
Comment croire en un fait vieux de deux mille ans ?
1 Là où tout se gâte, c’est quand le Credo aligne sur le même plan la croyance dans un événement historique. Sur le plan des faits, seule vaut la méthode scientifique. Elle consiste à ne jamais affirmer comme certain un fait que l’on n’a pas sensoriellement et mentalement constaté, et à ne jamais nier l’existence d’un fait, au prétexte qu’on ne l’a pas personnellement expérimenté. Ce qui a pour résultat une grande humilité, car l’immense majorité des faits présents, et la totalité des faits passés, nous sont tout simplement inconnus, du moins en expérience directe.
2 Dire que l’on croit que ‘Jésus a souffert sous Ponce-Pilate’ suppose trois choses : croire à l’existence de Ponce-Pilate, à celle de Jésus, et à leur relation douloureuse il y a deux millénaires. Aucun homme actuel ne peut affirmer, d’expérience directe, l’existence de Ponce Pilate. On peut seulement consulter certains documents historiques. Voici ce que les historiens savent de Ponce Pilate : « Ponce Pilate, né à un endroit inconnu, vraisemblablement vers la fin du premier siècle Av J-C est un citoyen romain membre de la classe équestre qui, à partir de l’an 26, sous le règne de l’empereur Tibère, et durant dix à onze ans, a occupé la charge de préfet de Judée. Il est renvoyé à Rome à la fin de 36 ou au début de 37, pour une raison inconnue, par le proconsul de Syrie, Lucius Vitellius, afin de s’expliquer devant l’empereur. Après son arrivée à Rome, l’histoire perd sa trace ». C’est fort peu de choses.
3 Et que sait-on, historiquement, de Jésus ? Beaucoup moins encore. Un historien juif-romain, Flavius Josèphe, né à Jérusalem en 37/38, donc après la mort de Jésus, et mort à Rome vers 100, est un homme politique et militaire juif, passé aux Romains, doublé d’un historien qui a écrit « La guerre des Juifs » racontant la destruction de Jérusalem par l’empereur Titus, guerre à laquelle il a participé. Dans ce contexte on a de lui quelques lignes seulement, qui évoquent l’existence des chrétiens, disciples de Jésus, mort crucifié. Mais lui n’a pas connu Jésus et ne peut donc en témoigner ; il ne témoigne que de l’existence de gens qui eux-mêmes témoignent de Jésus et le considèrent comme étant Dieu.
La preuve par la répétition
1 Les chrétiens qui prétendent tenir là une ‘preuve historique’ de l’existence de Jésus ne possèdent pas le plus petit rudiment de la science historique. On sait que Flavius Josèphe a dit cela à propos de gens qui ont dit cela, c’est tout. Quelle est la vérité historique de son affirmation et de l’affirmation de ceux qu’il cite ? On n’en sait strictement rien. Nous n’écrivons pas ces choses dans le but de prétendre que le christianisme, qui affirme se fonder lui-même sur un fait historique, est une légende ; mais simplement pour dire que l’on n’en sait rien. Et faire répéter tous les dimanches à des millions d’hommes, qui n’en savent pas plus, qu’ils le croient a certainement pour résultat de faire perdurer une croyance, mais aucunement à fonder une vérité.
La preuve par l’Esprit
1 Tout ce que l’on peut savoir, à condition de s’imprégner de l’enseignement évangélique et de le vivre spirituellement, c’est si oui ou non cet enseignement présente une valeur spirituelle. Or, sur ce point, l’expérience bi-millénaire de millions d’hommes, souvent parmi les plus intelligents de leur époque, et aussi les œuvres laissées par ces hommes constituent une preuve indubitable de la haute valeur spirituelle de l’Évangile. À la limite extrême, la question : « Jésus a-t-il existé, historiquement ? » est assez oiseuse. Seule vaut la question : « Si on donne le nom de Jésus à cet esprit qui inspire manifestement l’Évangile, tant pour les enseignements que pour les faits rapportés, ce Jésus est-il spirituel ? Et est-il un maître spirituel capable de porter son disciple au terme du voyage ? » Alors la réponse est oui. Et cela suffit.
L’historicité de l’Évangile, c’est le disciple
1 Si un Occidental questionne un hindou sur la réalité historique de la Bhagavad Gita, il se peut qu’il ait pour toute réponse un éclat de rire : « Vivez la Gita et elle sera historique ! »
A défaut du corps, un tombeau
1 Et il en va de même pour le tombeau de Jésus. On ne peut guère retrouver ses ossements, puisque le dogme et l’Évangile disent qu’il est monté physiquement au ciel (Mc 16/19 = P 320) ; il serait d’ailleurs très problématique pour les chrétiens qu’on les retrouve un jour et qu’on puisse les identifier. Alors les croyants, qui ont besoin de s’accrocher à quelque chose de physique, se rabattent sur le tombeau. Comme l’Évangile dit que ce tombeau se situe près du Golgotha, proche de Jérusalem, et qu’il est taillé dans la pierre, et initialement destiné à un homme riche, Joseph d’Arimathie, on n’a pas tardé à ‘trouver’ un tombeau du Christ et à construire une basilique dessus. Reste à prouver qu’il fut bien du Christ et cela est d’autant plus impossible que le nom de Jésus était très commun à l’époque de Jésus et que les archéologues connaissent de nombreux tombeaux portant ce nom.
Jésus ne saurait dépendre de l’histoire
1 Il nous semble plus pertinent de considérer que l’évidente impossibilité de prouver matériellement ces choses est voulue par l’Esprit-Saint, précisément pour que s’opère l’interprétation spirituelle de la naissance du Christ dans l’âme du disciple. Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel des nids ; mais le fils de l’humain n’a pas où reposer sa tête (Mt 08/20 = P 151).
Les Français disent ‘Je crois’ pour signifier ‘Je doute’
1 Question rituelle désormais : Un ésotériste peut-il affirmer cela comme article de foi historique ? À l’évidence non. Mais ce n’est pas un crime, pour un spirituel, de raconter une légende à un enfant, ou à un candide, en sachant qu’il la prend à la lettre. Il est symptomatique qu’en français on dit souvent ‘Je crois’ pour signifier qu’on serait plutôt pour le ‘oui’, mais que ce n’est pas certain. En somme on dit ‘Je crois’ pour signifier qu’on doute. La chose devrait sembler extraordinaire, ou propre à un peuple de menteurs, ou d’ambigus. Il est très possible que deux mille ans de pratique du Credo aient suscité dans les consciences les plus éveillées des doutes sur l’affirmation ‘Je crois’.
Jésus et le mépris de l’histoire
1 Tout ce qui vient d’être dit sur le problème de l’historicité se trouve accentué ici. Savoir si Jésus a existé historiquement, alors qu’il n’a rien possédé, qu’il n’a pas écrit, bien que sachant écrire (Mais Jésus, se baissant, se mit à écrire avec son doigt sur le sol : Jn 08/06 = P 144), qu’il n’a pas fondé d’institution autre que quelques disciples sans ressources matérielles qui le suivaient dans le désert, cela relève déjà de la gageure. La méthode de la science historique s’appuie sur des traces, architecturales ou littéraires, or il s’est ingénié à n’en pas laisser. Sur ce point aussi le paradoxe, pour ne pas dire la contradiction, est total, entre d’une part le christianisme dogmatique, qui prétend se fonder sur l’historicité de Jésus, et la spiritualité évangélique sur le dépassement et presque le mépris de l’histoire.
Jésus a-t-il été crucifié ?
1 Alors comment affirmer croire que Jésus a été crucifié ? On sait seulement qu’en parlent les évangiles canoniques, qui ne furent officialisés qu’au IV° siècle, donc de nombreuses générations après la mort de Jésus. Et encore, il y a bien d’autres évangiles, non canoniques, qui n’en parlent pas. Sans compter les sans doute nombreux évangiles dont nous n’avons même plus trace, parce que leur destruction par l’Église officielle, une fois devenue religion d’État, et armée par lui, fut systématique.
2 Le Coran, qui est une sorte d’Évangile ‘apocryphe’ (non officialisé par Rome), dit que Jésus n’a pas été crucifié (il y a donc, aujourd’hui des centaines de millions de musulmans qui adhèrent à ce point de vue contre autant de chrétiens qui pensent le contraire. Certes cela ne prouve rien en soi, sinon que cette croyance ne va pas de soi).
La fonction théologico-liturgique de la crucifixion
1 « Pourquoi cette insistance du Credo sur la façon dont Jésus est mort ? » Pour une raison évidente. Le christianisme exotérique n’est pas d’abord un enseignement et une méthode de réalisation spirituelle. Le christianisme exotérique, c’est la messe ; et la messe c’est l’eucharistie ; et l’eucharistie c’est le sacrifice de Jésus sur la croix, offrant son corps à la torture que les forces des ténèbres lui infligent (c’est votre heure et le pouvoir des Ténèbres : Lc 22/53 = P 270) en échange du salut individuel des chrétiens, toujours pécheurs, mais qui se reconnaissent tels, et implorent son aide. Sans la ‘foi’ dans la crucifixion de Jésus, toute la construction dogmatico-liturgique du christianisme théologique s’effondre.
2 « Pourquoi le Credo insiste-t-il sur l’ensevelissement de Jésus, alors qu’il est évident qu’on ensevelissait tous les morts chez les Juifs, qui ne pratiquaient pas l’incinération comme les Romains ou les Grecs ? » Parce que les crucifiés étaient jetés à la fosse commune, ou laissés à pourrir sur leur croix et dévorés par les rapaces. Et on ne voit guère, alors, comment le mythe de la résurrection des morts ‘en chair et en os’ pourrait trouver sa place dans l’écrit sacré. D’où la précision, dans certains évangiles, que Joseph d’Arimathie, membre notable du Conseil, qui attend lui aussi le Royaume de Dieu, s’en vient hardiment trouver Pilate et réclame le corps de Jésus (Mc 15/43 = P 302).
3 Nous ne donnons pas ces précisions pour amener le lecteur à douter de la crucifixion, de la mise au tombeau et finalement de la résurrection, mais pour montrer que tout cela constitue un bloc logique, qui fonctionne à l’envers de l’ordre du récit. La ‘résurrection des corps’ individuels des croyants constitue leur espérance fondamentale ; la construction du récit est établie pour aboutir à cette conclusion attendue, désirée, espérée, crue.
La souffrance volontaire de Jésus, condition du rachat
1 Cette partie du Credo implique un autre point essentiel, sous-entendu dans le texte : que Jésus ait choisi d’être crucifié. Si Jésus avait été simplement capturé, torturé, assassiné, comme des millions d’hommes le furent dans l’histoire, et beaucoup le sont encore, la puissance salvatrice de sa mort n’eut pas été adéquate. L’Évangile, dans l’état du texte canonisé que nous possédons, insiste pesamment sur le côté volontaire de cette mort. Il commence de leur enseigner : »Le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, après trois jours, se lever-anistanai (Mc 08/31 = P 122). Le Fils de l’homme est venu… donner sa vie en rançon pour une multitude (Mc 10/42 = P 257). Et après la résurrection, Jésus dit au pèlerins d’Emmaüs : Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ? » (Lc 24/26 = P 313).
2 C’est la théorie de la ‘rançon’, théologiquement de la ‘rédemption’. Jésus paie au diable une rançon, qui est son propre corps crucifié, en échange de la libération des âmes et des corps des humains qui croient en lui. Ne pas croire à la crucifixion (volontaire) priverait donc du salut, qui est le but de l’exotérisme chrétien.
3 Paul de Tarse (saint Paul) affirme : …je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus Christ ce Messie crucifié (Première lettre de Paul aux Corinthiens 2/1). On ne peut pas être plus clair : le reste, soit l’enseignement évangélique de Jésus, qu’il ne cite jamais, et qu’il n’a pas lui-même entendu, ne l’intéresse pas. Il est le vrai fondateur de l’exotérisme chrétien, c’est-à-dire en fait du christianisme en tant que religion instituée, basée sur le sacrifice crucifiant en vue du salut individuel des humains.
Paul, auteur du christianisme exotérique, est-il un faussaire ?
1 « Certains disent que Paul a opéré un détournement de l’héritage de Jésus, comme en témoigne d’ailleurs le récit des ‘Actes des apôtres’ qui exprime bien les conflits entre Paul, Pierre, et les frères de Jésus constituant le groupe de ses disciples de Jérusalem. Le christianisme est-il le produit d’un travail de faussaire ? » Les faussaires sont faux en ce sens qu’ils présentent une doctrine qu’ils prétendent universelle, mais qui ne dépend que des particularités et des limites de leur propre psychisme. C’est pourquoi, une fois le faussaire disparu, ses erreurs et ses institutions ne lui survivent pas longtemps. Deux mille ans d’histoire chrétienne démentent donc cette affirmation que Paul aurait opéré un détournement d’héritage. Cependant on peut à bon droit estimer qu’il a opéré une limitation de l’héritage, et même une occultation de sa part essentielle. En limitant la fonction du Christ à la crucifixion, il a réduit son message à l’exotérisme, à sa parole au bon larron : Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis. La dimension proprement spirituelle : Le père et moi, nous sommes un et J’ai dit, vous êtes des dieux, est passée quasiment sous silence.
« De quelle époque est votre christianisme ? »
2 Il faut être prudent, car, si le nom de christianisme a deux mille ans ou presque, le contenu de ce mot a beaucoup évolué au fil du temps, et actuellement, en particulier depuis l’adhésion des papes à la démocratie, c’est à grande vitesse qu’il évolue. Donc, quand on parle du christianisme, à moins de placer une date à côté du mot, on ne sait guère de quoi on parle.
L’action du Christ va de l’intérieur vers l’extérieur
1 Il semble plus adéquat de penser qu’une restauration avatarique doit se produire par l’intérieur, pour ensuite déployer ses effets à l’extérieur. Ainsi procède la vie. Le cœur du fœtus et le cerveau se développent d’abord, ensuite les membres, qui n’ont pas du tout la même proportion à la naissance qu’une fois l’homme devenu adulte. Jésus, en tant qu’avatara, devait développer un ésotérisme dans le cadre de sa tradition native ; ce dont témoigne parfaitement l’Évangile, surtout celui de Jean, sans parler de l’évangile selon Thomas, Marie et Philippe. Jésus n’a pas produit un exotérisme autre que celui de la tradition juive (N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi de Moïse ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir (Mt 05/17 = P 058).
2 Il appartenait à ses disciples et aux disciples de ses disciples d’élaborer un exotérisme religieux en rapport avec les caractères temporels, géographiques, raciaux et culturels des différents peuples auxquels ils s’adressaient. Et telle fut, en partie, l’histoire de l’Église depuis deux mille ans. Une religion exotérique est forcément plus liée aux particularités culturelles d’un peuple donné, qu’une doctrine ésotérique à fondement métaphysique.
Le glaive romain n’a cessé d’amputer ‘la bonne annonce’ de Jésus
1 Un drame s’est déroulé, que Jésus, en tant que prophète, pouvait certainement entrevoir, mais qui était incontournable à cause de la descente cyclique de toute humanité. Ce drame, c’est le caractère romain qu’a pris le christianisme dès le quatrième siècle. Qui dit romain, dit administratif, militaire, dogmatique, uniformisateur et sclérosant.
2 Deux exemples illustreront cela. En Chine, comme en Amérique du sud, des missionnaires, souvent Jésuites, ont voulu créer un christianisme revêtu des habits de la culture locale. Et ceci au point d’adopter eux-mêmes les costumes, l’alimentation, les modes de vies, et sur de nombreux points les façons d’être des peuples évangélisés. Ce faisant, ils agissaient exactement comme Jésus, qui s’est occupé à relier à sa source spirituelle le monde dans lequel il vivait et non pas à le dé-culturer pour le re-culturer autrement. Or que s’est-il passé ? Rome, à chaque fois, est intervenu pour trancher ce mouvement, parfois en assassinant les missionnaires en question, et pour imposer que les missions obligent les nouveaux chrétiens à vivre, penser, manger et s’habiller comme les chrétiens d’Europe, de Rome. C’est ainsi que le christianisme s’est sclérosé à échelle planétaire, privant les cultures non romaines du génie spirituel qu’elles auraient pu apporter à leur interprétation du message évangélique.
Que signifie : ‘Jésus crucifié pour nous’
1 La répétition littérale d’un texte en fixe la lettre, mais anesthésie souvent sa compréhension. Dire : « Jésus a été crucifié sous Ponce Pilate parce qu’il créait des attroupements et désordres embarrassants pour Pilate », cela peut avoir un sens. Dire : « Jésus a été crucifié sous Ponce Pilate, et par lui, parce que les Juifs ont exigé cela de Pilate, du fait que les grands prêtres le considéraient comme un rival et un blasphémateur », cela aussi peut avoir du sens. Mais dire : « Jésus a été crucifié pour nous sous Ponce Pilate » pose de nombreuses questions. Et l’étonnant est bien que les chrétiens ne se les posent généralement pas.
2 « Comment un homme mort il y a deux mille ans peut-il avoir été condamné pour nous aujourd’hui ? » Cela implique que nos fautes d’aujourd’hui exerçaient déjà leur négativité il y a deux millénaires. Les chrétiens résolvent le problème en se disant : « Jésus est Dieu ; il échappe à l’espace et au temps. » Mais alors : « Comment Dieu peut-il être crucifié, et par quelle puissance nécessairement supérieure à Dieu ? »
3 « Comment la mort de l’un peut-elle régler les problèmes de l’autre ? » Jésus n’est pas notre père riche, dont la mort nous aurait fait héritiers fortunés. Comme on le voit, même si on considère comme résolue la question de croire aux faits historiques de l’existence de Pilate, de Jésus, de leur relation, de sa crucifixion et de sa mise au tombeau, une batterie de questions demeure entière : « En quoi cela nous concerne-t-il ? En quoi en sommes-nous responsables ? De quoi cela nous sauve-t-il ? » La réponse chrétienne peut se résumer ainsi : « Nous sommes pécheurs vis-à-vis de Dieu et des hommes. Nous méritons donc la damnation (éternelle puisqu’il n’y en a pas d’autres en christianisme). Dieu, par amour, nous envoie son fils pour nous sauver. » Les croyants, soit ne se posent pas ces questions, soit se contentent de cette réponse. Pour ceux qui ne s’en contentent pas, reste de nombreux problèmes dont celui de ‘l’éternité’ de la damnation. Nous en avons traité.
Un Dieu qui sacrifie son fils ? Et à qui ?
1 Reste aussi le problème de Dieu Père qui envoie Dieu Fils se faire torturer sur une croix pour nous sauver d’une puissance qui doit être supérieure à la sienne pour qu’il fasse une telle chose ! Quel père humain enverrait son fils se faire crucifier pour éviter des ennuis à une tierce personne, si aimée soit-elle ? C’est lui qui se ferait tuer pour son fils, non son fils pour un étranger. Et, s’il est obligé soit de se faire tuer pour son fils, soit de faire tuer son fils pour lui, ou pour tout autre que lui, c’est qu’il a affaire à une force qui le dépasse. Le Dieu unique n’ayant pas de force qui le dépasse ne peut agir ainsi.
Le Dieu d’Abraham est-il celui de Jésus ?
1 Surtout un Dieu qui a empêché Abraham de lui sacrifier son fils Isaac. Dans le cas d’Abraham, cela pouvait encore se comprendre : on sacrifie l’inférieur au supérieur. On sacrifiait le premier-né des troupeaux, des récoltes et des enfants, au Dieu pour que celui-ci, se trouvant ainsi honoré en premier, protège les autres bêtes, les récoltes et les autres enfants. Mais comment Dieu Fils égal en tout à Dieu Père peut-il être sacrifié pour de simples créatures humaines tirées du néant (ex nihilo) ? À moins de recourir à l’ésotérisme, celui qui a le malheur d’être assez intelligent pour se poser une telle question est condamné à souffrir dans l’exotérisme, à souffrir du manque de sens, voire de l’absurdité. C’est donc bien le ‘pour nous’ qui fait le plus problème dans cet article du Credo. En tout cas, Jésus revendique bien le Dieu d’Abraham comme étant aussi le sien lorsqu’il dit : Quant au fait que les morts ressuscitent, n’avez-vous pas lu dans le Livre de Moïse, au passage du Buisson, comment Dieu lui a dit : « Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob ? » (Mc 12/26 = P 241).
Jésus l’intelligent
1 Le précédent propos, sur l’intelligence appréhendée comme un malheur si l’on vit dans le milieu de l’exotérisme chrétien, ne manquera pas de choquer. Tel n’était pas son but. Il faut dire cependant que l’exotérisme chrétien, comme son chef symbolique, Pierre, a renié l’intelligence. Or tel n’est pas l’enseignement de l’Évangile. Jésus a douze ans, il échange sur la doctrine sacrée avec les docteurs du Temple : Tous ceux qui l’entendent sont hors d’eux-mêmes à cause de son intelligence et de ses réponses. Ils sont frappés de stupeur (Lc 02/48 = P 014). Voilà Jésus à douze ans : est-ce que les futurs ‘alter-christus’, les futurs ‘autres christs’ que doivent être les disciples, peuvent se permettre de croire bêtement à l’âge adulte ?
2 Y a-t-il une solution ésotérique, ou faut-il ne plus être chrétien ? La solution ésotérique existe. Jésus est un homme, pas un dieu, et encore moins Dieu au sens d’absolu. Le dogme dit, certes, comme nous l’avons souvent vu, que « Jésus est pleinement homme et pleinement Dieu » mais cela reviendrait à dire qu’il est à la fois mortel et immortel, omniscient et ignorant, tout puissant et impuissant. Cela ne se peut, car l’intelligence humaine, bien que limitée puisque l’homme ne sait pas et ne peut pas tout, n’a pas été donnée à l’homme pour se renier elle-même. Il y a des vérités supra rationnelles ; il n’y a pas de vérités irrationnelles.
3 Jésus critique les disciples stupides : Ainsi vous êtes, vous aussi, sans intelligence-asunetos ? Ne comprenez-vous pas-noein … (Mc 07/18 = P 114). Nulle part on ne le voit leur demander de sacrifier leur intelligence. Donc l’explication théologique, selon laquelle Jésus est homme et Dieu, pour ainsi dire en même temps, sur le même plan, le tout confondu, indistinctement, n’est pas acceptable.
La solution ésotérique : Jésus ‘jivan mukta’
1 Deux solutions se présentent. Première, Jésus est un homme ‘réalisé’, au sens hindou du terme (un ‘jivan mukta’ ayant obtenu moksha, la libération du samsara de son vivant) et Dieu s’exprime à travers lui. Alors sa part humaine, qu’il a déjà dépassée, et pour ainsi dire quitté spirituellement, et qui continue sur sa lancée, par inertie, cette part peut être sacrifiée pour Dieu et sa manifestation, donc pour le monde entier. Ce qui donne un sens au sacrifice de la croix.
La solution exotérique non évangélique : l’avatara littéral
1 Deuxième solution, Jésus est pensé comme un avatara, une ‘descente divine’, incarnation divine et alors, bien que dans un corps humain, il est pleinement divin, tout puissant, omniscient. Ce n’est manifestement pas le cas dans l’Évangile, où l’on voit Jésus avoir soif (Jésus dit : »J’ai soif. » : Jn 19/28 = P 297), avoir faim (Il jeûna durant quarante jours et quarante nuits, après quoi il eut faim : Mt 04/02 = P 021), se mettre en colère, être navré (Promenant alors sur eux un regard de colère, navré de l’endurcissement de leur cœur…. Mc 03/05 = P 052) et même ne pas comprendre (Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? : Mc 15/34 = P 296). Cela outre le fait qu’il dit avoir un Dieu (Jn 20/17 = P 311), et que Dieu seul est bon (Mc 10/18 = P 216) et non pas lui.
Qu’en dit la Gita ?
1 Dans la Bhagavad Gita, Krishna apparaît vraiment comme un avatara, et jamais dans la faiblesse d’un homme. Dans l’Évangile, Jésus apparaît comme un homme, qui est un maître réalisé, et qui parle au nom de Dieu, comme étant non séparé de Dieu (Le père et moi nous sommes un). Cet état est exactement décrit dans la BG : Le yogi qui trouve la joie et le bonheur en lui, qui est illuminé intérieurement, atteint la liberté absolue (moksha) l’extinction (nirvana) en Brahman (BG 05/24). Nirvana, l’extinction, signifie qu’il n’y a plus rien d’individuel dans l’être réalisé, sinon son corps qui garde l’apparence d’avant sa réalisation. Toute illusion d’être séparé de Dieu est éteinte en lui. Ce n’est pas en tant qu’individu historique que Jésus est Dieu, c’est comme ayant transcendé son individualité historique, dans la réalisation-moksha.
Qu’en disent les différent évangélistes ?
1 C’est pourquoi nous pensons que les débuts des évangiles de Matthieu et de Luc, évoquant la naissance divine de Jésus, sont des mythes, qui doivent être interprétés symboliquement et spirituellement, alors que les évangiles de Marc et de Jean, qui occultent ce merveilleux initial présentent la connexion de Jésus et de Dieu au baptême : remontant de l’eau, il voit les cieux se déchirer et l’Esprit comme une colombe descendre vers lui et une voix vient des cieux : »Tu es mon Fils bien-aimé, tu as toute ma faveur. « (Mc 01/10 = P 019).
2 D’ailleurs, Matthieu, bien que prolixe sur la naissance divine de Jésus, place au baptême sa filiation divine : Et voici qu’une voix venue des cieux dit : »Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur. » (Mt 03/17 = P 019). Les exotéristes diront : « Jésus est Dieu de naissance, mais son Père ne l’annonce publiquement que lors de son baptême à l’âge de 30 ans ». Les ésotéristes diront : « La naissance divine de Jésus se situe au moment précis où Dieu dit : voici mon fils. »
3 Donc Marc et Jean n’évoquent pas la naissance divine miraculeuse de Jésus. Matthieu l’évoque (pour les exotéristes) mais donne aussi une version ésotériquement interprétable pour les autres.
Qu’en est-il de Luc ? Il est le plus prolixe sur la nativité divine de Jésus (la crèche etc), ce qui ne l’empêche pas d’affirmer au moment du baptême : « Tu es mon fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. » (Lc 03/22 = P 019). Cet ‘aujourd’hui’ est une affirmation formidable ; Jésus a trente ans.
Sacrifier le supérieur à l’inférieur est satanique
1 Si l’on accepte cette version, que nous qualifions d’ésotériste, les absurdités signalées de la doctrine officielle sont-elles levées ? La plus importante est levée, puisqu’on sacrifie toujours l’inférieur au supérieur et non l’inverse, ce qui serait un suicide et non un sacrifice.
2 Voici une histoire : ‘Un jour un homme arrive à sa maison qu’il trouve en feu. Il entre courageusement, en retire sa femme, qui commençait à suffoquer, et la fait sortir. Il y retourne et sauve son fils. S’apercevant alors que son chat miaule au bord d’une fenêtre, il y retourne et n’en sortira pas’. L’histoire est vraie. L’homme fut deux fois héroïque et une fois suicidaire ; ce qui gâcha tout, car on ne fait pas une veuve et un orphelin, et on ne sacrifie pas sa vie pour sauver un chat.
3 Un théologien chrétien pourrait objecter à cette parabole : « Le cas ne s’applique pas à Jésus. Il faudrait reprendre l’histoire en disant que le mari a ressuscité après trois jours et qu’il est venu retrouver sa femme, son fils… et son chat. » Mais on voit bien l’absurde de cette hypothèse. C’est en tant que Dieu que Jésus est revenu d’entre les morts, pas en tant qu’homme, car tout humain est mortel. Ou Dieu a été crucifié (chose absurde) et il est ressuscité. Ou Jésus a été crucifié (chose qui a du sens) et Dieu l’a ressuscité. Mais jamais on ne peut justifier que le supérieur se sacrifie pour l’inférieur : le père et le mari pour le chat ; Dieu pour l’homme. Sacrifier le supérieur à l’inférieur est proprement satanique : Tout cela, je te le donnerai, si, te prosternant, tu me rends hommage (Mt 04/09 = P 021).
4 Alors revient la question rituelle : « Un disciple, donc ésotériste chrétien, peut-il affirmer : Je crois que Jésus a été crucifié pour nous ? » La réponse est double. Sur le plan strictement historique, comme nous l’avons vu, il ne le peut, puisqu’il n’a aucune preuve historique. Il ne le nie pas pour autant. Sur le plan spirituel, la réponse est indubitablement ‘oui’. L’élévation spirituelle des actes et des enseignements de Jésus, tels que l’Évangile nous les fait connaître, rend la chose digne de foi, et Jésus l’affirme souvent. Mais pas Jésus en tant que Dieu.
(…Il est descendu aux enfers…)
Descente aux enfers et États multiples de l’Être
1 Comme nous l’avons vu, il y a plusieurs versions officielles du Credo chrétien. Le credo de Nicée-Constantinople n’évoque pas la descente aux enfers, mais d’autres la signalent. Elle est donc ‘de foi obligatoire’ comme disent les théologiens.
2 La nécessité de cette ‘descente aux enfers’ a déjà été envisagée. Sans elle Jésus n’aurait pas pu proposer son salut aux humains qui ont vécu avant lui, ou qui n’ont pas entendu parler de lui. Métaphysiquement, cela est en harmonie avec la façon dont Jésus se situe lui-même dans les ‘États multiples de l’Être’ lorsqu’il enseigne Nathanaël : « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme » (Jn 01/51 = P 025). Les enfers religieux représentent en métaphysique les états inférieurs de l’Être. Quant aux états supérieurs de l’Être, la référence aux anges y fait clairement allusion. Donc Jésus se présente ainsi comme l’avatara qui agit non seulement sur ce petit confetti géographique qu’est la Palestine de son époque, mais aussi sur l’ensemble de la manifestation universelle.
Les trois sortes de réalisés
1 Le lecteur avisé aura sans doute discerné une énorme contradiction. Nous avons dit que Krishna est nettement un avatara dans la Bhagavad Gita, alors que Jésus est, dans l’Évangile, nettement un homme, avec les limites propres aux hommes, mais un homme réalisé. Et voilà que nous expliquons sa descente aux enfers comme une capacité de l’avatara ! Cela nous conduit à préciser un point important, qui explique la complexité du christianisme, et la grande différence d’opinions qu’il suscite.
2 Nous avons vu qu’il y a trois sortes de réalisés (jivan mukta, hommes ayant réalisé moksha de leur vivant). La première c’est un réalisé inconnu de tous, qui a pour fonction de relier le Principe divin à sa manifestation cosmique. Sans ce reliment, le monde cesserait d’être, comme un film cesse quand le projecteur d’image s’arrête. La deuxième sorte de réalisé est connue. Ce sont les grands maîtres enseignant la voie de la réalisation, comme Ramana Maharshi, Sri Nisargadatta Maharaj, au siècle précédent, Sankarâchârya antérieurement etc. La troisième sorte de réalisé remplit une fonction avatarique, en rapport avec la réforme, voire l’élaboration d’une religion. Et nous pensons que tel est Jésus.
L’absurdité du ‘Dieu crucifié’
1 Cette conception spirituelle permet à la fois de comprendre que Jésus parle en lieu et place de Dieu (celui que Dieu a envoyé prononce les paroles de Dieu, car Il donne l’Esprit sans mesure : Jn 03/34 = P 033), et enseigne par conséquent la grande réalisation moksha (voie de la connaissance, jnana yoga), et de comprendre qu’il se soit sacrifié en tant qu’homme, sur la croix, pour fonder un rite salvateur exotérique (voie dévotionnelle, bakti yoga). Et cela sans entrer dans cette contradiction que présente la version théologique d’un Jésus ‘Pleinement homme et pleinement Dieu’, qui conduit à cette pure absurdité du ‘Dieu crucifié’.
L’avatara ouvre la voie de moksha, la libération
1 Que dit la Gita de la fonction de l’avatara ? C’est ce même antique yoga (l’art de communier avec l’Absolu) que je t’ai enseigné aujourd’hui. Je t’ai traité en fidèle et en ami. Ainsi tu peux en percer le mystère sublime (BG 04/03). La fonction de l’avatara c’est de restaurer la voie de réintégration dans l’Absolu, moksha. Bien que moins explicitement que Krishna dans la Gita, Jésus remplit cette fonction dans l’Évangile quand il dit « Le père et moi nous sommes un » (Jn 10/30 = P 185), non pas pour montrer aux disciples qu’il leur est irrémédiablement supérieur, comme le prétendent les prêtres, mais pour leur indiquer la voie de l’unité à laquelle il destine les meilleurs d’entre eux. En disant cela, Jésus affirme qu’il est réalisé, et invite ses disciples à le suivre sur ce chemin.
Jésus, un avatara décevant
1 L’avatara remplit aussi une autre fonction, moins essentielle. Chaque fois qu’il y a un déclin de la justice… et que le désordre prévaut, alors je me fais moi-même créature. Pour la défense des bons, pour la ruine des méchants, pour le rétablissement de l’ordre (Dharma), Je renais ainsi d’âge en âge (BG 04/07-08).
2 Jésus n’a pas rempli cette fonction, que ses disciples attendaient de lui, puisqu’ils espéraient un messie salvateur, qui délivrerait Israël occupé par les romains, comme le disent, après la résurrection, les disciples d’Emmaüs : Nous espérions, nous, que c’était lui qui allait délivrer Israël… (Lc 24/21 = P 313).
3 Un formidable quiproquo s’établit dès la conception de Jésus, et l’Évangile l’illustre magistralement. Marie, sa mère, attendait la même chose que les disciples d’Emmaüs et tous les Juifs, puisqu’elle dit, encore enceinte de Jésus, lors de sa rencontre avec Élisabeth : Il (Dieu) a déployé la force de son bras, il a dispersé les hommes au cœur superbe. Il a renversé les potentats de leurs trônes et élevé les humbles, il a comblé de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides. Il est venu en aide à Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde, selon qu’il l’avait annoncé à nos pères – en faveur d’Abraham et de sa postérité à jamais ! » (Lc 01/51-55 = P 005). En fait Jésus, il y a deux mille ans, n’a pratiquement rien fait de tout cela, quelques miracles individuels seulement, qui n’ont aucunement changé la figure de la société. Tout ce que décrit Marie correspond au ‘second avènement’, que les chrétiens attendent pour le retour glorieux de Jésus à la fin des temps. Mais Marie, en disant cela, ne savait manifestement pas que cette promesse ne serait pas réalisée du vivant de son fils.
4 Ensuite on assiste à la naissance de Jean le Baptiste (Lc 01/67-78 = P 006) : Zacharie, son père, fut rempli d’Esprit Saint et se mit à prophétiser : » Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, de ce qu’il a visité et délivré son peuple, et nous a suscité une puissance de salut dans la maison de David, son serviteur…pour nous sauver de nos ennemis et de la main de tous ceux qui nous haïssent…ainsi se souvient-il de son alliance sainte, du serment qu’il a juré à Abraham… » rien de cela ne s’est réalisé du vivant de Jésus. Comme Marie, Zacharie confond le second et le premier avènement. Ou, pour mieux dire, il ignore qu’il y aura deux avènements.
Les prophéties sur Jésus demeurent obscures
1 Sur un point cependant, Zacharie voit plus clair que Marie en continuant, à propos de son fils, le futur Jean Baptiste : « Et toi, petit enfant… tu marcheras devant le Seigneur,… pour donner à son peuple la connaissance du salut par la rémission de ses péchés… grâce aux sentiments de miséricorde de notre Dieu… » ‘Salut, miséricorde divine’, tel fut bien la matière de la mission de Jésus il y a deux millénaires. Mais on remarque que Zacharie place cela après la restauration politico-sociale ; il inverse la hiérarchie des deux avènements. Comme quoi les prophéties des cantiques de Marie et Zacharie sont assez floues, et mal interprétées par leurs auteurs eux-mêmes.
2 Après la prophétie d’une femme, Marie, puis d’un homme, Zacharie, de plus grand prêtre, intervient celle d’un ange à Joseph, prophétie qu’il ne transmettra d’ailleurs pas. Joseph s’inquiète des rondeurs de Marie, sa fiancée, et envisage de la répudier secrètement. Un ange lui apparaît en songe et lui dit : « …elle enfantera un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus : car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. » (Mt 01/21 = P 007). Il n’est plus question ici de restauration politico-sociale, mais seulement du salut post-mortem que Jésus (par son sacrifice sur la croix), a réalisé en posant les bases de l’ésotérisme et de l’exotérisme chrétiens. Joseph est donc le seul qui voit clair, mais il ne sait pas pour autant comment se réalisera ce salut, et de quel prix son fils devra le payer (puisqu’il n’est pas question de la croix dans ce passage).
3 Ensuite intervient la naissance de Jésus. Les bergers voient des anges qui leur disent : ceci vous servira de signe : vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une crèche (Lc 02/12-19 = P 008). La crèche est la mangeoire des animaux ; symboliquement Jésus est né pour être (eucharistiquement) mangé. Ayant vu, ils firent connaître ce qui leur avait été dit de cet enfant ; et tous ceux qui les entendirent furent étonnés de ce que leur disaient les bergers. Si Marie et Joseph avaient compris la nature de Jésus et sa mission, ils n’auraient pas été étonnés. Alors commence le processus d’une longue et douloureuse découverte : Quant à Marie, elle conservait avec soin toutes ces choses, les méditant-symboliquement en son cœur.
Syméon, le prophète qui comprend
1 Quarante jours après, les parents de Jésus vont le présenter au Seigneur au temple de Jérusalem (Lc 02/25-38 = P 010) : Et voici qu’il y avait à Jérusalem un homme du nom de Syméon. Cet homme était juste et pieux ; il attendait la consolation d’Israël et l’Esprit Saint reposait sur lui. On note que l’Esprit Saint est sur lui de façon permanente, et non pas comme pour Zacharie ou Élisabeth, le temps d’une simple prophétie d’ailleurs incomprise. Syméon perçoit la vraie fonction de Jésus : mes yeux ont vu ton salut… Là aussi on signale l’incompréhension des parents de Jésus : Son père et sa mère étaient dans l’étonnement de ce qui se disait de lui. Et Syméon fait une révélation à Marie : toi-même, une épée te transpercera l’âme ! Alors seulement Marie commence à comprendre que les choses ne se passeront pas comme elle venait de les prophétiser quelque temps auparavant ; du moins pas de son vivant.
2 Puis une énorme chute de niveau se produit. Après la prise de conscience de trois hommes (Zacharie, Joseph et Syméon) une autre femme intervient : Il y avait aussi une prophétesse, Anne… Survenant à cette heure même, elle louait Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem. Et nous voilà retombés dans l’espérance politique d’une délivrance de Jérusalem du joug des romains. Non seulement cela ne se produira pas, mais peu d’années après la mort de Jésus l’empereur Titus fera raser la ville et le Temple et déporter la population en esclavage, après en avoir tué la moitié.
Jésus, avatara selon l’Inde
1 Le moins que l’on puisse dire, c’est que ceux qui affirment, sans autre précision : « Jésus est un avatara » passent un peu rapidement sur la complexité de la chose.
2 Et pourtant, nous avons dit plusieurs fois que « Les hindous considèrent Jésus comme un avatara ». Une précision s’impose ici. Les hindous n’ont pas la prétention que les dix avataras d’une humanité seront hindous. Ils considèrent Jésus comme un avatara étranger à l’hindouisme, et fondateur d’une autre religion pour l’occident. Quant au second avènement des chrétiens, comme déjà dit, ils l’identifient au Kalki avatara, le dixième et dernier de la présente humanité ; et les descriptions qu’en donnent le Kalki purana d’une part et l’Apocalypse de Jean d’autre part concordent effectivement. Lorsque les hindous disent que Jésus est un avatara, ils synthétisent pour ainsi dire les deux avènements de Jésus.
Un avatara en deux temps
1 Donc Jésus n’a pas rétabli la justice économique, sociale, politique. Pour la défense des bons, pour la ruine des méchants, pour le rétablissement de l’ordre (Dharma), Je renais ainsi d’âge en âge (BG 04/08). Tout au contraire il dit à Pilate, qui craint une concurrence sur le terrain politique : Mon royaume n’est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux Juifs. Mais mon royaume n’est pas d’ici (Jn 18/36 = P 278). Jésus n’a donc pas remplit cette part sociale de la fonction d’avatara, à la grande déception des disciples d’Emmaüs et de Marie elle-même. Autrement dit, la fonction de restaurateur du Christ, contrairement à celle des autres avataras, s’opère en deux temps. Premier temps, miséricorde ; ce fut le maître mot de son action, en tant que Jésus de Nazareth, il y a deux mille ans. Deuxième temps, réorganisation du monde selon la loi de Dieu ; ce sera le programme du second avènement : vous verrez le fils de l’homme siégeant à la droite de la puissance et venant avec les nuées du ciel. » (Mc 14/62 = P 274).
Jésus, un avatara de la fin des temps
1 Alors se pose la question : « Pourquoi Jésus accomplit-il sa mission en deux temps ? Il semblerait qu’on ne voit rien de semblable dans la façon dont Krishna décrit la fonction de l’avatara dans la Bhagavad Gita. » Selon les hindous, Jésus de Nazareth est le neuvième et avant-dernier avatara du cycle humain actuel. Et le retour glorieux de Jésus, décrit par l’apocalypse de Jean, et que Jésus, dans l’Évangile, annonce lui-même, ce retour est identifié par les hindous au Kalki-avatara, le dernier du cycle. Autant dire que les deux avènements du Christ se situent en fin de cycle humain. Or en fin de cycle, le désordre domine ; par conséquent, ceux qui suivent la voie juste ont d’autant plus de mérite qu’ils cheminent fortement à contre-courant. Et ceux qui suivent difficilement cette voie, tout en s’y essayant cependant, méritent des circonstances atténuantes, vue les difficultés du temps : d’où le caractère très compassionnel de la mission de Jésus de Nazareth, et l’accent mis sur le salut par la croix. Comme ce salut sacrificiel par la croix ne pouvait guère se conjuguer dans une même vie avec la fonction justicière et triomphale du Christ du second avènement, il fallait que la chose se déroule en deux phases, les deux avènements.
La compassion dans la Gita
1 Remarquons maintenant que la précédente question faisait erreur sur un point, en disant : « Il semblerait qu’on ne voit rien de semblable dans la façon dont Krishna décrit la fonction de l’avatara dans la Bhagavad Gita ». Car la compassion, le pardon, le côté ‘ouvrier de la onzième heure’ (Mt 20/01-16 = P 219), de l’Évangile se retrouve dans la Bhagavad Gita : L’homme, même le plus coupable, s’il vient à m’adorer et à tourner vers moi seul tout son culte, doit être considéré comme un juste, car ses intentions sont droites (BG 09/30) et aussi : serais-tu le pire de tous les criminels, le vaisseau du savoir spirituel, te fera traverser l’océan de la souffrance (BG 04/36).
La chrétienté fut-elle un avant-gout du second avènement ?
1 Lorsque nous disons que Jésus n’a pas accompli de restauration civilisatrice lors du premier avènement, les apologues du christianisme objecteront : « Notre religion a amélioré la civilisation ». De fait, la romanité chrétienne ne fut pas une merveille, les croisades demeurent problématiques, les colonies critiquables, l’inquisition atroce, et les guerres contre les Protestants navrantes. Reste, il est vrai, la chrétienté médiévale. Mais le monde moderne est né des débris de cette chrétienté. Et le bilan global du christianisme comme civilisation s’avère douteux. Pourquoi cela ?
Pierre et André pour les temps de la fin
1 On peut considérer que Jésus est arrivé à un moment de la descente cyclique où le point de non-retour de la fin était déjà engagé. Lorsque Jésus recrute Pierre et André, qui symbolisent l’exotérisme chrétien, le récit sacré précise : Jésus leur dit : »Venez et voyez. » Ils vinrent donc et virent où il demeurait, et ils demeurèrent auprès de lui de jour-là. C’était environ la dixième heure (Jn 01/39 = P 024). On peut se demander ce que vient faire ici cette précision horaire ; pourquoi ne pas préciser aussi la météo du jour ? Il s’agit d’une indication symbolique. La colonie romaine dans laquelle vivaient ces gens comptait en système décimal ; le dix est donc la fin d’un cycle décimal. Cette précision est donc interprétable comme voulant signifier que Pierre et André ont été recrutés au temps de la fin, pour gérer le temps de la fin.
2 Cela explique donc que Jésus n’ai pas accompli la fonction avatarique de restauration de la civilisation : Pour la défense des bons, pour la ruine des méchants, pour le rétablissement de l’ordre (Dharma). Jésus se trouve comme un médecin qui diagnostique l’agonie ; il ne va pas entreprendre une opération chirurgicale. C’est pourquoi son enseignement se concentre sur ce qu’il faut savoir pour opérer un bon passage dans l’autre monde, autrement dit pour le salut.
L’avatara Jésus en demi-teinte
1 On remarque que Jean, plus ésotérique, ne signale que sept miracles de Jésus, Marc est relativement sobre, alors que Matthieu, plus tardif, se plaît à accumuler des miracles par myriades : Sa renommée gagna toute la Syrie, et on lui présenta tous les malades atteints de divers maux et tourments, des démoniaques, des lunatiques, des paralytiques, et il les guérit (Mt 04/24 = P 055). Lors de la mort de Jésus par exemple, Matthieu explique : les tombeaux s’ouvrirent et de nombreux corps de saints trépassés ressuscitèrent ; ils sortirent des tombeaux après sa résurrection, entrèrent dans la Ville sainte et se firent voir à bien des gens (Mt 27/52-53 = P 301). Certains évangiles apocryphes développent à l’extrême cette tendance au merveilleux. Que cela signifie-t-il ? Que l’exotérisme, centré sur le monde humain, et non sur son dépassement, aspire avant tout à la restauration de ce monde humain. Et que, dans la religion chrétienne elle-même, beaucoup sont toujours frustrés que Jésus n’ait pas accompli cette fonction avatarique de justicier.
2 On a l’impression que Jésus est non-violent par force. Il veut détruire le désordre qu’il dénonce : N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive (Mt 10/34 = P 180). Je suis venu jeter un feu sur la terre, et comme je voudrais que déjà il fût allumé ! (Lc 12/49= P 180). Mais voilà, Jésus ne l’allumera pas de toute sa vie ; et il terminera, vaincu (au regard humain du moins) sur une croix.
3 La restauration humaine promise par Jésus est reportée au-delà, au second avènement : En vérité je vous le dis, il en est d’ici présents qui ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le Royaume de Dieu venu avec puissance (Mc 09/01 = P 124). Vous verrez le Fils de l’homme siégeant à la droite de la Puissance et venant avec les nuées du ciel (Mc 14/62 = P 274).
4 Cela éclaire ce qui vient d’être dit : Krishna est un avatara, Dieu manifesté sous forme humaine, alors que Jésus est un homme, réalisé, à vocation avatarique. Cela permettait le sacrifice salvateur sur la croix (parce qu’il était homme et non Dieu) mais interdisait une restauration civilisatrice (parce que les temps ne l’autorisaient plus, et qu’il faut un avatara complet pour cela).
Jésus, le fils de l’humain
1 La conception que nous développons permet aussi d’éclairer une notion fondamentale de l’Évangile, que la théologie éclaire fort peu, c’est le moins que l’on puisse dire : celle de ‘fils de l’homme’ et d’ailleurs plutôt ‘fils de l’humain–anthropos’. Jésus, contrairement aux théologiens, ne dit jamais qu’il est Dieu, et dit clairement le contraire, comme nous l’avons vu : moi, un homme qui vous a dit la vérité, que j’ai entendue de Dieu (Jn 08/40 = P 147). Il dit par contre : Je suis fils de Dieu (Jn 10/36 = P 185). Mais ce n’est aucunement au sens théologique du Credo ‘le fils unique de Dieu, qui est Dieu lui-même’. C’est au sens où les disciples doivent eux aussi devenir cela : N’est-il pas écrit dans votre Loi : J’ai dit : vous êtes des dieux ? (Jn 10/34 = P 185). Et l’artifice théologique consistant à distinguer Dieu et dieu (avec ou sans majuscule) n’a aucun fondement évangélique, car il n’y a pas de majuscules dans le texte grec de l’Évangile.
2 Plus de 70 fois dans les évangiles, Jésus se nomme lui-même ‘fils de l’humain’ ; et il est le seul à employer cette expression. Dans notre recherche de savoir quelle est la nature du Christ, et particulièrement s’il est avatara ou réalisé à vocation particulière, cette notion de ‘fils de l’humain’, qui est la réponse de Jésus lui-même, doit être scrutée.
3 L’évangile gnostique de Marie donne un éclairage précieux sur la notion de ‘fils de l’humain’ : Jésus dit : « Veillez à ce que personne ne vous égare, en disant : « Le voici », « Le voilà ». Car c’est à l’intérieur de vous qu’est le Fils de l’Humain. Allez à lui, ceux qui le cherchent le trouvent (Ma p8/15-22). Donc le ‘fils de l’humain’ est une notion intérieure à chaque humain ; homme et femme, car il est notable que cet enseignement se trouve justement dans l’évangile de Marie.
4 Alors Marie se leva, elle les embrassa tous et dit à ses frères : « Ne soyez pas dans la peine et le doute, car sa grâce vous accompagnera et vous protégera… Il nous appelle à devenir pleinement humains (anthropos) (My p9/12-18).
5 Lévy dit reprend aussi le même thème : …devenons l’Être humain (Anthropos) dans son entièreté ; laissons-le prendre racine en nous, et croître comme Il l’a demandé …(My p18/16-18).
6 Un vitrail de la cathédrale de Chartres représente les douze signes zodiacaux avec le Christ au centre. Or il est évident que Jésus est bien né à un moment précis, avec un signe solaire particulier et un signe lunaire de même. Cette représentation n’est donc pas historique. Mais elle est puissamment symbolique, car tout humain doit travailler sur lui-même jusqu’à posséder en plénitude les qualités correspondant à chacun des signes zodiacaux… au point qu’on ne puisse plus deviner quels sont ses signes natifs dominants. Il en va de même au niveau des sexes. L’humain parfait possède en plénitude les qualités yin et les qualités yang.
7 Mais, vu que nous sommes au temps de la grande parodie, il faut préciser que cela n’a rien à voir avec l’indifférentisme sexuel à la mode dans les démocraties libérales et encore moins avec l’homosexualité. Il s’agit extérieurement de demeurer un homme masculin ou une femme féminine, qui, pour autant, ne sont pas dépourvus intérieurement des vertus complémentaires de l’autre sexe. C’est ainsi qu’il faut entendre cette parole terminale de l’évangile gnostique de Thomas : Simon Pierre leur dit : « Que Myriam sorte de parmi nous, car les femmes ne sont pas dignes de la vie ». Jésus dit : « Voici, moi je vais la guider afin de la faire mâle, en sorte qu’elle devienne elle aussi un esprit vivant semblable à vous les mâles, car toute femme qui se fera mâle entrera dans le Royaume des cieux. » (Tho 114). Jésus n’entreprend aucunement de faire de Myriam, son amie intime, une virago ou un garçon manqué. Il s’agit de rajouter intérieurement les qualités spirituelles des mâles vrais (un esprit vivant) aux qualités naturelles de la femme excellente qu’elle est déjà.
Le fils de l’humain dans l’Ancien Testament
1 Dans l’Ancien Testament, l’appellation ‘fils d’humain’ ou ‘fils de l’humain’ apparaît fréquemment comme synonyme d’homme, membre de la race humaine. Une sorte d’équivalence, mais plus universelle, moins juive, de ‘fils d’Adam’. Ce point est important, car il explique que, loin de se faire passer pour Dieu, Jésus insiste sur le fait qu’il est un homme, comme ses disciples sont des hommes. Bien que la théologie affirme qu’il est ‘pleinement homme et pleinement Dieu’, en pratique, pour les chrétiens, Jésus, c’est Dieu.
2 Dans les psaumes, ‘fils de l’humain’ souligne la petitesse de l’être humain : Qu’est-ce que l’homme pour que Tu te souviennes de lui, le fils d’homme pour que tu en aies souci ? » (Psaume 8/5).
3 Mais l’expression présente aussi un sens ésotérique, que les Juifs cultivés ne pouvaient manquer de remarquer. Le ‘fils de l’humain’ est une figure eschatologique en usage dans les milieux apocalyptiques judaïques. Cette expression apparaît notamment dans le livre de Daniel (Daniel 7/13). Elle désigne le vainqueur des puissances du monde, représentées par autant de bêtes féroces. Le Fils de l’humain est le vainqueur du combat, et la royauté universelle lui est remise (ce qui consonne tout à fait avec le cantique de Marie envisagé plus haut (Lc 01/51 = P 005).
4 Dans les paraboles du livre d’Hénoch, le fils d’humain est un être mystérieux, séjournant auprès de Dieu, possédant la justice. Il doit venir à la fin des temps où il siègera sur son trône de gloire, juge universel, sauveur et vengeur des justes qui viendront auprès de lui après la résurrection. C’est précisément cette fonction que revendique Jésus, non pas pour les trente-trois ans de sa vie terrestre il y a deux millénaires, mais pour son retour glorieux à la fin du monde (‘d’un monde’ en cyclologie). Car celui qui aura rougi de moi et de mes paroles dans cette génération adultère et pécheresse, le fils de l’humain aussi rougira de lui, quand il viendra dans la gloire de son père avec les saints anges. » (Mc 08/38 = P 123). Nous citions précédemment la Gita indiquant la fonction sociale et politique de l’avatara : Pour la défense des bons, pour la ruine des méchants, pour le rétablissement de l’ordre (Dharma), Je renais ainsi d’âge en âge (BG 04/08). Mais Jésus fait exactement écho à cela en disant : C’est qu’en effet le fils de l’homme doit venir dans la gloire de son Père, avec ses anges, et alors il rendra à chacun selon sa conduite (Mt 16/27 = P 123).
5 Rappelons, encore une fois, qu’il n’y a pas de majuscule dans le texte grec de l’Évangile. Donc l’usage théologique d’écrire ‘Fils de l’Homme’ n’est qu’un habillage pour amener le lecteur à le considérer progressivement comme Fils de Dieu. En fait, c’est en tant qu’homme que Jésus est fils de Dieu, car l’homme est fait par Dieu, par le verbe divin, comme le précise la Genèse, et non pas tiré du néant (ex nihilo) comme affirme la théologie. Et alors, puisque nous sommes également humains, nous sommes fils et filles de Dieu ; il n’y a aucun problème là-dessus, sinon à le réaliser pleinement, métaphysiquement.
Est-il orgueilleux de chercher à comprendre ?
1 Dans notre recherche de la nature de Jésus, à la lumière des Évangiles et des enseignements orientaux, nous en sommes venus à développer ce qu’on appelle une christologie, c’est-à-dire une conception de la nature du Christ. Certains pourraient considérer : « Il faut un orgueil satanique pour entreprendre un tel projet. Surtout de la part d’un chrétien qui n’est qu’un laïc. » On pourrait lui répondre : « Jésus lui-même n’était qu’un laïc… aux yeux des pharisiens. »
2 On peut faire réciter le Credo à un magnétophone. On pourrait même choisir un perroquet un peu doué pour réaliser la performance. Il ressort de ces exemples parodiques que la verbalisation mémorielle du texte ne comporte en soi aucune dimension spirituelle. Seule la compréhension présente une valeur spirituelle, qu’elle soit intuitive, dans la ‘foi’, au sens chrétien du terme, ou qu’elle soit discursive dans un exposé doctrinal tel que celui-ci. Le chrétien qui cherche à comprendre n’est donc pas un orgueilleux, c’est seulement un chrétien qui remplit son office. Et la promesse christique « Qui cherche trouve » (Mt 07/07 = P 162) demeure valable.
La théorie des ‘deux sources de la révélation’
1 La difficulté, c’est que, dans l’Église Catholique, le Concile de Trente (1545-1563) a établi, entre autres, la ‘théorie des deux sources de la Révélation’. En opposition à Luther (qui est mort au début même de ce Concile) et à sa Réforme Protestante, le concile de Trente décide que la Révélation ne se limite pas à l’Écriture (‘Scriptura sola’, ‘l’Écriture seule’ disait Luther) mais qu’elle comprend aussi la ‘tradition interprétative magistérielle’. En pratique cela revient à dire que l’Écriture n’est pas une source de la révélation, puisqu’on ne peut en tirer aucun sens qui diverge de la tradition magistérielle (c’est-à-dire des chefs de l’Église). Et donc les deux sources prétendues de la Révélation se réduisent à une seule : le haut clergé. Cela signifie aussi qu’un laïc est incapable de rien savoir de l’Évangile ; et cette mentalité porte un nom, ‘le cléricalisme’. On aura compris que nous refusons cette prétention totalitaire du clergé, de limiter les laïcs au rôle de répétiteur des prêtres, eux-mêmes répétiteurs des évêques, eux-mêmes du pape, lui-même infaillible, c’est-à-dire quasi divin auto-proclamé (18 juillet 1870 le Concile Vatican I déclare le pape ‘infaillible en matière de foi et de mœurs’).
Les Catholiques spoliés de l’Écriture par le clergé
1 Par conséquent, dans l’état actuel des choses, les chrétiens Protestants n’ont qu’une source de la Révélation, c’est l’Écriture biblique ; et les Catholiques n’ont qu’une source de la Révélation, c’est ‘la tradition interprétative magistérielle’ qui prétend être seule apte à comprendre le vrai sens de l’Écriture, autrement dit les dogmes, le Credo. Et pourtant Jésus affirme : l’Écriture ne peut être récusée (Jn 10/35 = P 185) ; les Catholiques ont été totalement spoliés de l’Écriture par le clergé. Pour la méditation sur le Credo que nous envisageons actuellement, l’attitude catholique traditionnelle est simple : « Le Credo est vérité pure ; donc l’Évangile doit être compris dans le sens du Credo. L’opération inverse, consistant à interroger le Credo au nom de l’Évangile est illégitime. »
Un disciple n’est pas un pratiquant avec un plus, c’est aussi l’inverse
1 Nous nous en tenons au propos de Jésus et à l’exemple des disciples : Aussi, quand il ressuscita d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela, et ils crurent à l’Écriture et à la parole qu’il avait dit (Jn 02/22 = P 029). Sur ce point essentiel du rapport hiérarchique de la théologie dogmatique et de l’Écriture sacrée, l’attitude du croyant-pratiquant et celle du disciple sont inverses. Un disciple, au sens évangélique, n’est pas un croyant avec quelque chose en plus ; sur bien des points, c’est l’inverse.
2 Le Credo se présente comme une parabole (géométrique) à concavité vers le haut. Il part de l’intuition de Dieu (Je crois en Dieu…), puis plonge dans l’histoire (a souffert sous Ponce-Pilate) pour ensuite remonter en gloire (il est monté aux cieux). Revenons maintenant à notre question rituelle : « Un disciple, et donc un ésotériste chrétien, peut-il affirmer : Je crois que Jésus est descendu aux enfers’ ? » Cette affirmation, dont on n’a expérimentalement aucune appréhension, n’a de sens qu’au niveau de l’intuition spirituelle, et non comme un fait dont on confirmerait la réalité historique, à titre de témoin oculaire. Par contre, au niveau spirituel, elle présente une immense importance ésotérique. En effet, la principale absurdité, et même monstruosité, de la théologie exotérique, ‘l’enfer éternel’, se trouve neutralisée par cette intervention, que l’on conçoit cyclique, de l’avatara dans le monde infernal que nous connaissons bien, celui de la mort, de l’injustice méthodique, du mensonge triomphant, de la bêtise auto-satisfaite. Le sauveur descend dans ce monde et le restaure (lors du second avènement, et parfois avant).
Credo chrétien et Métaphysique non-dualiste 03