L’INDÉPENDANCE selon le YOGA

L’INDÉPENDANCE selon le YOGA

Bhagavad Gita 04-19,22 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

L’INDÉPENDANCE selon le YOGA

L’INDÉPENDANCE selon le YOGA

Celui dont les activités sont dénuées de désirs et de buts personnels, dont les actions ont été consumées dans le feu de la connaissance, les gens avisés le considèrent comme un sage.

Devenu indifférent aux fruits des actes, toujours comblé, ne dépendant de rien ni de personne, celui-là, en réalité, n’agit pas, bien qu’engagé dans l’action.

Dépourvu d’envie, maître de ses pensées, ayant abandonné tout sentiment de possession, il n’accomplit l’action qu’avec le corps, et ne s’expose à aucune souillure.

Satisfait de ce qui se présente naturellement, dégagé des couples d’opposés, exempt de toute mauvaise intention, équanime dans le succès et l’échec, bien qu’agissant, il n’est pas lié.

(BG 04/19-22)

Théorie :

Les intérêts personnels et les intérêts de groupe

1        Les gens avisés le considèrent comme un sage : Commençons par la fin du sutra 04/19, cela nous permettra de savoir quel type humain va être décrit dans le début : le sage. Le sage est donc Celui dont les activités sont dénuées de désirs et de buts personnels… autrement dit, un homme qui n’agit pas par égoïsme.

2        Une précision s’impose cependant. La société capitaliste moderne ressemble à un tas de sable, ou chaque grain est un individu, sans lien fort, pas même marital ni parental. Dans les sociétés traditionnelles, surtout celles structurées par des castes-varnas, comme était l’Inde lors de la conception de la Bhagavad Gita, les liens religieux, corporatistes et familiaux étaient très puissants. Il y avait, hors l’égoïsme purement individuel, un considérable esprit de corps religieux, familial et social. En somme un égoïsme collectif, comme on le voit dans les sociétés animales, mais que l’on ne peut plus guère trouver dans la modernité. C’est une question fort délicate de savoir dans quelle mesure ces désirs et buts collectifs ne concernent pas le sage. Les cas de conscience doivent abonder dans le jugement du dit sage suivant les situations individuelles.

3        Quoi qu’il en soit, la Gita précisera qu’une action sattvique (celle du sage) est accomplie sans attachement, en dehors de toute préférence ou répugnance, par un homme qui ne se soucie pas de son fruit personnel (BG 18/23) ; alors qu’une action rajasique (passionnée, égocentrique) est motivée par le désir des fruits, ou par la pensée du ‘moi’ (BG 18/24). Par conséquent, aujourd’hui encore, on peut facilement savoir ce qu’est l’action du sage.

La plénitude par l’indifférence

1        Celui dont les actions ont été consumées dans le feu de la connaissance…L’action ne porte pas sa valeur spirituelle en elle-même, mais en fonction de la connaissance qui la motive. Sinon un criminel et un guerrier défendant sa patrie seraient jugés de même façon (BG 18/17). Krishna le précisera par la suite : Comme un feu réduit le bois en cendres, ainsi le feu de la connaissance réduit en cendres toutes les conséquences des actions (BG 04/37). Jésus, par exemple, accepte certaines actions scandaleuses au regard de l’ignorance de leur auteur. Des prêtres, ignorant tout du Christ, lui appliquent un impôt sacerdotal. Jésus fait remarquer à Pierre que c’est le monde à l’envers cependant, pour ne pas les scandaliser il lui dit de payer l’impôt en question  (Mt 17/27 = P 135). Ces prêtres, assurément, n’étaient pas purifiés au feu de la connaissance (BG 04/10).

2        Devenu indifférent aux fruits des actes… Le sage, par son entraînement méthodique au détachement, devient indifférent aux fruits des actes. Voilà qui est réconfortant, car le yogi sait que les efforts de l’ascèse, évidemment déplaisants, ne sont pas destinés à durer toujours. Krishna l’a déjà dit : Les objets des sens se détournent de l’homme qui s’abstient… (BG 02/59).

3        …toujours comblé…C’est précisément parce qu’il est devenu indifférent aux fruits des actes que le yogi, ne manquant de rien, est toujours comblé. Une même réalité est présentée d’abord sous son aspect négatif (indifférent aux fruits des actes) puis sous son aspect positif (toujours comblé). La Gita précisera cette loi de l’accès au bonheur : Le bonheur qui d’abord peut sembler comme un poison, et au final a la douceur de l’ambroisie, est sattvique (pur). Il naît de la pureté du mental résultant de la réalisation du Soi (BG 18/37). Le mental est donc l’outil d’acquisition du bonheur et il peut y parvenir par deux moyens radicalement opposés : par l’attachement aux plaisirs (bonheur transitoire) ou par le détachement des objets des sens (bonheur stable, ou plutôt joie spirituelle).

Le mystère de Kaïvalya, la solitude de l’Unique qui ne manque de rien

1        … ne dépendant de rien ni de personne…Voici l’un des traits par lesquels le yoga répugne au Christianisme dualiste dans son exotérisme. Dans une religion basée sur l’amour, ne dépendre de personne est presqu’un crime. Seule une conscience métaphysique et donc non-dualiste peut accéder à ce concept. Quand l’intelligent arrive à comprendre que la foule des existences particulières trouve sa source en un être unique, il devient Brahman (BG 13/30). Le sage en question a dépassé l’illusion cosmique, maya, qui invite le mental informé par les sens à croire qu’il existe des êtres différents foncièrement séparés les uns des autres. Il faut une réelle intelligence spirituelle (qui n’a pas grand-chose à voir avec la cérébralité, le développement de l’intelligence mentale) pour saisir que la multiplicité des êtres est illusoire.

2        Une étape suivante consiste à comprendre que la source de cette multiplicité apparente n’est pas au-dessus du monde (le Dieu Très Haut, transcendance sans immanence), mais qu’il est caché au cœur de l’être que nous sommes. Après de nombreuses naissances, l’homme épris de sagesse vient à moi, réalisant que tout cela est le Soi intérieur (BG 07/19). Ceci est un bouleversement pour l’intelligence humaine. Le mental, percevant les êtres extérieurs par le moyen des sens, se figure qu’il reçoit la connaissance du réel par l’extérieur, alors qu’en réalité le Soi intérieur projette, comme un projecteur d’images cinématographiques, la multiplicité des êtres sur la toile de fond du monde. Autrement dit, nos yeux projettent des images et ne les reçoivent pas, nos oreilles projettent des sons etc.

3        Alors seulement, le spirituel peut concevoir que se libérer des êtres, de l’illusion des êtres séparés, puisse être une condition de la ‘grande réalisation’. Ceux qui, par l’œil de la connaissance, perçoivent la distinction entre le ‘Champ’ (Matière, corps) et le ‘Connaisseur du Champ’ (Idée, Conscience), et comment on se libère de la prakriti (Nature), et des êtres, ceux-là atteignent le but suprême (BG 13/34).

La ‘divine maternité’ du sage

1        …celui-là, en réalité, n’agit pas, bien qu’engagé dans l’action…Krishna reprend ici le thème du non-agir, que nous avons médité dans les précédents sutras.

2        Dépourvu d’envie… Dès lors que le sage ne perçoit plus les autres comme autres, mais seulement comme autres images transitoires de l’Unique divin, il ne peut en être jaloux. Les sages visionnaires (les rishis)… qui ont tranché la dualité… trouvent leur bonheur dans celui de tous les êtres…(BG 05/25). Pour eux, l’expression ‘il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir’ n’est pas une simple formule. Là se cache une vertu essentiellement féminine. La femme s’identifie d’autant plus à ses enfants qu’elle les a faits, à une cellule près, quasiment de a à z, et qu’elle les a portés et élevés beaucoup plus continument qu’un père ne fait ordinairement. Il est assez naturel, pour une mère, d’éprouver plus de plaisir à donner à son enfant qu’à posséder elle-même. On peut imaginer que tel est aussi le rapport du Créateur avec la créature. Le sage dépourvu d’envie accède en quelque sorte à cette’ divine maternité’.

3        Moïse a ressenti quelques difficultés à aimer comme ses enfants les Israélites toujours mécontents et souvent révoltés, au point de se plaindre : ai-je été enceint de ce peuple ? (Nombre 11/12). Jésus lui-même se compare à une poule rassemblant ses poussins sous ses ailes (Mt 23/37 = P 243).

Qui peut maîtriser les pensées ?

1        Pour l’homme ordinaire, il est difficile de parler avant d’agir, car nombre d’actes sont réflexes et parfois malvenus. Penser avant de parler est encore plus délicat, tant la pulsion verbale est souvent irrépressible. D’où les excuses ‘Les mots ont dépassé ma pensée’, ‘Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire’… expressions le plus souvent mensongères. Mais pour le yogi maître de ses pensées la tâche est autrement plus complexe. Autrui perçoit les gestes et les paroles, mais heureusement pas les pensées. Quel homme garderait ses amis si ceux-ci pouvaient entendre toute les pensées qu’il a sur eux ? Déjà la religion précise que l’on peut ‘pécher en actions, paroles ou pensées’, mais il n’est guère que les saints pour se soucier de cette dernière forme de péché. Les pensées se situent au niveau du mental ; pour les maîtriser, encore faut-il qu’un pôle de conscience se situe au-dessus du mental. L’être inconscient de son identité spirituelle ne peut ni maîtriser son mental, ni méditer (BG 02/66). Autrement dit il faut se concevoir comme l’atman, l’être incarné, comme dit la Gita, immortel et transmigrant, pour maîtriser le mental. Le mental, de lui-même, ne peut maîtriser le mental.

2        Autre caractéristique du yogi : il a abandonné tout sentiment de possession. Ceci découle de cela. Le corps peut posséder des objets et le mental des pensées, mais la nature de l’atman est de posséder le Tout, et rien en particulier. Que celui qui possède la vraie connaissance du Tout n’aille pas semer le doute dans les esprits faibles qui ne possèdent pas une telle vision ! (BG 03/29).

3        Le sutra se termine par : il n’accomplit l’action qu’avec le corps, et ne s’expose à aucune souillure. Le corps peut être sali, c’est pourquoi on le lave, et mental de même, c’est pourquoi on médite, mais le problème du yogi est que l’atman ne soit pas souillé par les fausses identifications.

Les événements spontanés sont-ils justes ?

1        Satisfait de ce qui se présente naturellement. Le pape Léon XIV, s’adressant à des malades incurables leur a dit : « Il vous a été donné de porter un lourd fardeau. » Une parole compassionnelle assurément, mais qui fait fâcheusement penser au reproche de Jésus aux chefs religieux : Ils lient de lourds fardeaux et les imposent aux épaules des gens, mais eux-mêmes se refusent à les remuer du doigt (Mt 23/4 = P 171). Car, en disant Il vous a été donné de porter…la question se pose de savoir qui est ce ‘Il’. Or, du point de vue religieux d’un pape, le ‘Il’ ne peut être que Dieu.

2        On tombe alors sur une absurdité propre à la théologie chrétienne (et à toutes les religions abrahamiques, qui refusent la transmigration), qui est que les malheurs natifs ne viennent pas du karma et de la préexistence, donc de l’être impacté par ces malheurs, mais de la volonté de Dieu de faire porter un lourd fardeau à un innocent. La Bhagavad Gita s’inscrit en faux contre cette conception : Jamais l’Être Suprême ne peut être tenu pour responsable des actes, vertueux ou coupables, de quiconque. Le Seigneur ne prend ni la faute ni le mérite de quiconque. La Connaissance est enveloppée d’ignorance, et c’est pourquoi les êtres sont égarés (BG 05/15).

3        Les athées disent que les malheurs viennent du hasard, la théologie déclare que cela vient de Dieu. Elle attribue ainsi à Dieu des ‘qualités’ quelque peu diaboliques. Et ce n’est pas le fait de prétendre que « Dieu éprouve pour tester la foi » qui peut consoler ceux qui croulent sous le fardeau.

4        Si l’on s’informe de la question auprès de Jésus, il répond : Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai… Oui, mon joug est aisé et mon fardeau léger (Mt 11/28-30 = P 155). Alors, pourquoi le yogi se satisfait de ce qui se présente naturellement ? Parce que c’est juste. Il accepte les malheurs comme conséquence de ses actes passés et moyen de remédier à leurs nuisances. La compassion, dans ce contexte, ne consiste pas à plaindre les malheureux comme s’ils subissaient une injustice, mais à les aider à porter ce fardeau mérité, pour qu’ils retrouvent la légèreté d’une vie selon le Dharma. L’acceptation de ce qui se présente naturellement a valeur d’acte de foi dans la justice de Dieu. Ce point est de ceux où se heurtent assez frontalement la théologie chrétienne et la spiritualité orientale.

La libération des couples d’opposés

1        Dans une admirable cohérence, vient ensuite une autre qualité du yogi dégagé des couples d’opposés. Quand on commence à oublier que le bien et le mal relatifs du monde mortel fusionnent dans le Bien absolu du divin, on se fait prisonnier des couples d’opposés. Alors on finit, soit par renier Dieu et se vouer au mal, soit à attribuer à Dieu la responsabilité du mal, comme nous venons de le voir. C’est ainsi que l’acceptation satisfaite de ce qui se présente naturellement constitue le moyen opératif d’accéder à la domination des couples d’opposés.

2        De même, pour être vraiment exempt de toute mauvaise intention il faut avoir intégré le mal relatif dans le Bien de l’Absolu. Alors seulement le yogi peut être équanime dans le succès et dans l’échec. Cette longue liste de qualités, qui implique une connaissance non-dualiste de l’existence, peut seule faire que bien qu’agissant, il n’est pas lié.

Pratique :

Pratique I : Le paragraphe ‘La plénitude par l’indifférence’ a montré que seule la connaissance spirituelle permet de se distancier des fruits des actions et de ne pas laisser détruire la plénitude intérieure par le manque. Il convient de ne pas mettre en opposition le désir et la volonté, car le désir l’emporte alors presque toujours. Mais la connaissance dissout progressivement le désir, ou le réduit en cendres, comme le feu le bois.

Pratique II : Le sage travaille ensuite au dépassement de la dualité des êtres. Les mondains ont tendance à accuser les ermites spirituels de manquer d’amour pour les autres dont ils s’isolent. Il leur est difficile de concevoir que, de même que tous les rayons touchent le centre du cercle, tous les êtres se retrouvent dans l’Être, pour qui l’atteint. Or cet érémitisme intérieur est aussi proposé par la Bhagavad Gita à celui qui vit dans le monde, s’il le fait spirituellement.

Pratique III : Dans le paragraphe ‘Qui peut maîtriser les pensées ? », nous avons vu que le mental ne peut maîtriser le mental. Seule l’identification à l’atman, immortel et qui transmigre (et non au corps et au mental que la mort détruira), permet de maîtriser le mental.

Pratique IV : Dans le paragraphe ‘Les événements spontanés sont-ils justes ?’ on a vu que pour accepter avec satisfactionce qui vient naturellement il faut croire ‘au juste retour des choses’, en somme à la loi du karma. Ce dont ne disposent ni l’athée, ni le chrétien, puisqu’ils ont en commun de nier la préexistence des êtres. Alors, non seulement les difficultés qui se présentent sont justes, comme une facture justement calculée, mais elles constituent le moyen et le moment opportun d’acquérir la qualité qui manquait lorsque fut accomplie l’action fâcheuse.

 

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