Le MYSTÈRE du SAMADHI et de l’INTELLIGENCE SPIRITUELLE (BG 02/44)

Le MYSTÈRE du SAMADHI et de l’INTELLIGENCE SPIRITUELLE (BG 02/44)

Bhagavad Gita 02/44 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

Le MYSTÈRE du SAMADHI et de l’INTELLIGENCE SPIRITUELLE (BG 02/44)

Le MYSTÈRE du SAMADHI et de l’INTELLIGENCE SPIRITUELLE

Ceux que fascinent les jouissances et les pouvoirs

succombent au prestige d’un tel enseignement.

Chez eux l’intelligence n’est pas prête pour cette connaissance

et pour l’état de Samâdhi

(BG 02/44)

Théorie :

La religion n’est plus très jouissive

1        Krishna vient d’effectuer une critique de la religion exotérique, qui a tendance à prendre les textes sacrés à la lettre : Il est une parole fleurie, dont se prévalent les hommes qui manquent de sagesse. Ils sont attachés à la lettre du Vêda. Ils prétendent : « Il n’y a rien au-delà » (BG 02/42). Il complète ici sa critique de l’exotérisme religieux en précisant que ces gens sont fascinés par les jouissances. Cela pourrait étonner, car on imagine volontiers les religieux plutôt austères et les athées jouisseurs. Il s’agit essentiellement des jouissances célestes ou paradisiaques promises aux élus.

2        Ce point n’est plus guère d’actualité. Chez les humains occidentalisés, la religion n’a pas grande presse ; rares sont ceux qui cultivent la vertu en espérant les jouissances du ciel. Même chez les croyants pratiquants, la religion se réduit souvent à une sorte de morale sociale, plus ou moins idéaliste, sans que la dimension transcendante apparaisse vraiment.

3        Un autre aspect des jouissances procurées par la religion a aussi disparu. Dans les mondes anciens, tout le monde était croyant, même les voleurs. Si, par extraordinaire, un homme ne l’était pas, il se gardait bien d’en faire état, car les gens se seraient méfié de lui et cela aurait nuit à sa jouissance sociale. D’où le thème du Tartuffe hypocritement religieux traité par Molière au XVII° siècle. Aujourd’hui, les choses se sont inversées : dans nombre de milieux, avoir une pratique religieuse constitue un handicap social et se présente comme un signe d’arriération culturelle.

4        Il en va de même pour les pouvoirs. Dans tous les mondes anciens, au moins théoriquement, tout pouvoir vient du ciel, de droit divin. Celui qui ambitionne le pouvoir doit se montrer croyant (D’où le « Paris vaut bien une messe » de Henry IV). La laïcité moderne, au contraire, suspecte la religion de fausser la légitimité démocratique, qui ne saurait reposer que sur le nombre et les masses.

5        En conclusion, aujourd’hui, dans l’ambiance moderne désormais planétaire, rares sont les humains qui succombent au prestige d’un tel enseignement religieux, scripturaire et littéraliste.

Aujourd’hui, l’intelligence est moins prête que jamais pour la connaissance véritable

1        Chez eux l’intelligence n’est pas prête pour cette connaissance. Dans une logique antique et traditionnelle, Krishna suppose ici que l’enfant découvre la religion avec crédulité et émerveillement et qu’ensuite, pendant l’adolescence, si elle est bien guidée spirituellement, il accède à l’intelligence des symboles et à la connaissance spirituelle. Là encore la ravageuse modernité brise la chaîne des étapes normales de la progression. Bien souvent, l’enfant ne rencontre jamais la religion, sinon par le contact avec quelques étrangers peu adaptés, ‘qui y croient encore’, ou par l’histoire, qui montre que les anciens, ‘par manque de progrès’, y étaient généralement attachés. Comment pourrait-il alors passer de la croyance à la connaissance ? Ce qu’on lui a présenté comme étant l’intelligence est précisément la croyance en la matière comme seule réalité. Il se trouve donc aux antipodes du constat spirituel de base : L’illusoire est impermanent ; le réel ne cesse jamais d’être. Cette vérité est connue par ceux qui ont vu la Réalité (BG 02/16). Pour le jeune moderne, la réalité est la matière, donc l’impermanence ; il ne croit pas que quoi que ce soit cesse jamais d’être. Ce que lui nomme intelligence, les Hindous le nomment maya, illusion cosmique (BG 04/06).

2        L’homme moderne ne vient pas à l’intelligence spirituelle par la foi religieuse candide et enfantine. Mais il peut y parvenir -bien que rarement- par le dégoût de la modernité elle-même. S’il arrive à comprendre le mécanisme de cette civilisation naturicide, matérialiste et homicide dans ce que l’homme a de plus aimant, subtil et spirituel, alors il cherchera ailleurs. Si les dieux sont avec lui, si son karma le permet, s’il rencontre un guide qualifié, ce qui tient du miracle, il découvrira les religions sous un autre jour, comme le manteau d’une spiritualité qui donne accès à l’intelligence profonde du monde et de sa source.

3        Beaucoup d’hommes actuels se laissent illusionner sur l’intelligence contemporaine et la supposée stupidité des mondes anciens qui, généralement, pour eux, ne remontent guère au-delà du Moyen-âge. Ils voient que l’homme actuel a accès à une masse colossale d’informations culturelles. D’une part, grâce à la démocratie égalitariste, qui ouvre les études à tous plus ou moins gratuitement. D’autre part, grâce à la technologie des médias, qui mettent les bibliothèques du monde entier à portée du moindre détenteur d’un ordinateur. Ces hommes modernes opposent à cela les masses populaires d’autrefois analphabètes et encadrées par la pensée unique d’un clergé totalitaire et peu éclairé. Ils estiment donc que la connaissance n’a jamais été aussi développée qu’aujourd’hui.

4        C’est oublier que les cultures religieuses anciennes ne peuvent être comprises que par le biais du symbolisme, que la modernité rejette par principe, posant comme un dogme que la seule réalité est la matière. L’homme moderne n’est donc pas plus à même de comprendre l’immense domaine des anciennes cultures à laquelle il a accès par les médias actuels que ne l’était l’homme du peuple ancien. Et c’est même tout le contraire, car un paysan candidement croyant du Moyen-âge, sait distinguer ce qui est, Dieu, et ce qui existe transitoirement, le monde ; il possède donc le principe de base de l’intelligence spirituelle, ce dont le matérialiste actuel est totalement dépourvu.

5        À propos de ce qu’est réellement la connaissance, Krishna enseigne : Sache que dans tous les corps, je suis le Connaisseur. La science qui embrasse le corps (le ‘Champ’) et le connaisseur du corps, (le ‘Connaisseur du Champ’), est à mes yeux la vraie science (BG 13/02). L’incroyant, qui aborde la somme du savoir universel que lui offre son ordinateur, l’aborde en aveugle puisque, pour lui, le connaisseur du corps n’est que le mental, résultant de l’activité des cellules cérébrales. Krishna continue par un exposé dont nous détaillerons le contenu en son temps, mais dont on peut voir dès maintenant que la modernité en constitue l’exacte négation. Dans ce texte, il expose précisément ce qu’est la connaissance au sens spirituel du terme : …le non-attachement aux objets des sens, l’affranchissement du faux ego, la claire vision des maux qu’apportent la naissance, la maladie, la douleur, la vieillesse, la mort… (BG 13/08)…le non-attachement, refus d’être prisonnier de ses enfants, de sa femme, de la maison et des possessions, la constante égalité d’âme dans les événements, favorables ou défavorables,… (BG 13/09)…un culte constant et fidèle envers le divin, par une concentration exclusive (ou yoga de la non-séparation), une prédilection pour les lieux isolés, et le détachement des masses… (BG 13/10)…le fait de reconnaître l’importance de la réalisation spirituelle, et la recherche philosophique de la vérité absolue, voilà ce qu’on nomme la science ; et l’ignorance est tout ce qui va contre (BG 13/11). Je vais maintenant te révéler l’objet de la connaissance, ce qui est pour l’homme l’aliment d’immortalité ; c’est le suprême Brahman, sans commencement, et que l’on ne peut appeler ni être, ni non-être (BG 13/12). Autrement dit, ce que l’on nomme aujourd’hui connaissance est précisément ignorance spirituelle.

Le mystère de l’enstase : samâdhi

1          Chez eux l’intelligence n’est pas prête…pour l’état de Samâdhi (BG 02/44). La Bhagavad Gita introduit ici la notion de samâdhi, dont il sera une autre fois question : Lorsque le yogi, mental discipliné par la pratique, atteint le samadhi (l’enstase), et qu’il perçoit le Soi-atman par le soi-ego, il est satisfait dans son propre Soi (BG 06/20). Le samâdhi désigne l’état de conscience correspondant à l’étape finale de la pratique du yoga. C’est dire son importance.

2          Littéralement, samâdhi signifie ‘enstase’, autrement dit ‘se tenir à l’intérieur’, soit l’exact opposé de l’extase, qui veut dire ‘se tenir à l’extérieur’, ‘être hors de soi’. Dans l’Hindouisme, c’est le nom de la huitième phase du ‘yoga en huit phases’ exposée dans les Yoga Sutras de Patanjali (BG 04/28 et BG 06/03). Dans le Védanta, la doctrine métaphysique non-dualiste de l’Inde, samâdhi désigne la fusion de la conscience individuelle avec l’atman (le rayon divin dans l’individu), ou même avec Brahman, l’Absolu. Dans le Bouddhisme, samâdhi désigne l’extrême concentration qui établit la conscience dans l’Éveil.

3          En tant qu’extrême intériorité, enstase, le samâdhi s’oppose à l’extase qui, dans la littérature mystique chrétienne constitue une sorte d’accomplissement. Notons que la Gita envisage aussi l’extase : D’autres encore, qui s’appliquent au contrôle du souffle (pranayama)…en bloquant tour à tour l’expiration ou l’inspiration, ils parviennent à suspendre toute respiration et à connaître l’extase (BG 04/29). Il ne fait guère de doute que la Gita situe l’enstase infiniment au-dessus de l’extase. Pour s’en assurer, il suffit de constater que le pranayama ici décrit n’est qu’une manipulation technique de la respiration et que la réalisation spirituelle ne saurait dépendre d’une simple technique. Dans le Christianisme dogmatique, tout repose sur l’a priori dualiste que la créature humaine n’est pas de même essence que le créateur divin, qu’elle n’a pas le divin en elle et que, par conséquent, elle ne peut pas le trouver en elle, mais seulement l’approcher hors d’elle ; d’où la notion extériorisante d’extase (Voir le Credo chrétien).

4        Au contraire, l’ésotérisme chrétien, dans l’Évangile de Philippe par exemple, déclare : prie ton Père qui est là dans le secret, ce qui est à l’intérieur…, c’est la plénitude (plerôma). Au-delà, il n’y a rien ; elle contient tout (Ph 69).  Ce qui consonne parfaitement avec la Gita : Après de nombreuses naissances, l’homme épris de sagesse vient à moi, réalisant que tout cela est le Soi intérieur. Une âme si noble (mahatma) est très rare (BG 07/19). Autrement dit : ‘Le monde que l’on perçoit comme extérieur provient en réalité du Soi qui est dans le cœur’ (BG 10/20).

5        Cette notion, qui est vraiment la clé de l’ésotérisme, est quasi incompréhensible pour un Occidental, soit athée, soit Chrétien. Ces derniers, pourtant, comprennent facilement que le rêveur croit percevoir des objets et des êtres extérieurs à lui pendant qu’il rêve ; alors qu’une fois éveillé il s’aperçoit que tout cela n’était que projection de son psychisme sur l’écran de son mental en état de rêve. Mais ils ne peuvent franchir l’étape suivante consistant à comprendre que les perceptions sensorielles de l’état de veille ne sont elles-mêmes que des projections du Soi intérieur. Autrement dit que le monde physique, cosmique, que nous percevons sensoriellement, n’existe pas plus en dehors de l’état de veille que les objets du rêve n’existent en dehors de l’état de rêve. Les sages remarquent que l’humain ne perçoit le monde extérieur, cosmique, que lorsqu’il est en état de veille et que rien ne  lui garantit que ce monde existe en dehors de cet état de conscience.

6        On pourrait objecter : « Quand on dort, on ne perçoit pas le monde extérieur, mais d’autres veillent pendant ce temps, et nous racontent au réveil ce qui s’est passé dans ce monde qui existait bien toujours. » Mais cette objection n’est pas valable, car la prétendue preuve de l’existence du monde extérieur pendant notre sommeil, que nous donnent ceux qui veillaient pendant que nous dormions, nous ne la rencontrons que dans notre état de veille. Ces soi-disant témoins sont donc à la fois juges et partis.

7        La Bhagavad Gita enseigne clairement ce point. Tu es le père de ce monde, animé et inerte. Tu dois être adoré par ce monde. Tu es le plus grand maître spirituel (guru). Ton pouvoir est sans égal dans les trois mondes (BG 11/43). Dans ce sutra, Krishna distingue clairement ce monde, soit le monde physique, cosmique, que nos sens perçoivent, et les trois mondes, dont le monde physique n’est qu’une partie sur les trois. Dans un autre passage il est dit que le Soi supérieur (Ishvara), le seigneur, l’indestructible… imprègne les trois mondes (veille, rêve, sommeil profond) (BG 15/17). L’homme profane, à travers son voyage quotidien dans les trois états de conscience (veille, rêve, sommeil), parcourt ces trois mondes, mais sans réaliser que le divin se trouve au cœur des trois. En fait ces trois mondes sont une projection du divin, trois formes, alternantes, de manifestation.

Pratique :

Pratique I : Dans La religion n’est plus très jouissive fut exposé que ce sutra n’est plus d’actualité. Dans l’Occident moderne (qui est aujourd’hui un peu partout), rares sont les croyants qui aspirent aux jouissances paradisiaques. Krishna critique l’exotérisme religieux qui prend les Écritures à la lettre. De même pour le pouvoir qui, autrefois était conçu de droit divin, ce qui impliquait que l’on croit ou fasse semblant, alors qu’aujourd’hui, en Europe principalement, la religion est conçue comme anti-démocratique, donc suspecte.

Pratique II : Dans Aujourd’hui, l’intelligence est moins prête que jamais pour la connaissance véritable fut exposé qu’autrefois la croyance religieuse menait certains à la connaissance spirituelle (ésotérique). Aujourd’hui, les modernes ne connaissent rien de la religion ; d’une part, car ils ignorent le symbolisme qui en est la clé, d’autre part,  car ils croient que les religions ne sont qu’une conception du monde préscientifique (au sens matérialiste de la science moderne). L’illusoire est impermanent ; le réel ne cesse jamais d’être (BG 02/16). Pour le jeune moderne, la réalité est la matière, donc l’impermanence. Par contre, l’homme moderne peut parvenir à la connaissance spirituelle -bien que rarement- par le dégoût de la modernité elle-même. Comme l’enseigne Jésus, il juge de l’arbre à ses fruits. Ceux qui identifient la connaissance aux études universitaires modernes prennent pour connaissance l’ignorance spirituelle, car le progressisme (qui méprise par définition le passé), l’évolutionnisme (qui prétend expliquer la vie par la matière), le démocratisme (qui prétend couper le pouvoir de la Révélation) l’aveuglent totalement.

Pratique III : Dans Le mystère de l’enstase : samâdhi nous avons vu que le samâdhi désigne l’état de conscience correspondant à l’étape finale de la pratique du yoga. Littéralement, samâdhi signifie ‘enstase’, autrement dit ‘se tenir à l’intérieur’, soit l’exact opposé de l’extase, qui veut dire ‘se tenir à l’extérieur’, ‘être hors de soi’. L’Orient pensant que le Soi divin est au cœur de tout homme conseille, par le yoga, de l’y rencontrer à l’intérieur. Le Christianisme dogmatique affirme le contraire avec la notion de creatio ex nihilo. Mais l’ésotérisme chrétien, autant que la BG, enseigne que le monde que l’on perçoit comme extérieur provient en réalité du Soi qui est dans le cœur’ (BG 10/20), comme les objets du rêve, que l’on croit extérieurs en rêvant, proviennent du psychisme du rêveur.

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