SALUT et LIBERATION

SALUT et LIBERATION

Bhagavad Gita 02/43 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

SALUT et LIBERATION

SALUT et LIBERATION

Hommes de désir, ils sont obsédés par les plaisirs célestes,

leurs discours, tournés vers les plaisirs et les pouvoirs magiques,

se perdent dans le dédale des rites

et ne débouchent que sur les renaissances comme fruit des actes.

(BG 02/43)

Théorie :

1        Dire : « Le christianisme et l’hindouisme sont deux des religions du monde » est plus une erreur qu’une vérité. Le but du christianisme théologique et dogmatique se retrouve dans l’hindouisme, mais la réciproque n’est pas vraie. Le but du christianisme est le salut. On entend par là, la perduration de l’être individuel désormais affranchi de la mort, après que l’âme, immortelle, ait trouvé son ‘corps de résurrection’.

2        Ce salut existe dans l’hindouisme, à une nuance près (une énorme différence en fait). Le salut hindou consiste en un séjour paradisiaque proportionné, en qualité et en quantité, au bon karma des actes produits au cours d’une vie. Ensuite, l’être retourne dans le samsara, la ronde des naissances et des morts (BG 09/21). Il n’y a donc pas de ‘corps de résurrection’, sinon transitoire. Les incarnations s’enchaînent ; elles peuvent être indéfinies ou non. Si l’être, sans réintégrer le divin, accède à des états supra-humains (devas), sa transmigration continue (samsara) mais sans incarnation, puisqu’on ne peut proprement parler d’incarnation que sur terre, sous forme animale ou humaine.

3        La succession des naissances et des morts peut aussi cesser par réintégration de l’être dans l’Etre, donc de l’individu en Dieu (créateur Ishvara). C’est cela que l’on appelle ‘libération-moksha’. Cette notion (que beaucoup confondent avec le salut) n’existe pas dans le christianisme théologique et dogmatique (le Credo). Il est cependant évident que nombre de mystiques en ont eu l’intuition, comme sainte Thérèse de Lisieux (poème de la Rose effeuillée) et surtout maître Eckart et avec lui toute l’école de la mystique rhénane.

4        Sur le plan technique, la voie religieuse du salut et la voie spirituelle de la libération-moksha fonctionnent à l’inverse l’une de l’autre. Le religieux veut faire perdurer son individualité (en mode résurrectionnel), alors que le mystique spirituel est non-dualiste et veut réintégrer son individualité dans l’Un, la sacrifier en Dieu, la dépasser en somme. Pour le religieux, l’individualité (une fois sainte) est son identité. Pour le spirituel, l’individualité n’est qu’une illusion (maya) due à une pensée dualiste encore tributaire d’une connaissance sensorielle.

5        Ce sutra décrit d’une façon critique, et même moqueuse, les religieux fascinés par les plaisirs célestes et paradisiaques. Il ne manque pas de remettre à leur place les rites et autres pouvoirs magiques qui ne sont -du point de vue spirituel- que des supports de concentration, des moyens et non des fins en eux-mêmes. Ce ne sont pas des conditions sine qua non de la libération-moksha. On ne peut atteindre Brahman que par la connaissance (BG 13/17). Ce sutra annonce la désillusion inévitable des amateurs de paradis : cela ne débouchent que sur les renaissances comme fruit des actes.

6        Ainsi le christianisme affirme que l’homme sauvé va au paradis et se trouve définitivement affranchi de la mort. Mais la Genèse biblique (Gn 3) montre qu’Adam et Eve furent chassés du paradis et que, d’ailleurs, la menace de mort s’y trouve dès le départ (Si tu manges du fruit de l’arbre tu mourras : Gn 2). Un grand hiatus se situe donc entre la conception chrétienne du salut et la conception yogico-hindoue de la libération-moksha. Quand on a compris la différence entre ces deux voies, presque toutes les ‘saintes absurdités chrétiennes’ se trouvent levées (Le ‘Bon Dieu’ qui envoie la plupart des créatures en enfer éternel / les croyants à la sainteté bien maigre qu’on destine au paradis éternel / le pape François, gêné aux entournures, qui suggère que l’enfer est sans doute vide etc.)

Pratique :

1        Si l’aspiration à la libération-moksha n’est pas radicale dès cette vie-ci, ce n’est pas damnant. Il peut suffire, transitoirement, d’avoir de moksha une claire conception et d’entreprendre de rendre plus subtils le corps et la vie psychique, ceci pendant un certain nombre d’incarnations, jusqu’à ce que la quête de l’identité suprême devienne première, puis exclusive (BG 06/45). La spiritualité orientale ne se vit pas dans la terreur du tout ou rien : salut ou damnation.

2        Cette sérénité dans la vie intérieure ne se fait pas au prix d’une utopie (le salut presque démocratique pour tous du ‘christianisme moderne’). Tant que l’unité suprême n’est pas réalisée, la justice des actions et réactions concordantes demeure. La pratique est donc celle de la justice en premier, de la sainteté au sens chrétien en second, de l’unité finalement, par l’accès à la doctrine non dualiste et sa pratique qui n’est autre que aime ton prochain comme toi-même (Mt 05/43) et, mieux encore, aimez-vous comme je vous ai aimés (Jn 13/34).  

 

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