JEAN le BAPTISTE INTERVIENT
Version Marc
Commencement-arkhê de la bonne annonce de Jésus Christ fils de Dieu : (Mc 01/01 = P 015). Comme il est écrit dans Esaïe le prophète : « Voici, j’envoie équipé mon messager devant ta face, il préparera ton chemin (Mc 01/02 = P 015). Une voix crie dans le désert : « Préparez le chemin du seigneur, faites droits ses sentiers » (Mc 01/03 = P 015). Advient Jean, il immerge dans le désert, et proclame un baptême de conversion-metanoia, pour la rémission des fautes–hamartia (Mc 01/04 = P 015). Toute la terre–khôra de Judée sort auprès de lui, et tous ceux de Jérusalem ; et ils sont immergés par lui dans le fleuve Jourdain, en confessant leurs fautes-(péchés)-hamartia. (Mc 01/05 = P 015). Jean est habillé de poils de chameau, et d’une ceinture de cuir autour des reins. Il mange des sauterelles et du miel des champs (Mc 01/06 = P 015)
(Mc 01/01-06 = P 015)
THEORIE :
La ‘bonne annonce’ de la déification possible
1 Jean le Baptiste, prophète ascète du désert, est cousin de Jésus et son aîné de 6 mois. Sa fonction, d’après les évangiles, fut de préparer le terrain culturel du peuple juif à l’arrivée imminente de Jésus. Jésus a commencé sa mission publique à 30 ans, il semble que Jean ait entamé la sienne beaucoup plus tôt. C’était déjà un rabbi célèbre lorsque Jésus entama la sienne.
2 Jean l’ésotériste ne traite pas le sujet, ce qui doit avoir un sens. Les trois évangiles synoptiques (parallèles) en traitent ; nous les verrons l’un après l’autre. L’ordre traditionnel des évangélistes dans l’Église est Matthieu, Marc, Luc et Jean. Cependant les savants s’accordent à considérer que Marc est le premier des évangiles canoniques écrit et que les deux autres synoptiques (parallèles) que sont Matthieu et Luc ont repris sa base pour la développer selon leur propre perspective. Nous procéderons donc toujours dans l’ordre : Marc, Matthieu, Luc, Jean lorsque plusieurs évangélistes traitent d’une même péricope.
3 Commencement-arkhê de la bonne annonce-euangelion de Jésus Christ fils-huios de Dieu-theos : (Mc 01/01 = P 015). Arkhê ne désigne pas seulement un commencement temporel, mais aussi le principe de ce qui va se dérouler ensuite. Marc présente Jean le Baptiste comme faisant partie de la ‘bonne annonce’ de Jésus. Ce point est important, car il ne centre pas tout sur la seule personne de Jésus. L’exotérisme religieux retient que Jean a dit à propos de Jésus : Il faut que lui croisse et que moi je diminue (Jn 03/30 = P 032), ce qui est exact, mais Jésus dit aussi bien : le Père est plus grand que moi (Jn 14/28 = P 263). Le Père étant Dieu et vu qu’il ne saurait y avoir qu’un seul Dieu, la différence entre l’être le plus parfait et Dieu ne peut être qu’abyssale. L’exotérisme chrétien a fait de Jésus un Dieu, l’une des trois personnes de la Trinité divine. Mais, du point de vue ésotérique du principe–arkhê, il ne saurait y en avoir qu’Un divin auprès duquel Jésus, comme homme, aussi bien que Jean le Baptiste ne sont qu’infinitésimaux. Lorsque Jésus dira : Moi et le Père nous sommes un (Jn 10/30 = P 185), c’est en tant que réalisé qu’il dira cela, non en tant qu’ego, en tant qu’homme. L’exotérisme déifie Jésus et en vient à considérer que la Bonne Nouvelle, c’est Jésus. Ce passage montre qu’elle ne se limite pas à lui et à son aspect humain, si parfait soit-il. La bonne nouvelle c’est que Jésus a réalisé Dieu et que ses disciples peuvent suivre ce chemin.
4 Les Chrétiens ont l’habitude de traduire euangelion par ‘bonne nouvelle’. Eu signifie ‘bon’ en grec, et angelion, qui donne ‘ange’ en français, signifie ‘message’. Un ange, dans la bible n’est pas autre chose qu’un messager, sans préciser s’il a des plumes ou quelle est la forme du message. On pourrait dire une ‘intuition spirituelle fulgurante’. Donc il ne s’agit pas d’une ‘bonne nouvelle’ mais d’un ‘bon message’. ‘Nouvelle’ suppose une conception située dans le temps, qui était inconnue et surgit tout à coup. Mais il n’y a rien de nouveau dans la bonne nouvelle de Jésus ; mieux que cela, elle est de tout temps et ne peut apparaître nouvelle que dans la tradition Judéo chrétienne, qui n’en avait guère trace avant Jésus. La preuve en est que le message essentiel de Jésus (la possibilité d’union parfaite de la conscience de l’homme et de celle de Dieu) se trouve, bien avant la naissance de Jésus dans les textes sacrés de l’Inde.
5 Jésus Christ fils-huios de Dieu-theos. Christ est le mot grec pour signifier la notion juive de messie, comme la Samaritaine le précise (Je sais que le Messie doit venir, celui qu’on appelle Christ : Jn 04/10 = P 036). Il est peu probable que Jean Baptiste ait parlé de Jésus-Christ, lui qui s’adressait au peuple dans sa langue, l’araméen. L’élaboration théologique est passée par là. La notion de fils-huios de Dieu-theos était-elle vraiment consciente chez Jean ? On ne saurait le dire ; elle l’était chez Marc qui écrit la scène et qui, d’ailleurs, ne l’a pas vue, puisqu’il n’était pas disciple de Jean ni de Jésus.
6 Quoi qu’il en soit, ni Jean le Baptiste, ni la théologie chrétienne d’aujourd’hui ne vont jusqu’au bout du symbole de ‘fils de Dieu’, ni les Chrétiens (sauf quelques mystiques) lorsqu’ils récitent le Notre Père. Car le fils est de même essence que le père et se dire fils de Dieu ou dire que Dieu est notre père, implique que l’humain peut réaliser ce qu’Il est. Ce texte, tel qu’on l’entend généralement, dit plus que n’en a certainement dit Jean Baptiste, et beaucoup moins que ce qu’il symbolise. C’est d’ailleurs généralement le cas pour toute écriture sacrée.
Dieu seul sauve et Jean prépare Jésus
1 Comme il est écrit dans Esaïe le prophète : « Voici, j’envoie équipé-apostellein mon messager-angelos devant ta face, il préparera ton chemin (Mc 01/02 = P 015). Esaïe signifie en hébreu ‘Celui-qui-est-sauve’. Celui qui est donc, métaphysiquement, l’Être, c’est-à-dire, religieusement, Dieu. Le sauveur est Dieu et nul autre. Jésus signifie ‘sauveur’ et il est nommé ‘Le sauveur’ par les Chrétiens, mais en fait c’est, en tant que réalisé, un tenant lieu du sauveur fondamental qui est Dieu. De quoi sauve-t-il ? Du samsara, diraient les Hindous, de la ronde des naissances et des morts. Je suis à la fois le surgissement et la résorption de l’univers entier (BG 07/06). Il sauve de l’illusion de se croire séparé de Lui, autrement dit de l’illusion de se croire créature ; or cette illusion est entretenue méthodiquement par la théologie et la théorie créationniste.
2 Apostellein, qui donne apôtre en français, signifie ‘envoyé avec l’équipement assorti pour la mission’. L’envoyé est qualifié et puissant. Dieu a envoyé son messager-angelos en la personne de Jean Baptiste, cela confirmant ce qui fut dit sur les anges et leurs plumes, puisque Jean est un angelos. La culture des croyants est souvent plus iconographique que scripturaire ; ils croient à des représentations plutôt qu’à des concepts. Ce qui est une autre façon de dire que l’idolâtrie n’est pas loin.
3 En quoi Jean a-t-il préparé le chemin de Jésus ? Premièrement, nous le verrons dans la suite, en rappelant au peuple les préceptes de la Loi de Moïse (P=péricope 016 et 017). Deuxièmement, en inquiétant les autorités du temple à qui il précise : Moi, je baptise dans l’eau. Au milieu de vous se tient quelqu’un que vous ne connaissez pas, celui qui vient derrière moi, dont je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sandale (Jn 01/26-27 = P 022). Autrement dit : quelqu’un qui vous remettra en cause encore plus que moi qui le fais déjà fortement. Troisièmement, Jean prépare le chemin de Jésus en préformant ses principaux disciples (P 024), soit André et Pierre, et certainement Jacques et Jean dont on précise qu’ils sont en affaire avec les deux précédents (P 046) et certainement pas seulement en affaire économique.
Soyez experts en rectitude
1 Une voix crie dans le désert-erêmos : « Préparez le chemin du seigneur, faites droits-euthus ses sentiers (Mc 01/03 = P 015). De là vient l’expression ‘prêcher dans le désert’, soit en étant fort peu entendu et à peine plus écouté. Préparez le chemin du seigneur…Plus haut c’était Jeau qui préparait le chemin du Seigneur, maintenant il ordonne à son auditoire de faire comme lui. Le croyant prépare le salut de Jean, qui prépare celui de Jésus, qui incarne celui de Dieu.
2 faites droits-euthus ses sentiers. Cela implique que la voie de Dieu est droite et celle du diable, de l’enfer, de l’erreur est tordue. Et aussi que l’humain est capable de cette rectitude, sinon Jean ne pourrait pas lui ordonner d’entreprendre une telle tâche. La rectitude, tant physique (hatha-yoga), que morale (Loi de Moïse ou Dharma), qu’intellectuelle (logique), représente trois interprétations de ses sentiers.
1 Advient Jean, il immerge-baptizein dans le désert, et proclame un baptême de conversion-metanoia, pour la rémission des fautes-hamartia (Mc 01/04 = P 015). Jean signifie en hébreu ‘Grâce à Celui qui est’. C’est encore insister, comme vu plus haut, que le salut qui vient et qu’incarne Jésus, est donné par Celui qui est, l’Unique, et par aucun autre Dieu, aucune autre personne divine. Ce nom est une réaffirmation du point central du Judaïsme, depuis Abraham, le monothéisme. La tradition chrétienne aura tendance à en brouiller le message, avec la conception de la Trinité divine et l’Islam reprendra le message avec radicalité, suspectant les Chrétiens de polythéisme occulte, ce qui n’est pas tout à fait faux.
2 baptizein signifie ‘immerger’. Les Chrétiens ont la fâcheuse tendance à cacher les fortes images symboliques du texte sacré par des concepts abstraits : baptême pour immersion, résurrection pour éveil etc. Sous l’eau, l’homme se noie et comprend très vite et fortement la nécessité de revenir au grand souffle de l’Esprit. Trois gouttes d’eau dans un baptême catholique ne donnent pas cette impression. La religion devrait être une expérience vitale et non seulement verbale, vécue et non seulement ‘symbolique’ au sens ordinaire et mou du terme.
3 Conversion-metanoia est à prendre au sens mathématique du terme : retournement d’une figure géométrique à 180°, ou au sens que lui donnent les skieurs (demi-tour sur place). Autrement dit : ta conscience est emplie par le mortel humain, emplie-la par l’immortel divin. Tu regardes en bas, regarde en haut. Tu regardes ton ego, regarde l’Unique.
4 Le désert est un lieu mort et si le vivant s’y aventure, il meurt. Vu de l’Esprit immortel, le monde humain et d’ailleurs tous les états manifestés de l’Être sont condamnés à naître et mourir : Les habitants de tous les mondes sont soumis à la renaissance, y compris ceux du ciel de Bhrama…Mais celui qui m’atteint n’a plus à naître (BG 08/16). Dans le désert, il n’y a pas d’eau ; c’est pourquoi c’est un désert. L’eau symbolise la grâce, qui donne la vie sur la terre : Les êtres vivants vivent de la nourriture, fruit de la terre ; la nourriture provient de la pluie… (BG 03/14). Se faire immerger dans un désert, c’est revenir à la source de la vie. D’où l’ambivalence du symbole de l’immersion baptismale : on se noie, on meurt à la vie de l’ego, et on renaît, dans la grâce, à la vie immortelle de Dieu.
5 pour la rémission des fautes-hamartia. Le grec harmartia signifie ‘faute, erreur’ et non péché, au sens culpabilisant, peccamineux. Terme militaire, il désigne le fait de manquer la cible dans le tir à l’arc. Le terme est plus intellectuel (connaissance fausse) que moral (action interdite). Et qu’est-ce qui opère la rémission des fautes ? C’est metanoia, la conversion spirituelle, la réorientation de la conscience, sa verticalisation. Chose que la Bhagavad Gita confirme nettement : Cela, Brahman… est la connaissance, et l’objet de la connaissance. Il réside au cœur de chacun. On ne peut l’atteindre que par la connaissance (BG 13/17).
La ‘confession’ des fautes en vue de la paix
1 Toute la terre-khôra de Judée sort auprès de lui, et tous ceux de Jérusalem ; et ils sont immergés par lui dans le fleuve Jourdain, en confessant-exomologein leurs fautes-(péchés)-hamartia. (Mc 01/05 = P 015). En grec, la terre se dit ge (qui donne géographie) et khôra, ici employé, terme plus mystérieux que l’on a déjà rencontré à propos des mages : avertis en songe de ne pas retourner auprès d’Hérode, ils se retirent dans leur substance-primordiale-khôra, par un autre chemin (Mt 02/12 = P 011). Certaines traductions banalisent en disant que les mages retournent dans leur pays. Le champ lexical de khôra est étendu : lieu, champ, terre, substance primordiale. Pour les mages, comme vu alors, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est hasardeux, vu leur fonction auprès de Jésus, de prétendre déterminer la contrée d’où ils viennent et où ils retournent. Par conséquent, ici, terre de Judée ne désigne pas seulement le petit confetti géographique de Palestine qu’est la Judée. Le mot Judée signifie en hébreu ‘louange, affirmation de la foi en Dieu’. Ainsi la terre-khôra de Judée devient aussi la région, subtile et primordiale, de tous les croyants rendant un culte à Dieu.
2 De même pour Jérusalem, signifiant ‘base de la paix’, en somme tous ceux qui aspirent à la paix spirituelle convergent vers Jean le prophète de la grâce divine, ou quelque équivalent de son message.
3 …ils sont immergés par lui dans le fleuve Jourdain. Le mot Jourdain signifie ‘qui descend’, ce qui est d’une grande originalité pour un fleuve. Mais c’est dans ce fleuve que les immergés lavent symboliquement leurs fautes, qui ensuite descendent alors qu’eux entreprennent la remontée du repentir.
4 en confessant-exomologein leurs fautes-(péchés)-hamartia. Le mot grec pour confesser signifie ‘dire au dehors’, ce qui peut s’entendre comme ‘exposer ses fautes à quelqu’un, ou en public’, mais aussi ‘se mettre à distance de ses propres fautes et les considérer comme de l’extérieur’, en somme s’en départir. L’important n’est pas que les fautes soient dites à quelqu’un d’autre, mais que l’on devienne quelqu’un d’autre par rapport à ces fautes ; la confession, au sens ordinaire, ne constituant qu’un moyen possible en vue de cela.
Une poignée de symboles pour révéler Jean et sa mission
1 Marc termine son court récit par une description de Jean hautement folklorique, à première vue du moins. Jean est habillé de poils de chameau et d’une ceinture de cuir autour des reins. Il mange des sauterelles et du miel des champs (Mc 01/06 = P 015).
2 Le chameau, en fait probablement plus souvent des dromadaires que de vrais chameaux, est l’animal des nomades par excellence : adapté au désert, par la forme de ses pattes, sa capacité de faire des réserves d’eau, extrêmement sobre, propre à porter hommes et bagages, qualités que l’on retrouve chez l‘ascète-prophète.
3 Le chameau trouve un écho dans les paroles de Jésus : Il est plus facile à un chameau de passer par le trou de l’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu (Mc 10/25 = P 217). Le trou de l’aiguille était une porte des fortifications de Jérusalem, étroite au point de ne laisser passer qu’un chameau non bâté, c’est-à-dire sans charge. Autrement dit, pour entrer dans ‘la paix spirituelle’ de Jérusalem, il faut se dépouiller des biens inutiles.
4 D’ordinaire les Hébreux faisaient des toiles de tente avec les poils de chameau ; ce vêtement devait un peu ressembler à un silice. Jésus envisage le cas inverse, justement à propos de Jean. Il demande à la foule ce qu’elle est allée voir en allant vers Jean : Un homme vêtu d’habits délicats ? Mais ceux qui ont des habits magnifiques et vivent dans les délices sont dans les palais royaux (Lc 07/25 = P 079).
5 …et d’une ceinture de cuir autour des reins. Comme le suggère l’expression française ‘faire ceinture’ ou ‘se serrer la ceinture’ cet ustensile vestimentaire symbolise la privation ; moins on mange, plus on est maigre, plus il faut serrer la ceinture. On peut y voir aussi une signification sexuelle, la ceinture étant nécessairement enlevée lorsqu’on ne s’en prive pas. À cela se rajoute une allusion sur la volonté propre ou la volonté soumise. Jésus dit à Pierre, suggérant la future crucifixion de ce dernier : quand tu étais jeune, tu mettais toi-même ta ceinture, et tu allais où tu voulais ; quand tu auras vieilli, tu étendras les mains, et un autre te ceindra et te mènera où tu ne voudrais pas (Jn 21/18 = P 317). Or il est évident que Jean, depuis son plus jeune âge et jusqu’à son dernier souffle, s’est laissé ceinturé par Dieu et y reste attaché en tout.
6 Il mange des sauterelles… Il y a peu, cela aurait semblé étrange à un Occidental, mais il est connu maintenant qu’en Afrique et en Asie la consommation d’insectes est séculaire et qu’une certaine cuisine contemporaine en fait même l’élevage industriel à cause de leurs vertus protéiques et de l’avantage de pouvoir ainsi nourrir beaucoup de monde en peu d’espace. Dans la mythologie biblique, les sauterelles évoquent l’une des dix plaies d’Égypte, car elles sont capables d’anéantir les cultures d’un pays entier lorsqu’elles déferlent en masse. Le mangeur de sauterelle est alors celui qui résorbe le mal, ce qui vient compléter la fonction de nettoyeur des fautes du prophète.
7 …et du miel des champs. On retrouve alors la perspective de la ‘terre promise’ à Moïse par son Dieu pendant l’Exode, pays où coulent le lait et le miel. Certains historiens pensent qu’il s’agit du ‘miel de dates’ et non, ou pas seulement, du miel d’abeilles. Quoi qu’il en soit tout cela tranche et fait pendant avec les symboles ascétiques des vêtements en poils de chameau et de la ceinture de cuir. Nous sommes donc soulagés, Jean l’ascète n’est pas un masochiste, il travaille en vue de la promesse divine, qui est fastueuse et immortelle.
Version Mattieu
En ces jours survient Jean le Baptiste (Mt 03/01 = P 015). Il proclame dans le désert de Judée : «Convertissez-vous-metanoein ! Car proche est le royaume des cieux ! » (Mt 03/02 = P 015). Car c’est lui dont a parlé le prophète Esaïe : « Une voix crie dans le désert : ‘Préparez le chemin du Seigneur, faites droits ses sentiers! » (Mt 03/03 = P 015). Lui, Jean a son habit de poil de chameau et une ceinture de cuir autour des reins. Sa nourriture est (faite) de sauterelles et de miel des champs (Mt 03/04 = P 015). Alors sortent auprès de lui Jérusalem, et toute la Judée et toute la région autour du Jourdain (Mt 03/05 = P 015). Ils sont immergés par lui dans le fleuve Jourdain, en confessant leurs fautes (Mt 03/06 = P 015).
Le flou des notions fondamentales de l’Évangile
1 Passons maintenant au point de vue de Matthieu sur Jean l’immergeur. En ces jours survient Jean le Baptiste (Mt 03/01 = P 015). Matthieu est disciple de Jésus, l’Évangile ne précise pas s’il le fut aussi de Jean mais, ayant vécu dans le petit monde juif à son époque, il est fort possible qu’il l’ait entendu prêcher et certain qu’il en a entendu parler. Sa formulation laisse entendre que Jean le Baptiste est apparu presque en même temps que Jésus, ce qui est douteux puisque sa fonction devait intervenir avant celle de Jésus.
2 Il proclame dans le désert de Judée : « Convertissez-vous-metanoein ! Car proche est le royaume des cieux ! » (Mt 03/02 = P 015). Matthieu introduit une notion que Marc n’a pas signalée : le royaume des cieux. Cette notion fondamentale est omniprésente dans l’Évangile, comme celle de salut, ou celle de Fils de l’Humain ; mais toutes ont un point commun : l’Évangile les évoque mais ne les définit pas, ne les explique pas, ne les commente pas. L’Évangile décrit le chemin (la personne de Jésus) et les moyens (la Loi de Moïse, les commandements de Jésus) mais demeure très évasif sur le but. Cela se comprend vu le caractère souvent exotérique du texte, mais présente un inconvénient : au fil des siècles, et encore aujourd’hui, les princes de l’Église ont décrit le royaume des cieux de bien des façons, souvent influencées par les idéologies du monde.
Le royaume des cieux et les états multiples de l’Être
L’exposé le plus éclairant est la théorie des états multiples de l’Être (que l’on trouve exposée dans ‘Le symbolisme de la Croix’ et ‘Les États Multiples de l’Être’ de René Guénon). L’Être est Dieu, dans son mystère non manifesté. Quand Il se manifeste, par ce que les Chrétiens nomment ‘la création’, cela donne une multitude d’êtres séparés. Cette multitude s’étage hiérarchiquement, d’une façon verticale, avec les états démoniaques inférieurs à l’état humain d’existence et les états angéliques supérieurs. Cet étagement est aussi horizontal, avec la hiérarchie, du centre vers la périphérie : humains, animaux, végétaux, minéraux. Elle se prolonge dans l’espèce humaine avec les prêtres, les rois, le peuple indépendant, les serviteurs et esclaves (les castes-varnas des civilisations indo-européennes). Par rapport à l’état humain d’existence, le royaume des cieux apparaît comme les états supérieurs de l’Être. Il s’agit d’une partie (la plus importante en spiritualité) des états multiples de l’Être.
L’ascension spirituelle chrétienne
1 Il est à noter que les états de l’Être, supérieurs ou inférieurs à l’état humain, sont en nombres indéfinis. Il y a donc une conception progressiste de la spiritualité, qui consiste à grimper d’état d’existence en état d’existence. Le saint patron de cette démarche, de cette escalade transcendante, est Jacob-Israël, qui fit le songe de ‘l’échelle de Jacob’ décrit dans la Thora (Gn 28/12), où il eut la vision des états supérieurs de l’Être. Jésus, d’ailleurs, reprend ce symbolisme en recrutant l’ésotériste Nathanaël à qui il déclare : vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme (Jn 01/51 = P 025). C’est dans Jean l’évangéliste et déjà beaucoup plus précis que dans Matthieu.
2 Jean le baptiste est donc au courant, d’après Matthieu du moins, de ce but de la mission de Jésus : offrir à ses disciples de dépasser l’état humain d’existence. Jésus le confirmera dans le passage de la ‘Femme aux sept maris’ : lorsqu’on ressuscite d’entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans les cieux (Mc 12/25 = P 241). On voit donc se relier entre elles les trois notions fondamentales du Christianisme que sont le Fils de l’Humain, le royaume des Cieux et la résurrection, toutes méthodiquement enveloppées de mystère.
La perfection spirituelle
Une dernière chose à signaler : l’ascension du royaume des cieux n’est pas le summum de la spiritualité. Sinon, d’ailleurs, il ne serait jamais atteint vu que les cieux en question sont innombrables. Le summum est l’union avec Dieu qu’évoque, pratiquement seul, l’évangile selon Jean : moi en le père et vous en moi. Il ne s’agit plus alors de progrès spirituel, mais de nirvana (extinction de l’ego en Dieu) et de moksha (libération des états d’existence conditionnés). Mais nous sommes là loin de Jean-Baptiste et peut-être de Matthieu. L’être parvenu à la perfection réalise Brahman (l’éternel), ce qui représente la culmination de la connaissance (BG 18/50).
Jésus ouvre le royaume des cieux
1 En disant proche est le royaume des cieux, Jean signifie deux choses. Premièrement, qu’il identifie pratiquement le royaume des cieux avec la personne de Jésus, qui, effectivement, est proche de sa manifestation publique au moment de ces paroles. Deuxièmement, (mais Jean savait-il cela ? on l’ignore) qu’il sait, ou pressent, que Jésus va rouvrir la porte du royaume des cieux.
2 La représentation symbolique traditionnelle de la terre est plane et horizontale. Ce plan a un centre. Les humains sont plus centraux (symboliquement) que les animaux, végétaux et minéraux. Un petit cercle central est le paradis terrestre, que les humains actuels ne peuvent atteindre à cause de sa fermeture par le dieu de la genèse, qui y plaça des chérubins à l’épée flamboyante (Gn 02/24). Mais Jésus réouvre le paradis comme le montre sa parole au ‘bon larron’ aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis (P 295). De plus l’Évangile précise que Jésus a été crucifié dans un jardin (P 303), qui n’est autre que celui du paradis, et que le lieu se nomme Golgotha, ce qui signifie ‘lieux du crâne’ (P 287), qui n’est autre que celui d’Adam, que le sang de Jésus crucifié va revivifier.
3 Dans la théorie des états multiples de l’Être, les différents états d’existence sont symbolisés par des plans horizontaux superposés. L’axe central de l’état humain traverse tous les autres états supérieurs et inférieurs. Il constitue une sorte d’escalier en colimaçon donnant accès, depuis l’état humain, aux autres états. Jésus a réalisé cela et en offre la possibilité à ses disciples lorsqu’il dit à Nathanaël : vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme (Jn 01/43-51 = P 025).
3 Le reste de Matthieu, pure reprise de Marc, a déjà été commenté.
Version Luc
En l’an quinze du gouvernement de Tibère César Ponce Pilate étant gouverneur de Judée, Hérode étant tétrarque de la Galilée, Philippe son frère étant tétrarque de l’Iturée et de la Trachonitide et Lysanias étant tétrarque de l’Abilène, (Lc 03/01 = P 015), le prince-des-sacrificateurs étant Hanne et Caïphe, le dire de Dieu advient sur Jean le fils de Zacharie dans le désert (Lc 03/02 = P 015). Et il va dans toute la région autour du Jourdain en proclamant une immersion de conversion-metanoia, pour la rémission des fautes (Lc 03/03 = P 015), comme il est écrit dans le livre des paroles du prophète Esaïe : « Voix de celui qui appelle en criant dans le désert : ‘ Préparez le chemin du Seigneur; faites droits ses sentiers : (Lc 03/04 = P 015) tout ravin sera comblé, toute montagne ou colline sera abaissée ; les chemins tortueux seront redesssés et les raboteux seront lissés ; (Lc 03/05 = P 015) et toute chair-sarx verra le salut de Dieu (Lc 03/06 = P 015).
Luc ancre l’Évangile dans le temps historique
1 Abordons maintenant la version de Luc. Il n’a pas connu Jésus et travaille d’après des témoignages indirects, à la façon d’un écrivain qui compose son texte, comme il l’a expliqué dans son introduction (Lc 01/01-04 = P 002). Il commence par situer l’événement dans le temps, par référence à une avalanche de personnages historiques connus et contemporains de Jésus.
2 En l’an quinze du gouvernement de Tibère César… César signifie ‘coupure-séparation’ ; on dit d’ailleurs que César est lui-même né par césarienne. Le terme n’est pas appliqué à Jésus, mais la concomitance prend du sens quand on réalise que Jésus a déclaré : N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive et la division (P 180).
3 …Ponce Pilate étant gouverneur de Judée…Il se trouve que Pilate signifie ‘lance-javelot’, or c’est sur l’ordre de Pilate que des soldats romains sont allés vérifier que Jésus était déjà mort, pour pouvoir laisser Joseph d’Arimathie le décrocher de la croix, et c’est un soldat, que la tradition nomme Longin, qui a percé son flanc de sa lance pour s’en assurer (Jn 19/31-38 = P 303).
4 Hérode étant tétrarque de la Galilée… Hérode, homme de paille des Romains, qui a brillé par sa cruauté (tuant de nombreux membres de sa famille, y compris des fils et faisant exécuter Jean le Baptiste) signifie en grec ‘apparence de héros’. Cela n’est pas sans évoquer l’unique scène où Jésus le rencontre, après son arrestation : Après l’avoir, ainsi que ses gardes, traité avec mépris et bafoué, Hérode le revêt d’un habit splendide et le renvoie à Pilate. Jésus est bafoué, Hérode glorieux, mais le véritable héros n’est pas celui qu’on croit.
5 Hérode apparaît plusieurs fois dans le récit évangélique ; une sorte de combat à distance s’opère entre Jésus et lui (Lc 13 /31-33 = P 187). Il n’est pas indifférent qu’il ait été alors tétrarque de la Galilée, car ce nom de région signifie en hébreu ‘le cercle’. Au sens symbolique, cela évoque la rotondité terrestre, dans le sens de signifier que Jésus, l’avatara d’il y a deux mille ans, s’adresse à toute la terre, même s’il ne faut pas en conclure que le Catholicisme romain doit coloniser la planète. On pourrait objecter « Jusqu’à Galilée, l’Église croyait la terre plate », mais cette objection ne tient pas, car on sait que les savants grecs d’Alexandrie connaissaient qu’elle est ronde et avaient même calculé assez précisément son diamètre. De plus, n’importe qui peut voir que l’horizon maritime est courbe et que les navires disparaissent de l’autre côté.
6 Luc continue : Philippe-(qui-affectionne-les-chevaux) son frère étant tétrarque de l’Iturée-(fermé) et de la Trachonitide-(rocheux) et Lysanias (dissipe-chagrin) étant tétrarque de l’Abilène-(prairie) (Lc 03/01 = P 015)… Ne tirons pas trop sur le texte, mais il y a certainement quelque chose à en dire. L’Écriture, même lorsqu’elle semble purement technique, comme ici, comprend aussi un sens spirituel.
7 Luc, infatigable, continue : le prince des sacrificateurs étant Hanne-(Grâce-faveur) et Caïphe-(rocher)… l’Évangile reparlera de ces deux personnages lors de l’arrestation et du jugement de Jésus. À noter que Caïphe, qui signifie ‘rocher’, porte exactement le même nom que Pierre : Jésus le regarda et dit : »Tu es Simon, le fils de Jean ; tu t’appelleras Céphas », ce qui veut dire Rocher (Jn 01-35-42 = P 024). Les Chrétiens qui savent lire ne doivent pas s’étonner de voir, si souvent dans l’histoire, le successeur de Pierre agir comme celui de Caïphe. On peut s’appuyer pour bâtir sur une pierre solide, on peut aussi être écrasé par elle. Jésus, qui lui-même se compare à une pierre, la pierre d’angle (soit la clé de voûte) précise : La pierre qu’avaient rejetée les bâtisseurs, c’est elle qui est devenue pierre de faîte’… Quiconque tombera sur cette pierre s’y fracassera, et celui sur qui elle tombera, elle l’écrasera (Les vignerons homicides P 238). Il semble que, pour acquérir ce pouvoir, Jésus doive lui-même en subir sacrificiellement les effets à travers l’histoire de son Église. Jésus ne dit pas pour rien : Race-genea infidèle et pervertie jusques à quand serai-je auprès de vous ? Jusques à quand vous supporterai-je ? (P 127)
8 …le dire de Dieu advient sur Jean, le fils de Zacharie, dans le désert (Lc 03/02 = P 015). Luc arrive enfin au terme de sa phrase. Encadré de toutes ces références, plus ou moins historiquement vérifiables, voici Jean, fils du grand-prêtre Zacharie. Il fut longuement question de Zacharie, grand-prêtre sans enfant, qui attendit, comme tant d’autres personnages bibliques, la fin de sa vie pour en avoir, alors que ce n’était plus humainement espérable (Lc 01 / 05-21 = P 003). Luc en reparle lors de la naissance du dit enfant (Lc 01 / 57-80 = P 006). Matthieu met son nom dans la bouche de Jésus, lorsqu’il reproche aux chefs juifs la longue liste des prophètes martyres, dont Zacharie fut le dernier (avant son propre fils Jean le Baptiste et Jésus lui-même) : pour que retombe sur vous tout le sang innocent répandu sur la terre, depuis le sang de l’innocent Abel jusqu’au sang de Zacharie, fils de Barachie, que vous avez assassiné entre le sanctuaire et l’autel ! (Mt 23/36 = P 171).
Un message historique à double tranchant
1 À la suite de Luc, les Chrétiens de toutes les époques et encore aujourd’hui ont beaucoup mis l’accent sur l’historicité du récit évangélique. Croire, pour un Chrétien, c’est croire à cette historicité. Le Credo, qui constitue l’affirmation officielle de la foi chrétienne, est rempli de faits historiques qu’il faut croire : Jésus est né d’une vierge, fut crucifié sous Ponce Pilate, est descendu aux enfers, ressuscité le troisième jour, monté aux cieux, assis à la droite du Père divin, il est engendré, non pas créé. C’est faire reposer la spiritualité sur la matérialité. Nous sommes là aux antipodes de la démarche du yoga hindou qui pose : L’illusoire est impermanent ; le réel ne cesse jamais d’être. Cette vérité est connue par ceux qui ont vu la Réalité (BG 02/16). Or la plupart des événements repris par le Credo et quantité d’autres se trouvant dans l’Évangile furent impermanents et ont cessé d’être, comme tous les événements.
2 De plus, au fur et à mesure que le temps passe, ces événements sont de moins en moins vérifiables. Le temps efface inexorablement l’histoire, comme Salomon le constate tristement dans l’Ecclésiaste. Aussi l’approche historique, lourdement initiée par Luc dans cette péricope, est-elle assez problématique du point de vue spirituel. Certes, l’Église officielle s’y accroche par crainte de voir l’Évangile et la source du Christianisme ravalés au rang d’un mythe, et d’un mythe parmi d’autres. Mais cette crainte repose surtout sur l’incapacité à découvrir le symbolisme spirituel des mythes. Si Jésus avait voulu fonder le Christianisme sur l’historique, il eut été célèbre à une autre échelle que la minuscule Palestine et en tant que rabbi errant, qui n’a pas une pierre pour reposer sa tête (P 151). On sait par exemple que David, qui a vécu des siècles avant Jésus, était roux et très beau, mais on ne sait rien du physique de Jésus, alors que l’on dispose de bustes très précis des empereurs romains et de nombreux philosophes. Ce que Jésus a fondé relève de l’Esprit, qui souffle où il veut comme Jésus l’explique à Nicodème (P 030), et ne dépend ni d’un temps, ni d’un lieu.
Toute chair verra le salut de Dieu
1 Suivent ensuite deux versets qui reprennent Marc, puis Luc rajoute…tout ravin sera comblé, toute montagne ou colline sera abaissée ; les chemins tortueux-skolios seront redesssés et les raboteux seront lissés… (Lc 03/05 = P 015). À croire que Jean le Baptiste est le saint patron des travaux publics fabricateurs d’autoroutes. Au niveau spirituel, les Juifs doivent obéir à 265 lois, autant que de jours de l’année ; or Jésus a essentialisé toute cette complexité en disant que les deux principaux commandements sont : Le premier : Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur, tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là. »(P 157). Voilà comment les chemins religieux se redressent en spiritualité. À noter que le mot tortueux en grec est skolios, ce qui évoque une déviation de la colonne vertébrale et fait comprendre que le redressement en question doit être aussi corporel, puisque le corps christique est un temple de l’Esprit.
2 …et toute chair-sarx verra-idein le salut-sôtêrion de Dieu (Lc 03/06 = P 015). La chair-sarx n’est pas limitée à la biologie, et donc pas seulement ‘charnelle’, mais comprend l’âme comme indissociable du corps. Pour beaucoup, toute chair désigne ‘tout homme’. Il s’agit assurément de cela, mais pas seulement. Ne sommes-nous pas aussi des mammifères ? Les animaux n’ont-ils pas une chair assez proche de la nôtre ? De plus, un corps sans âme n’est qu’un cadavre. Dès lors que vivent les animaux, ils ont une âme (d’ailleurs ‘animal’ signifie ‘qui a une âme’). Une âme différente de l’âme humaine sans doute, mais les humains aussi présentent une grande différence entre eux à ce sujet.
3 Le degré d’individuation varie selon les espèces : les loups semblent plus individués que les abeilles et les tigres plus que les loups, animaux grégaires. Déjà dans les races et cultures humaines, les degrés d’individuation et d’individualisme varient grandement, l’occidental athée atteignant un haut degré, qui est probablement le reflet inversé d’un grand abîme spirituel.
4 La Bible présente le paradis peuplé d’animaux (Gn 2) et ces derniers subissent une involution parallèle à celle de l’homme (ils endurent les cataclysmes déclenchés par les humains par exemple, et d’ailleurs même les végétaux et certainement les minéraux). Il est donc logique de penser que tous les règnes (vivants ou apparemment non vivants) participeront au salut de Dieu.
5 Qu’est-ce maintenant que le salut de Dieu ? Ou il s’agit d’une formule abrégée pour dire : ‘Le salut proposé par Dieu’. Ou c’est absurde car de quoi Dieu aurait-il besoin d’être sauvé ? Pour certains le salut de Dieu c’est Jésus, dont le nom signifie ‘sauveur’ et dont telle est clairement la mission. Chrétiennement, il ne saurait y avoir d’autres saluts, et le christianisme serait donc la seule religion vraie. Esotériquement, toute religion vivante est salvatrice, c’est-à-dire les trois abrahamiques (Judaïsme, Christianisme, Islam) et les deux orientales (Hindouisme, Bouddhisme). Chacune présente une forme de salut, pour un peuple et pour une période déterminée. Car les religions naissent et meurent, non l’Esprit qui les forme.
6 À part saint François d’Assise, l’Occident est peu sensible au salut de tous les vivants ; la preuve en est qu’il les massacre en masse.
7 Pour les chrétiens dogmatiques, voir le salut, c’est y participer et le salut de la chair c’est la ‘résurrection de la chair’. Pour les Orientaux, la résurrection de la chair est une réincarnation qui ne dit pas son nom (sauf chez Origène, père de l’Eglise, qui l’enseignait). Le Christianisme compacte en une vie, la présente, l’évolution indéfinie du samsara tout entier (la ronde des naissances et des morts). Cette dramatisation pédagogique accentue la peur de l’enfer et la quête du salut, mais elle rend Dieu terriblement injuste, car un être limité ne saurait subir justement une peine illimitée.
8 La pratique de cet enseignement est cosmique, au sens où, si la vocation d’Adam était de gérer le cosmos, celle du spirituel est de travailler à son salut (personnel et celui du cosmos). Ou du moins, puisque le cosmos, selon l’Orient (et aussi les Grecs) procède par cycles, de travailler à ce que, dans la décomposition spirituelle et civilisationnelle présente, germe la graine d’un nouveau cycle tourné vers la lumière.
9 Tel est le mystère : le salut est individuel, cependant il s’opère en faisant œuvrer l’individu pour le Tout.
JEAN le BAPTISTE INTERVIENT
JEAN le BAPTISTE INTERVIENT
JEAN le BAPTISTE INTERVIENT
Version Marc
Commencement-arkhê de la bonne annonce de Jésus Christ fils de Dieu : (Mc 01/01 = P 015). Comme il est écrit dans Esaïe le prophète : « Voici, j’envoie équipé mon messager devant ta face, il préparera ton chemin (Mc 01/02 = P 015). Une voix crie dans le désert : « Préparez le chemin du seigneur, faites droits ses sentiers » (Mc 01/03 = P 015). Advient Jean, il immerge dans le désert, et proclame un baptême de conversion-metanoia, pour la rémission des fautes–hamartia (Mc 01/04 = P 015). Toute la terre–khôra de Judée sort auprès de lui, et tous ceux de Jérusalem ; et ils sont immergés par lui dans le fleuve Jourdain, en confessant leurs fautes-(péchés)-hamartia. (Mc 01/05 = P 015). Jean est habillé de poils de chameau, et d’une ceinture de cuir autour des reins. Il mange des sauterelles et du miel des champs (Mc 01/06 = P 015)
(Mc 01/01-06 = P 015)
THEORIE :
La ‘bonne annonce’ de la déification possible
1 Jean le Baptiste, prophète ascète du désert, est cousin de Jésus et son aîné de 6 mois. Sa fonction, d’après les évangiles, fut de préparer le terrain culturel du peuple juif à l’arrivée imminente de Jésus. Jésus a commencé sa mission publique à 30 ans, il semble que Jean ait entamé la sienne beaucoup plus tôt. C’était déjà un rabbi célèbre lorsque Jésus entama la sienne.
2 Jean l’ésotériste ne traite pas le sujet, ce qui doit avoir un sens. Les trois évangiles synoptiques (parallèles) en traitent ; nous les verrons l’un après l’autre. L’ordre traditionnel des évangélistes dans l’Église est Matthieu, Marc, Luc et Jean. Cependant les savants s’accordent à considérer que Marc est le premier des évangiles canoniques écrit et que les deux autres synoptiques (parallèles) que sont Matthieu et Luc ont repris sa base pour la développer selon leur propre perspective. Nous procéderons donc toujours dans l’ordre : Marc, Matthieu, Luc, Jean lorsque plusieurs évangélistes traitent d’une même péricope.
3 Commencement-arkhê de la bonne annonce-euangelion de Jésus Christ fils-huios de Dieu-theos : (Mc 01/01 = P 015). Arkhê ne désigne pas seulement un commencement temporel, mais aussi le principe de ce qui va se dérouler ensuite. Marc présente Jean le Baptiste comme faisant partie de la ‘bonne annonce’ de Jésus. Ce point est important, car il ne centre pas tout sur la seule personne de Jésus. L’exotérisme religieux retient que Jean a dit à propos de Jésus : Il faut que lui croisse et que moi je diminue (Jn 03/30 = P 032), ce qui est exact, mais Jésus dit aussi bien : le Père est plus grand que moi (Jn 14/28 = P 263). Le Père étant Dieu et vu qu’il ne saurait y avoir qu’un seul Dieu, la différence entre l’être le plus parfait et Dieu ne peut être qu’abyssale. L’exotérisme chrétien a fait de Jésus un Dieu, l’une des trois personnes de la Trinité divine. Mais, du point de vue ésotérique du principe–arkhê, il ne saurait y en avoir qu’Un divin auprès duquel Jésus, comme homme, aussi bien que Jean le Baptiste ne sont qu’infinitésimaux. Lorsque Jésus dira : Moi et le Père nous sommes un (Jn 10/30 = P 185), c’est en tant que réalisé qu’il dira cela, non en tant qu’ego, en tant qu’homme. L’exotérisme déifie Jésus et en vient à considérer que la Bonne Nouvelle, c’est Jésus. Ce passage montre qu’elle ne se limite pas à lui et à son aspect humain, si parfait soit-il. La bonne nouvelle c’est que Jésus a réalisé Dieu et que ses disciples peuvent suivre ce chemin.
4 Les Chrétiens ont l’habitude de traduire euangelion par ‘bonne nouvelle’. Eu signifie ‘bon’ en grec, et angelion, qui donne ‘ange’ en français, signifie ‘message’. Un ange, dans la bible n’est pas autre chose qu’un messager, sans préciser s’il a des plumes ou quelle est la forme du message. On pourrait dire une ‘intuition spirituelle fulgurante’. Donc il ne s’agit pas d’une ‘bonne nouvelle’ mais d’un ‘bon message’. ‘Nouvelle’ suppose une conception située dans le temps, qui était inconnue et surgit tout à coup. Mais il n’y a rien de nouveau dans la bonne nouvelle de Jésus ; mieux que cela, elle est de tout temps et ne peut apparaître nouvelle que dans la tradition Judéo chrétienne, qui n’en avait guère trace avant Jésus. La preuve en est que le message essentiel de Jésus (la possibilité d’union parfaite de la conscience de l’homme et de celle de Dieu) se trouve, bien avant la naissance de Jésus dans les textes sacrés de l’Inde.
5 Jésus Christ fils-huios de Dieu-theos. Christ est le mot grec pour signifier la notion juive de messie, comme la Samaritaine le précise (Je sais que le Messie doit venir, celui qu’on appelle Christ : Jn 04/10 = P 036). Il est peu probable que Jean Baptiste ait parlé de Jésus-Christ, lui qui s’adressait au peuple dans sa langue, l’araméen. L’élaboration théologique est passée par là. La notion de fils-huios de Dieu-theos était-elle vraiment consciente chez Jean ? On ne saurait le dire ; elle l’était chez Marc qui écrit la scène et qui, d’ailleurs, ne l’a pas vue, puisqu’il n’était pas disciple de Jean ni de Jésus.
6 Quoi qu’il en soit, ni Jean le Baptiste, ni la théologie chrétienne d’aujourd’hui ne vont jusqu’au bout du symbole de ‘fils de Dieu’, ni les Chrétiens (sauf quelques mystiques) lorsqu’ils récitent le Notre Père. Car le fils est de même essence que le père et se dire fils de Dieu ou dire que Dieu est notre père, implique que l’humain peut réaliser ce qu’Il est. Ce texte, tel qu’on l’entend généralement, dit plus que n’en a certainement dit Jean Baptiste, et beaucoup moins que ce qu’il symbolise. C’est d’ailleurs généralement le cas pour toute écriture sacrée.
Dieu seul sauve et Jean prépare Jésus
1 Comme il est écrit dans Esaïe le prophète : « Voici, j’envoie équipé-apostellein mon messager-angelos devant ta face, il préparera ton chemin (Mc 01/02 = P 015). Esaïe signifie en hébreu ‘Celui-qui-est-sauve’. Celui qui est donc, métaphysiquement, l’Être, c’est-à-dire, religieusement, Dieu. Le sauveur est Dieu et nul autre. Jésus signifie ‘sauveur’ et il est nommé ‘Le sauveur’ par les Chrétiens, mais en fait c’est, en tant que réalisé, un tenant lieu du sauveur fondamental qui est Dieu. De quoi sauve-t-il ? Du samsara, diraient les Hindous, de la ronde des naissances et des morts. Je suis à la fois le surgissement et la résorption de l’univers entier (BG 07/06). Il sauve de l’illusion de se croire séparé de Lui, autrement dit de l’illusion de se croire créature ; or cette illusion est entretenue méthodiquement par la théologie et la théorie créationniste.
2 Apostellein, qui donne apôtre en français, signifie ‘envoyé avec l’équipement assorti pour la mission’. L’envoyé est qualifié et puissant. Dieu a envoyé son messager-angelos en la personne de Jean Baptiste, cela confirmant ce qui fut dit sur les anges et leurs plumes, puisque Jean est un angelos. La culture des croyants est souvent plus iconographique que scripturaire ; ils croient à des représentations plutôt qu’à des concepts. Ce qui est une autre façon de dire que l’idolâtrie n’est pas loin.
3 En quoi Jean a-t-il préparé le chemin de Jésus ? Premièrement, nous le verrons dans la suite, en rappelant au peuple les préceptes de la Loi de Moïse (P=péricope 016 et 017). Deuxièmement, en inquiétant les autorités du temple à qui il précise : Moi, je baptise dans l’eau. Au milieu de vous se tient quelqu’un que vous ne connaissez pas, celui qui vient derrière moi, dont je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sandale (Jn 01/26-27 = P 022). Autrement dit : quelqu’un qui vous remettra en cause encore plus que moi qui le fais déjà fortement. Troisièmement, Jean prépare le chemin de Jésus en préformant ses principaux disciples (P 024), soit André et Pierre, et certainement Jacques et Jean dont on précise qu’ils sont en affaire avec les deux précédents (P 046) et certainement pas seulement en affaire économique.
Soyez experts en rectitude
1 Une voix crie dans le désert-erêmos : « Préparez le chemin du seigneur, faites droits-euthus ses sentiers (Mc 01/03 = P 015). De là vient l’expression ‘prêcher dans le désert’, soit en étant fort peu entendu et à peine plus écouté. Préparez le chemin du seigneur…Plus haut c’était Jeau qui préparait le chemin du Seigneur, maintenant il ordonne à son auditoire de faire comme lui. Le croyant prépare le salut de Jean, qui prépare celui de Jésus, qui incarne celui de Dieu.
2 faites droits-euthus ses sentiers. Cela implique que la voie de Dieu est droite et celle du diable, de l’enfer, de l’erreur est tordue. Et aussi que l’humain est capable de cette rectitude, sinon Jean ne pourrait pas lui ordonner d’entreprendre une telle tâche. La rectitude, tant physique (hatha-yoga), que morale (Loi de Moïse ou Dharma), qu’intellectuelle (logique), représente trois interprétations de ses sentiers.
Rémission des fautes par la metanoia
1 Advient Jean, il immerge-baptizein dans le désert, et proclame un baptême de conversion-metanoia, pour la rémission des fautes-hamartia (Mc 01/04 = P 015). Jean signifie en hébreu ‘Grâce à Celui qui est’. C’est encore insister, comme vu plus haut, que le salut qui vient et qu’incarne Jésus, est donné par Celui qui est, l’Unique, et par aucun autre Dieu, aucune autre personne divine. Ce nom est une réaffirmation du point central du Judaïsme, depuis Abraham, le monothéisme. La tradition chrétienne aura tendance à en brouiller le message, avec la conception de la Trinité divine et l’Islam reprendra le message avec radicalité, suspectant les Chrétiens de polythéisme occulte, ce qui n’est pas tout à fait faux.
2 baptizein signifie ‘immerger’. Les Chrétiens ont la fâcheuse tendance à cacher les fortes images symboliques du texte sacré par des concepts abstraits : baptême pour immersion, résurrection pour éveil etc. Sous l’eau, l’homme se noie et comprend très vite et fortement la nécessité de revenir au grand souffle de l’Esprit. Trois gouttes d’eau dans un baptême catholique ne donnent pas cette impression. La religion devrait être une expérience vitale et non seulement verbale, vécue et non seulement ‘symbolique’ au sens ordinaire et mou du terme.
3 Conversion-metanoia est à prendre au sens mathématique du terme : retournement d’une figure géométrique à 180°, ou au sens que lui donnent les skieurs (demi-tour sur place). Autrement dit : ta conscience est emplie par le mortel humain, emplie-la par l’immortel divin. Tu regardes en bas, regarde en haut. Tu regardes ton ego, regarde l’Unique.
4 Le désert est un lieu mort et si le vivant s’y aventure, il meurt. Vu de l’Esprit immortel, le monde humain et d’ailleurs tous les états manifestés de l’Être sont condamnés à naître et mourir : Les habitants de tous les mondes sont soumis à la renaissance, y compris ceux du ciel de Bhrama…Mais celui qui m’atteint n’a plus à naître (BG 08/16). Dans le désert, il n’y a pas d’eau ; c’est pourquoi c’est un désert. L’eau symbolise la grâce, qui donne la vie sur la terre : Les êtres vivants vivent de la nourriture, fruit de la terre ; la nourriture provient de la pluie… (BG 03/14). Se faire immerger dans un désert, c’est revenir à la source de la vie. D’où l’ambivalence du symbole de l’immersion baptismale : on se noie, on meurt à la vie de l’ego, et on renaît, dans la grâce, à la vie immortelle de Dieu.
5 pour la rémission des fautes-hamartia. Le grec harmartia signifie ‘faute, erreur’ et non péché, au sens culpabilisant, peccamineux. Terme militaire, il désigne le fait de manquer la cible dans le tir à l’arc. Le terme est plus intellectuel (connaissance fausse) que moral (action interdite). Et qu’est-ce qui opère la rémission des fautes ? C’est metanoia, la conversion spirituelle, la réorientation de la conscience, sa verticalisation. Chose que la Bhagavad Gita confirme nettement : Cela, Brahman… est la connaissance, et l’objet de la connaissance. Il réside au cœur de chacun. On ne peut l’atteindre que par la connaissance (BG 13/17).
La ‘confession’ des fautes en vue de la paix
1 Toute la terre-khôra de Judée sort auprès de lui, et tous ceux de Jérusalem ; et ils sont immergés par lui dans le fleuve Jourdain, en confessant-exomologein leurs fautes-(péchés)-hamartia. (Mc 01/05 = P 015). En grec, la terre se dit ge (qui donne géographie) et khôra, ici employé, terme plus mystérieux que l’on a déjà rencontré à propos des mages : avertis en songe de ne pas retourner auprès d’Hérode, ils se retirent dans leur substance-primordiale-khôra, par un autre chemin (Mt 02/12 = P 011). Certaines traductions banalisent en disant que les mages retournent dans leur pays. Le champ lexical de khôra est étendu : lieu, champ, terre, substance primordiale. Pour les mages, comme vu alors, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est hasardeux, vu leur fonction auprès de Jésus, de prétendre déterminer la contrée d’où ils viennent et où ils retournent. Par conséquent, ici, terre de Judée ne désigne pas seulement le petit confetti géographique de Palestine qu’est la Judée. Le mot Judée signifie en hébreu ‘louange, affirmation de la foi en Dieu’. Ainsi la terre-khôra de Judée devient aussi la région, subtile et primordiale, de tous les croyants rendant un culte à Dieu.
2 De même pour Jérusalem, signifiant ‘base de la paix’, en somme tous ceux qui aspirent à la paix spirituelle convergent vers Jean le prophète de la grâce divine, ou quelque équivalent de son message.
3 …ils sont immergés par lui dans le fleuve Jourdain. Le mot Jourdain signifie ‘qui descend’, ce qui est d’une grande originalité pour un fleuve. Mais c’est dans ce fleuve que les immergés lavent symboliquement leurs fautes, qui ensuite descendent alors qu’eux entreprennent la remontée du repentir.
4 en confessant-exomologein leurs fautes-(péchés)-hamartia. Le mot grec pour confesser signifie ‘dire au dehors’, ce qui peut s’entendre comme ‘exposer ses fautes à quelqu’un, ou en public’, mais aussi ‘se mettre à distance de ses propres fautes et les considérer comme de l’extérieur’, en somme s’en départir. L’important n’est pas que les fautes soient dites à quelqu’un d’autre, mais que l’on devienne quelqu’un d’autre par rapport à ces fautes ; la confession, au sens ordinaire, ne constituant qu’un moyen possible en vue de cela.
Une poignée de symboles pour révéler Jean et sa mission
1 Marc termine son court récit par une description de Jean hautement folklorique, à première vue du moins. Jean est habillé de poils de chameau et d’une ceinture de cuir autour des reins. Il mange des sauterelles et du miel des champs (Mc 01/06 = P 015).
2 Le chameau, en fait probablement plus souvent des dromadaires que de vrais chameaux, est l’animal des nomades par excellence : adapté au désert, par la forme de ses pattes, sa capacité de faire des réserves d’eau, extrêmement sobre, propre à porter hommes et bagages, qualités que l’on retrouve chez l‘ascète-prophète.
3 Le chameau trouve un écho dans les paroles de Jésus : Il est plus facile à un chameau de passer par le trou de l’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu (Mc 10/25 = P 217). Le trou de l’aiguille était une porte des fortifications de Jérusalem, étroite au point de ne laisser passer qu’un chameau non bâté, c’est-à-dire sans charge. Autrement dit, pour entrer dans ‘la paix spirituelle’ de Jérusalem, il faut se dépouiller des biens inutiles.
4 D’ordinaire les Hébreux faisaient des toiles de tente avec les poils de chameau ; ce vêtement devait un peu ressembler à un silice. Jésus envisage le cas inverse, justement à propos de Jean. Il demande à la foule ce qu’elle est allée voir en allant vers Jean : Un homme vêtu d’habits délicats ? Mais ceux qui ont des habits magnifiques et vivent dans les délices sont dans les palais royaux (Lc 07/25 = P 079).
5 …et d’une ceinture de cuir autour des reins. Comme le suggère l’expression française ‘faire ceinture’ ou ‘se serrer la ceinture’ cet ustensile vestimentaire symbolise la privation ; moins on mange, plus on est maigre, plus il faut serrer la ceinture. On peut y voir aussi une signification sexuelle, la ceinture étant nécessairement enlevée lorsqu’on ne s’en prive pas. À cela se rajoute une allusion sur la volonté propre ou la volonté soumise. Jésus dit à Pierre, suggérant la future crucifixion de ce dernier : quand tu étais jeune, tu mettais toi-même ta ceinture, et tu allais où tu voulais ; quand tu auras vieilli, tu étendras les mains, et un autre te ceindra et te mènera où tu ne voudrais pas (Jn 21/18 = P 317). Or il est évident que Jean, depuis son plus jeune âge et jusqu’à son dernier souffle, s’est laissé ceinturé par Dieu et y reste attaché en tout.
6 Il mange des sauterelles… Il y a peu, cela aurait semblé étrange à un Occidental, mais il est connu maintenant qu’en Afrique et en Asie la consommation d’insectes est séculaire et qu’une certaine cuisine contemporaine en fait même l’élevage industriel à cause de leurs vertus protéiques et de l’avantage de pouvoir ainsi nourrir beaucoup de monde en peu d’espace. Dans la mythologie biblique, les sauterelles évoquent l’une des dix plaies d’Égypte, car elles sont capables d’anéantir les cultures d’un pays entier lorsqu’elles déferlent en masse. Le mangeur de sauterelle est alors celui qui résorbe le mal, ce qui vient compléter la fonction de nettoyeur des fautes du prophète.
7 …et du miel des champs. On retrouve alors la perspective de la ‘terre promise’ à Moïse par son Dieu pendant l’Exode, pays où coulent le lait et le miel. Certains historiens pensent qu’il s’agit du ‘miel de dates’ et non, ou pas seulement, du miel d’abeilles. Quoi qu’il en soit tout cela tranche et fait pendant avec les symboles ascétiques des vêtements en poils de chameau et de la ceinture de cuir. Nous sommes donc soulagés, Jean l’ascète n’est pas un masochiste, il travaille en vue de la promesse divine, qui est fastueuse et immortelle.
Version Mattieu
En ces jours survient Jean le Baptiste (Mt 03/01 = P 015). Il proclame dans le désert de Judée : «Convertissez-vous-metanoein ! Car proche est le royaume des cieux ! » (Mt 03/02 = P 015). Car c’est lui dont a parlé le prophète Esaïe : « Une voix crie dans le désert : ‘Préparez le chemin du Seigneur, faites droits ses sentiers! » (Mt 03/03 = P 015). Lui, Jean a son habit de poil de chameau et une ceinture de cuir autour des reins. Sa nourriture est (faite) de sauterelles et de miel des champs (Mt 03/04 = P 015). Alors sortent auprès de lui Jérusalem, et toute la Judée et toute la région autour du Jourdain (Mt 03/05 = P 015). Ils sont immergés par lui dans le fleuve Jourdain, en confessant leurs fautes (Mt 03/06 = P 015).
Le flou des notions fondamentales de l’Évangile
1 Passons maintenant au point de vue de Matthieu sur Jean l’immergeur. En ces jours survient Jean le Baptiste (Mt 03/01 = P 015). Matthieu est disciple de Jésus, l’Évangile ne précise pas s’il le fut aussi de Jean mais, ayant vécu dans le petit monde juif à son époque, il est fort possible qu’il l’ait entendu prêcher et certain qu’il en a entendu parler. Sa formulation laisse entendre que Jean le Baptiste est apparu presque en même temps que Jésus, ce qui est douteux puisque sa fonction devait intervenir avant celle de Jésus.
2 Il proclame dans le désert de Judée : « Convertissez-vous-metanoein ! Car proche est le royaume des cieux ! » (Mt 03/02 = P 015). Matthieu introduit une notion que Marc n’a pas signalée : le royaume des cieux. Cette notion fondamentale est omniprésente dans l’Évangile, comme celle de salut, ou celle de Fils de l’Humain ; mais toutes ont un point commun : l’Évangile les évoque mais ne les définit pas, ne les explique pas, ne les commente pas. L’Évangile décrit le chemin (la personne de Jésus) et les moyens (la Loi de Moïse, les commandements de Jésus) mais demeure très évasif sur le but. Cela se comprend vu le caractère souvent exotérique du texte, mais présente un inconvénient : au fil des siècles, et encore aujourd’hui, les princes de l’Église ont décrit le royaume des cieux de bien des façons, souvent influencées par les idéologies du monde.
Le royaume des cieux et les états multiples de l’Être
L’exposé le plus éclairant est la théorie des états multiples de l’Être (que l’on trouve exposée dans ‘Le symbolisme de la Croix’ et ‘Les États Multiples de l’Être’ de René Guénon). L’Être est Dieu, dans son mystère non manifesté. Quand Il se manifeste, par ce que les Chrétiens nomment ‘la création’, cela donne une multitude d’êtres séparés. Cette multitude s’étage hiérarchiquement, d’une façon verticale, avec les états démoniaques inférieurs à l’état humain d’existence et les états angéliques supérieurs. Cet étagement est aussi horizontal, avec la hiérarchie, du centre vers la périphérie : humains, animaux, végétaux, minéraux. Elle se prolonge dans l’espèce humaine avec les prêtres, les rois, le peuple indépendant, les serviteurs et esclaves (les castes-varnas des civilisations indo-européennes). Par rapport à l’état humain d’existence, le royaume des cieux apparaît comme les états supérieurs de l’Être. Il s’agit d’une partie (la plus importante en spiritualité) des états multiples de l’Être.
L’ascension spirituelle chrétienne
1 Il est à noter que les états de l’Être, supérieurs ou inférieurs à l’état humain, sont en nombres indéfinis. Il y a donc une conception progressiste de la spiritualité, qui consiste à grimper d’état d’existence en état d’existence. Le saint patron de cette démarche, de cette escalade transcendante, est Jacob-Israël, qui fit le songe de ‘l’échelle de Jacob’ décrit dans la Thora (Gn 28/12), où il eut la vision des états supérieurs de l’Être. Jésus, d’ailleurs, reprend ce symbolisme en recrutant l’ésotériste Nathanaël à qui il déclare : vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme (Jn 01/51 = P 025). C’est dans Jean l’évangéliste et déjà beaucoup plus précis que dans Matthieu.
2 Jean le baptiste est donc au courant, d’après Matthieu du moins, de ce but de la mission de Jésus : offrir à ses disciples de dépasser l’état humain d’existence. Jésus le confirmera dans le passage de la ‘Femme aux sept maris’ : lorsqu’on ressuscite d’entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans les cieux (Mc 12/25 = P 241). On voit donc se relier entre elles les trois notions fondamentales du Christianisme que sont le Fils de l’Humain, le royaume des Cieux et la résurrection, toutes méthodiquement enveloppées de mystère.
La perfection spirituelle
Une dernière chose à signaler : l’ascension du royaume des cieux n’est pas le summum de la spiritualité. Sinon, d’ailleurs, il ne serait jamais atteint vu que les cieux en question sont innombrables. Le summum est l’union avec Dieu qu’évoque, pratiquement seul, l’évangile selon Jean : moi en le père et vous en moi. Il ne s’agit plus alors de progrès spirituel, mais de nirvana (extinction de l’ego en Dieu) et de moksha (libération des états d’existence conditionnés). Mais nous sommes là loin de Jean-Baptiste et peut-être de Matthieu. L’être parvenu à la perfection réalise Brahman (l’éternel), ce qui représente la culmination de la connaissance (BG 18/50).
Jésus ouvre le royaume des cieux
1 En disant proche est le royaume des cieux, Jean signifie deux choses. Premièrement, qu’il identifie pratiquement le royaume des cieux avec la personne de Jésus, qui, effectivement, est proche de sa manifestation publique au moment de ces paroles. Deuxièmement, (mais Jean savait-il cela ? on l’ignore) qu’il sait, ou pressent, que Jésus va rouvrir la porte du royaume des cieux.
2 La représentation symbolique traditionnelle de la terre est plane et horizontale. Ce plan a un centre. Les humains sont plus centraux (symboliquement) que les animaux, végétaux et minéraux. Un petit cercle central est le paradis terrestre, que les humains actuels ne peuvent atteindre à cause de sa fermeture par le dieu de la genèse, qui y plaça des chérubins à l’épée flamboyante (Gn 02/24). Mais Jésus réouvre le paradis comme le montre sa parole au ‘bon larron’ aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis (P 295). De plus l’Évangile précise que Jésus a été crucifié dans un jardin (P 303), qui n’est autre que celui du paradis, et que le lieu se nomme Golgotha, ce qui signifie ‘lieux du crâne’ (P 287), qui n’est autre que celui d’Adam, que le sang de Jésus crucifié va revivifier.
3 Dans la théorie des états multiples de l’Être, les différents états d’existence sont symbolisés par des plans horizontaux superposés. L’axe central de l’état humain traverse tous les autres états supérieurs et inférieurs. Il constitue une sorte d’escalier en colimaçon donnant accès, depuis l’état humain, aux autres états. Jésus a réalisé cela et en offre la possibilité à ses disciples lorsqu’il dit à Nathanaël : vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme (Jn 01/43-51 = P 025).
3 Le reste de Matthieu, pure reprise de Marc, a déjà été commenté.
Version Luc
En l’an quinze du gouvernement de Tibère César Ponce Pilate étant gouverneur de Judée, Hérode étant tétrarque de la Galilée, Philippe son frère étant tétrarque de l’Iturée et de la Trachonitide et Lysanias étant tétrarque de l’Abilène, (Lc 03/01 = P 015), le prince-des-sacrificateurs étant Hanne et Caïphe, le dire de Dieu advient sur Jean le fils de Zacharie dans le désert (Lc 03/02 = P 015). Et il va dans toute la région autour du Jourdain en proclamant une immersion de conversion-metanoia, pour la rémission des fautes (Lc 03/03 = P 015), comme il est écrit dans le livre des paroles du prophète Esaïe : « Voix de celui qui appelle en criant dans le désert : ‘ Préparez le chemin du Seigneur; faites droits ses sentiers : (Lc 03/04 = P 015) tout ravin sera comblé, toute montagne ou colline sera abaissée ; les chemins tortueux seront redesssés et les raboteux seront lissés ; (Lc 03/05 = P 015) et toute chair-sarx verra le salut de Dieu (Lc 03/06 = P 015).
Luc ancre l’Évangile dans le temps historique
1 Abordons maintenant la version de Luc. Il n’a pas connu Jésus et travaille d’après des témoignages indirects, à la façon d’un écrivain qui compose son texte, comme il l’a expliqué dans son introduction (Lc 01/01-04 = P 002). Il commence par situer l’événement dans le temps, par référence à une avalanche de personnages historiques connus et contemporains de Jésus.
2 En l’an quinze du gouvernement de Tibère César… César signifie ‘coupure-séparation’ ; on dit d’ailleurs que César est lui-même né par césarienne. Le terme n’est pas appliqué à Jésus, mais la concomitance prend du sens quand on réalise que Jésus a déclaré : N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive et la division (P 180).
3 …Ponce Pilate étant gouverneur de Judée…Il se trouve que Pilate signifie ‘lance-javelot’, or c’est sur l’ordre de Pilate que des soldats romains sont allés vérifier que Jésus était déjà mort, pour pouvoir laisser Joseph d’Arimathie le décrocher de la croix, et c’est un soldat, que la tradition nomme Longin, qui a percé son flanc de sa lance pour s’en assurer (Jn 19/31-38 = P 303).
4 Hérode étant tétrarque de la Galilée… Hérode, homme de paille des Romains, qui a brillé par sa cruauté (tuant de nombreux membres de sa famille, y compris des fils et faisant exécuter Jean le Baptiste) signifie en grec ‘apparence de héros’. Cela n’est pas sans évoquer l’unique scène où Jésus le rencontre, après son arrestation : Après l’avoir, ainsi que ses gardes, traité avec mépris et bafoué, Hérode le revêt d’un habit splendide et le renvoie à Pilate. Jésus est bafoué, Hérode glorieux, mais le véritable héros n’est pas celui qu’on croit.
5 Hérode apparaît plusieurs fois dans le récit évangélique ; une sorte de combat à distance s’opère entre Jésus et lui (Lc 13 /31-33 = P 187). Il n’est pas indifférent qu’il ait été alors tétrarque de la Galilée, car ce nom de région signifie en hébreu ‘le cercle’. Au sens symbolique, cela évoque la rotondité terrestre, dans le sens de signifier que Jésus, l’avatara d’il y a deux mille ans, s’adresse à toute la terre, même s’il ne faut pas en conclure que le Catholicisme romain doit coloniser la planète. On pourrait objecter « Jusqu’à Galilée, l’Église croyait la terre plate », mais cette objection ne tient pas, car on sait que les savants grecs d’Alexandrie connaissaient qu’elle est ronde et avaient même calculé assez précisément son diamètre. De plus, n’importe qui peut voir que l’horizon maritime est courbe et que les navires disparaissent de l’autre côté.
6 Luc continue : Philippe-(qui-affectionne-les-chevaux) son frère étant tétrarque de l’Iturée-(fermé) et de la Trachonitide-(rocheux) et Lysanias (dissipe-chagrin) étant tétrarque de l’Abilène-(prairie) (Lc 03/01 = P 015)… Ne tirons pas trop sur le texte, mais il y a certainement quelque chose à en dire. L’Écriture, même lorsqu’elle semble purement technique, comme ici, comprend aussi un sens spirituel.
7 Luc, infatigable, continue : le prince des sacrificateurs étant Hanne-(Grâce-faveur) et Caïphe-(rocher)… l’Évangile reparlera de ces deux personnages lors de l’arrestation et du jugement de Jésus. À noter que Caïphe, qui signifie ‘rocher’, porte exactement le même nom que Pierre : Jésus le regarda et dit : »Tu es Simon, le fils de Jean ; tu t’appelleras Céphas », ce qui veut dire Rocher (Jn 01-35-42 = P 024). Les Chrétiens qui savent lire ne doivent pas s’étonner de voir, si souvent dans l’histoire, le successeur de Pierre agir comme celui de Caïphe. On peut s’appuyer pour bâtir sur une pierre solide, on peut aussi être écrasé par elle. Jésus, qui lui-même se compare à une pierre, la pierre d’angle (soit la clé de voûte) précise : La pierre qu’avaient rejetée les bâtisseurs, c’est elle qui est devenue pierre de faîte’… Quiconque tombera sur cette pierre s’y fracassera, et celui sur qui elle tombera, elle l’écrasera (Les vignerons homicides P 238). Il semble que, pour acquérir ce pouvoir, Jésus doive lui-même en subir sacrificiellement les effets à travers l’histoire de son Église. Jésus ne dit pas pour rien : Race-genea infidèle et pervertie jusques à quand serai-je auprès de vous ? Jusques à quand vous supporterai-je ? (P 127)
8 …le dire de Dieu advient sur Jean, le fils de Zacharie, dans le désert (Lc 03/02 = P 015). Luc arrive enfin au terme de sa phrase. Encadré de toutes ces références, plus ou moins historiquement vérifiables, voici Jean, fils du grand-prêtre Zacharie. Il fut longuement question de Zacharie, grand-prêtre sans enfant, qui attendit, comme tant d’autres personnages bibliques, la fin de sa vie pour en avoir, alors que ce n’était plus humainement espérable (Lc 01 / 05-21 = P 003). Luc en reparle lors de la naissance du dit enfant (Lc 01 / 57-80 = P 006). Matthieu met son nom dans la bouche de Jésus, lorsqu’il reproche aux chefs juifs la longue liste des prophètes martyres, dont Zacharie fut le dernier (avant son propre fils Jean le Baptiste et Jésus lui-même) : pour que retombe sur vous tout le sang innocent répandu sur la terre, depuis le sang de l’innocent Abel jusqu’au sang de Zacharie, fils de Barachie, que vous avez assassiné entre le sanctuaire et l’autel ! (Mt 23/36 = P 171).
Un message historique à double tranchant
1 À la suite de Luc, les Chrétiens de toutes les époques et encore aujourd’hui ont beaucoup mis l’accent sur l’historicité du récit évangélique. Croire, pour un Chrétien, c’est croire à cette historicité. Le Credo, qui constitue l’affirmation officielle de la foi chrétienne, est rempli de faits historiques qu’il faut croire : Jésus est né d’une vierge, fut crucifié sous Ponce Pilate, est descendu aux enfers, ressuscité le troisième jour, monté aux cieux, assis à la droite du Père divin, il est engendré, non pas créé. C’est faire reposer la spiritualité sur la matérialité. Nous sommes là aux antipodes de la démarche du yoga hindou qui pose : L’illusoire est impermanent ; le réel ne cesse jamais d’être. Cette vérité est connue par ceux qui ont vu la Réalité (BG 02/16). Or la plupart des événements repris par le Credo et quantité d’autres se trouvant dans l’Évangile furent impermanents et ont cessé d’être, comme tous les événements.
2 De plus, au fur et à mesure que le temps passe, ces événements sont de moins en moins vérifiables. Le temps efface inexorablement l’histoire, comme Salomon le constate tristement dans l’Ecclésiaste. Aussi l’approche historique, lourdement initiée par Luc dans cette péricope, est-elle assez problématique du point de vue spirituel. Certes, l’Église officielle s’y accroche par crainte de voir l’Évangile et la source du Christianisme ravalés au rang d’un mythe, et d’un mythe parmi d’autres. Mais cette crainte repose surtout sur l’incapacité à découvrir le symbolisme spirituel des mythes. Si Jésus avait voulu fonder le Christianisme sur l’historique, il eut été célèbre à une autre échelle que la minuscule Palestine et en tant que rabbi errant, qui n’a pas une pierre pour reposer sa tête (P 151). On sait par exemple que David, qui a vécu des siècles avant Jésus, était roux et très beau, mais on ne sait rien du physique de Jésus, alors que l’on dispose de bustes très précis des empereurs romains et de nombreux philosophes. Ce que Jésus a fondé relève de l’Esprit, qui souffle où il veut comme Jésus l’explique à Nicodème (P 030), et ne dépend ni d’un temps, ni d’un lieu.
Toute chair verra le salut de Dieu
1 Suivent ensuite deux versets qui reprennent Marc, puis Luc rajoute…tout ravin sera comblé, toute montagne ou colline sera abaissée ; les chemins tortueux-skolios seront redesssés et les raboteux seront lissés… (Lc 03/05 = P 015). À croire que Jean le Baptiste est le saint patron des travaux publics fabricateurs d’autoroutes. Au niveau spirituel, les Juifs doivent obéir à 265 lois, autant que de jours de l’année ; or Jésus a essentialisé toute cette complexité en disant que les deux principaux commandements sont : Le premier : Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur, tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là. »(P 157). Voilà comment les chemins religieux se redressent en spiritualité. À noter que le mot tortueux en grec est skolios, ce qui évoque une déviation de la colonne vertébrale et fait comprendre que le redressement en question doit être aussi corporel, puisque le corps christique est un temple de l’Esprit.
2 …et toute chair-sarx verra-idein le salut-sôtêrion de Dieu (Lc 03/06 = P 015). La chair-sarx n’est pas limitée à la biologie, et donc pas seulement ‘charnelle’, mais comprend l’âme comme indissociable du corps. Pour beaucoup, toute chair désigne ‘tout homme’. Il s’agit assurément de cela, mais pas seulement. Ne sommes-nous pas aussi des mammifères ? Les animaux n’ont-ils pas une chair assez proche de la nôtre ? De plus, un corps sans âme n’est qu’un cadavre. Dès lors que vivent les animaux, ils ont une âme (d’ailleurs ‘animal’ signifie ‘qui a une âme’). Une âme différente de l’âme humaine sans doute, mais les humains aussi présentent une grande différence entre eux à ce sujet.
3 Le degré d’individuation varie selon les espèces : les loups semblent plus individués que les abeilles et les tigres plus que les loups, animaux grégaires. Déjà dans les races et cultures humaines, les degrés d’individuation et d’individualisme varient grandement, l’occidental athée atteignant un haut degré, qui est probablement le reflet inversé d’un grand abîme spirituel.
4 La Bible présente le paradis peuplé d’animaux (Gn 2) et ces derniers subissent une involution parallèle à celle de l’homme (ils endurent les cataclysmes déclenchés par les humains par exemple, et d’ailleurs même les végétaux et certainement les minéraux). Il est donc logique de penser que tous les règnes (vivants ou apparemment non vivants) participeront au salut de Dieu.
5 Qu’est-ce maintenant que le salut de Dieu ? Ou il s’agit d’une formule abrégée pour dire : ‘Le salut proposé par Dieu’. Ou c’est absurde car de quoi Dieu aurait-il besoin d’être sauvé ? Pour certains le salut de Dieu c’est Jésus, dont le nom signifie ‘sauveur’ et dont telle est clairement la mission. Chrétiennement, il ne saurait y avoir d’autres saluts, et le christianisme serait donc la seule religion vraie. Esotériquement, toute religion vivante est salvatrice, c’est-à-dire les trois abrahamiques (Judaïsme, Christianisme, Islam) et les deux orientales (Hindouisme, Bouddhisme). Chacune présente une forme de salut, pour un peuple et pour une période déterminée. Car les religions naissent et meurent, non l’Esprit qui les forme.
6 À part saint François d’Assise, l’Occident est peu sensible au salut de tous les vivants ; la preuve en est qu’il les massacre en masse.
7 Pour les chrétiens dogmatiques, voir le salut, c’est y participer et le salut de la chair c’est la ‘résurrection de la chair’. Pour les Orientaux, la résurrection de la chair est une réincarnation qui ne dit pas son nom (sauf chez Origène, père de l’Eglise, qui l’enseignait). Le Christianisme compacte en une vie, la présente, l’évolution indéfinie du samsara tout entier (la ronde des naissances et des morts). Cette dramatisation pédagogique accentue la peur de l’enfer et la quête du salut, mais elle rend Dieu terriblement injuste, car un être limité ne saurait subir justement une peine illimitée.
8 La pratique de cet enseignement est cosmique, au sens où, si la vocation d’Adam était de gérer le cosmos, celle du spirituel est de travailler à son salut (personnel et celui du cosmos). Ou du moins, puisque le cosmos, selon l’Orient (et aussi les Grecs) procède par cycles, de travailler à ce que, dans la décomposition spirituelle et civilisationnelle présente, germe la graine d’un nouveau cycle tourné vers la lumière.
9 Tel est le mystère : le salut est individuel, cependant il s’opère en faisant œuvrer l’individu pour le Tout.
JEAN le BAPTISTE INTERVIENT