RECOUVREMENT de JESUS au TEMPLE
(Lc 02/40-52 = Péricope Lagrange 014)
Le petit-enfant-serviteur-paidion grandit et se fortifie ; il se remplit de sagesse, et la grâce de Dieu est sur lui (Lc 02/40 = P 014)
Chaque année ses parents-géniteurs-goneis vont à Jérusalem, pour la fête de la Pâque (Lc 02/41 = P 014)
Lorsqu’il a douze ans, ils montent selon la coutume de la fête (Lc 02/42 = P 014) Lorsque sont accomplis les jours (de la fête), ils s’en retournent ; et l’enfant-serviteur–pais Jésus demeure en arrière à Jérusalem, et ses parents-géniteurs-goneis n’en ont pas connaissance-ginôskein. (Lc 02/43 = P 014)
Ils pensent qu’il est dans la caravane et ils vont un jour de chemin et le recherchent parmi leurs parents-sungeneus et leurs connaissances-gnôstos (Lc 02/44 = P 014)
Et ne l’ayant pas trouvé, ils retournent à Jérusalem en le recherchant (Lc 02/45 = P 014)
Après trois jours, ils le trouvent dans le lieu-sacré–hieron, assis-kathezesthai, au milieu des maîtres-enseignants-didaskalos, les écoutant et les questionnant (Lc 02/46 = P 014)
Tous ceux qui l’entendent sont hors-d’eux-mêmes-existanai à cause de sa compréhension–sunesis et de ses réponses (Lc 02/47 = P 014)
En le voyant-idein, ils sont frappés-(de-stupeur). Sa mère lui dit : « Enfant-rejeton–teknon, pourquoi nous as-tu fait cela ? Voici, ton père-patêr et moi nous sommes dans la douleur et nous te cherchons. » (Lc 02/48 = P 014)
Il leur dit : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne le saviez-vous-pas-eidenai ? il faut que je sois dans les (choses) de mon père-patêr ? » (Lc 02/49 = P 014)
Ils ne comprennent-pas-suniênai la chose-et-le-dire-rhêma dont il leur parle (Lc 02/50 = P 014)
Il descend avec eux et va à Nazareth-(saint). Il leur est soumis. Sa mère garde-complètement-diatêrein toutes les choses-et-les-dires-rhêma dans son cœur (Lc 02/51 = P 14)
Et Jésus progresse en sagesse, en développement, et en grâce, auprès de Dieu et des humains-anthrôpos (Lc 02/52 = P 014)
Pourquoi deux évangélistes font-ils l’impasse sur l’enfance de Jésus ?
1 Le petit-enfant-serviteur-paidion grandit et se fortifie ; il se remplit de sagesse et la grâce de Dieu est sur lui (Lc 02/40 = P 014).
2 Nous abordons la péricope 14. Une péricope est un passage d’évangile. 14 selon la numérotation de la synopse du Père Lagrange, fondateur de l’École biblique de Jérusalem. Luc seul raconte la scène. Avec Matthieu, il est l’un des deux évangélistes canoniques qui évoquent l’enfance de Jésus. Dans les évangiles apocryphes (non officiels) on trouve de nombreux récits de l’enfant de Jésus généralement truffés de miracles hautement merveilleux et folkloriques.
3 Notablement, Marc et Jean, qui sont plus ésotériques, surtout Jean, n’évoquent pas la jeunesse de Jésus et le font apparaître adulte. Pourquoi ? Un prêtre répondra : « Parce que les autres en parlent, inutile de répéter. » Cette réponse n’est pas valable. D’une part, car il y a de nombreuses scènes que traitent plusieurs évangélistes. D’autre part, car chaque évangile, au début du Christianisme, servait à une communauté donnée et se devait d’être complet.
4 Autre conception : Matthieu et Luc sont plus exotériques que Marc et Jean. C’est pourquoi ces derniers ne parlent pas d’une enfance qui fut plus ordinaire qu’on le pense, réservant la dimension transcendante de Jésus à sa seconde naissance (au sens où Jésus enseigne la seconde naissance initiatique à Nicodème : Jn 2 = P 030). Nous sommes alors dans l’ambiance spirituelle et métaphysique orientale de la Bhagavad Gita, qui considère que tout homme peut réaliser Dieu, comme Jésus, et qu’il est donc un maître de réalisation et non un Dieu natif d’une autre essence que les humains que nous sommes.
Changement radical de style chez Luc
1 Après que l’Évangile ait raconté l’annonce miraculeuse de la naissance de Jésus (P 004), les deux grandioses cantiques d’Élisabeth et de Marie, qui se rencontrent enceintes (P 005), la naissance miraculeuse de Jésus (P 008), sa présentation au Temple accompagnée des cantiques merveilleux de Siméon et de Anne (P 010), voici que Luc qui, très curieusement, ne parle pas des Mages et de la fuite en Égypte et en ignore tout comme nous l’avons vu alors, nous propulse vers un Jésus de 12 ans, qui vient, semble-t-il, de passer quelques années normales pour son âge.
2 Cette normalité est soulignée par les détails donnés : Le petit-enfant-serviteur-paidion grandit et se fortifie. Il n’est pas puissant thaumaturge, comme dans certains évangiles apocryphes, mais humble enfant obéissant à ses parents et les servant. De plus, loin de tout savoir de naissance, d’être Dieu avant d’être homme, il passe par des étapes progressives, comme tout le monde, il grandit et se fortifie. Luc tient ici un tout autre langage que dans les scènes merveilleuses du début de son Évangile.
3 …il se remplit de sagesse et la grâce de Dieu est sur lui. Un enfant n’a pas la science infuse, comme une tortue marine, il doit apprendre de ses maîtres. Joseph, de la lignée de David, un homme qui communique avec le monde angélique, comme on le voit dans l’annonce qui lui est faite de la naissance de son fils (P 007) et dans la scène des Mages et du voyage en Égypte (P 011-013), semble très qualifié pour initier son brillant fils à la sagesse. La grâce, par contre, vient de Dieu directement, et les dispositions à la sagesse permettent de la bien accueillir. Jésus est donc, certes, un enfant, mais un enfant particulièrement bien disposé et précoce en matière de religion.
Luc brise son mythe de la conception virginale, et rend plausible l’étonnement des parents
1 Chaque année ses parents-géniteurs-goneis vont à Jérusalem, pour la fête de la Pâque (Lc 02/41 = P 014).
2 Chaque année : Jésus, comme ses parents, s’inscrit dans le calendrier liturgique juif, cyclique et annuel comme il se doit. …ses parents-géniteurs-goneis…Luc réserve ici une surprise de taille à son lecteur. Goneis, que l’on retrouve dans ‘génétique’ en français, désigne les parents biologiques et en aucun cas un ou des parents adoptifs. Discrètement, par ce mot, que les traductions exotériques s’empressent de masquer, Luc contredit le mythe de la conception virginale de Jésus, qu’il a si bien forgé (P 004) et que nourrit également Matthieu dans son annonce à Joseph (P 007). Il importe de remarquer les contradictions de l’Écriture, non pour en conclure qu’elle est incohérente, mais parce que ces contradictions sont souvent le signe d’un double langage : religieux (naissance miraculeuse, le père étant Dieu) et spirituel (il s’agit alors de la seconde naissance, symbolisée par la supposée naissance miraculeuse).
3 Ce n’est pas la première fois que Luc s’amuse à tendre une perche aux initiés ; le mot était déjà employé lors de la présentation de Jésus au temple (P 010). D’ailleurs la suite du présent récit perdrait une grande partie de son sens si Joseph n’était pas le père biologique de Jésus, car alors il n’aurait pas à tant s’étonner que son fils adoptif parle d’un autre comme étant son père.
De la Pâque horizontale à la Pâque verticale
1 … vont à Jérusalem, pour la fête de la Pâque. Jérusalem, ‘la cité de la paix’, fondée par le roi David, qui en fit sa capitale, fut en réalité souvent en guerre et même pillée plusieurs fois avant l’époque de Jésus. Après lui, elle fut rasée par l’empereur romain Titus, les Juifs tués pour moitié et déportés en Espagne pour le reste, et la terre repeuplée par d’autres. La ville fut disputée entre les Chrétiens et les Musulmans (Saladin) au Moyen-âge et redevint capitale des Juifs en 1947, dans un contexte de conflit et de guerre qui n’a jamais cessé. Jésus dit bien : Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne (Jn 14/27 = P 263). À notre époque de l’histoire de l’humanité, il n’y a de paix possible qu’intérieure ; et il n’est point besoin de Jérusalem pour la trouver.
2 Pâque signifie ‘passage’. Il s’agit à l’origine biblique du passage de la mer Rouge, qui marqua pour les Juifs, après 400 ans d’esclavage chez les Égyptiens, la libération politique, sous la conduite de Moïse. De nombreux épisodes de la vie de Jésus se déroulent lors d’une pâque. Cela est assez naturel, cette fête étant l’une des plus importantes pour les Hébreux, mais c’est surtout l’occasion, dans le symbolisme évangélique, de montrer que Jésus opère une réorientation de cette fête. De libération politique, de l’esclavage vers la liberté, elle passe à une libération existentielle du monde mortel humain à l’immortalité du salut. Le but n’est plus la terre promise mais le royaume des cieux, c’est-à-dire, en langage métaphysique, les états de l’être supérieurs à l’état humain. Ultimement, mais alors on n’est plus dans la religion, mais dans la gnose, il s’agit de passer d’un état conditionné à la fusion en Dieu, ce qui représente le Yoga tel qu’enseigné par la Bhagavad Gita ou le cœur de l’Évangile selon Jean : Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous…(Jn 17/21 = P 267).
3 Certes à ce point de la vie de Jésus, il n’est pas encore question de tout cela et même sans doute n’en a-t-il guère conscience, mais la construction du texte sacré nous conduit à réinterpréter Jérusalem et la Pâque.
De la maturité initiatique
1 Lorsqu’il a douze ans, ils montent selon la coutume de la fête (Lc 02/42 = P 014). Bien que Nazareth soit au nord de Jérusalem et que, sur une carte actuelle, on descend de l’un vers l’autre, Jérusalem est bâtie sur une éminence et, en partant de Nazareth, on y monte.
2 Mais l’important du passage est l’âge de Jésus : 12 ans. Ce nombre est symbole de complétude : dans le temps, par les douze mois de l’année ; dans les qualités humaines, par les douze signes du zodiaque ; par les couleurs, dans les trois couleurs fondamentales deux fois subdivisées ; etc.
3 Dans de nombreuses traditions à douze ans (à peu près) une fille devient nubile et peut passer de la fille à l’épouse, puis à la mère. Les garçons, à cet âge, quittent le monde féminin et maternel et entrent dans le monde masculin, souvent pour l’apprentissage d’un métier. Dans de nombreuses cultures, c’est le temps d’une épreuve initiatique pour les garçons, épreuve parfois rude dans certains milieux qui nécessitent des qualités spartiates. Donc Jésus, bien qu’il demeurera sans doute encore longtemps avec eux avant sa vie publique qui commencera à 30 ans (P 020) (mais l’Évangile n’en dit rien), quitte symboliquement ses parents. Ces derniers ne représentent plus l’autorité suprême pour lui. À douze ans, un garçon, théoriquement, commence à devenir un homme, et monte pour la fête spirituelle vers le Seigneur divin.
4 Alors qu’au Moyen-âge encore, un jeune écuyer s’approchait d’être chevalier, un charpentier devenait habile à travailler sur les toits, un jeune lettré maîtrisait le latin et peut-être le grec, aujourd’hui, les collégiens sont encore plongés dans l’enfance et il leur faudra murir une bonne décennie pour aborder de vraies responsabilités. La quantité des savoirs a pris le pas sur les qualités du caractère.
5 En quittant le monde de la femme, le garçon, du moins dans les trois premières castes-varnas, qui sont celles des deux-fois-nés, les castes à initiation, commence à dépasser le niveau de l’exotérisme religieux ordinaire (BG 04/13, 18/41-45).
Quand le disciple dépasse le maître
1 Lorsque sont accomplis les jours (de la fête), ils s’en retournent ; et l’enfant-serviteur-pais Jésus demeure en arrière à Jérusalem et ses parents-géniteurs-goneis n’en ont pas connaissance-ginôskein (Lc 02/43 = P 014)
2 Il est notable que l’action de cette péricope ne se déroule pas pendant la fête juive pour laquelle la famille s’est déplacée. Autrement dit nous ne sommes pas dans le religieux rituel, calendaire et cérémoniel, mais dans autre chose. Lorsque sont accomplis les jours (de la fête), ils s’en retournent.
3 …l’enfant-serviteur-pais Jésus demeure en arrière à Jérusalem…en l’occurrence l’enfant n’est plus serviteur, il est même désobéissant, comme sa mère le lui fera remarquer. Il demeure à Jérusalem ; il cherche le lieu de la vraie paix, spirituelle.
4 …ses parents-géniteurs-goneis n’en ont pas connaissance-ginôskein. Certaines traductions disent ‘à l’insu de ses parents’, mais c’est plus que cela, ginôskein a la même racine que ‘gnose’. Ses parents géniteurs ne sont pas au niveau de connaissance spirituelle qui est désormais le sien ; rien de moins. Plus tard, Jésus dira : Mais aujourd’hui, demain et le jour suivant, je dois poursuivre ma route, car il ne convient pas qu’un prophète périsse hors de Jérusalem (Lc 13/32 = P 187). Il est déjà dans cette disposition. Nazareth signifie ‘la sainte’ ; c’est une bonne base de départ, mais la mission de Jésus doit se centrer sur Jérusalem, où il posera de nombreux actes magistraux dont celui-ci est le premier et où il finira.
La nouvelle famille de Jésus
1 Ils pensent qu’il est dans la caravane et ils vont un jour de chemin et le recherchent parmi leurs parents-sungeneus et leurs connaissances-gnôstos (Lc 02/44 = P 014).
2 Marie et Joseph imaginent que Jésus, comme d’ordinaire, du moins apparemment, suit le mouvement : Ils pensent qu’il est dans la caravane. Ils ne saisissent pas qu’il va bousculer la tradition et en fonder une autre.
3 …ils vont un jour de chemin. Des parents modernes pourraient s’en choquer, eux qui sont fermés dans leur appartement, avec leur enfant et leur chat, souvent loin de leurs aînés et sans famille élargie, si ce n’est sous forme de famille recomposée. On ne laisse pas un enfant sans surveillance pendant toute une journée ! Mais, justement, leurs parents-sungeneus sont dignes de confiance ; la parenté et même la tribu s’avère solidaire. Sauf que commence à pointer le Jésus qui dira : Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? » (Mc 03/33= P 083). La famille que Jésus cherche désormais n’est plus raciale ou religieuse ; elle est spirituelle. Et elle pourra étonner, lui qui aura pour amie la très scabreuse Marie-Madeleine, comme s’il se souvenait que parmi ses ancêtres figure Rahab (P 020 généalogie), la prostituée étrangère qui devint si exemplairement juive.
4 On note que le texte fait une sorte de jeu de mots à propos de gnose, de connaissance. Ses parents-géniteurs-goneis n’en ont pas connaissance-ginôskein et maintenant ils le recherchent parmi leurs parents-sungeneus et leurs connaissances-gnôstos. Comme en français, ‘J’ai beaucoup de connaissances’ signifie indifféremment ‘Je connais beaucoup de gens’ et ‘J’ai beaucoup de savoir’. Jésus est en train de passer de la connaissance tribale et amicale à celle de la gnose.
Un renversement des rapport
Ne l’ayant pas trouvé, ils retournent à Jérusalem en le recherchant (Lc 02/45 = P 014). Ce n’est plus désormais Jésus qui suit ses parents, mais ses parents qui suivent Jésus ; sans le savoir, ils commencent un long et stupéfiant voyage. Jésus les ramène au centre, à Jérusalem. Ce n’est plus l’enfant qui cherche à devenir comme ses parents, ce sont eux qui le cherchent. Un psychologue moderne dirait : « Jésus commence sa période adolescente. » Or, ce qui est justement remarquable, c’est que Jésus n’en manifeste aucun signe. Le hiatus entre Jésus et ses parents est de l’ordre de la gnose et non de celui du caractère. La ‘crise de l’adolescence’ dont on parle tant aujourd’hui fait-elle partie de tout développement normal ?
Trois jours et tout un monde
1 Après trois jours, ils le trouvent dans le lieu-sacré-hieron, assis-kathezesthai, au milieu des maîtres-enseignants-didaskalos, les écoutant et les questionnant (Lc 02/46 = P 014)
2 Après trois jours…Les parents ont fait un jour de chemin en caravane ; ils reviennent, ce qui leur prend encore un jour. Ne trouvant Jésus qu’après trois jours, ils l’ont donc cherché deux jours à Jérusalem. L’idée ne leur est que tardivement venue que Jésus puisse se trouver dans le Temple. Le cherchaient-ils au marché, comme un futur acheteur consommateur ou commerçant, lui qui dira : Les acheteurs et les marchands n’entrent pas dans la demeure de mon Père (évangile selon Thomas 064) ?
3 De plus, trois jours est un refrain évangélique : Le troisième jour, il y eut des noces à Cana de Galilée…(Jn 02/01 = P 026). Le Fils de l’homme doit… être tué et, après trois jours, se lever-anistanai (Mc 08/31 = P 122). Il ne s’agit pas tant de compter les jours que de symboliser le trois. En arithmétique sacrée, le Un est le principe de toute manifestation. Le Deux désigne la dualité sans laquelle il n’y aurait pas de manifestation, car celle-ci implique qu’il y ait toujours moi et l’autre, le monde et moi. Le Trois est le premier nombre de la suite indéfinie qui retrouve l’impair du Un ; il est comme une fissure dans la manifestation, permettant une échappée-retour vers le Principe.
L’origine autonome de la gnose christique
1 Le fait que les parents de Jésus ne l’aient pas cherché dans le Temple pose question. S’ils étaient habitués à le voir prier, méditer, étudier la Thora, questionner le rabbin de Nazareth, ils auraient su que le Temple constituait le lieu le plus attirant pour lui. La question est donc, avant même qu’ils n’assistent à la science époustouflante de Jésus auprès des docteurs : D’où vient la science de Jésus ? Bien des théologiens et des Pères de l’Église se sont posé la question.
2 Les dogmes fondamentaux, qui posent que Jésus est Dieu de toute éternité et l’une des trois personnes divines du Christianisme, amènent à répondre facilement : « En tant que Dieu, il sait tout de naissance. »
3 Dans cette hypothèse (car c’est pour nous une théorie non un dogme), il serait curieux que Jésus sache qu’il est Dieu mais ignore encore comment l’on fait pour marcher sur deux pattes. Curieux mais pas impossible, car il n’est pas rare que des enfants sachant à peine lire, se posent des questions d’une grande profondeur métaphysique, comme par exemple : « Le monde que je vois est-il réel ou est-ce un rêve ? » ou « Dieu est-il très haut ou très dedans ? » L’affirmation de la Gita : La vérité suprême est extérieure et intérieure à tous les êtres, dans le mobile comme dans l’immobile. Elle dépasse le pouvoir de perception et d’entendement lié aux sens matériels. Elle est très proche et très lointaine. Tel est Cela (Bhagavad Gita 13/15) peut très bien constituer la pensée d’un enfant doué spirituellement, même s’il ne saurait l’exprimer ainsi.
4 La science infuse de Jésus n’est donc pas à exclure, et il n’est aucunement nécessaire d’en faire une personne divine de plus pour cela. La Bhagavad Gita, qui nous tient souvent lieu de cette clé de la gnose que les docteurs ont dérobé selon Jésus (Lc 11/52 = P 171), offre une réponse intéressante. Certains perçoivent le Soi par eux-mêmes, par la méditation de leur propre Soi ; d’autres le voient par le yoga de la connaissance ; d’autres encore par karma yoga (la discipline de l’action) (BG 13/24). La deuxième et troisième voie indiquées nécessitent une transmission de maître à disciple ; pas nécessairement la première voie, qui n’est d’ailleurs pas une voie, mais un état natif.
5 La Gita envisage le cas de celui qui meurt en cheminant dans la voie du yoga, mais sans avoir encore abouti à l’unité suprême et elle précise : Ayant atteint le monde des vertueux et y ayant séjourné pendant de longues années, celui qui a échoué (à aboutir) dans la voie du yoga naît dans la maison de parents purs et prospères (BG 06/41). Les parents de Jésus remplissent amplement ces conditions. Là, il renoue avec l’état d’esprit qui était le sien dans sa précédente incarnation et, avec un zèle redoublé, il s’efforce vers la perfection (BG 06/43). Il est porté de façon irrésistible par sa pratique antérieure. Même le simple souhait de connaître le yoga lui permet de transcender déjà tous les rites scripturaires des Védas (BG 06/44). En jargon hébreu, ‘de transcender tous les rites de la Thora’, dont Jésus avait entendu bien des fois l’énoncé à la synagogue et dans le Temple, et qu’il n’hésitera pas à bousculer, en particulier le sabbat.
6 On dira, certes : « Cette interprétation suppose la théorie de la transmigration. » Cependant, sans nous y étendre, car il en sera question en d’autres endroits de l’Évangile, cette question se pose chez les Juifs, comme on le verra lorsque Jésus interroge ses disciples sur lui-même (P 121) ou quand les disciples s’interrogent sur la faute commise par l’aveugle-né pour être né aveugle (P 148), ou quand Hérode et ses proches se demandent qui est cette nouvelle célébrité nommée Jésus (P 104).
Jésus méditait dans son hiéron
1 …dans le lieu-sacré-hieron…C’est là que ses parents trouvent Jésus, après avoir épuisé toutes les autres pistes. Lors de l’épisode des ‘Marchands chassés du Temple’ (P 028 et 029) Jésus identifie le lieu-sacré-hieron à son propre corps et Jean confirme : lui parle du sanctuaire de son corps (Jn 02/21 = P 029). Il semble bien que la spiritualité de Jésus, dès ce jeune âge, se soit déroulée fondamentalement dans son propre corps, à la façon yogique, qui n’est pas le domaine réservé des Hindous ou des Bouddhistes, et cela à l’insu de ses parents, qui le voyaient aller à la synagogue le sabbat comme tout petit juif discipliné.
2 On objectera que, s’il pratiquait la méditation yogique d’instinct, par l’inertie de son passé transmigratoire, son entourage s’en serait aperçu. Pas nécessairement, car le jeune Jésus pouvait avoir le goût de séjours solitaires dans la nature, comme on l’y verra pendant sa vie adulte se retirer souvent. De plus, celui qui a commencé à éveiller en lui le Soi intérieur peut demeurer en sa présence, même au cœur de l’action : Celui qui discerne le non-agir au sein même de l’agir, et l’agir au sein même du non-agir, celui-là est sage parmi les hommes. Il est un yogi (en état d’Union), quelque œuvre qu’il fasse par ailleurs (BG 04/18).
3 Il est très remarquable de constater comme la Bhagavad Gita ouvre les portes clauses et mystérieuses de l’Évangile. Avec la rencontre des spiritualités due principalement au mondialisme de la modernité, les Rois Mages sont de retour.
Un préadolescent qui utilise sont droit d’inventaire
1 …assis-kathezesthai, au milieu des maîtres-enseignants-didaskalos, les écoutant et les questionnant. Le mot grec pour dire assis, kathezesthai, se retrouve en français dans cathèdre, qui désigne le trône épiscopal d’une cathédrale (bâtiment servant de cadre à la cathèdre). Alors que la mentalité moderne imagine le chef debout, mobile, voyageant sans cesse, parlant beaucoup, réagissant à tout, le modèle symbolique des civilisations spirituelles est illustré par le ‘moteur immobile’ d’Aristote. Les sages de la première caste, de même que le roi de tous les seigneurs, sont immobiles, peu loquaces, centrés, tant géographiquement que mentalement, au-dessus de la mêlée, témoins et garants de l’ordre immuable du Dharma (en Israël de la Loi mosaïque) ; en un mot ils sont assis au milieu.
2 … au milieu des maîtres-enseignants-didaskalos…Une scène d’Évangile met en concurrence la famille de Jésus, dont sa propre mère, et la foule de ses disciples. La foule est assise-kathezesthai autour-peri de lui (Mc 03/31 = P 083) et Marc insiste ensuite : Et regardant-periblepein à la ronde kuklos-(en cercle) ceux qui sont assis-kathezesthai autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères » (Mc 03/34 = P 083). Il apparaît que la disposition est inverse de celle de Jésus assis au milieu des maîtres. Le rapport de l’enfant Jésus, de douze ans, et des plus grands maîtres du Temple de Jérusalem est le même que celui de la foule de ses disciples et de Jésus adulte diffusant son message. Difficile de souligner de façon plus frappante la distance qui sépare l’exotérisme religieux et institutionnel de l’ésotérisme spirituel.
3 Le symbole est clair, reste la plausibilité historique de la scène. Peut-être le jeune Jésus a-t-il discuté avec un docteur qui, épaté ou embarrassé par son savoir, en a appelé d’autres jusqu’à ce qu’ils forment cercle autour de lui, dérangés dans leurs certitudes par ce jeune questionneur.
4 … les écoutant et les questionnant. Même si l’on se croit en mesure d’enseigner quelque chose à quelqu’un, il convient de l’écouter d’abord. De façon à partir ensuite du point où il est, car on ne peut faire évoluer quelqu’un qu’à partir du point où il est. À condition qu’il accepte le dialogue, ce qui semble avoir été le cas en l’occurrence, mais ne le sera plus ensuite, dans la même configuration et avec les mêmes acteurs : Les Juifs font cercle autour de lui et lui disent : »Jusqu’à quand vas-tu nous tenir en haleine ? Si tu es le Christ, dis-le-nous ouvertement « (Jn 10/24 = P 185).
5 D’ordinaire, le disciple questionne pour obtenir la science du maître : Les sages qui voient la réalité t’enseigneront cette connaissance, si tu te prosternes devant eux, te mets à leur service et les interroges (BG 04/34). Ici, vu ce que précise la suite, il semble bien que Jésus ne les questionne pas, mais les remet en question. Ou du moins leur pose des questions auxquelles ils n’ont pas réponse et qui les déstabilisent.
6 Jésus ne reçoit pas benoîtement l’enseignement de sa culture et de sa religion. Il fait preuve de cette virilité de l’intelligence et de la volonté qui consiste, sans désobéissance gratuite, à choisir ce à quoi on obéit. Lorsque ton intellect, rendu perplexe par ce que tu auras entendu (des Védas ici de la Thora), se fixera, inébranlable et ferme, dans la contemplation, alors tu atteindras la réalisation spirituelle (BG 02/53).
Face au religieux, l’affirmation de l’ésotérisme spirituel
1 Tous ceux qui l’entendent sont hors-d’eux-mêmes-existanai à cause de sa compréhension-sunesis et de ses réponses (Lc 02/47 = P 014). Tous, donc aussi les maîtres du Temple. Alors se pose une question sur la qualité du milieu humain, religieux et spirituel dans lequel Jésus est né. Cette question, Jésus lui-même, en tout début de sa mission adulte, la posera à Nicodème, membre du Sahnédrin, notable des Juifs, instruit de la Loi, et qui a conscience, d’une part de l’insuffisance de son propre savoir, d’autre part du fait que Jésus est envoyé de Dieu, précisément pour instruire les gens comme lui et le peuple qui en dépend. En effet, à la remarque émue de Nicodème : Comment cela peut-il se faire (Jn 03/09 = P 030), Jésus répond : « Tu es Maître en Israël, et ces choses-là, tu ne les saisis pas ? » (Jn 03/10 = P 030). Dans la ligne exacte de la remise en question de quelques docteurs par le jeune Jésus, le messie conteste ici, radicalement, sa tradition native.
2 … et de ses réponses. Le texte présente tout d’abord Jésus écoutant et questionnant les maîtres du Temple, puis évoque maintenant ses réponses, ce qui implique qu’on le questionne, et très probablement, que les maîtres du Temple le questionnent. Retournement de situation discrètement suggéré.
Les deux Marie inconciliables de l’Évangile
1 En le voyant-idein, ils sont frappés-(de-stupeur). Le grec évangélique utilise plusieurs mots pour voir. Celui-ci est le plus ordinaire, suggérant que ses parents le voient… comme des parents et rien de plus ; ils ne pressentent pas la transcendance de leur fils. Cela s’oppose aux versions truffées de merveilleux et de miraculeux dans les évangiles apocryphes de l’enfance de Jésus. Aussi bien, cela cadre mal avec le récit, lucanien lui aussi, de la conception virginale présenté par la scène de l’Annonciation (P 004). Luc continue son double jeu : religion-spiritualité, exotérisme-ésotérisme. Il représente par là une tradition encore complète ; ce que le Christianisme cessera d’être à partir de la fin du Moyen-âge, le religieux devenant ignorant puis adversaire de l’ésotérisme… comme c’était déjà le cas du temps de Jésus. Alors, le monde moderne n’est pas loin et se présentera la supposée ‘Renaissance’.
2 En le voyant-idein, ils sont frappés-(de-stupeur). C’est plutôt le lecteur de l’Évangile, pour peu qu’il réfléchisse, qui devrait être frappé de stupeur en constatant la réaction des parents de Jésus ! Marie, visitée par un ange (P 004) lui annonçant la naissance miraculeuse et même proprement surhumaine et divine de son fils, semble ne pas avoir imaginé qu’il puisse avoir un destin spirituel particulier. Même chose pour Joseph. Luc insiste lourdement sur le contraste des deux versions qu’il alimente en parallèle.
3 Sa mère lui dit : « Enfant-rejeton-teknon, pourquoi nous as-tu fait cela ? La mère présente normalement un attachement plus viscéral à son enfant que le père, ce qui peut expliquer l’intervention intempestive de Marie. Il n’empêche que, dans la société patriarcale juive, la scène manque de plausibilité. En public, et surtout devant les autorités du Temple, c’était à Joseph d’intervenir et non à Marie. Il est vrai qu’alors le choix évangélique et symbolique de ne pas faire parler Joseph aurait été écorné. Comme Luc lui-même le fait remarquer dans son introduction (P 002) son texte est une composition, non une relation historique.
4 Entre la ‘Marie reine du ciel’, ‘Mère de Dieu’, quasi quatrième personne de la Trinité chrétienne et celle que présente l’Évangile en dehors du miraculeux des évangiles de l’enfance (Matthieu P 008, et Luc P 004) un contraste invraisemblable s’établit. Il est aussi remarquable ici que Marie semble totalement ignorer sa propre prééminence et celle de son fils, pour ne réagir que comme une mère très repliée sur son mari et son enfant qu’elle place au-dessus de tout le reste. Elle voit en premier, et même uniquement, la peine que son fils lui a fait ainsi qu’on son mari, demeurant, semble-t-il, indifférente à la stupéfaction que les plus grandes autorités religieuses du pays ressentent en présence de son fils. Les bornes culturelles et spirituelles, si fréquentes chez les femmes, sont ici soulignées avec force. La mère de Jésus a bien du mal à le comprendre. Plus de mal encore que n’en aura l’inattendue Myriam de Magdala.
5 Il semble d’ailleurs que 18 ans plus tard, lorsque Jésus sera en pleine activité publique d’enseignement, Marie ne comprenne toujours pas à quel point la mission de son fils supplante ses appartenances familiales. Sa mère et ses frères arrivent et, se tenant dehors, ils le font appeler (Mc 03/32 = P 083). Pourtant, à l’époque, bien d’autres femmes, et non des plus vertueuses à l’origine, suivaient Jésus : Les Douze étaient avec lui, ainsi que quelques femmes qui avaient été guéries d’esprits mauvais et de maladies : Marie, appelée la Magdaléenne, de laquelle étaient sortis sept démons… et plusieurs autres, qui les assistaient de leurs biens (Lc 08/02 = P 081). Jésus ne parle-t-il pas en connaissance de cause lorsqu’il déclare : Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, dans sa parenté et dans sa maison (Mc 06/04 = P 100) ?
6 Voici, ton père-patêr et moi nous sommes dans la douleur et nous te cherchons. Marie continue encore à privilégier sa peine sur tout autre considération. …nous te cherchons. Il semble que, bien qu’ayant retrouvé leur fils, ils n’ont pas trouvé ‘Jésus’, le ‘Sauveur’ qu’il est précisément en train de manifester.
7 Comme le petit Poucet, qui sème des signes le long de sa route, Luc joue sur le mot père. Au début de la scène, il évoquait ses parents-géniteurs-goneis ; voilà que, maintenant, Joseph devient son père-patêr, comme pour souligner son autorité légale et culturelle et non pas seulement son lien biologique. Le fait qu’elle nomme Jésus Enfant-rejeton-teknon, donc dépendant, va dans le même sens.
8 Cela prouve, en tout cas, que lorsque Luc dit parents-géniteurs-goneis et non père et mère, c’est qu’il veut signifier cela et non autre chose.
9 Un autre point étonne dans cette scène : ni Jésus, ni Joseph, ni Marie ne sont nommés. Simplement des parents, quasi anonymes, attachés à leur fils et ne voyant pas au-delà.
Le retournement des critiques
1 Il leur dit : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne le saviez-vous-pas-eidenai ? il faut que je sois dans les (choses) de mon père-patêr. » On pourrait trouver effrontée et même typiquement adolescente la réponse de Jésus. Au lieu de demander qu’on l’excuse, ou au moins de s’excuser lui-même, il retourne l’accusation de mauvais comportement. Ne devait-il pas, au minimum, prévenir ses parents ou leur demander la permission de rester à Jérusalem, en leur expliquant pourquoi ?
2 Il semble bien que Jésus, dès ce moment, agit en maître spirituel, non seulement vis-à-vis des docteurs du Temple, mais aussi vis-à-vis de ses parents. Au moment de la première multiplication des pains, Jésus, voyant qu’une grande foule vient à lui, dit à Philippe : « Où achèterons-nous des pains pour que mangent ces gens ? Il parle ainsi pour l’éprouver ; car lui sait ce qu’il va faire (Jn 06/06 = P 106). Sans aucun doute, par son double questionnement : Ne le saviez-vous pas ? Jésus réprimande ses parents. Ils auraient dû le savoir, estime Jésus.
3 Une objection se présente ici : « Si l’on tient que Jésus est né de son père et de sa mère, et que tout le merveilleux (les anges, les mages) des récits de l’enfance selon Matthieu et Luc sont à prendre au sens symbolique (ce qui ne veut pas dire irréel) et non à la lettre, alors qu’est-ce qui aurait pu inciter ses parents à savoir ? » Celui qui soutient cette objection considérera qu’elle constitue une ‘preuve’ de la vérité historique des événements miraculeux et contre nature de la naissance de Jésus. Mais alors, il sera obligé de trouver Jésus injuste envers ses parents : Comment peut-on exiger d’un père et d’une mère bienveillants, qui ignorent tout de la divinité native de leur fils, qu’ils trouvent normal de le voir quasiment s’engager dans les ordres sans même les avoir prévenus ? » On constate ainsi que, si la croyance à la lettre de l’Évangile pose des problèmes à l’ésotériste, elle devrait en poser aussi à l’exotériste, s’il consent à avoir des yeux pour voir et des oreilles pour entendre.
La religion relie, la spiritualité hiérarchise puis unit
1 Il faut que je sois dans les (choses) de mon père. Une des différences entre la religion et la spiritualité est que la religion n’a que peu le sens de la hiérarchie. En religion, on prie Dieu pour recevoir des grâces sur la terre. Nourrissez les dieux (Deva) par les sacrifices et les dieux soutiendront votre vie. De ces échanges mutuels naîtra pour tous la prospérité. Car, nourris par ces sacrifices (yajna), les Devas (dieux) vous procureront les jouissances que vous souhaitez. Celui qui jouit de leurs dons, sans rien leur donner en retour, est vraiment un voleur (BG 03/11-12). Les Chrétiens ont beau employer le mot Dieu au singulier (avec trois Personnes cependant, plus Marie et des myriades de saints), ils demeurent souvent dans cette logique du commerce religieux avec les devas. Mais il y a une autre dimension, spirituelle, et la Bhagavad Gita l’envisage juste après, en contraste : Mais l’homme qui se réjouit seulement dans le Soi, l’Atman, qui trouve le contentement dans l’Atman seul, n’a plus rien à accomplir, aucun devoir (BG 03/17).
2 Au contraire de la religion, la spiritualité présente un fort sens de la hiérarchie. Quelqu’un de la foule lui dit : »Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. » Jésus répond : » Homme, qui m’a établi pour être votre juge ou régler vos partages ? » (Lc 12/13-14 = P 175). L’Évangile selon Thomas rajoute même : Jésus répond : « Qui a fait de moi un homme de partage ? » Et, se tournant vers les disciples, il leur dit : « Qui suis-je pour partager ? » (Thomas 072). Jésus est venu pour réveiller l’exotérisme religieux de sa tradition native et en cela C’est un prophète, comme un des autres prophètes (Mc 06/14 = P 104). Mais il est aussi et surtout venu pour autre chose : Je clamerai des choses cachées depuis la fondation du monde (Mt 13/35 = P 092). Si bien que nombre de considérations, qui seraient légitimes du point de vue mondain et même religieux, doivent être secondarisées, pour dire le moins, du point de vue spirituel : C’est l’esprit qui vivifie, la chair-sarx ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie (Jn 06/63 = P 110). Et aussi : l’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père (Jn 04/21 = P 036) Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les véritables adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car tels sont les adorateurs que cherche le Père (Jn 4/10 = P 036). On comprend alors que Jésus était fondé de reprocher à ses parents d’ignorer encore qu’il faut que je sois dans les (choses) de mon père.
3 Reste que l’objection précédente revient à la charge : « Sans le miraculeux du début de l’Évangile, pris au sens littéral, comment les parents de Jésus pouvaient-ils savoir qu’il faut que je sois dans les (choses) de mon père ? » C’est justement là le mystère. Jésus invite énergiquement ses parents à dépasser le niveau religieux et même racialo-religieux de leur culte. On l’a bien vu dans le cantique de Marie, lors de la Visitation (P 005) : Il est venu en aide à Israël, son enfant-serviteur, se souvenant de sa miséricorde, selon qu’il l’avait annoncé à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa semence à jamais ! » On est loin de ce qu’en dira Jésus, et qu’il doit commencer à pressentir à 12 ans : vous verrez Abraham, Isaac, Jacob et tous les prophètes dans le Royaume de Dieu, et vous, jetés dehors. Et l’on viendra du levant et du couchant, du nord et du midi, prendre place au festin dans le Royaume de Dieu (Lc 13/29 = P 186). Comme il arrive à tout chercheur spirituel, le jeune Jésus étouffe dans la religion parentale et coutumière. Ses parents le cherchaient dehors, dans la caravane, de retour vers Nazareth ; lui cherchait dedans, dans le Temple et sa science sacrée scripturaire. La question que Jésus pose à ses parents se pose au méditant : « Pourquoi, à votre âge, cherchez-vous encore dehors ? »
4 En conclusion de ce paragraphe, la spiritualité est hiérarchique, beaucoup plus fortement que la religion, mais ultimement, la hiérarchie se dissout dans l’unité : nombreux sont venus se fondre en moi (BG 04/10) et aussi bien : Moi et le Père nous sommes un (Jn 10/30 = P 185).
Dieu le père : la prière encore largement méconnue
1 Le texte continue par Ils ne comprennent pas la chose dont il leur parle. Après deux mille ans de Christianisme, où l’on prie Dieu en récitant ‘Notre père qui es aux cieux’, on peut s’étonner que les parents de Jésus n’aient pas compris que le père dont il parle est Dieu. Mais il faut juger des choses en fonction de la mentalité de leur époque. L’idée que Dieu est un père n’est pas étrangère à la Bible vétérotestamentaire, mais elle était surtout employée pour illustrer la patience, la compassion, la générosité, le pardon de Dieu.
2 Jésus reprendra ce genre d’enseignement. Il montre comment les pères humains, bien qu’imparfaits, sont aimants avec leurs enfants et conclut : Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui l’en prient ! (Lc 11/13 = P 162). Mais Jésus, dans ce passage, fait beaucoup plus que reprendre la notion de père de l’Ancien Testament, il opère une transposition, en montrant que Dieu donne à l’homme d’être Dieu. En effet, l’Esprit saint n’est autre qu’une autre appellation de Dieu (non pas une autre Personne, mais une autre conception, un autre aspect, de l’Unique-Dieu-monos). C’est précisément cela qu’ils ne comprennent pas et dont il leur parle. Le père dont Jésus parle à sa mère et à son père est Dieu.
3 Mais, sous cette évidence (pour un Chrétien), se cache une révolution. Non pas Dieu comme créateur ‘ex nihilo’, avec un abime infranchissable entre le créateur et la créature, mais Dieu comme père, de même nature que son fils, comme tous les pères, retrouvant le symbole de la Genèse à ‘l’image et ressemblance de Dieu’. Et c’est cela, précisément, que ses parents ne comprennent pas. Et que la religion chrétienne théologique, créationniste, ne comprend toujours pas. Le monde et l’homme sont des manifestations de Dieu, non des créatures.
L’intelligence spirituelle par la mémoire de la Parole symbolique
1 Il descend avec eux et va à Nazareth-(saint). Traduction : il descend : il baisse de niveau, de spirituel à religieux. Nazareth, ‘la sainte’, est plus facile à appréhender que le spirituel. Il leur est soumis. C’est ce qu’ils voulaient, et sans doute ce qu’il était habituellement, d’où leur grande surprise dans le Temple.
2 Sa mère garde-complètement-diatêrein toutes les choses-et-les-dires-rhêma dans son cœur. Au sens exotérique on ne se choque pas de ce que la mère fasse preuve de cette qualité alors que le père, qu’on n’évoque même pas, en semble dépourvu. Marie n’est-elle pas sans péché, immaculée de naissance, et mère de Dieu, théotokos ? Au sens spirituel, cet oubli, en soi incroyable et même scandaleux, s’explique très bien. Nous avons vu, dans l’interprétation spirituelle de la conception virginale, que Marie représente microcosmiquement l’âme, alors que Joseph est l’intellect. Or la mémoire est une fonction féminine de l’âme. Parmi les vertus féminines, je suis…la mémoire, la sagacité, constance et la patience (BG 10/34). Après sa réaction de mère, qui venait d’imaginer son enfant perdu, Marie se reprend et, à défaut de comprendre encore, elle mémorise, pour pouvoir ensuite méditer. Matthieu fait une remarque analogue à la fin de la Nativité : Quant à Marie, elle conserve avec soin toutes ces choses, les méditant-symboliquement en son cœur (Lc 02/19 = P 008). Et là se trouve, dans tout l’Évangile, la seule, mais essentielle, référence au mot symbole (symbalum). Elle suggère fortement, au sens ésotérique, qu’il faut entendre ces scènes de l’Annonciation et de la Nativité au sens symbolique.
3 Dans toutes les traditions spirituelles, la mémoire doit devancer la compréhension, comme l’enfant passe du féminin au masculin. Quant à celui qui apprendra à réciter et étudier notre dialogue sacré, il m’offrira par là-même le sacrifice de la connaissance. Telle est ma pensée (BG 18/70).
4 Et Jésus progresse en sagesse, en développement, et en grâce, auprès de Dieu et des humains-anthrôpos. Après les tensions sévères de ce récit, Luc, en bon écrivain délicat envers ses lecteurs, a trouvé nécessaire de présenter une fin heureuse : ‘Ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants.’
Pratique :
Quelle pratique à cette théorie ? Autrement dit : « Comment devenir Dieu ? » comme le père du ciel est Dieu, telle est la question. En réalisant qu’on n’a pas à le devenir, car on l’a toujours été. Mais on se prenait pour autre chose, un corps-mental mortel. Toute la pratique consistera à s’en désidentifier. À distinguer en soi, l’Esprit, divin et éternel, de son contenant transitoire, le corps-mental, mortel. Qu’est-ce qui attache l’Esprit au corps ? L’ivresse d’en jouir sans cesse. Et surtout l’ignorance qu’une ivresse supérieure, mystique, existe. Jouir du corps n’est que s’attacher à une pâle photo de la femme aimée, alors que l’ivresse mystique serait de la connaître bibliquement. Il n’y a point faute à aimer la photo ; il y a cependant folie à ne pas lui préférer la femme. Rentre donc en toi-même : la femme mystique, la Connaissance t’y attend depuis toujours. Quand tu l’auras découverte, alors naîtra en toi, par la seconde naissance nicodèmique, le fils de ton père divin, l’alter-christus.
RECOUVREMENT de JESUS au TEMPLE (Lc 02/40-52 = P 014)
RECOUVREMENT de JESUS au TEMPLE (Lc 02/40-52 = P 014)
RECOUVREMENT de JESUS au TEMPLE
(Lc 02/40-52 = Péricope Lagrange 014)
Le petit-enfant-serviteur-paidion grandit et se fortifie ; il se remplit de sagesse, et la grâce de Dieu est sur lui (Lc 02/40 = P 014)
Chaque année ses parents-géniteurs-goneis vont à Jérusalem, pour la fête de la Pâque (Lc 02/41 = P 014)
Lorsqu’il a douze ans, ils montent selon la coutume de la fête (Lc 02/42 = P 014) Lorsque sont accomplis les jours (de la fête), ils s’en retournent ; et l’enfant-serviteur–pais Jésus demeure en arrière à Jérusalem, et ses parents-géniteurs-goneis n’en ont pas connaissance-ginôskein. (Lc 02/43 = P 014)
Ils pensent qu’il est dans la caravane et ils vont un jour de chemin et le recherchent parmi leurs parents-sungeneus et leurs connaissances-gnôstos (Lc 02/44 = P 014)
Et ne l’ayant pas trouvé, ils retournent à Jérusalem en le recherchant (Lc 02/45 = P 014)
Après trois jours, ils le trouvent dans le lieu-sacré–hieron, assis-kathezesthai, au milieu des maîtres-enseignants-didaskalos, les écoutant et les questionnant (Lc 02/46 = P 014)
Tous ceux qui l’entendent sont hors-d’eux-mêmes-existanai à cause de sa compréhension–sunesis et de ses réponses (Lc 02/47 = P 014)
En le voyant-idein, ils sont frappés-(de-stupeur). Sa mère lui dit : « Enfant-rejeton–teknon, pourquoi nous as-tu fait cela ? Voici, ton père-patêr et moi nous sommes dans la douleur et nous te cherchons. » (Lc 02/48 = P 014)
Il leur dit : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne le saviez-vous-pas-eidenai ? il faut que je sois dans les (choses) de mon père-patêr ? » (Lc 02/49 = P 014)
Ils ne comprennent-pas-suniênai la chose-et-le-dire-rhêma dont il leur parle (Lc 02/50 = P 014)
Il descend avec eux et va à Nazareth-(saint). Il leur est soumis. Sa mère garde-complètement-diatêrein toutes les choses-et-les-dires-rhêma dans son cœur (Lc 02/51 = P 14)
Et Jésus progresse en sagesse, en développement, et en grâce, auprès de Dieu et des humains-anthrôpos (Lc 02/52 = P 014)
COMMENTAIRE :
Pourquoi deux évangélistes font-ils l’impasse sur l’enfance de Jésus ?
1 Le petit-enfant-serviteur-paidion grandit et se fortifie ; il se remplit de sagesse et la grâce de Dieu est sur lui (Lc 02/40 = P 014).
2 Nous abordons la péricope 14. Une péricope est un passage d’évangile. 14 selon la numérotation de la synopse du Père Lagrange, fondateur de l’École biblique de Jérusalem. Luc seul raconte la scène. Avec Matthieu, il est l’un des deux évangélistes canoniques qui évoquent l’enfance de Jésus. Dans les évangiles apocryphes (non officiels) on trouve de nombreux récits de l’enfant de Jésus généralement truffés de miracles hautement merveilleux et folkloriques.
3 Notablement, Marc et Jean, qui sont plus ésotériques, surtout Jean, n’évoquent pas la jeunesse de Jésus et le font apparaître adulte. Pourquoi ? Un prêtre répondra : « Parce que les autres en parlent, inutile de répéter. » Cette réponse n’est pas valable. D’une part, car il y a de nombreuses scènes que traitent plusieurs évangélistes. D’autre part, car chaque évangile, au début du Christianisme, servait à une communauté donnée et se devait d’être complet.
4 Autre conception : Matthieu et Luc sont plus exotériques que Marc et Jean. C’est pourquoi ces derniers ne parlent pas d’une enfance qui fut plus ordinaire qu’on le pense, réservant la dimension transcendante de Jésus à sa seconde naissance (au sens où Jésus enseigne la seconde naissance initiatique à Nicodème : Jn 2 = P 030). Nous sommes alors dans l’ambiance spirituelle et métaphysique orientale de la Bhagavad Gita, qui considère que tout homme peut réaliser Dieu, comme Jésus, et qu’il est donc un maître de réalisation et non un Dieu natif d’une autre essence que les humains que nous sommes.
Changement radical de style chez Luc
1 Après que l’Évangile ait raconté l’annonce miraculeuse de la naissance de Jésus (P 004), les deux grandioses cantiques d’Élisabeth et de Marie, qui se rencontrent enceintes (P 005), la naissance miraculeuse de Jésus (P 008), sa présentation au Temple accompagnée des cantiques merveilleux de Siméon et de Anne (P 010), voici que Luc qui, très curieusement, ne parle pas des Mages et de la fuite en Égypte et en ignore tout comme nous l’avons vu alors, nous propulse vers un Jésus de 12 ans, qui vient, semble-t-il, de passer quelques années normales pour son âge.
2 Cette normalité est soulignée par les détails donnés : Le petit-enfant-serviteur-paidion grandit et se fortifie. Il n’est pas puissant thaumaturge, comme dans certains évangiles apocryphes, mais humble enfant obéissant à ses parents et les servant. De plus, loin de tout savoir de naissance, d’être Dieu avant d’être homme, il passe par des étapes progressives, comme tout le monde, il grandit et se fortifie. Luc tient ici un tout autre langage que dans les scènes merveilleuses du début de son Évangile.
3 …il se remplit de sagesse et la grâce de Dieu est sur lui. Un enfant n’a pas la science infuse, comme une tortue marine, il doit apprendre de ses maîtres. Joseph, de la lignée de David, un homme qui communique avec le monde angélique, comme on le voit dans l’annonce qui lui est faite de la naissance de son fils (P 007) et dans la scène des Mages et du voyage en Égypte (P 011-013), semble très qualifié pour initier son brillant fils à la sagesse. La grâce, par contre, vient de Dieu directement, et les dispositions à la sagesse permettent de la bien accueillir. Jésus est donc, certes, un enfant, mais un enfant particulièrement bien disposé et précoce en matière de religion.
Luc brise son mythe de la conception virginale, et rend plausible l’étonnement des parents
1 Chaque année ses parents-géniteurs-goneis vont à Jérusalem, pour la fête de la Pâque (Lc 02/41 = P 014).
2 Chaque année : Jésus, comme ses parents, s’inscrit dans le calendrier liturgique juif, cyclique et annuel comme il se doit. …ses parents-géniteurs-goneis…Luc réserve ici une surprise de taille à son lecteur. Goneis, que l’on retrouve dans ‘génétique’ en français, désigne les parents biologiques et en aucun cas un ou des parents adoptifs. Discrètement, par ce mot, que les traductions exotériques s’empressent de masquer, Luc contredit le mythe de la conception virginale de Jésus, qu’il a si bien forgé (P 004) et que nourrit également Matthieu dans son annonce à Joseph (P 007). Il importe de remarquer les contradictions de l’Écriture, non pour en conclure qu’elle est incohérente, mais parce que ces contradictions sont souvent le signe d’un double langage : religieux (naissance miraculeuse, le père étant Dieu) et spirituel (il s’agit alors de la seconde naissance, symbolisée par la supposée naissance miraculeuse).
3 Ce n’est pas la première fois que Luc s’amuse à tendre une perche aux initiés ; le mot était déjà employé lors de la présentation de Jésus au temple (P 010). D’ailleurs la suite du présent récit perdrait une grande partie de son sens si Joseph n’était pas le père biologique de Jésus, car alors il n’aurait pas à tant s’étonner que son fils adoptif parle d’un autre comme étant son père.
De la Pâque horizontale à la Pâque verticale
1 … vont à Jérusalem, pour la fête de la Pâque. Jérusalem, ‘la cité de la paix’, fondée par le roi David, qui en fit sa capitale, fut en réalité souvent en guerre et même pillée plusieurs fois avant l’époque de Jésus. Après lui, elle fut rasée par l’empereur romain Titus, les Juifs tués pour moitié et déportés en Espagne pour le reste, et la terre repeuplée par d’autres. La ville fut disputée entre les Chrétiens et les Musulmans (Saladin) au Moyen-âge et redevint capitale des Juifs en 1947, dans un contexte de conflit et de guerre qui n’a jamais cessé. Jésus dit bien : Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne (Jn 14/27 = P 263). À notre époque de l’histoire de l’humanité, il n’y a de paix possible qu’intérieure ; et il n’est point besoin de Jérusalem pour la trouver.
2 Pâque signifie ‘passage’. Il s’agit à l’origine biblique du passage de la mer Rouge, qui marqua pour les Juifs, après 400 ans d’esclavage chez les Égyptiens, la libération politique, sous la conduite de Moïse. De nombreux épisodes de la vie de Jésus se déroulent lors d’une pâque. Cela est assez naturel, cette fête étant l’une des plus importantes pour les Hébreux, mais c’est surtout l’occasion, dans le symbolisme évangélique, de montrer que Jésus opère une réorientation de cette fête. De libération politique, de l’esclavage vers la liberté, elle passe à une libération existentielle du monde mortel humain à l’immortalité du salut. Le but n’est plus la terre promise mais le royaume des cieux, c’est-à-dire, en langage métaphysique, les états de l’être supérieurs à l’état humain. Ultimement, mais alors on n’est plus dans la religion, mais dans la gnose, il s’agit de passer d’un état conditionné à la fusion en Dieu, ce qui représente le Yoga tel qu’enseigné par la Bhagavad Gita ou le cœur de l’Évangile selon Jean : Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous…(Jn 17/21 = P 267).
3 Certes à ce point de la vie de Jésus, il n’est pas encore question de tout cela et même sans doute n’en a-t-il guère conscience, mais la construction du texte sacré nous conduit à réinterpréter Jérusalem et la Pâque.
De la maturité initiatique
1 Lorsqu’il a douze ans, ils montent selon la coutume de la fête (Lc 02/42 = P 014). Bien que Nazareth soit au nord de Jérusalem et que, sur une carte actuelle, on descend de l’un vers l’autre, Jérusalem est bâtie sur une éminence et, en partant de Nazareth, on y monte.
2 Mais l’important du passage est l’âge de Jésus : 12 ans. Ce nombre est symbole de complétude : dans le temps, par les douze mois de l’année ; dans les qualités humaines, par les douze signes du zodiaque ; par les couleurs, dans les trois couleurs fondamentales deux fois subdivisées ; etc.
3 Dans de nombreuses traditions à douze ans (à peu près) une fille devient nubile et peut passer de la fille à l’épouse, puis à la mère. Les garçons, à cet âge, quittent le monde féminin et maternel et entrent dans le monde masculin, souvent pour l’apprentissage d’un métier. Dans de nombreuses cultures, c’est le temps d’une épreuve initiatique pour les garçons, épreuve parfois rude dans certains milieux qui nécessitent des qualités spartiates. Donc Jésus, bien qu’il demeurera sans doute encore longtemps avec eux avant sa vie publique qui commencera à 30 ans (P 020) (mais l’Évangile n’en dit rien), quitte symboliquement ses parents. Ces derniers ne représentent plus l’autorité suprême pour lui. À douze ans, un garçon, théoriquement, commence à devenir un homme, et monte pour la fête spirituelle vers le Seigneur divin.
4 Alors qu’au Moyen-âge encore, un jeune écuyer s’approchait d’être chevalier, un charpentier devenait habile à travailler sur les toits, un jeune lettré maîtrisait le latin et peut-être le grec, aujourd’hui, les collégiens sont encore plongés dans l’enfance et il leur faudra murir une bonne décennie pour aborder de vraies responsabilités. La quantité des savoirs a pris le pas sur les qualités du caractère.
5 En quittant le monde de la femme, le garçon, du moins dans les trois premières castes-varnas, qui sont celles des deux-fois-nés, les castes à initiation, commence à dépasser le niveau de l’exotérisme religieux ordinaire (BG 04/13, 18/41-45).
Quand le disciple dépasse le maître
1 Lorsque sont accomplis les jours (de la fête), ils s’en retournent ; et l’enfant-serviteur-pais Jésus demeure en arrière à Jérusalem et ses parents-géniteurs-goneis n’en ont pas connaissance-ginôskein (Lc 02/43 = P 014)
2 Il est notable que l’action de cette péricope ne se déroule pas pendant la fête juive pour laquelle la famille s’est déplacée. Autrement dit nous ne sommes pas dans le religieux rituel, calendaire et cérémoniel, mais dans autre chose. Lorsque sont accomplis les jours (de la fête), ils s’en retournent.
3 …l’enfant-serviteur-pais Jésus demeure en arrière à Jérusalem…en l’occurrence l’enfant n’est plus serviteur, il est même désobéissant, comme sa mère le lui fera remarquer. Il demeure à Jérusalem ; il cherche le lieu de la vraie paix, spirituelle.
4 …ses parents-géniteurs-goneis n’en ont pas connaissance-ginôskein. Certaines traductions disent ‘à l’insu de ses parents’, mais c’est plus que cela, ginôskein a la même racine que ‘gnose’. Ses parents géniteurs ne sont pas au niveau de connaissance spirituelle qui est désormais le sien ; rien de moins. Plus tard, Jésus dira : Mais aujourd’hui, demain et le jour suivant, je dois poursuivre ma route, car il ne convient pas qu’un prophète périsse hors de Jérusalem (Lc 13/32 = P 187). Il est déjà dans cette disposition. Nazareth signifie ‘la sainte’ ; c’est une bonne base de départ, mais la mission de Jésus doit se centrer sur Jérusalem, où il posera de nombreux actes magistraux dont celui-ci est le premier et où il finira.
La nouvelle famille de Jésus
1 Ils pensent qu’il est dans la caravane et ils vont un jour de chemin et le recherchent parmi leurs parents-sungeneus et leurs connaissances-gnôstos (Lc 02/44 = P 014).
2 Marie et Joseph imaginent que Jésus, comme d’ordinaire, du moins apparemment, suit le mouvement : Ils pensent qu’il est dans la caravane. Ils ne saisissent pas qu’il va bousculer la tradition et en fonder une autre.
3 …ils vont un jour de chemin. Des parents modernes pourraient s’en choquer, eux qui sont fermés dans leur appartement, avec leur enfant et leur chat, souvent loin de leurs aînés et sans famille élargie, si ce n’est sous forme de famille recomposée. On ne laisse pas un enfant sans surveillance pendant toute une journée ! Mais, justement, leurs parents-sungeneus sont dignes de confiance ; la parenté et même la tribu s’avère solidaire. Sauf que commence à pointer le Jésus qui dira : Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? » (Mc 03/33= P 083). La famille que Jésus cherche désormais n’est plus raciale ou religieuse ; elle est spirituelle. Et elle pourra étonner, lui qui aura pour amie la très scabreuse Marie-Madeleine, comme s’il se souvenait que parmi ses ancêtres figure Rahab (P 020 généalogie), la prostituée étrangère qui devint si exemplairement juive.
4 On note que le texte fait une sorte de jeu de mots à propos de gnose, de connaissance. Ses parents-géniteurs-goneis n’en ont pas connaissance-ginôskein et maintenant ils le recherchent parmi leurs parents-sungeneus et leurs connaissances-gnôstos. Comme en français, ‘J’ai beaucoup de connaissances’ signifie indifféremment ‘Je connais beaucoup de gens’ et ‘J’ai beaucoup de savoir’. Jésus est en train de passer de la connaissance tribale et amicale à celle de la gnose.
Un renversement des rapport
Ne l’ayant pas trouvé, ils retournent à Jérusalem en le recherchant (Lc 02/45 = P 014). Ce n’est plus désormais Jésus qui suit ses parents, mais ses parents qui suivent Jésus ; sans le savoir, ils commencent un long et stupéfiant voyage. Jésus les ramène au centre, à Jérusalem. Ce n’est plus l’enfant qui cherche à devenir comme ses parents, ce sont eux qui le cherchent. Un psychologue moderne dirait : « Jésus commence sa période adolescente. » Or, ce qui est justement remarquable, c’est que Jésus n’en manifeste aucun signe. Le hiatus entre Jésus et ses parents est de l’ordre de la gnose et non de celui du caractère. La ‘crise de l’adolescence’ dont on parle tant aujourd’hui fait-elle partie de tout développement normal ?
Trois jours et tout un monde
1 Après trois jours, ils le trouvent dans le lieu-sacré-hieron, assis-kathezesthai, au milieu des maîtres-enseignants-didaskalos, les écoutant et les questionnant (Lc 02/46 = P 014)
2 Après trois jours…Les parents ont fait un jour de chemin en caravane ; ils reviennent, ce qui leur prend encore un jour. Ne trouvant Jésus qu’après trois jours, ils l’ont donc cherché deux jours à Jérusalem. L’idée ne leur est que tardivement venue que Jésus puisse se trouver dans le Temple. Le cherchaient-ils au marché, comme un futur acheteur consommateur ou commerçant, lui qui dira : Les acheteurs et les marchands n’entrent pas dans la demeure de mon Père (évangile selon Thomas 064) ?
3 De plus, trois jours est un refrain évangélique : Le troisième jour, il y eut des noces à Cana de Galilée…(Jn 02/01 = P 026). Le Fils de l’homme doit… être tué et, après trois jours, se lever-anistanai (Mc 08/31 = P 122). Il ne s’agit pas tant de compter les jours que de symboliser le trois. En arithmétique sacrée, le Un est le principe de toute manifestation. Le Deux désigne la dualité sans laquelle il n’y aurait pas de manifestation, car celle-ci implique qu’il y ait toujours moi et l’autre, le monde et moi. Le Trois est le premier nombre de la suite indéfinie qui retrouve l’impair du Un ; il est comme une fissure dans la manifestation, permettant une échappée-retour vers le Principe.
L’origine autonome de la gnose christique
1 Le fait que les parents de Jésus ne l’aient pas cherché dans le Temple pose question. S’ils étaient habitués à le voir prier, méditer, étudier la Thora, questionner le rabbin de Nazareth, ils auraient su que le Temple constituait le lieu le plus attirant pour lui. La question est donc, avant même qu’ils n’assistent à la science époustouflante de Jésus auprès des docteurs : D’où vient la science de Jésus ? Bien des théologiens et des Pères de l’Église se sont posé la question.
2 Les dogmes fondamentaux, qui posent que Jésus est Dieu de toute éternité et l’une des trois personnes divines du Christianisme, amènent à répondre facilement : « En tant que Dieu, il sait tout de naissance. »
3 Dans cette hypothèse (car c’est pour nous une théorie non un dogme), il serait curieux que Jésus sache qu’il est Dieu mais ignore encore comment l’on fait pour marcher sur deux pattes. Curieux mais pas impossible, car il n’est pas rare que des enfants sachant à peine lire, se posent des questions d’une grande profondeur métaphysique, comme par exemple : « Le monde que je vois est-il réel ou est-ce un rêve ? » ou « Dieu est-il très haut ou très dedans ? » L’affirmation de la Gita : La vérité suprême est extérieure et intérieure à tous les êtres, dans le mobile comme dans l’immobile. Elle dépasse le pouvoir de perception et d’entendement lié aux sens matériels. Elle est très proche et très lointaine. Tel est Cela (Bhagavad Gita 13/15) peut très bien constituer la pensée d’un enfant doué spirituellement, même s’il ne saurait l’exprimer ainsi.
4 La science infuse de Jésus n’est donc pas à exclure, et il n’est aucunement nécessaire d’en faire une personne divine de plus pour cela. La Bhagavad Gita, qui nous tient souvent lieu de cette clé de la gnose que les docteurs ont dérobé selon Jésus (Lc 11/52 = P 171), offre une réponse intéressante. Certains perçoivent le Soi par eux-mêmes, par la méditation de leur propre Soi ; d’autres le voient par le yoga de la connaissance ; d’autres encore par karma yoga (la discipline de l’action) (BG 13/24). La deuxième et troisième voie indiquées nécessitent une transmission de maître à disciple ; pas nécessairement la première voie, qui n’est d’ailleurs pas une voie, mais un état natif.
5 La Gita envisage le cas de celui qui meurt en cheminant dans la voie du yoga, mais sans avoir encore abouti à l’unité suprême et elle précise : Ayant atteint le monde des vertueux et y ayant séjourné pendant de longues années, celui qui a échoué (à aboutir) dans la voie du yoga naît dans la maison de parents purs et prospères (BG 06/41). Les parents de Jésus remplissent amplement ces conditions. Là, il renoue avec l’état d’esprit qui était le sien dans sa précédente incarnation et, avec un zèle redoublé, il s’efforce vers la perfection (BG 06/43). Il est porté de façon irrésistible par sa pratique antérieure. Même le simple souhait de connaître le yoga lui permet de transcender déjà tous les rites scripturaires des Védas (BG 06/44). En jargon hébreu, ‘de transcender tous les rites de la Thora’, dont Jésus avait entendu bien des fois l’énoncé à la synagogue et dans le Temple, et qu’il n’hésitera pas à bousculer, en particulier le sabbat.
6 On dira, certes : « Cette interprétation suppose la théorie de la transmigration. » Cependant, sans nous y étendre, car il en sera question en d’autres endroits de l’Évangile, cette question se pose chez les Juifs, comme on le verra lorsque Jésus interroge ses disciples sur lui-même (P 121) ou quand les disciples s’interrogent sur la faute commise par l’aveugle-né pour être né aveugle (P 148), ou quand Hérode et ses proches se demandent qui est cette nouvelle célébrité nommée Jésus (P 104).
Jésus méditait dans son hiéron
1 …dans le lieu-sacré-hieron…C’est là que ses parents trouvent Jésus, après avoir épuisé toutes les autres pistes. Lors de l’épisode des ‘Marchands chassés du Temple’ (P 028 et 029) Jésus identifie le lieu-sacré-hieron à son propre corps et Jean confirme : lui parle du sanctuaire de son corps (Jn 02/21 = P 029). Il semble bien que la spiritualité de Jésus, dès ce jeune âge, se soit déroulée fondamentalement dans son propre corps, à la façon yogique, qui n’est pas le domaine réservé des Hindous ou des Bouddhistes, et cela à l’insu de ses parents, qui le voyaient aller à la synagogue le sabbat comme tout petit juif discipliné.
2 On objectera que, s’il pratiquait la méditation yogique d’instinct, par l’inertie de son passé transmigratoire, son entourage s’en serait aperçu. Pas nécessairement, car le jeune Jésus pouvait avoir le goût de séjours solitaires dans la nature, comme on l’y verra pendant sa vie adulte se retirer souvent. De plus, celui qui a commencé à éveiller en lui le Soi intérieur peut demeurer en sa présence, même au cœur de l’action : Celui qui discerne le non-agir au sein même de l’agir, et l’agir au sein même du non-agir, celui-là est sage parmi les hommes. Il est un yogi (en état d’Union), quelque œuvre qu’il fasse par ailleurs (BG 04/18).
3 Il est très remarquable de constater comme la Bhagavad Gita ouvre les portes clauses et mystérieuses de l’Évangile. Avec la rencontre des spiritualités due principalement au mondialisme de la modernité, les Rois Mages sont de retour.
Un préadolescent qui utilise sont droit d’inventaire
1 …assis-kathezesthai, au milieu des maîtres-enseignants-didaskalos, les écoutant et les questionnant. Le mot grec pour dire assis, kathezesthai, se retrouve en français dans cathèdre, qui désigne le trône épiscopal d’une cathédrale (bâtiment servant de cadre à la cathèdre). Alors que la mentalité moderne imagine le chef debout, mobile, voyageant sans cesse, parlant beaucoup, réagissant à tout, le modèle symbolique des civilisations spirituelles est illustré par le ‘moteur immobile’ d’Aristote. Les sages de la première caste, de même que le roi de tous les seigneurs, sont immobiles, peu loquaces, centrés, tant géographiquement que mentalement, au-dessus de la mêlée, témoins et garants de l’ordre immuable du Dharma (en Israël de la Loi mosaïque) ; en un mot ils sont assis au milieu.
2 … au milieu des maîtres-enseignants-didaskalos…Une scène d’Évangile met en concurrence la famille de Jésus, dont sa propre mère, et la foule de ses disciples. La foule est assise-kathezesthai autour-peri de lui (Mc 03/31 = P 083) et Marc insiste ensuite : Et regardant-periblepein à la ronde kuklos-(en cercle) ceux qui sont assis-kathezesthai autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères » (Mc 03/34 = P 083). Il apparaît que la disposition est inverse de celle de Jésus assis au milieu des maîtres. Le rapport de l’enfant Jésus, de douze ans, et des plus grands maîtres du Temple de Jérusalem est le même que celui de la foule de ses disciples et de Jésus adulte diffusant son message. Difficile de souligner de façon plus frappante la distance qui sépare l’exotérisme religieux et institutionnel de l’ésotérisme spirituel.
3 Le symbole est clair, reste la plausibilité historique de la scène. Peut-être le jeune Jésus a-t-il discuté avec un docteur qui, épaté ou embarrassé par son savoir, en a appelé d’autres jusqu’à ce qu’ils forment cercle autour de lui, dérangés dans leurs certitudes par ce jeune questionneur.
4 … les écoutant et les questionnant. Même si l’on se croit en mesure d’enseigner quelque chose à quelqu’un, il convient de l’écouter d’abord. De façon à partir ensuite du point où il est, car on ne peut faire évoluer quelqu’un qu’à partir du point où il est. À condition qu’il accepte le dialogue, ce qui semble avoir été le cas en l’occurrence, mais ne le sera plus ensuite, dans la même configuration et avec les mêmes acteurs : Les Juifs font cercle autour de lui et lui disent : »Jusqu’à quand vas-tu nous tenir en haleine ? Si tu es le Christ, dis-le-nous ouvertement « (Jn 10/24 = P 185).
5 D’ordinaire, le disciple questionne pour obtenir la science du maître : Les sages qui voient la réalité t’enseigneront cette connaissance, si tu te prosternes devant eux, te mets à leur service et les interroges (BG 04/34). Ici, vu ce que précise la suite, il semble bien que Jésus ne les questionne pas, mais les remet en question. Ou du moins leur pose des questions auxquelles ils n’ont pas réponse et qui les déstabilisent.
6 Jésus ne reçoit pas benoîtement l’enseignement de sa culture et de sa religion. Il fait preuve de cette virilité de l’intelligence et de la volonté qui consiste, sans désobéissance gratuite, à choisir ce à quoi on obéit. Lorsque ton intellect, rendu perplexe par ce que tu auras entendu (des Védas ici de la Thora), se fixera, inébranlable et ferme, dans la contemplation, alors tu atteindras la réalisation spirituelle (BG 02/53).
Face au religieux, l’affirmation de l’ésotérisme spirituel
1 Tous ceux qui l’entendent sont hors-d’eux-mêmes-existanai à cause de sa compréhension-sunesis et de ses réponses (Lc 02/47 = P 014). Tous, donc aussi les maîtres du Temple. Alors se pose une question sur la qualité du milieu humain, religieux et spirituel dans lequel Jésus est né. Cette question, Jésus lui-même, en tout début de sa mission adulte, la posera à Nicodème, membre du Sahnédrin, notable des Juifs, instruit de la Loi, et qui a conscience, d’une part de l’insuffisance de son propre savoir, d’autre part du fait que Jésus est envoyé de Dieu, précisément pour instruire les gens comme lui et le peuple qui en dépend. En effet, à la remarque émue de Nicodème : Comment cela peut-il se faire (Jn 03/09 = P 030), Jésus répond : « Tu es Maître en Israël, et ces choses-là, tu ne les saisis pas ? » (Jn 03/10 = P 030). Dans la ligne exacte de la remise en question de quelques docteurs par le jeune Jésus, le messie conteste ici, radicalement, sa tradition native.
2 … et de ses réponses. Le texte présente tout d’abord Jésus écoutant et questionnant les maîtres du Temple, puis évoque maintenant ses réponses, ce qui implique qu’on le questionne, et très probablement, que les maîtres du Temple le questionnent. Retournement de situation discrètement suggéré.
Les deux Marie inconciliables de l’Évangile
1 En le voyant-idein, ils sont frappés-(de-stupeur). Le grec évangélique utilise plusieurs mots pour voir. Celui-ci est le plus ordinaire, suggérant que ses parents le voient… comme des parents et rien de plus ; ils ne pressentent pas la transcendance de leur fils. Cela s’oppose aux versions truffées de merveilleux et de miraculeux dans les évangiles apocryphes de l’enfance de Jésus. Aussi bien, cela cadre mal avec le récit, lucanien lui aussi, de la conception virginale présenté par la scène de l’Annonciation (P 004). Luc continue son double jeu : religion-spiritualité, exotérisme-ésotérisme. Il représente par là une tradition encore complète ; ce que le Christianisme cessera d’être à partir de la fin du Moyen-âge, le religieux devenant ignorant puis adversaire de l’ésotérisme… comme c’était déjà le cas du temps de Jésus. Alors, le monde moderne n’est pas loin et se présentera la supposée ‘Renaissance’.
2 En le voyant-idein, ils sont frappés-(de-stupeur). C’est plutôt le lecteur de l’Évangile, pour peu qu’il réfléchisse, qui devrait être frappé de stupeur en constatant la réaction des parents de Jésus ! Marie, visitée par un ange (P 004) lui annonçant la naissance miraculeuse et même proprement surhumaine et divine de son fils, semble ne pas avoir imaginé qu’il puisse avoir un destin spirituel particulier. Même chose pour Joseph. Luc insiste lourdement sur le contraste des deux versions qu’il alimente en parallèle.
3 Sa mère lui dit : « Enfant-rejeton-teknon, pourquoi nous as-tu fait cela ? La mère présente normalement un attachement plus viscéral à son enfant que le père, ce qui peut expliquer l’intervention intempestive de Marie. Il n’empêche que, dans la société patriarcale juive, la scène manque de plausibilité. En public, et surtout devant les autorités du Temple, c’était à Joseph d’intervenir et non à Marie. Il est vrai qu’alors le choix évangélique et symbolique de ne pas faire parler Joseph aurait été écorné. Comme Luc lui-même le fait remarquer dans son introduction (P 002) son texte est une composition, non une relation historique.
4 Entre la ‘Marie reine du ciel’, ‘Mère de Dieu’, quasi quatrième personne de la Trinité chrétienne et celle que présente l’Évangile en dehors du miraculeux des évangiles de l’enfance (Matthieu P 008, et Luc P 004) un contraste invraisemblable s’établit. Il est aussi remarquable ici que Marie semble totalement ignorer sa propre prééminence et celle de son fils, pour ne réagir que comme une mère très repliée sur son mari et son enfant qu’elle place au-dessus de tout le reste. Elle voit en premier, et même uniquement, la peine que son fils lui a fait ainsi qu’on son mari, demeurant, semble-t-il, indifférente à la stupéfaction que les plus grandes autorités religieuses du pays ressentent en présence de son fils. Les bornes culturelles et spirituelles, si fréquentes chez les femmes, sont ici soulignées avec force. La mère de Jésus a bien du mal à le comprendre. Plus de mal encore que n’en aura l’inattendue Myriam de Magdala.
5 Il semble d’ailleurs que 18 ans plus tard, lorsque Jésus sera en pleine activité publique d’enseignement, Marie ne comprenne toujours pas à quel point la mission de son fils supplante ses appartenances familiales. Sa mère et ses frères arrivent et, se tenant dehors, ils le font appeler (Mc 03/32 = P 083). Pourtant, à l’époque, bien d’autres femmes, et non des plus vertueuses à l’origine, suivaient Jésus : Les Douze étaient avec lui, ainsi que quelques femmes qui avaient été guéries d’esprits mauvais et de maladies : Marie, appelée la Magdaléenne, de laquelle étaient sortis sept démons… et plusieurs autres, qui les assistaient de leurs biens (Lc 08/02 = P 081). Jésus ne parle-t-il pas en connaissance de cause lorsqu’il déclare : Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, dans sa parenté et dans sa maison (Mc 06/04 = P 100) ?
6 Voici, ton père-patêr et moi nous sommes dans la douleur et nous te cherchons. Marie continue encore à privilégier sa peine sur tout autre considération. …nous te cherchons. Il semble que, bien qu’ayant retrouvé leur fils, ils n’ont pas trouvé ‘Jésus’, le ‘Sauveur’ qu’il est précisément en train de manifester.
7 Comme le petit Poucet, qui sème des signes le long de sa route, Luc joue sur le mot père. Au début de la scène, il évoquait ses parents-géniteurs-goneis ; voilà que, maintenant, Joseph devient son père-patêr, comme pour souligner son autorité légale et culturelle et non pas seulement son lien biologique. Le fait qu’elle nomme Jésus Enfant-rejeton-teknon, donc dépendant, va dans le même sens.
8 Cela prouve, en tout cas, que lorsque Luc dit parents-géniteurs-goneis et non père et mère, c’est qu’il veut signifier cela et non autre chose.
9 Un autre point étonne dans cette scène : ni Jésus, ni Joseph, ni Marie ne sont nommés. Simplement des parents, quasi anonymes, attachés à leur fils et ne voyant pas au-delà.
Le retournement des critiques
1 Il leur dit : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne le saviez-vous-pas-eidenai ? il faut que je sois dans les (choses) de mon père-patêr. » On pourrait trouver effrontée et même typiquement adolescente la réponse de Jésus. Au lieu de demander qu’on l’excuse, ou au moins de s’excuser lui-même, il retourne l’accusation de mauvais comportement. Ne devait-il pas, au minimum, prévenir ses parents ou leur demander la permission de rester à Jérusalem, en leur expliquant pourquoi ?
2 Il semble bien que Jésus, dès ce moment, agit en maître spirituel, non seulement vis-à-vis des docteurs du Temple, mais aussi vis-à-vis de ses parents. Au moment de la première multiplication des pains, Jésus, voyant qu’une grande foule vient à lui, dit à Philippe : « Où achèterons-nous des pains pour que mangent ces gens ? Il parle ainsi pour l’éprouver ; car lui sait ce qu’il va faire (Jn 06/06 = P 106). Sans aucun doute, par son double questionnement : Ne le saviez-vous pas ? Jésus réprimande ses parents. Ils auraient dû le savoir, estime Jésus.
3 Une objection se présente ici : « Si l’on tient que Jésus est né de son père et de sa mère, et que tout le merveilleux (les anges, les mages) des récits de l’enfance selon Matthieu et Luc sont à prendre au sens symbolique (ce qui ne veut pas dire irréel) et non à la lettre, alors qu’est-ce qui aurait pu inciter ses parents à savoir ? » Celui qui soutient cette objection considérera qu’elle constitue une ‘preuve’ de la vérité historique des événements miraculeux et contre nature de la naissance de Jésus. Mais alors, il sera obligé de trouver Jésus injuste envers ses parents : Comment peut-on exiger d’un père et d’une mère bienveillants, qui ignorent tout de la divinité native de leur fils, qu’ils trouvent normal de le voir quasiment s’engager dans les ordres sans même les avoir prévenus ? » On constate ainsi que, si la croyance à la lettre de l’Évangile pose des problèmes à l’ésotériste, elle devrait en poser aussi à l’exotériste, s’il consent à avoir des yeux pour voir et des oreilles pour entendre.
La religion relie, la spiritualité hiérarchise puis unit
1 Il faut que je sois dans les (choses) de mon père. Une des différences entre la religion et la spiritualité est que la religion n’a que peu le sens de la hiérarchie. En religion, on prie Dieu pour recevoir des grâces sur la terre. Nourrissez les dieux (Deva) par les sacrifices et les dieux soutiendront votre vie. De ces échanges mutuels naîtra pour tous la prospérité. Car, nourris par ces sacrifices (yajna), les Devas (dieux) vous procureront les jouissances que vous souhaitez. Celui qui jouit de leurs dons, sans rien leur donner en retour, est vraiment un voleur (BG 03/11-12). Les Chrétiens ont beau employer le mot Dieu au singulier (avec trois Personnes cependant, plus Marie et des myriades de saints), ils demeurent souvent dans cette logique du commerce religieux avec les devas. Mais il y a une autre dimension, spirituelle, et la Bhagavad Gita l’envisage juste après, en contraste : Mais l’homme qui se réjouit seulement dans le Soi, l’Atman, qui trouve le contentement dans l’Atman seul, n’a plus rien à accomplir, aucun devoir (BG 03/17).
2 Au contraire de la religion, la spiritualité présente un fort sens de la hiérarchie. Quelqu’un de la foule lui dit : »Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. » Jésus répond : » Homme, qui m’a établi pour être votre juge ou régler vos partages ? » (Lc 12/13-14 = P 175). L’Évangile selon Thomas rajoute même : Jésus répond : « Qui a fait de moi un homme de partage ? » Et, se tournant vers les disciples, il leur dit : « Qui suis-je pour partager ? » (Thomas 072). Jésus est venu pour réveiller l’exotérisme religieux de sa tradition native et en cela C’est un prophète, comme un des autres prophètes (Mc 06/14 = P 104). Mais il est aussi et surtout venu pour autre chose : Je clamerai des choses cachées depuis la fondation du monde (Mt 13/35 = P 092). Si bien que nombre de considérations, qui seraient légitimes du point de vue mondain et même religieux, doivent être secondarisées, pour dire le moins, du point de vue spirituel : C’est l’esprit qui vivifie, la chair-sarx ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie (Jn 06/63 = P 110). Et aussi : l’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père (Jn 04/21 = P 036) Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les véritables adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car tels sont les adorateurs que cherche le Père (Jn 4/10 = P 036). On comprend alors que Jésus était fondé de reprocher à ses parents d’ignorer encore qu’il faut que je sois dans les (choses) de mon père.
3 Reste que l’objection précédente revient à la charge : « Sans le miraculeux du début de l’Évangile, pris au sens littéral, comment les parents de Jésus pouvaient-ils savoir qu’il faut que je sois dans les (choses) de mon père ? » C’est justement là le mystère. Jésus invite énergiquement ses parents à dépasser le niveau religieux et même racialo-religieux de leur culte. On l’a bien vu dans le cantique de Marie, lors de la Visitation (P 005) : Il est venu en aide à Israël, son enfant-serviteur, se souvenant de sa miséricorde, selon qu’il l’avait annoncé à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa semence à jamais ! » On est loin de ce qu’en dira Jésus, et qu’il doit commencer à pressentir à 12 ans : vous verrez Abraham, Isaac, Jacob et tous les prophètes dans le Royaume de Dieu, et vous, jetés dehors. Et l’on viendra du levant et du couchant, du nord et du midi, prendre place au festin dans le Royaume de Dieu (Lc 13/29 = P 186). Comme il arrive à tout chercheur spirituel, le jeune Jésus étouffe dans la religion parentale et coutumière. Ses parents le cherchaient dehors, dans la caravane, de retour vers Nazareth ; lui cherchait dedans, dans le Temple et sa science sacrée scripturaire. La question que Jésus pose à ses parents se pose au méditant : « Pourquoi, à votre âge, cherchez-vous encore dehors ? »
4 En conclusion de ce paragraphe, la spiritualité est hiérarchique, beaucoup plus fortement que la religion, mais ultimement, la hiérarchie se dissout dans l’unité : nombreux sont venus se fondre en moi (BG 04/10) et aussi bien : Moi et le Père nous sommes un (Jn 10/30 = P 185).
Dieu le père : la prière encore largement méconnue
1 Le texte continue par Ils ne comprennent pas la chose dont il leur parle. Après deux mille ans de Christianisme, où l’on prie Dieu en récitant ‘Notre père qui es aux cieux’, on peut s’étonner que les parents de Jésus n’aient pas compris que le père dont il parle est Dieu. Mais il faut juger des choses en fonction de la mentalité de leur époque. L’idée que Dieu est un père n’est pas étrangère à la Bible vétérotestamentaire, mais elle était surtout employée pour illustrer la patience, la compassion, la générosité, le pardon de Dieu.
2 Jésus reprendra ce genre d’enseignement. Il montre comment les pères humains, bien qu’imparfaits, sont aimants avec leurs enfants et conclut : Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui l’en prient ! (Lc 11/13 = P 162). Mais Jésus, dans ce passage, fait beaucoup plus que reprendre la notion de père de l’Ancien Testament, il opère une transposition, en montrant que Dieu donne à l’homme d’être Dieu. En effet, l’Esprit saint n’est autre qu’une autre appellation de Dieu (non pas une autre Personne, mais une autre conception, un autre aspect, de l’Unique-Dieu-monos). C’est précisément cela qu’ils ne comprennent pas et dont il leur parle. Le père dont Jésus parle à sa mère et à son père est Dieu.
3 Mais, sous cette évidence (pour un Chrétien), se cache une révolution. Non pas Dieu comme créateur ‘ex nihilo’, avec un abime infranchissable entre le créateur et la créature, mais Dieu comme père, de même nature que son fils, comme tous les pères, retrouvant le symbole de la Genèse à ‘l’image et ressemblance de Dieu’. Et c’est cela, précisément, que ses parents ne comprennent pas. Et que la religion chrétienne théologique, créationniste, ne comprend toujours pas. Le monde et l’homme sont des manifestations de Dieu, non des créatures.
L’intelligence spirituelle par la mémoire de la Parole symbolique
1 Il descend avec eux et va à Nazareth-(saint). Traduction : il descend : il baisse de niveau, de spirituel à religieux. Nazareth, ‘la sainte’, est plus facile à appréhender que le spirituel. Il leur est soumis. C’est ce qu’ils voulaient, et sans doute ce qu’il était habituellement, d’où leur grande surprise dans le Temple.
2 Sa mère garde-complètement-diatêrein toutes les choses-et-les-dires-rhêma dans son cœur. Au sens exotérique on ne se choque pas de ce que la mère fasse preuve de cette qualité alors que le père, qu’on n’évoque même pas, en semble dépourvu. Marie n’est-elle pas sans péché, immaculée de naissance, et mère de Dieu, théotokos ? Au sens spirituel, cet oubli, en soi incroyable et même scandaleux, s’explique très bien. Nous avons vu, dans l’interprétation spirituelle de la conception virginale, que Marie représente microcosmiquement l’âme, alors que Joseph est l’intellect. Or la mémoire est une fonction féminine de l’âme. Parmi les vertus féminines, je suis…la mémoire, la sagacité, constance et la patience (BG 10/34). Après sa réaction de mère, qui venait d’imaginer son enfant perdu, Marie se reprend et, à défaut de comprendre encore, elle mémorise, pour pouvoir ensuite méditer. Matthieu fait une remarque analogue à la fin de la Nativité : Quant à Marie, elle conserve avec soin toutes ces choses, les méditant-symboliquement en son cœur (Lc 02/19 = P 008). Et là se trouve, dans tout l’Évangile, la seule, mais essentielle, référence au mot symbole (symbalum). Elle suggère fortement, au sens ésotérique, qu’il faut entendre ces scènes de l’Annonciation et de la Nativité au sens symbolique.
3 Dans toutes les traditions spirituelles, la mémoire doit devancer la compréhension, comme l’enfant passe du féminin au masculin. Quant à celui qui apprendra à réciter et étudier notre dialogue sacré, il m’offrira par là-même le sacrifice de la connaissance. Telle est ma pensée (BG 18/70).
4 Et Jésus progresse en sagesse, en développement, et en grâce, auprès de Dieu et des humains-anthrôpos. Après les tensions sévères de ce récit, Luc, en bon écrivain délicat envers ses lecteurs, a trouvé nécessaire de présenter une fin heureuse : ‘Ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants.’
Pratique :
Quelle pratique à cette théorie ? Autrement dit : « Comment devenir Dieu ? » comme le père du ciel est Dieu, telle est la question. En réalisant qu’on n’a pas à le devenir, car on l’a toujours été. Mais on se prenait pour autre chose, un corps-mental mortel. Toute la pratique consistera à s’en désidentifier. À distinguer en soi, l’Esprit, divin et éternel, de son contenant transitoire, le corps-mental, mortel. Qu’est-ce qui attache l’Esprit au corps ? L’ivresse d’en jouir sans cesse. Et surtout l’ignorance qu’une ivresse supérieure, mystique, existe. Jouir du corps n’est que s’attacher à une pâle photo de la femme aimée, alors que l’ivresse mystique serait de la connaître bibliquement. Il n’y a point faute à aimer la photo ; il y a cependant folie à ne pas lui préférer la femme. Rentre donc en toi-même : la femme mystique, la Connaissance t’y attend depuis toujours. Quand tu l’auras découverte, alors naîtra en toi, par la seconde naissance nicodèmique, le fils de ton père divin, l’alter-christus.
RECOUVREMENT de JESUS au TEMPLE (Lc 02/40-52 = P 014)