Le PROBLÈME de la RÉDEMPTION et d’un MONDE sans MAL (BG 05/15)

Le PROBLÈME de la RÉDEMPTION et d’un MONDE sans MAL (BG 05/15)

Bhagavad Gita 05/15 Commentaire théorique et Méditation Opérative

Le PROBLÈME de la RÉDEMPTION et d’un MONDE sans MAL (BG 05/15)

Le PROBLÈME de la RÉDEMPTION et d’un MONDE sans MAL

Jamais l’Être Suprême ne peut être tenu pour responsable des actes, vertueux ou coupables, de quiconque. Le Seigneur ne prend ni la faute ni le mérite de quiconque. La Connaissance est enveloppée d’ignorance, et c’est pourquoi les êtres sont égarés (BG 05/15)

Théorie :

Des millénaires de conscience collective pensent à travers nous

     Jamais l’Être Suprême ne peut être tenu pour responsable des actes, vertueux ou coupables, de quiconque. L’homme se figure généralement qu’il comprend les choses en fonction de sa claire conscience individuelle. En réalité, des siècles et des millénaires de conscience collective pensent à travers lui. Un Occidental pense à travers deux mille ans de Christianisme et quatre mille ans de Judéo-Christianisme, même s’il ne met pas les pieds dans une église. C’est pourquoi il ne peut comprendre la Bhagavad Gita qu’en connaissant clairement les présupposés du Christianisme, pour vraiment discerner ce qui est spécifique à l’un et à l’autre.

Le Dieu biblique et celui de la Bhagavad Gita ne sont pas identiques

1        L’idée que l’Être Suprême, c’est-à-dire Dieu, ne soit pas responsable des actes des humains n’existe pas en Christianisme. Dieu y est conçu comme créateur, et toujours envisagé dans la Bible en interaction avec les humains. Dieu n’y est pas conçu comme immuable, serein, inaffecté par le monde humain. Dans l’Ancien testament, Dieu se fâche, châtie, oublie, se souvient, menace, pardonne ; en un mot il est décrit comme anthropomorphique (à l’image de l’homme) et donc participe à tous les actes, au minimum en étant affecté par eux et en répondant par des récompenses ou des châtiments.

2        Dans l’Évangile, la chose est moins nette, mais Dieu n’est pas l’immuable pour autant, il est le père aimant : le père lui-même vous aime (Jn 16 = P 266), ce qui est très différent de la Gita : Prenant appui sur ma substance (Prakriti), je ne cesse de faire jaillir la foule entière des êtres ; immuable et pour ainsi dire sans le vouloir, par la seule énergie inhérente à cette substance (BG 09/08). Certes, on trouve aussi l’amour de Dieu pour les hommes dans la Gita, mais surtout pour les hommes non-dualistes : Le sage m’aime par-dessus toutes choses, et je l’aime de même (BG 07/17) ;  ce qui est tout différent.

Où se situe le Dieu d’Occident dans les concepts hindous ?

1        De cela résulte que l’Être Suprême, dont il est question ici, et Dieu, au sens occidental, ne désignent pas la même entité. Dans la philosophie Samkhya, qui est celle du Yoga de la BG (BG 02/39), trois niveaux conceptuels sont à distinguer. Le niveau métaphysique, insurpassable : 1°) Brahman, l’Absolu (Brahman est la Réalité suprême impérissable : BG 08/03). 2°) Le niveau de Dieu comme Unique source de tout est Ishvara (BG 13/28). En symbolisme arithmétique, Brahman est le zéro métaphysique (non manifesté), Ishvara est l’unité, le principe de la manifestation, mais seulement le principe. En tant qu’unité métaphysique, Ishvara demeure non manifesté mais, quand il engendre la manifestation, il se scinde en trois concepts religieux : Brahma (ne pas confondre avec Brahman, l’Absolu), Vishnou et Shiva. Brahma est le créateur proprement dit (et s’apparente beaucoup au Dieu des Occidentaux, celui de la Genèse). Vishnou est Dieu en tant que conservateur du monde (Lui aussi s’apparente au Dieu des Occidentaux, en interaction permanente avec le monde). Shiva est Dieu en tant qu’il permet le retour de l’être actuellement humain vers son principe (Ishvara) et au-delà vers Brahman (BG 13/28). 3°) Shiva n’a pas d’équivalent dans le Christianisme théologique, puisque la fusion en Dieu y est réputée impossible, l’être humain étant à jamais une créature corporelle.

2        L’on parvient ainsi à un paradoxe, difficilement compréhensible pour un Européen : le Dieu métaphysique du Yoga est éminemment transcendant (immuable, non affecté par la création et à plus forte raison par les créatures individuelles) et, en même temps, il est au centre de l’homme, ainsi que de toutes les créatures : Je réside au cœur de tout…(BG 15/15).

Un Dieu occidental injuste

1        Dans la perspective de ce sutra, il en résulte que, si l’Être Suprême ne peut être tenu pour responsable des actes, le seul responsable est l’homme lui-même. On pourrait objecter que, dans le Christianisme aussi l’homme est responsable. La preuve en est qu’il est jugé par Dieu (dans l’Ancien Testament) ou par le Christ (dans l’Évangile : parabole du jugement dernier  : Mt 25 = P 252). Cela est exact mais, cependant, la théologie refuse la préexistence avant la naissance et le principe de la transmigration, donc l’état d’un homme à sa naissance est voulu par Dieu créateur et par lui seul.

2        Or beaucoup d’humains naissent avec de tels handicaps, physiques, mentaux et relatifs à leur milieu éducatif qu’il est déraisonnable de les estimer à cent pour cent responsables. Il résulte de cette remarque que la théologie chrétienne présente un Dieu injuste, puisqu’il fait naître nombre d’hommes très handicapés et ne leur laisse que quelques décennies pour échapper à ‘l’enfer’ supposé ‘éternel’.

Le mystère de ce que dit Jésus sur le sujet

1        On pourrait objecter à cela : « Certes, mais qu’en dit l’Évangile et non seulement la théologie ? » L’Évangile n’expose pas clairement et méthodiquement le principe de la transmigration et de la préexistence. Mais nombre de disciples y adhèrent et Jésus ne leur en fait pas reproche. C’est ainsi qu’ils envisagent que l’aveugle-né puisse être né ainsi à cause de ses propres péchés qu’il ne peut avoir commis que dans une vie précédente (Jn 09 = P 148).

2        Mais cela relève d’une interprétation ésotérique et orientalisante de l’Évangile (celle ici développée) ; interprétation rare chez les Chrétiens et de plus classée hérétique par l’Église ; ce qui est dissuasif pour beaucoup. D’où cette autre interrogation : « Pourquoi Jésus n’a-t-il pas été plus clair sur cette question fondamentale ? » La réponse est que Jésus n’a pas écrit. Les Évangiles l’ont été par des disciples ou des disciples de disciples, et ils furent canonisés officiellement quatre cent ans après la mort de Jésus. L’Église, qui procéda à ces canonisations, a choisi comme écriture officielle ce qui correspondait à la religion que l’empereur Constantin voulait bâtir pour son empire, et constitue aujourd’hui encore le Catholicisme romain.

3        C’est d’ailleurs justement parce que l’homme, au sens chrétien, ne peut que difficilement être reconnu pleinement responsable de ses actes, que l’accent est mis dans le Christianisme sur le salut obtenu par le sacrifice crucifiant de Jésus. L’homme chrétien n’est pas sauvé d’abord par ses vertus ou par sa connaissance spirituelle, il est sauvé par son acceptation du salut offert par Jésus. On se situe donc dans une conception spirituelle radicalement différente de la Gita.

Conditions et limites de la théorie rédemptrice

1        Le Seigneur ne prend ni la faute ni le mérite de quiconque. La Gita fut pensée des millénaires avant l’Évangile et écrite, sous la forme que nous connaissons, des siècles avant lui. Pourtant on a l’impression qu’elle présente ici une objection frontale à la théologie que les Chrétiens ont tirée de l’Évangile tel que canonisé au IV° siècle sous Constantin.

2        Le Seigneur ne prend le mérite de personne. Donc tout homme pourra toujours jouir de ses mérites, par une récompense paradisiaque. Les maîtres versés dans le triple Véda (Rig, Sama et Yajur), buveurs de soma (boisson védique) et lavés de leurs fautes, cherchent à gagner le ciel (svarga), en m’honorant par des sacrifices (yajnas). Ils atteignent le monde céleste (paradis) du roi des dieux (Indra) et y expérimentent les plaisirs des dieux (BG 09/20). Le paradis oriental est conçu comme transitoire et proportionné aux mérites qui ont permis à l’homme d’y accéder (BG 09/21). Nous avons déjà envisagé l’incohérence des paradis et des enfers supposés ‘éternels’ du Christianisme interprétant faussement la notion évangélique d’aiônios, qui désigne une période cyclique (voir commentaire de la Péricope évangélique 017 ‘L’enfer éternel’ et l’Index des Thèmes ‘enfer’).

3        Le Seigneur ne prend la faute de personne. Ce point s’oppose frontalement à la théorie chrétienne du sauveur. Comme vu, le Chrétien se pense sauvé ni par la connaissance, ni par les mérites, mais par un être précis, qui est Dieu, fils de Dieu le Père et donc Dieu le fils, et qui s’est incarné il y a deux mille ans dans le sein de la Vierge Marie, sans intervention masculine. Cet homme, Jésus, est fils de Dieu et d’une femme, donc à la fois Dieu et homme. Il s’est volontairement sacrifié, en mourant sur la croix pour sauver les hommes. Les sauver de quoi ? De l’enfer éternel. En se sacrifiant à qui ? Au diable, gardien de l’enfer, qui détient les pécheurs dans son antre. C’est pourquoi Jésus est descendu aux enfers après sa mort, selon le Credo chrétien. Ce sutra affirme le contraire de cette théorie.

4        Pourtant la notion de sauveur n’est pas inconnue de la Bhagavad Gita. Arjuna désigne Krishna comme Libérateur des humains… (BG 01/36) et aussi Pasteur (BG 03/36), ce qui ne manque pas d’évoquer la parabole évangélique où Jésus se présente lui-même comme le Bon Pasteur (Jn 10 = P 149). Quelle est alors la différence entre les deux conceptions ? Dans la conception orientale, Krishna n’est pas Dieu de naissance. Il est un humain qui a réalisé Dieu (moksha), comme tout humain en recèle la possibilité théorique. Dans la conception chrétienne, Jésus, homme-Dieu, est le seul sauveur possible. Ce qui implique que le Christianisme est la seule religion possible ; certes, les papes modernes sont partisans de la liberté religieuse démocratique, mais contredisent en cela leur propre doctrine. Les Chrétiens dogmatiques interprètent à la lettre cette parole : Je suis la voie, la vérité et la vie. Nul ne vient au Père que par moi…(Jn 14 = P 263). Un Oriental lisant cela dira que Jésus est un homme ayant réalisé Dieu et qu’en tant que réalisé, sa parole est la parole de Dieu ; mais qu’il n’est pas le seul réalisé car tout homme est destiné à le devenir.

5        Si le seigneur prenait la faute de quelqu’un, il faudrait qu’il subisse le châtiment encouru par cette faute à la place de l’homme dont il prend la faute. Or il est absurde que Dieu, auteur du monde, subisse un châtiment. Et qui pourrait lui imposer un châtiment, ce qui supposerait que cet être soit plus puissant que le Tout-Puissant ? La théorie théologique chrétienne fait du diable le supérieur de Dieu.

6        Si donc la théologie chrétienne commet une erreur métaphysique, que dit l’Évangile ? Jésus n’a jamais prétendu être Dieu. Tout au contraire, il affirme avoir un Dieu en disant à Marie-Madeleine, qu’il rencontre en mode de vision après la résurrection : Va trouver mes frères et dis-leur : ‘Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu (Jn 20 = P 311). Comment Dieu pourrait-il avoir un Dieu ? Jésus dit aussi clairement : Père est plus grand que moi (Jn 14 = P 263) ; or il n’est rien plus grand que Dieu.

7        Cependant, déclarer Le Seigneur ne prend la faute de personne n’empêche pas que quelqu’un puisse prendre la faute d’un autre par amour de lui et à condition que ce dernier le mérite de quelque façon. A s’est mis en difficulté financière en perdant au jeu. B, qui aime A, peut rembourser sa dette, après s’être assuré de la sincérité du repentir de A. Tel est le sauveur Jésus avec la pécheresse qui se repent (Lc 07 = P 080) ou avec le ‘Bon Larron’ qui reconnaît la justice de son châtiment et l’implore (Lc 23 = P 295). Par conséquent la doctrine de la BG coïncide parfaitement avec celle de Jésus, telle que l’Évangile la transmet. Cela demeure le grand mystère du Christianisme que la théologie ait pu l’interpréter si faussement. Sans doute fallait-il un exotérisme particulièrement grossier pour les peuples du soleil couchant.

Délivre-nous du mal

1        La Connaissance est enveloppée d’ignorance, et c’est pourquoi les êtres sont égarés. Cette phrase, d’une beauté adamantine, est la clé du principal problème que les humains ont à affronter : celui de l’existence du mal. L’égarement des êtres est lié à la condition terrestre : À cause des dualités trompeuses, nées du désir et de l’aversion, tous les êtres sont soumis à la confusion, à l’instant même où ils font leur entrée dans le monde… (BG 07/27). L’égarement, la confusion, ont pour cause la dualité. On pourrait croire à tord que cela n’explique pas grand-chose, qu’il s’agirait même d’un truisme. Après tout, qui ne sait-il pas que la souffrance intervient lorsque notre volonté est contrariée par une autre, adverse ? dualités trompeuses, désir aversion… Mais la vraie question est : « D’où vient le mal ? »

2        Les religions abrahamiques répondent : « Du péché. » Le péché consistant à désobéir aux commandements de Dieu, la Loi Mosaïque ou la Charia, semblables dans les grandes lignes. Un regard ésotérique ne peut se contenter de cette réponse. Elle suppose que, dans l’obéissance à la Loi, il n’y a plus de dualité. Or le récit de la Genèse montre que cela est inexact. Avant la chute, l’Élohim de la Genèse interdit déjà à Adam et Ève de manger des fruits de l’arbre du milieu et les menace carrément de mort en cas de désobéissance. L’obéissance à la Loi consiste donc en une vie passée avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Or cela est déjà un mal en soi. L’homme paradisiaque ne sera heureux que tant qu’il n’aura pas le goût de l’absolu, de la totalité, du sans limite. Comme un chien bien nourri, attaché à une chaîne, n’est heureux que tant qu’il n’a pas envie d’aller au-delà du bout de sa chaine ; mais malheur à lui si une jolie chienne passe dans les parages.

3        Les réponses religieuses aux questions fondamentales de la vie ne satisfont généralement que les esprits faibles et lourds (BG 03/29). La réponse du Yoga est tout autre. Pour qu’un monde existe, il faut du bien et du mal, et ceci dès la création même de ce monde. Les théories cyclologiques disent en résumé qu’un monde commence parfait et termine tellement abîmé par les fautes des humains qu’il s’autodétruit. C’est vrai globalement, sauf qu’il ne commence pas vraiment parfait. Le récit de la Genèse le montre, comme nous venons de le voir. L’évangile selon Philippe le confirme de la bouche de Jésus : La vérité est partout semée, elle existe dès l’origine, quelques-uns la voient au moment des semailles, peu nombreux la voient encore au moment de la moisson (Ph 14). Il est notable et décevant que, bien que la vérité existe dès l’origine, seuls quelques-uns la voient à ce moment-là ; si l’origine était si parfaite, tout le monde la verrait alors.

4        Pour qu’existe un monde, il faut qu’il y ait plusieurs êtres séparés. Le fait qu’ils soient séparés implique que les intérêts des uns et des autres ne coïncident pas parfaitement. Et voilà la frustration, le désir, l’envie, la jalousie, la concurrence et la farandole de tous les diables. Il n’y a donc pas de bonheur parfait sur la terre.

5        On objectera : « La Gita promet pourtant, et cela deux sutras plus tôt seulement : l’être incarné peut vivre heureux dans la cité aux neufs portes (BG 05/13). Certes, mais à une condition : que cet être Renonce mentalement à toutes les actions…sans agir ni faire agir (le corps et les sens). C’est-à-dire qu’il ne vive pas, dans le flux du temps, la vie ordinaire des hommes, mais qu’il pénètre, par la méditation, dans la non-durée de la présence spirituelle. Et telle est la connaissance signalée ici, sans laquelle les êtres sont égarés.

6        Si le Christianisme survend le paradis terrestre, qu’en dit Jésus dans l’Évangile ? Il termine la prière qu’il conseille, le ‘Notre Père’, par cette formule : délivre-nous du Mauvais (P 160). L’exotériste se figure qu’il puisse exister un monde sans mauvais. L’ésotériste connaît qu’on ne quitte le mauvais, le mal, qu’en quittant le monde. Soit par la méditation-dhyana, au cours de la vie : Celui dont le mental n’erre plus vers d’autres objets, qui est stabilisé par la pratique répétée de la méditation, qui est absorbé dans la contemplation constante du Purusha suprême et resplendissant, celui-là l’atteint…(BG 08/08). Soit en mourant dans la direction de Dieu : Quiconque quitte son corps, en se souvenant de moi au moment de la mort, s’unit à mon être ; il n’y a là aucun doute (BG 08/05).

7        Dire que La Connaissance est enveloppée d’ignorance, et c’est pourquoi les êtres sont égarés suppose que la connaissance est là, au cœur de tout homme, simplement recouverte d’ignorance. Telle est la doctrine orientale Le seigneur réside dans le cœur de tous les êtres (BG 18/61). Telle n’est pas la doctrine chrétienne, avec l’indispensabilité des rites, du clergé qui les distribue, de l’Église qui le sacre : De toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. Celui qui croira et sera baptisé, sera sauvé ; celui qui ne croira pas, sera condamné (P 318 : envoi des disciples après la résurrection). Et avec l’indispensabilité du Sauveur : Hors de moi vous ne pouvez rien faire. Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors, comme le sarment et il se dessèche ; on les ramasse et on les jette au feu et ils brûlent (Jn 15 = P 264). Si l’on interprète que moi c’est Jésus et l’Église, l’enfer attend les autres. Si on entend que le réalisé Jésus parle ainsi, comme le réalisé Krishna et d’autres, alors la connaissance libère de l’égarement.

Pratique :

Pratique I : Le Dieu biblique et celui de la Bhagavad Gita ne sont pas identiques L’idée que l’Être Suprême, c’est-à-dire Dieu, ne soit pas responsable des actes des humains n’existe pas en Christianisme. Dieu y est conçu comme créateur, et toujours envisagé dans la Bible en interaction avec les humains. Dieu n’y est pas conçu comme immuable, serein, inaffecté par le monde humain. Dans l’Évangile, Dieu est le père aimant : le père lui-même vous aime (Jn 16 = P 266), ce qui est très différent de la Gita : Prenant appui sur ma substance (Prakriti), je ne cesse de faire jaillir la foule entière des êtres ; immuable et pour ainsi dire sans le vouloir, par la seule énergie inhérente à cette substance (BG 09/08). Certes, on trouve aussi l’amour de Dieu pour les hommes dans la Gita, mais surtout pour les hommes non-dualistes : Le sage m’aime par-dessus toutes choses, et je l’aime de même (BG 07/17) ;  ce qui est tout différent, et constitue pour nous un mode d’emploi.

Pratique II : Où se situe le Dieu d’Occident dans les concepts hindous ? Dans la philosophie du Yoga, trois niveaux conceptuels sont à distinguer. Le niveau métaphysique, insurpassable : Brahman, l’Absolu, non manifesté. Le niveau de Dieu comme Unique source de tout est Ishvara. En tant qu’unité métaphysique, Ishvara demeure non manifesté mais, quand il engendre la manifestation, il se scinde en trois concepts religieux : Brahma (ne pas confondre avec Brahman, l’Absolu), Vishnou et Shiva. Brahma est le créateur proprement dit (et s’apparente beaucoup au Dieu des Occidentaux, celui de la Genèse). Vishnou est Dieu en tant que conservateur du monde (Lui aussi s’apparente au Dieu des Occidentaux, en interaction permanente avec le monde). Shiva est Dieu en tant qu’il permet le retour de l’être actuellement humain vers son principe (Ishvara) et au-delà vers Brahman (BG 13/28). Shiva n’a pas d’équivalent dans le Christianisme théologique, puisque la fusion en Dieu y est réputée impossible, l’être humain étant à jamais une créature corporelle. L’on parvient ainsi à un paradoxe, difficilement compréhensible pour un Européen : le Dieu métaphysique du Yoga est éminemment transcendant (immuable, non affecté par la création et à plus forte raison par les créatures individuelles) et, en même temps, il est au centre de l’homme, ainsi que de toutes les créatures : Je réside au cœur de tout…(BG 15/15). Voilà un beau et difficile sujet de méditation.

Pratique III : Conditions et limites de la théorie rédemptrice. Le Seigneur ne prend la faute de personne. Ce point s’oppose frontalement à la théorie chrétienne du sauveur. Le Chrétien se pense sauvé, ni par la connaissance, ni par les mérites, mais par un être précis, qui est Dieu, Jésus, fils de Dieu et d’une femme, donc à la fois Dieu et homme. Il s’est volontairement sacrifié, en mourant sur la croix pour sauver les hommes. Les sauver de quoi ? De l’enfer éternel. En se sacrifiant à qui ? Au diable, gardien de l’enfer, qui détient les pécheurs dans son antre. C’est pourquoi Jésus est descendu aux enfers après sa mort, selon le Credo chrétien. Ce sutra affirme le contraire de cette théorie. Pourtant la notion de sauveur n’est pas inconnue de la Bhagavad Gita. Quelle est alors la différence entre les deux conceptions ? Dans la conception orientale, Krishna n’est pas Dieu de naissance. Il est un humain qui a réalisé Dieu (moksha), comme tout humain en recèle la possibilité théorique. Dans la conception chrétienne, Jésus, homme-Dieu, est le seul sauveur possible. Ce qui implique que le Christianisme est la seule religion possible.  Si le seigneur prenait la faute de quelqu’un, il faudrait qu’il subisse le châtiment encouru par cette faute à la place de l’homme dont il prend la faute. Or il est absurde que Dieu, auteur du monde, subisse un châtiment. Et qui pourrait lui imposer un châtiment, ce qui supposerait que cet être soit plus puissant que le Tout-Puissant ? Que dit l’Évangile ? Jésus n’a jamais prétendu être Dieu. Tout au contraire, il affirme avoir un Dieu en disant : ‘Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu (Jn 20 = P 311). Comment Dieu pourrait-il avoir un Dieu ? Jésus dit aussi clairement : Père est plus grand que moi (Jn 14 = P 263) ; or il n’est rien plus grand que Dieu. Cependant, déclarer Le Seigneur ne prend la faute de personne n’empêche pas que quelqu’un puisse prendre la faute d’un autre par amour de lui et à condition que ce dernier le mérite de quelque façon. Par conséquent, la doctrine de la BG coïncide parfaitement avec celle de Jésus, telle que l’Évangile la transmet. Conclusion pratique : Jésus, qui est un homme (bien qu’ayant réalisé Dieu) nous sauve par son enseignement et son Église, de même sauvons les autres, pour tendre comme lui vers la réalisation.

Pratique IV : Délivre-nous du mal. La Connaissance est enveloppée d’ignorance, et c’est pourquoi les êtres sont égarés. La vraie question est : « D’où vient le mal ? » Les religions abrahamiques répondent : « Du péché, consistant à désobéir aux commandements de Dieu. » Un ésotériste ne peut se contenter de cette réponse. Elle suppose que, dans l’obéissance à la Loi, il n’y a plus de dualité. Or le récit de la Genèse montre que cela est inexact. Avant la chute, l’Élohim de la Genèse interdit déjà à Adam et Ève de manger des fruits de l’arbre du milieu et les menace carrément de mort en cas de désobéissance. Pour qu’existe un monde, il faut qu’il y ait plusieurs êtres séparés, ce qui implique que les intérêts des uns et des autres ne coïncident pas parfaitement. Et voilà la frustration, le désir, l’envie, la jalousie, la concurrence et la farandole de tous les diables. Il n’y a donc pas de bonheur parfait sur la terre. On objectera : « La Gita promet pourtant, et cela deux sutra plus tôt seulement : l’être incarné peut vivre heureux dans la cité aux neufs portes (BG 05/13). Certes, mais à une condition : que cet être renonce mentalement à toutes les actions…sans agir ni faire agir (le corps et les sens). C’est-à-dire qu’il ne vive pas, dans le flux du temps, la vie ordinaire des hommes, mais qu’il pénètre, par la méditation, dans la non-durée de la présence spirituelle. Qu’en dit Jésus dans l’Évangile ? Il termine la prière qu’il conseille, le ‘Notre Père’, par cette formule : délivre-nous du Mauvais (P 160). L’exotériste se figure qu’il puisse exister un monde sans mauvais. L’ésotériste connaît qu’on ne quitte le mauvais, le mal, qu’en quittant le monde. Soit par la méditation-dhyana, au cours de la vie. Soit en mourant dans la direction de Dieu. Au lieu de seulement lutter contre les mauvais et le mal, cherchez la connaissance spirituelle : elle est dans les ‘paroles de Dieu’ des divers peuples et dans votre cœur.

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