Le DIEU IMMUABLE (BG 05/14)

Le DIEU IMMUABLE (BG 05/14)

Bhagavad Gita 05/14 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

Le DIEU IMMUABLE (BG 05/14)

Le DIEU IMMUABLE

Le Seigneur de l’univers ne produit ni l’action, ni le sentiment d’être l’auteur de l’action,

ni le lien qui attache les actes à leurs fruits.

Ce sont les gunas de la prakriti (la Nature) qui agissent

(BG 05/14)

Théorie :

Dieu n’agit pas ; l’homme-purusha et la femme-prakriti

1        Le Seigneur de l’univers ne produit pas l’action…Le Seigneur de l’univers correspond à ce que les Chrétiens nomment Dieu. Avec une nuance cependant ; le Dieu judéo-chrétien n’est pas envisagé comme Absolu, mais comme Créateur. De même qu’un peintre, un sculpteur ou un architecte est passionné par son œuvre, le créateur l’est par son œuvre. D’où le côté psychique du Dieu biblique, qui oublie, se souvient, promet, se repent, se fâche, pardonne etc. La Bible dit que l’homme est fait à l’image de Dieu, mais elle présente un Dieu à l’image de l’homme. La mythologie hindoue emploie le même procédé, qui est typique de l’approche exotérique du divin.

2        La Bhagavad Gita s’en démarque nettement, en présentant une conception à la fois transcendante du divin (comme dans ce sutra et le suivant) et immanente (Dieu présent dans le cœur de chacun : BG 13/17). Cette conception métaphysique de Dieu est radicalement en dehors de l’humain (corps-âme) ou non moins essentiellement en son centre. La vérité suprême est extérieure et intérieure à tous les êtres…Elle est très proche et très lointaine. Tel est Cela (BG 13/15).

3        Selon cette conception, Dieu n’agit pas, et Dieu ne produit pas l’action humaine. La chose semble difficile à comprendre et même contradictoire. En effet, il fut déclaré, et c’est Krishna en tant qu’ayant réalisé Dieu qui parlait : je ne cesse d’agir (BG 03/22) ; …si je ne montrais une activité infatigable, les mondes périraient…(BG 03/23) ; L’univers périrait si Je n’agissais pas…(BG 03/24). La clé de ce mystère sera donnée au chapitre 9 : Prenant appui sur ma substance (Prakriti), je ne cesse de faire jaillir la foule entière des êtres ; immuable et pour ainsi dire sans le vouloir, par la seule énergie inhérente à cette substance (BG 09/08).

4        Dieu, en soi, est l’Unique, Ishwara ; l’Unique n’agit pas. La création ne se produit que par l’apparition de la dualité ; l’Unique se scinde en Purusha (principe spirituel) et Prakriti (matéria prima encore indifférenciée). Purusha n’agit pas, il est comme le concept par rapport à l’œuvre. Prakriti est la matrice qui crée véritablement (BG 14/04). La même chose se retrouve dans la reproduction humaine ‘à l’image de Dieu’ comme dit la Genèse biblique.  L’homme ne fournit qu’une cellule (et son code génétique), alors que les milliards de cellules qui constitueront le corps de l’enfant seront produites par la mère seule, dans la mesure où c’est elle seule qui alimente la croissance et la démultiplication de la cellule originelle. L’homme et la femme ne font pas l’enfant pour moitié chacun (sinon génétiquement). L’homme-purusha fait epsilon et la femme-prakriti quasiment tout le reste.

L’ego se prend pour l’auteur de l’action

1        …ni le sentiment d’être l’auteur de l’action…Autrement dit, Dieu, que l’homme considère comme l’auteur, le créateur du monde, ne se considère pas Lui-même comme tel. Une parabole pour expliquer la chose : Un homme passe devant un miroir, son image s’y reflète aussitôt. Un spectateur dit à l’homme : « Vous venez de créer votre image », mais il répond : « Je n’ai rien fait et rien voulu. Cette image est une émanation spontanée. C’est plutôt le miroir qui l’a faite.»

2        Cette caractéristique du divin, tel que conçu métaphysiquement dans la Bhagavad Gita, se retrouve nécessairement chez le vrai spirituel. Un des principaux maîtres de l’auteur de ce texte est René Guénon. Le principal disciple de Guénon fut Frithjof Schuon, qui a dit de lui : « L’homme Guénon semblait ignorer son génie et son génie semblait ignorer l’homme. » Il a dit aussi : « Il était transparent comme une harpe. » L’œuvre guénonienne en effet s’avère prodigieuse de profondeur et de savoir alors que l’homme, même au physique, manifestait une simplicité quasi transparente.

3        « Alors qu’est-ce qui produit, chez le profane, le sentiment d’être l’auteur de l’action ? » C’est l’ego ; non l’ego légitime qui anime le corps, mais le faux ego (BG 16/18). Celui dont le mental est obnubilé par le sens de l’ego (le sens du ‘je’) pense : c’est moi, l’auteur de l’action (BG 03/27).

Qui est l’auteur du karma ?

1        …ni le lien qui attache les actes à leurs fruits. Dieu ne produit pas l’action, ni le sentiment d’en être l’auteur, ni le lien entre l’action et sa conséquence. Ce lien n’est autre que la fameuse loi du karma, à laquelle le Yogi doit échapper pour s’affranchir du samsara. La question se pose alors : « Qui produit le lien qui attache les actes à leurs fruits, si ce n’est Dieu ? » La Gita répond : Prakriti (la Nature, principe féminin) est appelée cause, en tant qu’elle est à l’origine de la relation entre les effets et leurs antécédents…(BG 13/20).

2        Et pourtant la Gita fait dire aussi à Krishna -encore une contradiction apparente- : Je suis celui qui dispense les fruits de l’action, moi dont le visage est tourné dans toutes les directions (BG 10/33). En tant qu’il s’identifie à Ishvara, l’Unique, Krishna parle ainsi, car Ishvara comprend à la fois Purusha et Prakriti. Il existe un purusha suprême (paramatma), appelé le Soi supérieur (Ishvara), le seigneur, l’indestructible…(BG 15/17) ; il synthétise Purusha et Prakriti. Krishna, en tant qu’Ishvara, déclare ainsi : Sous mon contrôle, la nature (Prakriti) produit l’animé et l’inerte. C’est ainsi que le monde accomplit sa révolution…(BG 09/10). Assurément, la doctrine de la manifestation du monde, à partir du principe divin, telle que l’exprime la Gita, est plus subtile et profonde que le symbolisme anthropomorphique du Créateur dans la Genèse biblique. Chaque tradition met l’accent sur un aspect ou l’autre de la doctrine spirituelle complète.

3        C’est pourquoi les trois traditions abrahamiques, issues de la Genèse biblique, présentent le jugement dernier opéré par Dieu (Judaïsme, Islam) ou le Christ-Dieu (Christianisme), alors que les spiritualités orientales, selon la formule de Dostoïevski, déclarent : « Le châtiment est dans le crime »… comme la récompense dans la vertu. Le Yogi, qui veut s’affranchir à la fois de l’enfer du samsara et des paradis (toujours temporaires) ne commet pas de crime et ignore sa propre vertu.

La voie du Yoga se précise

        Ce sont les gunas de la prakriti (la Nature) qui agissent. Finalement le sutra clôt le mystère en révélant que la Prakriti est cause  de l’action, et même plus précisément les trois forces nommées gunas, qui se mettent en œuvre en elle dès lors que la Prakriti a été fécondée par le Purusha. La nature matérielle est formée des trois gunas: sattva, rajas et tamas, qui sont issues de la prakriti (Nature)… Ce sont elles qui maintiennent l’impérissable habitant dans le corps (BG 14/05). Ce sont donc elles que la Yogi devra dominer pour s’affranchir du corps souffrant qui constitue sa cellule dans la prison du samsara. C’est par le principe du non-agir, que l’on a vu dans le précédent chapitre (BG 04/16) que le Yogi dominera les gunas (BG 14/21-22).

Pratique :

Pratique I : Dieu n’agit pas ; l’homme-purusha et la femme-prakriti Le Seigneur de l’univers ne produit pas l’action… Le Seigneur de l’univers correspond à ce que les Chrétiens nomment Dieu. Avec une nuance cependant ; le Dieu judéo-chrétien n’est pas envisagé comme Absolu, mais comme Créateur. De même qu’un peintre, un sculpteur ou un architecte est passionné par son œuvre, le créateur l’est par sa création. La Bhagavad Gita s’en démarque nettement, en présentant une conception à la fois transcendante du divin, comme dans ce sutra et le suivant, et immanente (Dieu présent dans le cœur de chacun : BG 13/17). La création ne se produit que par la ‘scission’ de Dieu en Purusha (Esprit) et Prakriti (Matière), puis par la rencontre des deux. La même chose se retrouve dans la reproduction humaine ‘à l’image de Dieu’. L’homme ne fournit qu’une cellule (et son code génétique), alors que les milliards de cellules qui constitueront le corps de l’enfant seront produites par la mère seule, dans la mesure où c’est elle seule qui alimente la croissance et la démultiplication de la cellule originelle. Le (ou la) spirituel distingue bien en lui le plan nature qui agit (corps-mental) et le plan Esprit-pneuma qui contemple, sans être affecté par l’action.

Pratique II : Qui est l’auteur du karma ? Dieu ne produit pas l’action, ni le sentiment d’en être l’auteur, ni le lien entre l’action et sa conséquence. Ce lien n’est autre que la fameuse loi du karma, à laquelle le Yogi doit échapper pour s’affranchir du samsara. C’est la nature, reflet de Dieu, image de Dieu, qui produit l’action et sa conséquence. C’est pourquoi les trois traditions abrahamiques, issues de la Genèse biblique, présentent le jugement dernier opéré par Dieu (Judaïsme, Islam) ou le Christ-Dieu (Christianisme), alors que les spiritualités orientales, selon la formule de Dostoïevski, déclarent : « Le châtiment est dans le crime »… comme la récompense dans la vertu. Le Yogi, qui veut s’affranchir à la fois de l’enfer du samsara et des paradis (toujours temporaires) ne fait pas de crime et ignore sa propre vertu.

Pratique III : La voie du Yoga se précise Ce sont les gunas (les trois forces de la nature, spirituelle-sattva, active-rajas et passive-tamas) de la prakriti (la Nature) qui agissent. Ce sont donc elles que le Yogi devra dominer pour s’affranchir du corps souffrant qui constitue sa cellule dans la prison du samsara. C’est par le principe du non-agir (non attachement aux fruits de l’action), que l’on a vu dans le précédent chapitre (BG 04/16) que le Yogi dominera les gunas (BG 14/21-22).

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