HIÉRARCHIE et UNICITÉ des ÊTRES
Les sages considèrent d’un œil égal le brahmane vertueux et savant,
la vache, l’éléphant, le chien
et le paria mangeur de chien.
(BG 05/18)
Théorie :
L’aveuglement occidental sur les castes-varnas
1 Les sages considèrent d’un œil égal… Il serait tentant, pour les partisans de l’idole démocratique, qui sont nombreux dans l’Occident moderne, de conclure de cette égalité du regard que, pour un sage, le paria et le brahmane sont égaux. Le fait que le sutra prenne soin d’intercaler des animaux entre les deux élimine cette interprétation. Outre que la doctrine des castes est enseignée clairement dans la Bhagavad Gita : C’est moi qui ai créé les quatre varnas-castes, selon les gunas de chacun (les différences dans la nature mentale) et avec pour chacun son svadharma (ses devoirs propres) (BG 04/13). Cet enseignement est plusieurs fois repris (Ne sachant plus où est mon devoir… : BG 02/07 ; Pense aussi à ton devoir (sva-dharma) de kshatriya (gouvernant) et tu n’hésiteras pas. Pour un kshatriya rien n’est plus grand qu’une une guerre juste : BG 02/31 plus un passage entier en BG 18/41 à 47).
2 La doctrine des castes n’est pas basée sur l’argent, puisque les nobles et les commerçants sont plus riches que la première caste des brahmanes ; ni sur le pouvoir, puisque les nobles en ont plus que les brahmanes. Son seul fondement est spirituel, les brahmanes étant en principe sattviques (aspirant à la libération moksha), les kshatryas (nobles) et les vaïshyas (agents économiques) rajasiques (aspirant aux paradis religieux) et les shudras (serviteurs) peu éclairés spirituellement. La raison pour laquelle la propagande culturelle occidentale vilipende cette doctrine est claire. Cette anti-civilisation refuse de dépendre de Dieu ; or, dans le système des castes, tout est fait pour que la civilisation soit guidée par Dieu, selon le principe christique : Que ta volonté soit faire, sur la terre comme au ciel.
3 Dès lors, se pose la question : « Si cela est vrai, que signifie alors : Les sages considèrent d’un œil égal… ? » Cela signifie deux choses. Premièrement que le sage connaît bien l’imperfection de la nature humaine, surtout en fin de cycle d’humanité, comme c’est le cas présentement. Autrement dit ‘l’habit ne fait pas le moine.’
4 Deuxièmement, parce que le sage connaît la parole de Krishna : Ceux qui prennent refuge en moi…fussent-ils de basse extraction, une femme, un vaïshyas (3° caste), ou un shudras (serviteur, 4° caste), atteignent le but suprême (BG 09/32). Et aussi cette autre : Celui qui connaît purusha (l’esprit), prakriti (la Nature), et l’interaction des trois gunas (modes de la Nature), quelle que soit sa condition présente, jamais plus il ne renaîtra en ce monde (BG 13/23).
5 Il est donc parfaitement clair que la possibilité de la réalisation spirituelle n’est pas mécaniquement liée à la caste-varna. Du fait que les castes ne sauraient être parfaites, surtout en fin de cycle, des brahmanes seront damnés et des shudras seront sauvés. Semblablement dans l’Évangile : Beaucoup de premiers seront derniers et de derniers seront premiers (P 218). De même, dans la fameuse fresque du ‘jugement dernier’ de Michel-Ange à la chapelle Sixtine, on trouve une tiare en enfer.
6 On peut évoquer la possibilité qu’un paria soit réalisé ; en effet Krishna précise : Et ainsi, serais-tu le pire de tous les criminels, le vaisseau du savoir spirituel, te fera traverser l’océan de la souffrance (BG 04/36), donc sortir du samsara. Et aussi : L’homme, même le plus coupable, s’il vient à m’adorer et à tourner vers moi seul tout son culte, doit être considéré comme un juste, car ses intentions sont droites (BG 09/30). Bien vite, il adhérera à l’ordre juste, et atteindra la paix éternelle…Tiens pour certain que celui qui m’aime ne périra jamais (BG 09/31).
7 La première pratique consiste à garder le juste milieu consistant à comprendre et respecter ce qu’il reste encore des castes-varnas, sans juger pour autant des individus sur l’apparence sociale.
L’intérêt d’une civilisation orientée
1 … le brahmane vertueux et savant… Bien que cela pourrait choquer concernant le paria, l’ordre des êtres envisagés dans cette énumération est nettement descendant, nous verrons pourquoi. Le personnage le plus honorable de la liste est le brahmane. On le précise vertueux et savant ce qui est un pléonasme car la Bhagavad Gita affirme : La sérénité, la maîtrise de soi, l’ascèse, la pureté, la tolérance, l’intégrité, la sagesse, la réalisation (de la connaissance), la foi dans le divin, sont les devoirs des brahmanes, en tant qu’expression de leur nature propre (BG 18/42).
2 En tant que vertueux les brahmanes doivent être des exemples vivants pour le reste de la population. L’homme sage doit agir, mais sans attachement, en ayant en vue l’ordre du monde et guider le peuple sur la voie juste (BG 03/25). De ce point de vue, le monde moderne s’avère totalement déboussolé, car il fait toujours primer les compétences techniques sur les compétences éthiques et morales des responsables tant politiques qu’économiques. Techniquement Einstein et Oppenheimer, les inventeurs de la théorie de la relativité et de la bombe atomique, étaient des génies. Éthiquement c’étaient des nains (qui, d’ailleurs, l’ont regretté ensuite), car ils n’auraient jamais dû donner à des hommes aussi diaboliques que le président des USA, Robert Truman, une arme d’une telle puissance. Semblablement, les présidents des républiques démocratiques sont élus par le peuple en fonction de leurs capacités à le séduire, ce qui implique d’innombrables mensonges, et sans aucune garantie sérieuse de leur sens moral. Dans les civilisations indo-européennes, le brahmane sacre le prince, comme en Occident le pape sacre le roi, ou le prophète biblique sacre le roi et cela en fonction d’un critère d’abord moral et ensuite seulement technique. Rien n’est pire pour le peuple qu’un chef immoral techniquement puissant.
3 En tant que savant la fonction du brahmane constitue la boussole de la civilisation. Dans toutes les civilisations spirituellement orientées, la science et l’enseignement qui en découle sont l’affaire de la première caste. Un savant de la deuxième caste (politique) risque de faire mauvais usage de son savoir en vue de la puissance. Un savant de la troisième caste (commerciale) risque de vendre son savoir, même s’il est nuisible. Le brahmane n’ayant ni pouvoir politique, ni richesse est moralement qualifié pour bien gérer la science. Il ne la communiquera qu’à proportion de la qualité éthique des récipiendaires, et sous le sceau du secret, respectant le principe évangélique de ne pas donner des perles aux pourceaux. La modernité hait le secret et livre les puissances aux mains des nuisibles.
4 La deuxième pratique consiste à ne pas apprécier les êtres sur la technique seule et à comprendre l’importance du secret dans de multiples domaines : ne donnez pas ce qui est sacré aux chiens dit le Christ.
La vache religieuse
1 De façon inattendue, … la vache… intervient après le brahmane. Dans une société non-industrielle, la grande majorité de la population vit à la campagne. En Inde, comme dans le monde biblique, le troupeau constitue le premier signe de richesse. Arjuna désigne Krishna comme possesseur de vaches (BG 01/32), ce qui signifie ‘homme riche’… avec un double sens symbolique puisque le sanskrit opère un jeu de mots entre ‘vache’ et ‘lumière’. Brahma, le créateur, déclare : par le sacrifice, vous vous multiplierez. Que ceci soit pour toi Kâmadhenu, la vache d’abondance mythique qui exauce tous les désirs (BG 03/10). Comme le bison pour les Indiens des plaines d’Amérique du nord (avant le génocide accompli par les Buffalo Bill et autres massacreurs blancs) la vache offre son lait, son cuir, sa viande, sa bouse, ses os et ses cornes. Elle représente le symbole même du don. Krishna déclare ainsi, parmi les vaches, je suis Kamadhenu (la vache d’abondance, qui exauce tous les vœux) (BG 10/28).
2 Presque tous les traits de la modernité sont en fait des inversions parodiques des mondes spirituels. Ainsi, en France, une ‘vacherie’ est une méchanceté, même s’il arrive que l’on jure presque admirativement en disant : « Oh la vache ! » comme un souvenir subconscient du vieux monde.
L’éléphant aristocratique
1 … l’éléphant… arrive ensuite. Bien que l’Afrique compte des éléphants depuis des temps immémoriaux, l’Inde semble être la première civilisation qui les a domestiqués, pour la construction de monuments, l’exploitation forestière et la guerre, ainsi que pour les défilés prestigieux. L’histoire occidentale découvre ce phénomène avec Alexandre le Grand, qui les a affrontés au IV° siècle avant Jésus en Inde, sous forme de colonnes d’assaut. Il en ramena l’usage en Occident. Les rois macédoniens de Syrie et d’Égypte maintinrent la tradition, ainsi que le royaume phénicien de Carthage, qui en obtint de l’Égypte des Ptolémées, dirigés par des conducteurs indiens ; d’où le mot ‘indus’ (L’Indien) pour dire cornac en latin. Pendant les guerres puniques, Hannibal partit de sa colonie espagnole avec une troupe d’éléphants de combat, qu’il utilisa contre les légions romaines d’Italie après avoir franchi les Alpes.
2 Tout cela donne une idée du prestige du pachyderme dans la culture indoue ; animal nobiliaire s’il en est. On note que la ‘vache sacrée’ de l’Inde relève d’un symbolisme religieux dans la Gita. L’éléphant renvoie plutôt à un symbolisme aristocratique. La hiérarchie descendante de ce sur quoi se porte l’œil du sage se confirme.
Le chien vagabon
1 Arrive ensuite le chien. Dans le France moderne, un chien domestique coûte chaque année à son propriétaire l’équivalent d’un mois de salaire minimum légal. Chez beaucoup, il ‘remplace’ l’enfant ou le conjoint. Aussi a-t-on du mal à saisir le symbolisme du chien dans l’Évangile (Ne donnez pas ce qui est saint aux chiens : Mt 06 = P 071 ; avec la Syro-phénicienne : il n’est pas bon de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiots : P 115 ; dans la parabole de ‘Lazare et le mauvais riche’ : les chiens eux-mêmes viennent lécher ses ulcères : Lc 16 = P 202).
2 De même dans la Bhagavad Gita. Bien que l’Inde en général respecte beaucoup les animaux et les prenne souvent comme supports symboliques des qualités divines, le chien, comme dans le monde biblique, n’y est pas valorisé pour sa fidélité. Il est plutôt perçu comme disharmonieux par la laideur de ses aboiements, impudique, car il peut rester longtemps lié à sa partenaire lors d’accouplements publics, sale, car il régurgite parfois son vomi et se fait souvent charognard, et intempestif dans ses manifestations d’amitié. Il côtoie les villes mais n’est pas perçu d’abord comme animal domestique. Si l’on applique, par analogie, la hiérarchie des castes-varnas à cet animal, pour l’Indou, il ne serait même pas un serviteur, comme le chien de garde en Occident, mais plutôt un parasite, au mieux un éboueur.
3 Si certains modernes en viennent à préférer leur chien à leurs frères, il n’est qu’à consulter la langue pour apprécier ce qu’il en est du chien dans notre culture aussi : Une vie de chien ; Un mal de chien ; Etre malade comme un chien ; Un temps de chien ; Un froid de chien ; Entre chien et loup ; Avoir un caractère de chien ; Avoir un air de chien battu ; Position de chien de fusil (en rapport avec la morsure sur l’amorce du fusil) ; S’entendre comme chien et chat ; Se regarder en chien de faïence ; Traiter quelqu’un comme un chien ; Garder un chien de sa chienne (cultiver la vengeance) ; Arriver comme un chien dans un jeu de quilles ; Le chien aboie la caravane passe ; Qui veut noyer son chien prétend qu’il a la rage ; Chien qui aboie ne mord pas ; Nom d’un chien ! Pour tant de négativité, une expression neutre, et encore : Les chiens ne font pas des chats, et une seule positive : Avoir du chien. Le Français est donc mal placé pour se scandaliser du chien dans la Gita.
Le paria : un contresens parmi tant d’autres
1 Arrive en queue de description descendante…le paria mangeur de chien. Cela ramène à la doctrine des castes-varnas. Dans les sociétés indo-européennes, l’homme normal appartient à l’une des quatre castes : Brahmana-clergé, kshatrya-noblesse, vaïshyas-agent-économique, shudra-serviteur. Restent les hors-castes, qui sont de deux espèces : les hors-castes par au-dessus (moines, ermites, contemplatifs, ascètes yogis, samnyasis) et les hors-castes par en-dessous (brigands, assassins, voleurs, violeurs, faux-monnayeurs etc). Les parias désignent les hors caste par en-dessous.
2 Rappelons un point d’importance. Bien que le milieu natif et l’hérédité aient pour conséquence qu’elles le sont assez souvent, en principe, les castes-varnas ne sont pas obligatoirement héréditaires. La Gita déclare : Personne ne doit abandonner le devoir pour lequel il est né…même quand il semble uni au mal : car toutes les œuvres sont enveloppées par le mal, comme le feu par la fumée (BG 18/48). Il est essentiel de lire le devoir pour lequel il est né et non ‘le devoir dans lequel il est né’, celui de ses parents. En Europe comme en Orient, la dégénérescence du système des castes les a rendues héréditaires (conception biologico-matérialiste et non spirituelle). Conséquence : on classe comme mésalliance tout ce qui ne respecte pas l’union dans la caste, et cela fabrique des parias par millions. De plus, la situation empire encore, car les enfants de parias le deviennent aussi, toujours par hérédité, et la société traditionnelle finit par se perdre dans ses propres ruines. Beaucoup croient -ou font semblant de croire pour mieux diffamer- que la norme du système des castes est l’hérédité, alors que c’est la spiritualité.
3 Reste à savoir maintenant si le paria mangent du chien comme semble l’affirmer la Gita. Il est probable qu’il n’en mange pas plus souvent que Jean-le-Baptiste ne mangeait des sauterelles et du miel sauvage (Mc 1 = P 015). Vu le symbolisme du chien, c’est dire qu’il mange des impuretés. Mais il ne s’agit pas là seulement d’hygiène ou de diététique. La nourriture putride, insipide, périmée, impropre au sacrifice, est la nourriture aimée par les tamasiques (les matérialistes) (BG 17/10). La nourriture industrielle, ultra transformée, saturée de sucre ou de sel pour susciter une addiction consumériste, infectée de déchets plastiques et d’innombrables polluants de l’air, de l’eau et de la terre, est un exemple contemporain de nourriture de paria. De plus, quand bien même la nourriture serait parfaitement ‘biologique’ et ‘écologique’ (si la chose est encore possible sur terre actuellement) la Gita déclare que les égoïstes, qui préparent la nourriture pour eux seuls (sans partager avec autrui), se repaissent d’impuretés (BG 03/13). Il ne s’agit donc pas seulement de ce qui est mangé, mais du contexte social et affectif dans lequel cela est mangé.
4 Une image d’Épinal ferait croire que le paria est nécessairement un miséreux, méprisé par ‘d’orgueilleux brahmanes’ (contradiction dans les termes) qui mendie sans succès aux abords des villes. Mais, du point de vue spirituel, tous les prophètes du matérialisme et de la lutte contre les civilisations spirituellement orientées sont des parias. Pour ces parias, les hommes spirituels sont des résidus médiévaux.
5 Essentiellement, le paria n’est pas le pauvre rejeté par le riche, comme dans la parabole évangélique de ‘Lazare et le mauvais riche’ ; le paria est l’homme qui refuse Dieu dans sa gestion du monde. Il n’est pas le méprisé, il est le méprisant.
Voir le Soi dans l’autre
Pourquoi le sage considère-t-il tout ce bestiaire d’un œil égal ? Parce que Le mental harmonisé par le yoga, il voit le Soi résidant dans tous les êtres et tous les êtres dans le Soi. Il voit de toutes parts l’identité (BG 06/29). Or l’identité fondamentale, immortelle, de tous les êtres n’est autre que Dieu. Je suis le Soi (atman), Arjuna, siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20). Le sage ne perçoit pas en premier la forme mortelle et l’état d’ignorance des êtres qu’il rencontre, mais il les perçoit comme manifestations transitoires de l’Unique divin. Il les sait tous potentiellement capables d’évoluer vers la conscience qui est la sienne et ultimement vers la réalisation-moksha. Quand on voit l’attitude de Jésus envers les femmes, les malades, les étrangers, les criminels, les occupants envahisseurs et aussi envers ses ennemis, il est manifeste que son regard était celui d’un sage au sens de la Gita.
HIÉRARCHIE et UNICITÉ des ÊTRES (BG 05/18)
HIÉRARCHIE et UNICITÉ des ÊTRES (BG 05/18)
HIÉRARCHIE et UNICITÉ des ÊTRES
Les sages considèrent d’un œil égal le brahmane vertueux et savant,
la vache, l’éléphant, le chien
et le paria mangeur de chien.
(BG 05/18)
Théorie :
L’aveuglement occidental sur les castes-varnas
1 Les sages considèrent d’un œil égal… Il serait tentant, pour les partisans de l’idole démocratique, qui sont nombreux dans l’Occident moderne, de conclure de cette égalité du regard que, pour un sage, le paria et le brahmane sont égaux. Le fait que le sutra prenne soin d’intercaler des animaux entre les deux élimine cette interprétation. Outre que la doctrine des castes est enseignée clairement dans la Bhagavad Gita : C’est moi qui ai créé les quatre varnas-castes, selon les gunas de chacun (les différences dans la nature mentale) et avec pour chacun son svadharma (ses devoirs propres) (BG 04/13). Cet enseignement est plusieurs fois repris (Ne sachant plus où est mon devoir… : BG 02/07 ; Pense aussi à ton devoir (sva-dharma) de kshatriya (gouvernant) et tu n’hésiteras pas. Pour un kshatriya rien n’est plus grand qu’une une guerre juste : BG 02/31 plus un passage entier en BG 18/41 à 47).
2 La doctrine des castes n’est pas basée sur l’argent, puisque les nobles et les commerçants sont plus riches que la première caste des brahmanes ; ni sur le pouvoir, puisque les nobles en ont plus que les brahmanes. Son seul fondement est spirituel, les brahmanes étant en principe sattviques (aspirant à la libération moksha), les kshatryas (nobles) et les vaïshyas (agents économiques) rajasiques (aspirant aux paradis religieux) et les shudras (serviteurs) peu éclairés spirituellement. La raison pour laquelle la propagande culturelle occidentale vilipende cette doctrine est claire. Cette anti-civilisation refuse de dépendre de Dieu ; or, dans le système des castes, tout est fait pour que la civilisation soit guidée par Dieu, selon le principe christique : Que ta volonté soit faire, sur la terre comme au ciel.
3 Dès lors, se pose la question : « Si cela est vrai, que signifie alors : Les sages considèrent d’un œil égal… ? » Cela signifie deux choses. Premièrement que le sage connaît bien l’imperfection de la nature humaine, surtout en fin de cycle d’humanité, comme c’est le cas présentement. Autrement dit ‘l’habit ne fait pas le moine.’
4 Deuxièmement, parce que le sage connaît la parole de Krishna : Ceux qui prennent refuge en moi…fussent-ils de basse extraction, une femme, un vaïshyas (3° caste), ou un shudras (serviteur, 4° caste), atteignent le but suprême (BG 09/32). Et aussi cette autre : Celui qui connaît purusha (l’esprit), prakriti (la Nature), et l’interaction des trois gunas (modes de la Nature), quelle que soit sa condition présente, jamais plus il ne renaîtra en ce monde (BG 13/23).
5 Il est donc parfaitement clair que la possibilité de la réalisation spirituelle n’est pas mécaniquement liée à la caste-varna. Du fait que les castes ne sauraient être parfaites, surtout en fin de cycle, des brahmanes seront damnés et des shudras seront sauvés. Semblablement dans l’Évangile : Beaucoup de premiers seront derniers et de derniers seront premiers (P 218). De même, dans la fameuse fresque du ‘jugement dernier’ de Michel-Ange à la chapelle Sixtine, on trouve une tiare en enfer.
6 On peut évoquer la possibilité qu’un paria soit réalisé ; en effet Krishna précise : Et ainsi, serais-tu le pire de tous les criminels, le vaisseau du savoir spirituel, te fera traverser l’océan de la souffrance (BG 04/36), donc sortir du samsara. Et aussi : L’homme, même le plus coupable, s’il vient à m’adorer et à tourner vers moi seul tout son culte, doit être considéré comme un juste, car ses intentions sont droites (BG 09/30). Bien vite, il adhérera à l’ordre juste, et atteindra la paix éternelle…Tiens pour certain que celui qui m’aime ne périra jamais (BG 09/31).
7 La première pratique consiste à garder le juste milieu consistant à comprendre et respecter ce qu’il reste encore des castes-varnas, sans juger pour autant des individus sur l’apparence sociale.
L’intérêt d’une civilisation orientée
1 … le brahmane vertueux et savant… Bien que cela pourrait choquer concernant le paria, l’ordre des êtres envisagés dans cette énumération est nettement descendant, nous verrons pourquoi. Le personnage le plus honorable de la liste est le brahmane. On le précise vertueux et savant ce qui est un pléonasme car la Bhagavad Gita affirme : La sérénité, la maîtrise de soi, l’ascèse, la pureté, la tolérance, l’intégrité, la sagesse, la réalisation (de la connaissance), la foi dans le divin, sont les devoirs des brahmanes, en tant qu’expression de leur nature propre (BG 18/42).
2 En tant que vertueux les brahmanes doivent être des exemples vivants pour le reste de la population. L’homme sage doit agir, mais sans attachement, en ayant en vue l’ordre du monde et guider le peuple sur la voie juste (BG 03/25). De ce point de vue, le monde moderne s’avère totalement déboussolé, car il fait toujours primer les compétences techniques sur les compétences éthiques et morales des responsables tant politiques qu’économiques. Techniquement Einstein et Oppenheimer, les inventeurs de la théorie de la relativité et de la bombe atomique, étaient des génies. Éthiquement c’étaient des nains (qui, d’ailleurs, l’ont regretté ensuite), car ils n’auraient jamais dû donner à des hommes aussi diaboliques que le président des USA, Robert Truman, une arme d’une telle puissance. Semblablement, les présidents des républiques démocratiques sont élus par le peuple en fonction de leurs capacités à le séduire, ce qui implique d’innombrables mensonges, et sans aucune garantie sérieuse de leur sens moral. Dans les civilisations indo-européennes, le brahmane sacre le prince, comme en Occident le pape sacre le roi, ou le prophète biblique sacre le roi et cela en fonction d’un critère d’abord moral et ensuite seulement technique. Rien n’est pire pour le peuple qu’un chef immoral techniquement puissant.
3 En tant que savant la fonction du brahmane constitue la boussole de la civilisation. Dans toutes les civilisations spirituellement orientées, la science et l’enseignement qui en découle sont l’affaire de la première caste. Un savant de la deuxième caste (politique) risque de faire mauvais usage de son savoir en vue de la puissance. Un savant de la troisième caste (commerciale) risque de vendre son savoir, même s’il est nuisible. Le brahmane n’ayant ni pouvoir politique, ni richesse est moralement qualifié pour bien gérer la science. Il ne la communiquera qu’à proportion de la qualité éthique des récipiendaires, et sous le sceau du secret, respectant le principe évangélique de ne pas donner des perles aux pourceaux. La modernité hait le secret et livre les puissances aux mains des nuisibles.
4 La deuxième pratique consiste à ne pas apprécier les êtres sur la technique seule et à comprendre l’importance du secret dans de multiples domaines : ne donnez pas ce qui est sacré aux chiens dit le Christ.
La vache religieuse
1 De façon inattendue, … la vache… intervient après le brahmane. Dans une société non-industrielle, la grande majorité de la population vit à la campagne. En Inde, comme dans le monde biblique, le troupeau constitue le premier signe de richesse. Arjuna désigne Krishna comme possesseur de vaches (BG 01/32), ce qui signifie ‘homme riche’… avec un double sens symbolique puisque le sanskrit opère un jeu de mots entre ‘vache’ et ‘lumière’. Brahma, le créateur, déclare : par le sacrifice, vous vous multiplierez. Que ceci soit pour toi Kâmadhenu, la vache d’abondance mythique qui exauce tous les désirs (BG 03/10). Comme le bison pour les Indiens des plaines d’Amérique du nord (avant le génocide accompli par les Buffalo Bill et autres massacreurs blancs) la vache offre son lait, son cuir, sa viande, sa bouse, ses os et ses cornes. Elle représente le symbole même du don. Krishna déclare ainsi, parmi les vaches, je suis Kamadhenu (la vache d’abondance, qui exauce tous les vœux) (BG 10/28).
2 Presque tous les traits de la modernité sont en fait des inversions parodiques des mondes spirituels. Ainsi, en France, une ‘vacherie’ est une méchanceté, même s’il arrive que l’on jure presque admirativement en disant : « Oh la vache ! » comme un souvenir subconscient du vieux monde.
L’éléphant aristocratique
1 … l’éléphant… arrive ensuite. Bien que l’Afrique compte des éléphants depuis des temps immémoriaux, l’Inde semble être la première civilisation qui les a domestiqués, pour la construction de monuments, l’exploitation forestière et la guerre, ainsi que pour les défilés prestigieux. L’histoire occidentale découvre ce phénomène avec Alexandre le Grand, qui les a affrontés au IV° siècle avant Jésus en Inde, sous forme de colonnes d’assaut. Il en ramena l’usage en Occident. Les rois macédoniens de Syrie et d’Égypte maintinrent la tradition, ainsi que le royaume phénicien de Carthage, qui en obtint de l’Égypte des Ptolémées, dirigés par des conducteurs indiens ; d’où le mot ‘indus’ (L’Indien) pour dire cornac en latin. Pendant les guerres puniques, Hannibal partit de sa colonie espagnole avec une troupe d’éléphants de combat, qu’il utilisa contre les légions romaines d’Italie après avoir franchi les Alpes.
2 Tout cela donne une idée du prestige du pachyderme dans la culture indoue ; animal nobiliaire s’il en est. On note que la ‘vache sacrée’ de l’Inde relève d’un symbolisme religieux dans la Gita. L’éléphant renvoie plutôt à un symbolisme aristocratique. La hiérarchie descendante de ce sur quoi se porte l’œil du sage se confirme.
Le chien vagabon
1 Arrive ensuite le chien. Dans le France moderne, un chien domestique coûte chaque année à son propriétaire l’équivalent d’un mois de salaire minimum légal. Chez beaucoup, il ‘remplace’ l’enfant ou le conjoint. Aussi a-t-on du mal à saisir le symbolisme du chien dans l’Évangile (Ne donnez pas ce qui est saint aux chiens : Mt 06 = P 071 ; avec la Syro-phénicienne : il n’est pas bon de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiots : P 115 ; dans la parabole de ‘Lazare et le mauvais riche’ : les chiens eux-mêmes viennent lécher ses ulcères : Lc 16 = P 202).
2 De même dans la Bhagavad Gita. Bien que l’Inde en général respecte beaucoup les animaux et les prenne souvent comme supports symboliques des qualités divines, le chien, comme dans le monde biblique, n’y est pas valorisé pour sa fidélité. Il est plutôt perçu comme disharmonieux par la laideur de ses aboiements, impudique, car il peut rester longtemps lié à sa partenaire lors d’accouplements publics, sale, car il régurgite parfois son vomi et se fait souvent charognard, et intempestif dans ses manifestations d’amitié. Il côtoie les villes mais n’est pas perçu d’abord comme animal domestique. Si l’on applique, par analogie, la hiérarchie des castes-varnas à cet animal, pour l’Indou, il ne serait même pas un serviteur, comme le chien de garde en Occident, mais plutôt un parasite, au mieux un éboueur.
3 Si certains modernes en viennent à préférer leur chien à leurs frères, il n’est qu’à consulter la langue pour apprécier ce qu’il en est du chien dans notre culture aussi : Une vie de chien ; Un mal de chien ; Etre malade comme un chien ; Un temps de chien ; Un froid de chien ; Entre chien et loup ; Avoir un caractère de chien ; Avoir un air de chien battu ; Position de chien de fusil (en rapport avec la morsure sur l’amorce du fusil) ; S’entendre comme chien et chat ; Se regarder en chien de faïence ; Traiter quelqu’un comme un chien ; Garder un chien de sa chienne (cultiver la vengeance) ; Arriver comme un chien dans un jeu de quilles ; Le chien aboie la caravane passe ; Qui veut noyer son chien prétend qu’il a la rage ; Chien qui aboie ne mord pas ; Nom d’un chien ! Pour tant de négativité, une expression neutre, et encore : Les chiens ne font pas des chats, et une seule positive : Avoir du chien. Le Français est donc mal placé pour se scandaliser du chien dans la Gita.
Le paria : un contresens parmi tant d’autres
1 Arrive en queue de description descendante…le paria mangeur de chien. Cela ramène à la doctrine des castes-varnas. Dans les sociétés indo-européennes, l’homme normal appartient à l’une des quatre castes : Brahmana-clergé, kshatrya-noblesse, vaïshyas-agent-économique, shudra-serviteur. Restent les hors-castes, qui sont de deux espèces : les hors-castes par au-dessus (moines, ermites, contemplatifs, ascètes yogis, samnyasis) et les hors-castes par en-dessous (brigands, assassins, voleurs, violeurs, faux-monnayeurs etc). Les parias désignent les hors caste par en-dessous.
2 Rappelons un point d’importance. Bien que le milieu natif et l’hérédité aient pour conséquence qu’elles le sont assez souvent, en principe, les castes-varnas ne sont pas obligatoirement héréditaires. La Gita déclare : Personne ne doit abandonner le devoir pour lequel il est né…même quand il semble uni au mal : car toutes les œuvres sont enveloppées par le mal, comme le feu par la fumée (BG 18/48). Il est essentiel de lire le devoir pour lequel il est né et non ‘le devoir dans lequel il est né’, celui de ses parents. En Europe comme en Orient, la dégénérescence du système des castes les a rendues héréditaires (conception biologico-matérialiste et non spirituelle). Conséquence : on classe comme mésalliance tout ce qui ne respecte pas l’union dans la caste, et cela fabrique des parias par millions. De plus, la situation empire encore, car les enfants de parias le deviennent aussi, toujours par hérédité, et la société traditionnelle finit par se perdre dans ses propres ruines. Beaucoup croient -ou font semblant de croire pour mieux diffamer- que la norme du système des castes est l’hérédité, alors que c’est la spiritualité.
3 Reste à savoir maintenant si le paria mangent du chien comme semble l’affirmer la Gita. Il est probable qu’il n’en mange pas plus souvent que Jean-le-Baptiste ne mangeait des sauterelles et du miel sauvage (Mc 1 = P 015). Vu le symbolisme du chien, c’est dire qu’il mange des impuretés. Mais il ne s’agit pas là seulement d’hygiène ou de diététique. La nourriture putride, insipide, périmée, impropre au sacrifice, est la nourriture aimée par les tamasiques (les matérialistes) (BG 17/10). La nourriture industrielle, ultra transformée, saturée de sucre ou de sel pour susciter une addiction consumériste, infectée de déchets plastiques et d’innombrables polluants de l’air, de l’eau et de la terre, est un exemple contemporain de nourriture de paria. De plus, quand bien même la nourriture serait parfaitement ‘biologique’ et ‘écologique’ (si la chose est encore possible sur terre actuellement) la Gita déclare que les égoïstes, qui préparent la nourriture pour eux seuls (sans partager avec autrui), se repaissent d’impuretés (BG 03/13). Il ne s’agit donc pas seulement de ce qui est mangé, mais du contexte social et affectif dans lequel cela est mangé.
4 Une image d’Épinal ferait croire que le paria est nécessairement un miséreux, méprisé par ‘d’orgueilleux brahmanes’ (contradiction dans les termes) qui mendie sans succès aux abords des villes. Mais, du point de vue spirituel, tous les prophètes du matérialisme et de la lutte contre les civilisations spirituellement orientées sont des parias. Pour ces parias, les hommes spirituels sont des résidus médiévaux.
5 Essentiellement, le paria n’est pas le pauvre rejeté par le riche, comme dans la parabole évangélique de ‘Lazare et le mauvais riche’ ; le paria est l’homme qui refuse Dieu dans sa gestion du monde. Il n’est pas le méprisé, il est le méprisant.
Voir le Soi dans l’autre
Pourquoi le sage considère-t-il tout ce bestiaire d’un œil égal ? Parce que Le mental harmonisé par le yoga, il voit le Soi résidant dans tous les êtres et tous les êtres dans le Soi. Il voit de toutes parts l’identité (BG 06/29). Or l’identité fondamentale, immortelle, de tous les êtres n’est autre que Dieu. Je suis le Soi (atman), Arjuna, siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20). Le sage ne perçoit pas en premier la forme mortelle et l’état d’ignorance des êtres qu’il rencontre, mais il les perçoit comme manifestations transitoires de l’Unique divin. Il les sait tous potentiellement capables d’évoluer vers la conscience qui est la sienne et ultimement vers la réalisation-moksha. Quand on voit l’attitude de Jésus envers les femmes, les malades, les étrangers, les criminels, les occupants envahisseurs et aussi envers ses ennemis, il est manifeste que son regard était celui d’un sage au sens de la Gita.
HIÉRARCHIE et UNICITÉ des ÊTRES (BG 05/18)