BRAHMAN sans SÉPARATION (BG 05/19-21)

BRAHMAN sans SÉPARATION (BG 05/19-21)

Bhagavad Gita 05/19-21 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

BRAHMAN sans SÉPARATION (BG 05/19-21)

BRAHMAN sans SÉPARATION

          Même dans ce monde, ceux dont l’esprit se fixe sur l’immuable transcendent la naissance (donc tout ce qui est manifesté). Brahman est pur et sans séparation. Par conséquent, ils sont établis en Brahman (BG 05/19)

         Établi en Brahman, l’intellect ferme et doté de discrimination, celui qui connaît Brahman ne s’exalte pas quand survient quelque chose d’agréable, et ne s’afflige pas devant les circonstances désagréables (BG 05/20)

          Le petit soi (ego) détaché des contacts extérieurs, il trouve le bonheur dans le grand Soi (atman). Tout son être engagé dans la méditation sur Brahman, il expérimente une félicité sans fin (BG 05/21)

Théorie :

Le seul rite de libération véritable

1        Même dans ce monde, ceux dont l’esprit se fixe sur l’immuable transcendent la naissance (donc tout ce qui est manifesté). Ce sutra essentiel repose sur le principe d’identification : L’homme est fait de sa foi. Ce qu’est l’objet de sa foi, il le devient aussi (BG 17/03). Dans la conception ésotérique orientale des êtres, ceux-ci sont la projection, sous une forme particulière et transitoire (BG 08/16), du Principe unique. Ils sont donc le Principe ; mais une forme est toujours une limite et n’existe que par la détermination de sa frontière distinguant ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas. La limite fondamentale de tout être c’est l’ignorance de ce qu’elle est identique au Principe. Pour l’être incarné, la voie spirituelle consiste à se détacher progressivement de la forme qui le manifeste et l’emprisonne en même temps et à se concentrer sur le Principe immuable constituant l’essentiel et la totalité de son être. Tels sont ceux dont l’esprit se fixe sur l’immuable.

2        …transcendent la naissance signifie que ces êtres échappent aux mondes dans lesquels la naissance est cycliquement nécessaire. Quels sont ces mondes ? Ce sont tous les mondes : Les habitants de tous les mondes sont soumis à la renaissance, y compris ceux du ciel de Bhrama, ô Arjuna. Mais celui qui m’atteint n’a plus à naître (BG 08/16). Dans tous les états de l’Être, la manifestation procède cycliquement, c’est-à-dire par une alternance de naissances ponctuant l’émergence dans un monde particulier et de morts marquant la sortie de ce monde. Lorsque le texte dit seulement transcendent la naissance il convient d’entendre ‘transcendent la naissance et la mort’, comme cela est précisé en bien d’autres endroits de la Bhagavad Gita (BG 02/13, 02/27, 02/51).

3        Notons que nous sommes là en plein Yoga métaphysique : ceux dont l’esprit se fixe sur l’immuable. Il ne s’agit pas de ceux qui raisonnent, cogitent ou dissertent sur des sujets plus ou moins religieux ou spirituels, mais de ceux qui fixent leur mental et leur esprit. La concentration (dharana), faculté centrale du Yoga, est ici en jeu. Et c’est au sens métaphysique qu’il convient d’entendre ‘concentration’, soit l’attention fixée sur le Centre ultime, le Principe de tout être.

4        Alors intervient une difficulté que la Gita envisagera un peu plus tard. La tâche est plus ardue pour ceux qui fixent leur mental sur le non-manifesté, car avancer par la voie de l’absolu impersonnel est toujours difficile pour l’être incarné (BG 12/05). Or, lorsque notre texte évoque l’immuable, c’est bien de l’absolu impersonnel du non-manifesté qu’il s’agit. Le créateur, Brahma dans le langage de la Gita (BG 03/10), est tantôt actif, lors d’une émission créatrice, tantôt non-manifesté, après chaque résorption cosmique (BG 14/02). Mais il s’agit dans ce sutra d’aller au-delà de cette transitoire non-manifestation de Brahma. Il existe un autre monde, au-delà des deux états, manifesté et non manifesté, de la matière ; il se nomme avyakta, et il est éternel ; il ne périt pas quand tous les êtres périssent (BG 08/20). C’est cet état avyakta qui est ici visé par celui qui se concentre sur l’immuable.

5        La spiritualité alors se resserre sur la fine pointe du Yoga : La concentration (permanente) sur l’Absolu. Il n’y a plus de religion, plus de technique de yoga, seulement l’amour réintégratif de Dieu dans son acception la plus haute, le Sur-Être, le Non-manifesté.

Une voie réservée aux humains

1        Même dans ce monde…signifie que, même à partir de l’état humain d’existence, les humains qui pratiquent la voie du Yoga peuvent échapper aux cycles des naissances et des morts, et donc au samsara. Le texte ne précise pas une chose plus que probable : les animaux, végétaux et minéraux ne bénéficient pas de ce privilège, qui est spécifiquement humain. Mais il en est question ailleurs dans la BG. Si l’être incarné rencontre la mort quand prédomine tamas (tendance matérialiste), il naît dans une race ou une espèce non douée de raison (BG 14/15) ; ce peut être sous forme animale.

2        « Pourquoi cette conclusion ? » protesteront les gens, nombreux dans la culture profane, qui préfèrent les animaux aux humains. Parce que la Gita enseigne : Les sens sont au-dessus (des objets sensibles), mais le mental est au-dessus des sens et l’intellect au-dessus du mental. Au-dessus de l’intellect, il y a l’Atman (BG 03/42). Or le mental humain est précisément doué de raison, dans une mesure incomparable avec le plus doué des animaux. Celui qui renaît dans une race ou une espèce non douée de raison n’accède donc pas au mental ; comment atteindrait-il l’intellect qui, seul, peut concevoir l’atman qui, seul, peut se fixer sur l’immuable parce qu’il est de même essence ?

3        On peut alors raisonnablement envisager que cette voie n’est pas accessible aux êtres des états d’existence inférieurs à l’état humain, et qu’elle l’est plus encore que chez nous dans les états d’existence supérieurs à l’état humain.

Parallèle avec le Christianisme, une histoire de limbes

1        Jetons un coup d’œil maintenant sur l’opinion des religions exotériques issues d’Abraham, en particulier le Christianisme, sur cette question. Les êtres étant des créatures, il est inconcevable pour eux qu’ils puissent fixer leur esprit sur l’immuable transcendant. Le meilleur salut qui leur est destiné alors est un paradis, terrestre ou mieux céleste (les anges P 241) ; paradis qui est présenté comme sans fin alors que nous avons démontré la chose métaphysiquement impossible.

2        De plus, et cela ne vaut pas pour l’Islam mais bien pour le Christianisme, il est inconcevable qu’un humain puisse obtenir, ne fut-ce que le paradis terrestre, sans recours au rite savalteur initié par le Christ et distribué par les prêtres : Celui qui croira et sera baptisé, sera sauvé ; celui qui ne croira pas, sera condamné (Mc 16/15-16 = P 318). Le baptême est indispensable, donc le clergé, aussi l’institution ecclésiale et bien sûr le Christ, par conséquent le Christianisme.

3        Notons qu’on ne précise pas ce qui arrive à celui qui croirait sans être baptisé… peut-être irait-il dans les limbes, cet état intermédiaire inventé par le Christianisme à la fin du XII° siècle. Le mot ‘limbes’ vient du latin ‘limbus’ signifiant ‘marge, frange’… de l’enfer en l’occurrence. Le concept ne se rencontre ni dans la Bible, ni dans les Pères de l’Église. Pendant des siècles (depuis le XIII°) les Chrétiens considèrent que les enfants morts sans baptême s’y retrouvent, privés ainsi du paradis, mais échappant à l’enfer. Il s’agit en réalité, comme d’ailleurs le purgatoire (également d’invention ‘récente’) de masquer certaines des nombreuses incohérences de la doctrine théologique chrétienne du salut.

De l’inconvénient du symbolisme de Dieu comme Père

1        Brahman est pur et sans séparation. Par conséquent, ils sont établis en Brahman (BG 05/19). On a déjà envisagé la différence conceptuelle entre Brahma, le créateur (ou mieux le manifesteur du divin par le samsara, le monde) et Brahman, le Principe non-manifesté. Tout ce qui est composé et par conséquent destiné un jour à être décomposé  peut être charmant et attrayant, mais ce n’est pas pur. La pureté parfaite se trouve dans Brahman, l’Absolu, seul.

2        Dire que Brahman est…sans séparation signifie deux choses. Premièrement il n’est pas un objet distinct des autres ; il n’est pas séparé des autres. Donc impossible de distinguer ‘moi et Brahman’. La plupart des hommes, lorsqu’ils évoquent Dieu, font cela, ils distinguent ‘moi et Dieu’ et ils imaginent un dialogue, une interaction entre le pôle moi et le pôle Dieu. Telle est la vision duelle des choses (BG 09/15).

3        Deuxièmement, dire que Brahman est sans séparation, implique qu’il n’est pas composé de parties. Un des meilleurs exemples du contraire est fourni par la théologie chrétienne, qui distingue trois parties en Dieu : le Père, le Fils et le Saint Esprit, au point d’en faire trois personnes divines distinctes. Cela est évidemment contradictoire avec cette autre affirmation, également soutenue par cette théologie, affirmant que Dieu est Un. Il semble que la contradiction ne gêne pas la théo-logie chrétienne quand bien même la logique implique la non-contradiction. La position ésotérique hindoue est claire : Brahman est…sans séparation.

4        Revenons maintenant sur le premier point. S’il n’y a pas ‘moi et Brahman’, c’est que moi je suis dans Brahman et que Brahman est en moi. Bien que n’employant pas la notion métaphysique de Brahman, ou quelque équivalent hébreu, Jésus le signifie en utilisant l’image du père divin : Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père ; dès à présent vous le connaissez et vous l’avez vu. Il interroge ainsi Philippe : Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? (Jn 14 = P 263). Jésus montre ainsi, en l’utilisant, les limites du symbolisme biblique de Dieu comme père. Car le père a un fils, qui est un autre être que lui ; alors que Brahman, l’Absolu, comprend Brahma le créateur en lui-même (BG 03/15) et que Brahma se manifeste à travers le monde comme un ensemble de formes illusoirement séparées (par maya, l’illusion cosmique : BG 04/06 et En vérité, ma divine magie (maya), constituée des trois gunas, est presqu’infranchissable ; mais seuls ceux qui prennent refuge en moi traversent le voile de cette illusion : BG 07/14).

5        En vérité, le symbolisme utilisé par le Christ, du moins dans les Évangiles officiels (canoniques), est celui de la Bible, comparant Dieu à un père (Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est dans les cieux en donnera-t-il de bonnes à ceux qui l’en prient ! : Mt 07/11 = P 162 et aussi P 160, le Notre Père). Ce symbolisme appelait prioritairement une interprétation exotérique, faisant de Dieu Père et de Jésus fils de Dieu, deux personnes différentes selon la littéralité de la paternité humaine.

6          D’où le recours, dans la métaphysique hindoue, à un symbolisme beaucoup plus subtil, qui ne se prête pas à cette interprétation dualiste. Il s’agit de l’image du rêve. De même que, dans le rêve, le rêveur perçoit différents personnages qu’il croit réels et séparés, alors que tous ne sont que le produit de son unique psychisme, de même dans l’état de veille, qui n’est qu’un rêve solide, le non-spirituel perçoit des corps différents qu’il prend pour des êtres différents (Le savoir par quoi l’on perçoit l’existence, en divers corps, d’autant d’êtres aux natures différentes, est rajasique (passionné) : BG 18/21). L’éveil, Bouddhi (BG 07/18), consiste précisément à se réveiller de cette illusion de l’état de veille, qui n’est que la transposition, en plus solide, de l’illusion de l’état de rêve.

7          Nous avons dit plus haut que le symbolisme du Dieu-Père, employé par Jésus, se prêtait à une interprétation exotérique, dans laquelle la théologie dogmatique chrétienne n’a pas manqué de s’engouffrer, mais il ne faut pas oublier que Jésus emploie sans cesse une notion purement métaphysique, qui est celle de egeirein, mot qui signifie l’éveil et qui est l’exact équivalent en grec du sanskrit buddhi, l’éveil. C’est pourquoi l’Église chrétienne exotérique est si obstinée à toujours traduire egeirein par ‘résurrection’ (en concevant cette dernière comme une réanimation du cadavre) : Jésus commence à montrer à ses disciples qu’il doit s’en aller à Jérusalem…être tué et, le troisième jour, ressusciter-se-réveiller-egeirein (Mt 16/21 = P 122). L’exotérisme chrétien occulte sans cesse son propre ésotérisme pour pouvoir continuer à exister comme exotérisme clos sur lui-même. Il est clair cependant que ce jeu touche à son terme, car un exotérisme qui n’est pas nourri de l’intérieur ne peut que dépérir.

La réalisation par identification

1        Reste un point à considérer : Par conséquent, ils sont établis en Brahman (BG 05/19). Le seul fait de considérer Brahman comme pur et sans séparation et de fixer son mental et son intellect sur Lui permet de se retrouver établi en Brahman. Telle est l’affirmation osée de la Bhagavad Gita. Il ne s’agit pas d’être ici et ailleurs en claquant des doigts, par téléportation magique. Il s’agit de réaliser ce qui est déjà ici et depuis toujours, puisque l’homme n’est rien d’autre qu’une manifestation de Brahman, à travers le voile de Brahma et celui du monde. Au fond cette affirmation radicale n’est que la conséquence pratique de : Le seigneur réside dans le cœur de tous les êtres, les amenant à tourner, par son pouvoir d’illusion (yoga maya), comme de l’argile sur un tour de potier (BG 18/61).

2        Cette notion s’explicite ailleurs : Ceux qui, en s’appuyant sur cette connaissance, ont réussi à s’identifier à moi, n’ont pas besoin de renaître, même lors d’une émission créatrice, et demeurent impavides à chaque résorption cosmique (BG 14/02). Et aussi : Affranchis de l’attachement…trouvant en moi leur refuge, identifiés à moi…nombreux sont venus se fondre en moi (BG 04/10).

L’indifférence ou la sérénité de l’intellectuel véritable

1          Le texte poursuit : Établi en Brahman, l’intellect ferme et doté de discrimination, celui qui connaît Brahman ne s’exalte pas quand survient quelque chose d’agréable, et ne s’afflige pas devant les circonstances désagréables (BG 05/20).

2          Établi en Brahman car celui qui conçoit, avec concentration méditative, Brahman comme pur et sans séparation se trouve par là-même établi en Brahman… centré dans le Brahman qui est en lui.

3          … l’intellect ferme et doté de discrimination…Le mental est l’intelligence cérébrale entièrement dévolue au service de l’ego. C’est pourquoi il n’est pas question de lui ici, mais de l’intellect, qui est l’intelligence symboliquement cordiale, seule capable de saisir ce qui est universellement vrai, juste, beau et bon. Et, comme l’intellect est toujours concurrencé par le mental, qui se fait l’avocat de l’ego, il convient que l’intellect soit ferme.

4          La discrimination a pour but de distinguer la vérité de l’ego, exprimée par le mental et celle de l’intellect, qui seule est universelle. En somme à distinguer la voie spirituelle qui conduit au réel et la voie illusoire qui conduit à l’impermanence du mortel. Le jugement qui sait discerner le moment d’agir et celui de s’abstenir d’agir, les choses à faire ou à éviter, ce qu’il faut craindre et ce qu’il ne faut pas craindre, ce qui enchaîne et ce qui libère, cette intelligence est sattvique (pure) (BG 18/30).

5          Celui qui connaît Brahman ne s’exalte pas quand survient quelque chose d’agréable, et ne s’afflige pas devant les circonstances désagréables (BG 05/20). Pourquoi cette indifférence ? Parce que Brahman est immuable et que les choses tantôt agréables, tantôt désagréables ne sont pas Lui et éloignent de Lui si on leur accorde de l’importance.

Du bonheur à la félicité

1          Le petit soi (ego) détaché des contacts extérieurs… L’ego (petit soi) c’est jiva (Une part de moi devient jiva (l’âme individuelle), dans le monde des vivants, elle est immortelle, et réside en prakriti (la Nature). Elle attire les six sens, dont l’organe interne (le mental) : BG 15/07). Cette conscience individuelle s’identifie au corps, vit à travers les perceptions sensorielles et leur intégration mentale. En le détachant des contacts extérieurs on ferme l’alimentation des sensations et des pensées qui s’en nourrissent ; on assèche l’ego en quelque sorte. Lorsque le prophète Jean le Baptiste déclare à propos de son maître Jésus : Il faut que lui croisse, et que moi-egô je diminue (Jn 03 = P 032), il procède semblablement.

2            …il trouve le bonheur dans le grand Soi (atman). Le petit soi-ego s’identifie au corps et se considère donc comme mortel ; c’est pourquoi il est sujet à la peur (BG 16/01). Le grand Soi-atman se sait immortel et transmigrant (De même qu’en son corps actuel l’atman traverse l’enfance, la jeunesse et la vieillesse, de même passe-t-il, (après la mort) dans un autre corps : BG 02/13). Il n’a donc pas peur (de la mort du moins). Reste que s’identifier à l’atman, se savoir transmigrant et immortel n’entraîne pas mécaniquement que l’on vive dans le bonheur. Nombreux les croyants qui sont loin de nager dans le bonheur, ce qui rend souvent la religion fort triste. La gita enseigne l’art du bonheur en son dernier chapitre, sans doute parce qu’il faut des conditions préalables pour y accéder : Maintenant, écoute-moi te décrire les trois sortes de bonheur dont jouit l’être conditionné, grâce à une longue pratique, et qui met fin à la souffrance (BG 18/36).

3        Tout son être engagé dans la méditation sur Brahman, il expérimente une félicité sans fin (BG 05/21). Après une certaine déception relativement à la question du bonheur, le lecteur tombe de haut, quand on lui garantit la félicité, et en plus la félicité perpétuelle, par le simple fait de méditer sur Brahman. Cela risque fort de ne pas coïncider avec sa propre expérience de la méditation. Tout repose sur la condition préalable : Tout son être engagé dans la méditation sur Brahman. Indéniablement, il faut beaucoup de travail et de temps, souvent de vies (BG 06/45 et 07/19) pour arriver à une telle concentration vocationnelle. La question est de savoir si le disciple est prêt à en payer le prix.

4        Certaines personnes, des femmes souvent, sont douées pour la méditation dans ses premiers stades, aimant se tenir assis, droit, au calme, savourant l’absence de conflits, de décisions, de jugements, le repos et le farniente. Nombre d’autres, mentalement actifs et structurés, éprouvent des difficultés à ce stade. Par contre, quand il s’agit de dépasser cette ‘méditation de confort’, pour réaliser quelque chose conçu par l’intellect en mode de symbolisme métaphysique, ceux qui avaient apprécié les premiers stades de la méditation risquent de se retrouver dans le vide intérieur, alors que les constructifs s’épanouiront dans l’exploration de leurs possibilités spirituelles et de la surnature divine qui les habite. Alors, et alors seulement, il est possible d’espérer passer de la ‘méditation de confort’, un peu antidote de l’agitation moderne, à la félicité spirituelle qui, à proprement parler, n’est pas de ce monde et n’en provient pas.

Pratique :

Pratique I : Le seul rite de libération véritable Même dans ce monde, ceux dont l’esprit se fixe sur l’immuable transcendent la naissance (donc tout ce qui est manifesté). Ce sutra essentiel repose sur le principe d’identification : L’homme est fait de sa foi. Ce qu’est l’objet de sa foi, il le devient aussi (BG 17/03). Ceux qui savent que leur être est la manifestation d’un Principe unique et absolu, ceux-là peuvent se concentrer sur l’immuable. …transcendent la naissance signifie que ces êtres échappent aux mondes dans lesquels la naissance est cycliquement nécessaire. Quels sont ces mondes ? Ce sont tous les mondes, car dans tous les états de l’Être, la manifestation procède cycliquement, c’est-à-dire par une alternance de naissances ponctuant l’émergence dans un monde particulier et de morts marquant la sortie de ce monde. Il existe un autre monde, au-delà des deux états, manifesté et non manifesté, de la matière ; il se nomme avyakta, et il est éternel ; il ne périt pas quand tous les êtres périssent (BG 08/20). C’est cet état avyakta qui est ici visé par celui qui se concentre sur l’immuable. La spiritualité alors se resserre sur la fine pointe du Yoga : La concentration (permanente) sur l’absolu. Il n’y a plus de religion, plus de technique de yoga, seulement l’amour réintégratif de Dieu dans son acception la plus haute, le Sur-Être, le Non-manifesté.

Pratique II : De l’inconvénient du symbolisme de Dieu comme Père Brahman est pur et sans séparation. Par conséquent, ils sont établis en Brahman (BG 05/19). La pureté parfaite se trouve dans Brahman, l’Absolu, seul. Si Brahman est…sans séparation impossible de distinguer ‘moi et Brahman’, comme font les hommes généralement quand ils prient. Jésus emploie abondamment le symbolisme biblique de Dieu comme père. Ce symbolisme appelait prioritairement une interprétation exotérique, faisant de Dieu Père et de Jésus fils de Dieu, deux personnes différentes selon la littéralité de la paternité humaine. D’où le recours, dans la métaphysique hindoue, au symbolisme du rêve. De même que, dans le rêve, le rêveur perçoit différents personnages qu’il croit réels et séparés, alors que tous ne sont que le produit de son unique psychisme, de même dans l’état de veille, qui n’est qu’un rêve solide, le non-spirituel perçoit des corps différents qu’il prend pour des êtres différents L’éveil, Bouddhi (BG 07/18), consiste précisément à se réveiller de cette illusion de l’état de veille, transposition, en plus solide, de l’illusion de l’état de rêve.

Pratique III : La réalisation par identification Par conséquent, ils sont établis en Brahman (BG 05/19). Le seul fait de considérer Brahman comme pur et sans séparation et de fixer son mental et son intellect sur Lui permet de se retrouver établi en Brahman. Telle est l’affirmation osée de la Bhagavad Gita. Il ne s’agit pas d’être ici et ailleurs en claquant des doigts, par téléportation magique. Il s’agit de réaliser ce qui est déjà ici et depuis toujours, puisque l’homme n’est rien d’autre qu’une manifestation de Brahman, à travers le voile de Brahma-créateur et le voile du monde. Au fond cette affirmation radicale n’est que la conséquence pratique de : Le seigneur réside dans le cœur de tous les êtres, les amenant à tourner, par son pouvoir d’illusion (yoga maya), comme de l’argile sur un tour de potier (BG 18/61).

Pratique IV : L’indifférence ou la sérénité du vrai intellectuel… l’intellect ferme et doté de discrimination…Le mental est l’intelligence cérébrale entièrement dévolue au service de l’ego. C’est pourquoi il n’est pas question de lui ici, mais de l’intellect, qui est l’intelligence symboliquement cordiale, seule capable de saisir ce qui est universellement vrai, juste, beau et bon. Et, comme l’intellect est toujours concurrencé par le mental, qui se fait l’avocat de l’ego, il convient que l’intellect soit ferme. La discrimination a pour but de distinguer la vérité de l’ego, exprimée par le mental et celle de l’intellect, qui seule est universelle. En somme à distinguer la voie spirituelle qui conduit au réel et la voie illusoire qui conduit à l’impermanence du mortel. Celui qui connaît Brahman ne s’exalte pas quand survient quelque chose d’agréable, et ne s’afflige pas devant les circonstances désagréables (BG 05/20). Pourquoi cette indifférence ? Parce que Brahman est immuable et que les choses tantôt agréables, tantôt désagréables ne sont pas Lui et éloignent de Lui si on leur accorde de l’importance.

Pratique V : Du bonheur à la félicité Le petit soi (ego) détaché des contacts extérieurs… L’ego (petit soi) c’est jiva, cette conscience individuelle s’identifie au corps, vit à travers les perceptions sensorielles et leur intégration mentale. En le détachant des contacts extérieurs on ferme l’alimentation des sensations et des pensées qui s’en nourrissent ; on assèche l’ego en quelque sorte. .. il trouve le bonheur dans le grand Soi (atman). Le petit soi-ego s’identifie au corps et se considère comme mortel ; c’est pourquoi il est sujet à la peur (BG 16/01). Le grand Soi-atman se sait immortel et transmigrant. Tout son être engagé dans la méditation sur Brahman, il expérimente une félicité sans fin. Tout repose sur la condition préalable : Tout son être engagé dans la méditation sur Brahman. Il faut beaucoup de travail et de temps, souvent de vies (BG 06/45 et 07/19) pour arriver à une telle concentration vocationnelle. La question est de savoir si le disciple est prêt à en payer le prix. Alors, il est possible d’espérer passer de la ‘méditation de confort’, un peu antidote de l’agitation moderne, à la félicité spirituelle qui, à proprement parler, n’est pas de ce monde.

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