Du PLAISIR à MOKSHA par le NIRVANA (BG 05/22-24)

Du PLAISIR à MOKSHA par le NIRVANA (BG 05/22-24)

Bhagavad Gita 05/22-24 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

Du PLAISIR à MOKSHA par le NIRVANA (BG 05/22-24)

Du PLAISIR à MOKSHA par le NIRVANA

          Les plaisirs issus des contacts avec le monde extérieur sont cause de souffrance, car ils ont un début et une fin. Ô fils de Kunti, le sage ne saurait s’en réjouir (BG 05/22)

          Celui qui est capable, ici-bas, avant même d’être délivré de son corps (au moment de la mort), de vaincre l’impulsion née du désir et de la passion, est un yogi (un être spirituellement unifié), il est un homme heureux, même en ce monde (BG 05/23)

          Le yogi qui trouve la joie et le bonheur en lui, qui est illuminé intérieurement, atteint la liberté absolue (moksha) l’extinction (nirvana) en Brahman (BG 05/24)

Théorie :

Le plaisir cause de douleur

1        Les plaisirs issus des contacts avec le monde extérieur sont cause de souffrance, car ils ont un début et une fin…(BG 05/22). Le dolorisme chrétien n’est plus très à la mode mais le fut fort longtemps, et peut toujours revenir car il a des fondements théologiques. Dans l’optique de ce dolorisme le plaisir est cause de souffrance, car il mène à l’enfer.

2        Rien de tel ici, malgré la similitude des formules. Les plaisirs issus des contacts avec le monde extérieur sont cause de souffrance… Pour s’en persuader, une expérience simple autant qu’infaillible : Si vous aimez le chocolat, mangez en autant que cela vous fera plaisir. Ensuite obligez-vous à consommer vingt fois cette quantité. Ce sera très éprouvant et vous tomberez malade. C’est un fait que ‘tout ce qui a un début a une fin’ ou, comme le dit la Bhagavad Gita : Ce qui est né doit mourir (BG 02/27). Ici nous ne sommes pas en théologie, mais en psychologie et même en physiologie. Plus le plaisir est vif, plus on s’y attache et plus sa fin sera douloureuse. Elle l’est même déjà un peu au moment du plaisir. L’hédoniste qui déclare : ‘Jouissons, la vie est courte’ a déjà un pied dans la tombe. La Gita l’envisage : Assaillis d’innombrables soucis, ils croient que tout finit avec la mort, qu’il n’y a rien au-delà. Jouir des sens jusqu’au dernier moment, tel est, croient-ils, l’impératif majeur pour l’homme. Ils sont persuadés  qu’il n’y a rien d’autre qui importe… (BG 16/11).

3        Il est vrai que la tristesse engendrée par la seule conscience de la finitude suppose déjà un certain sens de l’immortalité. C’est par contraste avec l’immortalité que la finitude paraît douleur. Comme le dit sans charité l’évangile selon Philippe : Il y a beaucoup d’animaux dans le monde qui ont une apparence humaine… (Philippe 119). Ces hommes-animaux, que le monde moderne produit par millions, semblent ne plus être affectés par la préoccupation de la mort. La preuve en est que la mort n’est plus un sujet culturel. On se soucie de savoir si la souffrance l’accompagne ou, en cas de meurtre, si l’auteur a été arrêté, mais le destin du mort échappe au champ culturel ; sa trace dans les mémoires tout au plus peut intéresser. L’argument avancé par la Gita ne porte donc que chez ceux qui disposent d’un minimum de conscience spirituelle.

4        Un matérialiste se moquait d’un homme très sobre en disant : « Il ne boit pas, il ne fume pas, il ne baise pas, mais alors pourquoi vit-il ? » Humour pour humour, on pourrait répondre : « Il vit pour vivre », au sens où Jésus évoque la vie. Que sert donc à l’homme de gagner le monde entier, s’il ruine sa propre vie (sa vie-et-son-âme-psukhê) ? (Mc 08/36 = P 123). Le meilleur usage que l’on puisse faire de la vie mortelle, c’est d’en utiliser le temps court pour accéder à la vie immortelle. Par là, la Gita n’entend pas l’accès à un paradis, certes long (BG 06/41) mais toujours compté (BG 09/21) ; elle désigne la sortie du samsara (la ronde des naissances et des morts) (BG 02/51).

Le sage, entre le jouisseur et l’ascète

1        Ô fils de Kunti, le sage ne saurait s’en réjouir. À prendre la phrase littéralement, on s’imagine le sage affectant hypocritement un air méprisant vis-à-vis des plaisirs communs aux mortels. Un frère de Tartuffe en somme. Molière y a pensé, la Bhagavad Gita aussi : Celui qui retient ses sens et ses organes d’action, et reste assis se tenant coi, mais dont le mental s’attache encore aux objets des sens, n’est qu’un simulateur, victime d’une compréhension erronée (BG 03/06).

2        Reste quand même la question : « Doit-on déduire du présent passage que le sage ne jouit jamais de rien ? » Certainement non, car la Gita prévoit une place pour les délassements : Le yoga adoucit les souffrances de l’existence matérielle, pour celui qui fait preuve de modération dans la nourriture, les délassements, et l’effort dans l’action (BG 06/17). Une modération dans la nourriture et les délassements (on ne finit pas les repas de fêtes en roulant sous la table, ou en courant au vomitorium comme certaines légendes prétendent que faisaient les Romains décadents lors de leurs banquets) n’est pas précisément un refus de jouir, même si c’est assurément un art d’adoucir la souffrance.

3        Le sage n’est pas à proprement parler l’ascète, facilement tenté par les excès de zèle (BG 17/05-06), c’est plutôt l’homme du juste milieu : Le yoga (l’union divine) est inaccessible à celui qui mange trop, ou jeûne trop, qui dort trop, ou veille trop, ô Arjuna (BG 06/16).

De la simultanéité des quatre phases d’une humanité

1     Celui qui est capable, ici-bas, avant même d’être délivré de son corps (au moment de la mort), de vaincre l’impulsion née du désir et de la passion, est un yogi (un être spirituellement unifié), il est un homme heureux, même en ce monde (BG 05/23). Ce sutra complexe vise un point précis : démontrer que la spiritualité et le bonheur ne sont pas incompatibles. La spiritualité est le but et la méthode même du Yoga. Le Yoga, mot qui signifie ‘union’, désigne la fusion de la conscience individuelle humaine (jiva BG 15/07, puis manas-mental, puis atman) dans la conscience universelle et divine paramatma (BG 15/17). Le Yogi accompli a échappé à toute limite et donc au corps. C’est pourquoi il est question d’être délivré de son corps.

2     Chez le profane, la conscience s’identifie au corps et la vie entière est mue par le désir et la passion. Cela, par la force des choses, ne cesse qu’à la mort. Un point extraordinaire est affirmé ici : il est possible, avant même d’être délivré de son corps (au moment de la mort) de vivre dans un tel détachement par rapport au corps que celui-ci n’apparait plus comme une prison, une somme de limitations. Un profane, même s’il croit cet état possible pour certains ascètes, s’imaginerait qu’il s’agit alors d’une sorte d’anesthésie sensorielle. Or voilà que la Gita prétend que l’effet résultant est celle d’un homme heureux. La spiritualité accomplie et le bonheur terrestre peuvent se vivre ensemble.

3        Nous sommes là aux antipodes de la libération par la crucifixion qu’enseigne le Christianisme. Pourtant, lorsque Jésus déclare : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix chaque jour, et qu’il me suive (Lc 09/23 = P 123), il est manifeste qu’il ne l’invite pas à se faire crucifier chaque jour… autant inviter quelqu’un à se jeter du haut d’un immeuble quotidiennement. L’ésotérisme chrétien enseigne le sens métaphysique de la croix, alors que l’exotérisme envisage le rachat des âmes des hommes par la souffrance du Christ offerte au diable qui les détient. Du point de vue du symbolisme métaphysique de la croix, celui qui domine le désir et la passion se retrouve au centre du plan humain d’existence, soit dans la région correspondant au paradis ; comment s’étonner qu’il y soit heureux ?

4        Un tel homme vit alors deux phases de l’humanité concomitantes pour lui. Celle dans laquelle il se trouve corporellement (et ce peut être dans le monde moderne, et même en Occident) et celle que son état intérieur vient de réaliser, bien qu’étant seul à le percevoir.

5        Autrement dit : En cyclologie, on se représente une succession indéfinie d’humanités. Chacune commence par l’âge d’or (Hésiode),  correspondant au satya-yuga hindou (âge de vérité), puis se prolonge par l’âge d’argent, de bronze et de fer dans lequel nous sommes. Ensuite un grand phénomène se produit, dont parle l’Évangile (Comme l’éclair en effet, jaillissant d’un point du ciel, resplendit jusqu’à l’autre, ainsi en sera-t-il du Fils de l’homme lors de son Jour : Lc 17/24 = P 207), puis un nouveau cycle commence. Cela est exact, pourrait-on dire, vu de l’extérieur, comme si un non-humain observait le monde humain sans en faire partie. Mais, intérieurement, chaque homme porte en lui, comme une graine, toutes les phases d’une humanité et, selon son propre développement spirituel, s’extrait en quelque sorte de l’époque où vit son corps, pour pénétrer dans une phase cyclique correspondant à son état intérieur (qui peut être pire ou meilleure que le monde dans lequel son corps est né). C’est ainsi que certains mystiques peuvent vivre intérieurement un état paradisiaque, alors même qu’ils se déplacent dans le monde mortel et conflictuel d’aujourd’hui. Ce paradoxe est souligné dans ce sutra par les répétitions : …ici-bas..avant même d’être délivré de son corps…même en ce monde.

6        On pourrait objecter : « Tout cela est fort imaginatif, mais les vérités vraies sont toujours un minimum universelles ; or l’Évangile ne déclare rien de tel. » Cette objection serait une erreur, car l’Évangile dit bel et bien une telle chose. Le ‘bon larron’ de l’Évangile demande à Jésus, lui-même crucifié : Jésus, souviens toi de moi, lorsque tu viendras avec ton royaume. La phrase est au futur et, de fait, aujourd’hui encore, Jésus n’est pas revenu dans son royaume alors que la scène s’est déroulée il y a deux mille ans. Or Jésus lui répond, au présent : En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis (Lc 23/41-43 = P 295). Ce passage implique nettement que la théorie des quatre phases d’une humanité doit être entendue non seulement en mode successif, mais aussi, intérieurement, en mode simultané.

Du paradis à la libération

1        Le yogi qui trouve la joie et le bonheur en lui, qui est illuminé intérieurement, atteint la liberté absolue (moksha) l’extinction (nirvana) en Brahman (BG 05/24). Le principe de l’ésotérisme spirituel, omniprésent dans la BG, est que Brahman, l’Absolu, réside dans le cœur de tous (Cet univers entier est pénétré par moi, sous ma forme non-manifestée : BG 09/04). L’homme dont la conscience individuelle se connecte avec cette présence divine devient illuminé intérieurement, d’où il résulte qu’il trouve la joie et le bonheur en lui. Il vit, en mode décalé, la phase paradisiaque de l’humanité dans laquelle il se trouve.

2        Étape suivante, il atteint la liberté absolue (moksha), c’est-à-dire qu’il l’atteint sans retour (et non transitoirement comme certains états mystiques). Pour parler en parabole, l’himalayiste qui arrive au sommet de l’Everest domine les nuages (il est rare qu’ils atteignent une telle altitude). Mais le lieu étant inhospitalier, il doit rapidement redescendre sous la couche nuageuse. Par contre, celui qui s’affranchirait de l’attraction terrestre, disposerait en permanence de la lumière du soleil.

3        Beaucoup se figurent que le nirvana est un état propre au Bouddhisme, alors qu’en réalité le Bouddha, qui l’enseigne, est un prince hindou, qui en a puisé le concept dans sa culture native. La Bhagavad Gita emploie la notion en évoquant …l’extinction (nirvana) en Brahman. Le nirvana signifie ‘extinction’, avec le sous-entendu, extinction de l’ego qui se fond dans Brahman, l’Absolu, comme la rivière se fond dans l’océan. Enfermée dans son lit, la rivière n’était pas libre d’aller où elle voulait, obligée qu’elle était de suivre le chemin de plus grande pente. Une fois dans l’océan, indistinctement, elle est l’océan.

Pratique :

Pratique I : Le plaisir cause de douleur Les plaisirs issus des contacts avec le monde extérieur sont cause de souffrance, car ils ont un début et une fin…(BG 05/22). Il ne s’agit pas ici du dolorisme chrétien. Plus le plaisir est vif, plus on s’y attache et plus sa fin sera douloureuse. Elle l’est même déjà un peu au moment du plaisir, le sachant transitoire. L’hédoniste qui déclare : ‘Jouissons, la vie est courte’ a déjà un pied dans la tombe. Il est vrai que la tristesse engendrée par la seule conscience de la finitude suppose déjà un certain sens de l’immortalité. Dans le monde moderne, la mort n’est plus un sujet culturel. On se soucie de savoir si la souffrance l’accompagne, mais le destin du mort échappe au champ culturel. Jésus dit : Que sert donc à l’homme de gagner le monde entier, s’il ruine sa propre vie (sa vie-et-son-âme-psukhê) ? (Mc 08/36 = P 123). Le meilleur usage que l’on puisse faire de la vie mortelle, c’est d’en utiliser le temps court pour accéder à la vie immortelle.

Pratique II : Le sage, entre le jouisseur et l’ascète Le sage ne saurait s’en réjouir. À prendre la phrase littéralement, on s’imagine le sage affectant hypocritement un air méprisant vis-à-vis des plaisirs communs aux mortels. Un frère de Tartuffe en somme.  « Doit-on déduire du présent passage que le sage ne jouit jamais de rien ? » Certainement non, en effet la Gita prévoit une place pour les délassements (BG 06/17). Le sage n’est pas à proprement parler l’ascète, facilement tenté par les excès de zèle (BG 17/05-06), c’est plutôt l’homme du juste milieu : Le yoga (l’union divine) est inaccessible à celui qui mange trop, ou jeûne trop, qui dort trop, ou veille trop, ô Arjuna (BG 06/16).

Pratique III : De la simultanéité des quatre phases d’une humanité Celui qui est capable, ici-bas, avant même d’être délivré de son corps (au moment de la mort), de vaincre l’impulsion née du désir et de la passion, est un yogi (un être spirituellement unifié), il est un homme heureux, même en ce monde (BG 05/23). Ce sutra complexe vise un point précis : démontrer que la spiritualité et le bonheur ne sont pas incompatibles. Chez le profane, la conscience s’identifie au corps et la vie entière est mue par le désir et la passion. Cela, par la force des choses, ne cesse qu’à la mort. Un point extraordinaire est affirmé ici : il est possible, avant même d’être délivré de son corps (au moment de la mort) de vivre dans un tel détachement par rapport au corps qu’il n’apparait plus comme une prison, une somme de limitations. Un tel homme vit alors deux phases de l’humanité, pour lui concomitantes. Celle dans laquelle il se trouve corporellement (et ce peut être dans le monde moderne et en Occident) et celle que son état intérieur vient de réaliser, mais qu’il est seul à percevoir. Il vit intérieurement l’âge d’or dans l’âge de fer où se trouve son corps, dans le kali-yuga. Chaque homme porte en lui, comme une graine, toutes les phases d’une humanité et, selon son propre développement spirituel, s’extrait en quelque sorte de l’époque où vit son corps, pour pénétrer dans une phase cyclique correspondant à son état intérieur (qui peut être pire ou meilleure que le monde dans lequel son corps est né). C’est ainsi que Jésus promet au ‘bon larron’ : Aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis (Lc 23/41-43 = P 295).

Pratique IV : Du paradis à la libération Le yogi qui trouve la joie et le bonheur en lui, qui est illuminé intérieurement, atteint la liberté absolue (moksha) l’extinction (nirvana) en Brahman (BG 05/24). Le principe de l’ésotérisme spirituel est que Brahman, l’Absolu, réside dans le cœur de tous. L’homme dont la conscience individuelle se connecte avec cette présence divine devient illuminé intérieurement, d’où il résulte qu’il trouve la joie et le bonheur en lui. Il vit, en mode décalé, la phase paradisiaque de l’humanité dans laquelle il se trouve. Étape suivante, il atteint la liberté absolue (moksha), c’est-à-dire qu’il l’atteint sans retour (et non transitoirement comme certains états mystiques exceptionnels). …l’extinction (nirvana) en Brahman signifie ‘extinction’, avec le sous-entendu, extinction de l’ego qui se fond dans Brahman, l’Absolu, comme la rivière se fond dans l’océan. La rivière n’était pas libre d’aller où elle voulait, tant qu’elle se trouvait enfermée dans son lit et obligée de suivre le chemin de plus grande pente. Une fois qu’elle est dans l’océan, indistinctement, elle est l’océan.

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