La MÉDITATION, un SACRIFICE HUMAIN
Pour l’ascète, l’homme discipliné, qui se propose de gravir les degrés du yoga en huit phases, l’action est réputée être le moyen. Mais, une fois que ce même (ascète) est parvenu au sommet, ce qui compte davantage pour lui, c’est la quiétude (BG 06/03)
Quand un homme n’est pas attaché aux objets des sens ou aux actions, et qu’il a renoncé à tous les sankalpas (pensées), il est dit avoir atteint l’état de yoga, l’Union divine (BG 06/04)
Théorie :
L’action : temporairement indispensable ou utile
1 Pour l’ascète, l’homme discipliné, qui se propose de gravir les degrés du yoga en huit phases, l’action est réputée être le moyen. Nous avons détaillé le Yoga en huit phases, dit Yoga de Patanjali ou Raja Yoga (Yoga royal) ou Yoga classique, en commentant BG 04/28.
2 L’ascète privilégie cette voie du Yoga classique, parce qu’elle est méthodique, balisée et confirmée par l’expérience millénaire d’innombrables Yogis. Ascèse est à entendre au sens d’un entraînement sportif ou militaire et non au sens pénitentiel. L’homme est pauvre d’instinct mais riche en possibilités d’auto perfectionnement. C’est pourquoi il n’y a de réussite humaine ou spirituelle que par l’ascèse. L’ascèse est aux dons ce que la culture est à la graine.
3 La notion d’homme discipliné désigne la qualité de celui qui pratiquera l’ascèse. Là se situe une frontière nette entre le jouisseur dont les sens commandent et l’ascète qui, sachant ce qu’il veut devenir, se sculpte lui-même en vue de ce but. La notion de discipline comprend plus que la volonté méthodique et la maitrise ; l’homme discipliné est disciple d’un enseignement qui a un but précis et spirituel. En ce point il se départit du sportif ou du militaire.
4 Le but du sutra consiste en une réflexion sur l’utilité temporaire de l’action. Cette utilité n’est que négative, ce qui n’enlève rien à son indispensabilité. Les pulsions sensorielles et l’agitation mentale voilent la perception de l’atman. Les objets des sens font naître le désir et l’aversion. Mais il faut se garder de tomber en leur pouvoir, car ceux-ci constituent un obstacle à la réalisation spirituelle (BG 03/34). La conscience pure de l’être est ainsi voilée par cet ennemi permanent du sage qu’est le désir, insatiable et brillant comme le feu (BG 03/39). Ceci dit, une fois que la perception pure de l’être est établie, le Yogi n’a plus à s’entraîner indéfiniment aux étapes préparatoires. Ou du moins juste le minimum requis pour maintenir son niveau, comme le musicien qui passe un petit moment quotidien en gammes et en arpèges avant de se plonger dans l’expression musicale.
Au-delà de la tranquillité, le goût de la quiétude et de l’ataraxie
1 Une fois que ce même (ascète) est parvenu au sommet, ce qui compte davantage pour lui, c’est la quiétude (BG 06/03). Il est révélateur que le mot inquiétude soit courant en Français et rare le mot quiétude.
2 Aujourd’hui quatre-vingts pour cent de la population mondiale vit dans les villes. Le niveau de bruit et d’agitation que subissent les humains a formidablement augmenté depuis le début de l’ère industrielle. Même ceux qui vivent à la campagne, par le biais de la télévision et autres médias, ressentent psychiquement une partie de l’ambiance citadine. Nombre de citadins n’envisagent de sortir de la ville que pour randonner en une courte période et sportivement dans la nature ‘sauvage’, mais ressentiraient l’ennui et même l’angoisse du vide s’ils vivaient à la campagne.
3 C’est que, dans la quiétude, deux choses sont possibles. La première est une vie paisible, mais quelque peu animalisée. Une vie qui laisse couler le temps et cherche surtout la tranquillité ; une vie de paysan d’autrefois. La deuxième permet de comprendre pourquoi les monastères, dans toutes les cultures qui en possèdent, sont bâtis à l’origine hors des villes : la quête de l’intériorité suppose de limiter les sollicitations extérieures, et la campagne est très adéquate pour cela.
4 La quiétude n’est pas la tranquillité seulement, ni même nécessairement. La tranquillité désigne le fait de ne pas être dérangé par des événements extérieurs ; la quiétude par des événements intérieurs. La tranquillité aide à la réalisation de la quiétude, mais ne la garantit pas. La perfection de la quiétude est l’ataraxie, qui désigne chez les stoïciens grecs (Démocrite) une autonomie radicale du psychisme du sage par rapport aux événements qui l’entourent. Ataraxie vient d’une racine signifiant ‘absence de trouble’. Les Yoga Sutra de Patanjali commencent par cette définition du yoga : ‘Le Yoga est l’arrêt des fluctuations du mental.’ La Gita y fait écho en désignant le sage comme : Celui qui, assis comme s’il était non concerné par les gunas, et sachant que ce sont les gunas qui agissent, reste concentré et impassible… (BG 14/23).
5 Le Christ présente des signes de cette attitude, bien que le Christianisme les retient peu. Voici qu’une femme… crie : »Aie pitié de moi, Seigneur…ma fille est fort malmenée par un démon. » Mais il ne lui répond pas un mot. Ses disciples, s’approchant, le prient : » Fais lui grâce, car elle nous poursuit de ses cris. » (Mt 15/22-23 = P 115). La femme est si importune que les disciples réclament un miracle pour leur propre tranquillité et non par charité ! Jésus ne réagit pas aux stimuli sensoriels primaires. Il est comme l’aigle qui plane sans se heurter aux reliefs du paysage. L’Évangile expose cela en creux pendant la terrible passion du Christ, en ne signalant que son silence. Pendant que s’accomplissent les jours de son élévation, il affermit sa face (Lc 9 = P 138).
La méditation-dhyana : un sacrifice humain
1 Quand un homme n’est pas attaché aux objets des sens ou aux actions, et qu’il a renoncé à tous les sankalpas (pensées)…Le sutra distingue trois niveaux d’attachement. Le plus primaire, la jouissance sensorielle recherchée pour elle-même, comme but de la vie (Jouir des sens jusqu’au dernier moment, tel est, croient-ils, l’impératif majeur pour l’homme. Ils sont persuadés qu’il n’y a rien d’autre qui importe… : BG 16/11). C’est assurément un obstacle à la spiritualité, mais ce n’est pas le pire parce qu’il est visible, grossier, repérable. Un ennemi identifié est toujours moins dangereux.
2 Le deuxième niveau d’attachement est la passion d’agir : ‘Je bouge donc je suis’. Une sorte d’ivresse, très caractéristique de l’homme occidental, qui en fut saisi dès la fin du XV° siècle (grandes découvertes maritimes), qui sur développa cette tendance avec l’invention des machines (XVIII° siècle). Un marqueur de cela : l’homme occidental ne s’assoit plus au sol, jambes croisées, il en a même très souvent perdu la faculté dès l’âge adulte. Pourquoi ? Parce que c’est trop long de se défaire de la posture pour reprendre les ‘affaires courantes’…
3 Le troisième niveau est le renoncement à tous les sankalpas (pensées)…Là on entre dans quelque chose d’incompréhensible pour l’homme moderne. Au XX° siècle, il inventa, avec l’ordinateur et Internet, la démultiplication cérébrale prenant le relais de la démultiplication musculaire des machines mécaniques. L’arrêt des mouvements du mental dans la méditation lui apparaît comme une régression confinant à l’hébétement stupide.
4 Les pensées-samkalpas et les actions des hommes sont alimentées par des tendances profondes du psychisme nommées ‘vasanas’. Chez le débutant, elles sont là ; nécessairement elles sortiront un jour ou l’autre, sous une forme ou une autre. Lorsque le jeune yogi s’entraîne au karma Yoga (Yoga dans l’action) en lien avec son métier ou avec la discipline du Yoga classique, il va rencontrer l’émergence de ces vasanas. S’il agit vraiment sans attachement aux fruits et dans la conscience du Soi, ses réactions émotionnelles seront plus calmes que d’ordinaire… engendrant moins de vasanas. Ainsi, progressivement, les pensées s’allègeront. Une partie infime des pensées sert à guider l’action, tout le reste réagit égotiquement aux vasanas anciens et en fabrique de nouveaux. Un homme spirituel pense peu, mais il pense juste. Il est fréquent, surtout dans le monde féminin, de voir une personne débagouler un discours sans fin à propos de choses prosaïques, alors qu’il suffit souvent d’un coup d’œil et du geste adéquat, sans encombrer le psychisme d’une montagne de vasanas.
5 Celui qui domine ces trois niveaux (sensualité, action, pensées) est dit avoir atteint l’état de yoga, l’Union divine (BG 06/04). L’homme profane, qui ne connaît que ces trois niveaux, tombe alors dans le vide. C’est que Dieu n’a pas de sens (dans tous les sens du terme : n’étant pas sensuel et ne cheminant pas vers un but). Dieu n’a pas d’action mécanique (Il dit ‘Que la lumière soit et la lumière fut’ : Genèse). Dieu n’a pas de pensées cérébrales. Sur ce dernier point, une équivoque. Dans les religions et spiritualités, Dieu s’exprime par l’Écriture, mais il convient de ne jamais oublier que Dieu ne parle pas le langage humain et que l’Écriture la plus sacrée n’est que la transposition, en langage humain, qui n’est pas fait pour cela, d’une intuition spirituelle en soi non communicable. Les mots que nous mettons sur les réalités terrestres entrainent l’illusion…Celui qui entend le mot ‘Dieu’ ne saisit pas le Réel, mais une illusion ou une image du Réel. De même les mots Pères, Fils, Saint-Esprit, Lumière, Vie, Résurrection, Église, tous ces mots ne disent pas la réalité. La Vérité se sert des mots dans le monde parce que, sans ces mots, elle demeurerait totalement inconnaissable (Ph 11, 12).
6 Ici apparaît le côté sacrificiel de la spiritualité. Jouir des sens, agir et penser, c’est tout l’humain. Méditer est un sacrifice humain. Tel est d’ailleurs le vrai sacrifice, et non la douleur volontaire supposée salvatrice, qui est encore une façon de s’attacher aux sens. Ce sacrifice est le prix à payer pour découvrir ce qui apparait tout d’abord comme un vide total, et se révèle finalement être la Présence totale : Dieu. Même dans ce monde, ceux dont l’esprit se fixe sur l’immuable transcendent la naissance (donc tout ce qui est manifesté). Brahman est pur et sans distinction. Par conséquent, ils sont établis en Brahman (BG 05/19).
7 La méditation-dhyana est un sacrifice humain parce que le méditant ne s’intéresse à rien de ce qui n’est qu’humain.
Pratique :
Pratique I : L’action : temporairement indispensable ou utile Pour l’ascète, l’homme discipliné, qui se propose de gravir les degrés du yoga en huit phases, l’action est réputée être le moyen. L’ascète privilégie la voie du Yoga classique, parce qu’elle est méthodique, balisées. Ascèse est à entendre au sens d’un entraînement sportif ou militaire et non au sens pénitentiel. L’ascèse est aux dons ce que la culture est à la graine. Homme discipliné : là se situe une frontière nette entre le jouisseur, dont les sens commandent, et l’ascète, qui sait ce qu’il veut devenir et se sculpte lui-même en vue de ce but. Les pulsions sensorielles et l’agitation mentale voilent la perception de l’atman ; c’est pourquoi il faut limiter l’action au nécessaire. Une fois que la perception pure de l’être est établie, le Yogi n’a plus à s’entraîner indéfiniment aux étapes préparatoires. Ou du moins juste le minimum requis pour maintenir son niveau, comme le musicien qui passe un petit moment quotidien en gammes et en arpèges avant de se plonger dans l’expression musicale. Tout cela est confirmé par la conclusion du sutra : Mais, une fois que ce même (ascète) est parvenu au sommet, ce qui compte davantage pour lui, c’est la quiétude (BG 06/03)
Pratique II : Au-delà de la tranquillité, le goût de la quiétude et de l’ataraxie Une fois que ce même (ascète) est parvenu au sommet, ce qui compte davantage pour lui, c’est la quiétude (BG 06/03). Dans la quiétude, deux choses sont possibles. La première est une vie paisible, mais quelque peu animalisée. Une vie qui laisse couler le temps et cherche surtout la tranquillité ; une vie de paysan d’autrefois. La deuxième est la quête de l’intériorité qui suppose de limiter les sollicitations extérieures. La quiétude n’est pas la tranquillité seulement, ni même nécessairement. La tranquillité désigne le fait de ne pas être dérangé par des événements extérieurs ; la quiétude par des événements intérieurs. La tranquillité aide à la réalisation de la quiétude, mais ne la garantit pas. La perfection de la quiétude est l’ataraxie, qui désigne chez les stoïciens grecs (Démocrite) une autonomie radicale du psychisme du sage par rapport aux événements qui l’entourent. Celui qui, assis comme s’il était non concerné par les gunas, et sachant que ce sont les gunas qui agissent, reste concentré et impassible… (BG 14/23). Le Christ présente des signes de cette attitude, bien que le Christianisme les retient peu. L’Évangile expose cela en creux pendant la terrible passion du Christ, en ne signalant que son silence. Pendant que s’accomplissent les jours de son élévation, il affermit sa face (Lc 9 = P 138).
Pratique III : La méditation-dhyana : un sacrifice humain Quand un homme n’est pas attaché aux objets des sens ou aux actions, et qu’il a renoncé à tous les sankalpas (pensées)…Le sutra distingue trois niveaux d’attachement. Le plus primaire, la jouissance sensorielle recherchée pour elle-même, comme but de la vie. Le deuxième niveau d’attachement est la passion d’agir : ‘Je bouge donc je suis’. Le troisième niveau est le renoncement à tous les sankalpas (pensées)…Les pensées-samkalpas et les actions des hommes sont alimentées par des tendances profondes du psychisme nommée ‘vasanas’. Chez le débutant, elles sont là ; nécessairement elles sortiront un jour ou l’autre, sous une forme ou une autre. Lorsque le jeune yogi s’entraîne au karma Yoga (Yoga dans l’action) en lien avec son métier ou avec la discipline du Yoga classique, il va rencontrer l’émergence de ces vasanas. S’il agit vraiment sans attachement aux fruits et dans la conscience du Soi, ses réactions émotionnelles seront plus calmes que d’ordinaire… engendrant moins de vasanas. Ainsi, progressivement, les pensées s’allègeront. Une partie infime des pensées sert à guider l’action, tout le reste réagit égotiquement aux vasanas anciens et en fabrique de nouveaux. Un homme spirituel pense peu, mais il pense juste. Il est fréquent, surtout dans le monde féminin, de voir une personne débagouler un discours sans fin à propos de choses prosaïques, alors qu’il suffit souvent d’un coup d’œil et du geste adéquat, sans encombrer le psychisme d’une montagne de vasanas. Celui qui domine ces trois niveaux (sensualité, action, pensées) est dit avoir atteint l’état de yoga, l’Union divine (BG 06/04). Ici apparaît le côté sacrificiel de la spiritualité. Jouir des sens, agir et penser, c’est tout l’humain. Méditer est un sacrifice humain. Tel est d’ailleurs le vrai sacrifice, et non la douleur volontaire supposée salvatrice, qui est encore une façon de s’attacher aux sens. Ce sacrifice est le prix à payer pour découvrir ce qui apparait tout d’abord comme un vide total, et se révèle ensuite être la Présence totale : Dieu.
La MÉDITATION, un SACRIFICE HUMAIN (BG 06/03-04)
La MÉDITATION, un SACRIFICE HUMAIN (BG 06/03-04)
La MÉDITATION, un SACRIFICE HUMAIN
Pour l’ascète, l’homme discipliné, qui se propose de gravir les degrés du yoga en huit phases, l’action est réputée être le moyen. Mais, une fois que ce même (ascète) est parvenu au sommet, ce qui compte davantage pour lui, c’est la quiétude (BG 06/03)
Quand un homme n’est pas attaché aux objets des sens ou aux actions, et qu’il a renoncé à tous les sankalpas (pensées), il est dit avoir atteint l’état de yoga, l’Union divine (BG 06/04)
Théorie :
L’action : temporairement indispensable ou utile
1 Pour l’ascète, l’homme discipliné, qui se propose de gravir les degrés du yoga en huit phases, l’action est réputée être le moyen. Nous avons détaillé le Yoga en huit phases, dit Yoga de Patanjali ou Raja Yoga (Yoga royal) ou Yoga classique, en commentant BG 04/28.
2 L’ascète privilégie cette voie du Yoga classique, parce qu’elle est méthodique, balisée et confirmée par l’expérience millénaire d’innombrables Yogis. Ascèse est à entendre au sens d’un entraînement sportif ou militaire et non au sens pénitentiel. L’homme est pauvre d’instinct mais riche en possibilités d’auto perfectionnement. C’est pourquoi il n’y a de réussite humaine ou spirituelle que par l’ascèse. L’ascèse est aux dons ce que la culture est à la graine.
3 La notion d’homme discipliné désigne la qualité de celui qui pratiquera l’ascèse. Là se situe une frontière nette entre le jouisseur dont les sens commandent et l’ascète qui, sachant ce qu’il veut devenir, se sculpte lui-même en vue de ce but. La notion de discipline comprend plus que la volonté méthodique et la maitrise ; l’homme discipliné est disciple d’un enseignement qui a un but précis et spirituel. En ce point il se départit du sportif ou du militaire.
4 Le but du sutra consiste en une réflexion sur l’utilité temporaire de l’action. Cette utilité n’est que négative, ce qui n’enlève rien à son indispensabilité. Les pulsions sensorielles et l’agitation mentale voilent la perception de l’atman. Les objets des sens font naître le désir et l’aversion. Mais il faut se garder de tomber en leur pouvoir, car ceux-ci constituent un obstacle à la réalisation spirituelle (BG 03/34). La conscience pure de l’être est ainsi voilée par cet ennemi permanent du sage qu’est le désir, insatiable et brillant comme le feu (BG 03/39). Ceci dit, une fois que la perception pure de l’être est établie, le Yogi n’a plus à s’entraîner indéfiniment aux étapes préparatoires. Ou du moins juste le minimum requis pour maintenir son niveau, comme le musicien qui passe un petit moment quotidien en gammes et en arpèges avant de se plonger dans l’expression musicale.
Au-delà de la tranquillité, le goût de la quiétude et de l’ataraxie
1 Une fois que ce même (ascète) est parvenu au sommet, ce qui compte davantage pour lui, c’est la quiétude (BG 06/03). Il est révélateur que le mot inquiétude soit courant en Français et rare le mot quiétude.
2 Aujourd’hui quatre-vingts pour cent de la population mondiale vit dans les villes. Le niveau de bruit et d’agitation que subissent les humains a formidablement augmenté depuis le début de l’ère industrielle. Même ceux qui vivent à la campagne, par le biais de la télévision et autres médias, ressentent psychiquement une partie de l’ambiance citadine. Nombre de citadins n’envisagent de sortir de la ville que pour randonner en une courte période et sportivement dans la nature ‘sauvage’, mais ressentiraient l’ennui et même l’angoisse du vide s’ils vivaient à la campagne.
3 C’est que, dans la quiétude, deux choses sont possibles. La première est une vie paisible, mais quelque peu animalisée. Une vie qui laisse couler le temps et cherche surtout la tranquillité ; une vie de paysan d’autrefois. La deuxième permet de comprendre pourquoi les monastères, dans toutes les cultures qui en possèdent, sont bâtis à l’origine hors des villes : la quête de l’intériorité suppose de limiter les sollicitations extérieures, et la campagne est très adéquate pour cela.
4 La quiétude n’est pas la tranquillité seulement, ni même nécessairement. La tranquillité désigne le fait de ne pas être dérangé par des événements extérieurs ; la quiétude par des événements intérieurs. La tranquillité aide à la réalisation de la quiétude, mais ne la garantit pas. La perfection de la quiétude est l’ataraxie, qui désigne chez les stoïciens grecs (Démocrite) une autonomie radicale du psychisme du sage par rapport aux événements qui l’entourent. Ataraxie vient d’une racine signifiant ‘absence de trouble’. Les Yoga Sutra de Patanjali commencent par cette définition du yoga : ‘Le Yoga est l’arrêt des fluctuations du mental.’ La Gita y fait écho en désignant le sage comme : Celui qui, assis comme s’il était non concerné par les gunas, et sachant que ce sont les gunas qui agissent, reste concentré et impassible… (BG 14/23).
5 Le Christ présente des signes de cette attitude, bien que le Christianisme les retient peu. Voici qu’une femme… crie : »Aie pitié de moi, Seigneur…ma fille est fort malmenée par un démon. » Mais il ne lui répond pas un mot. Ses disciples, s’approchant, le prient : » Fais lui grâce, car elle nous poursuit de ses cris. » (Mt 15/22-23 = P 115). La femme est si importune que les disciples réclament un miracle pour leur propre tranquillité et non par charité ! Jésus ne réagit pas aux stimuli sensoriels primaires. Il est comme l’aigle qui plane sans se heurter aux reliefs du paysage. L’Évangile expose cela en creux pendant la terrible passion du Christ, en ne signalant que son silence. Pendant que s’accomplissent les jours de son élévation, il affermit sa face (Lc 9 = P 138).
La méditation-dhyana : un sacrifice humain
1 Quand un homme n’est pas attaché aux objets des sens ou aux actions, et qu’il a renoncé à tous les sankalpas (pensées)…Le sutra distingue trois niveaux d’attachement. Le plus primaire, la jouissance sensorielle recherchée pour elle-même, comme but de la vie (Jouir des sens jusqu’au dernier moment, tel est, croient-ils, l’impératif majeur pour l’homme. Ils sont persuadés qu’il n’y a rien d’autre qui importe… : BG 16/11). C’est assurément un obstacle à la spiritualité, mais ce n’est pas le pire parce qu’il est visible, grossier, repérable. Un ennemi identifié est toujours moins dangereux.
2 Le deuxième niveau d’attachement est la passion d’agir : ‘Je bouge donc je suis’. Une sorte d’ivresse, très caractéristique de l’homme occidental, qui en fut saisi dès la fin du XV° siècle (grandes découvertes maritimes), qui sur développa cette tendance avec l’invention des machines (XVIII° siècle). Un marqueur de cela : l’homme occidental ne s’assoit plus au sol, jambes croisées, il en a même très souvent perdu la faculté dès l’âge adulte. Pourquoi ? Parce que c’est trop long de se défaire de la posture pour reprendre les ‘affaires courantes’…
3 Le troisième niveau est le renoncement à tous les sankalpas (pensées)…Là on entre dans quelque chose d’incompréhensible pour l’homme moderne. Au XX° siècle, il inventa, avec l’ordinateur et Internet, la démultiplication cérébrale prenant le relais de la démultiplication musculaire des machines mécaniques. L’arrêt des mouvements du mental dans la méditation lui apparaît comme une régression confinant à l’hébétement stupide.
4 Les pensées-samkalpas et les actions des hommes sont alimentées par des tendances profondes du psychisme nommées ‘vasanas’. Chez le débutant, elles sont là ; nécessairement elles sortiront un jour ou l’autre, sous une forme ou une autre. Lorsque le jeune yogi s’entraîne au karma Yoga (Yoga dans l’action) en lien avec son métier ou avec la discipline du Yoga classique, il va rencontrer l’émergence de ces vasanas. S’il agit vraiment sans attachement aux fruits et dans la conscience du Soi, ses réactions émotionnelles seront plus calmes que d’ordinaire… engendrant moins de vasanas. Ainsi, progressivement, les pensées s’allègeront. Une partie infime des pensées sert à guider l’action, tout le reste réagit égotiquement aux vasanas anciens et en fabrique de nouveaux. Un homme spirituel pense peu, mais il pense juste. Il est fréquent, surtout dans le monde féminin, de voir une personne débagouler un discours sans fin à propos de choses prosaïques, alors qu’il suffit souvent d’un coup d’œil et du geste adéquat, sans encombrer le psychisme d’une montagne de vasanas.
5 Celui qui domine ces trois niveaux (sensualité, action, pensées) est dit avoir atteint l’état de yoga, l’Union divine (BG 06/04). L’homme profane, qui ne connaît que ces trois niveaux, tombe alors dans le vide. C’est que Dieu n’a pas de sens (dans tous les sens du terme : n’étant pas sensuel et ne cheminant pas vers un but). Dieu n’a pas d’action mécanique (Il dit ‘Que la lumière soit et la lumière fut’ : Genèse). Dieu n’a pas de pensées cérébrales. Sur ce dernier point, une équivoque. Dans les religions et spiritualités, Dieu s’exprime par l’Écriture, mais il convient de ne jamais oublier que Dieu ne parle pas le langage humain et que l’Écriture la plus sacrée n’est que la transposition, en langage humain, qui n’est pas fait pour cela, d’une intuition spirituelle en soi non communicable. Les mots que nous mettons sur les réalités terrestres entrainent l’illusion…Celui qui entend le mot ‘Dieu’ ne saisit pas le Réel, mais une illusion ou une image du Réel. De même les mots Pères, Fils, Saint-Esprit, Lumière, Vie, Résurrection, Église, tous ces mots ne disent pas la réalité. La Vérité se sert des mots dans le monde parce que, sans ces mots, elle demeurerait totalement inconnaissable (Ph 11, 12).
6 Ici apparaît le côté sacrificiel de la spiritualité. Jouir des sens, agir et penser, c’est tout l’humain. Méditer est un sacrifice humain. Tel est d’ailleurs le vrai sacrifice, et non la douleur volontaire supposée salvatrice, qui est encore une façon de s’attacher aux sens. Ce sacrifice est le prix à payer pour découvrir ce qui apparait tout d’abord comme un vide total, et se révèle finalement être la Présence totale : Dieu. Même dans ce monde, ceux dont l’esprit se fixe sur l’immuable transcendent la naissance (donc tout ce qui est manifesté). Brahman est pur et sans distinction. Par conséquent, ils sont établis en Brahman (BG 05/19).
7 La méditation-dhyana est un sacrifice humain parce que le méditant ne s’intéresse à rien de ce qui n’est qu’humain.
Pratique :
Pratique I : L’action : temporairement indispensable ou utile Pour l’ascète, l’homme discipliné, qui se propose de gravir les degrés du yoga en huit phases, l’action est réputée être le moyen. L’ascète privilégie la voie du Yoga classique, parce qu’elle est méthodique, balisées. Ascèse est à entendre au sens d’un entraînement sportif ou militaire et non au sens pénitentiel. L’ascèse est aux dons ce que la culture est à la graine. Homme discipliné : là se situe une frontière nette entre le jouisseur, dont les sens commandent, et l’ascète, qui sait ce qu’il veut devenir et se sculpte lui-même en vue de ce but. Les pulsions sensorielles et l’agitation mentale voilent la perception de l’atman ; c’est pourquoi il faut limiter l’action au nécessaire. Une fois que la perception pure de l’être est établie, le Yogi n’a plus à s’entraîner indéfiniment aux étapes préparatoires. Ou du moins juste le minimum requis pour maintenir son niveau, comme le musicien qui passe un petit moment quotidien en gammes et en arpèges avant de se plonger dans l’expression musicale. Tout cela est confirmé par la conclusion du sutra : Mais, une fois que ce même (ascète) est parvenu au sommet, ce qui compte davantage pour lui, c’est la quiétude (BG 06/03)
Pratique II : Au-delà de la tranquillité, le goût de la quiétude et de l’ataraxie Une fois que ce même (ascète) est parvenu au sommet, ce qui compte davantage pour lui, c’est la quiétude (BG 06/03). Dans la quiétude, deux choses sont possibles. La première est une vie paisible, mais quelque peu animalisée. Une vie qui laisse couler le temps et cherche surtout la tranquillité ; une vie de paysan d’autrefois. La deuxième est la quête de l’intériorité qui suppose de limiter les sollicitations extérieures. La quiétude n’est pas la tranquillité seulement, ni même nécessairement. La tranquillité désigne le fait de ne pas être dérangé par des événements extérieurs ; la quiétude par des événements intérieurs. La tranquillité aide à la réalisation de la quiétude, mais ne la garantit pas. La perfection de la quiétude est l’ataraxie, qui désigne chez les stoïciens grecs (Démocrite) une autonomie radicale du psychisme du sage par rapport aux événements qui l’entourent. Celui qui, assis comme s’il était non concerné par les gunas, et sachant que ce sont les gunas qui agissent, reste concentré et impassible… (BG 14/23). Le Christ présente des signes de cette attitude, bien que le Christianisme les retient peu. L’Évangile expose cela en creux pendant la terrible passion du Christ, en ne signalant que son silence. Pendant que s’accomplissent les jours de son élévation, il affermit sa face (Lc 9 = P 138).
Pratique III : La méditation-dhyana : un sacrifice humain Quand un homme n’est pas attaché aux objets des sens ou aux actions, et qu’il a renoncé à tous les sankalpas (pensées)…Le sutra distingue trois niveaux d’attachement. Le plus primaire, la jouissance sensorielle recherchée pour elle-même, comme but de la vie. Le deuxième niveau d’attachement est la passion d’agir : ‘Je bouge donc je suis’. Le troisième niveau est le renoncement à tous les sankalpas (pensées)…Les pensées-samkalpas et les actions des hommes sont alimentées par des tendances profondes du psychisme nommée ‘vasanas’. Chez le débutant, elles sont là ; nécessairement elles sortiront un jour ou l’autre, sous une forme ou une autre. Lorsque le jeune yogi s’entraîne au karma Yoga (Yoga dans l’action) en lien avec son métier ou avec la discipline du Yoga classique, il va rencontrer l’émergence de ces vasanas. S’il agit vraiment sans attachement aux fruits et dans la conscience du Soi, ses réactions émotionnelles seront plus calmes que d’ordinaire… engendrant moins de vasanas. Ainsi, progressivement, les pensées s’allègeront. Une partie infime des pensées sert à guider l’action, tout le reste réagit égotiquement aux vasanas anciens et en fabrique de nouveaux. Un homme spirituel pense peu, mais il pense juste. Il est fréquent, surtout dans le monde féminin, de voir une personne débagouler un discours sans fin à propos de choses prosaïques, alors qu’il suffit souvent d’un coup d’œil et du geste adéquat, sans encombrer le psychisme d’une montagne de vasanas. Celui qui domine ces trois niveaux (sensualité, action, pensées) est dit avoir atteint l’état de yoga, l’Union divine (BG 06/04). Ici apparaît le côté sacrificiel de la spiritualité. Jouir des sens, agir et penser, c’est tout l’humain. Méditer est un sacrifice humain. Tel est d’ailleurs le vrai sacrifice, et non la douleur volontaire supposée salvatrice, qui est encore une façon de s’attacher aux sens. Ce sacrifice est le prix à payer pour découvrir ce qui apparait tout d’abord comme un vide total, et se révèle ensuite être la Présence totale : Dieu.
La MÉDITATION, un SACRIFICE HUMAIN (BG 06/03-04)