Prologue de Luc, témoin indirect

Prologue de Luc, témoin indirect

Lc 01/01-04 (Péricope 002 Synopse Lagrange) Commentaire Théorique et Méditation Opérative

Prologue de Luc, témoin indirect

Texte de la Péricope 002 : Prologue de Luc (Lc 01/01-04)

(Lc 01/01 = P 002)

     Puisque beaucoup-polus ont pris-en-main-epikheirein de composer-anatassesthai un récit-diêgêsis, des faits-pragma portés à la pleinitude-plêrophorein, en-nous-et-parmi-en nous-hêmeis, 

BJ (Bible de Jérusalem) : Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous,

(Lc 01/02 = P 002)

Selon ce que nous ont transmis-paradidesthai, ceux qui, depuis le principe-arkhê, ont vu-par-eux-mêmes-autoptês, et sont devenus subordonnés-rameurs-hupêretês de la parole-logos, 

BJ : d’après ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début témoins oculaires et serviteurs de la Parole, 

(Lc 01/03 = P 002)

     J’ai pensé-dokein, moi aussi, à écrire-graphein avec-ordre-kathexês, pour toi, excellent-kratistos Théophile (qui–affectionne-Dieu-theophilos), ayant suivi-le-cheminement-parakolouthein  avec précision-akribôs, depuis l’en-haut-et-l’origine-anôthen,

BJ :  j’ai décidé, moi aussi, après m’être informé exactement de tout depuis les origines, d’en écrire pour toi l’exposé suivi, excellent Théophile,

(Lc 01/04 = P 002)

     afin que tu reconnaisses-bien-epiginôskein la solidité-asphaleia des paroles-logos  que tu as reçues-oralement=en-cathéchèse-katêkhein. 

BJ : pour que tu te rendes bien compte de la sûreté des enseignements que tu as reçus

Commentaire de la P 002 : Prologue de Luc

Puisque beaucoup-polus ont pris-en-main-epikheirein de composer-anatassesthai un récit-diêgêsis, des faits-pragma portés à la pleinitude-plêrophorein, en-nous-et-parmi-en nous-hêmeis, 

BJ : Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, (Lc 01/01 = P 002)

Les apôtres disparus sans laisser de trace ?

1     Nous avons déjà noté un fait étrange, dont les chrétiens n’ont généralement pas conscience. Jésus a créé douze apôtres : il en institue Douze pour être ses compagnons et pour les envoyer prêcher (Mc 03/14 = P 054). Pour prêcher une doctrine, il faut la connaître ; Jésus estimait donc que douze (au moins) de ses disciples étaient qualifiés pour transmettre sa doctrine. À la fin de l’Évangile, on le voit les envoyer de par le monde : Allez dans le monde entier, proclamez l’Évangile à toute la création (Mc 16/15 = P 318). Donc les douze apôtres se sont dispersés de par le monde et, comme ils n’étaient pas immortels (du moins physiquement), il a bien fallu qu’ils laissent un écrit de leur enseignement pour leurs disciples et les communautés qu’ils ont fondées. En bonne logique, nous devrions disposer d’au moins douze évangiles. Or, il n’y a que quatre évangiles canoniques (officiels), dont deux seulement sont écrits par des apôtres ayant connu Jésus (Matthieu et Jean). Où sont passés les autres ?

Le mythe d’une Église unique et linéaire

1     La réponse à cette question est que la continuité en ligne droite d’une Église fondée par Jésus et confiée à Pierre, pour arriver jusqu’à nous, est un mythe. Ce mythe est suffisant pour une pratique exotérique de la religion chrétienne, et il présente l’avantage d’une simplicité tranquillisante conforme à cette approche ; mais il doit être dépassé pour qui veut aborder une doctrine vraiment spirituelle.

Jésus n’est pas fondateur de religion

1     Le premier point de ce dépassement consiste à comprendre que Jésus n’a pas fondé le christianisme tel que nous le connaissons. Quand on fonde une religion, on commence par la pratiquer, pour en donner l’exemple ; Mohammed l’a démontré historiquement. Or Jésus a vécu jusqu’à son dernier jour sur la terre des juifs, en parfait juif, pratiquant les rites juifs, et faisant référence aux Écritures juives. C’est tout sauf un fondateur de religion.

Jésus est un ésotériste juif

1     Son enseignement accepte pleinement l’exotérisme juif à la lettre : N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir (Mt 05/17 = P 058) et même, rapporté par Luc justement : Il est plus facile que le ciel et la terre passent que ne tombe un seul menu trait de la Loi (Lc 16/17 = P 201).

2     Par ailleurs, Jésus restaurait l’ésotérisme juif qui semblait être grandement oublié à son époque ; ainsi dit-il à Nicodème : Tu es Maître en Israël, et ces choses-là, tu ne les saisis pas ? (Jn 03/10 = P 030). Il semble aussi que Jésus ait transmis, au moins à certains de ses disciples, des enseignements qui n’avaient jamais eu cours en Israël : J’ouvrirai la bouche pour dire des paraboles, je clamerai des choses cachées depuis la fondation du monde (Mt 13/35 = P 92). Au moins les a-t-il transmises en paraboles, dans l’Évangile, mais certainement en clair à certains de ses disciples, puisqu’il est dit : en particulier, il expliquait tout à ses disciples (Mc 04/33 = P 092).

Paul et l’exotérisme chrétien

1     Alors se pose la question : « Mais qui donc a fondé le christianisme, si ce n’est Jésus ? » Il suffit de lire le Nouveau Testament pour voir que c’est Paul de Tarse, dit saint Paul. Le premier fondateur de l’Église n’est pas Pierre mais Paul. Et Luc, dont nous explorons le prologue, est disciple de Paul. Paul n’a pas été disciple de Jésus, ne l’a jamais rencontré de son vivant, et ne cite jamais ses enseignements. Paul réduit explicitement la mission de Jésus à la croix qu’il considère comme salvatrice en elle-même. Il reprend ainsi la thèse juive du bouc émissaire, devenu agneau pascal, et prêche une religion, qu’on a fini par nommer christianisme, et qui consiste essentiellement à espérer le salut paradisiaque par la foi accordée à Jésus, en tant qu’incarnation divine, et par l’entremise de sa grâce. Cela constitue l’exotérisme chrétien.

2     La précédente question en amène une autre : « Mais alors, le Dieu qu’invoquait Jésus est-il d’accord avec cette tournure des événements ? » Jean le Baptiseur répond : Un homme ne peut rien recevoir, si cela ne lui a été donné du ciel (Jn 03/27 = P 032). Il en est d’une civilisation comme d’un homme ; deux mille ans de christianisme n’auraient pas été possibles sans au moins l’acceptation de Dieu, sinon sa pleine approbation. Ceci dit, le christianisme paulinien est acceptable comme exotérisme religieux, mais ne peut aucunement, nous en aurons mille preuves dans l’Évangile, être accepté comme la doctrine intégrale de Jésus.

3     Il est d’ailleurs une chose curieuse. Comme nous le verrons, Luc se présente comme ayant lui-même décidé d’écrire son évangile et comme s’étant informé auprès de ceux qui avaient connu Jésus personnellement. Or c’est assez étrange, car il est disciple de Paul, qui n’a pas connu Jésus, et Luc ne se présente pas comme disciple de Paul. Si on avait voulu glisser les paroles et actes de Jésus dans le cadre théorique des enseignements de Paul, en toute discrétion, on ne s’y serait pas pris autrement.

La multiplicité des évangiles

1     L’information essentielle que nous donne Luc (beaucoup ont entrepris de composer un récit), c’est que les évangiles sont nombreux, alors que la pratique liturgique des quatre évangiles canoniques donne l’impression qu’il n’y aurait que cela comme enseignement du Christ. Cette constatation tombait d’ailleurs sous le sens. Le judaïsme est une religion du Livre. Un juif rumine à longueur de vie les paroles des prophètes. Or les évangiles canoniques présentent souvent Jésus s’adressant à des scribes. Que va faire un scribe juif, lorsqu’il entend un homme, réputé prophète, aussi prodigieux et original que Jésus ? Il va prendre des notes, c’est-à-dire écrire son évangile.

La destruction des évangiles après Constantin

1     La déclaration de Luc n’a donc rien d’étonnant, mais elle pose, a contrario, la question : « Pourquoi avons-nous si peu d’évangiles aujourd’hui ? » Pendant les quatre premiers siècles du christianisme, et jusqu’à l’empereur Constantin, de nombreux évangiles circulaient et autant de conceptions de la personne de Jésus, de son enseignement et de sa finalité. Ces écoles spirituelles discutaient entre elles, évidemment ; et se disputaient souvent, car la chose est humaine.

2     Avec Constantin tout changea. Vu la décadence extrême de la religion romaine à son époque, il ressentit le besoin de fonder le pouvoir et l’ordre impérial sur une autre base, propre à susciter une meilleure adhésion populaire. Or les christianismes, bien que très émiettés, faisaient preuve d’une grande vitalité. Constantin réunit des conciles et somma les chrétiens de s’entendre entre eux, tout en leur donnant des directives sur les grandes structures doctrinales qu’il souhaitait voir aboutir.

3     La chose peut sembler extraordinaire et même incroyable aujourd’hui, d’autant que Constantin n’était pas chrétien (la légende dit qu’il s’est converti sur son lit de mort et les Orthodoxes en font un saint). Mais ce serait méconnaître l’autorité radicale de l’empereur romain il y a deux millénaires. Et surtout Constantin avait de quoi motiver les différents groupes chrétiens à s’unir : le christianisme (au singulier) qui en résulterait serait déclaré religion d’État et assisté du bras séculier. C’est ainsi que le christianisme est passé du stade de persécuté (par périodes du moins), pendant quatre siècles, au stade de persécuteur, dès qu’il fut officiel.

4     « Persécuteur de qui ? » se dira-t-on. De tous ceux, et ils étaient nombreux, qui n’ont pas voulu réduire l’enseignement de Jésus à cette religion d’État (à cet exotérisme). Et c’est alors que furent méthodiquement détruits d’innombrables évangiles ne faisant pas partie des quatre canoniques (Mathieu, Marc, Luc et Jean). Quant à leurs auteurs et à leurs zélateurs, ils furent pourchassés et éliminés ‘à la romaine’. Ceci explique qu’en 1945, à Nag Hammadi, en haute Égypte, on ait pu trouver toute une bibliothèque, dont plusieurs évangiles gnostiques, qui sommeillaient sous terre depuis plus d’un millénaire et demi. Combien d’autres furent définitivement détruits ?  Combien dorment-ils encore dans quelque grotte ou crypte ? On ne le saura peut-être jamais.

La composition des évangiles

1     Donc, Luc lui-même en atteste, les évangiles ne sont pas une photographie et un enregistrement des événements passés ; ce sont des compositions. Tous les savants sont d’accord pour dire qu’au début étaient les ‘logia’ (un logion, des logia). Le mot vient de logos ; les logia sont des recueils de paroles du logos.

2     L’évangile gnostique de Philippe, par exemple, déclare : Le Logos a dit : « Si vous connaissez la vérité, la vérité vous rendra libres.» L’ignorance est esclavage, la connaissance (gnosis) est libération. Si nous reconnaissons la vérité, nous en goûterons les fruits en nous-mêmes (Ph 123). La parole de Jésus est alors identifiée à la parole du Logos, donc à la parole de Dieu (en mode humain). Cela n’implique pas que, comme dans la théologie officielle, Jésus soit considéré comme étant pleinement Dieu. Il est plutôt conçu comme s’étant libéré des limites de son propre ego, et s’étant fait le pur réceptacle de la grâce divine ; ce que les hindous nomment ‘un réalisé, jivan-mukta’. la première phrase de la citation (Si vous connaissez la vérité, la vérité vous rendra libres) se retrouve dans Jean (Jn 08/31-32 = P 147). La deuxième phrase (L’ignorance est esclavage, la connaissance-gnosis est libération) semble tirée de la Bhagavad Gita, tant elle sonne orientale. La troisième phrase (Si nous reconnaissons la vérité, nous en goûterons les fruits en nous-mêmes) est du pur yoga.

3     L’enseignement gnostique visant à la réalisation de l’Éternel, il était secondaire de préciser dans quel contexte spatio-temporel telle parole avait été prononcée. De plus, la prise de note contemporaine de Jésus pouvait se faire rapidement, sans broder un roman pour décrire le contexte. Certaines paroles se retrouvent dans divers évangiles canoniques à des époques et dans des contextes différents. C’est pourquoi beaucoup d’exégètes estiment que les évangélistes officiels ont puisé dans des recueils de logia et ont bâti, composé, leur récit ‘historique’ évangélique, autour de cette matière, et cela en fonction du public visé.

Les évangiles ‘de bas en haut’

1     Le grec traduit par ‘composer’ est ‘anatassesthai’, qui signifie littéralement ‘composer de bas en haut’. Or cela est une clé. ‘En bas’, c’est-à-dire à l’époque de la composition, ou de la recomposition, qui a duré quatre siècles, se trouve l’élaboration dogmatique et théologique faite par les premiers chrétiens. ‘En haut’ se trouve la personne et la parole de Jésus, que Luc n’a pas connu directement, ni Marc. Écrire de bas en haut  revient à glisser, dans le cadre en cours d’élaboration de la théologie, au moment de l’écriture ou de la réécriture de l’évangile, les mystérieuses paroles du logos, qui parviennent à Luc d’en haut, puisque transmises par ceux qui en ont été témoins oculaires.

2     Car il serait très candide de croire que l’évangile de Luc est de Luc, purement et simplement.  Pour lui, comme pour tous les autres canoniques, l’auteur est un prête-nom, sans doute le chef d’une lignée spirituelle, dont ses continuateurs ont pu prolonger son œuvre en lui attribuant toutes ses évolutions ultérieures. On imagine, un peu naïvement, que l’Évangile c’est la parole de Dieu tombée du ciel, alors qu’en fait il est écrit de bas en haut. La légende islamique prétend que Mohammed n’a pas mis un mot de lui dans le Coran, mais qu’il a écrit sous la dictée de l’archange Gabriel. Cette représentation mythologique était celle des chrétiens jusqu’à une date récente.

La plénitude intérieure

1     Reste à considérer la traduction nivelante qui évoque (en BJ) ‘un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous.’ Le texte parle des faits-pragma portés à la plénitude-plêrophorein. Il y a l’idée d’un achèvement, d’une perfection, d’un but atteint, et non pas seulement d’un déroulement quasi indéfini d’événements. Cette notion de plénitude est précisée dans l’évangile gnostique de Philippe : prie ton Père qui est là dans le secret », ce qui est à l’intérieur…, c’est la plénitude (plerôma). Au-delà, il n’y a rien ; elle contient tout (Ph 69). La différence est énorme, car la pensée occidentale, y compris théologique, procède en mode progressiste indéfini, alors que la pensée orientale procède en mode de réalisation de l’absolu, donc en mode de plénitude. Ce n’est pas un pèlerinage sans fin ; c’est une réalisation, ici et maintenant, totalisante.

2     Et, pour finir, le texte parle de la plénitude-plêrophorein, en-nous-et-parmi-nous-hêmeis, alors que la traduction officielle ne garde que le sens exotérique ‘parmi nous’. Il ne s’agit plus de spiritualité intérieure, microcosmique, mais de religiosité relationnelle.

Le Principe invisible du monde

1     Le texte officiel continue : ‘d’après ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début témoins oculaires et serviteurs de la Parole’. Or le début en question correspond à arkhê en grec, qui désigne l’origine et non seulement le commencement, comme nous l’avons vu à propos du prologue de Jean. Luc prétend donc s’être informé selon l’enseignement de ceux qui ont eu accès au principe de l’enseignement de Jésus. La qualité de l’enseignement est en cause, non seulement son origine temporelle.

2     Il dit aussi ‘ceux qui furent témoins oculaires’, ce qui traduit bien autoptês : ceux qui ont vu par eux-mêmes. Cet accent mis sur la vue est significatif. Comme dit un poète, « l’essentiel est invisible par les yeux ». Et le prologue de Jean avait évoqué l’idée de voir Dieu ; chose humainement impossible. Ce qu’ils ont vu par eux-mêmes, c’est Jésus et non pas ce que Jésus avait réalisé et qui ne pouvait être évoqué que par sa parole-logos.

Le serviteur et le maître

1     La traduction BJ donne aussi : « ceux qui furent… serviteurs de la Parole ». Or il y a plusieurs mots pour dire ‘serviteur’ en grec. Ici, il est question de hupêretês, qui veut dire littéralement subordonnés-rameurs. Ce symbole est d’une force terrible. On sait, d’après l’Évangile, que Pierre et son frère André, de même que Jean et son frère Jacques, étaient pécheurs dans le lac de Galilée (Mc 01/16-20 = P 046). Ils utilisaient pour cela de grandes barques capables de contenir les douze apôtres et Jésus (Mc 06/45 = P 107). À l’exception des gondoles de Venise, pour faire avancer une barque efficacement, il faut tourner le dos à la direction dans laquelle on avance. Le capitaine de l’embarcation fait face à la destination du voyage et sert d’yeux aux rameurs relativement aveugles qui se déplacent en marche arrière. À l’époque de Jésus les Romains utilisaient massivement des galères, pour le transport de fret et la guerre. L’image du subordonné-rameur est encore plus parlante alors, puisque les rameurs étaient enfermés dans la coque du navire et ne voyaient pas du tout le paysage. Autant dire que l’image symbolique du subordonné-rameur affaiblit considérablement celle des faits-pragma portés à la pleinitude-plêrophorein. Les subordonnés-rameurs sont-ils bien qualifiés pour transmettre fidèlement et complètement la parole du logos ? On dirait que Luc (par inspiration ?) a choisi des mots qui relativisent le propos qu’il voulait tenir.

2     Jésus dit : Le disciple n’est pas au-dessus du maître, ni le serviteur au-dessus de son patron. Il suffit pour le disciple qu’il devienne comme son maître, et le serviteur comme son patron… (Mt 10/24-25 = P 173). Les subordonnés-rameurs étaient-ils devenus comme le capitaine ?

Une décision individuelle

1     Luc continue : « j’ai pensé-dokein, moi aussi, à écrire avec-ordre, pour toi, excellent Théophile, ayant suivi-le-cheminement avec précision, depuis l’en-haut-et-l’origine, ». Luc ne se présente pas comme ayant été envoyé par Jésus, ou quelque maître réalisé, mais comme ayant pris la décision par lui-même : j’ai pensé, moi aussi. Une vocation, en somme, qui semble venir de l’intérieur de lui-même.

Un récit en ordre

1     Il donne ensuite une précision sur sa méthode : écrire avec-ordre-kathexês. D’une façon générale, l’ordre est toujours préférable à l’anarchie. Il n’empêche que l’ordre du monde fini (mortel) se trouve souvent dérangé par l’irruption de l’infini. Les gardiens de la Loi, au milieu desquels Jésus circulait, étaient représentants de l’ordre, et Jésus a toujours été perçu par eux comme un représentant du désordre. Ils lui en font accusation lors de son procès : Il soulève le peuple, enseignant par toute la Judée, depuis la Galilée, où il a commencé, jusqu’ici (Lc 23/05 = P 208).

2     Il résulte de cette constatation qu’une tentative de présenter en ordre la doctrine de Jésus risque fort d’aboutir à un système clos sur lui-même, bloqué, fini. Et tel est précisément le système théologique chrétien, qui part de l’axiome ‘Jésus est Dieu’ et construit, à partir de là, la naissance qui convient à un Dieu fait homme, la mort qui s’assortit à cette naissance etc.

3     La BJ traduit ‘écrire l’exposé suivi’, ce qui est très ambigu, car cela donne à comprendre que Luc aurait simplement suivi l’ordre chronologique des événements et enseignements de Jésus. C’est précisément ce que l’exotérisme veut faire croire au peuple : que tout est historique, et que les évangiles sont de fidèles reportages. Or les quatre évangélistes ne rapportent pas les mêmes faits et, si les faits sont communs, ce n’est souvent pas dans le même ordre. Celui qui veut toucher l’esprit derrière la lettre doit donc abandonner ce point de vue.

4     Une chose étrange et très contradictoire est observable dans le christianisme actuel. La croyance en la vérité littérale des Écritures évangéliques était générale et considérée comme normale jusqu’au XVII° siècle. Puis les Encyclopédistes et les philosophes des ‘Lumières’ ont donné dans cette foi candide des coups de béliers redoutables. De leurs analyses est née une science : la ‘Critique historique et linguistique des Écritures’. L’Église romaine a commencé par lutter farouchement contre ce mouvement, puis elle a littéralement retourné son jugement, lors du Concile Vatican II, en déclarant que l’interprétation littérale des Écritures n’est pas orthodoxe. Cependant tout le calendrier religieux et les paroles des rites liturgiques supposent manifestement la croyance en la vérité littérale des Écritures évangéliques. Ainsi un décalage considérable s’est établi entre le fidèle pratiquant régulièrement la messe et autres fêtes religieuses, d’une part, et les exégètes savants, d’autre part. La base populaire, surtout enfantine et féminine, croit littéralement, et les hiérarques ont largement dégagé tout cela, sans qu’on sache très bien ce qu’ils ont mis à la place.

L’intelligence est fille de l’amour

1     Luc nomme le destinataire de son évangile : l’excellent-kratistos Théophile. Théophile est un nom grec qui signifie ‘celui qui affectionne Dieu’. Il faut ressentir l’évidence de la transcendance divine, par rapport aux modestes pouvoirs de l’humain, et aussi la présence de l’immanence divine au cœur de l’homme, pour s’engager dans la quête amoureuse de Dieu. Et ces dispositions psychologiques placent ensuite le mental et l’esprit dans les meilleures conditions pour que s’éveille l’intelligence spirituelle.

2     Évidemment, ce nom est aussi le tien, cher lecteur. Car toute la culture et toute l’érudition du monde ne serviraient de rien, dans la compréhension et l’intégration de l’Évangile, s’il n’y avait au départ ce double amour de la transcendance de Dieu, par rapport au monde, et de l’immanence divine dans le cœur du croyant.

L’ascenseur spirituel

1     La BJ écrit : ‘après m’être informé de tout depuis les origines’. Le grec anôthen signifie l’en-haut-et-l’origine. L’en-haut symbolise le divin (le Très-Haut). Et l’origine (et non pas ‘les origines’) ne peut être que le Principe de toute chose. Ainsi un double mouvement se dessine dans la présentation lucanienne. Nous avons vu que anatassesthai signifie composer de bas en haut ; et voici maintenant que Luc affirme que ses informations proviennent d’en haut, de l’origine, et qu’il les fait descendre dans son évangile. On retrouvera ces mouvements dans les deux récits de la généalogie de Jésus : celui de Mathieu descend d’Abraham à Jésus (Mt 1/01-17 = P 020) et celui de Luc remonte de Jésus à Dieu (Lc 03/23-38 = P 020). Et, de fait, la quête spirituelle est toujours à deux sens : la grâce divine descend, et l’homme parcourt un chemin ascendant le long de ses états d’être. Et il est vain de chercher lequel commence, car chacun est cause de l’autre, comme l’œuf de la poule et la poule de l’œuf. La descente de la grâce est un point de vue exotérique, et la quête intérieure un point de vue ésotérique.

L’inversion de l’oral et de l’écrit

1     Puis Luc précise quel est le but de son écrit évangélique : afin que tu reconnaisses-bien la solidité des paroles que tu as reçues-oralement-en-cathéchèse. La BJ écrit pour que tu te rendes bien compte de la sûreté des enseignements ; certes, mais avec une nuance essentielle. Epiginôskein (bien reconnaître) est formé du mot gnose désignant l’enseignement ésotérique. Or nous verrons que le grand reproche que fait Jésus aux légistes (les théologiens de son époque) est précisément, chez Luc  : Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! (Lc 11/52 = P 171).

2     Théophile-disciple n’est pas un ignorant qui découvre tout, en ouvrant l’évangile de Luc. Il a déjà ‘reçu des enseignements’, comme dit la BJ. Mais le grec est plus riche en précisant katêkhein, mot d’où dérivent les mots catéchisme et catéchèse. Or katêkhein signifie ‘recevoir oralement’. Donc un enseignement oral a précédé l’enseignement écrit contenu dans l’évangile de Luc.

3     Ici une ambiguïté se présente. Dans le monde moderne on dit : « Les paroles passent, les écrits restent ». Donc on va chez le notaire, pour inscrire les testaments, actes de propriété et de donations, afin qu’aucune contestation ne soit possible ensuite. Dans les mondes anciens, les hommes, au moins ceux des castes nobles, avaient ce qu’on nommait justement ‘une parole d’homme’ et c’était une question d’honneur de ne se point dédire. Dans de nombreuses corporations, les affaires les plus importantes ne se faisaient que par oral. L’oral était considéré plus précieux que l’écrit, car il choisissait son destinataire et non l’écrit. Et aussi parce que Dieu créé par la parole (logos), qui n’est pas matérielle en soi, et c’est l’Esprit qui suscite la matière et non la matière qui suscite la matière. Dans la religion celtique (que le christianisme a recouverte et détruite) l’écriture existait, mais elle n’était employée que pour les choses administratives, pas pour la transmission spirituelle qui ne se faisait que de maître qualifié à disciple choisi, et oralement.

La clé orale d’interprétation de l’écrit

1     Le disciple-ami-de-Dieu est donc sensé avoir reçu un enseignement oral, individualisé, et il reçoit l’évangile de Luc ensuite, qui doit lui établir la ‘solidité’ ou la ‘sureté’ des enseignements reçus. Voilà qui est étonnant ! Quand on lit attentivement l’évangile de Luc (et non moins les autres canoniques) on se heurte sur de nombreuses contradictions, et de belles tailles. Un exemple : Jésus a une mère humaine, et un père divin, ainsi l’ange dit à Marie : L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu (Lc 01/35 = P 004), ce qui n’empêche pas le même Luc d’évoquer ensuite Marie et Joseph comme étant les parents-géniteurs-goneis de Jésus (Lc 02/41 = P 014). Or cela met à bas la lecture littérale de la précédente citation. En abordant un texte aussi contradictoire, on n’a pas l’impression d’une solidité et d’une sureté doctrinale !

2     Que conclure ? Que l’enseignement oral, individualisé, reçu par Théophile, avant d’aborder le texte évangélique, lui a donné les clés de son interprétation. C’est faute de ces clés (que nous utilisons ici), que le croyant non instruit ‘oralement’ (ésotériquement) soit croit littéralement et naïvement tout ce qui est dit, sans s’apercevoir des contradictions, soit quitte la barque de Pierre, car elle lui semble errer sans direction claire.

3     Ce qu’on nomme aujourd’hui le catéchisme (instruction religieuse basique et dogmatique destinée aux enfants) est bien éloigné, sinon contraire, de ce que nous venons de découvrir.

En résumé

1     En résumé donc : Il y eut beaucoup d’évangiles, dont la plupart ont été détruits, puisqu’il n’en reste que quatre officiels, dont deux seulement écrits par des apôtres directs de Jésus.

2     Ces évangiles retracent des faits suscitant une plénitude intérieure, chez ceux qui les ont vraiment reçus.

3     Ces évangiles ont été écrits d’après une tradition remontant à ceux qui touchèrent le principe de cet enseignement. Cette tradition fut transmise par des subordonnés-rameurs des premiers témoins.

4     Luc a décidé, par lui-même, d’écrire un évangile destiné à qui affectionne Dieu, ayant lui-même remonté à l’origine.

5     Et ceci afin que celui qui affectionne Dieu puisse constater la solidité de la doctrine qu’il a préalablement reçue par oral.

Le lecteur est-il Théophile ?

1     Question : « Est-ce que tout cela s’applique au lecteur actuel de Luc ? » Le dernier point fait défaut, car le lecteur n’a pas reçu d’enseignement oral ésotérique permettant une bonne compréhension et bon usage du texte écrit par Luc (et les autres évangélistes). La fonction de ce commentaire sera de compenser ce manque.

 

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