Annonce à Zacharie : Texte de la péricope 003
Traduction d’après le grec (Français-Grec=FG) et la Bible de Jérusalem (BJ)
FG : Il y a [gignesthai] au temps [hêmera] d’Hérode [hêrôydês], roi [basileus] de Judée [ioudaia], un prêtre [hiereus] nommé [onoma] Zacharie [zakharias], de la classe [ephêmeria] d’Abia [abia] ; sa [autos] femme [gunê] appartenait [ek] à la descendance [thugatêr] d’Aaron [aarôn] et s’appelait [onoma] Elisabeth [elisabet] (Lc 01/05 = P 003)
BJ : Il y eut aux jours d’Hérode, roi de Judée, un prêtre du nom de Zacharie, de la classe d’Abia, et il avait pour femme une descendante d’Aaron, dont le nom était Élisabeth.
FG : Tous deux [amphoteros] sont [einai] justes [dikaios] devant [enantion] Dieu [theos] et ils suivent [poreuesthai] tous [pas] les commandements [entolê] et observances [dikaiôma] du Seigneur [kurios 1] d’une manière irréprochable [amemptos] (Lc 01/06 = P 003)
BJ : Tous deux étaient justes devant Dieu, et ils suivaient, irréprochables, tous les commandements et observances du Seigneur.
FG : Mais ils [autos] n’avaient [einai] pas [ou] d’enfant [teknon] parce [kathoti] qu’Elisabeth [elisabet] est [einai] stérile [steira] et ils sont [einai] tous 2 [amphoteros] avancés [probainein] en [en] âge [hêmera] (Lc 01/07 = P 003)
BJ : Mais ils n’avaient pas d’enfant, parce que Élisabeth était stérile et que tous deux étaient avancés en âge.
FG : Arrive [gignesthai] pour Zacharie le temps d’officier [hierateuein] devant [enanti] Dieu [theos] selon [en] le tour [taxis] de sa [autos] classe [ephêmeria] (Lc 01/08 = P 003)
BJ : Or il advint, comme il remplissait devant Dieu les fonctions sacerdotales au tour de sa classe,
FG : Suivant [kata] la coutume [ethos] du sacerdoce [hierateia], il est désigné par le sort [lankhanein] pour offrir l’encens [thumiaein] à l’intérieur [eis] du sanctuaire [naos] du Seigneur [kurios] (Lc 01/09 = P 003)
BJ : qu’il fut, suivant la coutume sacerdotale, désigné par le sort pour entrer dans le sanctuaire du Seigneur et y brûler l’encens.
FG : Toute la multitude [plêthos] du peuple [laos] est [einai] en prière [proseukhesthai] au-dehors [exô] à l’heure [hôra] de l’offrande de l’encens [thumiama] (Lc 01/10 = P 003)
BJ : Et toute la multitude du peuple était en prière, dehors, à l’heure de l’encens.
FG : Alors lui [autos] apparaît [horaein] un ange [angelos] du Seigneur [kurios], debout [histênai] à droite [dexia] de l’autel [thusiastêrion] de l’encens [thumiama] (Lc 01/11 = P 003)
BJ : Alors lui apparut l’Ange du Seigneur, debout à droite de l’autel de l’encens.
FG : À sa vue [idein], Zacharie [zakharias] est troublé [tarassein] et la crainte [phobos] s’abat [epipiptein] sur [epi] lui [autos] (Lc 01/12 = P 003)
BJ : A cette vue, Zacharie fut troublé et la crainte fondit sur lui.
FG : L’ange [angelos] lui [autos] dit [legein]: «Sois sans [mê] crainte [phobein], Zacharie [zakharias], car [dioti] ta [su] prière [deêsis] a été exaucée [eisakouein]. Ta femme [gunê] Elisabeth [elisabet] t’enfantera [gennaein] un fils [huios] et tu lui [autos] donneras [kalein] le nom [onoma] de Jean [iôannês]. (Lc 01/13 = P 003)
BJ : Mais l’ange lui dit : »Sois sans crainte, Zacharie, car ta supplication a été exaucée ; ta femme Élisabeth t’enfantera un fils, et tu l’appelleras du nom de Jean.
FG : Tu en auras [einai] joie [khara] et allégresse [agalliasis] et beaucoup [polus] se réjouiront [khairein] de sa [autos] naissance [genesis]. (Lc 01/14 = P 003)
BJ : Tu auras joie et allégresse, et beaucoup se réjouiront de sa naissance.
FG : Car il sera [einai] grand [megas] devant [enôpion] le Seigneur [kurios]; il ne boira [pinein] ni [kai] vin [oinos] ni [kai] boisson [sikera] fermentée et il sera rempli [pimplênai] de l’Esprit [pneuma] Saint [hagios] dès [eti] le sein [koilia] de sa [autos] mère [mêtêr]. (Lc 01/15 = P 003)
BJ : Car il sera grand devant le Seigneur ; il ne boira ni vin ni boisson forte ; il sera rempli d’Esprit Saint dès le sein de sa mère
FG : Il ramènera [epistrephein] beaucoup [polus] de fils [huios] d’Israël [israêl] au [epi] Seigneur [kurios] leur [autos] Dieu [theos]; (Lc 01/16 = P 003)
BJ : et il ramènera de nombreux fils d’Israël au Seigneur, leur Dieu
FG : Et il marchera [proerkhesthai] par-devant sous le regard [enôpion] de Dieu, avec [en] l’esprit [pneuma] et la puissance [dunamis] d’Elie [êlias], pour ramener [epistrephein] le coeur [kardia] des pères [patêr] vers [epi] leurs enfants [teknon] et conduire les rebelles [apeithês] à penser [phronêsis] comme les justes [dikaios], afin de former [hetoimazein] pour le Seigneur [kurios] un peuple [laos] préparé [kataskeuazein]». (Lc 01/17 = P 003)
BJ : Il marchera devant lui avec l’esprit et la puissance d’Élie, pour ramener le cœur des pères vers les enfants et les rebelles à la prudence des justes, préparant au Seigneur un peuple bien disposé. »
FG : Zacharie [zakharias] dit [legein] à [pros] l’ange [angelos]: «A quoi [kata] le [houtos] saurai [gignôskein]-je? Car [gar] je [egô] suis [einai] un vieillard [presbutês] et ma [egô] femme [gunê] est avancée [probainein] en âge [hêmera]». (Lc 01/18 = P 003)
BJ : Zacharie dit à l’ange : »A quoi connaîtrai-je cela ? car moi je suis un vieillard et ma femme est avancée en âge. »
FG : L’ange [angelos] lui [autos] répond [apokrinein]: «Je [egô] suis [einai] Gabriel [gabriêl] qui me tiens [paristênai] devant [enôpion] Dieu [theos]. J’ai été envoyé [apostellein] pour te [su] parler [lalein] et pour t’annoncer cette [houtos] bonne nouvelle [euangelizein]. (Lc 01/19 = P 003)
BJ : Et l’ange lui répondit : »Moi je suis Gabriel, qui me tiens devant Dieu, et j’ai été envoyé pour te parler et t’annoncer cette bonne nouvelle.
FG : Eh bien [idou], tu vas être [einai] réduit au silence [siôpaein] et tu ne pourras [dunasthai] plus [mê] parler [lalein] jusqu [akhri]’au jour [hêmera] où [hos] cela [houtos] se réalisera [gignesthai], parce [anti] que tu n’as pas [ou] cru [pisteuein] à mes [egô] paroles [logos] qui [hostis] s’accompliront [plêroein] en [eis] leur [autos] temps [kairos]». (Lc 01/20 = P 003)
BJ : Et voici que tu vas être réduit au silence et sans pouvoir parler jusqu’au jour où ces choses arriveront, parce que tu n’as pas cru à mes paroles, lesquelles s’accompliront en leur temps. «
FG : Le peuple [laos] attend [prosdokaein] Zacharie [zakharias] et s’étonne [thaumazein] qu’il s’attarde [khronizein] dans [en] le sanctuaire [naos]. (Lc 01/21 = P 003)
BJ : Le peuple cependant attendait Zacharie et s’étonnait qu’il s’attardât dans le sanctuaire.
FG : Quand il sort [exerkhesthai], il ne peut [dunasthai] leur [autos] parler [lalein] et ils comprennent [epigignôskein] qu’il a eu une vision [optasia] dans [en] le sanctuaire [naos]; il [autos] leur [autos] fait des signes [dianeuein] et demeure [diamenein] muet [kôphos]. (Lc 01/22 = P 003)
BJ : Mais quand il sortit, il ne pouvait leur parler, et ils comprirent qu’il avait eu une vision dans le sanctuaire. Pour lui, il leur faisait des signes et demeurait muet.
FG : Quand prend fin [pimplênai] son [autos] temps [hêmera] de service [leitourgia], il repart [aperkhesthai]chez lui. (Lc 01/23 = P 003)
BJ : Et il advint, quand ses jours de service furent accomplis, qu’il s’en retourna chez lui.
FG : Après [meta] quoi [houtos] Elisabeth [elisabet], sa [autos] femme [gunê], devint enceinte [sullambanein]; 5 [pente] mois [mên 2] durant elle s’en cacha [perikruptein]; elle se disait [legein]: (Lc 01/24 = P 003)
BJ : Quelque temps après, sa femme Élisabeth conçut, et elle se tenait cachée cinq mois durant.
FG : Voilà [houtôs] ce qu’a fait [poiein] pour moi [egô] le Seigneur [kurios] au [en] temps [hêmera] où [hos] il a jeté les yeux [ephoraein] sur moi pour mettre fin [aphaeirein] à ce qui faisait ma [egô] honte [oneidos] devant [en] les hommes [anthrôpos]». (Lc 01/25 = P 003)
BJ : » Voilà donc, disait-elle, ce qu’a fait pour moi le Seigneur, au temps où il lui a plu d’enlever mon opprobre parmi les hommes ! »
Ch 2 Un saint couple sans enfant
FG : Il y a [gignesthai] au temps [hêmera] d’Hérode [hêrôydês], roi [basileus] de Judée [ioudaia], un prêtre [hiereus] nommé [onoma] Zacharie [zakharias], de la classe [ephêmeria] d’Abia [abia] ; sa [autos] femme [gunê] appartenait [ek] à la descendance [thugatêr] d’Aaron [aarôn] et s’appelait [onoma] Elisabeth [elisabet] (Lc 01/05 = P 003)
BJ : Il y eut aux jours d’Hérode, roi de Judée, un prêtre du nom de Zacharie, de la classe d’Abia, et il avait pour femme une descendante d’Aaron, dont le nom était Élisabeth.
FG : Tous deux [amphoteros] sont [einai] justes [dikaios] devant [enantion] Dieu [theos] et ils suivent [poreuesthai] tous [pas] les commandements [entolê] et observances [dikaiôma] du Seigneur [kurios 1] d’une manière irréprochable [amemptos] (Lc 01/06 = P 003)
BJ : Tous deux étaient justes devant Dieu, et ils suivaient, irréprochables, tous les commandements et observances du Seigneur.
FG : Mais ils [autos] n’avaient [einai] pas [ou] d’enfant [teknon] parce [kathoti] qu’Elisabeth [elisabet] est [einai] stérile [steira] et ils sont [einai] tous 2 [amphoteros] avancés [probainein] en [en] âge [hêmera] (Lc 01/07 = P 003)
BJ : Mais ils n’avaient pas d’enfant, parce que Élisabeth était stérile et que tous deux étaient avancés en âge.
Les enseignements hiérarchisés de Jésus
1 Juste après sa courte, mais instructive introduction, Luc raconte une histoire extraordinaire. Une histoire à laquelle il n’a pas assisté, et qu’il dit tenir des premiers témoins de la vie de Jésus. Or il est le seul évangéliste à raconter cette histoire, comme beaucoup d’autres qu’il raconte d’ailleurs dans son texte. Cela pose question.
2 Comme nous l’avons vu, au commencement étaient ‘les’ christianismes. Jésus avait de nombreux disciples, à qui il enseignait des choses différentes, selon leurs qualifications. Tantôt il en prenait un à part, comme Nicodème (Jn 03/01 = P 030), tantôt trois, comme lors de la transfiguration (Mc 09/02 = P 125), parfois les douze apôtres, parfois d’autres configurations. Autant dire que, outre son enseignement exotérique aux foules et au peuple, sous forme uniquement de paraboles (Mc 04/33 = P 092), de multiples niveaux d’ésotérismes se présentaient, suivant l’altitude spirituelle de ses différents disciples.
Est-on en train de lire Jésus ou l’évangéliste ?
1 Comme, par ailleurs, Jésus avait envoyé ses apôtres dans différentes directions pour évangéliser, chaque apôtre devait posséder une doctrine assez complète pour alimenter spirituellement une communauté particulière. Or nous savons, comme envisagé précédemment dans ces écrits sur l’Évangile, que les différentes communautés chrétiennes n’étaient pas d’accord sur les questions fondamentales de savoir qui était exactement Jésus, quelle était sa mission et son enseignement. Quand un texte, comme c’est le cas de celui-ci et de beaucoup d’autres, est particulier à un évangéliste la question se pose de savoir si c’est un mystère que Jésus a révélé à lui seul, ou si c’est une production de cet évangéliste.
Toute parole dans l’évangile n’est pas ‘parole d’évangile’
1 Une telle approche du texte sacré pourra choquer le croyant de base, pour qui une parole d’évangile est ‘une parole d’évangile’ comme on disait autrefois, c’est-à-dire une indiscutable vérité sortie tout droit de la bouche de Dieu. Nous avons vu que cette interprétation littérale n’est pas tenable (à cause des contradictions nombreuses qu’elle ne résout pas) et aussi parce que l’Église Catholique elle-même a fini par admettre (au Concile Vatican II, et après l’avoir nié pendant deux millénaires) que l’interprétation littérale de l’Écriture n’est pas orthodoxe.
Une question dès le départ et notre méthode d’approche
1 De plus, nous vivons dans une civilisation de fait athée, et dans une culture qui valorise à raison le sens logique et l’esprit critique. Notre but n’est pas la foi aveugle, mais la connaissance spirituelle. Donc, sans limiter notre approche à la logique, nous refusons l’illogisme et les affirmations gratuites. Et nous refusons aussi les arguments d’autorité, consistant à dire « C’est vrai parce que c’est dans l’Évangile, ou parce que le clergé dit que c’est vrai. » Nous nous appuyons donc sur ce qu’on appelle ‘la méthode historique’, que les scientifiques utilisent pour explorer tout objet historique, même en dehors de la sphère du sacré. Et pourtant notre approche n’est aucunement profane, encore moins profanatrice, et même pas laïque au sens moderne du terme. Car nous sommes persuadés que les quatre évangiles canoniques, et quelques évangiles gnostiques, sont porteurs d’une spiritualité profonde mais, pour y accéder, il faut justement ne pas s’en tenir à la lettre. La Bhagavad Gita enseigne la même chose : Il est une parole fleurie, dont se prévalent les hommes qui manquent de sagesse. Ils sont attachés à la lettre du Vêda. Ils prétendent : « Il n’y a rien au-delà » (BG 02/42)
Une historicité en trompe-l’œil
1 Luc plonge son lecteur dans l’histoire, encore plus directement que Jean dans son prologue. Pourquoi ? Pour amener son lecteur à croire que ce qu’il dit est vrai, historiquement, factuellement vrai. Donc il ne dit pas « Ceci est une parabole, une histoire édifiante ou instructive qu’il convient d’interpréter symboliquement », comme Jésus le fait souvent (A quoi vais-je comparer le Royaume de Dieu ? : Lc 13/20 = P 091) ; Luc, ici, s’enracine dans la géographie et dans l’histoire pour établir la vérité supposée historique de son propos. Mais nous verrons rapidement, comme il s’agit d’une apparition d’ange dont un seul homme est témoin, que cela ne prouve rien, puisque ce témoin n’est pas Luc. Et aussi parce que cette histoire, comme d’ailleurs la quasi-totalité des histoires évangéliques, n’est attestée que par les chrétiens croyants ; aucun historien de l’Antiquité ne les confirme.
2 Donc l’histoire se situe au temps d’Hérode le Grand, qui fut roi de Judée de 37 avant JC à 4 avant JC. Il était donc mort depuis quatre ans, à l’époque des événements relatés, qui se situent soi-disant pendant sa vie. Le cadre historique véritable éclate d’entrée de jeu. Hérode était un collaborateur des Romains, sans quoi il n’eut pas été roi de Judée. Ce n’était pas un juif de pure race, de plus sa vie dissolue et son accointance avec l’occupant le rendait peu sympathique aux yeux de la population. Mais il était intelligent, au moins de cerveau sinon de cœur, c’est pourquoi il a grandement embelli le temple de Jérusalem. Cela le plaçait, surtout aux yeux des prêtres, dont Zacharie faisait partie, dans la très honorable lignée du roi Salomon, constructeur du premier temple de Jérusalem.
3 Selon certaines sources, Hérode signifie très honorifiquement ‘Noble héros divinisé’ ; selon d’autres il signifie ‘apparence de héros’, ce qui est plus douteux. En tout cas ce nom atteste de la coutume, à l’époque, de diviniser les héros ; ce qui est précisément arrivé à Jésus lui-même.
Le châtiment des justes
1 Mais le texte ne parle d’Hérode que pour ‘faire historique’ ; il sert ici de borne temporelle. Puis Luc passe à Zacharie ; il est prêtre, et un prêtre de haut rang puisqu’on apprendra qu’il entre dans le saint des saints. Le nom de Zacharie signifie ‘Yahvé se souvient’. Ce nom est censé être prophétique, puisque Zacharie et sa femme voulaient un enfant et que celui-ci n’est venu qu’alors qu’ils étaient tous deux très avancés en âge.
2 Yahvé a donc mis longtemps à se souvenir : Pourquoi ? À cause des fautes de Zacharie et de son épouse dans un cycle antérieur d’existence ? Donc à cause d’un ‘mauvais karma’, comme dirait un oriental ? Exotériquement cette explication n’est pas acceptable, puisque l’être est censé avoir été créé lors de sa conception sexuelle par ses parents. Du moins pour un chrétien, car il y a des juifs qui adhèrent à la théorie réincarnationniste, comme le prouve la question des apôtres, à propos de l’aveugle-né dans Jean : Rabbi-Maître, qui a fauté ? lui, ou ses parents-géniteurs-goneis, pour qu’il soit né-engendré aveugle ? (Jn 09/02 = P 148). Alors pourquoi cette épreuve vis-à-vis de deux êtres dont Luc dira Tous deux sont justes devant Dieu, et ils suivent, irréprochables, tous les commandements et observances du Seigneur ? Avec Luc on entre de plein-pied dans la découverte d’un Dieu injuste ; ou qui paraît tel aux hommes.
Le miracle compensatoire
1 L’argumentaire théologique invoque l’effet de compensation qu’aurait eu la naissance miraculeuse de Jean, le futur Baptiste, issu d’une mère stérile et d’un vieillard. Mais il y a quelque chose de sadique dans le fait de faire souffrir un être qui ne le mérite pas, pour ensuite lui offrir une compensation. Ceux qui se contentent de cette explication se font une piètre conception de Dieu. On retrouvera cette problématique dans le passage de l’aveugle-né raconté par Jean (Jn 09/01 = P 148). Et d’ailleurs aussi dans la vie des centaines de millions de malheureux natifs que le monde présente… et qui sont bien loin de recevoir tous des miracles compensatoires.
Élisabeth la confiante
1 La classe d’Abia est l’une des 24 classes sacerdotales créées par le roi David pour le service religieux. Chaque classe officiait dans le Temple pendant une semaine deux fois par an.
2 Il a pour femme une descendante d’Aaron, dont le nom est Élisabeth. Aaron était le frère de Moïse, qui libéra les juifs de l’esclavage qu’ils subissaient depuis des siècles de la part des Égyptiens. Aaron fut grand-prêtre et son nom signifie ‘Celui qui vient après’. C’est-à-dire, soit après son frère Moïse, le grand prophète libérateur ; soit après Dieu, puisqu’il était, comme tout prêtre, l’intercesseur entre Dieu et le peuple. Élisabeth est donc de très grande noblesse ; et d’une origine sacerdotale assortie à son mari. Élisabeth signifie ‘Dieu a juré’ ; le sens de son nom est le même que celui de son mari : ‘Dieu a juré et il se souvient, ou se souviendra, si on est patient, de sa parole donnée’.
3 Du point de vue religieux, le nom des deux personnages du couple évoque donc la foi patiente dans le fait que Dieu veut le bien des siens et exauce toujours leurs prières. Jésus reprendra ce thème dans la parabole du juge et de la veuve, avec une nuance cependant, puisqu’il conclut : Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit, tandis qu’il patiente à leur sujet ? Je vous dis qu’il leur fera prompte justice (Lc 18/08 = P 212). Ici, c’est Dieu qui patiente, et non le dévot.
Une connaissance insatisfaite
1 Donc nous avons deux saints personnages, qui vivent une épreuve sur terre, mais sans perdre la foi en Dieu. Assurément, la foi, autant que la patience qui en est un peu l’expression pratique, sont des vertus. On est tout de même fondé à s’étonner sur le fait que la foi en question semble un peu aveugle. Certes, il vaut mieux une foi aveugle qu’une incroyance cultivée ; du moins quand la foi est en Dieu. Mais la scène laisse la connaissance assoiffée.
Le sort et l’encens
FG : Arrive [gignesthai] pour Zacharie le temps d’officier [hierateuein] devant [enanti] Dieu [theos] selon [en] le tour [taxis] de sa [autos] classe [ephêmeria] (Lc 01/08 = P 003)
BJ : Or il advint, comme il remplissait devant Dieu les fonctions sacerdotales au tour de sa classe,
FG : Suivant [kata] la coutume [ethos] du sacerdoce [hierateia], il est désigné par le sort [lankhanein] pour offrir l’encens [thumiaein] à l’intérieur [eis] du sanctuaire [naos] du Seigneur [kurios] (Lc 01/09 = P 003)
BJ : qu’il fut, suivant la coutume sacerdotale, désigné par le sort pour entrer dans le sanctuaire du Seigneur et y brûler l’encens.
Le sort divin
1 …suivant la coutume sacerdotale, désigné par le sort pour entrer dans le sanctuaire du Seigneur… La référence au sort peut étonner un chrétien contemporain. Elle n’est pas à interpréter au sens moderne de la notion de hasard. Pour l’incroyant moderne, le hasard est une sorte de ‘dieu pour athée’, qui remplace Dieu dans sa fonction de cause première de tout événement. Mais cette conception ne tient pas debout, car le hasard fait référence aux lois des probabilités, dont le calcul fut établi par Blaise Pascal au XVII° siècle. Il s’agit d’une appréhension mathématique de l’occurrence d’un événement, qui ne peut aucunement en expliquer la cause, et encore moins la remplacer.
2 Tout au contraire de cette mentalité moderne, pour les Anciens, le hasard était l’expression même de la volonté de Dieu. Et, s’il est imprévisible, c’est que les desseins divins sont mystérieux pour la faible intelligence humaine. Mais le sort n’était aucunement interprété comme un non-sens.
3 De plus, certaines civilisations anciennes ont utilisé le sort comme moyen d’élection afin d’éviter les conflits. À Venise, par exemple, un pouvoir aristocratique s’est partagé pendant une longue période entre les grandes familles patriciennes. Le doge, chef de la cité, était nommé à vie. Mais, pour éviter les conflits entre grandes familles, il était tiré au sort selon une méthode assez complexe. Bien d’autres postes de la Cité étaient ainsi pourvus. Les jurés d’Assise sont ainsi nommés dans la loi française. Par ce système, on évite que des professionnels des manipulations politiques ne s’emparent du pouvoir. On évite aussi qu’ils utilisent le pouvoir pour perdurer au pouvoir. Et le peuple garde le sentiment que les choses se font selon la volonté de Dieu, puisque les humains n’ont pas décidé, et qu’il ne saurait y avoir que Dieu en dehors d’eux.
4 On remarquera souvent une sorte de symétrie, dans l’Évangile, entre les scènes du début et celles de la fin. Jésus fut crucifié nu, contrairement aux représentations que l’on voit dans les églises. Ses vêtements ont donc été partagés entre les soldats et Luc précise : se partageant ses vêtements, ils tirèrent au sort (Lc 23/34 = P 292). Or, nous le verrons, il y a un symbolisme des vêtements du Christ qui accentue l’importance de cette scène. Ainsi la vie de Jésus est encadrée par le sort. Sans le sort, Jean Baptiste ne serait pas né, et n’aurait pas préparé la voie à Jésus. Sans le sort, les soldats n’auraient pas découpé l’héritage chrétien en quatre parts et surtout n’auraient pas attribué à qui de droit la robe sans couture. Car Jean précise : Lorsque les soldats ont crucifié Jésus, ils prennent ses vêtements et en font quatre parts, une part pour chaque soldat, et la tunique. Or la tunique est sans couture, tissée d’une pièce à partir du haut ; ils se disent donc entre eux: « Ne la déchirons pas, mais tirons au sort qui l’aura » (Jn 19/23 = P 292). Chez Jean, seule ‘la tunique sans couture’ est tirée au sort. Ce vêtement indivisible désigne l’ésotérisme christique, que l’éclatement des Églises chrétiennes ne pourra jamais dissocier ; et cela pour la raison qu’il est, tissée d’une pièce à partir du haut (perçu par intuition cordiale directe).
5 Cette mention du sort, sur lequel l’Écriture insiste deux fois, a donc son importance. Au niveau individuel, il est une multitude d’événements sur lesquels un homme n’a pas de prise et qui déterminent l’architecture même de sa vie. À sainte Hélène, Napoléon a dit à peu près : « On m’a attribué un énorme pouvoir de créer les événements, mais la plupart m’ont été imposés, et je n’ai fait que m’y adapter au mieux. » Tout est là, dans la vie spirituelle aussi bien. Noter rapidement l’émergence de l’événement, ne pas se braquer contre l’irréversible, s’adapter au mieux de la direction que l’on désire suivre : tel est le secret, pour se laisser conseiller par Dieu dans l’apparent hasard de la vie. En somme considérer le sort comme une force sacerdotale. La Bhagavad gita ne manque pas d’y insister en disant : Inutile de s’affliger sur l’inéluctable (BG 02/27).
L’encens sacerdotal
1 Zacharie entre à l’intérieur du sanctuaire du Seigneur pour y brûler l’encens. Dans toutes les cultures anciennes on brûle ou chauffe certaines substances végétales pour en dégager d’agréables odeurs. La fumée s’élevant dans l’air symbolise l’offrande que fait l’officiant de cette ‘odeur de sainteté’ à Dieu. L’offrande est d’autant plus remarquable que les résines odoriférantes sont assez précieuses et font l’objet d’un commerce sur de longues distances. Or l’événement de cette péricope constitue le premier maillon de la longue chaîne de la vie du Christ. Il se déroule dans le saint des saints du Temple, désignant ainsi, non seulement la nature de celui dont on annoncera la naissance (Jean le Baptiste) mais surtout celle de celui que le Baptiste lui-même annoncera (Jésus). Et Jésus sera entièrement consumé, comme l’encens, et offert à Dieu. Il s’est fait l’encens vivant de Dieu. Un oriental dirait que ce fut son nirvana, son ‘extinction’ individuelle au service total de Dieu.
2 Deux fois, dans l’Évangile, il sera question de l’encens. La deuxième fois est en rapport avec les Mages venus d’orient, qui offrent trois présents à l’enfant Jésus, dont l’un est l’encens : ouvrant leurs cassettes, les mages lui offrent en présents de l’or, de l’encens et de la myrrhe (Mt 02/11 = P 011). L’encens est un parfum sacerdotal ; les Mages désignent Jésus comme prêtre suprême en lui offrant l’encens qui est un parfum sacerdotal. Et la présente scène de Zacharie au Temple le désigne déjà comme prêtre suprême.
3 Cette identification de Jésus au Prêtre peut sembler étonnante, car il a passé toute sa vie publique à se confronter aux prêtres, et ce sont eux, précisément, qui ont décidé de sa mort : Dès ce jour-là donc, ils décident de le tuer (Jn 11/53 = P 221). Cela annonce la superposition, dans le christianisme, de deux prêtrises : celle du Christ et celle des hommes. Nombre de ‘croyants pratiquants’ conçoivent la religion comme un cheminement, guidé par les prêtres, évêques et surtout le pape, ne retenant de Jésus que ce qu’enseigne l’institution religieuse. D’autres suivent le principe : « Il vaut mieux s’adresser au bon Dieu qu’à ses saints ». Exotériquement, ce principe revient à écouter Jésus, conçu comme divin ; ésotériquement à l’écouter comme le réalisé qui a laissé le logos occuper toute la place en lui et qui, pour cette raison, en est devenu l’interprète humain parfait. Aussi parfait en tout cas, qu’une parole d’homme peut dire Dieu. Cette deuxième sorte de chrétien sera moins à l’aise au cœur de l’institution, pour la même raison que Jésus était en conflit avec les prêtres de son époque.
L’ange de droite
FG : Toute la multitude [plêthos] du peuple [laos] est [einai] en prière [proseukhesthai] au-dehors [exô] à l’heure [hôra] de l’offrande de l’encens [thumiama] (Lc 01/10 = P 003)
BJ : Et toute la multitude du peuple était en prière, dehors, à l’heure de l’encens.
FG : Alors lui [autos] apparaît [horaein] un ange [angelos] du Seigneur [kurios], debout [histênai] à droite [dexia] de l’autel [thusiastêrion] de l’encens [thumiama] (Lc 01/11 = P 003)
BJ : Alors lui apparut l’Ange du Seigneur, debout à droite de l’autel de l’encens.
FG : À sa vue [idein], Zacharie [zakharias] est troublé [tarassein] et la crainte [phobos] s’abat [epipiptein] sur [epi] lui [autos] (Lc 01/12 = P 003)
BJ : A cette vue, Zacharie fut troublé et la crainte fondit sur lui.
Le dépassement de la demande
1 Si le texte est d’une historicité plus que douteuse, son symbolisme n’en présente pas moins de l’intérêt spirituel. Zacharie se tient dans le cœur du Temple ; le peuple est au-dehors. Le mot grec pour au-dehors est simplement ‘exô’ que l’on retrouve dans exotérisme. Non seulement le peuple est au dehors de l’unicité divine, mais le texte insiste : il est en multitude-plêthos. Bien que le Temple de Jérusalem soit grand, le terme est exagéré, mais il illustre bien l’éparpillement mental du peuple, son incohérence, ses projets dispersés. Microcosmiquement, Zacharie est dans le cœur du méditant, mais son mental est peuplé d’une pléthore d’inutiles pensées.
2 Et le peuple est en prière. Proseukhesthai désigne une prière de demande. De fait, le mental grouille de demandes, qu’il tâche de satisfaire par le travail, ou par quelque combine plus ou moins honnête, ou par la prière de demande à Dieu ; les méthodes diffèrent mais le désir est à la racine de toutes. Zacharie ne demande rien. Il a, certes, demandé des enfants à Dieu, les enfants ne sont pas venus, sans que cela le mette en doute vis-à-vis de Dieu. Il remplit sa fonction en confiance. Et c’est précisément dans cette disposition intérieure qu’un ange du Seigneur lui apparaît.
Un peu d’angélologie
1 Le grec angelos signifie ‘messager’ ; rien de plus. Quand on étudie spirituellement l’Écriture révélée, il convient d’oublier les images pieuses dont l’enfance fut remplie. Les peintres représentent les anges comme des hommes avec des ailes. Des hommes, parce que leur langage est censé être compris par les hommes ; il faut donc bien qu’ils nous ressemblent. Des ailes, parce qu’ils viennent des états supérieurs de l’Être, ce que symbolisent les oiseaux qui se déplacent si aisément au-dessus nos têtes. Mais le grec ne dit que ‘messager’ sans description visuelle.
2 Certes l’exotérisation aura lieu, jusque dans l’évangile à la fin : elles virent un jeune homme assis à droite, vêtu d’une robe blanche, et elles furent saisies de stupeur (Mc 16/05 = P 308). On trouve l’humanité du personnage et même son vêtement, mais pas encore les ailes. Il faut comprendre ‘ange’ sans image, et simplement comme un message, venu du cœur du Temple, et donc du cœur de celui à qui il s’adresse, et compréhensible par son cerveau, qui seul formulera l’intuition supra-verbale du cœur. Un ange du seigneur est une idée (au sens platonicien du terme) véritablement spirituelle.
3 L’ange est debout, alors que celui que voient les femmes à la résurrection est assis. L’un se situe dans la dynamique de l’histoire, il annonce un événement, alors que les autres annonceront un accomplissement : un état sans retour, comme dit la Bhagavad Gita (BG) : établis dans l’Absolu, ils prennent le chemin du non-retour (BG 05/17).
Le symbolisme de la droite
1 Et l’ange est à droite. Curieusement, l’ange n’est aucunement décrit, donc non spatialisé, et cependant il est à droite, donc situé dans l’espace. Il s’agit à l’évidence du symbolisme de la droite. Ce symbolisme est employé 19 fois dans les évangiles canoniques et on le rencontre aussi dans l’évangile gnostique de Philippe. Renvoyons à une étude du symbolisme de la droite dans l’évangile. Comme toutes les études de symbolisme dans l’Évangile, elle se situera dans la catégorie ‘Études de symbolisme’ du site. Puisque nous rencontrons ici cette notion pour la première fois, contentons-nous de quelques précisions.
2 Du point de vue de l’idéologie moderne, le principe démocratique de l’égalité affirmera sans preuve que les gauchers sont égaux aux droitiers, comme les femmes aux hommes, comme tout est égal à tout. C’est une pétition de principe, contredite par l’expérience, et de plus absurde, car, si toutes les choses étaient égales, rien ne les distinguerait et il n‘y aurait plus de monde.
3 Du point de vue spirituel, la distinction de la droite, que l’on devine bonne, puisque c’est la place de l’ange d’une annonciation, et de la gauche, que l’on suspecte mauvaise, relève clairement d’une conception dualiste des choses. Au prétexte que la spiritualité la plus essentielle est non-duelle, il ne faudrait pas penser que le dualisme est toujours mauvais, car ce serait retomber dans un dualisme. L’Unique est le principe divin. Dès lors qu’il se manifeste, l’apparence d’une dualité se produit. La part positive de cette dualité reconduit vers l’Unique, et la part négative accentue l’illusion de la séparation. La spiritualité pure perçoit l’Unique et pense en terme de non-dualité, et la religion morale se croit séparée, mais cherche à s’approcher du divin, privilégiant donc la droite.
4 Les lecteurs démocratiquement politisés, s’ils s’estiment ‘de gauche’, le ‘côté cœur’ soi-disant, ne supporteront pas ces propos. Qu’ils veuillent bien se reporter à l’étude sur le symbolisme de la droite et de la gauche avant de se hâter de se scandaliser.
À gauche la demande religieuse, à droite la non-demande spirituelle
1 Toujours est-il que, si l’ange est perçu à droite par Zacharie, c’est qu’il y a quelque chose à gauche. Comme tout juif, Zacharie et Élisabeth souhaitaient avoir une descendance, de préférence nombreuse. Ils n’ont pas été exaucés, mais n’en continuent pas moins leur chemin de rectitude selon la loi de Dieu. Finalement, ils auront un fils, miraculeux et tardif, le futur Baptiste, mais ne seront pas véritablement exaucés pour autant, car ce fils sera un ascète redoutable, qui ne touchera pas à la femme, et mourra sans leur laisser de descendance. Ils ne verront donc que très peu leur fils, vu leur grand âge. De plus, vu qu’Hérode entreprendra de faire tuer tous les nouveaux-nés de son pays dans seulement quelques mois (Jean le Baptiste n’a que six mois de plus que Jésus), ils devront cacher leur enfant, sans pouvoir se cacher avec lui, à cause de la fonction très officielle de Zacharie. Ils en seront d’autant plus séparés.
2 Mais ils forment un couple d’humains dévoués au divin, et le divin les arrachera à la petitesse charnelle et mortelle de leurs vœux. Par leur fils, ils s’inscriront dans la lignée de Jésus et, à plus ou moins long terme, hériteront de la vie immortelle à laquelle ce dernier introduit. Ce couple illustre donc l’art spirituel de savoir ne pas être exaucé.
De quoi Zacharie a-t-il peur ?
1 Zacharie est le religieux parfait, qui entrevoit le spirituel mais ne l’appréhende que partiellement. Face à l’irruption du spirituel dans sa vie, il est troublé et la crainte s’abat sur lui. Encore une fois, la description quasi sensuelle de sa réaction induira chez le lecteur une interprétation matérielle : « Pour avoir si peur, il faut bien qu’il se soit passé quelque chose ! Un événement, une vision ! » Si le peuple exotérique était présent, c’est ce qu’il aurait cru, on nous le dira. Et, l’ayant cru, il l’aurait vu ; car le peuple voit toujours ce qu’il croit.
2 Mais n’est-il pas possible que Zacharie soit saisi de crainte en réalisant, dans la solitude et le silence du saint des saints, que son monde s’effondre ? Les juifs sont divisés, non seulement vis-à-vis de l’attitude à avoir par rapport aux Romains, mais aussi et surtout dans leurs croyances religieuses. Certains croient à la résurrection (les pharisiens, qui gèrent les synagogues), d’autres non (les sadducéens qui gèrent le Temple). Le sang de milliers d’animaux coule sur les autels du Temple, cela ne chasse pas les Romains et ne bonifie pas le monstrueux Hérode. La propre lignée de Zacharie est en train de s’épuiser ; un monde se meurt. Peut-être pressent-il que le Temple sera rasé dans pas plus qu’une vie d’homme. Il ne doute pas de Dieu ; mais il pressent que Dieu veut de lui l’inimaginable, le judaïquement impensable. Il a peur.
Jean Baptiste et Élie
L’ange [angelos] lui [autos] dit [legein]: «Sois sans [mê] crainte [phobein], Zacharie [zakharias], car [dioti] ta [su] prière [deêsis] a été exaucée [eisakouein]. Ta femme [gunê] Elisabeth [elisabet] t’enfantera [gennaein] un fils [huios] et tu lui [autos] donneras [kalein] le nom [onoma] de Jean [iôannês]. (Lc 01/13 = P 003)
BJ : Mais l’ange lui dit : »Sois sans crainte, Zacharie, car ta supplication a été exaucée ; ta femme Élisabeth t’enfantera un fils, et tu l’appelleras du nom de Jean.
FG : Tu en auras [einai] joie [khara] et allégresse [agalliasis] et beaucoup [polus] se réjouiront [khairein] de sa [autos] naissance [genesis]. (Lc 01/14 = P 003)
BJ : Tu auras joie et allégresse, et beaucoup se réjouiront de sa naissance.
FG : Car il sera [einai] grand [megas] devant [enôpion] le Seigneur [kurios]; il ne boira [pinein] ni [kai] vin [oinos] ni [kai] boisson [sikera] fermentée et il sera rempli [pimplênai] de l’Esprit [pneuma] Saint [hagios] dès [eti] le sein [koilia] de sa [autos] mère [mêtêr]. (Lc 01/15 = P 003)
BJ : Car il sera grand devant le Seigneur ; il ne boira ni vin ni boisson forte ; il sera rempli d’Esprit Saint dès le sein de sa mère
FG : Il ramènera [epistrephein] beaucoup [polus] de fils [huios] d’Israël [israêl] au [epi] Seigneur [kurios] leur [autos] Dieu [theos]; (Lc 01/16 = P 003)
BJ : et il ramènera de nombreux fils d’Israël au Seigneur, leur Dieu
La crainte sacrée qui ouvre à l’Éternel
1 L’ange lui dit : »Sois sans crainte, Zacharie… L’interprétation microcosmique revient à considérer tous les personnages d’un récit comme différents aspects d’un même personnage. L’esprit de Zacharie, symbolisé par l’ange, apaise son mental et lui conseille de ne pas avoir peur.
2 Sois sans crainte, Zacharie, car ta supplication a été exaucée : L’ange ne lui dit pas que sa demande (d’avoir des enfants) sera exaucée, mais qu’elle l’a été. Or Jésus enseignera cette méthode de prière à ses disciples : tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez déjà reçu, et cela vous sera accordé (Mc 11/24 = P 235). On remarque le bouleversement temporel : la prière de demande est au présent, la foi croit que c’est déjà accompli au passé, et le résultat se manifestera dans le futur. Autrement dit, quand on se place dans l’éternel, on acquiert la puissance de l’éternel.
La femme qui donne un fils
1 … ta femme Élisabeth t’enfantera un fils…Le rapport homme-femme, en lecture microcosmique, s’interprète souvent comme une relation esprit-âme, au sens grec pneuma-psychè, au sens hindou purusha-prakriti, au sens chinois yang-yin. Le sexe de l’enfant, un fils, désigne l’émergence du spirituel dans un contexte surtout psychique, donc féminin. Le peuple juif était soumis, donc en position de serviteur par rapport aux Romains (‘femme’ des Romains). Il était gouverné par Hérode, que l’on verra soumis à la femme (Hérodiade et sa fille Salomé : Mc 06/22 = P 103). En effet Hérode dira à la fille de sa femme illégitime : demande moi ce que tu veux et je te le donnerai. Or, que demanda-t-elle ? La tête de Jean le Baptiste, dont l’ange annonce justement la naissance à Zacharie. Et les gestionnaires du Temple étaient les Sadducéens, qui ne croyaient pas à la résurrection, c’est-à-dire que leur religion se limitait à offrir des sacrifices d’animaux à Dieu pour en obtenir quelqu’exaucement terrestre. Or cela aussi est féminin, dans la mesure où l’essence du féminin est de faire naître au mortel. Zacharie lui-même, avec son souhait bien juif d’avoir des enfants, se limitait à cette perspective.
La grâce n’est pas l’exaucement
1 Or l’ange lui donne un ordre : tu l’appelleras du nom de Jean. Et Jean signifie « Yahvé fait grâce ». On ne dit pas ‘Yahvé exauce la demande humaine (avoir un enfant mortel)’, mais ‘Yahvé fait grâce’. Autrement dit : Dieu sait mieux que l’homme ce qui est bon pour lui. Aussi n’y a-t-il qu’une demande correcte possible, et c’est Jésus qui l’enseigne : que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel (Mt 6/10 = P 160).
Les croyants, les athées et les connaissants
1 Tu en auras joie et allégresse, et beaucoup se réjouiront de sa naissance. Vu le grand âge de Zacharie, sa joie a dû être de courte durée. Du moins si ce récit présente quelques bases historiques. Ce récit, ainsi que tous les passages ‘merveilleux’ de l’Évangile, et ils sont nombreux, peut être lu en croyant, en athée et en connaissant. Le croyant croira, à la lettre, ce qui est dit. Et sa foi sera telle qu’il ne verra même pas les contradictions et les incohérences. Cette foi là relève du sentiment, non directement de l’intelligence. L’athée déclarera que cette histoire est une pure invention humaine, comme tant de milliers de récits qui tombèrent dans les oubliettes de l’histoire. Mais, ce faisant, l’athée ne saura pas expliquer pourquoi, justement, cette histoire n’est pas tombée dans les oubliettes elle aussi. Le connaissant n’oublie jamais qu’une Écriture, fut-elle sacrée, est toujours l’interface entre une révélation spirituelle, cordiale, intuitive, supra-verbale, d’une part, et une formulation humaine nécessairement datée, localisée et même ‘psychologisée’ en fonction d’une culture particulière.
2 Nous ne saurons jamais ce qu’il en est historiquement. Peut-être le prophète Jean, annonciateur de Jésus, était-il fils d’un grand-prêtre du Temple, qui l’aura eu tardivement, alors que l’on croyait déjà sa femme stérile. L’amplification des traditions orales et le goût de certains évangélistes comme Luc pour le merveilleux, qui plaît tant au peuple, auront fait le reste.
3 Mais, et en cela réside le mystère de l’inspiration, ces broderies événementielles sur un fait au départ tout intérieur et spirituel ont elles-mêmes un sens, dont il est fréquent qu’il ait échappé à l’auteur lui-même. ‘Tel prophétise, tel comprend les prophéties’ dit-on ; tel évangélise, tel comprend les évangiles.
Jean commence l’universalisation du message
1 …et beaucoup se réjouiront de sa naissance. L’ange, ici, dépasse largement les souhaits de Zacharie et Élisabeth. Pourquoi voulaient-ils un enfant ? Élisabeth le dira : pour enlever mon opprobre parmi les hommes ! Les enfants sont une puissance de travail, une sécurité sociale pour les jours de la vieillesse, un sentiment (une illusion ?) de s’immortaliser à travers eux, une contribution à la grandeur du peuple juif, puisque le nombre fait la puissance. Tout cela est bien légitime, mais n’a rien de spirituel. Élisabeth, et probablement aussi son mari, se conforme aux us et coutumes de son peuple et de son époque : il est mal vu de n’avoir pas d’enfant. Mais l’ange tient un autre langage : Jean n’est pas né pour ses parents ; la preuve en est qu’il ne leur a pas assuré une descendance. Il est né pour son peuple entier… et son peuple est destiné à devenir le monde entier, par l’universalisation du Christ : beaucoup se réjouiront de sa naissance.
Les hommes nés de la femme
1 L’ange continue à faire des révélations… dont on n’est pas très sûrs qu’elles n’ont pas été écrites après les faits. En tout cas, il ne fait aucun doute que le Baptiste avait été décapité depuis longtemps, lorsque Luc a écrit son évangile. Luc connaissait donc parfaitement, comme histoire passée, ce que l’ange déclare comme prophétie. Et cela ne pouvait que plaire à un public antique et en particulier juif ; il n’est qu’à voir les innombrables références aux prophètes dans la littérature de l’époque.
2 … il sera grand devant le Seigneur… La formule est ambigüe, car cela peut être entendu ‘Il sera grand devant Dieu’, ou ‘Il sera grand devant Jésus, qui est Dieu’, selon la conception théologique et dogmatique de la divinité native de Jésus.
3 De fait, Jésus dira aux foules à propos de Jean : qu’êtes-vous allés faire ? Voir un prophète ? Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète… parmi les enfants des femmes, il n’en a pas surgi de plus grand que Jean le Baptiste ; et cependant le plus petit dans le Royaume des Cieux est plus grand que lui (Mt 11/9 et 11 = P 079). Jean est plus grand qu’un prophète parce qu’il annonce une ère nouvelle et non la suite de l’ère en cours. Zacharie ne pouvait certainement pas le savoir, sinon de façon très intuitive et confuse. Et Jésus fait référence au Royaume des Cieux, dont le moindre membre sera plus grand que le Baptiste, car il apporte la doctrine des états supérieurs de l’être et ouvre l’accès au royaume des cieux.
4 Nous avons fait référence au côté féminin des demandes de Zacharie et d’Élisabeth, et Jésus y insiste : parmi les enfants des femmes, il n’en a pas surgi de plus grand que Jean le Baptiste. Serait-ce à dire que Jean le baptiste, comme son cousin Jésus, serait né de sa mère seule ? Évidemment non. Il est né dans une perspective civilisatrice et même religieuse qui n’est que féminine, en cela il fait partie des enfants des femmes. Mais, et ce sera le premier parmi eux, il brisera le cycle de l’attachement au terrestre : Comme Jésus, il n’aura pas d’enfant. Il ne se contentera pas d’être un guide pour les affaires terrestres. Il guidera vers Jésus, qui guidera vers le ciel.
Le vin mystique… et l’autre
1 …il ne boira ni vin ni boisson forte… Comme beaucoup de choses dans l’Évangile, le vin est un symbole important. On se reportera à l’étude sur ‘le symbolisme du vin’ (voir index des thèmes : Vin). Disons simplement ici que, dans le mythe biblique, l’inventeur du vin est Noé. Il s’enivra de son propre breuvage et se mit tout nu dans sa tente. Un de ses fils le vit et s’en choqua ; pour cette ‘faute’ Noé le maudit. Ce récit illustre l’ambivalence du vin… et d’ailleurs de toute drogue. Dans certains contextes, il peut aider au dépassement des soucis et du prosaïsme humain. Mais il peut aussi abrutir et faciliter bien des actes fâcheux en supprimant toute inhibition, y compris morale. Certaines traditions, comme l’Islam, mettent exotériquement l’accent sur cet aspect négatif du vin : d’où l’interdiction d’en boire pour un musulman. Mais, ésotériquement, un soufi a écrit un ‘Éloge du vin’, qui envisage l’autre aspect, positif, de la question. Pour certains hommes, il vaut mieux n’en pas boire, car cela leur fait mauvais effet physique ou mental. Pour d’autres, c’est bon en stimulant leurs facultés. Pour d’autres encore c’est inutile : leur enthousiasme naturel est suffisant pour leur octroyer l’ivresse mystique.
2 Dans l’évangile, en particulier à propos des noces de Cana, la transformation de l’eau en vin, symbolise le passage du prosaïsme des préoccupations humaines mortelles à la transcendance de la quête spirituelle (Jn 02/09 = P 026). Alors l’ivresse mystique (qui fut celle de Noé) s’oppose à l’ivresse consumériste et illusoire des paradis artificiels. Jean le Baptiste est un intermédiaire entre une tradition juive très matérialisée du temps de Jésus et la révélation christique. Il fallait donc échapper à l’ivresse profane (il ne boira ni vin ni boisson forte) pour ensuite accéder, comme le feront les apôtres avec le vin eucharistique, à l’ivresse mystique.
3 …il sera rempli d’Esprit Saint dès le sein de sa mère… C’est pourquoi il n’aura pas besoin de vin, l’ivresse mystique sera chez lui native… du moins selon le récit merveilleux que nous explorons, car, si Jean le Baptiste fut un ascète, c’est justement parce que tout ne lui était pas donné nativement. Seul a besoin d’exercices celui qui n’excelle pas encore.
La spiritualité préverbale des enfants
1 …il sera rempli d’Esprit Saint dès le sein de sa mère… La question de la spiritualité des nouveau-nés est une affaire délicate. Leur fontanelle, l’os du dessus du crâne, n’est pas encore solidifiée. On voit le cœur faire battre cet os encore souple comme une peau de tambour. ‘Fontanelle’ signifie ‘petite fontaine’. La grâce divine, souvent symbolisée par la pluie, surtout dans les pays désertiques comme celui de Jésus, est censée arriver directement dans le cerveau de l’enfant. Dans différentes traditions, dont l’Église catholique en ce qui concerne les papes, la fontanelle du défunt est brisée avec un petit marteau, afin que l’âme du défunt puisse sortir dans la bonne direction.
2 Dans l’évangile gnostique de Thomas Jésus déclare : Le vieillard n’hésitera pas à interroger l’enfant de sept jours à propos du lieu de la Vie, et il vivra (Tho 004). Et dans les canoniques Luc : On lui présente aussi les tout-petits pour qu’il les touche ; ce que voyant, les disciples les rabrouent. Mais Jésus appelle à lui ces enfants, en disant : »Laissez les petits enfants venir à moi, ne les empêchez pas ; car c’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume de Dieu (Lc 18/15-16 = P 215).
Le prêtre et le spirituel
1 … il ramènera de nombreux fils d’Israël au Seigneur, leur Dieu… Dans ce passage aussi nous retrouvons l’ambiguïté. Le Dieu en question désigne-t-il Jésus, selon la théologie, ou désigne-t-il Dieu ? La question est justifiée car Jésus dit à Marie-Madeleine, qu’il rencontre après sa résurrection : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu (Jn 20/17 = P 311). Comment Dieu aurait-il un Dieu ? Si Jésus était Dieu, comme le prétend le dogme chrétien, dirait-il : mon Dieu ? Le passage peut donc signifier : ‘Le Baptiste amènera beaucoup de disciples à Jésus’. Ce que confirme l’évangile puisque certains disciples du Baptiste se plaignent : Rabbi, celui qui était avec toi de l’autre côté du Jourdain, celui à qui tu as rendu témoignage, le voilà qui baptise et tous viennent à lui ! (Jn 03/26 = P 032). Mais le passage peut aussi signifier que le Baptiste ramènera beaucoup de juifs dans la fidélité au Dieu de leur propre tradition : Et s’en vont vers lui tout le pays de Judée et tous les habitants de Jérusalem, et ils se font baptiser par lui dans les eaux du Jourdain, en confessant leurs péchés (Mc 01/05 = P 015).
2 Ce passage de l’Écriture illustre la différence essentielle qui existe entre un prêtre, fut-il grand-prêtre comme Zacharie, et un spirituel véritable. Le prêtre est un ‘fonctionnaire de Dieu’ ; il sert d’intermédiaire entre Dieu et les hommes, du moins pour les humains qui croient que Dieu est séparé d’eux. Sa fonction se fonde sur l’ignorance (relative) des croyants. Le spirituel est celui qui éveille l’Esprit chez l’humain qu’il rencontre ; c’est-à-dire qu’il éveille Dieu (qui s’y trouve déjà) en lui. Il n’a pas besoin de rites, de cérémonies, d’objets magiques. Il fait reconnaître les fautes et restaure le sens de la Loi, du Dharma, de la présence spirituelle, comme dit la BG.
Jean Baptiste et Élie
FG : Et il marchera [proerkhesthai] par-devant sous le regard [enôpion] de Dieu, avec [en] l’esprit [pneuma] et la puissance [dunamis] d’Elie [êlias], pour ramener [epistrephein] le coeur [kardia] des pères [patêr] vers [epi] leurs enfants [teknon] et conduire les rebelles [apeithês] à penser [phronêsis] comme les justes [dikaios], afin de former [hetoimazein] pour le Seigneur [kurios] un peuple [laos] préparé [kataskeuazein]». (Lc 01/17 = P 003)
BJ : Il marchera devant lui avec l’esprit et la puissance d’Élie, pour ramener le cœur des pères vers les enfants et les rebelles à la prudence des justes, préparant au Seigneur un peuple bien disposé. »
Élie, modèle de Jean Baptiste
1 Voici qu’apparait, dans le discours de l’ange, Élie, un important prophète de l’Ancien Testament. Élie eut affaire au roi Acab, à qui Dieu le chargea d’annoncer la mauvaise nouvelle de plusieurs années de sécheresse, en punition de l’infidélité de son peuple. Élie se réfugia ensuite près du torrent de Kérith où il fut nourri par les corbeaux, qui le fournissaient en pain et viande. On voit poindre ici le mode de vie étrange du futur Baptiste vivant dans le désert (Jean était vêtu d’une peau de chameau et mangeait des sauterelles et du miel sauvage : Mc 01/06 = P 015).
Élie et la multiplication des pains
1 Puis, à Sarepta, Élie rencontre une veuve avec enfant, qui n’a plus qu’une poignée de farine et un fond de pot d’huile. Il lui demande de lui préparer un repas. Alors, par respect pour les règles de l’hospitalité, elle lui prépare le peu qui reste à elle et son enfant. Mais l’huile et la farine se renouvellent miraculeusement et, pendant des jours, ils mangeront tous à leur faim. On voit là une préfiguration des deux multiplications des pains de Jésus (Mc 06/35 = P 106 et Mc 08/01 = P 117)… À moins que la prophétie ne fonctionne à l’envers, et que certains évangélistes n’aient attribué ces épisodes à Jésus dans le seul but de prouver qu’il se situe dans la lignée d’Élie. On ne le saura jamais, comme d’habitude. D’une façon générale, dans les Ecritures, seul est certain le sens symbolique.
2 Jésus, selon l’Évangile, fait explicitement référence à ce passage (Lc 04/25 = P 100), ce qui déplaît furieusement aux gens de son village de Nazareth, car Sarepta est une ville étrangère pour les juifs. Ce passage est donc censé signifier que Jésus, qui n’est pourtant jamais sorti de Palestine, s’adressait au monde entier.
Élie le ressusciteur
1 Ensuite l’enfant de la femme tomba malade et mourut. Élie le ressuscita. Ce passage est repris dans l’Évangile de Luc (et lui seul) avec la résurrection du fils de la veuve de Naïn (Lc 07/12 = P 077).
Élie le châtieur
1 Enfin Élie eut affaire à nouveau au roi Acab, qui l’accusait d’être un oiseau de mauvais augure. Il entra en compétition avec les prophètes de Baal, un dieu païen et donc faux, et il remporta la compétition, qui consista à fabriquer deux autels, avec un taureau sur chacun, et à demander au dieu Baal et au Dieu d’Élie d’allumer eux-mêmes le feu du sacrifice. Évidemment, seul le vrai Dieu répondit positivement, et ceci bien qu’Élie avait pris soin de mouiller trois fois l’autel, pour rendre la tâche divine plus difficile, et la démonstration plus probante. Une fois victorieux, Élie égorgea les prêtres de Baal.
2 On retrouve un écho de cette scène lorsque Jésus maudit les villes qui n’ont pas fait pénitence, bien qu’ayant bénéficié de ses miracles (Lc 10/13 = P 136) et aussi dans cette autre où Jacques et Jean se proposent de faire descendre le feu du ciel sur un village de Samarie qui n’avait pas bien accueilli Jésus, scène racontée par Luc seul (Lc 09/52 = P 138).
Le lien ambigu de Jean-Baptiste et d’Élie
1 Plusieurs versions existent de la mort d’Élie. Dans l’une d’elle, alors qu’il se trouve avec son disciple Élisée, il est emporté au ciel, sur un char de feu. Donc il n’est pas mort, et les Juifs attendaient qu’il revienne sur terre à la fin des temps, ce qui fera mystère quant à savoir si Jean le Baptiste était Élie revenu ou non. « Qui es-tu donc ? lui demandent les pharisiens. Es-tu Élie ? « Il dit : »Je ne le suis pas.» (Jn 01/21 = P 022). Ce qui n’empêche pas Jésus d’affirmer le contraire à propos du Baptiste : Et lui, si vous voulez m’en croire, il est cet Élie qui doit revenir (Mt 11/14 = P 079 et aussi Mt 17/12 = P 126). La chose est donc douteuse. Jean le Baptiste agira-t-il dans l’esprit d’Élie sans le savoir ? Ce n’est pas inconcevable. Toutes ces références ne sont-elles qu’une construction évangélique afin d’inscrire le christianisme naissant dans la lignée de la tradition mère… qui ne le reconnaîtra d’ailleurs pas ? C’est possible aussi.
Le retour d’Élie : passé ou futur ?
1 Lors de la transfiguration de Jésus, Élie apparaît avec Moïse à trois disciples et les deux prophètes s’entretiennent avec Jésus. Alors Pierre, prenant la parole, dit à Jésus : »Rabbi, il est heureux que nous soyons ici ; faisons donc trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie. » (Mc 09/04-05 = P 125). Le duo Moïse-Élie apparaît clairement comme les deux pôles exotérique et ésotérique d’une tradition complète. Moïse et la Loi constituant le cadre moral de la religion, pendant qu’Élie symbolise la voie directe, spirituelle, redoutable et mystérieuse.
L’ultime Élie sur la croix
1 Enfin, il sera question d’Élie, mais d’une façon équivoque, une fois encore, à la mort de Jésus. Quand vient la sixième heure, l’obscurité se fait sur la terre entière jusqu’à la neuvième heure. Et à la neuvième heure Jésus clame en un grand cri : »Élôï, Élôï, lema sabachthani », ce qui se traduit : »Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Certains des assistants disent en l’entendant : »Voilà qu’il appelle Élie ! » (Mc 15/33-35 = P 296). Le nom d’Élie consonnant avec l’un des noms de Dieu, l’ambiguïté s’installe. Il semble cependant peu douteux que Jésus se soit adressé directement à Dieu. Reste à savoir pourquoi cette remarque dans l’Évangile ? Probablement parce qu’Élie était attendu à la fin des temps et que certains, vue la dramaturgie des événements, la croyaient venue. Possiblement aussi pour suggérer que Jésus, comme Élie, reviendra.
Une prophétie assez partielle
1 C’est beaucoup dire lorsque l’ange affirme : Il marchera devant lui avec l’esprit et la puissance d’Élie. Pour l’esprit c’est douteux car Élie eut des fils, qui se comportèrent lamentablement, et qu’il ne corrigea guère, lui qui fut si saignant avec bien d’autres qui n’étaient pas de son sang. On trouve là un attachement bien juif à la chair et à la famille, qui sera corrigé par l’histoire du couple Zacharie-Élisabeth et de leur fils sans descendance.
2 Il en est de même pour la puissance d’Élie. Elle se manifesta spectaculairement, mais on ne voit guère l’équivalent dans ce que l’on sait de Jean le Baptiseur. Et nous entrons là dans une série de prophéties lucaniennes qui ne se sont manifestement pas réalisées : celles de Marie et d’Elisabeth (P 010), nous le verrons bientôt. Certes, le Baptiseur eut un certain succès dans le peuple, mais rien de comparable à la puissance d’Élie.
3 La suite étonne encore plus : …pour ramener le cœur des pères vers les enfants…car, nous l’avons vu, Élie fut justement un mauvais père (trop féminin, trop tolérant à leur injustice), bien que doublé d’un immense prophète.
4 …et les rebelles à la prudence des justes…Il est difficile de savoir dans quelle mesure le Baptiste a profondément réorienté spirituellement son peuple. En tout cas cela semble avoir été de courte durée car, quarante ans après sa mort, ce peuple entra en rébellion contre les Romains, ce qui lui valut d’être rayé de la carte et parcellisé dans la diaspora.
5 … préparant au Seigneur un peuple bien disposé. Il semble que l’action de Jean le Baptiseur fut efficace à court terme, pour préparer l’entrée en scène de Jésus, et cela, au moins, semble avoir été réalisé. On reste donc un peu sur sa faim après observation de ces prophéties.
Zacharie éprouvé ou puni ?
FG : Zacharie [zakharias] dit [legein] à [pros] l’ange [angelos]: «A quoi [kata] le [houtos] saurai [gignôskein]-je? Car [gar] je [egô] suis [einai] un vieillard [presbutês] et ma [egô] femme [gunê] est avancée [probainein] en âge [hêmera]». (Lc 01/18 = P 003)
BJ : Zacharie dit à l’ange : »A quoi connaîtrai-je cela ? car moi je suis un vieillard et ma femme est avancée en âge. »
FG : L’ange [angelos] lui [autos] répond [apokrinein]: «Je [egô] suis [einai] Gabriel [gabriêl] qui me tiens [paristênai] devant [enôpion] Dieu [theos]. J’ai été envoyé [apostellein] pour te [su] parler [lalein] et pour t’annoncer cette [houtos] bonne nouvelle [euangelizein]. (Lc 01/19 = P 003)
BJ : Et l’ange lui répondit : »Moi je suis Gabriel, qui me tiens devant Dieu, et j’ai été envoyé pour te parler et t’annoncer cette bonne nouvelle.
FG : Eh bien [idou], tu vas être [einai] réduit au silence [siôpaein] et tu ne pourras [dunasthai] plus [mê] parler [lalein] jusqu [akhri]’au jour [hêmera] où [hos] cela [houtos] se réalisera [gignesthai], parce [anti] que tu n’as pas [ou] cru [pisteuein] à mes [egô] paroles [logos] qui [hostis] s’accompliront [plêroein] en [eis] leur [autos] temps [kairos]». (Lc 01/20 = P 003)
BJ : Et voici que tu vas être réduit au silence et sans pouvoir parler jusqu’au jour où ces choses arriveront, parce que tu n’as pas cru à mes paroles, lesquelles s’accompliront en leur temps. «
Doute ou prudence de Zacharie ?
1 Zacharie dit à l’ange : »A quoi connaîtrai-je cela ? Car je suis un vieillard et ma femme est avancée en âge. » Tout chrétien est conditionné à considérer que Zacharie est coupable de n’avoir pas cru directement à l’ange. Mais est-ce bien toujours facile de distinguer un songe, d’un rêve, voire d’un cauchemar ? Le diable ne sait-il pas se déguiser et ruser ? On peut, certes, considérer que Zacharie est un grossier matérialiste, qui oublie la toute-puissance de Dieu et s’en tient aux lois de la nature humaine. Mais on peut aussi bien estimer qu’il scrute la nature de l’apparition en lui disant, en quelque sorte : « Qui es-tu pour outrepasser les lois de la nature ? » Car, enfin, l’ange ne s’est pas présenté, et il est normal que sa nature demeure en suspens pour Zacharie. On verra, d’ailleurs, que Marie, lorsqu’elle reçoit elle aussi le même ange : se demande ce que signifie cette salutation (Lc 01/29 = P 004). Il semble bien que les théologiens prennent pour vertu chez Marie ce qu’ils critiquent chez Zacharie.
2 La comparaison s’impose entre la réaction de Zacharie et celle de Marie devant l’annonce de ce même ange, qui ne se présente ni dans un cas ni dans l’autre. Marie déclare : « Je suis l’esclave-doulos du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole ! » (Lc 01/38 = P 004). Est-elle plus croyante ou plus crédule que Zacharie ? On remarque que la chose était moins extraordinaire pour elle, car elle était en âge parfait pour procréer et de plus fiancée à un homme. Évidemment le dogme veut qu’elle n’ait jamais eu l’intention de ‘connaître’ un homme, mais nous verrons que le texte est loin de se montrer aussi affirmatif.
Le silence initiatique ?
1 L’ange lui répondit : »Moi je suis Gabriel, qui me tiens devant Dieu, et j’ai été envoyé pour te parler et t’annoncer cette bonne nouvelle. L’ange se présente enfin, il aurait dû commencer par là. La transcendance ne dispense pas de la politesse. Gabriel signifie, selon les sources : ‘Homme de Dieu’ ou ‘Dieu s’est montré fort’ ou ‘Ma Force est en Dieu’. Et Zacharie, on l’a vu, veut dire ‘Yahvé se souvient’ ou ‘Je me souviens de Yahvé’. Les notions sont apparentées. La vertu de foi ne dispense pas de la vertu de prudence et de discernement des esprits ; les affirmations de Gabriel, après la déclinaison de son nom, ne répondent pas au questionnement de Zacharie et ne lui donne pas de preuve.
2 Et voici que tu vas être réduit au silence et sans pouvoir parler… Gabriel flanque à Zacharie une punition en guise de preuve. La formule est étrange : ‘réduit au silence’ et ‘sans pouvoir parler’, n’est-ce pas dire deux fois la même chose ? Ou est-ce annoncer une double peine : le mutisme, plus le silence intérieur qui fait qu’il n’entendra plus la voix angélique ?
3 La raison de la punition imposée par Gabriel peine à convaincre. Mais il se pourrait bien que, dans le mythe de la naissance miraculeuse de Jean le Baptiste, préparant elle-même la naissance encore plus miraculeuse de Jésus, cette épreuve du silence présente un sens initiatique. Le malheureux Zacharie fait penser à Papageno, dans l’opéra ‘La flute enchantée » de Mozart. Ce dernier était Franc-Maçon, et a repris dans son opéra certains éléments des rituels de son Ordre. Or, pendant la première année de leur appartenance, les apprentis assistent aux séances en silence, sans pouvoir intervenir. Et l’on trouve ce genre de prescriptions dans d’autres voies initiatiques. Il faut savoir obéir avant de pouvoir suggérer ou commander. Il faut intégrer par cœur un texte sacré, comme un évangile, ou la Bhagavad Gita, avant de pouvoir saisir l‘interprétation qu’en donnera le maître. Vu sous cet angle, le silence imposé n’est pas une punition, mais une préparation à la compréhension.
4 Pour le reste, l’ange passe en force : ces choses arriveront… mes paroles s’accompliront en leur temps.
L’irruption du spirituel dans le religieux
FG : Le peuple [laos] attend [prosdokaein] Zacharie [zakharias] et s’étonne [thaumazein] qu’il s’attarde [khronizein] dans [en] le sanctuaire [naos]. (Lc 01/21 = P 003)
BJ : Le peuple cependant attendait Zacharie et s’étonnait qu’il s’attardât dans le sanctuaire.
FG : Quand il sort [exerkhesthai], il ne peut [dunasthai] leur [autos] parler [lalein] et ils comprennent [epigignôskein] qu’il a eu une vision [optasia] dans [en] le sanctuaire [naos]; il [autos] leur [autos] fait des signes [dianeuein] et demeure [diamenein] muet [kôphos]. (Lc 01/22 = P 003)
BJ : Mais quand il sortit, il ne pouvait leur parler, et ils comprirent qu’il avait eu une vision dans le sanctuaire. Pour lui, il leur faisait des signes et demeurait muet.
FG : Quand prend fin [pimplênai] son [autos] temps [hêmera] de service [leitourgia], il repart [aperkhesthai]chez lui. (Lc 01/23 = P 003)
BJ : Et il advint, quand ses jours de service furent accomplis, qu’il s’en retourna chez lui.
Une apparition sans vision
1 Le peuple attend Zacharie et s’étonne qu’il s’attarde dans le sanctuaire. Le peuple est en dépendance du prêtre, il ne perçoit le sacré que par le prêtre. Quand il sort, Zacharie ne peut leur parler, et ils comprennent qu’il a eu une vision dans le sanctuaire. Pour lui, il leur fait des signes et demeure muet. La communication est rompue entre Dieu et le grand prêtre et, par là-même, entre le prêtre et le peuple. Le spirituel a la vision et le peuple n’a que la parole. Si le spirituel doute de la vision, le peuple est privé de la parole. La parole sacerdotale est une traduction de la vision en langage d’homme, en parole. Il convient de ne pas prendre nécessairement à la lettre la notion de vision. Si un maître nous éclaire, on dit : « Je vois ce que vous suggérez» ; mais que voit-on des yeux ? D’un véritable homme d’État on dira : « Il a une vision de la nation, de l’Europe et du monde. » Celui qui a une vision ne navigue pas à vue, ne réagit pas seulement aux événements. Il a une carte intérieure, un objectif et utilise les événements et les imprévus dans le sens de cet objectif.
2 En l’occurrence, Zacharie a eu une vision en mode subtil, mais pas en mode intellectuel de connaissance. Il n’adhère pas, cordialement, à la ‘vision’ qu’il a eue. Son cœur et son cerveau ne sont plus synchrones.
L’irruption du spirituel dans le religieux
1 Quand ses jours de service sont accomplis, qu’il s’en retourne chez lui. Autrement dit il rentre en lui-même. L’irruption du spirituel vient de bloquer la machine religieuse fonctionnant de façon ritualiste et prévisible. Zacharie et sa femme étaient justes devant Dieu, et ils suivaient, irréprochables, tous les commandements et observances du Seigneur ; mais là il sort des commandements et des observances, et rentre dans l’imprévu. Nous assistons à l’irruption du spirituel dans le religieux.
La femme reproductrice et la religion terrestre
FG : Après [meta] quoi [houtos] Elisabeth [elisabet], sa [autos] femme [gunê], devint enceinte [sullambanein]; 5 [pente] mois [mên 2] durant elle s’en cacha [perikruptein]; elle se disait [legein]: (Lc 01/24 = P 003)
BJ : Quelque temps après, sa femme Élisabeth conçut, et elle se tenait cachée cinq mois durant.
FG : Voilà [houtôs] ce qu’a fait [poiein] pour moi [egô] le Seigneur [kurios] au [en] temps [hêmera] où [hos] il a jeté les yeux [ephoraein] sur moi pour mettre fin [aphaeirein] à ce qui faisait ma [egô] honte [oneidos] devant [en] les hommes [anthrôpos]». (Lc 01/25 = P 003)
BJ : » Voilà donc, disait-elle, ce qu’a fait pour moi le Seigneur, au temps où il lui a plu d’enlever mon opprobre parmi les hommes ! »
La femme reproductrice
1 Quelque temps après, sa femme Élisabeth conçoit, et elle se tient cachée cinq mois durant. « Pourquoi cette précision des cinq mois ? » Parce que Luc, qui passe ensuite à l’annonce d’un ange à Marie à propos de la naissance de Jésus, précise Le sixième mois, l’ange Gabriel est envoyé par Dieu… à Marie…(Lc 01/26 = P 004). Et celle-ci s’est empressée d’aller visiter sa cousine Élisabeth, qui donc ne fut plus tout à fait cachée.
2 Voilà donc, se dit-elle, ce qu’a fait pour moi le Seigneur, au temps où il lui a plu d’enlever mon opprobre parmi les hommes ! » Dans la tradition juive, d’une façon particulière, et plus généralement dans toutes les traditions prémodernes, la fonction première de la femme est la procréation. Certes, elle a aussi la fonction conjugale, qui tient de l’affectif, du service et du plaisir intime, mais cela est pour ainsi dire englobé dans la fonction procréatrice. Seules échappent à cette règle les prostituées, dont le prestige peut être important si elles sont maitresses royales, mais dont l’image sociale est toujours sulfureuse, même si elles agrègent l’intérêt caché et les fantasmes de la plupart des hommes. Si bien qu’une femme mariée, même si elle est aimante et fidèle, demeure suspecte, dès lors qu’elle n’a pas d’enfant. De plus, l’enfant est une sécurité économique et sociale pour la fin de vie, et la femme sans enfant met en danger son couple.
Le flou des destinées post-mortem dans l’antiquité
1 Enfin, le Judaïsme du temps de Jésus demeurait très flou quant aux destinées post-mortem. Les Pharisiens croyaient à la résurrection, sans que l’on puisse très précisément dire ce qu’ils entendaient par là… une certaine forme de perduration après la mort. Ainsi, lorsque Jésus évoque la résurrection dans le passage dit de ‘la femme aux sept maris’ : Prenant alors la parole, quelques scribes lui disent : »Maître, tu as bien parlé. » (Lc 20/39 = P 241) ; ce sont des pharisiens très probablement, ceux qui géraient les synagogues.
2 Les Sadducéens ne croyaient pas à la résurrection : Alors viennent à lui des Sadducéens – de ces gens qui disent qu’il n’y a pas de résurrection -…(Mc 12/18 = P 241). Or les Sadducéens étaient responsables de la gestion du Temple, et Zacharie, vue sa fonction, en faisait certainement partie. Par conséquent, pour son couple, la perduration individuelle ne pouvait se produire que par la transmission de la race. D’où l’extrême importance de cette question ; et la honte d’une femme stérile qui n’assurait pas cette mission.
Une religion d’échanges quasi commerciaux
1 On ressent quelque difficulté, aujourd’hui, à se représenter ce que peut être une religion sans conception d’une perduration post-mortem. Le monde était régi par des entités invisibles, supérieures aux humains, capables d’octroyer des bonheurs ou d’imposer des malheurs aux simples mortels. La machine religieuse consistait à les apaiser par des sacrifices, parfois humains, comme Abraham sacrifiant son fils Isaac. Plus généralement, du temps de Jésus, des animaux étaient sacrifiés dans le Temple de Jérusalem: Jésus trouve dans le Temple les vendeurs de bœufs, de brebis et de colombes… (Jn 02/14 = P 028). Les religions de ce type avaient donc quelque chose de commercial : sacrifices contre grâces.
2 Le principe est universel, et même un enseignement aussi métaphysique que la Bhagavad Gita hindoue ne manque pas de le légitimer : Nourrissez les dieux (Deva) par les sacrifices et les dieux soutiendront votre vie. De ces échanges mutuels naîtra pour tous la prospérité (BG 03/11). Car, nourris par ces sacrifices (yajna), les Devas (dieux) vous procureront les jouissances que vous souhaitez. Celui qui jouit de leurs dons, sans rien leur donner en retour, est vraiment un voleur (BG 03/12).
Le matérialisme technologique
1 A de très rares exceptions près, les hommes de l’Antiquité n’osaient pas vivre en purs matérialistes. La présence d’un arrière-monde leur paraissait une évidence. Il semble que l’explosion phénoménale de la puissance technologique aux temps modernes soit quelque peu ‘montée à la tête’ des occidentaux contemporains, qui se figurent pouvoir ainsi se passer des dieux. Mais les plus écologistes d’entre nos contemporains commencent à réaliser que la technologie est un dieu largement aussi capricieux et imprévisible que les dieux antiques, et que les sacrifices qu’elle exige au final risquent d’être grandement disproportionnés par rapport aux avantages.
Un paradis à temps compté
1 Par contre, si la Bhagavad Gita admet cette religion d’échange comme exotérisme, pour les masses, elle privilégie plus que nettement la voie métaphysique et non-dualiste. De plus elle précise qu’on ne sort pas du samsara (le cycle des naissances et des morts) par la voie d’une religion d’échange en vue des biens terrestres. Le mieux qu’une religion de cette sorte puisse offrir, c’est un paradis transitoire : Ayant savouré le vaste monde céleste, et après y avoir épuisé le bénéfice de leurs mérites, les hommes doivent retourner au monde des mortels. Ainsi, ceux qui suivent la voie védique, mais qui n’aspirent qu’au bonheur, n’obtiennent que le cycle de la naissance et de la mort (BG 09/21).
Un fond de tableau pour annoncer deux révolutions christiques bientôt parodiées
1 La scène de l’annonce à Zacharie constitue un fond de tableau dans le propos évangélique. Sur ce fond ressortira la nouveauté de l’enseignement de Jésus, à la fois exotérique (mais sans sacrifice d’animaux), et ésotérique, avec une introduction, très voilée, d’une possibilité de fusion en Dieu : le Père et moi, nous sommes Un (Jn 10/30 = P 185).
2 Sur ce fond de tableau ressortira aussi le traitement, révolutionnaire pour l’époque, de Jésus quant à la spiritualité de la femme.
3 Mais Jésus est un avatara de fin de cycle d’humanité. Il parle d’ailleurs fréquemment de la fin des temps, dans ses paraboles aux foules, et dans son enseignement ouvert aux disciples. Aussi ces deux révolutions (apport d’un ésotérisme non-duel et réouverture d’une voie de libération spirituelle pour la femme) devaient-elles être rapidement ignorées, puis, dans les temps modernes, mé-comprises et parodiées. La voie de l’unité spirituelle sera parodiée par l’orgueil phénoménal de l’homme moderne qui se prend pour Dieu, en prétendant édicter lui-même les lois de la vie et en refusant toute transcendance. Et la voie de la libération spirituelle de la femme sera parodiée par le féminisme, qui en vient à masculiniser la femme et à se défier de l’amour de l’homme, voire à le traiter comme un concurrent ou un ennemi.
Annonce à Zacharie pour la naissance du Baptiste
Annonce à Zacharie pour la naissance du Baptiste
Annonce à Zacharie : Texte de la péricope 003
Traduction d’après le grec (Français-Grec=FG) et la Bible de Jérusalem (BJ)
FG : Il y a [gignesthai] au temps [hêmera] d’Hérode [hêrôydês], roi [basileus] de Judée [ioudaia], un prêtre [hiereus] nommé [onoma] Zacharie [zakharias], de la classe [ephêmeria] d’Abia [abia] ; sa [autos] femme [gunê] appartenait [ek] à la descendance [thugatêr] d’Aaron [aarôn] et s’appelait [onoma] Elisabeth [elisabet] (Lc 01/05 = P 003)
BJ : Il y eut aux jours d’Hérode, roi de Judée, un prêtre du nom de Zacharie, de la classe d’Abia, et il avait pour femme une descendante d’Aaron, dont le nom était Élisabeth.
FG : Tous deux [amphoteros] sont [einai] justes [dikaios] devant [enantion] Dieu [theos] et ils suivent [poreuesthai] tous [pas] les commandements [entolê] et observances [dikaiôma] du Seigneur [kurios 1] d’une manière irréprochable [amemptos] (Lc 01/06 = P 003)
BJ : Tous deux étaient justes devant Dieu, et ils suivaient, irréprochables, tous les commandements et observances du Seigneur.
FG : Mais ils [autos] n’avaient [einai] pas [ou] d’enfant [teknon] parce [kathoti] qu’Elisabeth [elisabet] est [einai] stérile [steira] et ils sont [einai] tous 2 [amphoteros] avancés [probainein] en [en] âge [hêmera] (Lc 01/07 = P 003)
BJ : Mais ils n’avaient pas d’enfant, parce que Élisabeth était stérile et que tous deux étaient avancés en âge.
FG : Arrive [gignesthai] pour Zacharie le temps d’officier [hierateuein] devant [enanti] Dieu [theos] selon [en] le tour [taxis] de sa [autos] classe [ephêmeria] (Lc 01/08 = P 003)
BJ : Or il advint, comme il remplissait devant Dieu les fonctions sacerdotales au tour de sa classe,
FG : Suivant [kata] la coutume [ethos] du sacerdoce [hierateia], il est désigné par le sort [lankhanein] pour offrir l’encens [thumiaein] à l’intérieur [eis] du sanctuaire [naos] du Seigneur [kurios] (Lc 01/09 = P 003)
BJ : qu’il fut, suivant la coutume sacerdotale, désigné par le sort pour entrer dans le sanctuaire du Seigneur et y brûler l’encens.
FG : Toute la multitude [plêthos] du peuple [laos] est [einai] en prière [proseukhesthai] au-dehors [exô] à l’heure [hôra] de l’offrande de l’encens [thumiama] (Lc 01/10 = P 003)
BJ : Et toute la multitude du peuple était en prière, dehors, à l’heure de l’encens.
FG : Alors lui [autos] apparaît [horaein] un ange [angelos] du Seigneur [kurios], debout [histênai] à droite [dexia] de l’autel [thusiastêrion] de l’encens [thumiama] (Lc 01/11 = P 003)
BJ : Alors lui apparut l’Ange du Seigneur, debout à droite de l’autel de l’encens.
FG : À sa vue [idein], Zacharie [zakharias] est troublé [tarassein] et la crainte [phobos] s’abat [epipiptein] sur [epi] lui [autos] (Lc 01/12 = P 003)
BJ : A cette vue, Zacharie fut troublé et la crainte fondit sur lui.
FG : L’ange [angelos] lui [autos] dit [legein]: «Sois sans [mê] crainte [phobein], Zacharie [zakharias], car [dioti] ta [su] prière [deêsis] a été exaucée [eisakouein]. Ta femme [gunê] Elisabeth [elisabet] t’enfantera [gennaein] un fils [huios] et tu lui [autos] donneras [kalein] le nom [onoma] de Jean [iôannês]. (Lc 01/13 = P 003)
BJ : Mais l’ange lui dit : »Sois sans crainte, Zacharie, car ta supplication a été exaucée ; ta femme Élisabeth t’enfantera un fils, et tu l’appelleras du nom de Jean.
FG : Tu en auras [einai] joie [khara] et allégresse [agalliasis] et beaucoup [polus] se réjouiront [khairein] de sa [autos] naissance [genesis]. (Lc 01/14 = P 003)
BJ : Tu auras joie et allégresse, et beaucoup se réjouiront de sa naissance.
FG : Car il sera [einai] grand [megas] devant [enôpion] le Seigneur [kurios]; il ne boira [pinein] ni [kai] vin [oinos] ni [kai] boisson [sikera] fermentée et il sera rempli [pimplênai] de l’Esprit [pneuma] Saint [hagios] dès [eti] le sein [koilia] de sa [autos] mère [mêtêr]. (Lc 01/15 = P 003)
BJ : Car il sera grand devant le Seigneur ; il ne boira ni vin ni boisson forte ; il sera rempli d’Esprit Saint dès le sein de sa mère
FG : Il ramènera [epistrephein] beaucoup [polus] de fils [huios] d’Israël [israêl] au [epi] Seigneur [kurios] leur [autos] Dieu [theos]; (Lc 01/16 = P 003)
BJ : et il ramènera de nombreux fils d’Israël au Seigneur, leur Dieu
FG : Et il marchera [proerkhesthai] par-devant sous le regard [enôpion] de Dieu, avec [en] l’esprit [pneuma] et la puissance [dunamis] d’Elie [êlias], pour ramener [epistrephein] le coeur [kardia] des pères [patêr] vers [epi] leurs enfants [teknon] et conduire les rebelles [apeithês] à penser [phronêsis] comme les justes [dikaios], afin de former [hetoimazein] pour le Seigneur [kurios] un peuple [laos] préparé [kataskeuazein]». (Lc 01/17 = P 003)
BJ : Il marchera devant lui avec l’esprit et la puissance d’Élie, pour ramener le cœur des pères vers les enfants et les rebelles à la prudence des justes, préparant au Seigneur un peuple bien disposé. »
FG : Zacharie [zakharias] dit [legein] à [pros] l’ange [angelos]: «A quoi [kata] le [houtos] saurai [gignôskein]-je? Car [gar] je [egô] suis [einai] un vieillard [presbutês] et ma [egô] femme [gunê] est avancée [probainein] en âge [hêmera]». (Lc 01/18 = P 003)
BJ : Zacharie dit à l’ange : »A quoi connaîtrai-je cela ? car moi je suis un vieillard et ma femme est avancée en âge. »
FG : L’ange [angelos] lui [autos] répond [apokrinein]: «Je [egô] suis [einai] Gabriel [gabriêl] qui me tiens [paristênai] devant [enôpion] Dieu [theos]. J’ai été envoyé [apostellein] pour te [su] parler [lalein] et pour t’annoncer cette [houtos] bonne nouvelle [euangelizein]. (Lc 01/19 = P 003)
BJ : Et l’ange lui répondit : »Moi je suis Gabriel, qui me tiens devant Dieu, et j’ai été envoyé pour te parler et t’annoncer cette bonne nouvelle.
FG : Eh bien [idou], tu vas être [einai] réduit au silence [siôpaein] et tu ne pourras [dunasthai] plus [mê] parler [lalein] jusqu [akhri]’au jour [hêmera] où [hos] cela [houtos] se réalisera [gignesthai], parce [anti] que tu n’as pas [ou] cru [pisteuein] à mes [egô] paroles [logos] qui [hostis] s’accompliront [plêroein] en [eis] leur [autos] temps [kairos]». (Lc 01/20 = P 003)
BJ : Et voici que tu vas être réduit au silence et sans pouvoir parler jusqu’au jour où ces choses arriveront, parce que tu n’as pas cru à mes paroles, lesquelles s’accompliront en leur temps. «
FG : Le peuple [laos] attend [prosdokaein] Zacharie [zakharias] et s’étonne [thaumazein] qu’il s’attarde [khronizein] dans [en] le sanctuaire [naos]. (Lc 01/21 = P 003)
BJ : Le peuple cependant attendait Zacharie et s’étonnait qu’il s’attardât dans le sanctuaire.
FG : Quand il sort [exerkhesthai], il ne peut [dunasthai] leur [autos] parler [lalein] et ils comprennent [epigignôskein] qu’il a eu une vision [optasia] dans [en] le sanctuaire [naos]; il [autos] leur [autos] fait des signes [dianeuein] et demeure [diamenein] muet [kôphos]. (Lc 01/22 = P 003)
BJ : Mais quand il sortit, il ne pouvait leur parler, et ils comprirent qu’il avait eu une vision dans le sanctuaire. Pour lui, il leur faisait des signes et demeurait muet.
FG : Quand prend fin [pimplênai] son [autos] temps [hêmera] de service [leitourgia], il repart [aperkhesthai]chez lui. (Lc 01/23 = P 003)
BJ : Et il advint, quand ses jours de service furent accomplis, qu’il s’en retourna chez lui.
FG : Après [meta] quoi [houtos] Elisabeth [elisabet], sa [autos] femme [gunê], devint enceinte [sullambanein]; 5 [pente] mois [mên 2] durant elle s’en cacha [perikruptein]; elle se disait [legein]: (Lc 01/24 = P 003)
BJ : Quelque temps après, sa femme Élisabeth conçut, et elle se tenait cachée cinq mois durant.
FG : Voilà [houtôs] ce qu’a fait [poiein] pour moi [egô] le Seigneur [kurios] au [en] temps [hêmera] où [hos] il a jeté les yeux [ephoraein] sur moi pour mettre fin [aphaeirein] à ce qui faisait ma [egô] honte [oneidos] devant [en] les hommes [anthrôpos]». (Lc 01/25 = P 003)
BJ : » Voilà donc, disait-elle, ce qu’a fait pour moi le Seigneur, au temps où il lui a plu d’enlever mon opprobre parmi les hommes ! »
Ch 2 Un saint couple sans enfant
FG : Il y a [gignesthai] au temps [hêmera] d’Hérode [hêrôydês], roi [basileus] de Judée [ioudaia], un prêtre [hiereus] nommé [onoma] Zacharie [zakharias], de la classe [ephêmeria] d’Abia [abia] ; sa [autos] femme [gunê] appartenait [ek] à la descendance [thugatêr] d’Aaron [aarôn] et s’appelait [onoma] Elisabeth [elisabet] (Lc 01/05 = P 003)
BJ : Il y eut aux jours d’Hérode, roi de Judée, un prêtre du nom de Zacharie, de la classe d’Abia, et il avait pour femme une descendante d’Aaron, dont le nom était Élisabeth.
FG : Tous deux [amphoteros] sont [einai] justes [dikaios] devant [enantion] Dieu [theos] et ils suivent [poreuesthai] tous [pas] les commandements [entolê] et observances [dikaiôma] du Seigneur [kurios 1] d’une manière irréprochable [amemptos] (Lc 01/06 = P 003)
BJ : Tous deux étaient justes devant Dieu, et ils suivaient, irréprochables, tous les commandements et observances du Seigneur.
FG : Mais ils [autos] n’avaient [einai] pas [ou] d’enfant [teknon] parce [kathoti] qu’Elisabeth [elisabet] est [einai] stérile [steira] et ils sont [einai] tous 2 [amphoteros] avancés [probainein] en [en] âge [hêmera] (Lc 01/07 = P 003)
BJ : Mais ils n’avaient pas d’enfant, parce que Élisabeth était stérile et que tous deux étaient avancés en âge.
Les enseignements hiérarchisés de Jésus
1 Juste après sa courte, mais instructive introduction, Luc raconte une histoire extraordinaire. Une histoire à laquelle il n’a pas assisté, et qu’il dit tenir des premiers témoins de la vie de Jésus. Or il est le seul évangéliste à raconter cette histoire, comme beaucoup d’autres qu’il raconte d’ailleurs dans son texte. Cela pose question.
2 Comme nous l’avons vu, au commencement étaient ‘les’ christianismes. Jésus avait de nombreux disciples, à qui il enseignait des choses différentes, selon leurs qualifications. Tantôt il en prenait un à part, comme Nicodème (Jn 03/01 = P 030), tantôt trois, comme lors de la transfiguration (Mc 09/02 = P 125), parfois les douze apôtres, parfois d’autres configurations. Autant dire que, outre son enseignement exotérique aux foules et au peuple, sous forme uniquement de paraboles (Mc 04/33 = P 092), de multiples niveaux d’ésotérismes se présentaient, suivant l’altitude spirituelle de ses différents disciples.
Est-on en train de lire Jésus ou l’évangéliste ?
1 Comme, par ailleurs, Jésus avait envoyé ses apôtres dans différentes directions pour évangéliser, chaque apôtre devait posséder une doctrine assez complète pour alimenter spirituellement une communauté particulière. Or nous savons, comme envisagé précédemment dans ces écrits sur l’Évangile, que les différentes communautés chrétiennes n’étaient pas d’accord sur les questions fondamentales de savoir qui était exactement Jésus, quelle était sa mission et son enseignement. Quand un texte, comme c’est le cas de celui-ci et de beaucoup d’autres, est particulier à un évangéliste la question se pose de savoir si c’est un mystère que Jésus a révélé à lui seul, ou si c’est une production de cet évangéliste.
Toute parole dans l’évangile n’est pas ‘parole d’évangile’
1 Une telle approche du texte sacré pourra choquer le croyant de base, pour qui une parole d’évangile est ‘une parole d’évangile’ comme on disait autrefois, c’est-à-dire une indiscutable vérité sortie tout droit de la bouche de Dieu. Nous avons vu que cette interprétation littérale n’est pas tenable (à cause des contradictions nombreuses qu’elle ne résout pas) et aussi parce que l’Église Catholique elle-même a fini par admettre (au Concile Vatican II, et après l’avoir nié pendant deux millénaires) que l’interprétation littérale de l’Écriture n’est pas orthodoxe.
Une question dès le départ et notre méthode d’approche
1 De plus, nous vivons dans une civilisation de fait athée, et dans une culture qui valorise à raison le sens logique et l’esprit critique. Notre but n’est pas la foi aveugle, mais la connaissance spirituelle. Donc, sans limiter notre approche à la logique, nous refusons l’illogisme et les affirmations gratuites. Et nous refusons aussi les arguments d’autorité, consistant à dire « C’est vrai parce que c’est dans l’Évangile, ou parce que le clergé dit que c’est vrai. » Nous nous appuyons donc sur ce qu’on appelle ‘la méthode historique’, que les scientifiques utilisent pour explorer tout objet historique, même en dehors de la sphère du sacré. Et pourtant notre approche n’est aucunement profane, encore moins profanatrice, et même pas laïque au sens moderne du terme. Car nous sommes persuadés que les quatre évangiles canoniques, et quelques évangiles gnostiques, sont porteurs d’une spiritualité profonde mais, pour y accéder, il faut justement ne pas s’en tenir à la lettre. La Bhagavad Gita enseigne la même chose : Il est une parole fleurie, dont se prévalent les hommes qui manquent de sagesse. Ils sont attachés à la lettre du Vêda. Ils prétendent : « Il n’y a rien au-delà » (BG 02/42)
Une historicité en trompe-l’œil
1 Luc plonge son lecteur dans l’histoire, encore plus directement que Jean dans son prologue. Pourquoi ? Pour amener son lecteur à croire que ce qu’il dit est vrai, historiquement, factuellement vrai. Donc il ne dit pas « Ceci est une parabole, une histoire édifiante ou instructive qu’il convient d’interpréter symboliquement », comme Jésus le fait souvent (A quoi vais-je comparer le Royaume de Dieu ? : Lc 13/20 = P 091) ; Luc, ici, s’enracine dans la géographie et dans l’histoire pour établir la vérité supposée historique de son propos. Mais nous verrons rapidement, comme il s’agit d’une apparition d’ange dont un seul homme est témoin, que cela ne prouve rien, puisque ce témoin n’est pas Luc. Et aussi parce que cette histoire, comme d’ailleurs la quasi-totalité des histoires évangéliques, n’est attestée que par les chrétiens croyants ; aucun historien de l’Antiquité ne les confirme.
2 Donc l’histoire se situe au temps d’Hérode le Grand, qui fut roi de Judée de 37 avant JC à 4 avant JC. Il était donc mort depuis quatre ans, à l’époque des événements relatés, qui se situent soi-disant pendant sa vie. Le cadre historique véritable éclate d’entrée de jeu. Hérode était un collaborateur des Romains, sans quoi il n’eut pas été roi de Judée. Ce n’était pas un juif de pure race, de plus sa vie dissolue et son accointance avec l’occupant le rendait peu sympathique aux yeux de la population. Mais il était intelligent, au moins de cerveau sinon de cœur, c’est pourquoi il a grandement embelli le temple de Jérusalem. Cela le plaçait, surtout aux yeux des prêtres, dont Zacharie faisait partie, dans la très honorable lignée du roi Salomon, constructeur du premier temple de Jérusalem.
3 Selon certaines sources, Hérode signifie très honorifiquement ‘Noble héros divinisé’ ; selon d’autres il signifie ‘apparence de héros’, ce qui est plus douteux. En tout cas ce nom atteste de la coutume, à l’époque, de diviniser les héros ; ce qui est précisément arrivé à Jésus lui-même.
Le châtiment des justes
1 Mais le texte ne parle d’Hérode que pour ‘faire historique’ ; il sert ici de borne temporelle. Puis Luc passe à Zacharie ; il est prêtre, et un prêtre de haut rang puisqu’on apprendra qu’il entre dans le saint des saints. Le nom de Zacharie signifie ‘Yahvé se souvient’. Ce nom est censé être prophétique, puisque Zacharie et sa femme voulaient un enfant et que celui-ci n’est venu qu’alors qu’ils étaient tous deux très avancés en âge.
2 Yahvé a donc mis longtemps à se souvenir : Pourquoi ? À cause des fautes de Zacharie et de son épouse dans un cycle antérieur d’existence ? Donc à cause d’un ‘mauvais karma’, comme dirait un oriental ? Exotériquement cette explication n’est pas acceptable, puisque l’être est censé avoir été créé lors de sa conception sexuelle par ses parents. Du moins pour un chrétien, car il y a des juifs qui adhèrent à la théorie réincarnationniste, comme le prouve la question des apôtres, à propos de l’aveugle-né dans Jean : Rabbi-Maître, qui a fauté ? lui, ou ses parents-géniteurs-goneis, pour qu’il soit né-engendré aveugle ? (Jn 09/02 = P 148). Alors pourquoi cette épreuve vis-à-vis de deux êtres dont Luc dira Tous deux sont justes devant Dieu, et ils suivent, irréprochables, tous les commandements et observances du Seigneur ? Avec Luc on entre de plein-pied dans la découverte d’un Dieu injuste ; ou qui paraît tel aux hommes.
Le miracle compensatoire
1 L’argumentaire théologique invoque l’effet de compensation qu’aurait eu la naissance miraculeuse de Jean, le futur Baptiste, issu d’une mère stérile et d’un vieillard. Mais il y a quelque chose de sadique dans le fait de faire souffrir un être qui ne le mérite pas, pour ensuite lui offrir une compensation. Ceux qui se contentent de cette explication se font une piètre conception de Dieu. On retrouvera cette problématique dans le passage de l’aveugle-né raconté par Jean (Jn 09/01 = P 148). Et d’ailleurs aussi dans la vie des centaines de millions de malheureux natifs que le monde présente… et qui sont bien loin de recevoir tous des miracles compensatoires.
Élisabeth la confiante
1 La classe d’Abia est l’une des 24 classes sacerdotales créées par le roi David pour le service religieux. Chaque classe officiait dans le Temple pendant une semaine deux fois par an.
2 Il a pour femme une descendante d’Aaron, dont le nom est Élisabeth. Aaron était le frère de Moïse, qui libéra les juifs de l’esclavage qu’ils subissaient depuis des siècles de la part des Égyptiens. Aaron fut grand-prêtre et son nom signifie ‘Celui qui vient après’. C’est-à-dire, soit après son frère Moïse, le grand prophète libérateur ; soit après Dieu, puisqu’il était, comme tout prêtre, l’intercesseur entre Dieu et le peuple. Élisabeth est donc de très grande noblesse ; et d’une origine sacerdotale assortie à son mari. Élisabeth signifie ‘Dieu a juré’ ; le sens de son nom est le même que celui de son mari : ‘Dieu a juré et il se souvient, ou se souviendra, si on est patient, de sa parole donnée’.
3 Du point de vue religieux, le nom des deux personnages du couple évoque donc la foi patiente dans le fait que Dieu veut le bien des siens et exauce toujours leurs prières. Jésus reprendra ce thème dans la parabole du juge et de la veuve, avec une nuance cependant, puisqu’il conclut : Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit, tandis qu’il patiente à leur sujet ? Je vous dis qu’il leur fera prompte justice (Lc 18/08 = P 212). Ici, c’est Dieu qui patiente, et non le dévot.
Une connaissance insatisfaite
1 Donc nous avons deux saints personnages, qui vivent une épreuve sur terre, mais sans perdre la foi en Dieu. Assurément, la foi, autant que la patience qui en est un peu l’expression pratique, sont des vertus. On est tout de même fondé à s’étonner sur le fait que la foi en question semble un peu aveugle. Certes, il vaut mieux une foi aveugle qu’une incroyance cultivée ; du moins quand la foi est en Dieu. Mais la scène laisse la connaissance assoiffée.
Le sort et l’encens
FG : Arrive [gignesthai] pour Zacharie le temps d’officier [hierateuein] devant [enanti] Dieu [theos] selon [en] le tour [taxis] de sa [autos] classe [ephêmeria] (Lc 01/08 = P 003)
BJ : Or il advint, comme il remplissait devant Dieu les fonctions sacerdotales au tour de sa classe,
FG : Suivant [kata] la coutume [ethos] du sacerdoce [hierateia], il est désigné par le sort [lankhanein] pour offrir l’encens [thumiaein] à l’intérieur [eis] du sanctuaire [naos] du Seigneur [kurios] (Lc 01/09 = P 003)
BJ : qu’il fut, suivant la coutume sacerdotale, désigné par le sort pour entrer dans le sanctuaire du Seigneur et y brûler l’encens.
Le sort divin
1 …suivant la coutume sacerdotale, désigné par le sort pour entrer dans le sanctuaire du Seigneur… La référence au sort peut étonner un chrétien contemporain. Elle n’est pas à interpréter au sens moderne de la notion de hasard. Pour l’incroyant moderne, le hasard est une sorte de ‘dieu pour athée’, qui remplace Dieu dans sa fonction de cause première de tout événement. Mais cette conception ne tient pas debout, car le hasard fait référence aux lois des probabilités, dont le calcul fut établi par Blaise Pascal au XVII° siècle. Il s’agit d’une appréhension mathématique de l’occurrence d’un événement, qui ne peut aucunement en expliquer la cause, et encore moins la remplacer.
2 Tout au contraire de cette mentalité moderne, pour les Anciens, le hasard était l’expression même de la volonté de Dieu. Et, s’il est imprévisible, c’est que les desseins divins sont mystérieux pour la faible intelligence humaine. Mais le sort n’était aucunement interprété comme un non-sens.
3 De plus, certaines civilisations anciennes ont utilisé le sort comme moyen d’élection afin d’éviter les conflits. À Venise, par exemple, un pouvoir aristocratique s’est partagé pendant une longue période entre les grandes familles patriciennes. Le doge, chef de la cité, était nommé à vie. Mais, pour éviter les conflits entre grandes familles, il était tiré au sort selon une méthode assez complexe. Bien d’autres postes de la Cité étaient ainsi pourvus. Les jurés d’Assise sont ainsi nommés dans la loi française. Par ce système, on évite que des professionnels des manipulations politiques ne s’emparent du pouvoir. On évite aussi qu’ils utilisent le pouvoir pour perdurer au pouvoir. Et le peuple garde le sentiment que les choses se font selon la volonté de Dieu, puisque les humains n’ont pas décidé, et qu’il ne saurait y avoir que Dieu en dehors d’eux.
4 On remarquera souvent une sorte de symétrie, dans l’Évangile, entre les scènes du début et celles de la fin. Jésus fut crucifié nu, contrairement aux représentations que l’on voit dans les églises. Ses vêtements ont donc été partagés entre les soldats et Luc précise : se partageant ses vêtements, ils tirèrent au sort (Lc 23/34 = P 292). Or, nous le verrons, il y a un symbolisme des vêtements du Christ qui accentue l’importance de cette scène. Ainsi la vie de Jésus est encadrée par le sort. Sans le sort, Jean Baptiste ne serait pas né, et n’aurait pas préparé la voie à Jésus. Sans le sort, les soldats n’auraient pas découpé l’héritage chrétien en quatre parts et surtout n’auraient pas attribué à qui de droit la robe sans couture. Car Jean précise : Lorsque les soldats ont crucifié Jésus, ils prennent ses vêtements et en font quatre parts, une part pour chaque soldat, et la tunique. Or la tunique est sans couture, tissée d’une pièce à partir du haut ; ils se disent donc entre eux: « Ne la déchirons pas, mais tirons au sort qui l’aura » (Jn 19/23 = P 292). Chez Jean, seule ‘la tunique sans couture’ est tirée au sort. Ce vêtement indivisible désigne l’ésotérisme christique, que l’éclatement des Églises chrétiennes ne pourra jamais dissocier ; et cela pour la raison qu’il est, tissée d’une pièce à partir du haut (perçu par intuition cordiale directe).
5 Cette mention du sort, sur lequel l’Écriture insiste deux fois, a donc son importance. Au niveau individuel, il est une multitude d’événements sur lesquels un homme n’a pas de prise et qui déterminent l’architecture même de sa vie. À sainte Hélène, Napoléon a dit à peu près : « On m’a attribué un énorme pouvoir de créer les événements, mais la plupart m’ont été imposés, et je n’ai fait que m’y adapter au mieux. » Tout est là, dans la vie spirituelle aussi bien. Noter rapidement l’émergence de l’événement, ne pas se braquer contre l’irréversible, s’adapter au mieux de la direction que l’on désire suivre : tel est le secret, pour se laisser conseiller par Dieu dans l’apparent hasard de la vie. En somme considérer le sort comme une force sacerdotale. La Bhagavad gita ne manque pas d’y insister en disant : Inutile de s’affliger sur l’inéluctable (BG 02/27).
L’encens sacerdotal
1 Zacharie entre à l’intérieur du sanctuaire du Seigneur pour y brûler l’encens. Dans toutes les cultures anciennes on brûle ou chauffe certaines substances végétales pour en dégager d’agréables odeurs. La fumée s’élevant dans l’air symbolise l’offrande que fait l’officiant de cette ‘odeur de sainteté’ à Dieu. L’offrande est d’autant plus remarquable que les résines odoriférantes sont assez précieuses et font l’objet d’un commerce sur de longues distances. Or l’événement de cette péricope constitue le premier maillon de la longue chaîne de la vie du Christ. Il se déroule dans le saint des saints du Temple, désignant ainsi, non seulement la nature de celui dont on annoncera la naissance (Jean le Baptiste) mais surtout celle de celui que le Baptiste lui-même annoncera (Jésus). Et Jésus sera entièrement consumé, comme l’encens, et offert à Dieu. Il s’est fait l’encens vivant de Dieu. Un oriental dirait que ce fut son nirvana, son ‘extinction’ individuelle au service total de Dieu.
2 Deux fois, dans l’Évangile, il sera question de l’encens. La deuxième fois est en rapport avec les Mages venus d’orient, qui offrent trois présents à l’enfant Jésus, dont l’un est l’encens : ouvrant leurs cassettes, les mages lui offrent en présents de l’or, de l’encens et de la myrrhe (Mt 02/11 = P 011). L’encens est un parfum sacerdotal ; les Mages désignent Jésus comme prêtre suprême en lui offrant l’encens qui est un parfum sacerdotal. Et la présente scène de Zacharie au Temple le désigne déjà comme prêtre suprême.
3 Cette identification de Jésus au Prêtre peut sembler étonnante, car il a passé toute sa vie publique à se confronter aux prêtres, et ce sont eux, précisément, qui ont décidé de sa mort : Dès ce jour-là donc, ils décident de le tuer (Jn 11/53 = P 221). Cela annonce la superposition, dans le christianisme, de deux prêtrises : celle du Christ et celle des hommes. Nombre de ‘croyants pratiquants’ conçoivent la religion comme un cheminement, guidé par les prêtres, évêques et surtout le pape, ne retenant de Jésus que ce qu’enseigne l’institution religieuse. D’autres suivent le principe : « Il vaut mieux s’adresser au bon Dieu qu’à ses saints ». Exotériquement, ce principe revient à écouter Jésus, conçu comme divin ; ésotériquement à l’écouter comme le réalisé qui a laissé le logos occuper toute la place en lui et qui, pour cette raison, en est devenu l’interprète humain parfait. Aussi parfait en tout cas, qu’une parole d’homme peut dire Dieu. Cette deuxième sorte de chrétien sera moins à l’aise au cœur de l’institution, pour la même raison que Jésus était en conflit avec les prêtres de son époque.
L’ange de droite
FG : Toute la multitude [plêthos] du peuple [laos] est [einai] en prière [proseukhesthai] au-dehors [exô] à l’heure [hôra] de l’offrande de l’encens [thumiama] (Lc 01/10 = P 003)
BJ : Et toute la multitude du peuple était en prière, dehors, à l’heure de l’encens.
FG : Alors lui [autos] apparaît [horaein] un ange [angelos] du Seigneur [kurios], debout [histênai] à droite [dexia] de l’autel [thusiastêrion] de l’encens [thumiama] (Lc 01/11 = P 003)
BJ : Alors lui apparut l’Ange du Seigneur, debout à droite de l’autel de l’encens.
FG : À sa vue [idein], Zacharie [zakharias] est troublé [tarassein] et la crainte [phobos] s’abat [epipiptein] sur [epi] lui [autos] (Lc 01/12 = P 003)
BJ : A cette vue, Zacharie fut troublé et la crainte fondit sur lui.
Le dépassement de la demande
1 Si le texte est d’une historicité plus que douteuse, son symbolisme n’en présente pas moins de l’intérêt spirituel. Zacharie se tient dans le cœur du Temple ; le peuple est au-dehors. Le mot grec pour au-dehors est simplement ‘exô’ que l’on retrouve dans exotérisme. Non seulement le peuple est au dehors de l’unicité divine, mais le texte insiste : il est en multitude-plêthos. Bien que le Temple de Jérusalem soit grand, le terme est exagéré, mais il illustre bien l’éparpillement mental du peuple, son incohérence, ses projets dispersés. Microcosmiquement, Zacharie est dans le cœur du méditant, mais son mental est peuplé d’une pléthore d’inutiles pensées.
2 Et le peuple est en prière. Proseukhesthai désigne une prière de demande. De fait, le mental grouille de demandes, qu’il tâche de satisfaire par le travail, ou par quelque combine plus ou moins honnête, ou par la prière de demande à Dieu ; les méthodes diffèrent mais le désir est à la racine de toutes. Zacharie ne demande rien. Il a, certes, demandé des enfants à Dieu, les enfants ne sont pas venus, sans que cela le mette en doute vis-à-vis de Dieu. Il remplit sa fonction en confiance. Et c’est précisément dans cette disposition intérieure qu’un ange du Seigneur lui apparaît.
Un peu d’angélologie
1 Le grec angelos signifie ‘messager’ ; rien de plus. Quand on étudie spirituellement l’Écriture révélée, il convient d’oublier les images pieuses dont l’enfance fut remplie. Les peintres représentent les anges comme des hommes avec des ailes. Des hommes, parce que leur langage est censé être compris par les hommes ; il faut donc bien qu’ils nous ressemblent. Des ailes, parce qu’ils viennent des états supérieurs de l’Être, ce que symbolisent les oiseaux qui se déplacent si aisément au-dessus nos têtes. Mais le grec ne dit que ‘messager’ sans description visuelle.
2 Certes l’exotérisation aura lieu, jusque dans l’évangile à la fin : elles virent un jeune homme assis à droite, vêtu d’une robe blanche, et elles furent saisies de stupeur (Mc 16/05 = P 308). On trouve l’humanité du personnage et même son vêtement, mais pas encore les ailes. Il faut comprendre ‘ange’ sans image, et simplement comme un message, venu du cœur du Temple, et donc du cœur de celui à qui il s’adresse, et compréhensible par son cerveau, qui seul formulera l’intuition supra-verbale du cœur. Un ange du seigneur est une idée (au sens platonicien du terme) véritablement spirituelle.
3 L’ange est debout, alors que celui que voient les femmes à la résurrection est assis. L’un se situe dans la dynamique de l’histoire, il annonce un événement, alors que les autres annonceront un accomplissement : un état sans retour, comme dit la Bhagavad Gita (BG) : établis dans l’Absolu, ils prennent le chemin du non-retour (BG 05/17).
Le symbolisme de la droite
1 Et l’ange est à droite. Curieusement, l’ange n’est aucunement décrit, donc non spatialisé, et cependant il est à droite, donc situé dans l’espace. Il s’agit à l’évidence du symbolisme de la droite. Ce symbolisme est employé 19 fois dans les évangiles canoniques et on le rencontre aussi dans l’évangile gnostique de Philippe. Renvoyons à une étude du symbolisme de la droite dans l’évangile. Comme toutes les études de symbolisme dans l’Évangile, elle se situera dans la catégorie ‘Études de symbolisme’ du site. Puisque nous rencontrons ici cette notion pour la première fois, contentons-nous de quelques précisions.
2 Du point de vue de l’idéologie moderne, le principe démocratique de l’égalité affirmera sans preuve que les gauchers sont égaux aux droitiers, comme les femmes aux hommes, comme tout est égal à tout. C’est une pétition de principe, contredite par l’expérience, et de plus absurde, car, si toutes les choses étaient égales, rien ne les distinguerait et il n‘y aurait plus de monde.
3 Du point de vue spirituel, la distinction de la droite, que l’on devine bonne, puisque c’est la place de l’ange d’une annonciation, et de la gauche, que l’on suspecte mauvaise, relève clairement d’une conception dualiste des choses. Au prétexte que la spiritualité la plus essentielle est non-duelle, il ne faudrait pas penser que le dualisme est toujours mauvais, car ce serait retomber dans un dualisme. L’Unique est le principe divin. Dès lors qu’il se manifeste, l’apparence d’une dualité se produit. La part positive de cette dualité reconduit vers l’Unique, et la part négative accentue l’illusion de la séparation. La spiritualité pure perçoit l’Unique et pense en terme de non-dualité, et la religion morale se croit séparée, mais cherche à s’approcher du divin, privilégiant donc la droite.
4 Les lecteurs démocratiquement politisés, s’ils s’estiment ‘de gauche’, le ‘côté cœur’ soi-disant, ne supporteront pas ces propos. Qu’ils veuillent bien se reporter à l’étude sur le symbolisme de la droite et de la gauche avant de se hâter de se scandaliser.
À gauche la demande religieuse, à droite la non-demande spirituelle
1 Toujours est-il que, si l’ange est perçu à droite par Zacharie, c’est qu’il y a quelque chose à gauche. Comme tout juif, Zacharie et Élisabeth souhaitaient avoir une descendance, de préférence nombreuse. Ils n’ont pas été exaucés, mais n’en continuent pas moins leur chemin de rectitude selon la loi de Dieu. Finalement, ils auront un fils, miraculeux et tardif, le futur Baptiste, mais ne seront pas véritablement exaucés pour autant, car ce fils sera un ascète redoutable, qui ne touchera pas à la femme, et mourra sans leur laisser de descendance. Ils ne verront donc que très peu leur fils, vu leur grand âge. De plus, vu qu’Hérode entreprendra de faire tuer tous les nouveaux-nés de son pays dans seulement quelques mois (Jean le Baptiste n’a que six mois de plus que Jésus), ils devront cacher leur enfant, sans pouvoir se cacher avec lui, à cause de la fonction très officielle de Zacharie. Ils en seront d’autant plus séparés.
2 Mais ils forment un couple d’humains dévoués au divin, et le divin les arrachera à la petitesse charnelle et mortelle de leurs vœux. Par leur fils, ils s’inscriront dans la lignée de Jésus et, à plus ou moins long terme, hériteront de la vie immortelle à laquelle ce dernier introduit. Ce couple illustre donc l’art spirituel de savoir ne pas être exaucé.
De quoi Zacharie a-t-il peur ?
1 Zacharie est le religieux parfait, qui entrevoit le spirituel mais ne l’appréhende que partiellement. Face à l’irruption du spirituel dans sa vie, il est troublé et la crainte s’abat sur lui. Encore une fois, la description quasi sensuelle de sa réaction induira chez le lecteur une interprétation matérielle : « Pour avoir si peur, il faut bien qu’il se soit passé quelque chose ! Un événement, une vision ! » Si le peuple exotérique était présent, c’est ce qu’il aurait cru, on nous le dira. Et, l’ayant cru, il l’aurait vu ; car le peuple voit toujours ce qu’il croit.
2 Mais n’est-il pas possible que Zacharie soit saisi de crainte en réalisant, dans la solitude et le silence du saint des saints, que son monde s’effondre ? Les juifs sont divisés, non seulement vis-à-vis de l’attitude à avoir par rapport aux Romains, mais aussi et surtout dans leurs croyances religieuses. Certains croient à la résurrection (les pharisiens, qui gèrent les synagogues), d’autres non (les sadducéens qui gèrent le Temple). Le sang de milliers d’animaux coule sur les autels du Temple, cela ne chasse pas les Romains et ne bonifie pas le monstrueux Hérode. La propre lignée de Zacharie est en train de s’épuiser ; un monde se meurt. Peut-être pressent-il que le Temple sera rasé dans pas plus qu’une vie d’homme. Il ne doute pas de Dieu ; mais il pressent que Dieu veut de lui l’inimaginable, le judaïquement impensable. Il a peur.
Jean Baptiste et Élie
L’ange [angelos] lui [autos] dit [legein]: «Sois sans [mê] crainte [phobein], Zacharie [zakharias], car [dioti] ta [su] prière [deêsis] a été exaucée [eisakouein]. Ta femme [gunê] Elisabeth [elisabet] t’enfantera [gennaein] un fils [huios] et tu lui [autos] donneras [kalein] le nom [onoma] de Jean [iôannês]. (Lc 01/13 = P 003)
BJ : Mais l’ange lui dit : »Sois sans crainte, Zacharie, car ta supplication a été exaucée ; ta femme Élisabeth t’enfantera un fils, et tu l’appelleras du nom de Jean.
FG : Tu en auras [einai] joie [khara] et allégresse [agalliasis] et beaucoup [polus] se réjouiront [khairein] de sa [autos] naissance [genesis]. (Lc 01/14 = P 003)
BJ : Tu auras joie et allégresse, et beaucoup se réjouiront de sa naissance.
FG : Car il sera [einai] grand [megas] devant [enôpion] le Seigneur [kurios]; il ne boira [pinein] ni [kai] vin [oinos] ni [kai] boisson [sikera] fermentée et il sera rempli [pimplênai] de l’Esprit [pneuma] Saint [hagios] dès [eti] le sein [koilia] de sa [autos] mère [mêtêr]. (Lc 01/15 = P 003)
BJ : Car il sera grand devant le Seigneur ; il ne boira ni vin ni boisson forte ; il sera rempli d’Esprit Saint dès le sein de sa mère
FG : Il ramènera [epistrephein] beaucoup [polus] de fils [huios] d’Israël [israêl] au [epi] Seigneur [kurios] leur [autos] Dieu [theos]; (Lc 01/16 = P 003)
BJ : et il ramènera de nombreux fils d’Israël au Seigneur, leur Dieu
La crainte sacrée qui ouvre à l’Éternel
1 L’ange lui dit : »Sois sans crainte, Zacharie… L’interprétation microcosmique revient à considérer tous les personnages d’un récit comme différents aspects d’un même personnage. L’esprit de Zacharie, symbolisé par l’ange, apaise son mental et lui conseille de ne pas avoir peur.
2 Sois sans crainte, Zacharie, car ta supplication a été exaucée : L’ange ne lui dit pas que sa demande (d’avoir des enfants) sera exaucée, mais qu’elle l’a été. Or Jésus enseignera cette méthode de prière à ses disciples : tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez déjà reçu, et cela vous sera accordé (Mc 11/24 = P 235). On remarque le bouleversement temporel : la prière de demande est au présent, la foi croit que c’est déjà accompli au passé, et le résultat se manifestera dans le futur. Autrement dit, quand on se place dans l’éternel, on acquiert la puissance de l’éternel.
La femme qui donne un fils
1 … ta femme Élisabeth t’enfantera un fils…Le rapport homme-femme, en lecture microcosmique, s’interprète souvent comme une relation esprit-âme, au sens grec pneuma-psychè, au sens hindou purusha-prakriti, au sens chinois yang-yin. Le sexe de l’enfant, un fils, désigne l’émergence du spirituel dans un contexte surtout psychique, donc féminin. Le peuple juif était soumis, donc en position de serviteur par rapport aux Romains (‘femme’ des Romains). Il était gouverné par Hérode, que l’on verra soumis à la femme (Hérodiade et sa fille Salomé : Mc 06/22 = P 103). En effet Hérode dira à la fille de sa femme illégitime : demande moi ce que tu veux et je te le donnerai. Or, que demanda-t-elle ? La tête de Jean le Baptiste, dont l’ange annonce justement la naissance à Zacharie. Et les gestionnaires du Temple étaient les Sadducéens, qui ne croyaient pas à la résurrection, c’est-à-dire que leur religion se limitait à offrir des sacrifices d’animaux à Dieu pour en obtenir quelqu’exaucement terrestre. Or cela aussi est féminin, dans la mesure où l’essence du féminin est de faire naître au mortel. Zacharie lui-même, avec son souhait bien juif d’avoir des enfants, se limitait à cette perspective.
La grâce n’est pas l’exaucement
1 Or l’ange lui donne un ordre : tu l’appelleras du nom de Jean. Et Jean signifie « Yahvé fait grâce ». On ne dit pas ‘Yahvé exauce la demande humaine (avoir un enfant mortel)’, mais ‘Yahvé fait grâce’. Autrement dit : Dieu sait mieux que l’homme ce qui est bon pour lui. Aussi n’y a-t-il qu’une demande correcte possible, et c’est Jésus qui l’enseigne : que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel (Mt 6/10 = P 160).
Les croyants, les athées et les connaissants
1 Tu en auras joie et allégresse, et beaucoup se réjouiront de sa naissance. Vu le grand âge de Zacharie, sa joie a dû être de courte durée. Du moins si ce récit présente quelques bases historiques. Ce récit, ainsi que tous les passages ‘merveilleux’ de l’Évangile, et ils sont nombreux, peut être lu en croyant, en athée et en connaissant. Le croyant croira, à la lettre, ce qui est dit. Et sa foi sera telle qu’il ne verra même pas les contradictions et les incohérences. Cette foi là relève du sentiment, non directement de l’intelligence. L’athée déclarera que cette histoire est une pure invention humaine, comme tant de milliers de récits qui tombèrent dans les oubliettes de l’histoire. Mais, ce faisant, l’athée ne saura pas expliquer pourquoi, justement, cette histoire n’est pas tombée dans les oubliettes elle aussi. Le connaissant n’oublie jamais qu’une Écriture, fut-elle sacrée, est toujours l’interface entre une révélation spirituelle, cordiale, intuitive, supra-verbale, d’une part, et une formulation humaine nécessairement datée, localisée et même ‘psychologisée’ en fonction d’une culture particulière.
2 Nous ne saurons jamais ce qu’il en est historiquement. Peut-être le prophète Jean, annonciateur de Jésus, était-il fils d’un grand-prêtre du Temple, qui l’aura eu tardivement, alors que l’on croyait déjà sa femme stérile. L’amplification des traditions orales et le goût de certains évangélistes comme Luc pour le merveilleux, qui plaît tant au peuple, auront fait le reste.
3 Mais, et en cela réside le mystère de l’inspiration, ces broderies événementielles sur un fait au départ tout intérieur et spirituel ont elles-mêmes un sens, dont il est fréquent qu’il ait échappé à l’auteur lui-même. ‘Tel prophétise, tel comprend les prophéties’ dit-on ; tel évangélise, tel comprend les évangiles.
Jean commence l’universalisation du message
1 …et beaucoup se réjouiront de sa naissance. L’ange, ici, dépasse largement les souhaits de Zacharie et Élisabeth. Pourquoi voulaient-ils un enfant ? Élisabeth le dira : pour enlever mon opprobre parmi les hommes ! Les enfants sont une puissance de travail, une sécurité sociale pour les jours de la vieillesse, un sentiment (une illusion ?) de s’immortaliser à travers eux, une contribution à la grandeur du peuple juif, puisque le nombre fait la puissance. Tout cela est bien légitime, mais n’a rien de spirituel. Élisabeth, et probablement aussi son mari, se conforme aux us et coutumes de son peuple et de son époque : il est mal vu de n’avoir pas d’enfant. Mais l’ange tient un autre langage : Jean n’est pas né pour ses parents ; la preuve en est qu’il ne leur a pas assuré une descendance. Il est né pour son peuple entier… et son peuple est destiné à devenir le monde entier, par l’universalisation du Christ : beaucoup se réjouiront de sa naissance.
Les hommes nés de la femme
1 L’ange continue à faire des révélations… dont on n’est pas très sûrs qu’elles n’ont pas été écrites après les faits. En tout cas, il ne fait aucun doute que le Baptiste avait été décapité depuis longtemps, lorsque Luc a écrit son évangile. Luc connaissait donc parfaitement, comme histoire passée, ce que l’ange déclare comme prophétie. Et cela ne pouvait que plaire à un public antique et en particulier juif ; il n’est qu’à voir les innombrables références aux prophètes dans la littérature de l’époque.
2 … il sera grand devant le Seigneur… La formule est ambigüe, car cela peut être entendu ‘Il sera grand devant Dieu’, ou ‘Il sera grand devant Jésus, qui est Dieu’, selon la conception théologique et dogmatique de la divinité native de Jésus.
3 De fait, Jésus dira aux foules à propos de Jean : qu’êtes-vous allés faire ? Voir un prophète ? Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète… parmi les enfants des femmes, il n’en a pas surgi de plus grand que Jean le Baptiste ; et cependant le plus petit dans le Royaume des Cieux est plus grand que lui (Mt 11/9 et 11 = P 079). Jean est plus grand qu’un prophète parce qu’il annonce une ère nouvelle et non la suite de l’ère en cours. Zacharie ne pouvait certainement pas le savoir, sinon de façon très intuitive et confuse. Et Jésus fait référence au Royaume des Cieux, dont le moindre membre sera plus grand que le Baptiste, car il apporte la doctrine des états supérieurs de l’être et ouvre l’accès au royaume des cieux.
4 Nous avons fait référence au côté féminin des demandes de Zacharie et d’Élisabeth, et Jésus y insiste : parmi les enfants des femmes, il n’en a pas surgi de plus grand que Jean le Baptiste. Serait-ce à dire que Jean le baptiste, comme son cousin Jésus, serait né de sa mère seule ? Évidemment non. Il est né dans une perspective civilisatrice et même religieuse qui n’est que féminine, en cela il fait partie des enfants des femmes. Mais, et ce sera le premier parmi eux, il brisera le cycle de l’attachement au terrestre : Comme Jésus, il n’aura pas d’enfant. Il ne se contentera pas d’être un guide pour les affaires terrestres. Il guidera vers Jésus, qui guidera vers le ciel.
Le vin mystique… et l’autre
1 …il ne boira ni vin ni boisson forte… Comme beaucoup de choses dans l’Évangile, le vin est un symbole important. On se reportera à l’étude sur ‘le symbolisme du vin’ (voir index des thèmes : Vin). Disons simplement ici que, dans le mythe biblique, l’inventeur du vin est Noé. Il s’enivra de son propre breuvage et se mit tout nu dans sa tente. Un de ses fils le vit et s’en choqua ; pour cette ‘faute’ Noé le maudit. Ce récit illustre l’ambivalence du vin… et d’ailleurs de toute drogue. Dans certains contextes, il peut aider au dépassement des soucis et du prosaïsme humain. Mais il peut aussi abrutir et faciliter bien des actes fâcheux en supprimant toute inhibition, y compris morale. Certaines traditions, comme l’Islam, mettent exotériquement l’accent sur cet aspect négatif du vin : d’où l’interdiction d’en boire pour un musulman. Mais, ésotériquement, un soufi a écrit un ‘Éloge du vin’, qui envisage l’autre aspect, positif, de la question. Pour certains hommes, il vaut mieux n’en pas boire, car cela leur fait mauvais effet physique ou mental. Pour d’autres, c’est bon en stimulant leurs facultés. Pour d’autres encore c’est inutile : leur enthousiasme naturel est suffisant pour leur octroyer l’ivresse mystique.
2 Dans l’évangile, en particulier à propos des noces de Cana, la transformation de l’eau en vin, symbolise le passage du prosaïsme des préoccupations humaines mortelles à la transcendance de la quête spirituelle (Jn 02/09 = P 026). Alors l’ivresse mystique (qui fut celle de Noé) s’oppose à l’ivresse consumériste et illusoire des paradis artificiels. Jean le Baptiste est un intermédiaire entre une tradition juive très matérialisée du temps de Jésus et la révélation christique. Il fallait donc échapper à l’ivresse profane (il ne boira ni vin ni boisson forte) pour ensuite accéder, comme le feront les apôtres avec le vin eucharistique, à l’ivresse mystique.
3 …il sera rempli d’Esprit Saint dès le sein de sa mère… C’est pourquoi il n’aura pas besoin de vin, l’ivresse mystique sera chez lui native… du moins selon le récit merveilleux que nous explorons, car, si Jean le Baptiste fut un ascète, c’est justement parce que tout ne lui était pas donné nativement. Seul a besoin d’exercices celui qui n’excelle pas encore.
La spiritualité préverbale des enfants
1 …il sera rempli d’Esprit Saint dès le sein de sa mère… La question de la spiritualité des nouveau-nés est une affaire délicate. Leur fontanelle, l’os du dessus du crâne, n’est pas encore solidifiée. On voit le cœur faire battre cet os encore souple comme une peau de tambour. ‘Fontanelle’ signifie ‘petite fontaine’. La grâce divine, souvent symbolisée par la pluie, surtout dans les pays désertiques comme celui de Jésus, est censée arriver directement dans le cerveau de l’enfant. Dans différentes traditions, dont l’Église catholique en ce qui concerne les papes, la fontanelle du défunt est brisée avec un petit marteau, afin que l’âme du défunt puisse sortir dans la bonne direction.
2 Dans l’évangile gnostique de Thomas Jésus déclare : Le vieillard n’hésitera pas à interroger l’enfant de sept jours à propos du lieu de la Vie, et il vivra (Tho 004). Et dans les canoniques Luc : On lui présente aussi les tout-petits pour qu’il les touche ; ce que voyant, les disciples les rabrouent. Mais Jésus appelle à lui ces enfants, en disant : »Laissez les petits enfants venir à moi, ne les empêchez pas ; car c’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume de Dieu (Lc 18/15-16 = P 215).
Le prêtre et le spirituel
1 … il ramènera de nombreux fils d’Israël au Seigneur, leur Dieu… Dans ce passage aussi nous retrouvons l’ambiguïté. Le Dieu en question désigne-t-il Jésus, selon la théologie, ou désigne-t-il Dieu ? La question est justifiée car Jésus dit à Marie-Madeleine, qu’il rencontre après sa résurrection : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu (Jn 20/17 = P 311). Comment Dieu aurait-il un Dieu ? Si Jésus était Dieu, comme le prétend le dogme chrétien, dirait-il : mon Dieu ? Le passage peut donc signifier : ‘Le Baptiste amènera beaucoup de disciples à Jésus’. Ce que confirme l’évangile puisque certains disciples du Baptiste se plaignent : Rabbi, celui qui était avec toi de l’autre côté du Jourdain, celui à qui tu as rendu témoignage, le voilà qui baptise et tous viennent à lui ! (Jn 03/26 = P 032). Mais le passage peut aussi signifier que le Baptiste ramènera beaucoup de juifs dans la fidélité au Dieu de leur propre tradition : Et s’en vont vers lui tout le pays de Judée et tous les habitants de Jérusalem, et ils se font baptiser par lui dans les eaux du Jourdain, en confessant leurs péchés (Mc 01/05 = P 015).
2 Ce passage de l’Écriture illustre la différence essentielle qui existe entre un prêtre, fut-il grand-prêtre comme Zacharie, et un spirituel véritable. Le prêtre est un ‘fonctionnaire de Dieu’ ; il sert d’intermédiaire entre Dieu et les hommes, du moins pour les humains qui croient que Dieu est séparé d’eux. Sa fonction se fonde sur l’ignorance (relative) des croyants. Le spirituel est celui qui éveille l’Esprit chez l’humain qu’il rencontre ; c’est-à-dire qu’il éveille Dieu (qui s’y trouve déjà) en lui. Il n’a pas besoin de rites, de cérémonies, d’objets magiques. Il fait reconnaître les fautes et restaure le sens de la Loi, du Dharma, de la présence spirituelle, comme dit la BG.
Jean Baptiste et Élie
FG : Et il marchera [proerkhesthai] par-devant sous le regard [enôpion] de Dieu, avec [en] l’esprit [pneuma] et la puissance [dunamis] d’Elie [êlias], pour ramener [epistrephein] le coeur [kardia] des pères [patêr] vers [epi] leurs enfants [teknon] et conduire les rebelles [apeithês] à penser [phronêsis] comme les justes [dikaios], afin de former [hetoimazein] pour le Seigneur [kurios] un peuple [laos] préparé [kataskeuazein]». (Lc 01/17 = P 003)
BJ : Il marchera devant lui avec l’esprit et la puissance d’Élie, pour ramener le cœur des pères vers les enfants et les rebelles à la prudence des justes, préparant au Seigneur un peuple bien disposé. »
Élie, modèle de Jean Baptiste
1 Voici qu’apparait, dans le discours de l’ange, Élie, un important prophète de l’Ancien Testament. Élie eut affaire au roi Acab, à qui Dieu le chargea d’annoncer la mauvaise nouvelle de plusieurs années de sécheresse, en punition de l’infidélité de son peuple. Élie se réfugia ensuite près du torrent de Kérith où il fut nourri par les corbeaux, qui le fournissaient en pain et viande. On voit poindre ici le mode de vie étrange du futur Baptiste vivant dans le désert (Jean était vêtu d’une peau de chameau et mangeait des sauterelles et du miel sauvage : Mc 01/06 = P 015).
Élie et la multiplication des pains
1 Puis, à Sarepta, Élie rencontre une veuve avec enfant, qui n’a plus qu’une poignée de farine et un fond de pot d’huile. Il lui demande de lui préparer un repas. Alors, par respect pour les règles de l’hospitalité, elle lui prépare le peu qui reste à elle et son enfant. Mais l’huile et la farine se renouvellent miraculeusement et, pendant des jours, ils mangeront tous à leur faim. On voit là une préfiguration des deux multiplications des pains de Jésus (Mc 06/35 = P 106 et Mc 08/01 = P 117)… À moins que la prophétie ne fonctionne à l’envers, et que certains évangélistes n’aient attribué ces épisodes à Jésus dans le seul but de prouver qu’il se situe dans la lignée d’Élie. On ne le saura jamais, comme d’habitude. D’une façon générale, dans les Ecritures, seul est certain le sens symbolique.
2 Jésus, selon l’Évangile, fait explicitement référence à ce passage (Lc 04/25 = P 100), ce qui déplaît furieusement aux gens de son village de Nazareth, car Sarepta est une ville étrangère pour les juifs. Ce passage est donc censé signifier que Jésus, qui n’est pourtant jamais sorti de Palestine, s’adressait au monde entier.
Élie le ressusciteur
1 Ensuite l’enfant de la femme tomba malade et mourut. Élie le ressuscita. Ce passage est repris dans l’Évangile de Luc (et lui seul) avec la résurrection du fils de la veuve de Naïn (Lc 07/12 = P 077).
Élie le châtieur
1 Enfin Élie eut affaire à nouveau au roi Acab, qui l’accusait d’être un oiseau de mauvais augure. Il entra en compétition avec les prophètes de Baal, un dieu païen et donc faux, et il remporta la compétition, qui consista à fabriquer deux autels, avec un taureau sur chacun, et à demander au dieu Baal et au Dieu d’Élie d’allumer eux-mêmes le feu du sacrifice. Évidemment, seul le vrai Dieu répondit positivement, et ceci bien qu’Élie avait pris soin de mouiller trois fois l’autel, pour rendre la tâche divine plus difficile, et la démonstration plus probante. Une fois victorieux, Élie égorgea les prêtres de Baal.
2 On retrouve un écho de cette scène lorsque Jésus maudit les villes qui n’ont pas fait pénitence, bien qu’ayant bénéficié de ses miracles (Lc 10/13 = P 136) et aussi dans cette autre où Jacques et Jean se proposent de faire descendre le feu du ciel sur un village de Samarie qui n’avait pas bien accueilli Jésus, scène racontée par Luc seul (Lc 09/52 = P 138).
Le lien ambigu de Jean-Baptiste et d’Élie
1 Plusieurs versions existent de la mort d’Élie. Dans l’une d’elle, alors qu’il se trouve avec son disciple Élisée, il est emporté au ciel, sur un char de feu. Donc il n’est pas mort, et les Juifs attendaient qu’il revienne sur terre à la fin des temps, ce qui fera mystère quant à savoir si Jean le Baptiste était Élie revenu ou non. « Qui es-tu donc ? lui demandent les pharisiens. Es-tu Élie ? « Il dit : »Je ne le suis pas.» (Jn 01/21 = P 022). Ce qui n’empêche pas Jésus d’affirmer le contraire à propos du Baptiste : Et lui, si vous voulez m’en croire, il est cet Élie qui doit revenir (Mt 11/14 = P 079 et aussi Mt 17/12 = P 126). La chose est donc douteuse. Jean le Baptiste agira-t-il dans l’esprit d’Élie sans le savoir ? Ce n’est pas inconcevable. Toutes ces références ne sont-elles qu’une construction évangélique afin d’inscrire le christianisme naissant dans la lignée de la tradition mère… qui ne le reconnaîtra d’ailleurs pas ? C’est possible aussi.
Le retour d’Élie : passé ou futur ?
1 Lors de la transfiguration de Jésus, Élie apparaît avec Moïse à trois disciples et les deux prophètes s’entretiennent avec Jésus. Alors Pierre, prenant la parole, dit à Jésus : »Rabbi, il est heureux que nous soyons ici ; faisons donc trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie. » (Mc 09/04-05 = P 125). Le duo Moïse-Élie apparaît clairement comme les deux pôles exotérique et ésotérique d’une tradition complète. Moïse et la Loi constituant le cadre moral de la religion, pendant qu’Élie symbolise la voie directe, spirituelle, redoutable et mystérieuse.
L’ultime Élie sur la croix
1 Enfin, il sera question d’Élie, mais d’une façon équivoque, une fois encore, à la mort de Jésus. Quand vient la sixième heure, l’obscurité se fait sur la terre entière jusqu’à la neuvième heure. Et à la neuvième heure Jésus clame en un grand cri : »Élôï, Élôï, lema sabachthani », ce qui se traduit : »Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Certains des assistants disent en l’entendant : »Voilà qu’il appelle Élie ! » (Mc 15/33-35 = P 296). Le nom d’Élie consonnant avec l’un des noms de Dieu, l’ambiguïté s’installe. Il semble cependant peu douteux que Jésus se soit adressé directement à Dieu. Reste à savoir pourquoi cette remarque dans l’Évangile ? Probablement parce qu’Élie était attendu à la fin des temps et que certains, vue la dramaturgie des événements, la croyaient venue. Possiblement aussi pour suggérer que Jésus, comme Élie, reviendra.
Une prophétie assez partielle
1 C’est beaucoup dire lorsque l’ange affirme : Il marchera devant lui avec l’esprit et la puissance d’Élie. Pour l’esprit c’est douteux car Élie eut des fils, qui se comportèrent lamentablement, et qu’il ne corrigea guère, lui qui fut si saignant avec bien d’autres qui n’étaient pas de son sang. On trouve là un attachement bien juif à la chair et à la famille, qui sera corrigé par l’histoire du couple Zacharie-Élisabeth et de leur fils sans descendance.
2 Il en est de même pour la puissance d’Élie. Elle se manifesta spectaculairement, mais on ne voit guère l’équivalent dans ce que l’on sait de Jean le Baptiseur. Et nous entrons là dans une série de prophéties lucaniennes qui ne se sont manifestement pas réalisées : celles de Marie et d’Elisabeth (P 010), nous le verrons bientôt. Certes, le Baptiseur eut un certain succès dans le peuple, mais rien de comparable à la puissance d’Élie.
3 La suite étonne encore plus : …pour ramener le cœur des pères vers les enfants…car, nous l’avons vu, Élie fut justement un mauvais père (trop féminin, trop tolérant à leur injustice), bien que doublé d’un immense prophète.
4 …et les rebelles à la prudence des justes…Il est difficile de savoir dans quelle mesure le Baptiste a profondément réorienté spirituellement son peuple. En tout cas cela semble avoir été de courte durée car, quarante ans après sa mort, ce peuple entra en rébellion contre les Romains, ce qui lui valut d’être rayé de la carte et parcellisé dans la diaspora.
5 … préparant au Seigneur un peuple bien disposé. Il semble que l’action de Jean le Baptiseur fut efficace à court terme, pour préparer l’entrée en scène de Jésus, et cela, au moins, semble avoir été réalisé. On reste donc un peu sur sa faim après observation de ces prophéties.
Zacharie éprouvé ou puni ?
FG : Zacharie [zakharias] dit [legein] à [pros] l’ange [angelos]: «A quoi [kata] le [houtos] saurai [gignôskein]-je? Car [gar] je [egô] suis [einai] un vieillard [presbutês] et ma [egô] femme [gunê] est avancée [probainein] en âge [hêmera]». (Lc 01/18 = P 003)
BJ : Zacharie dit à l’ange : »A quoi connaîtrai-je cela ? car moi je suis un vieillard et ma femme est avancée en âge. »
FG : L’ange [angelos] lui [autos] répond [apokrinein]: «Je [egô] suis [einai] Gabriel [gabriêl] qui me tiens [paristênai] devant [enôpion] Dieu [theos]. J’ai été envoyé [apostellein] pour te [su] parler [lalein] et pour t’annoncer cette [houtos] bonne nouvelle [euangelizein]. (Lc 01/19 = P 003)
BJ : Et l’ange lui répondit : »Moi je suis Gabriel, qui me tiens devant Dieu, et j’ai été envoyé pour te parler et t’annoncer cette bonne nouvelle.
FG : Eh bien [idou], tu vas être [einai] réduit au silence [siôpaein] et tu ne pourras [dunasthai] plus [mê] parler [lalein] jusqu [akhri]’au jour [hêmera] où [hos] cela [houtos] se réalisera [gignesthai], parce [anti] que tu n’as pas [ou] cru [pisteuein] à mes [egô] paroles [logos] qui [hostis] s’accompliront [plêroein] en [eis] leur [autos] temps [kairos]». (Lc 01/20 = P 003)
BJ : Et voici que tu vas être réduit au silence et sans pouvoir parler jusqu’au jour où ces choses arriveront, parce que tu n’as pas cru à mes paroles, lesquelles s’accompliront en leur temps. «
Doute ou prudence de Zacharie ?
1 Zacharie dit à l’ange : »A quoi connaîtrai-je cela ? Car je suis un vieillard et ma femme est avancée en âge. » Tout chrétien est conditionné à considérer que Zacharie est coupable de n’avoir pas cru directement à l’ange. Mais est-ce bien toujours facile de distinguer un songe, d’un rêve, voire d’un cauchemar ? Le diable ne sait-il pas se déguiser et ruser ? On peut, certes, considérer que Zacharie est un grossier matérialiste, qui oublie la toute-puissance de Dieu et s’en tient aux lois de la nature humaine. Mais on peut aussi bien estimer qu’il scrute la nature de l’apparition en lui disant, en quelque sorte : « Qui es-tu pour outrepasser les lois de la nature ? » Car, enfin, l’ange ne s’est pas présenté, et il est normal que sa nature demeure en suspens pour Zacharie. On verra, d’ailleurs, que Marie, lorsqu’elle reçoit elle aussi le même ange : se demande ce que signifie cette salutation (Lc 01/29 = P 004). Il semble bien que les théologiens prennent pour vertu chez Marie ce qu’ils critiquent chez Zacharie.
2 La comparaison s’impose entre la réaction de Zacharie et celle de Marie devant l’annonce de ce même ange, qui ne se présente ni dans un cas ni dans l’autre. Marie déclare : « Je suis l’esclave-doulos du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole ! » (Lc 01/38 = P 004). Est-elle plus croyante ou plus crédule que Zacharie ? On remarque que la chose était moins extraordinaire pour elle, car elle était en âge parfait pour procréer et de plus fiancée à un homme. Évidemment le dogme veut qu’elle n’ait jamais eu l’intention de ‘connaître’ un homme, mais nous verrons que le texte est loin de se montrer aussi affirmatif.
Le silence initiatique ?
1 L’ange lui répondit : »Moi je suis Gabriel, qui me tiens devant Dieu, et j’ai été envoyé pour te parler et t’annoncer cette bonne nouvelle. L’ange se présente enfin, il aurait dû commencer par là. La transcendance ne dispense pas de la politesse. Gabriel signifie, selon les sources : ‘Homme de Dieu’ ou ‘Dieu s’est montré fort’ ou ‘Ma Force est en Dieu’. Et Zacharie, on l’a vu, veut dire ‘Yahvé se souvient’ ou ‘Je me souviens de Yahvé’. Les notions sont apparentées. La vertu de foi ne dispense pas de la vertu de prudence et de discernement des esprits ; les affirmations de Gabriel, après la déclinaison de son nom, ne répondent pas au questionnement de Zacharie et ne lui donne pas de preuve.
2 Et voici que tu vas être réduit au silence et sans pouvoir parler… Gabriel flanque à Zacharie une punition en guise de preuve. La formule est étrange : ‘réduit au silence’ et ‘sans pouvoir parler’, n’est-ce pas dire deux fois la même chose ? Ou est-ce annoncer une double peine : le mutisme, plus le silence intérieur qui fait qu’il n’entendra plus la voix angélique ?
3 La raison de la punition imposée par Gabriel peine à convaincre. Mais il se pourrait bien que, dans le mythe de la naissance miraculeuse de Jean le Baptiste, préparant elle-même la naissance encore plus miraculeuse de Jésus, cette épreuve du silence présente un sens initiatique. Le malheureux Zacharie fait penser à Papageno, dans l’opéra ‘La flute enchantée » de Mozart. Ce dernier était Franc-Maçon, et a repris dans son opéra certains éléments des rituels de son Ordre. Or, pendant la première année de leur appartenance, les apprentis assistent aux séances en silence, sans pouvoir intervenir. Et l’on trouve ce genre de prescriptions dans d’autres voies initiatiques. Il faut savoir obéir avant de pouvoir suggérer ou commander. Il faut intégrer par cœur un texte sacré, comme un évangile, ou la Bhagavad Gita, avant de pouvoir saisir l‘interprétation qu’en donnera le maître. Vu sous cet angle, le silence imposé n’est pas une punition, mais une préparation à la compréhension.
4 Pour le reste, l’ange passe en force : ces choses arriveront… mes paroles s’accompliront en leur temps.
L’irruption du spirituel dans le religieux
FG : Le peuple [laos] attend [prosdokaein] Zacharie [zakharias] et s’étonne [thaumazein] qu’il s’attarde [khronizein] dans [en] le sanctuaire [naos]. (Lc 01/21 = P 003)
BJ : Le peuple cependant attendait Zacharie et s’étonnait qu’il s’attardât dans le sanctuaire.
FG : Quand il sort [exerkhesthai], il ne peut [dunasthai] leur [autos] parler [lalein] et ils comprennent [epigignôskein] qu’il a eu une vision [optasia] dans [en] le sanctuaire [naos]; il [autos] leur [autos] fait des signes [dianeuein] et demeure [diamenein] muet [kôphos]. (Lc 01/22 = P 003)
BJ : Mais quand il sortit, il ne pouvait leur parler, et ils comprirent qu’il avait eu une vision dans le sanctuaire. Pour lui, il leur faisait des signes et demeurait muet.
FG : Quand prend fin [pimplênai] son [autos] temps [hêmera] de service [leitourgia], il repart [aperkhesthai]chez lui. (Lc 01/23 = P 003)
BJ : Et il advint, quand ses jours de service furent accomplis, qu’il s’en retourna chez lui.
Une apparition sans vision
1 Le peuple attend Zacharie et s’étonne qu’il s’attarde dans le sanctuaire. Le peuple est en dépendance du prêtre, il ne perçoit le sacré que par le prêtre. Quand il sort, Zacharie ne peut leur parler, et ils comprennent qu’il a eu une vision dans le sanctuaire. Pour lui, il leur fait des signes et demeure muet. La communication est rompue entre Dieu et le grand prêtre et, par là-même, entre le prêtre et le peuple. Le spirituel a la vision et le peuple n’a que la parole. Si le spirituel doute de la vision, le peuple est privé de la parole. La parole sacerdotale est une traduction de la vision en langage d’homme, en parole. Il convient de ne pas prendre nécessairement à la lettre la notion de vision. Si un maître nous éclaire, on dit : « Je vois ce que vous suggérez» ; mais que voit-on des yeux ? D’un véritable homme d’État on dira : « Il a une vision de la nation, de l’Europe et du monde. » Celui qui a une vision ne navigue pas à vue, ne réagit pas seulement aux événements. Il a une carte intérieure, un objectif et utilise les événements et les imprévus dans le sens de cet objectif.
2 En l’occurrence, Zacharie a eu une vision en mode subtil, mais pas en mode intellectuel de connaissance. Il n’adhère pas, cordialement, à la ‘vision’ qu’il a eue. Son cœur et son cerveau ne sont plus synchrones.
L’irruption du spirituel dans le religieux
1 Quand ses jours de service sont accomplis, qu’il s’en retourne chez lui. Autrement dit il rentre en lui-même. L’irruption du spirituel vient de bloquer la machine religieuse fonctionnant de façon ritualiste et prévisible. Zacharie et sa femme étaient justes devant Dieu, et ils suivaient, irréprochables, tous les commandements et observances du Seigneur ; mais là il sort des commandements et des observances, et rentre dans l’imprévu. Nous assistons à l’irruption du spirituel dans le religieux.
La femme reproductrice et la religion terrestre
FG : Après [meta] quoi [houtos] Elisabeth [elisabet], sa [autos] femme [gunê], devint enceinte [sullambanein]; 5 [pente] mois [mên 2] durant elle s’en cacha [perikruptein]; elle se disait [legein]: (Lc 01/24 = P 003)
BJ : Quelque temps après, sa femme Élisabeth conçut, et elle se tenait cachée cinq mois durant.
FG : Voilà [houtôs] ce qu’a fait [poiein] pour moi [egô] le Seigneur [kurios] au [en] temps [hêmera] où [hos] il a jeté les yeux [ephoraein] sur moi pour mettre fin [aphaeirein] à ce qui faisait ma [egô] honte [oneidos] devant [en] les hommes [anthrôpos]». (Lc 01/25 = P 003)
BJ : » Voilà donc, disait-elle, ce qu’a fait pour moi le Seigneur, au temps où il lui a plu d’enlever mon opprobre parmi les hommes ! »
La femme reproductrice
1 Quelque temps après, sa femme Élisabeth conçoit, et elle se tient cachée cinq mois durant. « Pourquoi cette précision des cinq mois ? » Parce que Luc, qui passe ensuite à l’annonce d’un ange à Marie à propos de la naissance de Jésus, précise Le sixième mois, l’ange Gabriel est envoyé par Dieu… à Marie…(Lc 01/26 = P 004). Et celle-ci s’est empressée d’aller visiter sa cousine Élisabeth, qui donc ne fut plus tout à fait cachée.
2 Voilà donc, se dit-elle, ce qu’a fait pour moi le Seigneur, au temps où il lui a plu d’enlever mon opprobre parmi les hommes ! » Dans la tradition juive, d’une façon particulière, et plus généralement dans toutes les traditions prémodernes, la fonction première de la femme est la procréation. Certes, elle a aussi la fonction conjugale, qui tient de l’affectif, du service et du plaisir intime, mais cela est pour ainsi dire englobé dans la fonction procréatrice. Seules échappent à cette règle les prostituées, dont le prestige peut être important si elles sont maitresses royales, mais dont l’image sociale est toujours sulfureuse, même si elles agrègent l’intérêt caché et les fantasmes de la plupart des hommes. Si bien qu’une femme mariée, même si elle est aimante et fidèle, demeure suspecte, dès lors qu’elle n’a pas d’enfant. De plus, l’enfant est une sécurité économique et sociale pour la fin de vie, et la femme sans enfant met en danger son couple.
Le flou des destinées post-mortem dans l’antiquité
1 Enfin, le Judaïsme du temps de Jésus demeurait très flou quant aux destinées post-mortem. Les Pharisiens croyaient à la résurrection, sans que l’on puisse très précisément dire ce qu’ils entendaient par là… une certaine forme de perduration après la mort. Ainsi, lorsque Jésus évoque la résurrection dans le passage dit de ‘la femme aux sept maris’ : Prenant alors la parole, quelques scribes lui disent : »Maître, tu as bien parlé. » (Lc 20/39 = P 241) ; ce sont des pharisiens très probablement, ceux qui géraient les synagogues.
2 Les Sadducéens ne croyaient pas à la résurrection : Alors viennent à lui des Sadducéens – de ces gens qui disent qu’il n’y a pas de résurrection -…(Mc 12/18 = P 241). Or les Sadducéens étaient responsables de la gestion du Temple, et Zacharie, vue sa fonction, en faisait certainement partie. Par conséquent, pour son couple, la perduration individuelle ne pouvait se produire que par la transmission de la race. D’où l’extrême importance de cette question ; et la honte d’une femme stérile qui n’assurait pas cette mission.
Une religion d’échanges quasi commerciaux
1 On ressent quelque difficulté, aujourd’hui, à se représenter ce que peut être une religion sans conception d’une perduration post-mortem. Le monde était régi par des entités invisibles, supérieures aux humains, capables d’octroyer des bonheurs ou d’imposer des malheurs aux simples mortels. La machine religieuse consistait à les apaiser par des sacrifices, parfois humains, comme Abraham sacrifiant son fils Isaac. Plus généralement, du temps de Jésus, des animaux étaient sacrifiés dans le Temple de Jérusalem: Jésus trouve dans le Temple les vendeurs de bœufs, de brebis et de colombes… (Jn 02/14 = P 028). Les religions de ce type avaient donc quelque chose de commercial : sacrifices contre grâces.
2 Le principe est universel, et même un enseignement aussi métaphysique que la Bhagavad Gita hindoue ne manque pas de le légitimer : Nourrissez les dieux (Deva) par les sacrifices et les dieux soutiendront votre vie. De ces échanges mutuels naîtra pour tous la prospérité (BG 03/11). Car, nourris par ces sacrifices (yajna), les Devas (dieux) vous procureront les jouissances que vous souhaitez. Celui qui jouit de leurs dons, sans rien leur donner en retour, est vraiment un voleur (BG 03/12).
Le matérialisme technologique
1 A de très rares exceptions près, les hommes de l’Antiquité n’osaient pas vivre en purs matérialistes. La présence d’un arrière-monde leur paraissait une évidence. Il semble que l’explosion phénoménale de la puissance technologique aux temps modernes soit quelque peu ‘montée à la tête’ des occidentaux contemporains, qui se figurent pouvoir ainsi se passer des dieux. Mais les plus écologistes d’entre nos contemporains commencent à réaliser que la technologie est un dieu largement aussi capricieux et imprévisible que les dieux antiques, et que les sacrifices qu’elle exige au final risquent d’être grandement disproportionnés par rapport aux avantages.
Un paradis à temps compté
1 Par contre, si la Bhagavad Gita admet cette religion d’échange comme exotérisme, pour les masses, elle privilégie plus que nettement la voie métaphysique et non-dualiste. De plus elle précise qu’on ne sort pas du samsara (le cycle des naissances et des morts) par la voie d’une religion d’échange en vue des biens terrestres. Le mieux qu’une religion de cette sorte puisse offrir, c’est un paradis transitoire : Ayant savouré le vaste monde céleste, et après y avoir épuisé le bénéfice de leurs mérites, les hommes doivent retourner au monde des mortels. Ainsi, ceux qui suivent la voie védique, mais qui n’aspirent qu’au bonheur, n’obtiennent que le cycle de la naissance et de la mort (BG 09/21).
Un fond de tableau pour annoncer deux révolutions christiques bientôt parodiées
1 La scène de l’annonce à Zacharie constitue un fond de tableau dans le propos évangélique. Sur ce fond ressortira la nouveauté de l’enseignement de Jésus, à la fois exotérique (mais sans sacrifice d’animaux), et ésotérique, avec une introduction, très voilée, d’une possibilité de fusion en Dieu : le Père et moi, nous sommes Un (Jn 10/30 = P 185).
2 Sur ce fond de tableau ressortira aussi le traitement, révolutionnaire pour l’époque, de Jésus quant à la spiritualité de la femme.
3 Mais Jésus est un avatara de fin de cycle d’humanité. Il parle d’ailleurs fréquemment de la fin des temps, dans ses paraboles aux foules, et dans son enseignement ouvert aux disciples. Aussi ces deux révolutions (apport d’un ésotérisme non-duel et réouverture d’une voie de libération spirituelle pour la femme) devaient-elles être rapidement ignorées, puis, dans les temps modernes, mé-comprises et parodiées. La voie de l’unité spirituelle sera parodiée par l’orgueil phénoménal de l’homme moderne qui se prend pour Dieu, en prétendant édicter lui-même les lois de la vie et en refusant toute transcendance. Et la voie de la libération spirituelle de la femme sera parodiée par le féminisme, qui en vient à masculiniser la femme et à se défier de l’amour de l’homme, voire à le traiter comme un concurrent ou un ennemi.
Annonce à Zacharie pour la naissance du Baptiste