Traduction d’après le grec (Français-Grec=FG) et la Bible de Jérusalem (BJ)
FG : Le 6ème [hektos] mois [mên 2], l’ange [angelos] Gabriel [gabriêl] fut envoyé [apostellein] par [apo] Dieu [theos] dans [eis] une ville [polis] de Galilée [galilaia] du nom [onoma] de Nazareth [nazareth],
BJ : Le sixième mois, l’ange Gabriel est envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, du nom de Nazareth, (Lc 01/26 = P 004)
FG : à [pros] une jeune [parthenos] fille accordée en mariage [mnêsteuein] à un homme [anêr] nommé [onoma] Joseph [iôsêph], de la famille [oikos] de David [dauid]; cette jeune [parthenos] fille s’appelait [onoma] Marie [mariam].
BJ : à une vierge fiancée à un homme du nom de Joseph, de la maison de David ; et le nom de la vierge est Marie (Lc 01/27 = P 004)
FG : L’ange entra [eiserkhesthai] auprès [pros] d’elle [autos] et lui dit [legein]: «Sois joyeuse [khairein], toi qui as la faveur [kharitoein] de Dieu, le Seigneur [kurios] est avec [meta] toi [su]».
BJ : Il entra et lui dit : »Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi. » (Lc 01/28 = P 004)
FG : A [epi] ces mots [logos], elle fut très troublée [diatarassein], et elle se demandait [dialogizesthai] ce [potapos] que pouvait signifier [einai] cette [houtos] salutation [aspasmos].
BJ : A cette parole elle fut toute troublée, et elle se demandait ce que signifiait cette salutation. (Lc 01/29 = P 004)
FG : L’ange [angelos] lui [autos] dit [legein]: «Sois sans [mê] crainte [phobein], Marie [mariam], car [gar] tu as trouvé [heuriskein] grâce [kharis] auprès [para] de Dieu [theos].
BJ : Et l’ange lui dit : »Sois sans crainte, Marie ; car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. (Lc 01/30 = P 004)
FG : Voici [idou] que tu vas être enceinte [sullambanein], tu enfanteras [tiktein] un fils [huios] et tu lui [autos] donneras [kalein] le nom [onoma] de Jésus [iêsous].
BJ : Voici que tu concevras dans ton sein et enfanteras un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus. (Lc 01/31 = P 004)
FG : Il [houtos] sera [einai] grand [megas] et sera appelé [kalein] Fils [huios] du Très-Haut [hupsistos]. Le Seigneur [kurios] Dieu [theos] lui [autos] donnera [didesthai] le trône [thronos] de David [dauid] son [autos] père [patêr];
BJ : Il sera grand, et sera appelé Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père ; (Lc 01/32 = P 004)
FG : il régnera [basileuein] pour toujours [eis ton aiôna] sur [epi] la famille [oikos] de Jacob [iakôb], et son [autos] Règne [basileia] n’aura [einai] pas [ou] de fin [telos]».
BJ : il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles et son règne n’aura pas de fin. » (Lc 01/33 = P 004)
FG : Marie [mariam] dit [legein] à l’ange [angelos]: «Comment [pôs] cela [houtos] se fera [einai]-t-il puisque [epei] je n’ai pas [ou] de relations conjugales [andra gignôskein]»?
BJ : Mais Marie dit à l’ange : »Comment cela sera-t-il, puisque je ne connais pas d’homme ? » (Lc 01/34 = P 004)
FG : L’ange [angelos] lui [autos] répondit [apokrinein]: «L’Esprit [pneuma] Saint [hagios] viendra [eperkhesthai]sur [epi] toi [su] et la puissance [dunamis] du Très-Haut [hupsistos] te [su] couvrira de son ombre [episkiazein]; c’est pourquoi [dio] celui [ho] qui va naître [gennaein] sera saint [hagios] et sera appelé [kalein] Fils [huios theou] de Dieu [theos].
BJ : L’ange lui répondit : »L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu. (Lc 01/35 = P 004)
FG : Et voici [idou] qu’Elisabeth [elisabet], ta [su] parente [sungenis], est elle [autos] aussi [kai] enceinte [sullambanein] d’un fils [huios] dans [en] sa [autos] vieillesse [gêras] et elle en est [einai] à son [autos] 6ème [hektos] mois, elle qu [ho]’on appelait [kalein] la stérile [steira],
BJ : Et voici qu’Élisabeth, ta parente, vient, elle aussi, de concevoir un fils dans sa vieillesse, et elle en est à son sixième mois, elle qu’on appelait la stérile (Lc 01/36 = P 004)
FG : car [hoti] rien [pas] n’est impossible [adunatein] à [para] Dieu [theos]».
BJ : car rien n’est impossible à Dieu. » (Lc 01/37 = P 004)
FG : Marie [mariam] dit [legein] alors [de]: «Je suis la servante [doulê] du Seigneur [kurios]. Que tout se passe [gignesthai]pour moi [egô] comme [kata] tu [su] l’as dit [rhêma]»! Et l’ange [angelos] la [autos] quitta [aperkhesthai].
BJ : Marie dit alors : »Je suis l’esclave-doulos du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole ! »Et l’ange la quitta. (Lc 01/38 = P 004)
Marie, la fille de David de Galilée
FG : Le 6ème [hektos] mois [mên 2], l’ange [angelos] Gabriel [gabriêl] fut envoyé [apostellein] par [apo] Dieu [theos] dans [eis] une ville [polis] de Galilée [galilaia] du nom [onoma] de Nazareth [nazareth],
BJ : Le sixième mois, l’ange Gabriel est envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, du nom de Nazareth, (Lc 01/26 = P 004)
FG : à [pros] une jeune [parthenos] fille accordée en mariage [mnêsteuein] à un homme [anêr] nommé [onoma] Joseph [iôsêph], de la famille [oikos] de David [dauid]; cette jeune [parthenos] fille s’appelait [onoma] Marie [mariam].
BJ : à une vierge fiancée à un homme du nom de Joseph, de la maison de David ; et le nom de la vierge est Marie (Lc 01/27 = P 004)
Un juif de seconde zone
1 Le sixième mois, l’ange Gabriel est envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, du nom de Nazareth… (Lc 01/26 = P 004). La Galilée est la partie nord du pays des juifs, la Judée étant le sud. Le mot Judée étant de même racine que juif, on comprend que les Galiléens étaient un peu dépréciés par les judéens, comme étant des juifs de seconde zone. Car, non seulement le tout petit peuple juif est très raciste vis-à-vis des autres peuples, étant de la ‘race élue’ par Dieu, mais les juifs le sont également entre eux, en fonction de leur appartenance à telle ou telle des 12 tribus d’Israël ou de leur localisation. On reprochera souvent à Jésus d’être Galiléen, alors qu’il est en fait de la prestigieuse maison de David et qu’il est né en Judée (à Bethléem), mais il a maintenu secrètes ces informations, pour ne pas être trop rapidement identifié comme messie, et persécuté à ce titre par la jalousie des prêtres.
2 Sept des disciples de Jésus sont Galiléens : Jean et Jacques, fils de Zébédée, Simon-Pierre et André, Philippe et Barthélémy, et Matthieu-Lévi. Trois sont Judéens : Thomas, Simon le Zélote et Judas l’Iscariote. Il semble que l’on ignore l’origine des deux autres restants. Jésus et ses disciples se situent donc, en quelque sorte, un peu à la marge du peuple juif… du moins en apparence.
‘Ma force est en Dieu’ et ma ville devient sainte
1 Le mot Galilée signifie ‘le cercle’, ce qui présente un sens ésotérique, car la terre est ronde et le cercle, symbole totalisant, peut suggérer le monde entier. On pourrait objecter à cela : « Il y a anachronisme, car on ne savait pas, à l’époque, que la terre était sphérique. » En fait, certains savants grecs le savaient et en avaient même calculé assez précisément le rayon. De plus, tous les habitants du bord de mer voient bien que la ligne d’horizon est courbe. Enfin tous voyaient que la lune est ronde, ce qui peut donner à penser que la terre le soit aussi. La rotondité de la terre fut, à la fin du Moyen-Âge occidental, une redécouverte plutôt qu’une nouveauté absolue… comme c’est d’ailleurs le cas pour nombre de supposées ‘découvertes’.
2 Nazareth signifie ‘Le saint’, le ‘consacré’. La chose peut étonner, car Luc nous dira que les compatriotes nazaréens de Jésus voulurent l’assassiner parce qu’il faisait plus de miracles chez les étrangers que chez eux (Lc 04/29 = P 100) ; voilà une bien étrange sainteté.
3 Donc « Le sixième mois, après la conception tardive de Jean le futur Baptiste, l’ange ‘Ma force est en Dieu’ a été envoyé dans une ville du monde, une ville sainte. » Un autre sens, que l’histoire sacrée et plus ou moins mythologique, se dégage alors. Celui qui met sa force en Dieu vit dans une ville sainte, alors même que l’apparence semblerait contraire, et se trouve alors dans les conditions d’être spirituellement fécondé par Dieu.
Marie, mère d’une multitude de disciples
1 …à une vierge fiancée à un homme du nom de Joseph, de la maison de David ; et le nom de la vierge est Marie. En hébreux, Joseph signifie ‘Rajoute’, avec le sens ‘Que Dieu rajoute des enfants à celui qui vient de naître’. Ce nom vient renforcer ce que nous avons dit, sur le fait que la tradition juive du temps de Jésus n’avait pas de conception claire d’une vie après la mort. Le concept de la prolongation de l’humain après sa mort ne se concevait donc qu’en termes de descendance. Il faut préciser qu’à l’époque la conscience des humains n’était pas aussi individualiste qu’aujourd’hui. D’ailleurs, même aujourd’hui, elle est beaucoup moins individualiste en Chine et en Afrique noire qu’en Occident. Une grande partie de l’humanité se contentait donc de l’idée de se survivre par la descendance.
2 Or Marie est fiancée à Joseph, donc destinée à devenir sa femme. Marie deviendra la mère de Jésus, et tout chrétien est destiné, ésotériquement, à devenir un ‘alter christus’, un autre Christ. Marie est donc, à ce titre, la mère des disciples de Jésus ; celle qui ‘fait’ les disciples de Jésus. Le nom de son époux montre qu’elle est destinée à être la mère d’une multitude d’alter christus, d’autres christs.
Pourquoi Jésus n’est-il pas fils de prêtre comme le Baptiste ?
1 Joseph est de la maison de David, une maison royale par conséquent, autrement dit d’une tribu très noble d’Israël. Jésus, en tant que fils de Joseph, est donc d’ascendance royale, comme en orient le prince Siddharta Gautama, né en 623 av. JC, qui deviendra le premier Bouddha. Et comme aussi Krishna, que la Bhagavad Gita présente comme un chevalier de haute naissance. On pourrait s’attendre à ce que les avataras les plus récentes (les ‘incarnations divines’ en sanskrit), comme les trois susnommées, apparaissent dans la varna-caste brahmanique (dans la prêtrise), comme ce fut le cas de Jean le Baptiste, vu que c’est la première varna-caste, censée être la plus spirituelle.
2 Il n’en est rien ; pourquoi ? Parce que nous sommes dans le kali-yuga, le quatrième et dernier âge de l’humanité actuelle (‘l’âge de fer’ selon les grecs) et que la varna-caste brahmanique, ou son équivalent dans d’autres traditions, y est précisément en grande décadence. C’est toujours par le haut que les structures civilisationnelles se défont. Ce qui entraîne des désordres, des révolutions et des inversions en chaîne, qui vont faire du cheminement spirituel un véritable engagement guerrier. La Bhagavad Gita est un récit guerrier, du moins par son cadre, car en fait c’est un serein et véritable exposé de philosophie non-duelle ; alors que les Évangiles canoniques racontent la vie très conflictuelle de Jésus avec son milieu natif.
Jésus et les femmes
1 David est sans doute le personnage le plus aimé de la Thora pour un juif ; son nom signifie en effet ‘bien-aimé’. C’est d’ailleurs ‘l’étoile de David’, l’étoile à six branches, qui symbolise le juif. Jésus est donc, par Joseph, ‘fils de David’ ; une sorte de réédition, en mode parfait, du bien-aimé David. On sait que David, dans l’Ancien Testament, est présenté comme un beau jeune homme, musicien, très habile dans le maniement de la fronde, grâce à laquelle il a tué le géant Goliath ennemi de son roi. Il cumule donc les dons artistiques et guerriers. Ainsi en sera-t-il de Jésus : Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent en des greniers, et votre Père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas plus qu’eux ? (Mt 06/26 = P 176) et aussi Observez les lys des champs, comme ils poussent : ils ne peinent ni ne filent. Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a pas été vêtu comme l’un d’eux (Mt 6/28-29 = P 176) ; voici le poète. Et : N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive (Mt 10/34 = P 180) ; voici pour le guerrier.
2 Un autre point s’avère remarquable pour David : son amour des femmes, et le côté plus que limite et même scandaleux que prend parfois cet amour. Il a pris pour amante Bethsabée, la femme d’un de ses meilleurs guerriers, très opportunément mort ensuite au combat, au cours d’un engagement prévu sur mesure à cet effet, et il a épousé la belle. Certes, Dieu, par le prophète Nathan, a marqué son mécontentement, mais cela n’a pas empêché Bethsabée de demeurer l’épouse de David et de lui donner pour descendance le grand Salomon, bâtisseur du Temple de Jérusalem et archétype du juge parfait.
3 On retrouvera quelque chose de cette ascendance symbolique, même si elle est aussi historique, dans le rapport très particulier pour son milieu natif, de Jésus avec les femmes. Jésus n’est certes pas ‘couvert de femmes’, comme son aïeul Salomon aux mille épouses, mais Jésus chemine à travers villes et villages…Les Douze sont avec lui, ainsi que quelques femmes… Marie, appelée la Magdaléenne, Jeanne, femme de Chouza, intendant d’Hérode, Suzanne et plusieurs autres… (Lc 08/01-03 P 081). Il pardonne à la pécheresse venue le parfumer pendant un banquet (Lc 07/47 = P 080), ainsi qu’à la femme adultère que ses compatriotes voulaient lapider je ne te condamne pas…(Jn 08/11 = P 144).
4 Jésus, certes, n’est pas féministe, contrairement à ce que pensent nombre de chrétiens, qui confondent la révolution féminine christique avec sa parodie contemporaine. Mais il a nettement ouvert la voie de l’immortalité non seulement aux juifs, mais à leurs épouses ce qui allait encore moins de soi.
Marie
1 Le nom de Marie pose problème. Selon les sources, il signifie ‘la rebelle’, ‘l’amère’, ‘la forte’, ‘Celle qui s’élève’, ‘celle qui est élevée’, ‘la prophétesse’, ‘la Dame’ etc. Il est aisé de constater que ces ‘traductions’ interviennent après coup, en connaissance de son histoire évangélique, et aussi conformément à son glorieux statut théologique. Plus profondément un rabbin déclare : « Marie ne signifie pas une chose particulière, parce que Marie est la synthèse de toutes les femmes. » Et nous verrons bientôt que, dans l’optique gnostique, Marie n’est pas une personne individuelle, mais un état intérieur, un état de conscience précisément.
2 Ce trait est renforcé par la formulation qui aligne les titres de Marie avant de révéler son nom : …à une vierge fiancée à un homme du nom de Joseph, de la maison de David ; et le nom de la vierge est Marie. La seule chose caractéristique de Marie, et doublement mentionnée, est qu’elle est vierge ; ésotériquement qu’elle est la virginité. Et l’Évangile gnostique de Philippe en donnera la clé : Certains disent que Marie a été fécondée par la grâce de l’Esprit-Saint, ils ne savent pas ce qu’ils disent… Marie est le silence vierge qu’aucune puissance mauvaise ne souille et ne distrait, elle demeure silence immaculé… (Ph 17).
La non-crainte. Prier ou méditer ?
FG : L’ange entra [eiserkhesthai] auprès [pros] d’elle [autos] et lui dit [legein]: «Sois joyeuse [khairein], toi qui as la faveur [kharitoein] de Dieu, le Seigneur [kurios] est avec [meta] toi [su]».
BJ : Il entra et lui dit : »Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi. » (Lc 01/28 = P 004)
FG : A [epi] ces mots [logos], elle fut très troublée [diatarassein], et elle se demandait [dialogizesthai] ce [potapos] que pouvait signifier [einai] cette [houtos] salutation [aspasmos].
BJ : A cette parole elle fut toute troublée, et elle se demandait ce que signifiait cette salutation. (Lc 01/29 = P 004)
FG : L’ange [angelos] lui [autos] dit [legein]: «Sois sans [mê] crainte [phobein], Marie [mariam], car [gar] tu as trouvé [heuriskein] grâce [kharis] auprès [para] de Dieu [theos].
BJ : Et l’ange lui dit : »Sois sans crainte, Marie ; car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. (Lc 01/30 = P 004)
L’état supérieur de l’être marial
1 L’ange entra et lui dit. Dans l’exposé métaphysique des ‘états multiples de l’Être’ (Voir Thèmes), en symbolisme géométrique, nous avons vu que tout homme est traversé par une verticale, qui s’enfonce sous l’état d’existence humain vers les états inférieurs (infernaux), et qui s’élève, au-dessus de l’état d’existence humain vers les états supérieurs de l’Être (les cieux). Cette partie supérieure constitue la hiérarchie des anges. Il entre et lui dit signifie donc que Marie, si on considère dans un premier temps ce nom comme une personne humaine particulière, est rentrée en méditation profonde et a rencontré l’état supérieur de son être, autrement dit son ange.
Les Koshas de Marie
1 Réjouis-toi, comblée de grâce… Dans cet état profond de méditation, elle a rencontré la grâce de la joie. Nous avons exposé la théorie des Koshas, ‘la théorie des enveloppes’ (voir cet exposé dans ce site : première colonne deuxième catégorie). Il s’agit de la conception orientale des constituants de la nature humaine, présentés comme des poupées gigognes, emboitées l’une dans l’autre. Le plus extérieur est le corps, en tant qu’objet physique mesurable (ana maya kosha : ‘l’enveloppe illusoire faite de nourriture’). Plus intérieurement se trouve le corps énergétique (prana maya kosha : ‘l’enveloppe illusoire faire d’énergie’). Puis le mental (mano maya kosha : ‘… faite de mental’). Ensuite l’intelligence cordiale (jnana maya kosha : ‘… faite d’intelligence spirituelle’) et enfin la béatitude (ananda maya kosha : ‘ …faite de béatitude’).
2 L’accès à chacune de ces étapes est une grâce. D’abord la splendide et merveilleusement bien organisée structure du corps humain. Ensuite la mystérieuse force vitale qui se nourrit du monde et agit sur le monde. L’admirable mental qui, allié aux sens, permet de percevoir et de comprendre le monde, comme une révélation objective de Dieu son créateur. La surnaturelle intelligence du cœur, qui permet de concevoir plus que le monde perceptible sensoriellement, et qui peut même ressentir le désir de se libérer de ce monde merveilleux, mais limité parce que mortel, pour accéder au divin en Soi. Et enfin, ultime enveloppe, la béatitude, qui n’est pas seulement une enveloppe, mais qui constitue un sorte d’interface avec le divin, une première pénétration dans le divin.
Ne point se scandaliser des cadeaux des mages
1 Un exotériste, par définition enfermé dans sa tradition religieuse, comme seule voie possible vers le divin, s’étonnera, et ne manquera sans doute pas de se scandaliser de notre recours à la tradition métaphysique hindoue pour entrer dans la compréhension de la révélation évangélique. Cela fut développé précédemment dans ce site, mais rappelons simplement quelques points.
2 Nous ne possédons que deux évangiles canoniques provenant des apôtres de Jésus alors qu’il en a nommé douze.
3 Luc, que nous écoutons présentement, n’est qu’un disciple de Paul, qui lui-même ne fut pas disciple de Jésus et ne le rencontra jamais de son vivant.
4 Jésus annonce la Parole par un grand nombre de paraboles… selon qu’ils peuvent entendre, et il ne leur parle pas sans parabole, mais, en particulier, il explique tout à ses disciples (Mc 04/33-34 = P 092). Il en va de même dans les Évangiles canoniques écrits (avec un certain nombre de versets d’exception chez Jean). Reste donc à trouver l’explication réservée aux disciples que nous sommes. Beaucoup pensent qu’elle se trouve dans la théologie, mais la théologie dogmatise la conception occidentale et exotérique de Jésus, de sa nature, de sa mission, et de son rapport avec Dieu. La théologie (là aussi avec quelques exceptions) ne constitue aucunement un exposé ésotérique et spirituel décryptant les symboles de la révélation évangélique. Cet exposé se trouve dans plusieurs évangiles gnostiques, dont ceux de Thomas, Marie, et Philippe, que nous utilisons. Il se trouve certainement aussi dans d’autres évangiles, soit détruits lors de persécutions, soit cachés pour éviter cela.
5 À défaut, puisque demeure la promesse christique qui cherche trouve (Lc 11/09 = P 162), les enseignements orientaux de la Bhagavad Gita, qui nous arrive providentiellement alors que l’occident tout entier plonge dans la profanation, nous servira de clé de la gnose. Du point de vue ésotérique, Krishna n’en est pas moins Jésus et Jésus n’en est pas moins Krishna. Il est plusieurs Révélations ; il n’est qu’un Révélé.
Avec qui Dieu n’est-il pas ?
1 …le Seigneur est avec toi. Exotériquement, cela est interprété dans le sens où Dieu s’intéresse particulièrement à cette femme d’exception, qu’il choisit entre toutes pour être la matrice et la mère de l’incarnation de lui-même sur la terre. Ésotériquement, on se posera la question : « Avec qui Dieu n’est-il pas ? » dès lors que la révélation (dans sa forme orientale) enseigne : Je réside au cœur de tout…(BG 15/15). L’étonnant n’est donc pas que le Seigneur soit avec Marie, mais plutôt que Marie le sache. Car Marie vit dans une tradition juive qui, comme toutes les traditions abrahamiques, repose sur le concept de la ‘creatio ex nihilo’. Le Seigneur est donc le Très-Haut, au-dessus des humains, mais pas véritablement avec eux, dans leur intimité.
Marie frôle l’extinction-nirvana
1 A cette parole elle est toute troublée. En religion, on dira qu’une apparition l’a bouleversée, ce qui est bien compréhensible. Spirituellement, le trouble désigne le passage au-delà de la forme. Une forme stable, solidifiée, est perçue nettement, par exemple un bloc de glace, par moins vingt degrés, dans un lieu sans vent. Mais ce même bloc de glace, sans abri au milieu du Sahara, par cinquante degrés à l’ombre, s’évapore littéralement, sans même passer par le stade liquide. Il se nimbe de vapeur et la vision qu’on en a se trouble. De même l’humain, attaché à sa forme physique, se fait une représentation bien carrée et stable de lui-même. Mais, s’il plonge abruptement dans la profondeur de son être, son identité se dissout vertigineusement dans le divin. La BG (Bhagavad Gita) exprime cela clairement : (le réalisé) me connaît en essence, ce que je suis et qui je suis ; et, me connaissant de la sorte, il entre en moi et ne se distingue plus (BG 18/55). Dès lors que Marie commence à connaître Dieu, elle est troublée et ne se reconnaît plus elle-même comme individu séparé. C’est précisément le nirvana, l’extinction de l’individualité : Le yogi qui trouve la joie et le bonheur en lui, qui est illuminé intérieurement, atteint la liberté absolue (moksha) l’extinction (nirvana) en Brahman (BG 05/24).
L’intelligence ésotérique de Marie
1 elle se demande ce que signifie cette salutation. Marie ne se laisse aucunement griser par le merveilleux de la situation. Et là se trouve la preuve que nous sommes en plein ésotérisme et non pas dans une ambiance seulement religieuse. Car Marie n’abandonne pas le mental (mano maya kosha) le sens logique, l’intelligence cérébrale. En matière de logique deux écueils sont à éviter en spiritualité.
2 Le premier consiste à prétendre que l’intelligence est essentiellement cérébrale, et que tout le connu doit être passé à la moulinette de la pensée logique ; ce qui n’est pas logique doit être éliminé comme faux. De ce point de vue, lorsque Jésus déclare : Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? (Jn 14/10 = P 263), sa parole doit être considérée comme absurde, car, si le petit est dans le grand, le grand ne peut pas être dans le petit. Le monde observé par les sens et le mental est ainsi fait que cela ne se peut.
3 Le second écueil consiste à prétendre que l’on peut se passer de la logique et donc de la pensée cérébrale, que la ‘foi’ suffit. Ou, pire encore (cela n’est pas rare en religion) de prétendre que parce qu’une chose est illogique ou absurde, alors cela prouve qu’elle est transcendante. Paul utilise beaucoup ce type de raisonnement la croix, folie pour les hommes…(1 Cor 1/21). Jésus dit, certes, ce qui est élevé pour les hommes est objet de dégoût devant Dieu (Lc 16/15 = P 200), mais, pour autant, le supra logique n’est pas l’illogique, et ne doit pas être confondu avec l’infra-logique, tout comme le subconscient ne doit pas être confondu avec le supra-conscient. Pour reprendre le précédent exemple : ‘le petit ne peut contenir le grand’… dira le mental, ‘mais tout cela est limité à l’espace’ précisera l’intelligence cordiale ‘et tous les états de l’Être ne sont pas, comme l’humain, limités à l’espace.’ Ce raisonnement est parfaitement logique, bien qu’échappant au mental, qui repose normalement sur des perceptions sensorielles et ne conçoit pas ce qui est au-delà du temps et de l’espace ; seule l’intelligence cordiale (jnanamayakosha en sanskrit) conçoit cela.
4 Marie donc se demande ce que signifie cette salutation. Elle exerce son discernement, comme l’avait fait Zacharie en semblable situation (« A quoi connaîtrai-je cela ? car moi je suis un vieillard et ma femme est avancée en âge » Lc 01/18 = P 003 ). Un point, cependant, les différencie. Zacharie était demandeur de descendance auprès de Dieu ; Marie n’est demandeuse de rien… sinon de Dieu. Ce qui pourrait expliquer l’attitude différente de l’ange en si semblables situations.
La crainte religieuse de Dieu
1 L’ange lui dit : »Sois sans crainte, Marie… comme il avait dit à Zacharie : « sois sans crainte, Zacharie…(Lc 01/13 = P 003). Ce point est essentiel, car il n’y a pas de spiritualité dans la crainte. La religion est possible dans la crainte, et il y a même toujours une certaine dose de crainte dans la religion. Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt Celui qui peut perdre dans la géhenne à la fois l’âme et le corps. (Mt 10/28 = P 173). Je vais vous montrer qui vous devez craindre : craignez Celui qui, après avoir tué, a le pouvoir de jeter dans la géhenne ; oui, je vous le dis, Celui-là, craignez-le (Lc 12/05 = P 173).
2 Le fondement de la religiosité, pour la plupart des croyants, n’est pas l’amour de Dieu, ni même l’envie de gouter aux joies du paradis ; c’est la peur de la mort, et des suites funestes de la damnation. C’est pourquoi bien des mécréants, face au danger, se mettent à prier, façon ‘bon larron’.
3 L’aspect menaçant de la religion se retrouve aussi dans la Bhagavad Gita, pourtant si non-dualiste : Si l’humain meurt quand prédomine tamas (l’ignorance spirituelle), il naît dans une race ou une espèce non douée de raison (BG 14/15). Confondus par des angoisses multiples, pris dans les filets de l’illusion et asservis par la dépendance de leurs désirs, ils tombent dans un enfer sordide (BG 16/16).
La non-crainte spirituelle
1 Cette question de la crainte constitue l’une des nombreuses et précises frontières entre la religion et la spiritualité. Lors de la ‘tempête apaisée’ Jésus dit, mais c’est à ses disciples, non au peuple : Pourquoi avez-vous peur ainsi ? N’avez-vous pas la foi-pistis ? » (Mc 04/40 = P 097). Il pose donc clairement que la foi, au sens spirituel du terme, exclut la crainte. Pourquoi ? Parce que craindre, c’est douter de la bonté de Dieu : on ne veut pas, chez votre Père qui est aux cieux, qu’un seul de ces petits se perde (Mt 18/12 = P 195).
2 L’un des grands mystères, non pas de l’Évangile, mais du christianisme, est la conception théologique de la ‘damnation éternelle’. Comment peut-on, à ce point, douter de la bonté de Dieu ? Comment tout le clergé, par obligation professionnelle, et nombre de chrétiens laïcs adhèrent à cette monstruosité, sans s’apercevoir qu’ils blasphèment la bonté de Dieu ? Il n’est pas possible de croire à une telle abomination en dominant la crainte. Autrement dit, cette croyance (qui est article de foi dans le christianisme) ne peut se conjuguer avec la foi telle que Jésus l’entend.
3 La Bhagavad Gita est limpide sur le sujet. La première caractéristique annoncée pour les hommes qui tendent vers le divin (ceux qu’on appelle les devas, comme Jésus dit vous êtes des dieux) est la non-crainte.
4 Il existe, évidemment, une peur utile, un avertisseur corporel ou psychique de certaines situations dangereuses. Avant que la claire pensée logique ait appréhendé les événements, certaines peurs mettent l’être intérieur en état d’urgence, en mode de combat. Mais cela ne dure qu’un instant, comme un réveil brutal. Hors de ce cas, l’homme spirituel n’a jamais peur.
5 On remarque d’ailleurs que l’Évangile ne signale jamais la peur chez Jésus. « Pourtant » dira-t-on « Jésus affirme : Je dois être baptisé d’un baptême, et quelle n’est pas mon angoisse jusqu’à ce qu’il soit consommé ! (Lc 12/50 = P 180) et aussi, lors de sa passion : Puis il prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il commence à ressentir effroi et angoisse (Mc 14/33 = P 269). Et il leur dit : »Mon âme est triste à en mourir… » (Mc 13/34 = P 269). Luc, qui est médecin, mais n’a pas assisté à la scène, précise même : Entré en agonie, il prie de façon plus instante, et sa sueur devient comme des grosses gouttes de sang qui tombent à terre (Lc 22/44 = P 269). Tout cela ne désigne-t-il pas la peur ?»
6 En effet, l’Écriture signale angoisse, effroi, tristesse et sueur de sang, ce qui dénote une terrible souffrance psychique. À ce moment-là (Jésus n’a pas encore été arrêté), il n’y a pas encore de souffrance physique objective, comme il y en aura tant ensuite. Mais tout cela, et même l’effroi, n’est pas la peur. Il est naturel au corps de vouloir vivre et de souffrir de la perspective de devoir souffrir et mourir. Cela est aussi normal pour le psychisme. Toutes ces réactions de Jésus démontrent une chose : il est pleinement humain. Mais la peur qui s’oppose à la foi touche la dimension spirituelle de l’être ; elle coupe radicalement l’être de sa source divine. Même dans le plus grand bouleversement, l’homme spirituel n’a pas cette peur.
7 La Bhagavad gita signale plusieurs fois la peur chez Arjuna, la figure du disciple : mon mental est ébranlé par la peur (BG 11/45), mais, au final, on l’entend déclarer : ma joie n’a plus de fin (BG 18/77).
La non-prière de Marie ; la dhyana de Jésus
1 L’ange continue : Marie, tu as trouvé grâce auprès de Dieu. À Zacharie il a dit : ta supplication a été exaucée, ce qui n’est aucunement la même chose. Car Zacharie a un besoin et demande à Dieu de le satisfaire. D’où l’exaucement ; dont nous avons vu qu’il est assez relatif car Jean, descendance de Zacharie et d’Élisabeth, n’aura pas lui-même de descendance. Marie ne demande rien et, comme nous le verrons, elle s’offre simplement à Dieu, puisqu’elle se dira esclave-doulos du seigneur.
2 Et voilà un enseignement vraiment spirituel : Marie ne demande rien. De ce point de vue là aussi, et surtout, Marie est apparentée à Jésus. On voit souvent Jésus prier dans l’Évangile : Le matin, bien avant le jour, il se lève, sort et s’en va dans un lieu désert, et là il prie (Mc 01/35 = P 045). Mais le texte ne précise jamais ce qu’il dit à Dieu, ce qu’il demande. Comme disait un prêtre lassé des quémandages de ses ouailles : « Prier, c’est passer commande ».
3 Deux fois seulement l’Évangile précise des paroles de Jésus. La première à Gethsémani, face à la mort atroce et scandaleuse qui l’attend : éloigne de moi cette coupe ; pourtant, pas ce que je veux, mais ce que tu veux (Mc 14/36 = P 269). Et on remarque qu’il annule immédiatement sa demande : mais ce que tu veux. Et quelques heures après, au profit de ses bourreaux : Père, pardonne-leur : ils ne savent ce qu’ils font. »… (Lc 23/34 = P 291). Qu’a dit Jésus à Dieu pendant toutes ses autres prières ? Probablement rien, car c’est dans la contemplation supra-mentale que se réalise la fusion ultime : Le père et moi nous sommes un (Jn 10/30 = P 185).
4 Quand il y a demande, c’est toujours un ego qui demande. Parler d’une ‘prière de demande’ est quasiment un pléonasme. Et la prière, probablement dans toutes les religions, est si universellement de demande, qu’il est impropre d’utiliser ce mot pour désigner celle de Jésus et de Marie. Il serait plus judicieux de parler de contemplation, ou de dhyana, mot sanskrit désignant la méditation yogique en vue d’une réalisation non-duelle.
Deux conceptions de Marie et de Jésus
FG : Voici [idou] que tu vas être enceinte [sullambanein], tu enfanteras [tiktein] un fils [huios] et tu lui [autos] donneras [kalein] le nom [onoma] de Jésus [iêsous].
BJ : Voici que tu concevras dans ton sein et enfanteras un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus. (Lc 01/31 = P 004)
FG : Il [houtos] sera [einai] grand [megas] et sera appelé [kalein] Fils [huios] du Très-Haut [hupsistos].
BJ : Il sera grand, et sera appelé Fils du Très-Haut. (Lc 01/32 = P 004)
Jésus, un fils qui malmène sa mère
1 Voici que tu concevras dans ton sein…dit la Bible de Jérusalem (BJ), ce qui laisse entendre que Marie a fait son enfant toute seule : conception et mise en forme. Le grec dit plutôt Voici que tu vas être enceinte, selon une formule plus passive, et plus normalement humaine.
2 …tu enfanteras un fils… « Pourquoi pas une fille ? » objecteront les modernes égalitaristes. La réponse sociologique et anthropologique, selon laquelle, dans les mondes anciens, les fils étaient plus valorisés que les filles, est exacte, mais vide de compréhension. Il est manifeste que la femme est configurée, physiquement et psychologiquement, pour la génération de la vie mortelle. Configurée, mais pas nécessairement limitée. Les évangiles, tant canoniques que gnostiques, montrent la volonté de Jésus de faire accéder la femme au domaine spirituel.
3 Mais ils montrent aussi que la chose est loin d’être facile : une femme élève la voix du milieu de la foule et lui dit : »Heureuses les entrailles qui t’ont porté et les seins que tu as sucés ! » Mais il dit : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et l’observent ! » (Lc 11/27 = P 168). Et même vis-à-vis de sa mère, que la présente péricope décrit comme introduite dans l’intimité génétique de Dieu, Jésus ne procède pas autrement : « Voilà que ta mère, tes frères et tes sœurs sont là dehors qui te cherchent. » Il leur répond: « Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ?… Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là m’est un frère et une sœur et une mère » (Mc 03/32-35 = P 083). Ce passage de Marc va clairement à contresens du récit merveilleux de Luc, qu’on ne trouve d’ailleurs ni chez Marc, ni chez Jean, ni chez les gnostiques.
4 Il est manifeste qu’un enseignement aussi peu familialiste que celui de Jésus ne pouvait guère être transmis par une femme. La femme, naturellement, préserve la vie qu’elle donne et qui est mortelle tandis que l’homme, considéré comme normal dans les civilisations traditionnelles, est prêt à sacrifier sa vie pour des valeurs transcendant la longévité corporelle.
Qui nomme qui ?
1 …et tu l’appelleras du nom de Jésus. Là aussi, le texte de Luc étonne et détonne. Car le même évangéliste raconte la nomination de Jean le Baptiste, le cousin de Jésus. La famille veut l’appeler selon la coutume de la lignée, mais, prenant la parole, sa mère dit : »Non, il s’appellera Jean. » Et on lui dit : »Il n’y a personne de ta parenté qui porte ce nom ! » Et l’on demande par signes au père comment il veut qu’on l’appelle. Celui-ci demande une tablette et écrit : »Jean est son nom » (Lc 01/60 = P 006). Dans le cas de Marie, pour Jésus, comme dans celui de Zacharie, pour Jean le futur baptiste, l’ange (c’est-à-dire la voix intérieure) ordonne le nom. Mais qui tranche lorsqu’il y a désaccord ? On demande au père. Le nom de Jésus, donné par la mère seule, cadre très bien avec le merveilleux du récit, Dieu en personne étant le père génétique supposé de Jésus, mais cela est complètement étranger à la tradition religieuse et spirituelle de Marie.
2 Lorsque l’ange s’adresse à Joseph, il lui dit : elle (Marie) enfantera un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus (Mt 01/21 = P 007). C’est elle qui enfante et c’est lui qui nomme. Et l’ange, qui n’avait qu’indiqué le nom, sans explications à Marie, précise à Joseph : Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. ‘Jésus’, en effet, signifie ‘sauveur’.
3 Il est assez facile de déceler dans ce récit les couches de dorures propres à susciter l’émerveillement. Joseph nomme Jésus de ce nom parce qu’il a la préscience de sa vocation : il sauvera son peuple de ses péchés. Marie le nomme ainsi parce qu’il lui fut dit de le nommer ainsi.
Jésus sauveur de quoi ?
1 Reste que Jésus se nomme ‘sauveur’. « Mais sauveur de qui et sauveur de quoi ? » Beaucoup se sont émerveillés lorsque des archéologues trouvèrent des tombeaux aux noms de Joseph, Marie ou Jésus. Mais l’enthousiasme retomba lorsqu’on réalisa que ces noms étaient très courants à l’époque. La conception chrétienne de ‘Jésus sauveur des humains, destinés par leurs péchés à l’enfer éternel’ était totalement inconnue à l’époque. Le projet de vocation des différents sauveurs-Jésus que comptait le peuple juif devait être beaucoup plus modeste.
La femme cachée : Marie ou Marie ?
1 Il sera grand… continue l’ange. Quelle mère n’a jamais souhaité un grand destin pour son fils ? Et le dicton est exact que ‘derrière un grand homme, il y a presque toujours une femme’. Ce peut être une mère, une épouse ou une amante. Et déjà, nous sommes au tout début, ‘la’ tradition éclate en deux christianismes que l’on pourrait qualifier d’exotérique et d’ésotérique. Dans le premier christianisme, la femme derrière Jésus est Marie, sa mère, qui sera de fait quasi divinisée dans le culte, et aussi dans l’évangile de Luc qui nous occupe présentement. Dans le second, c’est une autre Marie (comme si on avait tout fait pour maintenir l’ambiguïté) celle de Magdala. Et, alors que Jésus a souvent des paroles dures pour sa mère (Qui est ma mère ?) ses déclarations pour Marie de Magdala sont littéralement dithyrambiques. Alors qu’elle vient de le parfumer et que les disciples se plaignent vivement du ‘gâchis d’argent’, il leur déclare : En vérité je vous le dis, partout où sera proclamé cet Évangile, dans le monde entier, on redira aussi, à sa mémoire, ce qu’elle vient de faire. » (Mt 26/13 = P 228). On ne trouve guère, dans l’évangile, de paroles équivalentes à l’adresse de sa mère.
Le concile d’Éphèse est passé par là
1 Il sera appelé Fils du Très-Haut continue l’ange. Il est très difficile de ne pas supposer que cette déclaration a été mise dans la bouche de l’ange après que le concile d’Éphèse (431) ait décidé de la nature divine de Jésus. Il proclama la doctrine de ‘l’union hypostatique des deux natures (humaine et divine) dans l’unique personne de Jésus-Christ, union fondée sur le mystère de l’Incarnation du Fils de Dieu ayant pris chair de la Vierge Marie’.
Quand un avènement cache l’autre
Le Seigneur [kurios] Dieu [theos] lui [autos] donnera [didesthai] le trône [thronos] de David [dauid] son [autos] père [patêr];
Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père ; (Lc 01/32 = P 004)
Une prophétie non suivie d’effet
1 Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père. Voilà une promesse qui, historiquement, ne sera pas tenue. Si elle l’avait été, comme David a vaincu les ennemis de son peuple et assuré son indépendance, Jésus aurait chassé les Romains de Palestine, Hérode aussi par la même occasion, et se serait lui-même installé comme roi des Juifs.
2 Certes, plusieurs ont reconnu Jésus comme fils de David : des aveugles : Aie pitié de nous, Fils de David ! » (Mt 09/27 = P 163) ; la foule de Jérusalem : Béni soit le Royaume qui vient, de notre père David ! (Mc 11/10 = P 229), mais l’aventure s’est terminée sur une croix. Et, lorsque Pilate interroge Jésus : Es-tu le roi des Juifs ?, Jésus précise : Mon royaume n’est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux Juifs. Mais mon royaume n’est pas d’ici (Jn 18/33-36 = P 278).
Une espérance illusoirement imminente
1 « Que penser de telles contradictions ? » Il est possible que Marie, en bonne juive attendant la venue du Messie, ait quelque peu rêvé le destin grandiose de son fils, et en ait ‘entendu’ la révélation intérieurement. Cette espérance a pu être reprise par les disciples de Jésus juste après sa mort, car nous savons, par de nombreux témoignages, qu’ils pensaient imminent le retour du Christ, et donc le second avènement de gloire et de puissance. Aujourd’hui, deux millénaires plus tard, force est de constater que, si c’est toujours espérable, ce n’est pas encore arrivé, et que les contemporains du Christ se sont donc fait illusion sur ce point.
Un quiproquo entre ange et humain
1 On peut aussi considérer qu’un ange n’étant pas soumis au temps humain, il percevait comme quasi instantané ce qui, en termes humains, devait s’étaler sur une grande période de temps. Mais cette hypothèse n’est guère recevable car, s’adressant à une humaine, l’ange se devait de parler en des termes appréhendables par elle.
‘L’invention’ du second avènement
1 De quelque façon qu’on aborde la question, ces prophéties demeurent problématiques. Une autre hypothèse existe relativement à ‘l’invention’ de telles prophéties. Il est manifeste que les apôtres attendaient une intervention socio-politique de puissance de la part de Jésus. Jacques et Jean le montrent bien, lorsque certains samaritains refusent d’accueillir Jésus, et qu’eux lui propose comme solution : veux-tu que nous disions au feu de descendre du ciel et de les consumer ? (Lc 9/54 = P 138). Après la mort de Jésus les disciples d’Emmaüs l’affirment clairement : Nous espérions, nous, que c’était lui qui allait délivrer Israël… (Lc 24/21 = P 313). C’est alors que serait intervenue, chez les premiers disciples désespérés, ‘l’invention’ du second avènement, compensateur et pour ainsi dire vengeur du premier avènement de miséricorde et de douleur. Et le christianisme est toujours dans cette phase d’attente.
Confusion du second avènement et des faux prophètes
1 Les chrétiens les plus modernistes, qui n’y croient plus, ont pris le parti de considérer que le monde moderne était précisément la réalisation de cette attente. Pour eux, les ‘miracles de la science’ et les ‘avancées sociétales’ accomplissent le projet messianique de Jésus. Il est clair que les hautes sphères du catholicisme et même certain pape semblent souvent aller dans ce sens. Cependant, pour les spirituels dénués d’illusion, tout cela revient à se laisser séduire par les faux prophètes annoncés par Jésus (Des faux prophètes surgiront nombreux et abuseront bien des gens : Mt 24/11 = P 246).
Une compréhension ésotérique de ces annonces inaccomplies
1 Du point de vue ésotérique, une hypothèse semble concilier ces différentes théories. Premièrement, les disciples, du vivant de Jésus (et sa mère en faisait partie) attendaient un roi vainqueur. Deuxièmement, l’incompréhension et une terrible déception fut ressentie à la fin abominable de la vie de Jésus et dans les jours suivants. Troisièmement, ‘l’invention’ de la résurrection ‘en chair et en os’ se répandit en lieu et place du témoignage de Marie-Madeleine sur sa vision de Jésus, après sa mort, mais en mode subtil (Jésus lui dit : »Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père… : Jn 20/17 = P 311). Ainsi l’espoir rebondit avec ‘l’invention’ du second avènement du Christ.
2 Précisons que nous disons bien ‘l’invention’ de la résurrection ‘en chair et en os’, et non l’invention de la résurrection. Car nous croyons bel et bien que Jésus est ressuscité, mais en un sens tout différent de cette conception quasi matérialiste.
Une question cyclologique
1 De plus ‘l’invention’ du second avènement ne nous semble pas une pure erreur, bien qu’elle joua le rôle d’une compensation vengeresse de la mort navrante de Jésus. Car, du point de vue de la cyclologie, le dernier avatara, que représente Jésus, ne pouvait pas rétablir l’ordre social et civilisationnel dans un monde aussi dégénéré. Il ne pouvait que restaurer les grands principes de la spiritualité et transmettre une voie et des rites de miséricorde pour les temps d’obscurité qui commençaient déjà et ne devaient qu’empirer avec le temps. Sa promesse vaut donc toujours : celui qui aura tenu bon jusqu’au bout, celui-là sera sauvé (Mt 24/13 = P 246).
2 Mais le cycle de la présente humanité se terminera nécessairement. Et, à ce moment-là, un nouveau cycle commencera, qui sera inauguré par un avatara de passage d’un cycle à l’autre, avatara que les chrétiens nomment ‘le Christ du second avènement’ et que les hindous nomment Kalki-avatara.
Le mystère de Jacob et du règne sans fin du Christ
FG : il régnera [basileuein] pour toujours [eis ton aiôna] sur [epi] la famille [oikos] de Jacob [iakôb], et son [autos] Règne [basileia] n’aura [einai] pas [ou] de fin [telos]».
BJ : il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles et son règne n’aura pas de fin. » (Lc 01/33 = P 004).
L’universalisme de Jésus-Jacob
1 L’ange continue sa révélation à Marie : il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles… Jésus a été mis en référence au Très-Haut, puis à David, et maintenant à Jacob : et pourquoi ? Jacob épouse Léa et Rachel, ses cousines. Il aura douze fils de ses épouses et de ses servantes, qui seront à la source des douze tribus d’Israël. Lorsque le christianisme se détachera du judaïsme et se considérera comme le ‘verus israel’, ces douze tribus symboliseront toutes les façons d’être humain sur la terre, comme les douze signes du zodiaque. La référence à Jacob se présente donc comme une universalisation du Christ par rapport à la précédente référence à David, plus spécifiquement juive. Là aussi on sent fortement, comme annoncé par Luc lui-même, l’effet de composition de son écrit : ce que le ou les évangélistes successifs ont su, longtemps après Jésus, a été mis dans la bouche d’un ange. Logique : un ange voit ce qui nous apparaît comme l’avenir !
La lutte de Jacob avec l’ange
1 Selon la Genèse, Jacob, après avoir travaillé vingt ans pour son beau-père, comme prix d’achat de ses deux filles, rentra à son pays natal. Mais, une nuit, il fit la rencontre d’un mystérieux personnage, envoyé par Yahvé, que l’on qualifie d’ange, et avec qui il lutta toute la nuit. Au terme de cette épreuve marquante, car il en gardera une boiterie de la hanche, mais victorieuse, l’ange lui attribuera un nouveau nom : Israël.
2 Plusieurs étymologies sont attribuées à Jacob. La première ‘Dieu protège’, car il fut préféré par Dieu, au point que lui revint le droit d’ainesse de son frère Ésaü. La tradition donne aussi pour Jacob : ‘Il a trompé’, car c’est par ruse vis-à-vis de son frère et de son père qu’il a obtenu le droit d’ainesse. La justice du Dieu biblique est souvent assez problématique. Enfin Jacob signifierait également ‘le talon’, car, dès le sein de sa mère, il talonnait déjà son frère.
3 L’ange éprouveur, qui combat avec Jacob pendant toute une nuit, lui donne le nom d’Israël lorsqu’arrive le jour. Car cet ange craint le jour, et n’a pas réussi à le vaincre pendant la nuit de combat. Cette lutte évoque fortement le combat de Jésus avec cet ange déchu qu’est le diable, ou le satan, ou l’éprouveur des tentations au désert (selon les versions évangéliques : P 021).
4 Israël aussi conduit à trois étymologies possibles. La première ‘Que Dieu règne (ou combatte)’. Que ‘Dieu combatte’, on est dans l’Ancien Testament. Que ‘Dieu règne’, on est dans le Notre Père (que ton Règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel : Mt 06/10 = P 160). La deuxième ‘étymologie’ donne ‘se montre fort’ ; Jacob, comme Jésus, comme le chrétien, se doit d’être spirituellement fort. La troisième précise problématiquement ‘fort contre Dieu’. Mais qui peut être fort contre Dieu, sinon le diable ?
Une interprétation gnostique, qui se base sur les états multiples de l’Être
1 Comme on peut s’en douter, une multitude d’interprétations, tant religieuses que culturelles, anciennes qu’actuelles, existent de ce mystérieux combat et surtout de l’identité de ‘l’ange’ nocturne qui craint la lumière du jour. Notre conception est gnostique et se base sur la métaphysique des états multiples de l’Être (voir Thèmes). Et cette clé d’interprétation vaut à la fois pour la mésaventure d’Adam et Ève dans la Genèse, pour le combat de Jacob avec l’ange, pour le discours de Jésus à Nathanaël (P 025), pour ses tentations au désert (P 021) et pour sa crucifixion (P 289-290).
2 Voici cette interprétation. Comme les étages d’un immeuble, les différents états de l’Être divin manifesté, lorsqu’ils sont symbolisés géométriquement, occupent chacun un étage dans toute son étendue horizontale. L’étage humain comprend le paradis terrestre, désormais fermé et donc invisible, les hommes, les animaux, les végétaux et les minéraux. Comme sur chaque autre étage, une puissance ‘angélique’ règne sur cet état d’existence humain. C’est ce que Jésus nomme ‘le prince de ce monde’.
3 Ce prince est légitime, nommé par Dieu, comme l’ange de Jacob fut ‘envoyé par Dieu’. Mais, en fin de cycle d’humanité, il oublie de se situer humblement par rapport à qui l’a nommé, et se met à rêver de toute puissance. C’est alors que le prince de ce monde devient l’adversaire-satan, le diable, et, pour l’homme spirituel, l’éprouveur. En effet, l’homme spirituel veut échapper, par le haut, au plan humain d’existence, désormais mortel. De même qu’un berger ne laisse jamais ses moutons quitter son troupeau, le prince de ce monde a la garde des humains… sauf de ceux qui seraient effectivement assez forts (d’où la référence à la force et à la ruse dans le nom de Jacob et d’Israël) pour s’élever au-dessus du monde humain.
Une clé qui ouvre le mystère des grandes scènes de l’Évangile
1 La lutte avec l’ange est donc l’épreuve initiatique de celui qui doit résister aux attraits du monde humain mortel pour obtenir la qualification nécessaire à son élévation au-dessus de ce monde. Cette épreuve a échoué pour Adam et Ève, parce que c’est Ève, le pôle féminin (yin en taoïsme, prakriti dans la Bhagavad Gita) qui l’a entrepris et non directement Adam (yang, purusha).
2 Jésus décrit le paysage de cette théorie à Nathanaël, qui le met d’ailleurs en relation aussi avec Israël : Rabbi, tu es le Fils de Dieu, tu es le roi d’Israël (Jn 01/49 = P 025). Et Jésus lui indique la possibilité du dépassement du monde humain : vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme (Jn 01/51 = P 025). Ces anges entrainent avec eux l’humain dont ils sont l’ange, comme ici Gabriel entraîne Marie.
3 Cette épreuve initiatique, Jésus la réussit pendant les tentations au désert : Retire-toi, Satan !… Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s’approchent, et ils le servent (Mt 04/10-11 = P 021).
4 Cette épreuve, Jésus la fonde symboliquement, sacrificiellement et rituellement dans sa mort sur la croix. Ils crucifièrent et avec lui deux autres : un de chaque côté et, au milieu, Jésus (Jn 19/18 = P 289) ; le milieu est symboliquement le point central de l’état humain d’existence par où l’on peut communiquer avec les plans supérieurs… par où les anges montent et descendent comme précisé à Nathanaël.
Un règne sans fin
1 Il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles et son règne n’aura pas de fin. Pris à la lettre, ce passage, comme tant d’autres, pose problème. Pour commencer, le règne du Christ sur le monde, depuis les vingt siècles du christianisme, est de moins en moins évident, avec la plongée dans une culture mondiale de plus en plus profane et profanatrice.
2 Ensuite comment affirmer que son règne n’aura pas de fin, alors que le monde aura une fin, selon les paroles de Jésus lui-même ? Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? (Lc 18/08 = P 212) et aussi : quel sera le signe de ton avènement et de la fin du monde (Mt 24/03 = P 246).
3 Comme il arrive très souvent, le texte ne prend sens qu’en lecture ésotérique. Le mot traduit par siècles et, en l’occurrence, très bien traduit par la BJ, est aiôna, que l’on peut traduire aussi par ‘éon’, ou par ‘ère’ et qui correspond, cosmologiquement, à un cycle d’humanité. Cycle et siècle correspondent en étymologie symbolique.
4 Nous avons vu qu’en symbolisme chrétien la maison de Jacob, et ses douze fils, correspondent à l’humanité entière. Les siècles sont les cycles d’humanités. L’ensemble de ces cycles d’humanités, et des autres états de l’Être supérieurs et inférieurs à l’état humain, forme ce que la Bhagavad Gita nomme le samsara. Ce mot, comme beaucoup d’autres issu de la pensée spirituelle hindoue, fait désormais partie du langage mondial (un peu comme l’italien pour la musique, ou l’anglais pour l’argent et la technologie). Or, le samsara est sans fin et donc sans commencement. Je n’en vois ni la fin, ni le milieu, ni le début (BG 11/16). Le Christ, en tant que réalisé-moksha, ayant lui-même transcendé le samsara, règne pour les siècles, et sans fin, sur les humanités, et sur l’ensemble des états de l’Être. Ce dernier point est illustré dans l’Évangile par ce passage des tentations au désert : Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s’approchent, et ils le servent (Mt 04/11 P 021). Et aussi par cet autre, à Gethsémani : Alors lui apparait, venant du ciel, un ange qui le réconforte (Lc 22/00 = P 269).
Le curieux rapport de Marie avec l’ange et avec sa propre religion
FG : Marie [mariam] dit [legein] à l’ange [angelos]: «Comment [pôs] cela [houtos] se fera [einai]-t-il puisque [epei] je n’ai pas [ou] de relations conjugales [andra gignôskein]»?
BJ : Mais Marie dit à l’ange : »Comment cela sera-t-il, puisque je ne connais pas d’homme ? » (Lc 01/34 = P 004)
1 L’interprétation traditionnelle de la réponse de Marie à l’ange fait remarquer qu’elle est à priori obéissante (Comment cela sera-t-il ?) ; elle ne doute pas que cela se fera, puisque l’ange le dit, elle demande seulement comment cela se fera. Et l’on oppose cette réponse à celle de Zacharie (A quoi connaîtrai-je cela ?), car lui demande à savoir comment cela sera possible pour accepter que cela se fera. Mais on oublie un point de taille. Marie s’adresse à un ange, donc un être appartenant à un état d’existence supérieur à l’humain et, elle qu’on dit obéissante, lui présente comme non négociable son programme de vie qui s’oppose manifestement au fait qu’elle soit mère (puisque je ne connais pas d’homme).
2 Pourquoi les chrétiens exotéristes ne perçoivent jamais cette incongruité ? Parce qu’ils sont formatés par la pré-interprétation, que Marie est supérieure aux anges. Vu qu’elle est ‘mère de Dieu’ (theotokos) comment ne serait-elle pas supérieure aux anges ? Donc les chrétiens exotéristes croient à la conception virginale de Jésus en Marie, selon l’Écriture, parce qu’ils croient à l’Immaculée Conception de Marie (le fait qu’elle soit sans péché), dogmatiquement, et à priori, avant toute étude de l’Écriture. Ils ne voient plus la contradiction d’une Marie qui impose son vœu de chasteté à un ange qui lui annonce qu’elle aura un enfant.
Une curieuse symétrisation homme-femme
1 Je ne connais pas d’homme. Littéralement, cette affirmation n’a pas de sens en français, puisque Marie connaissait beaucoup d’hommes dans son entourage. Mais, dans le langage symbolique juif, ‘connaître une femme’ comprend l’intimité sexuelle avec elle. On remarque qu’il est presque toujours question de ‘connaître une femme’ et non de ‘connaître un homme’. La formule de Marie, qui n’est pas courante, contient donc une inversion hiérarchique à la fois vis-à-vis de l’ange et vis-à-vis du monde masculin. On ne s’étonnera pas que le féminisme soit né dans les débris de la civilisation chrétienne.
Une virginité étrangère au judaïsme
1 La question est donc de savoir s’il y avait, dans le monde juif, des femmes qui faisaient vœu de chasteté perpétuelle. Pour autant que l’on sache, il n’y en avait pas. Donc, ce que présente Luc est une quasi impossibilité. Que Marie, à la suite d’une apparition d’ange, ait pu prendre la décision de devenir vierge consacrée perpétuelle est une chose, mais qu’elle ait pris cette décision, avant cet événement, alors qu’elle vivait en immersion totale dans la religion juive, c’est une toute autre chose totalement hétérogène par rapport à son milieu humain et religieux.
2 Non que la virginité consacrée ait été ignorée de l’Antiquité, les vestales romaines étaient des vierges consacrées. Mais ces virginités consacrées étaient généralement transitoires, et la femme se mariait ensuite, pour mener une vie ‘normale’. Et la connaissance, par Marie, de vierges consacrées dans les religions non juives devait être pour elle une raison déterminante de ne pas faire comme les païens qui l’entouraient.
Un monceau de contradictions
1 Toute la tradition juive valorise la maternité, la reproduction, Luc vient de le dire à propos d’Élisabeth : Voilà donc, dit-elle, ce qu’a fait pour moi le Seigneur, au temps où il lui a plu d’enlever mon opprobre parmi les hommes ! » (Lc 01/25 = P 003). L’impossibilité d’avoir des enfants était, pour une femme juive, un châtiment divin et une honte sociale. Que devait-être alors une volonté délibérée de ne pas en avoir !
2 Un refus de croître et multiplier ; une désobéissance au précepte de la Genèse. Un choix de la mort alors que les juifs, dans leur ensemble, estimaient que la génération constituait le seul moyen de perdurer après la mort individuelle.
3 Et puis, pourquoi nous présenter une jeune fille fiancée à un homme du nom de Joseph, pour nous dire ensuite qu’elle avait la ferme intention de ne pas l’épouser ? Ou pire, encore plus inconcevable pour un juif : de l’épouser pour ne pas lui faire d’enfants ?
4 Et pourquoi, ensuite, et comme à plaisir, ainsi que nous le verrons, Luc insiste pour nous faire savoir que Marie et Joseph sont les parents-goneis de Jésus, c’est-à-dire les parents génétiques ? Il précise ce point lors de la ‘présentation de Jésus au temple’ (P 010) et dans le passage de ‘Jésus enseignant aux docteurs du temple’ (P 014).
Un évangile canonique est un texte exotérique
1 La seule solution à ce monceau de contradictions, c’est d’accepter cette parole de l’Évangile : Tout cela, Jésus le dit aux foules en paraboles, et il ne leur disait rien sans parabole (Mt 13/34 = P 092). Un évangile écrit peut être lu par n’importe qui, alors qu’un enseignement oral, ésotérique, est donné par un maître, qui sait ce qu’il dit et à qui. Par conséquent, un enseignement écrit est normalement parabolique, destiné aux foules. C’est le cas des trois évangiles dits synoptiques (Mathieu, Marc et Luc), qui n’évoquent les mystères qu’enveloppés de symboles.
2 Dans la tradition spirituelle occidentale antérieure au christianisme, qui était le celtisme, l’écriture était connue et utilisée dans la vie pratique, mais jamais pour les choses religieuses toujours maintenues en tradition orale, de maître à disciple. La dimension ésotérique se maintient plus purement ainsi. L’inconvénient, évidemment, c’est que, lorsqu’une autre religion, accompagnée du bras armé, s’impose, cette forme spirituelle disparaît quasi entièrement.
3 On objectera certes : « L’évangile selon Jean comporte bien des déclarations frontalement ésotériques et non-dualistes ; or il est canonique, donc officiel dans l’Église. » Cela est exact, mais il est facile de voir que lesdites affirmations sont toujours interprétées dans l’enseignement officiel selon la théologie dualiste, et que l’évangile de Jean, qui n’est certainement pas tout entier de Jean, comporte, pourrait-on dire, des contre thèses nettement anti-ésotériques.
Les deux récits johanniques de la résurrection
1 Pour ne donner qu’un exemple, Jean raconte la rencontre de Jésus et Marie-Madeleine après la résurrection : Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père (Jn 20/17 = P 311). Cette rencontre se fait en mode subtile, comme le précise en détail l’évangile de cette même Marie-Madeleine : Alors, je Lui dis : ‘Seigneur, dans l’instant, celui qui contemple Ton apparition, est-ce par la psyché qu’il voit ? Ou par le pneuma ?’ L’Éveilleur répondit : ‘Ni par la psyché, ni par le pneuma : mais le noûs étant entre les deux, c’est lui qui voit…’ (My p10/16-25). Il s’agit donc d’une vision réservée à des êtres ayant accès à leur plus grande intériorité, et dont faisait partie Marie de Magdala.
2 Mais, dans le même évangile de Jean, on trouve le récit proprement grotesque d’un supposé apôtre Thomas présenté comme quasi matérialiste qui déclare : Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets pas ma main dans son côté, je ne croirai pas (Jn 20/25 = P 316). Et Jésus lui apparaît, en chair et en os, et lui dit : Porte ton doigt ici : voici mes mains ; avance ta main et mets-la dans mon côté, et ne deviens pas incrédule, mais croyant (Jn 20/28 = P 316). Comment croire que ces deux récits sont de la même plume ?
3 Comment croire que Jésus a produit ce miracle de résurrection en chair et en os pour susciter la foi de Thomas, alors qu’il avait enseigné dans la parabole de ‘Lazare et le mauvais riche’ : Du moment qu’ils n’écoutent pas Moïse et les Prophètes, même si quelqu’un ressuscite d’entre les morts, ils ne seront pas convaincus (Lc 16/19-31 = P 202) ?
Les évangiles gnostiques n’étaient pas destinés au peuple
1 Les évangiles canoniques sont entièrement des paraboles, même si certains événements historiques, d’ailleurs scientifiquement invérifiables, ont pu y subsister.
2 On pourrait faire une autre objection : « Les évangiles gnostiques de Thomas, Philippe et Marie de Magdala, récemment retrouvés (en 1945) sont bien des écrits et pourtant ils sont ésotériques ? » En effet, mais ils ont été trouvés cachés dans des grottes, aux abords d’anciens monastères détruits, dans une région désertique, et n’étaient manifestement pas destinés aux foules. De plus, l’Église officielle, aujourd’hui encore, se refuse à les reconnaître comme évangiles canoniques, précisément parce qu’ils sont ésotériques.
Le temps de la levée des secrets
1 Une ultime objection pourrait alors se présenter : « Dans ce cas, comment considérer que ces évangiles gnostiques sortent de terre au XX° siècle par miracle, s’ils ne sont pas destinés aux foules, alors qu’ils sont effectivement accessibles aux foules désormais, et même se trouvent sur Internet ? » La réponse est que nous sommes dans une fin de cycle d’humanité (kali-yuga) et le miracle de la réapparition de ces évangiles gnostiques correspond précisément à ce qu’on nomme ‘la levée du secret’.
2 En fin de cycle, il n’y a plus d’institutions ésotériques, alors l’Esprit sème à tout vent. On remarque d’ailleurs, précisément dans l’évangile selon Jean, que Jésus commençait déjà à faire cela, parfois (Moi et le Père nous sommes un : Jn 10/30 = P 185). Il n’en reste pas moins que, globalement, les évangiles canoniques sont cryptés, paraboliques, presqu’entièrement.
3 Or Marc nous dit : C’est par un grand nombre de paraboles de ce genre qu’il leur annonçait la Parole selon qu’ils pouvaient l’entendre et il ne leur parlait pas sans parabole, mais, en particulier, il expliquait tout à ses disciples (Mc 04/33 = P 092). Ces explications, cet ésotérisme oral : où est-il actuellement dans l’Église ? Alors, modestement, et dans la seule mesure où l’Esprit voudra bien nous inspirer, nous tâchons d’y remédier.
La résurrection corporelle engendre la naissance miraculeuse
BJ : L’ange lui répondit : »L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu. (Lc 01/35 = P 004)
Une ambiguïté qui frappe l’oreille
1 La pré-interprétation sévit ici, encore une fois. On a coutume de considérer que l’ange répond à la question de Marie. Et que lui dit-il : l’être saint qui naîtra… donc Marie aura bien un enfant. Et quelle était la question ? Comment cela sera-t-il, puisque je ne connais pas d’homme ? » Donc on conclut que Marie aura un enfant sans ‘connaître’ d’homme. Or l’ange ne lui a pas dit cela. Une femme peut très bien avoir un enfant d’un homme, les deux parents étant spirituels, sous la protection de l’Esprit Saint, de sorte que l’enfant sera saint, comme né dans la pensée, dans l’ombre de Dieu.
2 Certes, il y a l’expression fils de Dieu. Mais Jésus n’a-t-il pas enseigné aux disciples à prier Dieu en disant Notre père ? Ne sont-ils pas, par-là, fils de Dieu ? Que le phénomène de naissance sous l’Esprit de Dieu ait atteint chez Jésus une culmination de perfection ne nécessite pas l’intervention fantastique de Dieu dans une femme.
Les dieux amoureux de filles des hommes
1 Certes, nombreux étaient les mythes des religions païennes présentant des dieux tentés par la beauté d’une mortelle et lui faisant un enfant, parfois pendant son sommeil, ce qui n’était pas très élégant, parfois non.
2 On objectera : «La lettre de l’Écriture est parfois plus explicite, par exemple chez Matthieu : telle fut la genèse de Jésus Christ. Marie, sa mère, était fiancée à Joseph : or, avant qu’ils eussent mené vie commune, elle se trouva enceinte par le fait de l’Esprit Saint. (Mt 01/18 = P 007) parole d’évangéliste, confirmée par celle de l’ange : ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint (Mt 01/20 = P 007) ». Cela est exact, il n’empêche que, dans l’annonce à Marie, la chose n’est pas si tranchée qu’on a coutume de le prétendre ; et que Jésus a dit : entende qui a des oreilles pour entendre (Mt 13/42 = P 093).
Un miracle pour préparer à l’adhésion de l’autre
1 L’ange, on le verra au verset suivant, met lui-même en relation la naissance de Jésus avec celle du futur Baptiste : Et voici qu’Élisabeth, ta parente, vient, elle aussi, de concevoir un fils dans sa vieillesse. N’est-ce pas un signe de la similitude de ces naissances ?
2 Après cette phrase, l’ange rajoute : car rien n’est impossible à Dieu. On a l’impression, dans la composition du récit, qu’un ‘miracle’ sert à faire adhérer à l’autre. Le premier n’est peut-être pas si miraculeux que cela : une femme, supposée ne plus être en âge, a un enfant. On ne sait pas son âge, ni celui de son mari ; mais seulement que tous deux étaient avancés en âge. Qu’est-ce à dire précisément, avant de crier au miracle ? Et puis, dans la foulée, une vierge se met à avoir un enfant, sans quitter son état de vierge.
3 Bel effet de symétrie, la très vieille et la très jeune, pour prouver que rien n’est impossible à Dieu. La très vieille, avec l’aide de son vieux mari d’homme ; on est encore dans l’humain, trop humain ; dans le judaïsme. La très jeune, avec l’intervention directe du Créateur, comme un monde neuf, originel, parfait et divin ; on est dans la vraie religion, le christianisme. La propagande comparative de la nouvelle religion éclate dans ce passage. Elle rebondira, à longueur d’Évangile, et surtout dans Jean, avec l’assimilation des juifs aux ennemis de Jésus (comme dans l’aveugle-né : Ses parents disent cela parce qu’ils ont peur des Juifs : Jn 09/22 = P 148).
Une symétrie naissance-mort pour un homme-Dieu
1 De plus, comment faut-il entendre ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint ? Faut-il entendre que l’Esprit-Saint produit du sperme directement dans la matrice de Marie ? Et, puisque Marie, selon le dogme catholique et orthodoxe, est toujours vierge après la naissance de son fils, faut-il entendre que Jésus, après neuf mois de gestation, s’est dématérialisé dans le ventre de sa mère pour se rematérialiser dans la crèche de Bethléem?
2 Il est très manifeste que le récit de la conception de Jésus et celui de sa résurrection ont été théorisés ensemble, comme l’avers et l’envers de la même médaille. Et la base de cette théorisation résulte du dogme premier du christianisme théologique : Jésus est Dieu. Dès lors qu’il est Dieu, il ne peut pas naître comme un simple mortel, et encore moins mourir comme un humain ordinaire. La vie de Jésus se doit donc d’être encadrée par deux fantastiques miracles, la naissance virginale et la sortie du tombeau en chair et en os.
Deux miracles à double détente
1 Et il est à noter que ces deux miracles sont doubles. Celui de l’ensemencement de Marie sans contact humain est doublé par la virginité perpétuelle de Marie. Jésus s’est donc matérialisé dans son sein, sous forme de fœtus, puis développé ‘normalement’, puis dématérialisé dans son sein, la laissant vierge, puis rematérialisé hors du corps de sa mère à la ‘naissance’.
2 Semblablement, sa mort fut l’occasion d’un double miracle. Jésus s’est dématérialisé dans son tombeau, comme l’ange (encore un ange…) le dit aux femmes : il est ressuscité, il n’est pas ici. Voici le lieu où on l’avait mis (Mc 16/06 = P 308). Puis il s’est rematérialisé lors de ses apparitions (du moins celles ‘en chair et en os’ et non pas celle à Marie Madeleine) : les portes étant closes… Jésus vint et se tint au milieu… il leur montra ses mains et son côté…(Jn 20/19-20 = P 315).
Le dogme de la résurrection en chair et en os est arrivé en premier
1 Dans la pensée des premiers chrétiens, de ceux qui devaient donner l’Église officielle, exotérique, la conception de la résurrection s’est construite d’abord. Après la mort atroce de Jésus (en termes humains, échec absolu de sa mission), les disciples étaient totalement désespérés, comme l’expliquent bien les disciples d’Emmaüs : Jésus le Nazarénien, qui s’est montré un prophète puissant en œuvres et en paroles… nos grands prêtres et nos chefs… l’ont crucifié. Nous espérions, nous, que c’était lui qui allait délivrer Israël… (Lc 24/19-21 = P 313).
2 ‘L’invention’ de la thèse exotérique d’une ‘résurrection en chair et en os’ a redonné espoir à ceux qui voulurent y croire. La promesse que les croyants, après leur propre mort, participeraient à une telle résurrection a progressivement suscité un raz de marée d’adhésion populaire et généré ‘la’ force motrice du christianisme religieux, qui dure encore de nos jours.
Une doctrine touchant les femmes, les hommes féminins et les esclaves
1 Celse, philosophe latin adversaire des chrétiens, a dit que le premier christianisme était une «doctrine pour les femmes et les esclaves». De fait, le public était surtout féminin ; et il l’est toujours, pour les mêmes raisons.
2 Les femmes sont configurées pour produire la vie mortelle ; il est normal qu’elles y soient plus attachées que les hommes. En tous temps et en tous lieux, elles ont moins de propension qu’un homme à agir d’une façon qui mettrait leur vie physique en danger. Elles sont plus promptes à accepter l’inacceptable pour sauver leur vie. Elles ont plus de difficulté que les hommes à comprendre la doctrine spirituelle de la résurrection comme libération de la vie charnelle mortelle.
La résurrection des corps plutôt que le néant
1 Dans la religion juive du temps de Jésus, tout comme dans les religions hellénistiques et romaines très décadentes à l’époque, il n’y avait pour ainsi dire pas de doctrine claire et répandue de perduration individuelle après la mort. Seuls les Pharisiens (comme l’atteste le passage de la ‘femme aux sept maris’ ; Prenant alors la parole, quelques scribes disent : »Maître, tu as bien parlé. « : Lc 20/39 = P 241) entretenaient une telle croyance, en des termes très vagues.
2 On comprend donc que l’affirmation de la ‘résurrection en chair et en os’, qu’on appelle dans le christianisme la ‘résurrection des corps’ avait de quoi susciter l’adhésion populaire. Métaphysiquement on nomme cela ‘la perduration de l’état individuel humain au-delà de la mort du corps’. Et cette perduration est précisément non-métaphysique, puisqu’elle est corporelle. Et c’est précisément parce qu’elle est attachée au corps qu’elle constitue l’espérance populaire par excellence.
La résurrection ‘en chair et en os’ et la résurrection-éveil-spirituel
BJ : L’ange lui répondit : »L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu. (Lc 01/35 = P 004)
La ‘résurrection des corps’ laisse l’Orient indifférent
1 Depuis deux mille ans, avec un succès plus que modéré, les chrétiens occidentaux s’imaginent pouvoir conquérir le monde par le missionnariat. Mais l’ensemble de l’Orient, tant hindou que bouddhiste, pense l’existence humaine en termes de samsara (la ronde de naissances et des morts), avec réincarnation après la mort, sauf à passer dans les états d’existence suprahumains, ou à obtenir la libération définitive avec moksha.
2 Dans un tel contexte spirituel, le cri de victoire des chrétiens lors de la fête de Pâques : « Le Christ a vaincu la mort. Il est ressuscité ! » ne pouvait que tomber à plat. Retrouver un corps après la mort est une banalité et une certitude pour un oriental. Comme un homme qui abandonne ses habits usés pour en revêtir de nouveaux, l’atman abandonne ses corps usés pour en investir de nouveaux (BG 02/22). Ce qui est né doit mourir et ce qui est mort doit renaître (BG 02/27).
3 La conception chrétienne de la résurrection des corps n’est valable que pour répondre au problème du néant après la mort individuelle. Or ce problème, l’Orient l’a toujours ignoré car, pour l’Orient, la vie est sans début et sans fin, et elle est rythmée par la naissance et la mort. Il n’y a aucune place pour le néant dans cette perspective. Et guère de place pour le christianisme. Pour un occidental moderne, la mort s’oppose à la vie. Pour un oriental, la mort s’oppose à la naissance. La naissance fait entrer dans un nouveau cycle de vie, la mort en fait sortir… en attendant la prochaine naissance.
4 En Inde, les Indiens qui se font chrétiens, le deviennent sous l’influence occidentale (surtout pendant la colonisation anglaise). Ou pour des raisons sociologiques, car ils sont rejetés du système des varnas-castes, ce système étant devenu héréditaire et sclérosé. Mais un hindou n’aurait jamais l’idée de s’émerveiller de la résurrection des corps, alors qu’il dispose de la réincarnation (progressive ou régressive) et la libération-moksha avec fusion dans l’Unique.
La ‘résurrection des corps’ n’est qu’une interprétation exotérique de l’éveil-egeirein
1 Les exotéristes, lorsqu’ils rencontrent une doctrine ésotérique, sont généralement prompts à se scandaliser. L’Évangile en donne de nombreux exemples : Il a un démon, il délire ; pourquoi l’écoutez-vous ? (Jn 10/20 = P 150). Ainsi certains lecteurs se scandaliseront de nous entendre évoquer ‘l’invention de la résurrection en chair et en os’.
2 Mais c’est ne pas comprendre que nombre de croyances, plus ou moins erronées, voire superstitieuses, ne sont que des interprétations matérialisées de doctrines spirituelles ésotériques. Écoutons l’évangile gnostique selon Philippe : Ceux qui disent que le Seigneur est mort d’abord et qu’il est ressuscité ensuite se trompent, car il est d’abord ressuscité, il est mort ensuite. Si quelqu’un n’est pas d’abord ressuscité, il ne peut que mourir. S’il est déjà ressuscité, il est vivant, comme Dieu est vivant (Ph 21). Dans le cas de celui qui ressuscite avant de mourir il est clair qu’il ne s’agit pas de la ‘résurrection des corps’, de la ‘résurrection en chair et en os’.
3 Cette résurrection ésotérique, qui n’est autre que ce que les hindous nomment moksha, la libération définitive du cycle des naissances et des morts, du cycle du samsara, cette résurrection donc est inconcevable pour un humain identifié à son corps-mental. Car elle nécessite ‘l’extinction’ (de l’attachement au corps) nirvana (BG 05/24). Et cette extinction de l’attachement au corps est aussi, vue d’en haut, si l’on peut dire, un éveil, buddhi, à l’unité fondamentale avec le Principe divin.
4 Or, on le verra, l’un des mots du texte grec traduit par ‘résurrection’ est précisément ‘egeirein’, qui signifie exactement ‘éveillé’, comme buddhi en sanskrit. Cette ‘extinction’ de la dualité est un ‘éveil’ à l’unité. Tel est le sens ésotérique de la résurrection de Jésus. Mais le peuple attendait quelque chose de plus matérialisé : telle fut ‘l’invention’ de la résurrection des corps en chair et en os.
Jésus est ressuscité d’abord, en chair et en os, et il fut conçu virginalement ensuite
1 Et, dès lors que Jésus était ressuscité, et de plus déclaré carrément divin, il lui fallait une naissance assortie à sa mort. C’est ainsi que la doctrine de la conception virginale de Jésus se devait de faire symétrie à la doctrine de sa résurrection en chair et en os.
2 Et la doctrine de la virginité perpétuelle de Marie, se devait aussi de faire pendant à la faculté supposée de Jésus ressuscité de passer à travers les murs bien qu’en chair et en os.
3 Ensuite, selon la tendance naturelle d’une religion qui se romanisait à grande vitesse, les doctrines sont devenues des dogmes, le dialogue spirituel s’est transformé en ordre militaire, et les conceptions ésotériques ont été traitées comme hérésies.
Plusieurs évangélistes se montrent discrets sur la question de la nativité
1 Mais on remarque quand même qu’aucun des trois évangiles gnostiques de Thomas, Philippe ou Marie n’évoquent le miraculeux de la naissance de Jésus, alors même qu’ils évoquent sa résurrection (en termes ésotériques).
2 On remarque aussi que ni Marc, le premier évangile écrit, ni Jean, le plus ésotérique des canoniques, n’évoquent la naissance miraculeuse de Jésus, malgré l’importance qu’elle présente dans la construction dogmatique, théologique et liturgique chrétienne.
L’inconnu de la libération-moksha dans le judaïsme
1 L’ésotérisme chrétien, dont nous soutenons la perspective, comprend tout à fait la quasi nécessité de l’enchaînement qui a conduit à la dogmatique exotérique chrétienne. Il ne traite donc pas les dogmes comme mauvais, ou hérétiques, ou faux, mais comme des conceptions partielles, partiales, et par là erronées, bien que nécessaires pour beaucoup.
2 Le problème de l’Antiquité était de savoir qui est Jésus. Pour les juifs traditionnalistes, la question était claire : en disant Moi et le Père nous sommes un (Jn 10/30 = P 185) Jésus blasphémait : le Grand Prêtre déchira ses tuniques et dit : »Qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Vous avez entendu le blasphème ; que vous en semble ? » Tous prononcèrent qu’il était passible de mort (Mc 16/64 = P 274).
3 La possibilité restante consistait à considérer Jésus comme un prophète, et même le plus grand des prophètes. Cette solution fut adoptée plus tard par Mohamed et l’islam. Mais elle n’était guère acceptable pour un juif, car aucun prophète n’a jamais prononcé des paroles non-dualistes comme celles de Jésus. Les juifs n’avaient donc guère de choix entre crucifier Jésus ou l’adorer.
4 Pour les musulmans, Jésus n’est pas seulement un prophète, comme le prétend la propagande chrétienne : il est le réceptacle de l’Esprit de Dieu. Ce qui correspond exactement à ce qu’il dit de lui selon l’Évangile de Jean : Je ne puis rien faire de moi-même. Je juge selon ce que j’entends : et mon jugement est juste, parce que je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé (Jn 05/30 = P 112).
L’obstacle et l’avantage de la croix pour les Romains
1 Pour les Grecs et les Romains, la perspective s’avérait toute différente. L’idée de héros divinisés, de demi-dieux, et d’empereurs d’ascendance divine leur était parfaitement naturelle. La divinisation de Jésus allait pour eux, quasiment de soi.
2 La croix constituait le seul obstacle pour les Romains, mais il était de taille. On crucifiait les esclaves fuyards ; c’était la mort la plus infamante. Comment faire accepter l’idée d’un Dieu crucifié ? C’est paradoxalement cette provocation absolue qui devint, dans la bouche de Paul, principal fondateur du christianisme romain et citoyen romain lui-même, l’argument choc.
3 L’idée du Dieu crucifié possédait en effet une force sociale colossale : elle était révolutionnaire. C’était le Dieu de ceux que l’on crucifiait, le Dieu des petits. Or, à cette époque, l’empire romain souffrait d’une pléthore d’esclaves et d’une forte dégénérescence de sa propre aristocratie. Même dans un système totalitaire, le poids du démos, du peuple, peut devenir dangereux, s’il est trop disproportionné par rapport au nombre des membres de l’élite et à la qualité de ses membres. La stratégie, à priori suicidaire, de Paul, s’est montrée judicieuse : preuve par l’histoire.
L’inconnu de la libération-moksha dans le monde gréco-romain
1 La seule possibilité d’explication du mystère de Jésus, à savoir qu’il a réalisé Dieu, moksha, était inconnue, tant de la culture romaine, que grecque (Platon mis à part quand même), que juive et qu’égyptienne. Certainement quelques disciples de Jésus (dont Jean assurément, et aussi Philippe, Thomas, Marie-Madeleine, avec probablement Nicodème, Joseph d’Arimathie, Nathanaël et quelques autres) avaient été instruits de la doctrine de la grande réalisation : Le père et moi nous sommes un, et comprenaient le symbolisme du ‘Notre Père’ comme autorisant cette identité de nature. Mais ces disciples n’étaient pas la masse du peuple ; la modestie de leur nombre les condamnait à la confidentialité.
2 Rapidement, les accointances romaines haut-placées des premiers chrétiens exotériques rendirent dangereuses les opinions ésotériques, comme en témoignent les écrits hargneux des pères de l’Église officielle contre les non-dualistes chrétiens. Autrement dit, les choses ne pouvaient pas se passer autrement qu’elles se passèrent.
La mécanique dogmatique
1 Si Jésus avait émergé dans un contexte hindou, les choses eussent été totalement différentes. Mais elles furent ainsi, ce qui suscita l’enchaînement doctrinal suivant : sa mort sur la croix, l’invention compensatrice de la ‘résurrection des corps’, l’invention symétrique de sa conception divine, et la transformation radicale du rôle de Marie sa mère en quasi déesse, et même en théotokos, ‘mère de Dieu’, rôle qui n’a aucun rapport avec sa présence dans l’Évangile (sauf dans cette scène de l’annonce à Marie).
2 Ainsi se boucle le réseau serré de l’engrenage des dogmes qui fait que, à partir de cette scène de l’annonce à Marie, la compréhension de l’Évangile sera soit dogmatique et exotérique, soit non-dualiste et ésotérique. Il n’y a pas de position intermédiaire ou de mélange possible.
L’union hypostatique en question
BJ : L’ange lui répondit : »L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu. (Lc 01/35 = P 004)
Jésus peut-il être pleinement Dieu ?
1 Observons maintenant que ce qui vient d’être dit change complètement la perspective d’un des plus importants piliers du christianisme théologique. Comme la théologie veut absolument que Jésus soit historique, et soit un Dieu ‘abaissé’ à la condition humaine, elle se doit de le déclarer ‘pleinement homme’. Par ailleurs, et c’est le départ de la pensée chrétienne, elle se doit de le déclarer Dieu et même ‘pleinement Dieu’.
2 Ce qui donne la fameuse formule théologique : ‘Jésus Christ est pleinement homme et pleinement Dieu’. C’est ce que les théologiens nomment ‘l’union hypostatique’ des deux natures humaine et divine en Jésus.
3 Parce que le christianisme estime le monde et l’humain créé ‘ex nihilo’ (à partir du néant) ; alors que l’Orient et la Bhagavad Gita, considèrent le monde comme créé ‘ex déo’ (comme une émanation, une extériorisation, une image, une manifestation de Dieu). Pour le christianisme, l’homme est donc d’une nature irréductiblement différente de Dieu. L’Orient fait dire à Dieu, au contraire, Je suis le Soi (atman), siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20). Pour l’Orient, il n’est qu’une nature, divine, manifestée ou non manifestée ; et ce n’est que par illusion (maya) que l’homme se croit séparé de Dieu.
4 Dans le christianisme, Dieu et l’homme sont séparés ad vitam aeternam, sauf une exception : Jésus-Dieu. Or, ce que nous venons d’exposer met à bas cette exception. Dans notre examen détaillé du Credo (qui se trouve dans ce site avant ce commentaire de l’Évangile), nous avons largement montré que la thèse ‘Jésus-Christ est pleinement Dieu ne tient pas. Jésus déclare à Marie-Madeleine avoir un Dieu : va trouver mes frères et dis-leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu (Jn 20/17 = P 311). Comment un ‘pleinement Dieu’ aurait-il un Dieu ? Bien d’autres raisons pourraient se cumuler ; elles furent exposées, comme indiqué.
L’humanité de Jésus est-elle véritable ?
1 Reste la question : Jésus est-il pleinement homme ? L’interprétation exotérique de la visitation de l’ange à Marie rend impossible cette affirmation. Un homme véritable naît d’un homme et d’une femme, et non d’une femme et de Dieu, l’Unique. Cette thèse de la naissance on ne peut plus miraculeuse de Jésus fait de lui un être divin, d’entrée de jeu, et installe une abyssale distance entre Jésus et les autres humains, fussent-ils ses disciples.
2 Pour qui a médité ce qui précède, la cause est entendue : Jésus, tel que présenté dans les Écritures, n’est ni véritablement Dieu, au sens du Créateur, ni véritablement homme, comme ayant un père et une mère mortels. Donc tout autre chose que ‘pleinement homme et pleinement Dieu’.
3 Paradoxalement, du point de vue ésotérique, Jésus est pleinement Dieu, mais en tant qu’ayant réalisé l’absolu, dans la libération-moksha. Or ce n’est pas du tout ce qu’entendent les théologiens lorsqu’ils disent que Jésus est pleinement Dieu.
La christologie détermine la spiritualité
1 Ce titre signifie que la conception que l’on se fait du Christ conditionne les possibilités spirituelles de ses disciples, que nous sommes en tant que chrétiens ésotéristes.
2 Si Jésus est un homme réalisé-moksha, la réalisation est possible pour le disciple ; ce que Jésus affirme clairement : Le disciple n’est pas au-dessus du maître, ni le serviteur au-dessus de son patron. Il suffit pour le disciple qu’il devienne comme son maître, et le serviteur comme son patron (Mt 10/25 = P 173).
3 Si Jésus est Dieu de naissance, alors, selon la théologie, les autres humains sont des créatures tirées du néant (creatio ex nihilo) ; la grande réalisation leur est à jamais fermée. Certes, ils auront toujours accès au paradis, où ils pourront retrouver le ‘bon larron’, et même au royaume des cieux, mais Dieu sera toujours pour eux le Tout-Autre.
4 On a ainsi démontré que l’interprétation de ce passage de l’annonciation constitue, quand on prend l’Évangile dans l’ordre (ce pourquoi il est fait), une sorte d’épreuve initiatique : on trouve la clé de la gnose, ou on passe à côté (Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! » : Lc 11/52 = P 171).
La preuve par Nicodème, le nigaud
1 Jésus rencontre nuitamment (ésotériquement) Nicodème, grand prêtre et prince des juifs. Jésus lui dit : Nul ne peut voir le royaume de Dieu, s’il n’est engendré d’en haut. Nicodème, qui ne comprend pas, répond par une question : Comment un humain, étant vieux, peut-il être engendré ? Peut-il entrer une seconde fois dans le ventre de sa mère et être engendré ? (Jn 03/04 = P 030).
2 La supposition est tellement grotesque que le nom de Nicodème a donné en français ‘nigaud’ ! (tout comme, d’ailleurs, le mot ‘chrétien’ a donné ‘crétin’). Jésus a utilisé l’engendrement physiologique comme symbole de l’engendrement spirituel. Nicodème n’a pas pu s’élever au-dessus de la matière du symbole ; il est demeuré au niveau du corps. C’est exactement ce que font les récits de la naissance merveilleuse de Jésus, et ce que fait le Credo, en prétendant que, pour être fils de Dieu, Jésus devait être charnellement fils de Dieu.
Le sens ésotérique de la naissance virginale
BJ : L’ange lui répondit : »L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu. (Lc 01/35 = P 004)
Le sens ésotérique de la naissance virginale
1 Dépassant maintenant le niveau proprement religieux de la question, qu’en dit le point de vue ésotérique ? On se place alors au niveau des symboles. La sainte famille (Marie, Joseph, le Saint-Esprit et Jésus) est transposée spirituellement et intérieurement. De façon microcosmique (c’est-à-dire que les personnages du récit sont des éléments constitutifs d’un humain) Joseph apparaît comme l’esprit individuel, et Marie comme l’âme (Le yang et le yin de l’individu, pourrait-on dire).
2 On remarque dans l’évangile, que Joseph ne parle jamais, mais qu’il rencontre souvent les anges (lorsqu’on lui annonce la naissance de Jésus (Mt 01/18 = P 007), lorsqu’il doit emmener la famille en Égypte (Mt 02/13 = P 011), lorsqu’il doit la ramener en terre sainte (Mt 02/09 = P 012), et lorsqu’il doit s’installer à Nazareth (Mt 02/22 = P 013). Un hindou dirait qu’il représente ‘l’intelligence sattvique’, ou intelligence du cœur, celle qui est tournée vers la spiritualité, vers la perception intuitive et directe du suprahumain. Marie est l’âme, et c’est alors que la virginité de Marie suscite ‘l’immaculée conception’ de la conscience spirituelle dans l’humain.
La méditation orientale dhyana… dans l’évangile selon Philippe
1 Dans la méditation dite orientale (celle du yoga, qu’on nomme dhyana) une vigilance extrêmement acérée doit être maintenue, pour obtenir une parfaite immobilité du mental, vierge de toute attraction pour les choses sensorielles et les spéculations cérébrales.
2 Le mental doit devenir immobile et limpide comme l’eau d’un lac de montagne lorsqu’il n’y a aucun vent, aucun mouvement à sa surface, aucun courant. Alors, le lac reflète l’image du globe solaire, en un cercle doré parfait, sans la faire éclater en mille reflets comme dans l’agitation habituelle. Gardant toujours les pensées maîtrisées, le yogi atteint la paix qui est en moi, et qui culmine dans le nirvana (l’extinction de l’ego), ou moksha (la libération de l’être) (BG 06/15).
3 Telle est la virginité de Marie-âme. Dès lors l’esprit divin, le Saint-Esprit, peut opérer, n’étant plus occulté par l’agitation superficielle du mental. Et alors se produit la ‘naissance divine’, c’est-à-dire que le méditant progresse dans la réalisation de son essence divine fondamentale. Certains disent que Marie a été fécondée par la grâce de l’Esprit-Saint, ils ne savent pas ce qu’ils disent… Marie est le silence vierge, qu’aucune puissance mauvaise ne souille et ne distrait, elle demeure silence immaculé… (évangile de Philippe 17).
La grâce et la méditation
1 Selon le christianisme, l’homme-néant (créé ex nihilo) doit recevoir la grâce de l’extérieur. Pour devenir fils de Dieu, il faut que la grâce divine entre dans sa chair charnellement, c’est le sperme divin en Marie. Et c’est, pour le disciple, la chair eucharistique qui le fait devenir ce qu’il n’était pas.
2 Selon l’Orient il ne s’agit que de réaliser ce qui est déjà là en germe. Et le moyen de cette réalisation tient en deux mots : Écriture (pour la doctrine) et méditation (pour la réalisation). La méditation-dhyana (différente de ce qu’on désigne par ce même mot en christianisme) c’est le silence du mental (d’où le thème de la virginité mentale) pour opérer la rencontre de la conscience individuelle (jiva en sanskrit) et de l’atman, rayon divin qui soutient l’être humain dans l’existence. Ce qui manque, par conséquent, ce n’est pas la grâce, c’est la réceptivité à la grâce qu’on nomme méditation. Voilà pourquoi, en Orient, on parle peu de la grâce, et beaucoup de la méditation.
Ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé
BJ : L’ange lui répondit : »L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu. (Lc 01/35 = P 004)
Estompement du temps des mères, émergence du temps des vierges
1 Avant Marie, et sa fécondation divine, on ne pouvait perdurer qu’en faisant des enfants. Et c’est pourquoi un lien très intime existe entre la croyance en la ‘résurrection des corps’ et l’apologie chrétienne de la virginité sexuelle. Une femme pouvait dès lors être assurée de se prolonger après sa mort, même sans avoir d’enfants ! Le temps des mères perdurerait encore quelques millénaires, mais celui de vierges était venu. Marie allait se dessiner en tant que vierge-mère-toujours-vierge.
2 Dans le monde occidental moderne, on retrouve cela, sous la forme parodique propre aux fins de cycle. Il y a de plus en plus de ‘familles monoparentales’, comme on dit aujourd’hui, sans même remarquer la contradiction dans les termes. Elles sont formées le plus souvent d’une célibataire avec enfant ou d’une divorcée avec enfants. Encore mères (comme les femmes juives), mais déjà presque ‘vierges’ (selon l’idéal chrétien), à l’échelle de la grande histoire ; encore ‘vierges’ et cependant déjà mères, à l’échelle de la liberté individuelle moderne.
3 On retrouve aujourd’hui cette espérance d’échapper au néant, dans le monde occidental moderne, où la vie est considérée comme s’achevant à la mort, d’où le succès des lois sur le ‘suicide assisté’ ou autre ‘euthanasie’ bientôt suivi du compostage humain. Pour certains de ces païens contemporains, qui découvrent la religion et se convertissent au christianisme ou à l’islam, la résurrection des corps apparaît comme un plus absolu par rapport au néant qui envahit la dé-civilisation occidentale.
‘ L’invention’ chrétienne de la virginité
1 On a du mal aujourd’hui à concevoir à quel point le premier christianisme a bouleversé la conception de la femme, en particulier le rapport de la virginité et de la maternité, au regard de ce qu’il était dans les civilisations antiques juive, grecque et romaine.
2 Les premiers docteurs de l’Église ont conçu Marie perpétuellement vierge, ayant fait vœu de virginité et fécondée par Dieu. Et c’est pour cela que les paroles que nous examinons ont été placées dans la bouche de l’ange. Et non le contraire, car ce sont les Pères de l’Église qui ont écrit et réécrit les évangiles canoniques et non les évangiles canoniques qui ont forgé leur doctrine. Cela correspondait à la compréhension (exotérique) qu’ils avaient du mystère de Jésus.
Le corps clôturé de la vierge
1 Paul déclare : «La femme sans mari, comme la jeune fille, a souci des affaires du Seigneur ; elle cherche à être sainte de corps et d’esprit» (1 Cor. 07/34). Selon Paul, la sexualité ne peut être que sale, et une femme mariée ne peut pas vivre spirituellement (sans doute aussi un homme marié). Haine du sexe et haine du mariage par conséquent.
2 L’historien Fawzia Tazdaït, dans ‘L’idéal de virginité d’après les Pères de l’Église latine’ précise : «La virginité de corps, ou virginité de chair, ne renvoie pas à une réalité anatomique spécifique, à l’hymen. Elle évoque plutôt le fantasme de fermeture du corps. Saint Ambroise qualifie la vierge en termes de ‘porte close’, ‘jardin fermé’, ‘fontaine scellée’, ‘clôture de chasteté’, ‘sceau de chasteté’. La vierge est un lieu hermétique au monde extérieur.»
Le mari ne saurait être que violeur
1 Pour les Pères de l’Église, la femme mariée a subi ‘l’humiliation du rapport sexuel’, elle est ‘blessée’. Saint Ambroise déclare que, chez la femme vierge, ‘nul profanateur ne fait irruption’… ce qui éclaire l’idée qu’il se faisait des hommes mariés.
2 On retrouve assez curieusement ce puritanisme dans les ‘avancées les plus radicales du féminisme’ contemporain, pour qui toute femme est victime, tout homme est violeur, et qui en vient à considérer comme une défaite l’amour d’un homme et d’une femme.
La pécheresse et la vierge
1 Saint Augustin, qui semblait très informé, prétend que Marie est la première femme humaine qui ait inauguré le vœu de virginité. Le christianisme réhabilite le sexe féminin, mais au prix de cette virginité radicale. Ève est la pécheresse, et saint Augustin assimile explicitement la sexualité au péché originel, mais Marie rachète Ève par son vœu de chasteté ; c’est pourquoi elle porte aussi le titre de ‘nouvelle Ève’.
Le mystère de la sexualité paradisiaque
1 Certains de ces zélateurs de la virginité disent qu’il faut vivre comme les anges, censés ne pas être sexués.
2 D’autres prétendent que l’on retrouve ainsi l’état humain d’avant la chute originelle, encore non marqué par la ‘cicatrice hideuse’ (saint Ambroise). La chose peut sembler curieuse. L’enfantement n’est intervenu, selon la Genèse, qu’après la chute tu enfanteras dans la douleur (Genèse 03/16). Étant donné qu’Adam et Ève étaient immortels d’après la Genèse (du moins potentiellement), s’ils avaient eu des enfants, les problèmes de surpopulation se seraient présentés rapidement sur une planète non extensible. Or l’humain était bien sexué en homme et femme avant la chute : Homme et femme il les fit (Gn 02/21). Alors se pose le problème : «Si la sexualité ne servait pas à la reproduction, à quoi donc servait-elle au paradis ?»
3 On est frappé de voir à quel point la modernité la plus corrosive, avec la prétendue ‘théorie du genre’ (qui en fait porte un anti-titre puisqu’elle nie le genre) fait curieusement écho aux Pères de l’Église. Cette théorie prétend tendre vers une indifférenciation sexuelle, au nom de l’égalité de tout avec tout. Cette modernité reprend, mais en mode parodique, les théories de ce premier christianisme exotérique. Saint Jérôme déclare que la vierge est ‘sine sexu’, ‘sans sexe’ ; ni homme, ni femme ; un vrai idéal pour les anti-genres.
Le sadomasochisme virginal
1 Tout cela n’empêche pas, très paradoxalement, les Pères de l’Église d’inviter ces vierges à l’amour du Christ avec des références sexuelles très explicites, comme on en trouve dans le ‘Cantique des cantiques’ ou dans certains psaumes bibliques. Ainsi saint Ambroise, dans ‘De l’instruction d’une vierge’ déclare : ‘Recevez, vierges saintes, la pluie spirituelle… qu’elle vous pénètre… que ce baume… cet onguent… cette pluie… ce parfum… descende au plus profond de vos entrailles… »
2 Fawzia Tazdaït précise : «Ce discours amoureux prend parfois une connotation sado-masochiste, voire mortifère. Ainsi saint Ambroise parle des ‘blessures d’amour’, d’après lui préférables aux baisers, que le Christ inflige à la vierge. Le ‘fils de Dieu’ est comparé à ‘une flèche ou un glaive aiguisé qui transperce la vierge’. Au nom de son amour pour le Christ, la vierge doit souffrir en sa chair, comme celui-ci, et comme les martyres du christianisme.» Saint Augustin demande à ‘la femme consacrée de contempler amoureusement le sang, les blessures et les cicatrices du Fils de Dieu’. Fawzia Tazdaït conclut : «Si l’on s’en tient à ce discours des Pères de l’Église, la sexualité des vierges ne serait donc pas niée, mais elle relèverait du fantasme. Il s’agirait d’une sexualité non agie, transcendée.’
Fantasme et transcendance
1 Sur ce dernier point, nous sommes en désaccord avec l’auteur, car une sexualité fantasmée est une chose, une sexualité transcendée en est une autre. Il s’agirait, pour véritablement transcender la sexualité, de n’avoir non seulement aucun acte, mais aussi aucune représentation mentale de nature sexuelle. Tel est d’ailleurs l’idéal des yogis dit ‘de la main droite’ en Inde, qui pratiquent la chasteté physique et mentale, Brahmacharya, dont parle la Bhagavad Gita (BG 06/14).
2 Quant aux ‘yogis de la main gauche’, appartenant à la branche hindoue du tantrisme, ils pratiquent la sexualité, mais sans perte de la semence pour les hommes. Cette pratique, qui n’est pas la chasteté, mais précisément la continence, ne fait pas partie de la tradition chrétienne, sauf dans les milieux très fermés des ‘fidèles d’amour’ du Moyen-Âge, avec ce que l’on a appelé ‘l’amour courtois’. L’exotérisme chrétien ignore ces pratiques autant que ces théories, et la preuve en est qu’il confond la chasteté avec la continence.
L’annonciation détermine la christologie, qui accepte ou rejette l’ésotérisme spirituel
1 Il importait de scruter en détail la scène de l’Annonciation car, selon qu’on y adhère à la lettre, séduit par le merveilleux de la chose, ou qu’on l’interprète symboliquement et ésotériquement, la conception que l’on aura de la nature du Christ (la christologie) diffèrera radicalement. Et tout le message de l’Évangile, c’est-à-dire la ‘bonne nouvelle’ s’en trouvera changé.
2 Si Jésus est biologiquement fils de Dieu, il n’est pas de notre nature et, en tant que disciple, on ne peut pas devenir comme lui, le maître, contrairement à sa prescription explicite (Mt 10/25 = P 173). Si Jésus est un homme normal, né d’un homme et d’une femme, comme nous, nous pouvons suivre et réaliser la voie qu’il a suivie et réalisée, et ceci sous sa guidance. Dans le premier cas il n’existe qu’un exotérisme chrétien, une religion ; dans le second cas, il y a aussi un ésotérisme, une véritable spiritualité, et une voie de réalisation non-duelle. Entre les deux thèses, notre choix est clair.
Ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé
1 Le christianisme est riche en absurdités (La ‘mère de Dieu’), et en paradoxes (les trois personnes divines du ‘monothéisme’). En voici un autre : Alors que la théologie ne conçoit l’humain qu’en chair et en os, et ne veut entendre la résurrection qu’en termes de ‘résurrection des corps’, il développe une religion de la haine de la chair et de ce qui la caractérise le plus, la sexualité.
2 Tout au contraire de cette haine de la chair, l’Orient en fait le fondement de son symbolisme (yang et yin, en taoïsme chinois, purusha et prakriti dans la Bhagavad Gita, linga et yoni dans les temples hindous). Et pourtant l’Orient aspire et travaille à la libération du charnel, comme étant mortel par nature. Le christianisme croit à un corps immortel (‘de résurrection’), mais, si celui d’Adam et Ève l’avaient réellement été, immortels, ils ne seraient pas morts.
3 Le nom de Jésus, indiqué par l’ange, signifie ‘sauveur’. Pour que Jésus soit réellement le sauveur de l’humain charnel et mortel, il faut qu’il assume tout l’humain charnel et mortel. C’est pourquoi la femme indispensable dans la mission du christ est Marie de Madgala, l’amie intime de Jésus, et non pas Marie Vierge-mère-toujours-Vierge
4 Pierre brille par sa misogynie : Simon Pierre leur dit : « Que Myriam sorte de parmi nous, car les femmes ne sont pas dignes de la vie ». Jésus dit : « Voici, moi je vais la guider afin de la faire mâle, en sorte qu’elle devienne elle aussi un esprit vivant semblable à vous les mâles, car toute femme qui se fera mâle entrera dans le Royaume des cieux» (Tho 114). Malgré cela Pierre reconnaît à la Magdaléenne : «Nous savons que l’Enseigneur t’a aimée différemment des autres femmes…» (My p10/1-3). Et, dans les évangiles canoniques, la déclaration la plus fantastique de Jésus adressée à une femme ne vise pas Marie, mais Marie de Magdala : Si elle a répandu ce parfum sur mon corps, c’est pour m’ensevelir qu’elle l’a fait. En vérité je vous le dis, partout où sera proclamé cet Évangile, dans le monde entier, on redira aussi, à sa mémoire, ce qu’elle vient de faire (Mt 26/13 = P 228).
5 Les humains sont sexués. Donc Jésus devait assumer la sexualité, à sa naissance et dans sa vie car : ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé.
Le possible, l’impossible et l’esclave
FG : Et voici [idou] qu’Elisabeth [elisabet], ta [su] parente [sungenis], est elle [autos] aussi [kai] enceinte [sullambanein] d’un fils [huios] dans [en] sa [autos] vieillesse [gêras] et elle en est [einai] à son [autos] 6ème [hektos] mois, elle qu [ho]’on appelait [kalein] la stérile [steira],
BJ : Et voici qu’Élisabeth, ta parente, vient, elle aussi, de concevoir un fils dans sa vieillesse, et elle en est à son sixième mois, elle qu’on appelait la stérile (Lc 01/36 = P 004)
FG : car [hoti] rien [pas] n’est impossible [adunatein] à [para] Dieu [theos]».
BJ : car rien n’est impossible à Dieu. » (Lc 01/37 = P 004)
FG : Marie [mariam] dit [legein] alors [de]: «Je suis la servante [doulê] du Seigneur [kurios]. Que tout se passe [gignesthai]pour moi [egô] comme [kata] tu [su] l’as dit [rhêma]»! Et l’ange [angelos] la [autos] quitta [aperkhesthai].
BJ : Marie dit alors : »Je suis l’esclave-doulos du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole ! »Et l’ange la quitta. (Lc 01/38 = P 004)
1 L’ange continue son discours à Marie : Et voici qu’Élisabeth, ta parente, vient, elle aussi, de concevoir un fils dans sa vieillesse, et elle en est à son sixième mois, elle qu’on appelait la stérile. « Pourquoi l’ange parle-t-il à Marie du ‘miracle’ de la conception d’Élisabeth ? » Pour suggérer à Marie l’idée d’aller visiter Élisabeth, ce qu’elle fera à la péricope suivante (appelée la ‘Visitation’ dans la tradition chrétienne). Cette préoccupation est courtoise et familialiste, mais étonnante dans la bouche d’un ange de qui on attendrait plus de transcendance.
2 Un autre sens tient Élisabeth, et l’enfant qu’elle porte, comme incarnation (ultime ?) de la tradition juive, et Marie, et l’enfant qu’elle porte, comme incarnation de la nouvelle et ‘vraie’ religion chrétienne. Et alors : «Pourquoi Marie visite-t-elle Élisabeth?» Pour lui apporter l’Esprit-Saint, comme on le verra : dès qu’Élisabeth entend la salutation de Marie, l’enfant tressaille dans son sein, et Élisabeth est remplie d’Esprit Saint (Lc 01/41 = P 005). Dans ce sens, Marie est le tabernacle du Dieu incarné ; elle vient convertir le judaïsme au christianisme. Le fond dogmatique du passage ressort nettement.
3 Le qualificatif de stérile, appliqué à Élisabeth, s’adresse alors à la religion juive, ce qui est beaucoup moins courtois que la simple visite à une ancienne de la famille. Il faut reconnaître cependant que le judaïsme de l’époque, comme les autres religions du bassin méditerranéen qui l’entouraient, était stérile, en effet, sur la question des destinées post-mortem. Or cela constitue la question religieuse première : « Y a-t-il quelque chose après la mort ? », « Que deviendrai-je s’il y a quelque chose ? »
4 La prescription angélique donnée à Marie d’aller visiter Élisabeth reviendra en écho en toute fin d’Évangile : Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit (Mt 28/19 = P 318). Nous sommes donc, par ange interposé, en pleine théologie missionnaire.
5 Comme Élisabeth aura un fils, Jean le Baptiste, qui lui-même, redoutable ascète sans femme, n’aura pas de descendance, il y a là comme un signe de l’épuisement de la tradition juive, conçue comme ne devant se prolonger que dans le christianisme, à titre d’Ancien Testament. Or l’histoire des deux derniers millénaires montre qu’il n’en est pas ainsi, puisque le judaïsme existe toujours, malgré le harcèlement continu qu’il subit de la part de l’antijudaïsme chrétien, puis musulman. C’est, comme nous l’avons signalé, que les promesses messianiques de l’ange à Marie n’ont été que très partiellement accomplies par Jésus il y a deux mille ans. Donc l’attente toujours actuelle de la venue du messie par le judaïsme trouve là sa justification. On pourrait irrespectueusement remarquer : « L’ange ne le savait-il pas? » Il est assez clair que ce sont les évangélistes qui ne le savaient pas.
La référence au possible aux deux extrémités de l’Évangile
1 Puis l’ange-évangéliste rajoute à son annonce une remarque, une ‘morale de l’histoire’, pourrait-on dire : car rien n’est impossible à Dieu. De même que Zacharie se disait : « À notre âge, ma femme et moi ne pouvons avoir un enfant, d’autant qu’elle est stérile », à plus forte raison, un homme d’expérience, lisant ce texte, se dira : « Il est impossible, selon les lois de notre monde, qu’une vierge ait un enfant sans homme. » Et c’est pour contrer cette remarque (dont on conviendra qu’elle est assez fondée en culture humaine), que l’évangéliste, faisant parler l’ange (c’est plus impressionnant) assène un principe qui se veut incontestable : rien n’est impossible à Dieu.
2 Or c’est là que l’ésotériste, qui n’est pas un perroquet, se pose question. Comme nous l’avons vu et le verrons souvent, un effet d’écho se produit entre le début et la fin de l’Évangile. L’Évangile est une ‘composition’, comme Luc l’a exposé dans son introduction (Lc 01/01 = P 002) savamment structurée pour susciter une foi précise. Donc, cet argument se retrouve, dans la bouche de Jésus, à Gethsémani, pendant son agonie, juste avant son supplice : Abba Père ! tout t’est possible : éloigne de moi cette coupe… (Mc 14/36 = P 269).
Le Dieu cruel qui crucifie son Fils
1 Jésus affirme que Dieu peut lui éviter la crucifixion, au point où il en est dans sa vie. Et il lui demande de le faire. Or le texte montre bien que Dieu ne l’a pas fait. La question se pose donc : « Ne l’a-t-il pas fait parce que c’était impossible, ou ne l’a-t-il pas fait parce qu’il ne le voulait pas ? »
2 La théologie a fait son choix : ‘Dieu le Père n’a pas évité la croix à Jésus, parce qu’Il voulait que son Fils soit crucifié’. À lire une telle phrase, on demeure confondu devant tant de cruauté et d’absurdité. La réponse chrétienne revient à dire à peu près ‘Par sa croix, Jésus a sauvé d’innombrables humains de l’enfer éternel, et la gloire qu’il en tirera sera proportionnée à son œuvre.’ L’Évangile le fait dire à Jésus, une fois ressuscité, alors qu’il s’adresse aux pèlerins d’Emmaüs : « Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ? » (Lc 24/26 = P 313).
Reste, semble-t-il, que Dieu n’est pas Dieu
1 Alors se pose le problème : « Si Jésus-Dieu a dû être crucifié pour payer la rançon au diable en échange des âmes des hommes destinés à l’enfer, c’est que le diable est plus puissant que Dieu… ou, pour le moins autant. » On bute donc sur le dualisme, presque le manichéisme, de la théologie chrétienne.
2 L’ésotérisme véritable étant fondamentalement non-dualiste, cette solution théologique chrétienne est inacceptable. Dieu, en tant qu’Unique, en tant que créateur, et à plus forte raison en tant qu’Absolu, ne saurait négocier une telle rédemption commerciale avec une puissance quasi égale à lui, et qui semble ne pas émaner de lui. Mais alors, des deux hypothèses que nous avons envisagées (Dieu l’a voulu ou c’était impossible), reste la deuxième : c’était impossible. On objectera alors : « Si Dieu n’est pas capable de tout, donc il n’est pas Dieu. »
Les subtils désaccords des évangélistes
1 Si on observe bien l’Écriture, il convient de se montrer plus prudent. D’après Luc Jésus dit : Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe! (Lc 22/42 = P 269). Il semble donc considérer que c’est une décision libre de Dieu ; tout à fait dans le sens du tout est possible à Dieu. Dans la version de Marc, Jésus dit : «Abba Père! tout t’est possible : éloigne de moi cette coupe…(Mc 14/36 = P 269) ; cela aussi semble conforter la thèse théologique que nous refusons : Dieu aurait pu accepter, mais Il a refusé.
2 Cependant, au verset précédent, Marc note contradictoirement : Jésus prie pour que, si c’est possible, cette heure passe loin de lui (Mc 14/00 = P 269). L’évangéliste ne semble pas convaincu qu’il eut été possible, qu’à ce stade de sa vie, Jésus puisse éviter la croix. Dans la version de Mathieu, c’est Jésus lui-même qui est en désaccord avec la thèse théologique, puisqu’il fait cette prière : »Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi! (Mt 26/00 = P 269). Voilà qui ébranle fortement la thèse officielle. Et Mathieu y insiste ensuite : À nouveau, pour la deuxième fois, il s’en va prier : »Mon Père, si cette coupe ne peut passer sans que je la boive, que ta volonté soit faite ! » (Mt 26/42 = P 269).
Tout ce qui est ‘chrétien’ n’est pas évangélique, et réciproquement
1 Par conséquent, s’il est ‘chrétien’ de dire que «Dieu a voulu crucifier son Fils», cela n’est pas évangélique. Tant il est vrai que nombre de choses ‘chrétiennes’ ne sont pas évangéliques et de choses évangéliques ne sont pas ‘chrétiennes’ (au sens théologique de ‘chrétiennes’, évidemment).
Le malaise de l’exotériste
1 Reste l’impensable conclusion pour un exotériste : « Si Dieu n’a pas pu vouloir une telle horreur de crucifier son fils et que, malgré tout, cela s’est produit, c’est que Dieu n’a pas pu l’éviter et que, par conséquent, il n’est pas tout puissant : tout n’est pas possible à Dieu ! » On comprend le malaise de l’exotériste. D’une part Dieu n’est pas vraiment Dieu, puisqu’il ne peut pas tout. D’autre part l’Écriture n’est pas infaillible puisque l’ange affirme que tout est possible à Dieu et que le passage de Gethsémani prouve que non.
Dieu peut-il faire un carré-rond ?
1 Et pourtant la solution de l’énigme est facile à trouver si l’on recourt à la métaphysique. Tout repose sur le fait que les gens, généralement, confondent la toute-puissance avec le ‘n’importe quoi’. Exemple : «Dieu peut-il faire un carré rond?» Assurément non, car les points de la circonférence d’un cercle sont tous équidistants du centre, ce qui n’est pas le cas d’un carré.
2 Lorsque le non-manifesté se manifeste (lorsque Dieu crée) un monde apparaît, contenant des êtres et des choses, dont les rapports sont régis par une loi. Il faut comprendre qu’il n’y a pas de monde possible sans loi organisatrice de ce monde. Pour qu’un objet soit quelque chose, il faut qu’il obéisse à une loi ; sinon il est n’importe quoi, c’est-à-dire qu’il n’est rien. Dieu peut produire la loi des carrés ou la loi de cercles, ou d’innombrables autres lois. Mais Dieu ne peut pas faire qu’un carré soit un cercle, car alors une chose serait en même temps une autre chose, ce qui est absurde. Et Dieu ne saurait être absurde.
Le possible, l’impossible et le compossible
1 Dans les lois du monde il y a le possible, l’impossible, et le compossible. Il est possible qu’un homme se tienne debout sur la terre, en équilibre sur ses deux pieds. Il n’est pas possible qu’un homme se tienne en suspension dans l’air sans quelque force pour compenser l’attraction terrestre. Si certains croient avoir vu cela, c’est qu’ils ont pris leur imagination pour un fait physique, ou qu’ils n’ont pas perçu la force qui compensait l’attraction terrestre. Si l’attraction terrestre avait cessé un moment, tous les hommes, y compris l’observateur de la scène, auraient lévité ensemble.
2 Deux choses compossibles sont deux choses qui semblent impossibles ensemble mais peuvent cependant coexister. Par exemple, en général, si un homme comprend une chose, il la croit vraie ; s’il ne la comprend pas, il doute de son existence. Or il y a nombre de choses dans la vie dont un homme ne doute pas alors qu’il ne les comprend pas non plus. Donc l’ignorance et la foi sont compossibles.
3 Et c’est précisément le cas pour les gens qui croient à la lettre que Dieu peut faire un enfant à une femme sans passer par un homme, ou que Dieu peut faire que les actions posées par Jésus pendant toute sa vie ne puissent pas entraîner de réaction concordante lorsqu’il arrive au terme de sa vie.
Dieu n’est jamais insignifiant
1 La Bhagavad Gita décrit les hommes-asuras (diaboliques) en résumant leur philosophie : Ils disent : «Cet univers est dépourvu de vérité, d’ordre, et de Dieu» (BG 16/08). Or, prétendre que Dieu peut contrevenir aux lois d’un monde qu’Il a lui-même créé, c’est prétendre que ce monde est sans ordre et sans vérité. Dieu est créateur, mais il ne fait pas n’importe quoi (J’allais presque écrire : Il ne fait pas ‘d’art moderne’). Ce qu’Il fait a un sens, et donc une Loi, un Ordre. Dieu n’est jamais insignifiant et désordonné. Si certaines choses ne se peuvent faire, même par Dieu, ce n’est pas qu’il est impuissant, mais c’est qu’il est intelligent, signifiant.
Les deux niveaux exotérique et ésotérique d’interprétation
1 Une question se pose alors : «L’ange s’est-il trompé, à moins que ce ne soit l’évangéliste Luc, en disant, à propos de la conception virginale en Marie, que rien n’est impossible à Dieu?» Nous pensons que l’évangéliste a mis ces paroles dans la bouche d’un ange pour les besoins de l’autorité de son récit. Mais, bien que cela ne soit pas certain, il nous semble peu assuré de prétendre que l’évangéliste s’est trompé en posant cette affirmation. Nous le verrons à longueur d’Évangile, il y a la vérité pour les foules et la vérité pour les initiés que sont les disciples.
2 Par exemple, pour le peuple : il leur dit une parabole sur ce qu’il leur faut prier sans cesse et ne pas se décourager (Lc 18/01 = P 212) ; et il s’agit ici (‘Le juge inique et la veuve’) d’une prière de demande. Mais, pour les disciples : Dans vos prières, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’en parlant beaucoup ils se feront mieux écouter. N’allez pas faire comme eux ; car votre Père sait bien ce qu’il vous faut, avant que vous le lui demandiez (Mt 06/06 = P 160).
3 De même il y a la croyance de foi sans beaucoup d’intelligence (la conception virginale de Jésus), qui débouche sur le dogme ‘Jésus est Dieu’. Et il y a la conception de foi intelligente (gnostique : Jésus est un réalisé-moksha), qui débouche sur la voie initiatique d’union sans distinction du disciple avec Dieu : Par ce culte, il me connaît en essence, ce que je suis et qui je suis ; et, me connaissant de la sorte, il entre en moi et ne se distingue plus (BG 18/55).
Jésus, fils d’une esclave
1 Le récit continue : Marie dit alors : »Je suis la servante du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole ! » En grec, servante se dit diaconos (qui donne ‘diacre’ en français), et le mot ici employé est doulê, qui signifie ‘esclave’ et non servante. Or cette manipulation fausse totalement le sens symbolique, car la servante est une employée, qui peut donner sa démission et changer de patron, alors que l’esclave appartient au maître, qui en fait ce qu’il veut.
2 Il n’est guère difficile de comprendre le raisonnement des traducteurs : «L’esclavage a été aboli dans nos pays modernes civilisés. Personne ne saurait donc être esclave, et surtout pas la Vierge Marie.» Or ce raisonnement est erroné, car le monde moderne, par son économie mondialisée et capitaliste, exploite de nombreux esclaves, dans les pays lointains et pauvres, pour alimenter les supermarchés des pays riches. Donc l’esclavage n’a été qu’hypocritement aboli. De plus la référence des traducteurs doit être le texte évangélique et non la décadence moderne.
Marie la yogi
1 Et surtout cette traduction masque le côté ‘yogi’ de Marie. Yoga veut dire ‘union’, en entendant par-là celle de l’individu avec son principe divin. En se disant esclave du Seigneur, Marie s’élève au-dessus de l’illusion d’être un individu (un être indivisible). Elle accède à la sagesse de la Bhagavad Gita, sans le savoir, un peu comme Monsieur Jourdain, dans Molière, fait de la prose sans le savoir. Marie avait accès à une connaissance pure : Sache que cette connaissance, par laquelle on perçoit la réalité indestructible dans tous les êtres, l’indivisible dans ce qui est divisé, est sattvique (pure) (BG 18/20). Elle savait (sans que nous sachions comment elle savait) que Dieu dit : Une part de moi devient jiva (l’âme individuelle), dans le monde des vivants, elle est immortelle…(BG 15/07). Elle pressentait que Dieu Indivisible paraît se répartir entre les êtres. Il doit être connu comme le maintien des êtres dans l’existence (BG 13/16).
Et l’ange la quitta
1 En fait il est probable que l’ange ne la quitta pas. Car le niveau spirituel de Marie devait la maintenir en contact avec les états supérieurs de l’Être. Mais, pour présenter l’ange comme un autre être que Marie elle-même, il fallait bien que Luc termine ainsi.
Conclusion opérative
1 Du point de vue spirituel, l’Annonciation se résume à dhyana (méditation yogique). Le méditant, assis, en silence physique et mental, se concentre sur la conscience d’être. Non pas d’être ceci ou cela, mais d’être, simplement. ‘La nature a horreur du vide’ disent les physiciens ; il en va de même des métaphysiciens. Lorsque la méditation supra-mentale libère le méditant de l’ego, l’Esprit Saint, qui est partout, s’y déploie et le féconde.
‘L’Annonciation’ à Marie
‘L’Annonciation’ à Marie
Traduction d’après le grec (Français-Grec=FG) et la Bible de Jérusalem (BJ)
FG : Le 6ème [hektos] mois [mên 2], l’ange [angelos] Gabriel [gabriêl] fut envoyé [apostellein] par [apo] Dieu [theos] dans [eis] une ville [polis] de Galilée [galilaia] du nom [onoma] de Nazareth [nazareth],
BJ : Le sixième mois, l’ange Gabriel est envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, du nom de Nazareth, (Lc 01/26 = P 004)
FG : à [pros] une jeune [parthenos] fille accordée en mariage [mnêsteuein] à un homme [anêr] nommé [onoma] Joseph [iôsêph], de la famille [oikos] de David [dauid]; cette jeune [parthenos] fille s’appelait [onoma] Marie [mariam].
BJ : à une vierge fiancée à un homme du nom de Joseph, de la maison de David ; et le nom de la vierge est Marie (Lc 01/27 = P 004)
FG : L’ange entra [eiserkhesthai] auprès [pros] d’elle [autos] et lui dit [legein]: «Sois joyeuse [khairein], toi qui as la faveur [kharitoein] de Dieu, le Seigneur [kurios] est avec [meta] toi [su]».
BJ : Il entra et lui dit : »Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi. » (Lc 01/28 = P 004)
FG : A [epi] ces mots [logos], elle fut très troublée [diatarassein], et elle se demandait [dialogizesthai] ce [potapos] que pouvait signifier [einai] cette [houtos] salutation [aspasmos].
BJ : A cette parole elle fut toute troublée, et elle se demandait ce que signifiait cette salutation. (Lc 01/29 = P 004)
FG : L’ange [angelos] lui [autos] dit [legein]: «Sois sans [mê] crainte [phobein], Marie [mariam], car [gar] tu as trouvé [heuriskein] grâce [kharis] auprès [para] de Dieu [theos].
BJ : Et l’ange lui dit : »Sois sans crainte, Marie ; car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. (Lc 01/30 = P 004)
FG : Voici [idou] que tu vas être enceinte [sullambanein], tu enfanteras [tiktein] un fils [huios] et tu lui [autos] donneras [kalein] le nom [onoma] de Jésus [iêsous].
BJ : Voici que tu concevras dans ton sein et enfanteras un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus. (Lc 01/31 = P 004)
FG : Il [houtos] sera [einai] grand [megas] et sera appelé [kalein] Fils [huios] du Très-Haut [hupsistos]. Le Seigneur [kurios] Dieu [theos] lui [autos] donnera [didesthai] le trône [thronos] de David [dauid] son [autos] père [patêr];
BJ : Il sera grand, et sera appelé Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père ; (Lc 01/32 = P 004)
FG : il régnera [basileuein] pour toujours [eis ton aiôna] sur [epi] la famille [oikos] de Jacob [iakôb], et son [autos] Règne [basileia] n’aura [einai] pas [ou] de fin [telos]».
BJ : il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles et son règne n’aura pas de fin. » (Lc 01/33 = P 004)
FG : Marie [mariam] dit [legein] à l’ange [angelos]: «Comment [pôs] cela [houtos] se fera [einai]-t-il puisque [epei] je n’ai pas [ou] de relations conjugales [andra gignôskein]»?
BJ : Mais Marie dit à l’ange : »Comment cela sera-t-il, puisque je ne connais pas d’homme ? » (Lc 01/34 = P 004)
FG : L’ange [angelos] lui [autos] répondit [apokrinein]: «L’Esprit [pneuma] Saint [hagios] viendra [eperkhesthai]sur [epi] toi [su] et la puissance [dunamis] du Très-Haut [hupsistos] te [su] couvrira de son ombre [episkiazein]; c’est pourquoi [dio] celui [ho] qui va naître [gennaein] sera saint [hagios] et sera appelé [kalein] Fils [huios theou] de Dieu [theos].
BJ : L’ange lui répondit : »L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu. (Lc 01/35 = P 004)
FG : Et voici [idou] qu’Elisabeth [elisabet], ta [su] parente [sungenis], est elle [autos] aussi [kai] enceinte [sullambanein] d’un fils [huios] dans [en] sa [autos] vieillesse [gêras] et elle en est [einai] à son [autos] 6ème [hektos] mois, elle qu [ho]’on appelait [kalein] la stérile [steira],
BJ : Et voici qu’Élisabeth, ta parente, vient, elle aussi, de concevoir un fils dans sa vieillesse, et elle en est à son sixième mois, elle qu’on appelait la stérile (Lc 01/36 = P 004)
FG : car [hoti] rien [pas] n’est impossible [adunatein] à [para] Dieu [theos]».
BJ : car rien n’est impossible à Dieu. » (Lc 01/37 = P 004)
FG : Marie [mariam] dit [legein] alors [de]: «Je suis la servante [doulê] du Seigneur [kurios]. Que tout se passe [gignesthai]pour moi [egô] comme [kata] tu [su] l’as dit [rhêma]»! Et l’ange [angelos] la [autos] quitta [aperkhesthai].
BJ : Marie dit alors : »Je suis l’esclave-doulos du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole ! »Et l’ange la quitta. (Lc 01/38 = P 004)
Marie, la fille de David de Galilée
FG : Le 6ème [hektos] mois [mên 2], l’ange [angelos] Gabriel [gabriêl] fut envoyé [apostellein] par [apo] Dieu [theos] dans [eis] une ville [polis] de Galilée [galilaia] du nom [onoma] de Nazareth [nazareth],
BJ : Le sixième mois, l’ange Gabriel est envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, du nom de Nazareth, (Lc 01/26 = P 004)
FG : à [pros] une jeune [parthenos] fille accordée en mariage [mnêsteuein] à un homme [anêr] nommé [onoma] Joseph [iôsêph], de la famille [oikos] de David [dauid]; cette jeune [parthenos] fille s’appelait [onoma] Marie [mariam].
BJ : à une vierge fiancée à un homme du nom de Joseph, de la maison de David ; et le nom de la vierge est Marie (Lc 01/27 = P 004)
Un juif de seconde zone
1 Le sixième mois, l’ange Gabriel est envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, du nom de Nazareth… (Lc 01/26 = P 004). La Galilée est la partie nord du pays des juifs, la Judée étant le sud. Le mot Judée étant de même racine que juif, on comprend que les Galiléens étaient un peu dépréciés par les judéens, comme étant des juifs de seconde zone. Car, non seulement le tout petit peuple juif est très raciste vis-à-vis des autres peuples, étant de la ‘race élue’ par Dieu, mais les juifs le sont également entre eux, en fonction de leur appartenance à telle ou telle des 12 tribus d’Israël ou de leur localisation. On reprochera souvent à Jésus d’être Galiléen, alors qu’il est en fait de la prestigieuse maison de David et qu’il est né en Judée (à Bethléem), mais il a maintenu secrètes ces informations, pour ne pas être trop rapidement identifié comme messie, et persécuté à ce titre par la jalousie des prêtres.
2 Sept des disciples de Jésus sont Galiléens : Jean et Jacques, fils de Zébédée, Simon-Pierre et André, Philippe et Barthélémy, et Matthieu-Lévi. Trois sont Judéens : Thomas, Simon le Zélote et Judas l’Iscariote. Il semble que l’on ignore l’origine des deux autres restants. Jésus et ses disciples se situent donc, en quelque sorte, un peu à la marge du peuple juif… du moins en apparence.
‘Ma force est en Dieu’ et ma ville devient sainte
1 Le mot Galilée signifie ‘le cercle’, ce qui présente un sens ésotérique, car la terre est ronde et le cercle, symbole totalisant, peut suggérer le monde entier. On pourrait objecter à cela : « Il y a anachronisme, car on ne savait pas, à l’époque, que la terre était sphérique. » En fait, certains savants grecs le savaient et en avaient même calculé assez précisément le rayon. De plus, tous les habitants du bord de mer voient bien que la ligne d’horizon est courbe. Enfin tous voyaient que la lune est ronde, ce qui peut donner à penser que la terre le soit aussi. La rotondité de la terre fut, à la fin du Moyen-Âge occidental, une redécouverte plutôt qu’une nouveauté absolue… comme c’est d’ailleurs le cas pour nombre de supposées ‘découvertes’.
2 Nazareth signifie ‘Le saint’, le ‘consacré’. La chose peut étonner, car Luc nous dira que les compatriotes nazaréens de Jésus voulurent l’assassiner parce qu’il faisait plus de miracles chez les étrangers que chez eux (Lc 04/29 = P 100) ; voilà une bien étrange sainteté.
3 Donc « Le sixième mois, après la conception tardive de Jean le futur Baptiste, l’ange ‘Ma force est en Dieu’ a été envoyé dans une ville du monde, une ville sainte. » Un autre sens, que l’histoire sacrée et plus ou moins mythologique, se dégage alors. Celui qui met sa force en Dieu vit dans une ville sainte, alors même que l’apparence semblerait contraire, et se trouve alors dans les conditions d’être spirituellement fécondé par Dieu.
Marie, mère d’une multitude de disciples
1 …à une vierge fiancée à un homme du nom de Joseph, de la maison de David ; et le nom de la vierge est Marie. En hébreux, Joseph signifie ‘Rajoute’, avec le sens ‘Que Dieu rajoute des enfants à celui qui vient de naître’. Ce nom vient renforcer ce que nous avons dit, sur le fait que la tradition juive du temps de Jésus n’avait pas de conception claire d’une vie après la mort. Le concept de la prolongation de l’humain après sa mort ne se concevait donc qu’en termes de descendance. Il faut préciser qu’à l’époque la conscience des humains n’était pas aussi individualiste qu’aujourd’hui. D’ailleurs, même aujourd’hui, elle est beaucoup moins individualiste en Chine et en Afrique noire qu’en Occident. Une grande partie de l’humanité se contentait donc de l’idée de se survivre par la descendance.
2 Or Marie est fiancée à Joseph, donc destinée à devenir sa femme. Marie deviendra la mère de Jésus, et tout chrétien est destiné, ésotériquement, à devenir un ‘alter christus’, un autre Christ. Marie est donc, à ce titre, la mère des disciples de Jésus ; celle qui ‘fait’ les disciples de Jésus. Le nom de son époux montre qu’elle est destinée à être la mère d’une multitude d’alter christus, d’autres christs.
Pourquoi Jésus n’est-il pas fils de prêtre comme le Baptiste ?
1 Joseph est de la maison de David, une maison royale par conséquent, autrement dit d’une tribu très noble d’Israël. Jésus, en tant que fils de Joseph, est donc d’ascendance royale, comme en orient le prince Siddharta Gautama, né en 623 av. JC, qui deviendra le premier Bouddha. Et comme aussi Krishna, que la Bhagavad Gita présente comme un chevalier de haute naissance. On pourrait s’attendre à ce que les avataras les plus récentes (les ‘incarnations divines’ en sanskrit), comme les trois susnommées, apparaissent dans la varna-caste brahmanique (dans la prêtrise), comme ce fut le cas de Jean le Baptiste, vu que c’est la première varna-caste, censée être la plus spirituelle.
2 Il n’en est rien ; pourquoi ? Parce que nous sommes dans le kali-yuga, le quatrième et dernier âge de l’humanité actuelle (‘l’âge de fer’ selon les grecs) et que la varna-caste brahmanique, ou son équivalent dans d’autres traditions, y est précisément en grande décadence. C’est toujours par le haut que les structures civilisationnelles se défont. Ce qui entraîne des désordres, des révolutions et des inversions en chaîne, qui vont faire du cheminement spirituel un véritable engagement guerrier. La Bhagavad Gita est un récit guerrier, du moins par son cadre, car en fait c’est un serein et véritable exposé de philosophie non-duelle ; alors que les Évangiles canoniques racontent la vie très conflictuelle de Jésus avec son milieu natif.
Jésus et les femmes
1 David est sans doute le personnage le plus aimé de la Thora pour un juif ; son nom signifie en effet ‘bien-aimé’. C’est d’ailleurs ‘l’étoile de David’, l’étoile à six branches, qui symbolise le juif. Jésus est donc, par Joseph, ‘fils de David’ ; une sorte de réédition, en mode parfait, du bien-aimé David. On sait que David, dans l’Ancien Testament, est présenté comme un beau jeune homme, musicien, très habile dans le maniement de la fronde, grâce à laquelle il a tué le géant Goliath ennemi de son roi. Il cumule donc les dons artistiques et guerriers. Ainsi en sera-t-il de Jésus : Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent en des greniers, et votre Père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas plus qu’eux ? (Mt 06/26 = P 176) et aussi Observez les lys des champs, comme ils poussent : ils ne peinent ni ne filent. Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a pas été vêtu comme l’un d’eux (Mt 6/28-29 = P 176) ; voici le poète. Et : N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive (Mt 10/34 = P 180) ; voici pour le guerrier.
2 Un autre point s’avère remarquable pour David : son amour des femmes, et le côté plus que limite et même scandaleux que prend parfois cet amour. Il a pris pour amante Bethsabée, la femme d’un de ses meilleurs guerriers, très opportunément mort ensuite au combat, au cours d’un engagement prévu sur mesure à cet effet, et il a épousé la belle. Certes, Dieu, par le prophète Nathan, a marqué son mécontentement, mais cela n’a pas empêché Bethsabée de demeurer l’épouse de David et de lui donner pour descendance le grand Salomon, bâtisseur du Temple de Jérusalem et archétype du juge parfait.
3 On retrouvera quelque chose de cette ascendance symbolique, même si elle est aussi historique, dans le rapport très particulier pour son milieu natif, de Jésus avec les femmes. Jésus n’est certes pas ‘couvert de femmes’, comme son aïeul Salomon aux mille épouses, mais Jésus chemine à travers villes et villages…Les Douze sont avec lui, ainsi que quelques femmes… Marie, appelée la Magdaléenne, Jeanne, femme de Chouza, intendant d’Hérode, Suzanne et plusieurs autres… (Lc 08/01-03 P 081). Il pardonne à la pécheresse venue le parfumer pendant un banquet (Lc 07/47 = P 080), ainsi qu’à la femme adultère que ses compatriotes voulaient lapider je ne te condamne pas…(Jn 08/11 = P 144).
4 Jésus, certes, n’est pas féministe, contrairement à ce que pensent nombre de chrétiens, qui confondent la révolution féminine christique avec sa parodie contemporaine. Mais il a nettement ouvert la voie de l’immortalité non seulement aux juifs, mais à leurs épouses ce qui allait encore moins de soi.
Marie
1 Le nom de Marie pose problème. Selon les sources, il signifie ‘la rebelle’, ‘l’amère’, ‘la forte’, ‘Celle qui s’élève’, ‘celle qui est élevée’, ‘la prophétesse’, ‘la Dame’ etc. Il est aisé de constater que ces ‘traductions’ interviennent après coup, en connaissance de son histoire évangélique, et aussi conformément à son glorieux statut théologique. Plus profondément un rabbin déclare : « Marie ne signifie pas une chose particulière, parce que Marie est la synthèse de toutes les femmes. » Et nous verrons bientôt que, dans l’optique gnostique, Marie n’est pas une personne individuelle, mais un état intérieur, un état de conscience précisément.
2 Ce trait est renforcé par la formulation qui aligne les titres de Marie avant de révéler son nom : …à une vierge fiancée à un homme du nom de Joseph, de la maison de David ; et le nom de la vierge est Marie. La seule chose caractéristique de Marie, et doublement mentionnée, est qu’elle est vierge ; ésotériquement qu’elle est la virginité. Et l’Évangile gnostique de Philippe en donnera la clé : Certains disent que Marie a été fécondée par la grâce de l’Esprit-Saint, ils ne savent pas ce qu’ils disent… Marie est le silence vierge qu’aucune puissance mauvaise ne souille et ne distrait, elle demeure silence immaculé… (Ph 17).
La non-crainte. Prier ou méditer ?
FG : L’ange entra [eiserkhesthai] auprès [pros] d’elle [autos] et lui dit [legein]: «Sois joyeuse [khairein], toi qui as la faveur [kharitoein] de Dieu, le Seigneur [kurios] est avec [meta] toi [su]».
BJ : Il entra et lui dit : »Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi. » (Lc 01/28 = P 004)
FG : A [epi] ces mots [logos], elle fut très troublée [diatarassein], et elle se demandait [dialogizesthai] ce [potapos] que pouvait signifier [einai] cette [houtos] salutation [aspasmos].
BJ : A cette parole elle fut toute troublée, et elle se demandait ce que signifiait cette salutation. (Lc 01/29 = P 004)
FG : L’ange [angelos] lui [autos] dit [legein]: «Sois sans [mê] crainte [phobein], Marie [mariam], car [gar] tu as trouvé [heuriskein] grâce [kharis] auprès [para] de Dieu [theos].
BJ : Et l’ange lui dit : »Sois sans crainte, Marie ; car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. (Lc 01/30 = P 004)
L’état supérieur de l’être marial
1 L’ange entra et lui dit. Dans l’exposé métaphysique des ‘états multiples de l’Être’ (Voir Thèmes), en symbolisme géométrique, nous avons vu que tout homme est traversé par une verticale, qui s’enfonce sous l’état d’existence humain vers les états inférieurs (infernaux), et qui s’élève, au-dessus de l’état d’existence humain vers les états supérieurs de l’Être (les cieux). Cette partie supérieure constitue la hiérarchie des anges. Il entre et lui dit signifie donc que Marie, si on considère dans un premier temps ce nom comme une personne humaine particulière, est rentrée en méditation profonde et a rencontré l’état supérieur de son être, autrement dit son ange.
Les Koshas de Marie
1 Réjouis-toi, comblée de grâce… Dans cet état profond de méditation, elle a rencontré la grâce de la joie. Nous avons exposé la théorie des Koshas, ‘la théorie des enveloppes’ (voir cet exposé dans ce site : première colonne deuxième catégorie). Il s’agit de la conception orientale des constituants de la nature humaine, présentés comme des poupées gigognes, emboitées l’une dans l’autre. Le plus extérieur est le corps, en tant qu’objet physique mesurable (ana maya kosha : ‘l’enveloppe illusoire faite de nourriture’). Plus intérieurement se trouve le corps énergétique (prana maya kosha : ‘l’enveloppe illusoire faire d’énergie’). Puis le mental (mano maya kosha : ‘… faite de mental’). Ensuite l’intelligence cordiale (jnana maya kosha : ‘… faite d’intelligence spirituelle’) et enfin la béatitude (ananda maya kosha : ‘ …faite de béatitude’).
2 L’accès à chacune de ces étapes est une grâce. D’abord la splendide et merveilleusement bien organisée structure du corps humain. Ensuite la mystérieuse force vitale qui se nourrit du monde et agit sur le monde. L’admirable mental qui, allié aux sens, permet de percevoir et de comprendre le monde, comme une révélation objective de Dieu son créateur. La surnaturelle intelligence du cœur, qui permet de concevoir plus que le monde perceptible sensoriellement, et qui peut même ressentir le désir de se libérer de ce monde merveilleux, mais limité parce que mortel, pour accéder au divin en Soi. Et enfin, ultime enveloppe, la béatitude, qui n’est pas seulement une enveloppe, mais qui constitue un sorte d’interface avec le divin, une première pénétration dans le divin.
Ne point se scandaliser des cadeaux des mages
1 Un exotériste, par définition enfermé dans sa tradition religieuse, comme seule voie possible vers le divin, s’étonnera, et ne manquera sans doute pas de se scandaliser de notre recours à la tradition métaphysique hindoue pour entrer dans la compréhension de la révélation évangélique. Cela fut développé précédemment dans ce site, mais rappelons simplement quelques points.
2 Nous ne possédons que deux évangiles canoniques provenant des apôtres de Jésus alors qu’il en a nommé douze.
3 Luc, que nous écoutons présentement, n’est qu’un disciple de Paul, qui lui-même ne fut pas disciple de Jésus et ne le rencontra jamais de son vivant.
4 Jésus annonce la Parole par un grand nombre de paraboles… selon qu’ils peuvent entendre, et il ne leur parle pas sans parabole, mais, en particulier, il explique tout à ses disciples (Mc 04/33-34 = P 092). Il en va de même dans les Évangiles canoniques écrits (avec un certain nombre de versets d’exception chez Jean). Reste donc à trouver l’explication réservée aux disciples que nous sommes. Beaucoup pensent qu’elle se trouve dans la théologie, mais la théologie dogmatise la conception occidentale et exotérique de Jésus, de sa nature, de sa mission, et de son rapport avec Dieu. La théologie (là aussi avec quelques exceptions) ne constitue aucunement un exposé ésotérique et spirituel décryptant les symboles de la révélation évangélique. Cet exposé se trouve dans plusieurs évangiles gnostiques, dont ceux de Thomas, Marie, et Philippe, que nous utilisons. Il se trouve certainement aussi dans d’autres évangiles, soit détruits lors de persécutions, soit cachés pour éviter cela.
5 À défaut, puisque demeure la promesse christique qui cherche trouve (Lc 11/09 = P 162), les enseignements orientaux de la Bhagavad Gita, qui nous arrive providentiellement alors que l’occident tout entier plonge dans la profanation, nous servira de clé de la gnose. Du point de vue ésotérique, Krishna n’en est pas moins Jésus et Jésus n’en est pas moins Krishna. Il est plusieurs Révélations ; il n’est qu’un Révélé.
Avec qui Dieu n’est-il pas ?
1 …le Seigneur est avec toi. Exotériquement, cela est interprété dans le sens où Dieu s’intéresse particulièrement à cette femme d’exception, qu’il choisit entre toutes pour être la matrice et la mère de l’incarnation de lui-même sur la terre. Ésotériquement, on se posera la question : « Avec qui Dieu n’est-il pas ? » dès lors que la révélation (dans sa forme orientale) enseigne : Je réside au cœur de tout…(BG 15/15). L’étonnant n’est donc pas que le Seigneur soit avec Marie, mais plutôt que Marie le sache. Car Marie vit dans une tradition juive qui, comme toutes les traditions abrahamiques, repose sur le concept de la ‘creatio ex nihilo’. Le Seigneur est donc le Très-Haut, au-dessus des humains, mais pas véritablement avec eux, dans leur intimité.
Marie frôle l’extinction-nirvana
1 A cette parole elle est toute troublée. En religion, on dira qu’une apparition l’a bouleversée, ce qui est bien compréhensible. Spirituellement, le trouble désigne le passage au-delà de la forme. Une forme stable, solidifiée, est perçue nettement, par exemple un bloc de glace, par moins vingt degrés, dans un lieu sans vent. Mais ce même bloc de glace, sans abri au milieu du Sahara, par cinquante degrés à l’ombre, s’évapore littéralement, sans même passer par le stade liquide. Il se nimbe de vapeur et la vision qu’on en a se trouble. De même l’humain, attaché à sa forme physique, se fait une représentation bien carrée et stable de lui-même. Mais, s’il plonge abruptement dans la profondeur de son être, son identité se dissout vertigineusement dans le divin. La BG (Bhagavad Gita) exprime cela clairement : (le réalisé) me connaît en essence, ce que je suis et qui je suis ; et, me connaissant de la sorte, il entre en moi et ne se distingue plus (BG 18/55). Dès lors que Marie commence à connaître Dieu, elle est troublée et ne se reconnaît plus elle-même comme individu séparé. C’est précisément le nirvana, l’extinction de l’individualité : Le yogi qui trouve la joie et le bonheur en lui, qui est illuminé intérieurement, atteint la liberté absolue (moksha) l’extinction (nirvana) en Brahman (BG 05/24).
L’intelligence ésotérique de Marie
1 elle se demande ce que signifie cette salutation. Marie ne se laisse aucunement griser par le merveilleux de la situation. Et là se trouve la preuve que nous sommes en plein ésotérisme et non pas dans une ambiance seulement religieuse. Car Marie n’abandonne pas le mental (mano maya kosha) le sens logique, l’intelligence cérébrale. En matière de logique deux écueils sont à éviter en spiritualité.
2 Le premier consiste à prétendre que l’intelligence est essentiellement cérébrale, et que tout le connu doit être passé à la moulinette de la pensée logique ; ce qui n’est pas logique doit être éliminé comme faux. De ce point de vue, lorsque Jésus déclare : Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? (Jn 14/10 = P 263), sa parole doit être considérée comme absurde, car, si le petit est dans le grand, le grand ne peut pas être dans le petit. Le monde observé par les sens et le mental est ainsi fait que cela ne se peut.
3 Le second écueil consiste à prétendre que l’on peut se passer de la logique et donc de la pensée cérébrale, que la ‘foi’ suffit. Ou, pire encore (cela n’est pas rare en religion) de prétendre que parce qu’une chose est illogique ou absurde, alors cela prouve qu’elle est transcendante. Paul utilise beaucoup ce type de raisonnement la croix, folie pour les hommes…(1 Cor 1/21). Jésus dit, certes, ce qui est élevé pour les hommes est objet de dégoût devant Dieu (Lc 16/15 = P 200), mais, pour autant, le supra logique n’est pas l’illogique, et ne doit pas être confondu avec l’infra-logique, tout comme le subconscient ne doit pas être confondu avec le supra-conscient. Pour reprendre le précédent exemple : ‘le petit ne peut contenir le grand’… dira le mental, ‘mais tout cela est limité à l’espace’ précisera l’intelligence cordiale ‘et tous les états de l’Être ne sont pas, comme l’humain, limités à l’espace.’ Ce raisonnement est parfaitement logique, bien qu’échappant au mental, qui repose normalement sur des perceptions sensorielles et ne conçoit pas ce qui est au-delà du temps et de l’espace ; seule l’intelligence cordiale (jnanamayakosha en sanskrit) conçoit cela.
4 Marie donc se demande ce que signifie cette salutation. Elle exerce son discernement, comme l’avait fait Zacharie en semblable situation (« A quoi connaîtrai-je cela ? car moi je suis un vieillard et ma femme est avancée en âge » Lc 01/18 = P 003 ). Un point, cependant, les différencie. Zacharie était demandeur de descendance auprès de Dieu ; Marie n’est demandeuse de rien… sinon de Dieu. Ce qui pourrait expliquer l’attitude différente de l’ange en si semblables situations.
La crainte religieuse de Dieu
1 L’ange lui dit : »Sois sans crainte, Marie… comme il avait dit à Zacharie : « sois sans crainte, Zacharie…(Lc 01/13 = P 003). Ce point est essentiel, car il n’y a pas de spiritualité dans la crainte. La religion est possible dans la crainte, et il y a même toujours une certaine dose de crainte dans la religion. Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt Celui qui peut perdre dans la géhenne à la fois l’âme et le corps. (Mt 10/28 = P 173). Je vais vous montrer qui vous devez craindre : craignez Celui qui, après avoir tué, a le pouvoir de jeter dans la géhenne ; oui, je vous le dis, Celui-là, craignez-le (Lc 12/05 = P 173).
2 Le fondement de la religiosité, pour la plupart des croyants, n’est pas l’amour de Dieu, ni même l’envie de gouter aux joies du paradis ; c’est la peur de la mort, et des suites funestes de la damnation. C’est pourquoi bien des mécréants, face au danger, se mettent à prier, façon ‘bon larron’.
3 L’aspect menaçant de la religion se retrouve aussi dans la Bhagavad Gita, pourtant si non-dualiste : Si l’humain meurt quand prédomine tamas (l’ignorance spirituelle), il naît dans une race ou une espèce non douée de raison (BG 14/15). Confondus par des angoisses multiples, pris dans les filets de l’illusion et asservis par la dépendance de leurs désirs, ils tombent dans un enfer sordide (BG 16/16).
La non-crainte spirituelle
1 Cette question de la crainte constitue l’une des nombreuses et précises frontières entre la religion et la spiritualité. Lors de la ‘tempête apaisée’ Jésus dit, mais c’est à ses disciples, non au peuple : Pourquoi avez-vous peur ainsi ? N’avez-vous pas la foi-pistis ? » (Mc 04/40 = P 097). Il pose donc clairement que la foi, au sens spirituel du terme, exclut la crainte. Pourquoi ? Parce que craindre, c’est douter de la bonté de Dieu : on ne veut pas, chez votre Père qui est aux cieux, qu’un seul de ces petits se perde (Mt 18/12 = P 195).
2 L’un des grands mystères, non pas de l’Évangile, mais du christianisme, est la conception théologique de la ‘damnation éternelle’. Comment peut-on, à ce point, douter de la bonté de Dieu ? Comment tout le clergé, par obligation professionnelle, et nombre de chrétiens laïcs adhèrent à cette monstruosité, sans s’apercevoir qu’ils blasphèment la bonté de Dieu ? Il n’est pas possible de croire à une telle abomination en dominant la crainte. Autrement dit, cette croyance (qui est article de foi dans le christianisme) ne peut se conjuguer avec la foi telle que Jésus l’entend.
3 La Bhagavad Gita est limpide sur le sujet. La première caractéristique annoncée pour les hommes qui tendent vers le divin (ceux qu’on appelle les devas, comme Jésus dit vous êtes des dieux) est la non-crainte.
4 Il existe, évidemment, une peur utile, un avertisseur corporel ou psychique de certaines situations dangereuses. Avant que la claire pensée logique ait appréhendé les événements, certaines peurs mettent l’être intérieur en état d’urgence, en mode de combat. Mais cela ne dure qu’un instant, comme un réveil brutal. Hors de ce cas, l’homme spirituel n’a jamais peur.
5 On remarque d’ailleurs que l’Évangile ne signale jamais la peur chez Jésus. « Pourtant » dira-t-on « Jésus affirme : Je dois être baptisé d’un baptême, et quelle n’est pas mon angoisse jusqu’à ce qu’il soit consommé ! (Lc 12/50 = P 180) et aussi, lors de sa passion : Puis il prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il commence à ressentir effroi et angoisse (Mc 14/33 = P 269). Et il leur dit : »Mon âme est triste à en mourir… » (Mc 13/34 = P 269). Luc, qui est médecin, mais n’a pas assisté à la scène, précise même : Entré en agonie, il prie de façon plus instante, et sa sueur devient comme des grosses gouttes de sang qui tombent à terre (Lc 22/44 = P 269). Tout cela ne désigne-t-il pas la peur ?»
6 En effet, l’Écriture signale angoisse, effroi, tristesse et sueur de sang, ce qui dénote une terrible souffrance psychique. À ce moment-là (Jésus n’a pas encore été arrêté), il n’y a pas encore de souffrance physique objective, comme il y en aura tant ensuite. Mais tout cela, et même l’effroi, n’est pas la peur. Il est naturel au corps de vouloir vivre et de souffrir de la perspective de devoir souffrir et mourir. Cela est aussi normal pour le psychisme. Toutes ces réactions de Jésus démontrent une chose : il est pleinement humain. Mais la peur qui s’oppose à la foi touche la dimension spirituelle de l’être ; elle coupe radicalement l’être de sa source divine. Même dans le plus grand bouleversement, l’homme spirituel n’a pas cette peur.
7 La Bhagavad gita signale plusieurs fois la peur chez Arjuna, la figure du disciple : mon mental est ébranlé par la peur (BG 11/45), mais, au final, on l’entend déclarer : ma joie n’a plus de fin (BG 18/77).
La non-prière de Marie ; la dhyana de Jésus
1 L’ange continue : Marie, tu as trouvé grâce auprès de Dieu. À Zacharie il a dit : ta supplication a été exaucée, ce qui n’est aucunement la même chose. Car Zacharie a un besoin et demande à Dieu de le satisfaire. D’où l’exaucement ; dont nous avons vu qu’il est assez relatif car Jean, descendance de Zacharie et d’Élisabeth, n’aura pas lui-même de descendance. Marie ne demande rien et, comme nous le verrons, elle s’offre simplement à Dieu, puisqu’elle se dira esclave-doulos du seigneur.
2 Et voilà un enseignement vraiment spirituel : Marie ne demande rien. De ce point de vue là aussi, et surtout, Marie est apparentée à Jésus. On voit souvent Jésus prier dans l’Évangile : Le matin, bien avant le jour, il se lève, sort et s’en va dans un lieu désert, et là il prie (Mc 01/35 = P 045). Mais le texte ne précise jamais ce qu’il dit à Dieu, ce qu’il demande. Comme disait un prêtre lassé des quémandages de ses ouailles : « Prier, c’est passer commande ».
3 Deux fois seulement l’Évangile précise des paroles de Jésus. La première à Gethsémani, face à la mort atroce et scandaleuse qui l’attend : éloigne de moi cette coupe ; pourtant, pas ce que je veux, mais ce que tu veux (Mc 14/36 = P 269). Et on remarque qu’il annule immédiatement sa demande : mais ce que tu veux. Et quelques heures après, au profit de ses bourreaux : Père, pardonne-leur : ils ne savent ce qu’ils font. »… (Lc 23/34 = P 291). Qu’a dit Jésus à Dieu pendant toutes ses autres prières ? Probablement rien, car c’est dans la contemplation supra-mentale que se réalise la fusion ultime : Le père et moi nous sommes un (Jn 10/30 = P 185).
4 Quand il y a demande, c’est toujours un ego qui demande. Parler d’une ‘prière de demande’ est quasiment un pléonasme. Et la prière, probablement dans toutes les religions, est si universellement de demande, qu’il est impropre d’utiliser ce mot pour désigner celle de Jésus et de Marie. Il serait plus judicieux de parler de contemplation, ou de dhyana, mot sanskrit désignant la méditation yogique en vue d’une réalisation non-duelle.
Deux conceptions de Marie et de Jésus
FG : Voici [idou] que tu vas être enceinte [sullambanein], tu enfanteras [tiktein] un fils [huios] et tu lui [autos] donneras [kalein] le nom [onoma] de Jésus [iêsous].
BJ : Voici que tu concevras dans ton sein et enfanteras un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus. (Lc 01/31 = P 004)
FG : Il [houtos] sera [einai] grand [megas] et sera appelé [kalein] Fils [huios] du Très-Haut [hupsistos].
BJ : Il sera grand, et sera appelé Fils du Très-Haut. (Lc 01/32 = P 004)
Jésus, un fils qui malmène sa mère
1 Voici que tu concevras dans ton sein…dit la Bible de Jérusalem (BJ), ce qui laisse entendre que Marie a fait son enfant toute seule : conception et mise en forme. Le grec dit plutôt Voici que tu vas être enceinte, selon une formule plus passive, et plus normalement humaine.
2 …tu enfanteras un fils… « Pourquoi pas une fille ? » objecteront les modernes égalitaristes. La réponse sociologique et anthropologique, selon laquelle, dans les mondes anciens, les fils étaient plus valorisés que les filles, est exacte, mais vide de compréhension. Il est manifeste que la femme est configurée, physiquement et psychologiquement, pour la génération de la vie mortelle. Configurée, mais pas nécessairement limitée. Les évangiles, tant canoniques que gnostiques, montrent la volonté de Jésus de faire accéder la femme au domaine spirituel.
3 Mais ils montrent aussi que la chose est loin d’être facile : une femme élève la voix du milieu de la foule et lui dit : »Heureuses les entrailles qui t’ont porté et les seins que tu as sucés ! » Mais il dit : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et l’observent ! » (Lc 11/27 = P 168). Et même vis-à-vis de sa mère, que la présente péricope décrit comme introduite dans l’intimité génétique de Dieu, Jésus ne procède pas autrement : « Voilà que ta mère, tes frères et tes sœurs sont là dehors qui te cherchent. » Il leur répond: « Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ?… Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là m’est un frère et une sœur et une mère » (Mc 03/32-35 = P 083). Ce passage de Marc va clairement à contresens du récit merveilleux de Luc, qu’on ne trouve d’ailleurs ni chez Marc, ni chez Jean, ni chez les gnostiques.
4 Il est manifeste qu’un enseignement aussi peu familialiste que celui de Jésus ne pouvait guère être transmis par une femme. La femme, naturellement, préserve la vie qu’elle donne et qui est mortelle tandis que l’homme, considéré comme normal dans les civilisations traditionnelles, est prêt à sacrifier sa vie pour des valeurs transcendant la longévité corporelle.
Qui nomme qui ?
1 …et tu l’appelleras du nom de Jésus. Là aussi, le texte de Luc étonne et détonne. Car le même évangéliste raconte la nomination de Jean le Baptiste, le cousin de Jésus. La famille veut l’appeler selon la coutume de la lignée, mais, prenant la parole, sa mère dit : »Non, il s’appellera Jean. » Et on lui dit : »Il n’y a personne de ta parenté qui porte ce nom ! » Et l’on demande par signes au père comment il veut qu’on l’appelle. Celui-ci demande une tablette et écrit : »Jean est son nom » (Lc 01/60 = P 006). Dans le cas de Marie, pour Jésus, comme dans celui de Zacharie, pour Jean le futur baptiste, l’ange (c’est-à-dire la voix intérieure) ordonne le nom. Mais qui tranche lorsqu’il y a désaccord ? On demande au père. Le nom de Jésus, donné par la mère seule, cadre très bien avec le merveilleux du récit, Dieu en personne étant le père génétique supposé de Jésus, mais cela est complètement étranger à la tradition religieuse et spirituelle de Marie.
2 Lorsque l’ange s’adresse à Joseph, il lui dit : elle (Marie) enfantera un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus (Mt 01/21 = P 007). C’est elle qui enfante et c’est lui qui nomme. Et l’ange, qui n’avait qu’indiqué le nom, sans explications à Marie, précise à Joseph : Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. ‘Jésus’, en effet, signifie ‘sauveur’.
3 Il est assez facile de déceler dans ce récit les couches de dorures propres à susciter l’émerveillement. Joseph nomme Jésus de ce nom parce qu’il a la préscience de sa vocation : il sauvera son peuple de ses péchés. Marie le nomme ainsi parce qu’il lui fut dit de le nommer ainsi.
Jésus sauveur de quoi ?
1 Reste que Jésus se nomme ‘sauveur’. « Mais sauveur de qui et sauveur de quoi ? » Beaucoup se sont émerveillés lorsque des archéologues trouvèrent des tombeaux aux noms de Joseph, Marie ou Jésus. Mais l’enthousiasme retomba lorsqu’on réalisa que ces noms étaient très courants à l’époque. La conception chrétienne de ‘Jésus sauveur des humains, destinés par leurs péchés à l’enfer éternel’ était totalement inconnue à l’époque. Le projet de vocation des différents sauveurs-Jésus que comptait le peuple juif devait être beaucoup plus modeste.
La femme cachée : Marie ou Marie ?
1 Il sera grand… continue l’ange. Quelle mère n’a jamais souhaité un grand destin pour son fils ? Et le dicton est exact que ‘derrière un grand homme, il y a presque toujours une femme’. Ce peut être une mère, une épouse ou une amante. Et déjà, nous sommes au tout début, ‘la’ tradition éclate en deux christianismes que l’on pourrait qualifier d’exotérique et d’ésotérique. Dans le premier christianisme, la femme derrière Jésus est Marie, sa mère, qui sera de fait quasi divinisée dans le culte, et aussi dans l’évangile de Luc qui nous occupe présentement. Dans le second, c’est une autre Marie (comme si on avait tout fait pour maintenir l’ambiguïté) celle de Magdala. Et, alors que Jésus a souvent des paroles dures pour sa mère (Qui est ma mère ?) ses déclarations pour Marie de Magdala sont littéralement dithyrambiques. Alors qu’elle vient de le parfumer et que les disciples se plaignent vivement du ‘gâchis d’argent’, il leur déclare : En vérité je vous le dis, partout où sera proclamé cet Évangile, dans le monde entier, on redira aussi, à sa mémoire, ce qu’elle vient de faire. » (Mt 26/13 = P 228). On ne trouve guère, dans l’évangile, de paroles équivalentes à l’adresse de sa mère.
Le concile d’Éphèse est passé par là
1 Il sera appelé Fils du Très-Haut continue l’ange. Il est très difficile de ne pas supposer que cette déclaration a été mise dans la bouche de l’ange après que le concile d’Éphèse (431) ait décidé de la nature divine de Jésus. Il proclama la doctrine de ‘l’union hypostatique des deux natures (humaine et divine) dans l’unique personne de Jésus-Christ, union fondée sur le mystère de l’Incarnation du Fils de Dieu ayant pris chair de la Vierge Marie’.
Quand un avènement cache l’autre
Le Seigneur [kurios] Dieu [theos] lui [autos] donnera [didesthai] le trône [thronos] de David [dauid] son [autos] père [patêr];
Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père ; (Lc 01/32 = P 004)
Une prophétie non suivie d’effet
1 Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père. Voilà une promesse qui, historiquement, ne sera pas tenue. Si elle l’avait été, comme David a vaincu les ennemis de son peuple et assuré son indépendance, Jésus aurait chassé les Romains de Palestine, Hérode aussi par la même occasion, et se serait lui-même installé comme roi des Juifs.
2 Certes, plusieurs ont reconnu Jésus comme fils de David : des aveugles : Aie pitié de nous, Fils de David ! » (Mt 09/27 = P 163) ; la foule de Jérusalem : Béni soit le Royaume qui vient, de notre père David ! (Mc 11/10 = P 229), mais l’aventure s’est terminée sur une croix. Et, lorsque Pilate interroge Jésus : Es-tu le roi des Juifs ?, Jésus précise : Mon royaume n’est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux Juifs. Mais mon royaume n’est pas d’ici (Jn 18/33-36 = P 278).
Une espérance illusoirement imminente
1 « Que penser de telles contradictions ? » Il est possible que Marie, en bonne juive attendant la venue du Messie, ait quelque peu rêvé le destin grandiose de son fils, et en ait ‘entendu’ la révélation intérieurement. Cette espérance a pu être reprise par les disciples de Jésus juste après sa mort, car nous savons, par de nombreux témoignages, qu’ils pensaient imminent le retour du Christ, et donc le second avènement de gloire et de puissance. Aujourd’hui, deux millénaires plus tard, force est de constater que, si c’est toujours espérable, ce n’est pas encore arrivé, et que les contemporains du Christ se sont donc fait illusion sur ce point.
Un quiproquo entre ange et humain
1 On peut aussi considérer qu’un ange n’étant pas soumis au temps humain, il percevait comme quasi instantané ce qui, en termes humains, devait s’étaler sur une grande période de temps. Mais cette hypothèse n’est guère recevable car, s’adressant à une humaine, l’ange se devait de parler en des termes appréhendables par elle.
‘L’invention’ du second avènement
1 De quelque façon qu’on aborde la question, ces prophéties demeurent problématiques. Une autre hypothèse existe relativement à ‘l’invention’ de telles prophéties. Il est manifeste que les apôtres attendaient une intervention socio-politique de puissance de la part de Jésus. Jacques et Jean le montrent bien, lorsque certains samaritains refusent d’accueillir Jésus, et qu’eux lui propose comme solution : veux-tu que nous disions au feu de descendre du ciel et de les consumer ? (Lc 9/54 = P 138). Après la mort de Jésus les disciples d’Emmaüs l’affirment clairement : Nous espérions, nous, que c’était lui qui allait délivrer Israël… (Lc 24/21 = P 313). C’est alors que serait intervenue, chez les premiers disciples désespérés, ‘l’invention’ du second avènement, compensateur et pour ainsi dire vengeur du premier avènement de miséricorde et de douleur. Et le christianisme est toujours dans cette phase d’attente.
Confusion du second avènement et des faux prophètes
1 Les chrétiens les plus modernistes, qui n’y croient plus, ont pris le parti de considérer que le monde moderne était précisément la réalisation de cette attente. Pour eux, les ‘miracles de la science’ et les ‘avancées sociétales’ accomplissent le projet messianique de Jésus. Il est clair que les hautes sphères du catholicisme et même certain pape semblent souvent aller dans ce sens. Cependant, pour les spirituels dénués d’illusion, tout cela revient à se laisser séduire par les faux prophètes annoncés par Jésus (Des faux prophètes surgiront nombreux et abuseront bien des gens : Mt 24/11 = P 246).
Une compréhension ésotérique de ces annonces inaccomplies
1 Du point de vue ésotérique, une hypothèse semble concilier ces différentes théories. Premièrement, les disciples, du vivant de Jésus (et sa mère en faisait partie) attendaient un roi vainqueur. Deuxièmement, l’incompréhension et une terrible déception fut ressentie à la fin abominable de la vie de Jésus et dans les jours suivants. Troisièmement, ‘l’invention’ de la résurrection ‘en chair et en os’ se répandit en lieu et place du témoignage de Marie-Madeleine sur sa vision de Jésus, après sa mort, mais en mode subtil (Jésus lui dit : »Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père… : Jn 20/17 = P 311). Ainsi l’espoir rebondit avec ‘l’invention’ du second avènement du Christ.
2 Précisons que nous disons bien ‘l’invention’ de la résurrection ‘en chair et en os’, et non l’invention de la résurrection. Car nous croyons bel et bien que Jésus est ressuscité, mais en un sens tout différent de cette conception quasi matérialiste.
Une question cyclologique
1 De plus ‘l’invention’ du second avènement ne nous semble pas une pure erreur, bien qu’elle joua le rôle d’une compensation vengeresse de la mort navrante de Jésus. Car, du point de vue de la cyclologie, le dernier avatara, que représente Jésus, ne pouvait pas rétablir l’ordre social et civilisationnel dans un monde aussi dégénéré. Il ne pouvait que restaurer les grands principes de la spiritualité et transmettre une voie et des rites de miséricorde pour les temps d’obscurité qui commençaient déjà et ne devaient qu’empirer avec le temps. Sa promesse vaut donc toujours : celui qui aura tenu bon jusqu’au bout, celui-là sera sauvé (Mt 24/13 = P 246).
2 Mais le cycle de la présente humanité se terminera nécessairement. Et, à ce moment-là, un nouveau cycle commencera, qui sera inauguré par un avatara de passage d’un cycle à l’autre, avatara que les chrétiens nomment ‘le Christ du second avènement’ et que les hindous nomment Kalki-avatara.
Le mystère de Jacob et du règne sans fin du Christ
FG : il régnera [basileuein] pour toujours [eis ton aiôna] sur [epi] la famille [oikos] de Jacob [iakôb], et son [autos] Règne [basileia] n’aura [einai] pas [ou] de fin [telos]».
BJ : il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles et son règne n’aura pas de fin. » (Lc 01/33 = P 004).
L’universalisme de Jésus-Jacob
1 L’ange continue sa révélation à Marie : il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles… Jésus a été mis en référence au Très-Haut, puis à David, et maintenant à Jacob : et pourquoi ? Jacob épouse Léa et Rachel, ses cousines. Il aura douze fils de ses épouses et de ses servantes, qui seront à la source des douze tribus d’Israël. Lorsque le christianisme se détachera du judaïsme et se considérera comme le ‘verus israel’, ces douze tribus symboliseront toutes les façons d’être humain sur la terre, comme les douze signes du zodiaque. La référence à Jacob se présente donc comme une universalisation du Christ par rapport à la précédente référence à David, plus spécifiquement juive. Là aussi on sent fortement, comme annoncé par Luc lui-même, l’effet de composition de son écrit : ce que le ou les évangélistes successifs ont su, longtemps après Jésus, a été mis dans la bouche d’un ange. Logique : un ange voit ce qui nous apparaît comme l’avenir !
La lutte de Jacob avec l’ange
1 Selon la Genèse, Jacob, après avoir travaillé vingt ans pour son beau-père, comme prix d’achat de ses deux filles, rentra à son pays natal. Mais, une nuit, il fit la rencontre d’un mystérieux personnage, envoyé par Yahvé, que l’on qualifie d’ange, et avec qui il lutta toute la nuit. Au terme de cette épreuve marquante, car il en gardera une boiterie de la hanche, mais victorieuse, l’ange lui attribuera un nouveau nom : Israël.
2 Plusieurs étymologies sont attribuées à Jacob. La première ‘Dieu protège’, car il fut préféré par Dieu, au point que lui revint le droit d’ainesse de son frère Ésaü. La tradition donne aussi pour Jacob : ‘Il a trompé’, car c’est par ruse vis-à-vis de son frère et de son père qu’il a obtenu le droit d’ainesse. La justice du Dieu biblique est souvent assez problématique. Enfin Jacob signifierait également ‘le talon’, car, dès le sein de sa mère, il talonnait déjà son frère.
3 L’ange éprouveur, qui combat avec Jacob pendant toute une nuit, lui donne le nom d’Israël lorsqu’arrive le jour. Car cet ange craint le jour, et n’a pas réussi à le vaincre pendant la nuit de combat. Cette lutte évoque fortement le combat de Jésus avec cet ange déchu qu’est le diable, ou le satan, ou l’éprouveur des tentations au désert (selon les versions évangéliques : P 021).
4 Israël aussi conduit à trois étymologies possibles. La première ‘Que Dieu règne (ou combatte)’. Que ‘Dieu combatte’, on est dans l’Ancien Testament. Que ‘Dieu règne’, on est dans le Notre Père (que ton Règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel : Mt 06/10 = P 160). La deuxième ‘étymologie’ donne ‘se montre fort’ ; Jacob, comme Jésus, comme le chrétien, se doit d’être spirituellement fort. La troisième précise problématiquement ‘fort contre Dieu’. Mais qui peut être fort contre Dieu, sinon le diable ?
Une interprétation gnostique, qui se base sur les états multiples de l’Être
1 Comme on peut s’en douter, une multitude d’interprétations, tant religieuses que culturelles, anciennes qu’actuelles, existent de ce mystérieux combat et surtout de l’identité de ‘l’ange’ nocturne qui craint la lumière du jour. Notre conception est gnostique et se base sur la métaphysique des états multiples de l’Être (voir Thèmes). Et cette clé d’interprétation vaut à la fois pour la mésaventure d’Adam et Ève dans la Genèse, pour le combat de Jacob avec l’ange, pour le discours de Jésus à Nathanaël (P 025), pour ses tentations au désert (P 021) et pour sa crucifixion (P 289-290).
2 Voici cette interprétation. Comme les étages d’un immeuble, les différents états de l’Être divin manifesté, lorsqu’ils sont symbolisés géométriquement, occupent chacun un étage dans toute son étendue horizontale. L’étage humain comprend le paradis terrestre, désormais fermé et donc invisible, les hommes, les animaux, les végétaux et les minéraux. Comme sur chaque autre étage, une puissance ‘angélique’ règne sur cet état d’existence humain. C’est ce que Jésus nomme ‘le prince de ce monde’.
3 Ce prince est légitime, nommé par Dieu, comme l’ange de Jacob fut ‘envoyé par Dieu’. Mais, en fin de cycle d’humanité, il oublie de se situer humblement par rapport à qui l’a nommé, et se met à rêver de toute puissance. C’est alors que le prince de ce monde devient l’adversaire-satan, le diable, et, pour l’homme spirituel, l’éprouveur. En effet, l’homme spirituel veut échapper, par le haut, au plan humain d’existence, désormais mortel. De même qu’un berger ne laisse jamais ses moutons quitter son troupeau, le prince de ce monde a la garde des humains… sauf de ceux qui seraient effectivement assez forts (d’où la référence à la force et à la ruse dans le nom de Jacob et d’Israël) pour s’élever au-dessus du monde humain.
Une clé qui ouvre le mystère des grandes scènes de l’Évangile
1 La lutte avec l’ange est donc l’épreuve initiatique de celui qui doit résister aux attraits du monde humain mortel pour obtenir la qualification nécessaire à son élévation au-dessus de ce monde. Cette épreuve a échoué pour Adam et Ève, parce que c’est Ève, le pôle féminin (yin en taoïsme, prakriti dans la Bhagavad Gita) qui l’a entrepris et non directement Adam (yang, purusha).
2 Jésus décrit le paysage de cette théorie à Nathanaël, qui le met d’ailleurs en relation aussi avec Israël : Rabbi, tu es le Fils de Dieu, tu es le roi d’Israël (Jn 01/49 = P 025). Et Jésus lui indique la possibilité du dépassement du monde humain : vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme (Jn 01/51 = P 025). Ces anges entrainent avec eux l’humain dont ils sont l’ange, comme ici Gabriel entraîne Marie.
3 Cette épreuve initiatique, Jésus la réussit pendant les tentations au désert : Retire-toi, Satan !… Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s’approchent, et ils le servent (Mt 04/10-11 = P 021).
4 Cette épreuve, Jésus la fonde symboliquement, sacrificiellement et rituellement dans sa mort sur la croix. Ils crucifièrent et avec lui deux autres : un de chaque côté et, au milieu, Jésus (Jn 19/18 = P 289) ; le milieu est symboliquement le point central de l’état humain d’existence par où l’on peut communiquer avec les plans supérieurs… par où les anges montent et descendent comme précisé à Nathanaël.
Un règne sans fin
1 Il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles et son règne n’aura pas de fin. Pris à la lettre, ce passage, comme tant d’autres, pose problème. Pour commencer, le règne du Christ sur le monde, depuis les vingt siècles du christianisme, est de moins en moins évident, avec la plongée dans une culture mondiale de plus en plus profane et profanatrice.
2 Ensuite comment affirmer que son règne n’aura pas de fin, alors que le monde aura une fin, selon les paroles de Jésus lui-même ? Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? (Lc 18/08 = P 212) et aussi : quel sera le signe de ton avènement et de la fin du monde (Mt 24/03 = P 246).
3 Comme il arrive très souvent, le texte ne prend sens qu’en lecture ésotérique. Le mot traduit par siècles et, en l’occurrence, très bien traduit par la BJ, est aiôna, que l’on peut traduire aussi par ‘éon’, ou par ‘ère’ et qui correspond, cosmologiquement, à un cycle d’humanité. Cycle et siècle correspondent en étymologie symbolique.
4 Nous avons vu qu’en symbolisme chrétien la maison de Jacob, et ses douze fils, correspondent à l’humanité entière. Les siècles sont les cycles d’humanités. L’ensemble de ces cycles d’humanités, et des autres états de l’Être supérieurs et inférieurs à l’état humain, forme ce que la Bhagavad Gita nomme le samsara. Ce mot, comme beaucoup d’autres issu de la pensée spirituelle hindoue, fait désormais partie du langage mondial (un peu comme l’italien pour la musique, ou l’anglais pour l’argent et la technologie). Or, le samsara est sans fin et donc sans commencement. Je n’en vois ni la fin, ni le milieu, ni le début (BG 11/16). Le Christ, en tant que réalisé-moksha, ayant lui-même transcendé le samsara, règne pour les siècles, et sans fin, sur les humanités, et sur l’ensemble des états de l’Être. Ce dernier point est illustré dans l’Évangile par ce passage des tentations au désert : Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s’approchent, et ils le servent (Mt 04/11 P 021). Et aussi par cet autre, à Gethsémani : Alors lui apparait, venant du ciel, un ange qui le réconforte (Lc 22/00 = P 269).
Le curieux rapport de Marie avec l’ange et avec sa propre religion
FG : Marie [mariam] dit [legein] à l’ange [angelos]: «Comment [pôs] cela [houtos] se fera [einai]-t-il puisque [epei] je n’ai pas [ou] de relations conjugales [andra gignôskein]»?
BJ : Mais Marie dit à l’ange : »Comment cela sera-t-il, puisque je ne connais pas d’homme ? » (Lc 01/34 = P 004)
Comment Marie impose son vœu supposé à l’ange ?
1 L’interprétation traditionnelle de la réponse de Marie à l’ange fait remarquer qu’elle est à priori obéissante (Comment cela sera-t-il ?) ; elle ne doute pas que cela se fera, puisque l’ange le dit, elle demande seulement comment cela se fera. Et l’on oppose cette réponse à celle de Zacharie (A quoi connaîtrai-je cela ?), car lui demande à savoir comment cela sera possible pour accepter que cela se fera. Mais on oublie un point de taille. Marie s’adresse à un ange, donc un être appartenant à un état d’existence supérieur à l’humain et, elle qu’on dit obéissante, lui présente comme non négociable son programme de vie qui s’oppose manifestement au fait qu’elle soit mère (puisque je ne connais pas d’homme).
2 Pourquoi les chrétiens exotéristes ne perçoivent jamais cette incongruité ? Parce qu’ils sont formatés par la pré-interprétation, que Marie est supérieure aux anges. Vu qu’elle est ‘mère de Dieu’ (theotokos) comment ne serait-elle pas supérieure aux anges ? Donc les chrétiens exotéristes croient à la conception virginale de Jésus en Marie, selon l’Écriture, parce qu’ils croient à l’Immaculée Conception de Marie (le fait qu’elle soit sans péché), dogmatiquement, et à priori, avant toute étude de l’Écriture. Ils ne voient plus la contradiction d’une Marie qui impose son vœu de chasteté à un ange qui lui annonce qu’elle aura un enfant.
Une curieuse symétrisation homme-femme
1 Je ne connais pas d’homme. Littéralement, cette affirmation n’a pas de sens en français, puisque Marie connaissait beaucoup d’hommes dans son entourage. Mais, dans le langage symbolique juif, ‘connaître une femme’ comprend l’intimité sexuelle avec elle. On remarque qu’il est presque toujours question de ‘connaître une femme’ et non de ‘connaître un homme’. La formule de Marie, qui n’est pas courante, contient donc une inversion hiérarchique à la fois vis-à-vis de l’ange et vis-à-vis du monde masculin. On ne s’étonnera pas que le féminisme soit né dans les débris de la civilisation chrétienne.
Une virginité étrangère au judaïsme
1 La question est donc de savoir s’il y avait, dans le monde juif, des femmes qui faisaient vœu de chasteté perpétuelle. Pour autant que l’on sache, il n’y en avait pas. Donc, ce que présente Luc est une quasi impossibilité. Que Marie, à la suite d’une apparition d’ange, ait pu prendre la décision de devenir vierge consacrée perpétuelle est une chose, mais qu’elle ait pris cette décision, avant cet événement, alors qu’elle vivait en immersion totale dans la religion juive, c’est une toute autre chose totalement hétérogène par rapport à son milieu humain et religieux.
2 Non que la virginité consacrée ait été ignorée de l’Antiquité, les vestales romaines étaient des vierges consacrées. Mais ces virginités consacrées étaient généralement transitoires, et la femme se mariait ensuite, pour mener une vie ‘normale’. Et la connaissance, par Marie, de vierges consacrées dans les religions non juives devait être pour elle une raison déterminante de ne pas faire comme les païens qui l’entouraient.
Un monceau de contradictions
1 Toute la tradition juive valorise la maternité, la reproduction, Luc vient de le dire à propos d’Élisabeth : Voilà donc, dit-elle, ce qu’a fait pour moi le Seigneur, au temps où il lui a plu d’enlever mon opprobre parmi les hommes ! » (Lc 01/25 = P 003). L’impossibilité d’avoir des enfants était, pour une femme juive, un châtiment divin et une honte sociale. Que devait-être alors une volonté délibérée de ne pas en avoir !
2 Un refus de croître et multiplier ; une désobéissance au précepte de la Genèse. Un choix de la mort alors que les juifs, dans leur ensemble, estimaient que la génération constituait le seul moyen de perdurer après la mort individuelle.
3 Et puis, pourquoi nous présenter une jeune fille fiancée à un homme du nom de Joseph, pour nous dire ensuite qu’elle avait la ferme intention de ne pas l’épouser ? Ou pire, encore plus inconcevable pour un juif : de l’épouser pour ne pas lui faire d’enfants ?
4 Et pourquoi, ensuite, et comme à plaisir, ainsi que nous le verrons, Luc insiste pour nous faire savoir que Marie et Joseph sont les parents-goneis de Jésus, c’est-à-dire les parents génétiques ? Il précise ce point lors de la ‘présentation de Jésus au temple’ (P 010) et dans le passage de ‘Jésus enseignant aux docteurs du temple’ (P 014).
Un évangile canonique est un texte exotérique
1 La seule solution à ce monceau de contradictions, c’est d’accepter cette parole de l’Évangile : Tout cela, Jésus le dit aux foules en paraboles, et il ne leur disait rien sans parabole (Mt 13/34 = P 092). Un évangile écrit peut être lu par n’importe qui, alors qu’un enseignement oral, ésotérique, est donné par un maître, qui sait ce qu’il dit et à qui. Par conséquent, un enseignement écrit est normalement parabolique, destiné aux foules. C’est le cas des trois évangiles dits synoptiques (Mathieu, Marc et Luc), qui n’évoquent les mystères qu’enveloppés de symboles.
2 Dans la tradition spirituelle occidentale antérieure au christianisme, qui était le celtisme, l’écriture était connue et utilisée dans la vie pratique, mais jamais pour les choses religieuses toujours maintenues en tradition orale, de maître à disciple. La dimension ésotérique se maintient plus purement ainsi. L’inconvénient, évidemment, c’est que, lorsqu’une autre religion, accompagnée du bras armé, s’impose, cette forme spirituelle disparaît quasi entièrement.
3 On objectera certes : « L’évangile selon Jean comporte bien des déclarations frontalement ésotériques et non-dualistes ; or il est canonique, donc officiel dans l’Église. » Cela est exact, mais il est facile de voir que lesdites affirmations sont toujours interprétées dans l’enseignement officiel selon la théologie dualiste, et que l’évangile de Jean, qui n’est certainement pas tout entier de Jean, comporte, pourrait-on dire, des contre thèses nettement anti-ésotériques.
Les deux récits johanniques de la résurrection
1 Pour ne donner qu’un exemple, Jean raconte la rencontre de Jésus et Marie-Madeleine après la résurrection : Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père (Jn 20/17 = P 311). Cette rencontre se fait en mode subtile, comme le précise en détail l’évangile de cette même Marie-Madeleine : Alors, je Lui dis : ‘Seigneur, dans l’instant, celui qui contemple Ton apparition, est-ce par la psyché qu’il voit ? Ou par le pneuma ?’ L’Éveilleur répondit : ‘Ni par la psyché, ni par le pneuma : mais le noûs étant entre les deux, c’est lui qui voit…’ (My p10/16-25). Il s’agit donc d’une vision réservée à des êtres ayant accès à leur plus grande intériorité, et dont faisait partie Marie de Magdala.
2 Mais, dans le même évangile de Jean, on trouve le récit proprement grotesque d’un supposé apôtre Thomas présenté comme quasi matérialiste qui déclare : Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets pas ma main dans son côté, je ne croirai pas (Jn 20/25 = P 316). Et Jésus lui apparaît, en chair et en os, et lui dit : Porte ton doigt ici : voici mes mains ; avance ta main et mets-la dans mon côté, et ne deviens pas incrédule, mais croyant (Jn 20/28 = P 316). Comment croire que ces deux récits sont de la même plume ?
3 Comment croire que Jésus a produit ce miracle de résurrection en chair et en os pour susciter la foi de Thomas, alors qu’il avait enseigné dans la parabole de ‘Lazare et le mauvais riche’ : Du moment qu’ils n’écoutent pas Moïse et les Prophètes, même si quelqu’un ressuscite d’entre les morts, ils ne seront pas convaincus (Lc 16/19-31 = P 202) ?
Les évangiles gnostiques n’étaient pas destinés au peuple
1 Les évangiles canoniques sont entièrement des paraboles, même si certains événements historiques, d’ailleurs scientifiquement invérifiables, ont pu y subsister.
2 On pourrait faire une autre objection : « Les évangiles gnostiques de Thomas, Philippe et Marie de Magdala, récemment retrouvés (en 1945) sont bien des écrits et pourtant ils sont ésotériques ? » En effet, mais ils ont été trouvés cachés dans des grottes, aux abords d’anciens monastères détruits, dans une région désertique, et n’étaient manifestement pas destinés aux foules. De plus, l’Église officielle, aujourd’hui encore, se refuse à les reconnaître comme évangiles canoniques, précisément parce qu’ils sont ésotériques.
Le temps de la levée des secrets
1 Une ultime objection pourrait alors se présenter : « Dans ce cas, comment considérer que ces évangiles gnostiques sortent de terre au XX° siècle par miracle, s’ils ne sont pas destinés aux foules, alors qu’ils sont effectivement accessibles aux foules désormais, et même se trouvent sur Internet ? » La réponse est que nous sommes dans une fin de cycle d’humanité (kali-yuga) et le miracle de la réapparition de ces évangiles gnostiques correspond précisément à ce qu’on nomme ‘la levée du secret’.
2 En fin de cycle, il n’y a plus d’institutions ésotériques, alors l’Esprit sème à tout vent. On remarque d’ailleurs, précisément dans l’évangile selon Jean, que Jésus commençait déjà à faire cela, parfois (Moi et le Père nous sommes un : Jn 10/30 = P 185). Il n’en reste pas moins que, globalement, les évangiles canoniques sont cryptés, paraboliques, presqu’entièrement.
3 Or Marc nous dit : C’est par un grand nombre de paraboles de ce genre qu’il leur annonçait la Parole selon qu’ils pouvaient l’entendre et il ne leur parlait pas sans parabole, mais, en particulier, il expliquait tout à ses disciples (Mc 04/33 = P 092). Ces explications, cet ésotérisme oral : où est-il actuellement dans l’Église ? Alors, modestement, et dans la seule mesure où l’Esprit voudra bien nous inspirer, nous tâchons d’y remédier.
La résurrection corporelle engendre la naissance miraculeuse
BJ : L’ange lui répondit : »L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu. (Lc 01/35 = P 004)
Une ambiguïté qui frappe l’oreille
1 La pré-interprétation sévit ici, encore une fois. On a coutume de considérer que l’ange répond à la question de Marie. Et que lui dit-il : l’être saint qui naîtra… donc Marie aura bien un enfant. Et quelle était la question ? Comment cela sera-t-il, puisque je ne connais pas d’homme ? » Donc on conclut que Marie aura un enfant sans ‘connaître’ d’homme. Or l’ange ne lui a pas dit cela. Une femme peut très bien avoir un enfant d’un homme, les deux parents étant spirituels, sous la protection de l’Esprit Saint, de sorte que l’enfant sera saint, comme né dans la pensée, dans l’ombre de Dieu.
2 Certes, il y a l’expression fils de Dieu. Mais Jésus n’a-t-il pas enseigné aux disciples à prier Dieu en disant Notre père ? Ne sont-ils pas, par-là, fils de Dieu ? Que le phénomène de naissance sous l’Esprit de Dieu ait atteint chez Jésus une culmination de perfection ne nécessite pas l’intervention fantastique de Dieu dans une femme.
Les dieux amoureux de filles des hommes
1 Certes, nombreux étaient les mythes des religions païennes présentant des dieux tentés par la beauté d’une mortelle et lui faisant un enfant, parfois pendant son sommeil, ce qui n’était pas très élégant, parfois non.
2 On objectera : «La lettre de l’Écriture est parfois plus explicite, par exemple chez Matthieu : telle fut la genèse de Jésus Christ. Marie, sa mère, était fiancée à Joseph : or, avant qu’ils eussent mené vie commune, elle se trouva enceinte par le fait de l’Esprit Saint. (Mt 01/18 = P 007) parole d’évangéliste, confirmée par celle de l’ange : ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint (Mt 01/20 = P 007) ». Cela est exact, il n’empêche que, dans l’annonce à Marie, la chose n’est pas si tranchée qu’on a coutume de le prétendre ; et que Jésus a dit : entende qui a des oreilles pour entendre (Mt 13/42 = P 093).
Un miracle pour préparer à l’adhésion de l’autre
1 L’ange, on le verra au verset suivant, met lui-même en relation la naissance de Jésus avec celle du futur Baptiste : Et voici qu’Élisabeth, ta parente, vient, elle aussi, de concevoir un fils dans sa vieillesse. N’est-ce pas un signe de la similitude de ces naissances ?
2 Après cette phrase, l’ange rajoute : car rien n’est impossible à Dieu. On a l’impression, dans la composition du récit, qu’un ‘miracle’ sert à faire adhérer à l’autre. Le premier n’est peut-être pas si miraculeux que cela : une femme, supposée ne plus être en âge, a un enfant. On ne sait pas son âge, ni celui de son mari ; mais seulement que tous deux étaient avancés en âge. Qu’est-ce à dire précisément, avant de crier au miracle ? Et puis, dans la foulée, une vierge se met à avoir un enfant, sans quitter son état de vierge.
3 Bel effet de symétrie, la très vieille et la très jeune, pour prouver que rien n’est impossible à Dieu. La très vieille, avec l’aide de son vieux mari d’homme ; on est encore dans l’humain, trop humain ; dans le judaïsme. La très jeune, avec l’intervention directe du Créateur, comme un monde neuf, originel, parfait et divin ; on est dans la vraie religion, le christianisme. La propagande comparative de la nouvelle religion éclate dans ce passage. Elle rebondira, à longueur d’Évangile, et surtout dans Jean, avec l’assimilation des juifs aux ennemis de Jésus (comme dans l’aveugle-né : Ses parents disent cela parce qu’ils ont peur des Juifs : Jn 09/22 = P 148).
Une symétrie naissance-mort pour un homme-Dieu
1 De plus, comment faut-il entendre ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint ? Faut-il entendre que l’Esprit-Saint produit du sperme directement dans la matrice de Marie ? Et, puisque Marie, selon le dogme catholique et orthodoxe, est toujours vierge après la naissance de son fils, faut-il entendre que Jésus, après neuf mois de gestation, s’est dématérialisé dans le ventre de sa mère pour se rematérialiser dans la crèche de Bethléem?
2 Il est très manifeste que le récit de la conception de Jésus et celui de sa résurrection ont été théorisés ensemble, comme l’avers et l’envers de la même médaille. Et la base de cette théorisation résulte du dogme premier du christianisme théologique : Jésus est Dieu. Dès lors qu’il est Dieu, il ne peut pas naître comme un simple mortel, et encore moins mourir comme un humain ordinaire. La vie de Jésus se doit donc d’être encadrée par deux fantastiques miracles, la naissance virginale et la sortie du tombeau en chair et en os.
Deux miracles à double détente
1 Et il est à noter que ces deux miracles sont doubles. Celui de l’ensemencement de Marie sans contact humain est doublé par la virginité perpétuelle de Marie. Jésus s’est donc matérialisé dans son sein, sous forme de fœtus, puis développé ‘normalement’, puis dématérialisé dans son sein, la laissant vierge, puis rematérialisé hors du corps de sa mère à la ‘naissance’.
2 Semblablement, sa mort fut l’occasion d’un double miracle. Jésus s’est dématérialisé dans son tombeau, comme l’ange (encore un ange…) le dit aux femmes : il est ressuscité, il n’est pas ici. Voici le lieu où on l’avait mis (Mc 16/06 = P 308). Puis il s’est rematérialisé lors de ses apparitions (du moins celles ‘en chair et en os’ et non pas celle à Marie Madeleine) : les portes étant closes… Jésus vint et se tint au milieu… il leur montra ses mains et son côté…(Jn 20/19-20 = P 315).
Le dogme de la résurrection en chair et en os est arrivé en premier
1 Dans la pensée des premiers chrétiens, de ceux qui devaient donner l’Église officielle, exotérique, la conception de la résurrection s’est construite d’abord. Après la mort atroce de Jésus (en termes humains, échec absolu de sa mission), les disciples étaient totalement désespérés, comme l’expliquent bien les disciples d’Emmaüs : Jésus le Nazarénien, qui s’est montré un prophète puissant en œuvres et en paroles… nos grands prêtres et nos chefs… l’ont crucifié. Nous espérions, nous, que c’était lui qui allait délivrer Israël… (Lc 24/19-21 = P 313).
2 ‘L’invention’ de la thèse exotérique d’une ‘résurrection en chair et en os’ a redonné espoir à ceux qui voulurent y croire. La promesse que les croyants, après leur propre mort, participeraient à une telle résurrection a progressivement suscité un raz de marée d’adhésion populaire et généré ‘la’ force motrice du christianisme religieux, qui dure encore de nos jours.
Une doctrine touchant les femmes, les hommes féminins et les esclaves
1 Celse, philosophe latin adversaire des chrétiens, a dit que le premier christianisme était une «doctrine pour les femmes et les esclaves». De fait, le public était surtout féminin ; et il l’est toujours, pour les mêmes raisons.
2 Les femmes sont configurées pour produire la vie mortelle ; il est normal qu’elles y soient plus attachées que les hommes. En tous temps et en tous lieux, elles ont moins de propension qu’un homme à agir d’une façon qui mettrait leur vie physique en danger. Elles sont plus promptes à accepter l’inacceptable pour sauver leur vie. Elles ont plus de difficulté que les hommes à comprendre la doctrine spirituelle de la résurrection comme libération de la vie charnelle mortelle.
La résurrection des corps plutôt que le néant
1 Dans la religion juive du temps de Jésus, tout comme dans les religions hellénistiques et romaines très décadentes à l’époque, il n’y avait pour ainsi dire pas de doctrine claire et répandue de perduration individuelle après la mort. Seuls les Pharisiens (comme l’atteste le passage de la ‘femme aux sept maris’ ; Prenant alors la parole, quelques scribes disent : »Maître, tu as bien parlé. « : Lc 20/39 = P 241) entretenaient une telle croyance, en des termes très vagues.
2 On comprend donc que l’affirmation de la ‘résurrection en chair et en os’, qu’on appelle dans le christianisme la ‘résurrection des corps’ avait de quoi susciter l’adhésion populaire. Métaphysiquement on nomme cela ‘la perduration de l’état individuel humain au-delà de la mort du corps’. Et cette perduration est précisément non-métaphysique, puisqu’elle est corporelle. Et c’est précisément parce qu’elle est attachée au corps qu’elle constitue l’espérance populaire par excellence.
La résurrection ‘en chair et en os’ et la résurrection-éveil-spirituel
BJ : L’ange lui répondit : »L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu. (Lc 01/35 = P 004)
La ‘résurrection des corps’ laisse l’Orient indifférent
1 Depuis deux mille ans, avec un succès plus que modéré, les chrétiens occidentaux s’imaginent pouvoir conquérir le monde par le missionnariat. Mais l’ensemble de l’Orient, tant hindou que bouddhiste, pense l’existence humaine en termes de samsara (la ronde de naissances et des morts), avec réincarnation après la mort, sauf à passer dans les états d’existence suprahumains, ou à obtenir la libération définitive avec moksha.
2 Dans un tel contexte spirituel, le cri de victoire des chrétiens lors de la fête de Pâques : « Le Christ a vaincu la mort. Il est ressuscité ! » ne pouvait que tomber à plat. Retrouver un corps après la mort est une banalité et une certitude pour un oriental. Comme un homme qui abandonne ses habits usés pour en revêtir de nouveaux, l’atman abandonne ses corps usés pour en investir de nouveaux (BG 02/22). Ce qui est né doit mourir et ce qui est mort doit renaître (BG 02/27).
3 La conception chrétienne de la résurrection des corps n’est valable que pour répondre au problème du néant après la mort individuelle. Or ce problème, l’Orient l’a toujours ignoré car, pour l’Orient, la vie est sans début et sans fin, et elle est rythmée par la naissance et la mort. Il n’y a aucune place pour le néant dans cette perspective. Et guère de place pour le christianisme. Pour un occidental moderne, la mort s’oppose à la vie. Pour un oriental, la mort s’oppose à la naissance. La naissance fait entrer dans un nouveau cycle de vie, la mort en fait sortir… en attendant la prochaine naissance.
4 En Inde, les Indiens qui se font chrétiens, le deviennent sous l’influence occidentale (surtout pendant la colonisation anglaise). Ou pour des raisons sociologiques, car ils sont rejetés du système des varnas-castes, ce système étant devenu héréditaire et sclérosé. Mais un hindou n’aurait jamais l’idée de s’émerveiller de la résurrection des corps, alors qu’il dispose de la réincarnation (progressive ou régressive) et la libération-moksha avec fusion dans l’Unique.
La ‘résurrection des corps’ n’est qu’une interprétation exotérique de l’éveil-egeirein
1 Les exotéristes, lorsqu’ils rencontrent une doctrine ésotérique, sont généralement prompts à se scandaliser. L’Évangile en donne de nombreux exemples : Il a un démon, il délire ; pourquoi l’écoutez-vous ? (Jn 10/20 = P 150). Ainsi certains lecteurs se scandaliseront de nous entendre évoquer ‘l’invention de la résurrection en chair et en os’.
2 Mais c’est ne pas comprendre que nombre de croyances, plus ou moins erronées, voire superstitieuses, ne sont que des interprétations matérialisées de doctrines spirituelles ésotériques. Écoutons l’évangile gnostique selon Philippe : Ceux qui disent que le Seigneur est mort d’abord et qu’il est ressuscité ensuite se trompent, car il est d’abord ressuscité, il est mort ensuite. Si quelqu’un n’est pas d’abord ressuscité, il ne peut que mourir. S’il est déjà ressuscité, il est vivant, comme Dieu est vivant (Ph 21). Dans le cas de celui qui ressuscite avant de mourir il est clair qu’il ne s’agit pas de la ‘résurrection des corps’, de la ‘résurrection en chair et en os’.
3 Cette résurrection ésotérique, qui n’est autre que ce que les hindous nomment moksha, la libération définitive du cycle des naissances et des morts, du cycle du samsara, cette résurrection donc est inconcevable pour un humain identifié à son corps-mental. Car elle nécessite ‘l’extinction’ (de l’attachement au corps) nirvana (BG 05/24). Et cette extinction de l’attachement au corps est aussi, vue d’en haut, si l’on peut dire, un éveil, buddhi, à l’unité fondamentale avec le Principe divin.
4 Or, on le verra, l’un des mots du texte grec traduit par ‘résurrection’ est précisément ‘egeirein’, qui signifie exactement ‘éveillé’, comme buddhi en sanskrit. Cette ‘extinction’ de la dualité est un ‘éveil’ à l’unité. Tel est le sens ésotérique de la résurrection de Jésus. Mais le peuple attendait quelque chose de plus matérialisé : telle fut ‘l’invention’ de la résurrection des corps en chair et en os.
Jésus est ressuscité d’abord, en chair et en os, et il fut conçu virginalement ensuite
1 Et, dès lors que Jésus était ressuscité, et de plus déclaré carrément divin, il lui fallait une naissance assortie à sa mort. C’est ainsi que la doctrine de la conception virginale de Jésus se devait de faire symétrie à la doctrine de sa résurrection en chair et en os.
2 Et la doctrine de la virginité perpétuelle de Marie, se devait aussi de faire pendant à la faculté supposée de Jésus ressuscité de passer à travers les murs bien qu’en chair et en os.
3 Ensuite, selon la tendance naturelle d’une religion qui se romanisait à grande vitesse, les doctrines sont devenues des dogmes, le dialogue spirituel s’est transformé en ordre militaire, et les conceptions ésotériques ont été traitées comme hérésies.
Plusieurs évangélistes se montrent discrets sur la question de la nativité
1 Mais on remarque quand même qu’aucun des trois évangiles gnostiques de Thomas, Philippe ou Marie n’évoquent le miraculeux de la naissance de Jésus, alors même qu’ils évoquent sa résurrection (en termes ésotériques).
2 On remarque aussi que ni Marc, le premier évangile écrit, ni Jean, le plus ésotérique des canoniques, n’évoquent la naissance miraculeuse de Jésus, malgré l’importance qu’elle présente dans la construction dogmatique, théologique et liturgique chrétienne.
L’inconnu de la libération-moksha dans le judaïsme
1 L’ésotérisme chrétien, dont nous soutenons la perspective, comprend tout à fait la quasi nécessité de l’enchaînement qui a conduit à la dogmatique exotérique chrétienne. Il ne traite donc pas les dogmes comme mauvais, ou hérétiques, ou faux, mais comme des conceptions partielles, partiales, et par là erronées, bien que nécessaires pour beaucoup.
2 Le problème de l’Antiquité était de savoir qui est Jésus. Pour les juifs traditionnalistes, la question était claire : en disant Moi et le Père nous sommes un (Jn 10/30 = P 185) Jésus blasphémait : le Grand Prêtre déchira ses tuniques et dit : »Qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Vous avez entendu le blasphème ; que vous en semble ? » Tous prononcèrent qu’il était passible de mort (Mc 16/64 = P 274).
3 La possibilité restante consistait à considérer Jésus comme un prophète, et même le plus grand des prophètes. Cette solution fut adoptée plus tard par Mohamed et l’islam. Mais elle n’était guère acceptable pour un juif, car aucun prophète n’a jamais prononcé des paroles non-dualistes comme celles de Jésus. Les juifs n’avaient donc guère de choix entre crucifier Jésus ou l’adorer.
4 Pour les musulmans, Jésus n’est pas seulement un prophète, comme le prétend la propagande chrétienne : il est le réceptacle de l’Esprit de Dieu. Ce qui correspond exactement à ce qu’il dit de lui selon l’Évangile de Jean : Je ne puis rien faire de moi-même. Je juge selon ce que j’entends : et mon jugement est juste, parce que je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé (Jn 05/30 = P 112).
L’obstacle et l’avantage de la croix pour les Romains
1 Pour les Grecs et les Romains, la perspective s’avérait toute différente. L’idée de héros divinisés, de demi-dieux, et d’empereurs d’ascendance divine leur était parfaitement naturelle. La divinisation de Jésus allait pour eux, quasiment de soi.
2 La croix constituait le seul obstacle pour les Romains, mais il était de taille. On crucifiait les esclaves fuyards ; c’était la mort la plus infamante. Comment faire accepter l’idée d’un Dieu crucifié ? C’est paradoxalement cette provocation absolue qui devint, dans la bouche de Paul, principal fondateur du christianisme romain et citoyen romain lui-même, l’argument choc.
3 L’idée du Dieu crucifié possédait en effet une force sociale colossale : elle était révolutionnaire. C’était le Dieu de ceux que l’on crucifiait, le Dieu des petits. Or, à cette époque, l’empire romain souffrait d’une pléthore d’esclaves et d’une forte dégénérescence de sa propre aristocratie. Même dans un système totalitaire, le poids du démos, du peuple, peut devenir dangereux, s’il est trop disproportionné par rapport au nombre des membres de l’élite et à la qualité de ses membres. La stratégie, à priori suicidaire, de Paul, s’est montrée judicieuse : preuve par l’histoire.
L’inconnu de la libération-moksha dans le monde gréco-romain
1 La seule possibilité d’explication du mystère de Jésus, à savoir qu’il a réalisé Dieu, moksha, était inconnue, tant de la culture romaine, que grecque (Platon mis à part quand même), que juive et qu’égyptienne. Certainement quelques disciples de Jésus (dont Jean assurément, et aussi Philippe, Thomas, Marie-Madeleine, avec probablement Nicodème, Joseph d’Arimathie, Nathanaël et quelques autres) avaient été instruits de la doctrine de la grande réalisation : Le père et moi nous sommes un, et comprenaient le symbolisme du ‘Notre Père’ comme autorisant cette identité de nature. Mais ces disciples n’étaient pas la masse du peuple ; la modestie de leur nombre les condamnait à la confidentialité.
2 Rapidement, les accointances romaines haut-placées des premiers chrétiens exotériques rendirent dangereuses les opinions ésotériques, comme en témoignent les écrits hargneux des pères de l’Église officielle contre les non-dualistes chrétiens. Autrement dit, les choses ne pouvaient pas se passer autrement qu’elles se passèrent.
La mécanique dogmatique
1 Si Jésus avait émergé dans un contexte hindou, les choses eussent été totalement différentes. Mais elles furent ainsi, ce qui suscita l’enchaînement doctrinal suivant : sa mort sur la croix, l’invention compensatrice de la ‘résurrection des corps’, l’invention symétrique de sa conception divine, et la transformation radicale du rôle de Marie sa mère en quasi déesse, et même en théotokos, ‘mère de Dieu’, rôle qui n’a aucun rapport avec sa présence dans l’Évangile (sauf dans cette scène de l’annonce à Marie).
2 Ainsi se boucle le réseau serré de l’engrenage des dogmes qui fait que, à partir de cette scène de l’annonce à Marie, la compréhension de l’Évangile sera soit dogmatique et exotérique, soit non-dualiste et ésotérique. Il n’y a pas de position intermédiaire ou de mélange possible.
L’union hypostatique en question
BJ : L’ange lui répondit : »L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu. (Lc 01/35 = P 004)
Jésus peut-il être pleinement Dieu ?
1 Observons maintenant que ce qui vient d’être dit change complètement la perspective d’un des plus importants piliers du christianisme théologique. Comme la théologie veut absolument que Jésus soit historique, et soit un Dieu ‘abaissé’ à la condition humaine, elle se doit de le déclarer ‘pleinement homme’. Par ailleurs, et c’est le départ de la pensée chrétienne, elle se doit de le déclarer Dieu et même ‘pleinement Dieu’.
2 Ce qui donne la fameuse formule théologique : ‘Jésus Christ est pleinement homme et pleinement Dieu’. C’est ce que les théologiens nomment ‘l’union hypostatique’ des deux natures humaine et divine en Jésus.
3 Parce que le christianisme estime le monde et l’humain créé ‘ex nihilo’ (à partir du néant) ; alors que l’Orient et la Bhagavad Gita, considèrent le monde comme créé ‘ex déo’ (comme une émanation, une extériorisation, une image, une manifestation de Dieu). Pour le christianisme, l’homme est donc d’une nature irréductiblement différente de Dieu. L’Orient fait dire à Dieu, au contraire, Je suis le Soi (atman), siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20). Pour l’Orient, il n’est qu’une nature, divine, manifestée ou non manifestée ; et ce n’est que par illusion (maya) que l’homme se croit séparé de Dieu.
4 Dans le christianisme, Dieu et l’homme sont séparés ad vitam aeternam, sauf une exception : Jésus-Dieu. Or, ce que nous venons d’exposer met à bas cette exception. Dans notre examen détaillé du Credo (qui se trouve dans ce site avant ce commentaire de l’Évangile), nous avons largement montré que la thèse ‘Jésus-Christ est pleinement Dieu ne tient pas. Jésus déclare à Marie-Madeleine avoir un Dieu : va trouver mes frères et dis-leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu (Jn 20/17 = P 311). Comment un ‘pleinement Dieu’ aurait-il un Dieu ? Bien d’autres raisons pourraient se cumuler ; elles furent exposées, comme indiqué.
L’humanité de Jésus est-elle véritable ?
1 Reste la question : Jésus est-il pleinement homme ? L’interprétation exotérique de la visitation de l’ange à Marie rend impossible cette affirmation. Un homme véritable naît d’un homme et d’une femme, et non d’une femme et de Dieu, l’Unique. Cette thèse de la naissance on ne peut plus miraculeuse de Jésus fait de lui un être divin, d’entrée de jeu, et installe une abyssale distance entre Jésus et les autres humains, fussent-ils ses disciples.
2 Pour qui a médité ce qui précède, la cause est entendue : Jésus, tel que présenté dans les Écritures, n’est ni véritablement Dieu, au sens du Créateur, ni véritablement homme, comme ayant un père et une mère mortels. Donc tout autre chose que ‘pleinement homme et pleinement Dieu’.
3 Paradoxalement, du point de vue ésotérique, Jésus est pleinement Dieu, mais en tant qu’ayant réalisé l’absolu, dans la libération-moksha. Or ce n’est pas du tout ce qu’entendent les théologiens lorsqu’ils disent que Jésus est pleinement Dieu.
La christologie détermine la spiritualité
1 Ce titre signifie que la conception que l’on se fait du Christ conditionne les possibilités spirituelles de ses disciples, que nous sommes en tant que chrétiens ésotéristes.
2 Si Jésus est un homme réalisé-moksha, la réalisation est possible pour le disciple ; ce que Jésus affirme clairement : Le disciple n’est pas au-dessus du maître, ni le serviteur au-dessus de son patron. Il suffit pour le disciple qu’il devienne comme son maître, et le serviteur comme son patron (Mt 10/25 = P 173).
3 Si Jésus est Dieu de naissance, alors, selon la théologie, les autres humains sont des créatures tirées du néant (creatio ex nihilo) ; la grande réalisation leur est à jamais fermée. Certes, ils auront toujours accès au paradis, où ils pourront retrouver le ‘bon larron’, et même au royaume des cieux, mais Dieu sera toujours pour eux le Tout-Autre.
4 On a ainsi démontré que l’interprétation de ce passage de l’annonciation constitue, quand on prend l’Évangile dans l’ordre (ce pourquoi il est fait), une sorte d’épreuve initiatique : on trouve la clé de la gnose, ou on passe à côté (Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! » : Lc 11/52 = P 171).
La preuve par Nicodème, le nigaud
1 Jésus rencontre nuitamment (ésotériquement) Nicodème, grand prêtre et prince des juifs. Jésus lui dit : Nul ne peut voir le royaume de Dieu, s’il n’est engendré d’en haut. Nicodème, qui ne comprend pas, répond par une question : Comment un humain, étant vieux, peut-il être engendré ? Peut-il entrer une seconde fois dans le ventre de sa mère et être engendré ? (Jn 03/04 = P 030).
2 La supposition est tellement grotesque que le nom de Nicodème a donné en français ‘nigaud’ ! (tout comme, d’ailleurs, le mot ‘chrétien’ a donné ‘crétin’). Jésus a utilisé l’engendrement physiologique comme symbole de l’engendrement spirituel. Nicodème n’a pas pu s’élever au-dessus de la matière du symbole ; il est demeuré au niveau du corps. C’est exactement ce que font les récits de la naissance merveilleuse de Jésus, et ce que fait le Credo, en prétendant que, pour être fils de Dieu, Jésus devait être charnellement fils de Dieu.
Le sens ésotérique de la naissance virginale
BJ : L’ange lui répondit : »L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu. (Lc 01/35 = P 004)
Le sens ésotérique de la naissance virginale
1 Dépassant maintenant le niveau proprement religieux de la question, qu’en dit le point de vue ésotérique ? On se place alors au niveau des symboles. La sainte famille (Marie, Joseph, le Saint-Esprit et Jésus) est transposée spirituellement et intérieurement. De façon microcosmique (c’est-à-dire que les personnages du récit sont des éléments constitutifs d’un humain) Joseph apparaît comme l’esprit individuel, et Marie comme l’âme (Le yang et le yin de l’individu, pourrait-on dire).
2 On remarque dans l’évangile, que Joseph ne parle jamais, mais qu’il rencontre souvent les anges (lorsqu’on lui annonce la naissance de Jésus (Mt 01/18 = P 007), lorsqu’il doit emmener la famille en Égypte (Mt 02/13 = P 011), lorsqu’il doit la ramener en terre sainte (Mt 02/09 = P 012), et lorsqu’il doit s’installer à Nazareth (Mt 02/22 = P 013). Un hindou dirait qu’il représente ‘l’intelligence sattvique’, ou intelligence du cœur, celle qui est tournée vers la spiritualité, vers la perception intuitive et directe du suprahumain. Marie est l’âme, et c’est alors que la virginité de Marie suscite ‘l’immaculée conception’ de la conscience spirituelle dans l’humain.
La méditation orientale dhyana… dans l’évangile selon Philippe
1 Dans la méditation dite orientale (celle du yoga, qu’on nomme dhyana) une vigilance extrêmement acérée doit être maintenue, pour obtenir une parfaite immobilité du mental, vierge de toute attraction pour les choses sensorielles et les spéculations cérébrales.
2 Le mental doit devenir immobile et limpide comme l’eau d’un lac de montagne lorsqu’il n’y a aucun vent, aucun mouvement à sa surface, aucun courant. Alors, le lac reflète l’image du globe solaire, en un cercle doré parfait, sans la faire éclater en mille reflets comme dans l’agitation habituelle. Gardant toujours les pensées maîtrisées, le yogi atteint la paix qui est en moi, et qui culmine dans le nirvana (l’extinction de l’ego), ou moksha (la libération de l’être) (BG 06/15).
3 Telle est la virginité de Marie-âme. Dès lors l’esprit divin, le Saint-Esprit, peut opérer, n’étant plus occulté par l’agitation superficielle du mental. Et alors se produit la ‘naissance divine’, c’est-à-dire que le méditant progresse dans la réalisation de son essence divine fondamentale. Certains disent que Marie a été fécondée par la grâce de l’Esprit-Saint, ils ne savent pas ce qu’ils disent… Marie est le silence vierge, qu’aucune puissance mauvaise ne souille et ne distrait, elle demeure silence immaculé… (évangile de Philippe 17).
La grâce et la méditation
1 Selon le christianisme, l’homme-néant (créé ex nihilo) doit recevoir la grâce de l’extérieur. Pour devenir fils de Dieu, il faut que la grâce divine entre dans sa chair charnellement, c’est le sperme divin en Marie. Et c’est, pour le disciple, la chair eucharistique qui le fait devenir ce qu’il n’était pas.
2 Selon l’Orient il ne s’agit que de réaliser ce qui est déjà là en germe. Et le moyen de cette réalisation tient en deux mots : Écriture (pour la doctrine) et méditation (pour la réalisation). La méditation-dhyana (différente de ce qu’on désigne par ce même mot en christianisme) c’est le silence du mental (d’où le thème de la virginité mentale) pour opérer la rencontre de la conscience individuelle (jiva en sanskrit) et de l’atman, rayon divin qui soutient l’être humain dans l’existence. Ce qui manque, par conséquent, ce n’est pas la grâce, c’est la réceptivité à la grâce qu’on nomme méditation. Voilà pourquoi, en Orient, on parle peu de la grâce, et beaucoup de la méditation.
Ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé
BJ : L’ange lui répondit : »L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu. (Lc 01/35 = P 004)
Estompement du temps des mères, émergence du temps des vierges
1 Avant Marie, et sa fécondation divine, on ne pouvait perdurer qu’en faisant des enfants. Et c’est pourquoi un lien très intime existe entre la croyance en la ‘résurrection des corps’ et l’apologie chrétienne de la virginité sexuelle. Une femme pouvait dès lors être assurée de se prolonger après sa mort, même sans avoir d’enfants ! Le temps des mères perdurerait encore quelques millénaires, mais celui de vierges était venu. Marie allait se dessiner en tant que vierge-mère-toujours-vierge.
2 Dans le monde occidental moderne, on retrouve cela, sous la forme parodique propre aux fins de cycle. Il y a de plus en plus de ‘familles monoparentales’, comme on dit aujourd’hui, sans même remarquer la contradiction dans les termes. Elles sont formées le plus souvent d’une célibataire avec enfant ou d’une divorcée avec enfants. Encore mères (comme les femmes juives), mais déjà presque ‘vierges’ (selon l’idéal chrétien), à l’échelle de la grande histoire ; encore ‘vierges’ et cependant déjà mères, à l’échelle de la liberté individuelle moderne.
3 On retrouve aujourd’hui cette espérance d’échapper au néant, dans le monde occidental moderne, où la vie est considérée comme s’achevant à la mort, d’où le succès des lois sur le ‘suicide assisté’ ou autre ‘euthanasie’ bientôt suivi du compostage humain. Pour certains de ces païens contemporains, qui découvrent la religion et se convertissent au christianisme ou à l’islam, la résurrection des corps apparaît comme un plus absolu par rapport au néant qui envahit la dé-civilisation occidentale.
‘ L’invention’ chrétienne de la virginité
1 On a du mal aujourd’hui à concevoir à quel point le premier christianisme a bouleversé la conception de la femme, en particulier le rapport de la virginité et de la maternité, au regard de ce qu’il était dans les civilisations antiques juive, grecque et romaine.
2 Les premiers docteurs de l’Église ont conçu Marie perpétuellement vierge, ayant fait vœu de virginité et fécondée par Dieu. Et c’est pour cela que les paroles que nous examinons ont été placées dans la bouche de l’ange. Et non le contraire, car ce sont les Pères de l’Église qui ont écrit et réécrit les évangiles canoniques et non les évangiles canoniques qui ont forgé leur doctrine. Cela correspondait à la compréhension (exotérique) qu’ils avaient du mystère de Jésus.
Le corps clôturé de la vierge
1 Paul déclare : «La femme sans mari, comme la jeune fille, a souci des affaires du Seigneur ; elle cherche à être sainte de corps et d’esprit» (1 Cor. 07/34). Selon Paul, la sexualité ne peut être que sale, et une femme mariée ne peut pas vivre spirituellement (sans doute aussi un homme marié). Haine du sexe et haine du mariage par conséquent.
2 L’historien Fawzia Tazdaït, dans ‘L’idéal de virginité d’après les Pères de l’Église latine’ précise : «La virginité de corps, ou virginité de chair, ne renvoie pas à une réalité anatomique spécifique, à l’hymen. Elle évoque plutôt le fantasme de fermeture du corps. Saint Ambroise qualifie la vierge en termes de ‘porte close’, ‘jardin fermé’, ‘fontaine scellée’, ‘clôture de chasteté’, ‘sceau de chasteté’. La vierge est un lieu hermétique au monde extérieur.»
Le mari ne saurait être que violeur
1 Pour les Pères de l’Église, la femme mariée a subi ‘l’humiliation du rapport sexuel’, elle est ‘blessée’. Saint Ambroise déclare que, chez la femme vierge, ‘nul profanateur ne fait irruption’… ce qui éclaire l’idée qu’il se faisait des hommes mariés.
2 On retrouve assez curieusement ce puritanisme dans les ‘avancées les plus radicales du féminisme’ contemporain, pour qui toute femme est victime, tout homme est violeur, et qui en vient à considérer comme une défaite l’amour d’un homme et d’une femme.
La pécheresse et la vierge
1 Saint Augustin, qui semblait très informé, prétend que Marie est la première femme humaine qui ait inauguré le vœu de virginité. Le christianisme réhabilite le sexe féminin, mais au prix de cette virginité radicale. Ève est la pécheresse, et saint Augustin assimile explicitement la sexualité au péché originel, mais Marie rachète Ève par son vœu de chasteté ; c’est pourquoi elle porte aussi le titre de ‘nouvelle Ève’.
Le mystère de la sexualité paradisiaque
1 Certains de ces zélateurs de la virginité disent qu’il faut vivre comme les anges, censés ne pas être sexués.
2 D’autres prétendent que l’on retrouve ainsi l’état humain d’avant la chute originelle, encore non marqué par la ‘cicatrice hideuse’ (saint Ambroise). La chose peut sembler curieuse. L’enfantement n’est intervenu, selon la Genèse, qu’après la chute tu enfanteras dans la douleur (Genèse 03/16). Étant donné qu’Adam et Ève étaient immortels d’après la Genèse (du moins potentiellement), s’ils avaient eu des enfants, les problèmes de surpopulation se seraient présentés rapidement sur une planète non extensible. Or l’humain était bien sexué en homme et femme avant la chute : Homme et femme il les fit (Gn 02/21). Alors se pose le problème : «Si la sexualité ne servait pas à la reproduction, à quoi donc servait-elle au paradis ?»
3 On est frappé de voir à quel point la modernité la plus corrosive, avec la prétendue ‘théorie du genre’ (qui en fait porte un anti-titre puisqu’elle nie le genre) fait curieusement écho aux Pères de l’Église. Cette théorie prétend tendre vers une indifférenciation sexuelle, au nom de l’égalité de tout avec tout. Cette modernité reprend, mais en mode parodique, les théories de ce premier christianisme exotérique. Saint Jérôme déclare que la vierge est ‘sine sexu’, ‘sans sexe’ ; ni homme, ni femme ; un vrai idéal pour les anti-genres.
Le sadomasochisme virginal
1 Tout cela n’empêche pas, très paradoxalement, les Pères de l’Église d’inviter ces vierges à l’amour du Christ avec des références sexuelles très explicites, comme on en trouve dans le ‘Cantique des cantiques’ ou dans certains psaumes bibliques. Ainsi saint Ambroise, dans ‘De l’instruction d’une vierge’ déclare : ‘Recevez, vierges saintes, la pluie spirituelle… qu’elle vous pénètre… que ce baume… cet onguent… cette pluie… ce parfum… descende au plus profond de vos entrailles… »
2 Fawzia Tazdaït précise : «Ce discours amoureux prend parfois une connotation sado-masochiste, voire mortifère. Ainsi saint Ambroise parle des ‘blessures d’amour’, d’après lui préférables aux baisers, que le Christ inflige à la vierge. Le ‘fils de Dieu’ est comparé à ‘une flèche ou un glaive aiguisé qui transperce la vierge’. Au nom de son amour pour le Christ, la vierge doit souffrir en sa chair, comme celui-ci, et comme les martyres du christianisme.» Saint Augustin demande à ‘la femme consacrée de contempler amoureusement le sang, les blessures et les cicatrices du Fils de Dieu’. Fawzia Tazdaït conclut : «Si l’on s’en tient à ce discours des Pères de l’Église, la sexualité des vierges ne serait donc pas niée, mais elle relèverait du fantasme. Il s’agirait d’une sexualité non agie, transcendée.’
Fantasme et transcendance
1 Sur ce dernier point, nous sommes en désaccord avec l’auteur, car une sexualité fantasmée est une chose, une sexualité transcendée en est une autre. Il s’agirait, pour véritablement transcender la sexualité, de n’avoir non seulement aucun acte, mais aussi aucune représentation mentale de nature sexuelle. Tel est d’ailleurs l’idéal des yogis dit ‘de la main droite’ en Inde, qui pratiquent la chasteté physique et mentale, Brahmacharya, dont parle la Bhagavad Gita (BG 06/14).
2 Quant aux ‘yogis de la main gauche’, appartenant à la branche hindoue du tantrisme, ils pratiquent la sexualité, mais sans perte de la semence pour les hommes. Cette pratique, qui n’est pas la chasteté, mais précisément la continence, ne fait pas partie de la tradition chrétienne, sauf dans les milieux très fermés des ‘fidèles d’amour’ du Moyen-Âge, avec ce que l’on a appelé ‘l’amour courtois’. L’exotérisme chrétien ignore ces pratiques autant que ces théories, et la preuve en est qu’il confond la chasteté avec la continence.
L’annonciation détermine la christologie, qui accepte ou rejette l’ésotérisme spirituel
1 Il importait de scruter en détail la scène de l’Annonciation car, selon qu’on y adhère à la lettre, séduit par le merveilleux de la chose, ou qu’on l’interprète symboliquement et ésotériquement, la conception que l’on aura de la nature du Christ (la christologie) diffèrera radicalement. Et tout le message de l’Évangile, c’est-à-dire la ‘bonne nouvelle’ s’en trouvera changé.
2 Si Jésus est biologiquement fils de Dieu, il n’est pas de notre nature et, en tant que disciple, on ne peut pas devenir comme lui, le maître, contrairement à sa prescription explicite (Mt 10/25 = P 173). Si Jésus est un homme normal, né d’un homme et d’une femme, comme nous, nous pouvons suivre et réaliser la voie qu’il a suivie et réalisée, et ceci sous sa guidance. Dans le premier cas il n’existe qu’un exotérisme chrétien, une religion ; dans le second cas, il y a aussi un ésotérisme, une véritable spiritualité, et une voie de réalisation non-duelle. Entre les deux thèses, notre choix est clair.
Ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé
1 Le christianisme est riche en absurdités (La ‘mère de Dieu’), et en paradoxes (les trois personnes divines du ‘monothéisme’). En voici un autre : Alors que la théologie ne conçoit l’humain qu’en chair et en os, et ne veut entendre la résurrection qu’en termes de ‘résurrection des corps’, il développe une religion de la haine de la chair et de ce qui la caractérise le plus, la sexualité.
2 Tout au contraire de cette haine de la chair, l’Orient en fait le fondement de son symbolisme (yang et yin, en taoïsme chinois, purusha et prakriti dans la Bhagavad Gita, linga et yoni dans les temples hindous). Et pourtant l’Orient aspire et travaille à la libération du charnel, comme étant mortel par nature. Le christianisme croit à un corps immortel (‘de résurrection’), mais, si celui d’Adam et Ève l’avaient réellement été, immortels, ils ne seraient pas morts.
3 Le nom de Jésus, indiqué par l’ange, signifie ‘sauveur’. Pour que Jésus soit réellement le sauveur de l’humain charnel et mortel, il faut qu’il assume tout l’humain charnel et mortel. C’est pourquoi la femme indispensable dans la mission du christ est Marie de Madgala, l’amie intime de Jésus, et non pas Marie Vierge-mère-toujours-Vierge
4 Pierre brille par sa misogynie : Simon Pierre leur dit : « Que Myriam sorte de parmi nous, car les femmes ne sont pas dignes de la vie ». Jésus dit : « Voici, moi je vais la guider afin de la faire mâle, en sorte qu’elle devienne elle aussi un esprit vivant semblable à vous les mâles, car toute femme qui se fera mâle entrera dans le Royaume des cieux» (Tho 114). Malgré cela Pierre reconnaît à la Magdaléenne : «Nous savons que l’Enseigneur t’a aimée différemment des autres femmes…» (My p10/1-3). Et, dans les évangiles canoniques, la déclaration la plus fantastique de Jésus adressée à une femme ne vise pas Marie, mais Marie de Magdala : Si elle a répandu ce parfum sur mon corps, c’est pour m’ensevelir qu’elle l’a fait. En vérité je vous le dis, partout où sera proclamé cet Évangile, dans le monde entier, on redira aussi, à sa mémoire, ce qu’elle vient de faire (Mt 26/13 = P 228).
5 Les humains sont sexués. Donc Jésus devait assumer la sexualité, à sa naissance et dans sa vie car : ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé.
Le possible, l’impossible et l’esclave
FG : Et voici [idou] qu’Elisabeth [elisabet], ta [su] parente [sungenis], est elle [autos] aussi [kai] enceinte [sullambanein] d’un fils [huios] dans [en] sa [autos] vieillesse [gêras] et elle en est [einai] à son [autos] 6ème [hektos] mois, elle qu [ho]’on appelait [kalein] la stérile [steira],
BJ : Et voici qu’Élisabeth, ta parente, vient, elle aussi, de concevoir un fils dans sa vieillesse, et elle en est à son sixième mois, elle qu’on appelait la stérile (Lc 01/36 = P 004)
FG : car [hoti] rien [pas] n’est impossible [adunatein] à [para] Dieu [theos]».
BJ : car rien n’est impossible à Dieu. » (Lc 01/37 = P 004)
FG : Marie [mariam] dit [legein] alors [de]: «Je suis la servante [doulê] du Seigneur [kurios]. Que tout se passe [gignesthai]pour moi [egô] comme [kata] tu [su] l’as dit [rhêma]»! Et l’ange [angelos] la [autos] quitta [aperkhesthai].
BJ : Marie dit alors : »Je suis l’esclave-doulos du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole ! »Et l’ange la quitta. (Lc 01/38 = P 004)
Une religion informe l’autre
1 L’ange continue son discours à Marie : Et voici qu’Élisabeth, ta parente, vient, elle aussi, de concevoir un fils dans sa vieillesse, et elle en est à son sixième mois, elle qu’on appelait la stérile. « Pourquoi l’ange parle-t-il à Marie du ‘miracle’ de la conception d’Élisabeth ? » Pour suggérer à Marie l’idée d’aller visiter Élisabeth, ce qu’elle fera à la péricope suivante (appelée la ‘Visitation’ dans la tradition chrétienne). Cette préoccupation est courtoise et familialiste, mais étonnante dans la bouche d’un ange de qui on attendrait plus de transcendance.
2 Un autre sens tient Élisabeth, et l’enfant qu’elle porte, comme incarnation (ultime ?) de la tradition juive, et Marie, et l’enfant qu’elle porte, comme incarnation de la nouvelle et ‘vraie’ religion chrétienne. Et alors : «Pourquoi Marie visite-t-elle Élisabeth?» Pour lui apporter l’Esprit-Saint, comme on le verra : dès qu’Élisabeth entend la salutation de Marie, l’enfant tressaille dans son sein, et Élisabeth est remplie d’Esprit Saint (Lc 01/41 = P 005). Dans ce sens, Marie est le tabernacle du Dieu incarné ; elle vient convertir le judaïsme au christianisme. Le fond dogmatique du passage ressort nettement.
3 Le qualificatif de stérile, appliqué à Élisabeth, s’adresse alors à la religion juive, ce qui est beaucoup moins courtois que la simple visite à une ancienne de la famille. Il faut reconnaître cependant que le judaïsme de l’époque, comme les autres religions du bassin méditerranéen qui l’entouraient, était stérile, en effet, sur la question des destinées post-mortem. Or cela constitue la question religieuse première : « Y a-t-il quelque chose après la mort ? », « Que deviendrai-je s’il y a quelque chose ? »
4 La prescription angélique donnée à Marie d’aller visiter Élisabeth reviendra en écho en toute fin d’Évangile : Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit (Mt 28/19 = P 318). Nous sommes donc, par ange interposé, en pleine théologie missionnaire.
5 Comme Élisabeth aura un fils, Jean le Baptiste, qui lui-même, redoutable ascète sans femme, n’aura pas de descendance, il y a là comme un signe de l’épuisement de la tradition juive, conçue comme ne devant se prolonger que dans le christianisme, à titre d’Ancien Testament. Or l’histoire des deux derniers millénaires montre qu’il n’en est pas ainsi, puisque le judaïsme existe toujours, malgré le harcèlement continu qu’il subit de la part de l’antijudaïsme chrétien, puis musulman. C’est, comme nous l’avons signalé, que les promesses messianiques de l’ange à Marie n’ont été que très partiellement accomplies par Jésus il y a deux mille ans. Donc l’attente toujours actuelle de la venue du messie par le judaïsme trouve là sa justification. On pourrait irrespectueusement remarquer : « L’ange ne le savait-il pas? » Il est assez clair que ce sont les évangélistes qui ne le savaient pas.
La référence au possible aux deux extrémités de l’Évangile
1 Puis l’ange-évangéliste rajoute à son annonce une remarque, une ‘morale de l’histoire’, pourrait-on dire : car rien n’est impossible à Dieu. De même que Zacharie se disait : « À notre âge, ma femme et moi ne pouvons avoir un enfant, d’autant qu’elle est stérile », à plus forte raison, un homme d’expérience, lisant ce texte, se dira : « Il est impossible, selon les lois de notre monde, qu’une vierge ait un enfant sans homme. » Et c’est pour contrer cette remarque (dont on conviendra qu’elle est assez fondée en culture humaine), que l’évangéliste, faisant parler l’ange (c’est plus impressionnant) assène un principe qui se veut incontestable : rien n’est impossible à Dieu.
2 Or c’est là que l’ésotériste, qui n’est pas un perroquet, se pose question. Comme nous l’avons vu et le verrons souvent, un effet d’écho se produit entre le début et la fin de l’Évangile. L’Évangile est une ‘composition’, comme Luc l’a exposé dans son introduction (Lc 01/01 = P 002) savamment structurée pour susciter une foi précise. Donc, cet argument se retrouve, dans la bouche de Jésus, à Gethsémani, pendant son agonie, juste avant son supplice : Abba Père ! tout t’est possible : éloigne de moi cette coupe… (Mc 14/36 = P 269).
Le Dieu cruel qui crucifie son Fils
1 Jésus affirme que Dieu peut lui éviter la crucifixion, au point où il en est dans sa vie. Et il lui demande de le faire. Or le texte montre bien que Dieu ne l’a pas fait. La question se pose donc : « Ne l’a-t-il pas fait parce que c’était impossible, ou ne l’a-t-il pas fait parce qu’il ne le voulait pas ? »
2 La théologie a fait son choix : ‘Dieu le Père n’a pas évité la croix à Jésus, parce qu’Il voulait que son Fils soit crucifié’. À lire une telle phrase, on demeure confondu devant tant de cruauté et d’absurdité. La réponse chrétienne revient à dire à peu près ‘Par sa croix, Jésus a sauvé d’innombrables humains de l’enfer éternel, et la gloire qu’il en tirera sera proportionnée à son œuvre.’ L’Évangile le fait dire à Jésus, une fois ressuscité, alors qu’il s’adresse aux pèlerins d’Emmaüs : « Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ? » (Lc 24/26 = P 313).
Reste, semble-t-il, que Dieu n’est pas Dieu
1 Alors se pose le problème : « Si Jésus-Dieu a dû être crucifié pour payer la rançon au diable en échange des âmes des hommes destinés à l’enfer, c’est que le diable est plus puissant que Dieu… ou, pour le moins autant. » On bute donc sur le dualisme, presque le manichéisme, de la théologie chrétienne.
2 L’ésotérisme véritable étant fondamentalement non-dualiste, cette solution théologique chrétienne est inacceptable. Dieu, en tant qu’Unique, en tant que créateur, et à plus forte raison en tant qu’Absolu, ne saurait négocier une telle rédemption commerciale avec une puissance quasi égale à lui, et qui semble ne pas émaner de lui. Mais alors, des deux hypothèses que nous avons envisagées (Dieu l’a voulu ou c’était impossible), reste la deuxième : c’était impossible. On objectera alors : « Si Dieu n’est pas capable de tout, donc il n’est pas Dieu. »
Les subtils désaccords des évangélistes
1 Si on observe bien l’Écriture, il convient de se montrer plus prudent. D’après Luc Jésus dit : Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe! (Lc 22/42 = P 269). Il semble donc considérer que c’est une décision libre de Dieu ; tout à fait dans le sens du tout est possible à Dieu. Dans la version de Marc, Jésus dit : «Abba Père! tout t’est possible : éloigne de moi cette coupe…(Mc 14/36 = P 269) ; cela aussi semble conforter la thèse théologique que nous refusons : Dieu aurait pu accepter, mais Il a refusé.
2 Cependant, au verset précédent, Marc note contradictoirement : Jésus prie pour que, si c’est possible, cette heure passe loin de lui (Mc 14/00 = P 269). L’évangéliste ne semble pas convaincu qu’il eut été possible, qu’à ce stade de sa vie, Jésus puisse éviter la croix. Dans la version de Mathieu, c’est Jésus lui-même qui est en désaccord avec la thèse théologique, puisqu’il fait cette prière : »Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi! (Mt 26/00 = P 269). Voilà qui ébranle fortement la thèse officielle. Et Mathieu y insiste ensuite : À nouveau, pour la deuxième fois, il s’en va prier : »Mon Père, si cette coupe ne peut passer sans que je la boive, que ta volonté soit faite ! » (Mt 26/42 = P 269).
Tout ce qui est ‘chrétien’ n’est pas évangélique, et réciproquement
1 Par conséquent, s’il est ‘chrétien’ de dire que «Dieu a voulu crucifier son Fils», cela n’est pas évangélique. Tant il est vrai que nombre de choses ‘chrétiennes’ ne sont pas évangéliques et de choses évangéliques ne sont pas ‘chrétiennes’ (au sens théologique de ‘chrétiennes’, évidemment).
Le malaise de l’exotériste
1 Reste l’impensable conclusion pour un exotériste : « Si Dieu n’a pas pu vouloir une telle horreur de crucifier son fils et que, malgré tout, cela s’est produit, c’est que Dieu n’a pas pu l’éviter et que, par conséquent, il n’est pas tout puissant : tout n’est pas possible à Dieu ! » On comprend le malaise de l’exotériste. D’une part Dieu n’est pas vraiment Dieu, puisqu’il ne peut pas tout. D’autre part l’Écriture n’est pas infaillible puisque l’ange affirme que tout est possible à Dieu et que le passage de Gethsémani prouve que non.
Dieu peut-il faire un carré-rond ?
1 Et pourtant la solution de l’énigme est facile à trouver si l’on recourt à la métaphysique. Tout repose sur le fait que les gens, généralement, confondent la toute-puissance avec le ‘n’importe quoi’. Exemple : «Dieu peut-il faire un carré rond?» Assurément non, car les points de la circonférence d’un cercle sont tous équidistants du centre, ce qui n’est pas le cas d’un carré.
2 Lorsque le non-manifesté se manifeste (lorsque Dieu crée) un monde apparaît, contenant des êtres et des choses, dont les rapports sont régis par une loi. Il faut comprendre qu’il n’y a pas de monde possible sans loi organisatrice de ce monde. Pour qu’un objet soit quelque chose, il faut qu’il obéisse à une loi ; sinon il est n’importe quoi, c’est-à-dire qu’il n’est rien. Dieu peut produire la loi des carrés ou la loi de cercles, ou d’innombrables autres lois. Mais Dieu ne peut pas faire qu’un carré soit un cercle, car alors une chose serait en même temps une autre chose, ce qui est absurde. Et Dieu ne saurait être absurde.
Le possible, l’impossible et le compossible
1 Dans les lois du monde il y a le possible, l’impossible, et le compossible. Il est possible qu’un homme se tienne debout sur la terre, en équilibre sur ses deux pieds. Il n’est pas possible qu’un homme se tienne en suspension dans l’air sans quelque force pour compenser l’attraction terrestre. Si certains croient avoir vu cela, c’est qu’ils ont pris leur imagination pour un fait physique, ou qu’ils n’ont pas perçu la force qui compensait l’attraction terrestre. Si l’attraction terrestre avait cessé un moment, tous les hommes, y compris l’observateur de la scène, auraient lévité ensemble.
2 Deux choses compossibles sont deux choses qui semblent impossibles ensemble mais peuvent cependant coexister. Par exemple, en général, si un homme comprend une chose, il la croit vraie ; s’il ne la comprend pas, il doute de son existence. Or il y a nombre de choses dans la vie dont un homme ne doute pas alors qu’il ne les comprend pas non plus. Donc l’ignorance et la foi sont compossibles.
3 Et c’est précisément le cas pour les gens qui croient à la lettre que Dieu peut faire un enfant à une femme sans passer par un homme, ou que Dieu peut faire que les actions posées par Jésus pendant toute sa vie ne puissent pas entraîner de réaction concordante lorsqu’il arrive au terme de sa vie.
Dieu n’est jamais insignifiant
1 La Bhagavad Gita décrit les hommes-asuras (diaboliques) en résumant leur philosophie : Ils disent : «Cet univers est dépourvu de vérité, d’ordre, et de Dieu» (BG 16/08). Or, prétendre que Dieu peut contrevenir aux lois d’un monde qu’Il a lui-même créé, c’est prétendre que ce monde est sans ordre et sans vérité. Dieu est créateur, mais il ne fait pas n’importe quoi (J’allais presque écrire : Il ne fait pas ‘d’art moderne’). Ce qu’Il fait a un sens, et donc une Loi, un Ordre. Dieu n’est jamais insignifiant et désordonné. Si certaines choses ne se peuvent faire, même par Dieu, ce n’est pas qu’il est impuissant, mais c’est qu’il est intelligent, signifiant.
Les deux niveaux exotérique et ésotérique d’interprétation
1 Une question se pose alors : «L’ange s’est-il trompé, à moins que ce ne soit l’évangéliste Luc, en disant, à propos de la conception virginale en Marie, que rien n’est impossible à Dieu?» Nous pensons que l’évangéliste a mis ces paroles dans la bouche d’un ange pour les besoins de l’autorité de son récit. Mais, bien que cela ne soit pas certain, il nous semble peu assuré de prétendre que l’évangéliste s’est trompé en posant cette affirmation. Nous le verrons à longueur d’Évangile, il y a la vérité pour les foules et la vérité pour les initiés que sont les disciples.
2 Par exemple, pour le peuple : il leur dit une parabole sur ce qu’il leur faut prier sans cesse et ne pas se décourager (Lc 18/01 = P 212) ; et il s’agit ici (‘Le juge inique et la veuve’) d’une prière de demande. Mais, pour les disciples : Dans vos prières, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’en parlant beaucoup ils se feront mieux écouter. N’allez pas faire comme eux ; car votre Père sait bien ce qu’il vous faut, avant que vous le lui demandiez (Mt 06/06 = P 160).
3 De même il y a la croyance de foi sans beaucoup d’intelligence (la conception virginale de Jésus), qui débouche sur le dogme ‘Jésus est Dieu’. Et il y a la conception de foi intelligente (gnostique : Jésus est un réalisé-moksha), qui débouche sur la voie initiatique d’union sans distinction du disciple avec Dieu : Par ce culte, il me connaît en essence, ce que je suis et qui je suis ; et, me connaissant de la sorte, il entre en moi et ne se distingue plus (BG 18/55).
Jésus, fils d’une esclave
1 Le récit continue : Marie dit alors : »Je suis la servante du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole ! » En grec, servante se dit diaconos (qui donne ‘diacre’ en français), et le mot ici employé est doulê, qui signifie ‘esclave’ et non servante. Or cette manipulation fausse totalement le sens symbolique, car la servante est une employée, qui peut donner sa démission et changer de patron, alors que l’esclave appartient au maître, qui en fait ce qu’il veut.
2 Il n’est guère difficile de comprendre le raisonnement des traducteurs : «L’esclavage a été aboli dans nos pays modernes civilisés. Personne ne saurait donc être esclave, et surtout pas la Vierge Marie.» Or ce raisonnement est erroné, car le monde moderne, par son économie mondialisée et capitaliste, exploite de nombreux esclaves, dans les pays lointains et pauvres, pour alimenter les supermarchés des pays riches. Donc l’esclavage n’a été qu’hypocritement aboli. De plus la référence des traducteurs doit être le texte évangélique et non la décadence moderne.
Marie la yogi
1 Et surtout cette traduction masque le côté ‘yogi’ de Marie. Yoga veut dire ‘union’, en entendant par-là celle de l’individu avec son principe divin. En se disant esclave du Seigneur, Marie s’élève au-dessus de l’illusion d’être un individu (un être indivisible). Elle accède à la sagesse de la Bhagavad Gita, sans le savoir, un peu comme Monsieur Jourdain, dans Molière, fait de la prose sans le savoir. Marie avait accès à une connaissance pure : Sache que cette connaissance, par laquelle on perçoit la réalité indestructible dans tous les êtres, l’indivisible dans ce qui est divisé, est sattvique (pure) (BG 18/20). Elle savait (sans que nous sachions comment elle savait) que Dieu dit : Une part de moi devient jiva (l’âme individuelle), dans le monde des vivants, elle est immortelle…(BG 15/07). Elle pressentait que Dieu Indivisible paraît se répartir entre les êtres. Il doit être connu comme le maintien des êtres dans l’existence (BG 13/16).
Et l’ange la quitta
1 En fait il est probable que l’ange ne la quitta pas. Car le niveau spirituel de Marie devait la maintenir en contact avec les états supérieurs de l’Être. Mais, pour présenter l’ange comme un autre être que Marie elle-même, il fallait bien que Luc termine ainsi.
Conclusion opérative
1 Du point de vue spirituel, l’Annonciation se résume à dhyana (méditation yogique). Le méditant, assis, en silence physique et mental, se concentre sur la conscience d’être. Non pas d’être ceci ou cela, mais d’être, simplement. ‘La nature a horreur du vide’ disent les physiciens ; il en va de même des métaphysiciens. Lorsque la méditation supra-mentale libère le méditant de l’ego, l’Esprit Saint, qui est partout, s’y déploie et le féconde.
‘L’Annonciation’ à Marie