Traduction d’après le grec (Français-Grec=FG) et la Bible de Jérusalem (BJ)
FG : Pour Élisabeth [elisabet], arriva [pimplênai] le temps [khronos] où elle [autos] devait accoucher [tiktein] et elle mit au monde [gennaein] un fils [huios].
BJ : Quant à Élisabeth, le temps fut accompli où elle devait enfanter, et elle mit au monde un fils. (Lc 01/57 = P 006)
FG : Ses [E] voisins [perioikos] et ses [autos] parents [sungenês] apprirent [akouein] que [hoti] le Seigneur [kurios] l [autos]’avait comblée [megalunein] de sa [autos] bonté [eleos] et ils se réjouissaient [sugkhairein] avec elle [autos].
BJ : Ses voisins et ses proches apprirent que le Seigneur avait fait éclater sa miséricorde à son égard, et ils s’en réjouissaient avec elle (Lc 01/58 = P 006)
FG : Or [gignesthai], le 8ème [ogdoos] jour [hêmera], ils vinrent [erkhesthai] pour la circoncision [peritemnein] de l’enfant [paidion] et ils voulaient l’appeler [kalein] comme [epi] son [autos] père [patêr], Zacharie [zakharias].
BJ : Et il advint, le huitième jour, qu’ils vinrent pour circoncire l’enfant. On voulait l’appeler Zacharie, du nom de son père ; (Lc 01/59 = P 006)
FG : Alors [kai] sa [autos] mère [mêtêr] prit [M] la [M] parole [apokrinein]: «Non [ou], dit [legein]-elle, il s’appellera [kalein] Jean [iôannês]».
BJ : mais, prenant la parole, sa mère dit : »Non, il s’appellera Jean. » (Lc 01/60 = P 006)
FG : Ils lui [autos] dirent [legein]: «Il n’y a [einai] personne [oudeis] dans [ek] ta [su] parenté [sungeneia] qui [hos] porte [kalein] ce [houtos] nom [onoma]».
BJ : Et on lui dit : »Il n’y a personne de ta parenté qui porte ce nom ! » (Lc 01/61 = P 006)
FG : Et ils faisaient des signes [enneuein] au père [patêr] pour savoir comment [tis] il voulait [thelein] qu’on l’appelle [kaleô)
BJ : Et l’on demandait par signes au père comment il voulait qu’on l’appelât. (Lc 01/62 = P 006)
FG : Il demanda [aitein] une tablette [pinakidion] et écrivit [graphein] ces mots [legein]: «Son [autos] nom [onoma] est [einai] Jean [iôannês]»; et tous [pas] furent étonnés [thaumazein].
BJ : Celui-ci demanda une tablette et écrivit : »Jean est son nom »; et ils en furent tous étonnés. (Lc 01/63 = P 006)
FG : A l’instant [parakhrêma] sa [autos] bouche [stoma] et sa [autos] langue [glôssa] furent libérées [anoigein] et il parlait [lalein], bénissant [eulogein] Dieu [theos].
BJ : A l’instant même, sa bouche s’ouvrit et sa langue se délia, et il parlait et bénissait Dieu. (Lc 01/64 = P 006)
FG : Alors [kai] la crainte [phobos] s’empara [gignesthai] de tous [pas] ceux [ho] qui habitaient [perioikein] alentour ; et dans [en] le haut [oreinê] pays de Judée [ioudaia] tout entier [holos] on parlait [dialalein] de tous [pas] ces [houtos] événements [rhêma].
BJ : La crainte s’empara de tous leurs voisins, et dans la montagne de Judée tout entière on racontait toutes ces choses. (Lc 01/65 = P 006)
FG : Tous [pas] ceux [ho] qui [M] les apprirent [akouein] les gravèrent [tithenai] dans [en] leur [autos] coeur [kardia]; ils se disaient [legein]: «Que [tis] sera [einai] donc [ara a] cet [houtos] enfant [paidion]»? Et vraiment [gar] la main [kheir] du Seigneur [kurios] était [einai] avec [meta] lui [autos].
BJ : Tous ceux qui en entendirent parler les mirent dans leur cœur, en disant : »Que sera donc cet enfant ? »Et, de fait, la main du Seigneur était avec lui. (Lc 01/66 = P 006)
FG : Zacharie [zakharias], son [autos] père [patêr], fut rempli [pimplênai] de l’Esprit [pneuma] Saint [hagios] et il prophétisa [prophêteuein] en ces termes [legein]:
BJ : Et Zacharie, son père, fut rempli d’Esprit Saint et il se mit à prophétiser : (Lc 01/67 = P 006)
FG : «Béni [eulogêtos] soit le Seigneur [kurios], le Dieu [theos] d’Israël [israêl], parce [hoti] qu’il a visité [episkeptô/episkepein] son [autos] peuple [laos], accompli [poiein] sa libération [lutrôsis],
BJ : » Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, de ce qu’il a visité et délivré son peuple, (Lc 01/68 = P 006)
FG : et nous [hêmeis] a suscité [egeirein] une force [keras] de salut [sôtêria] dans [en] la maison [oikos] de David [dauid], son [autos] serviteur [pais].
et nous a suscité une puissance de salut dans la maison de David, son serviteur, (Lc 01/69 = P 006)
FG : C’est ce [kathôs] qu’il avait annoncé [lalein] par [dia] la bouche [stoma] de ses [autos] saints [hagios] prophètes [prophêtês] d [apo]’autrefois [aiôn];
BJ : selon qu’il l’avait annoncé par la bouche de ses saints prophètes des temps anciens, (Lc 01/70 = P 006)
FG : un salut [sôtêria] qui nous [E] libère de nos [hêmeis] ennemis [ekhthros] et des mains [kheir] de tous ceux qui nous [hêmeis] haïssent [misein].
BJ : pour nous sauver de nos ennemis et de la main de tous ceux qui nous haïssent. (Lc 01/71 = P 006)
FG : Il a montré [poiein] sa bonté [eleos] envers [meta] nos [hêmeis] pères [patêr] et s’est [M] rappelé [mimnêskein] son [autos] alliance [diathêkê] sainte [hagios],
BJ : Ainsi fait-il miséricorde à nos pères, ainsi se souvient-il de son alliance sainte, (Lc 01/72 = P 006)
FG : le serment [horkos] qu [hos]’il a fait [omnuein] à [pros] Abraham [abraam] notre [hêmeis] père [patêr]: il nous [hêmeis] accorderait [didesthai]
BJ : du serment qu’il a juré à Abraham, notre père, de nous accorder (Lc 01/73 = P 006)
FG : après nous avoir [M] arraché [rhuesthai]aux [ek] mains [kheir] des ennemis [ekhthros], de lui [autos] rendre sans crainte [aphobôs] notre culte [latreuein]
BJ : que, sans crainte, délivrés de la main de nos ennemis, nous le servions (Lc 01/74 = P 006)
FG : dans [en] la piété [hosiotês] et la justice [dikaiosunê] sous son [autos] regard [enôpion], tout [pas] au long de nos [hêmeis] jours [hêmera].
BJ : en sainteté et justice devant lui, tout au long de nos jours. (Lc 01/75 = P 006)
FG : Et toi [su], petit enfant [paidion], tu seras appelé [kalein] prophète [prophêtês] du Très-Haut [hupsistos], car [gar] tu marcheras [proporeuesthai] par-devant sous le regard [enôpion] du Seigneur [kurios], pour préparer [hetoimazein] ses [autos] routes [hodos],
BJ : Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut ; car tu marcheras devant le Seigneur, pour lui préparer les voies, (Lc 01/76 = P 006)
FG : pour donner [didesthai] à son [autos] peuple [laos] la connaissance [gnôsis] du salut [sôtêria] par [en] le pardon [aphesis] des péchés [hamartia].
BJ : pour donner à son peuple la connaissance du salut par la rémission de ses péchés ; (Lc 01/77 = P 006)
FG : C’est l’effet [dia] de la bonté [eleos] profonde [splankhnon] de notre [hêmeis] Dieu [theos]: grâce [en] à elle [hos] nous [hêmeis] a visités [episkeptô/episkepein] l’astre levant [anatolê] venu [ek] d’en haut [hupsos].
BJ : grâce aux sentiments de miséricorde de notre Dieu, dans lesquels nous a visités l’Astre d’en haut, (Lc 01/78 = P 006)
FG : Il est apparu [epiphainein] à ceux [ho] qui se trouvent [kathezesthai] dans [en] les ténèbres [skotos] et l’ombre [skia] de la mort [thanatos], afin [ho] de guider [kateuthunein] nos [hêmeis] pas [pous] sur [eis] la route [hodos] de la paix [eirênê]».
BJ : pour illuminer ceux qui demeurent dans les ténèbres et l’ombre de la mort, afin de guider nos pas dans le chemin de la paix. » (Lc 01/79 = P 006)
FG : Quant [de] à l’enfant [paidion], il grandissait [auxanein] et son esprit [pneuma] se fortifiait [krataioein]; et il fut [einai] dans [en] les déserts [erêmos] jusqu [heôs]’au jour [hêmera] de sa [autos] manifestation [anadeixis] à [pros] Israël [israêl].
BJ : Cependant l’enfant grandissait, et son esprit se fortifiait. Et il demeurait dans les déserts jusqu’au jour de sa manifestation à Israël. (Lc 01/80 = P 006)
La lignée et la cordialité
L’aspect matriarcal de toute tradition
1 Quant à Élisabeth, le temps s’accomplit où elle doit enfanter, et elle met au monde un fils (Lc 01/57 = P 006). « Pourquoi un fils et non une fille ? » Nous avons envisagé la question à propos de Jésus.
2 Ses voisins et ses proches apprennent que le Seigneur a fait éclater sa miséricorde à son égard, et ils s’en réjouissent avec elle (Lc 01/58 = P 006). Nous avons vu la part d’illusion dans cette joie, car le nouveau-né ne se mariera pas, et ne donnera pas de descendance à ses parents. Vu leur âge, ils ne le sauront sans doute jamais mais, s’ils l’avaient su, ils ne s’en seraient pas réjoui, puisque leur but était bien d’avoir une descendance. Quant à la miséricorde nous avons vu que cela relève de la conception très matriarcale et reproductrice des femmes dans une partie du judaïsme, et d’ailleurs dans la forme populaire et féminine de toutes les traditions.
Report à la circoncision-nomination de Jésus
1 Le huitième jour, ils viennent pour circoncire l’enfant… (Lc 01/59 = P 006). Une péricope toute entière et très courte sera consacrée à la nomination-circoncision de Jésus (la péricope 009). Là se trouvera le développement de la signification de la circoncision.
1 Prenant la parole, sa mère dit : »Non, il s’appellera Jean » (Lc 01/60 = P 006). La mère de Jean a dû être informée par son mari, muet depuis des mois, de la prescription de l’ange concernant le nom de son fils. Cela suppose qu’elle savait lire, mais la chose n’a rien d’étonnant pour une femme de grand-prêtre.
2 Et on lui dit : »Il n’y a personne de ta parenté qui porte ce nom ! » (Lc 01/61 = P 006). La remarque de l’entourage est intéressante et on en trouve l’équivalent hindou dans la Bhagavad Gita avec la notion de kula-dharma. Quand la lignée est détruite, les lois immémoriales (kula-dharma) qui la régissent périssent à leur tour. Une fois les lois disparues, le désordre se propage dans les varnas-castes (BG 01/40). Et, quand les humains ne connaissent plus les lois de la lignée, ils sont voués à l’errance existentielle ; tel est l’enseignement qui nous fut transmis (BG 01/44).
3 Dans toutes les civilisations, et contrairement à l’anti-civilisation moderne, les humains sont considérés comme différenciés et spécifiques. L’harmonie du monde, aussi bien que la réussite d’une vie individuelle, nécessite que chacun soit à sa place dans la société, et cela en fonction de ses qualités propres. Jamais un métier n’est envisagé seulement sous l’angle économique, comme le fait la modernité, ou sous l’angle encore plus réduit du gagne-pain individuel. Un métier est nécessairement aussi une voie spirituelle et une vocation individuelle.
4 En sanskrit, il y a trois mots pour dire caste (emplacement individuel dans la structure sociale). Le premier est varna qui signifie ‘couleur’. Les brahmanes se voient attribuer la couleur blanche (théoriquement : lumière pure de la spiritualité). Les kshatryas-chevaliers-nobles la couleur rouge (celle du sang, car ils paient de leur sang la défense de la nation et de ses lois). Les vaïshyas, caste productrice de l’économie la couleur brun (couleur du bois, matériaux de base). Les shudras-serviteurs le noir (par allusion au fait qu’ils sont guidés par l’éclairage de ceux qu’ils servent).
5 Le nom doit être en rapport avec la vocation individuelle et la caste. On prend généralement un nom déjà porté par un personnage exemplaire, dont on veut poursuivre l’œuvre. D’où la légitimité de la remarque faite à Élisabeth.
6 Le deuxième mot sanskrit pour désigner la caste est jati qui signifie ‘naissance’. Il prête à confusion, car il ne signifie pas qu’un homme doit rester dans sa caste de naissance, principe qui a pour résultat de rendre les castes héréditaires et donc rigides. Il signifie que chacun nait avec des spécificités, une nature propre, et qu’il doit exercer ses talents dans le domaine pour lequel la naissance l’a rendu doué. Tel est le message évangélique de la parabole des talents (Mt 25/15 = P 227) et aussi l’enseignement de la Gita : C’est moi (L’incarnation divine parle ici) qui ai créé les quatre varnas-castes, selon les gunas de chacun (les différences dans la nature mentale et physique) et avec pour chacun son svadharma (ses devoirs propres) (BG 04/13).
7 Le troisième vocable pour désigner les castes est kula, que nous venons de rencontrer précédemment. Il signifie ‘lignée’. Cela irait en partie dans le sens de la caste héréditaire, bien que, à l’origine et en principe, les castes ne sont pas héréditaires. Mais le fait est que celui qui naît dans une caste reçoit nécessairement une formation très adaptée à cette caste, et au bon âge. Si ses qualités propres sont en harmonie avec sa caste native, ce sera pour lui un avantage. Alors, sa vocation propre et le maintien des valeurs de sa lignée se confondent. Mais l’homme ou la femme qui ne sont pas nés dans une caste, mais qui en ont les qualités natives et qui parviennent ensuite à s’y intégrer adoptent aussi les kula-dharma de cette lignée, ses valeurs propres. Avec un avantage important à long terme : ils apportent dans cette caste un sang neuf (au sens propre et figuré). C’est d’ailleurs le cas général des femmes qui, en épousant un homme, épousent aussi sa caste et ses valeurs, car les mariages ne se font pas seulement au sentiment et au désir sexuel.
8 L’opposition à propos du nom de Jean relève d’un problème de kula-dharma de la lignée sacerdotale de Zacharie. Et le changement de nom est hautement significatif, car Jean signifie ‘Dieu fait grâce’. Il incarne donc la voie directe, qui relie un homme à Dieu, alors que le sacerdoce incarné par son père Zacharie illustre la voie indirecte du recours à Dieu par le clergé et les rites. La grâce est souvent symbolisée par l’eau ; on peut la recevoir directement par la pluie, ou indirectement par la rivière. Mais elle est plus pure dans le premier cas. Or Jean ne devait pas devenir grand-prêtre comme son père. Il ne devait d’ailleurs s’intégrer dans aucune caste, mais les dominer toutes (car il enseigne les gens de toutes conditions : Lc 03/11-14 = P 017), en tant que prophète (on le tenait pour un prophète : Mt 14/05 = P 034), et en tant qu’ascète (Jean est vêtu d’une peau de chameau et mange des sauterelles et du miel sauvage : Mc 01/06 = P 015).
La complémentarité du père et de la mère
1 Et l’on demande par signes au père comment il veut qu’on l’appelle. Celui-ci demande une tablette et écrit : »Jean est son nom »; et ils en sont tous étonnés. (Lc 01/62-63 = P 006) Comme on l’a vu, la scène de l’annonce à Marie laisse entendre que c’est Marie, inspirée par l’ange, qui nommera elle-même son enfant. Mais elle est contredite par l’annonce à Joseph, à qui un ange déclare : elle enfantera un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus : car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés (Mt 01/21 = P 007). L’ange explique à Joseph la signification du nom de Jésus, ce que Gabriel n’avait pas expliqué à Marie. Cela confirme ce qui fut dit sur l’interprétation microcosmique de la scène de l’annonciation : Joseph est l’esprit-pneuma qui connaît la doctrine spirituelle et sa finalité ; Marie est l’âme, dont la virginité offre l’espace intérieur de l’être à l’action fécondante de l’Esprit-Saint. Ainsi naît Jésus, le sauveur immanent, car l’être méditant ne vit plus selon son ego, mais selon Dieu qui l’habite.
2 Dans la présente scène, on demande à Zacharie qu’il tranche, entre la famille et sa femme, pour la question du nom de l’enfant. C’est l’homme qui décide mais, aussi bien dans le couple Zacharie-Élisabeth que dans celui de Joseph-Marie, il n’y a aucune opposition interne au couple sur la question du nom. D’ailleurs, comme nous le verrons dans la scène de la circoncision-nomination de Jésus, lors de cette cérémonie juive, encore aujourd’hui, le père, le parrain et l’officiant opèrent sans la mère, qui n’est que spectatrice.
3 L’étonnement des invités se comprend. En découvrant la vocation très spécifique de Jean le futur baptiste, ils comprendront.
L’oralité et la cordialité
1 A l’instant même, sa bouche s’ouvre et sa langue se délie, et il parle en bénissant Dieu. (Lc 01/64 = P 006). Le texte signalera ensuite la surprise des voisins, mais Zacharie ne devait pas être surpris, car l’ange lui avait bien dit : tu vas être réduit au silence et sans pouvoir parler jusqu’au jour où ces choses arriveront, parce que tu n’as pas cru à mes paroles, lesquelles s’accompliront en leur temps (Lc 01/20 = P 003). Une fois sûr que sa femme était enceinte, il n’avait plus de raison de douter qu’il retrouverait la voix.
2 La crainte s’empare de tous leurs voisins, et dans la montagne de Judée tout entière on raconte toutes ces choses (Lc 01/65 = P 006). Voici qu’un événement privé devient une affaire publique, à l’échelle d’une région entière. La loi juive, rappelée par Jésus, prescrit : Tu aimeras ton prochain… (Mt 05/43 = P 065). À l’époque, les événements lointains n’étaient pas connus, mais les faits de la vie des voisins constituaient les informations. Aujourd’hui on est au courant d’un tsunami aux antipodes, d’une guerre à l’autre bout du continent, mais le prochain, sauf exceptions, n’est plus proche. On peut même dire que la loi générale, accentuée par les téléphones portables, est que le prochain est lointain et le loitain proche.
3 Tous ceux qui en entendent parler les mettent dans leur cœur, en disant : »Que sera donc cet enfant ? » Et, de fait, la main du Seigneur est avec lui (Lc 01/66 = P 006). Ce verset, qui ne semble pas porter grande révélation, fournit une indication opérative précise sur l’oralité et la cordialité, sur l’écoute et la mémoire du cœur. On le verra lors de la nativité de Jésus : Marie conserve avec soin toutes ces choses, les méditant-symboliquement en son cœur (Lc 02/19 = P 008). Marie, sans doute, excelle dans cette pratique, mais elle est commune à sa culture. Les juifs sont à l’origine (jusqu’à David) une civilisation nomade, donc de tradition orale. Non qu’ils soient dépourvus d’une Écriture sacrée, la Thora, mais la pratique spirituelle consiste, tout d’abord, à redonner vie verbale à la lettre morte de l’Écriture. C’est pourquoi on écoute celui qui lit la Thora. Et aussi pourquoi la lecture, comme en Occident jusqu’à une date assez récente, se faisait presque toujours à voix haute. Et, comme les gens vivaient plus collectivement qu’aujourd’hui, nombreux étaient les analphabètes possédant une vraie culture par l’écoute attentive. Importe aussi la référence au cœur ; et ce n’est pas pour rien si on parle en français de ‘savoir par cœur’. Un magnétophone n’a pas de cœur ; il ne s’agit pas de réciter comme un magnétophone. Il s’agit d’y mettre tout son cœur, son sentiment, son amour, et aussi tous ses sens. Ainsi la parole prend forme d’images mentales, de mouvements. On perçoit intérieurement les sons suggérés par les actions, les odeurs, les contacts. Les événements, dès lors qu’ils présentent une signification symbolique, s’impriment au cœur de l’être par toutes les voies des sens. Comme les gens, autour de Zacharie, impriment en eux les événements du mythe évangélique en train de s’initier, de même le méditant doit se laisser imprimer par l’histoire sacrée. Ce verset n’est pas un détail anodin, c’est un mode d’emploi.
La compagnie de l’Unique
1 Mais revenons sur la fin du verset : de fait, la main du Seigneur est avec lui. Et posons la question : « Avec qui n’est-elle pas ? » Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20). Les seuls hommes que la main du Seigneur ne guide pas sont ceux qui se refusent à y croire. Rien ne saurait se passer, fut-ce la pire catastrophe, sans que la main du seigneur le permette ou le veuille, ce qui est la même chose. Chaque événement, si petit soit-il, est un dialogue entre le Seigneur et celui qu’Il guide. Celui qui se croit seul ne le voit pas ; celui qui se sait accompagné, le perçoit. Rien que cela est un exercice spirituel : savoir qu’on n’est jamais seul. Et le paradoxe, la jonction de l’exotérisme religieux et de l’ésotérisme spirituel, c’est qu’on trouve l’Unique en ne se sentant jamais seul. Jésus le dit : vous serez dispersés chacun de votre côté et me laisserez seul. Mais je ne suis pas seul : le Père est avec moi (Jn 16/32 = P 266).
‘Les deux alliances’ et ‘De quel Dieu parle-t-on ?’
A qui est ce Dieu ?
1 En écho du cantique d’Élisabeth et de Marie lors de la Visitation (P 005), Zacharie se met à prophétiser : Zacharie, son père, est rempli d’Esprit Saint et se met à prophétiser : (Lc 01/67 = P 006).
2 » Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, de ce qu’il a visité et délivré son peuple (Lc 01/68 = P 006). Pour celui qui possède ne fut-ce qu’un embryon de spiritualité, l’expression le Dieu d’Israël, comme aussi bien le Dieu des Incas ou des Chinois apparaît comme une contradiction dans les termes. Si ce dieu n’est le dieu que d’un seul peuple, alors il n’est pas Dieu. Le vrai, et surtout le seul Dieu ne saurait être qu’universel. On peut parler ‘du vrai Dieu’, les autres conceptions étant illusoires, on ne peut pas évoquer ‘notre Dieu’. D’abord parce que nous sommes à Lui et non Lui à nous. Ensuite parce que les autres peuples sont son œuvre, non moins que nous.
3 Une fausse conception de Dieu ne peut que donner une prophétie inaccomplie. Car, encore une fois, le peuple juif n’a pas été délivré des Romains ; et même bien au contraire. Un prêtre répondrait probablement : « Certes, mais il fut délivré par le Christ, son messie. » Or, si certains juifs le furent assurément, ce n’est pas le cas du peuple en son entier… ce n’est d’ailleurs le cas d’aucun peuple. Il n’y a pas, au sens religieux et culturel, de ‘peuple élu’. Jésus l’affirme brutalement : beaucoup viendront du levant et du couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des Cieux, tandis que les fils du Royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures : là seront les pleurs et les grincements de dents (Mt 8/11-12 = P 186).
Jésus, le juif qui aimait les étrangers
1 Sur son élan, Zacharie continue : Il nous a suscité une puissance de salut dans la maison de David, son serviteur (Lc 01/69 = P 006). Assurément Jésus, par son enseignement et son exemple, constitue une puissance de salut, mais le nous est en trop. En effet, bien que n’étant presque jamais sorti de Palestine, et encore de quelques pas seulement, Jésus s’est offert aux étrangers, aussi bien qu’aux juifs, et presque mieux. Qu’on en juge. Le seul homme que Jésus admire (Mt 08/10 = P 076) est un centurion romain, dont il soigne l’esclave : Comme il était entré dans Capharnaüm, un centurion s’approcha de lui en le suppliant… (Mt 08/05 = P 076). Jésus précise lui-même que les grands prophètes juifs n’ont pas servi que les juifs : Assurément, je vous le dis, il y avait beaucoup de veuves en Israël aux jours d’Élie, lorsque le ciel fut fermé pour trois ans et six mois, quand survint une grande famine sur tout le pays ; et ce n’est à aucune d’elles que fut envoyé Élie, mais bien à une veuve de Sarepta, au pays de Sidon (Lc 04/25 = P 100). Et aussi : Il y avait aussi beaucoup de lépreux en Israël au temps du prophète Élisée ; et aucun d’eux ne fut purifié, mais bien Naaman, le Syrien (Lc 04/27 = P 100). Il libère du démon une femme grecque, syrophénicienne de naissance (Mc 07/26 = P 115). Et, dans le passage des dix lépreux, dont neuf étaient juifs, il déclare : Il ne s’est trouvé, pour revenir rendre gloire à Dieu, que cet étranger (Lc 17/18 = P 205).
2 Zacharie, à moins que ce ne soit Luc, l’écrivain du mythe, continue en droite ligne : selon qu’il l’avait annoncé par la bouche de ses saints prophètes des temps anciens (Lc 01/70 = P 006). Luc ne manque pas d’audace. Il est en train d’affirmer que Jésus va incarner parfaitement ce que les prophètes de la Thora avaient annoncé concernant le messie. Or il ne fait aucun doute que la libération attendue était religieuse, raciale et politique. Or Jésus, s’il n’a pas directement créé le christianisme (œuvre qui revient plutôt à Paul de Tarse), n’a pas arrangé les affaires du judaïsme, pour dire le moins. Il s’est montré méthodiquement non raciste. Et il a affiché une hauteur par rapport aux soucis politiciens qui confine au mépris : Mon royaume n’est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux Juifs. Mais mon royaume n’est pas d’ici (Jn 18/36 = P 278).
3 Zacharie-Luc continue : pour nous sauver de nos ennemis et de la main de tous ceux qui nous haïssent (Lc 01/71 = P 006) : sans commentaire.
Des alliances bien peu universelles
1 Ainsi, il a montré sa bonté envers nos pères, et se souvient de son alliance sainte (Lc 01/72 = P 006). On retrouve ici le Dieu d’Israël, puisque l’alliance en question est conclue entre Dieu et ce peuple particulier, pas un autre. D’après ce que l’on a vu du rapport de Jésus avec les étrangers, il semble qu’il n’ait pas été très au courant du privilège accordé par Dieu à son propre peuple.
2 Comme souvent, ce passage du début trouve un écho à la fin. Lors de son dernier repas, Jésus prend une coupe de vin et déclare : Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang, versé pour vous (Lc 22/20 = P 259). Ce faisant, d’après les Catholiques et les Orthodoxes, il fonde le rite eucharistique de la ‘présence réelle’ dans le pain et le vin de la communion. Les chrétiens Protestants-Réformés ne croient pas à cela… ce qui, curieusement, ne les empêchent pas d’être reconnus comme chrétiens par les Catholiques (du moins depuis que les Catholiques ne massacrent plus les Huguenots). Donc voici une alliance qui se fonde sur la précédente, en tant que nouvelle alliance et ne vaut que par elle.
3 L’argument catholique classique consiste à dire : « La première alliance était limitée à un peuple, la seconde est universelle, puisqu’il est dit dans la Cène (dernier repas fondateur de l’eucharistie) : ceci est mon sang, le sang de l’alliance, qui va être répandu pour une multitude en rémission des péchés (Mt 26/28 = P 259). La multitude désigne tous les humains. » Certes, le Dieu de la seconde alliance est plus universel que celui de la première, limité aux seuls juifs. Mais cette façon de voir les choses a quelque chose de progressiste, d’évolutionniste. Tout se passe comme si l’humanité des quelques siècles avant l’antiquité romaine avait été particulièrement barbare (‘primitive’ au sens des darwiniens) et qu’il aurait fallu préparer un peuple à créer la matière humaine et culturelle du futur messie qui, ensuite seulement, pourrait s’adresser à l’humanité entière. Or, au cinquième siècle avant Jésus, le bouddhisme prenait forme, avant lui l’hindouisme possédait déjà sa doctrine non-dualiste.
4 Ce jeu des alliances, première et seconde, ne fonctionne que dans la perspective judéo-chrétienne, quelque peu évolutionniste, et dans l’ignorance des autres spiritualités du monde, et de la doctrine des cycles d’humanité. En effet toutes les doctrines spirituelles présentent l’humanité comme ayant été plus spirituelle au début qu’à la fin. La doctrine des quatre âges de l’humanité en Inde est particulièrement explicite. Et Jésus n’est pas en reste lorsqu’il interroge, pour la fin de l’humanité : le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? (Lc 18/08 = P 212), et pour le début de l’humanité : dès l’origine de la création Dieu les fit homme et femme… les deux ne feront qu’une seule chair (Mc 10/06-08 = P 214).
Un Saint Esprit de bien modeste ambition
1 Et Zacharie termine, très inspiré : du serment qu’il a juré à Abraham, notre père, de nous accorder que, sans crainte, délivrés de la main de nos ennemis, nous le servions en sainteté et justice devant lui, tout au long de nos jours (Lc 01/73-75 = P 006). Ici le grand-prêtre fait le tour de ses modestes espérances. Sa tradition s’origine en Abraham ; l’antériorité d’Abraham semble ne pas exister. Le père, c’est Abraham, et non le Dieu d’Abraham. Pour le reste, il souhaite une paix toute sociale, sans crainte, délivrés de la main de nos ennemis, et une longue vie, tout au long de nos jours, comme si la seule espérance de perduration se situait dans la longévité. Certes, il pense en prêtre : que nous le servions en sainteté et justice devant lui, mais en prêtre qui prie Dieu pour le confort du monde mortel, rien de plus.
Le salut-sôtêria et la réalisation-moksha
La réduction de Dieu au Très-Haut
1 Zacharie, après avoir parlé en général de son peuple et en particulier de lui-même en tant que grand-prêtre officiant tranquillement en paix, se met à prophétiser sur son fils. Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut ; car tu marcheras devant le Seigneur, pour lui préparer les voies (Lc 01/76 = P 006).
2 Deux points ressortent dans cette affirmation de Luc. Le premier est la conception de Dieu comme Très-Haut. On la retrouvera dans la bouche de Jésus avec le Notre père : Notre Père qui es dans les cieux (Mt 06/09 = P 160). C’est le début de la prière enseignée par Jésus, elle est exotérique, religieuse.
3 Mais la dernière demande est : Délivre-nous du mal (Mt 06/13 = P 160). D’un point de vue terrestre, cette demande est inexauçable. Et là il faut recourir à la métaphysique et non à la théologie. Dès lors qu’il y a manifestation-création, la dualité s’installe. Le monde est peuplé d’êtres qui se croient séparés les uns des autres, et séparés de Dieu. C’est d’ailleurs pourquoi ils le prient comme étant le Très-Haut, eux-mêmes se situant très bas. On ne peut être délivré de tout mal que dans l’unité parfaite, c’est-à-dire en Dieu, qui est l’Unique. Jésus confirme cela en s’adressant au ‘Jeune homme riche’ : « Bon maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie pour l’ère ? » Jésus lui dit : »Pourquoi m’appelles-tu bon ? Nul n’est bon que Dieu seul-monos » (Mc 10/18 = P 216).
La théorie de la religion précurseuse
1 L’autre point indiqué par Luc dans ce verset est : tu marcheras devant le Seigneur, pour lui préparer les voies. Jean le Baptiste synthétisant le judaïsme et Jésus préfigurant le christianisme, les deux religions sont ainsi situées l’une par rapport à l’autre et le judaïsme est posé comme une préparation, un marchepied de la vraie religion chrétienne.
2 Il semblerait que Jésus confirme ce point : En vérité je vous le dis, parmi les enfants des femmes, il n’en a pas surgi de plus grand que Jean le Baptiste ; et cependant le plus petit dans le Royaume des Cieux est plus grand que lui (Mt 11/11 = P 079). Si on considère cette parole de Jésus comme comparant les deux religions juive et chrétienne, on est là dans la concurrence classique des religions avec la volonté de dévaluer les autres religions. Voilà qui est peu digne de Jésus.
3 « Alors dira-t-on, si Jésus n’a pas voulu dire cela, qu’a-t-il voulu signifier ? » Jésus compare d’une part les enfants des femmes, on pourrait presque dire ‘les hommes non circoncis’, les hommes qui sont au niveau de la femme naturelle, configurée pour la vie mortelle, et, d’autre part les élus du Royaume des Cieux, c’est-à-dire en langage métaphysique, des états de l’Être supérieurs à l’état humain d’existence. Pour faire court, Jésus compare une religion très terrestre et un ésotérisme spirituel. Alors la hiérarchie qu’il pose est vraiment justifiée. La théologie a fait de cela un argumentaire pour la concurrence religieuse entre le judaïsme et le christianisme dogmatique, alors que ce dernier est souvent loin de dépasser le judaïsme.
La fausse gnose proposée par Luc, qui est aussi un vrai salut
1 « En quoi consiste la préparation du terrain que doit opérer Jean le Baptiste ? » Luc le précise : pour donner à son peuple la connaissance-gnôsis du salut-sôtêria par le pardon de ses péchés-hamartia (Lc 01/77 = P 006). Ce verset est ambigu, à moins qu’il ne soit rusé de la part de son auteur. Il commence par une référence à la connaissance-gnôsis, c’est-à-dire la gnose.
2 Dans toutes les traditions spirituelles complètes, la gnose est le sommet de la quête ; elle consiste à comprendre la doctrine de ‘l’unité suprême’ et à la réaliser pleinement. De toutes les traditions actuellement vivantes, le védanta hindou est celle qui expose le mieux cette doctrine, et le yoga est la pratique la plus adéquate à sa réalisation. Ces deux aspects font l’objet de la Bhagavad Gita, le texte sacré hindou le plus universellement connu, précisément pour cette raison.
3 Cette doctrine n’est pas enseignée dans la théologie dogmatique et dans l’enseignement chrétien populaire. Cependant elle fait partie de l’enseignement du Christ, comme nous l’avons montré dans l’introduction à ce commentaire de l’Évangile, dans notre commentaire du Credo, et dans les cinq péricopes déjà étudiées. De plus les évangiles gnostiques de Thomas, Myriam de Magdala et Philippe, de découverte récente, et non manipulés depuis presque deux millénaires prouvent indubitablement que Jésus développait, au moins pour certains de ses disciples, un tel enseignement. Sinon, pourquoi aurait-il fait le reproche aux docteurs : Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! (Lc 11/52 = P 171) ? (on trouvera un commentaire de ces évangiles dans ce site: ‘Evangile commentaire’, ‘Credo 9-11’)
4 Donc Luc fait référence à la gnose… mais ce qu’il met sous ce nom n’a rien à voir avec la gnose ! Car il s’agit de donner à son peuple la connaissance-gnôsis du salut-sôtêria par le pardon de ses péchés-hamartia. On remarque d’abord que cela concerne le collectif, le peuple. Or la gnose est une fusion de l’individu dans le Principe divin, mais cela ne saurait se passer au niveau du peuple tout entier. Ensuite on note qu’il s’agit de son peuple, donc précisément du peuple juif, alors que la gnose est universelle par nature, considérant qu’il n’est qu’un Dieu (monothéisme véritable) le même pour tous les peuples.
5 De plus, il est question du pardon des péchés-hamartia, chose qui ne peut être opérée que par une autre personne que le pécheur lui-même. Lorsque quelqu’un faute, soit la victime de sa faute lui pardonne, et la chose est comme n’étant plus ; soit une tierce personne paie à sa place le dû compensatoire à la victime et se porte garant pour le pécheur. Dans la doctrine théologique, le Christ, par la croix, a payé pour les pécheurs. Cela fut envisagé en détail dans les écrits précédents de ce site.
6 « À quoi mène ce pardon ? » au salut-sôtêria. « Pourquoi un homme a-t-il besoin d’être sauvé par le sacrifice d’un autre que lui ? » Parce qu’il n’a pas discerné le divin en lui et qu’il ne peut donc pas le réaliser. Il est dans l’exotérisme, qui ne conçoit Dieu que comme extérieur à l’humain, comme le Très-Haut, précisément, ainsi qu’on le voit dans ce discours de Zacharie. Le salut est la finalité de l’exotérisme. « Maintenant, à quoi mène le salut-sôtêria ? » Jésus le dit à celui à qui il pardonne les pires péchés, le ‘bon’ larron : aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis (Lc 23/43 = P 295). Le paradis, en l’occurrence le paradis terrestre, est le lieu de ceux qui sont sauvés par le pardon du Christ.
7 La théologie prétend que l’homme sauvé, dans l’état paradisiaque, équipé de son ‘corps de résurrection’, est immortel. Mais l’Évangile ne dit rien de tel. Il est seulement question dans l’Évangile d’une vie pour l’aionios, qui est une durée cyclique, non quantifiée. Sur ce point il y a opposition entre l’enseignement ésotérique de la Gita et la théologie. Ayant savouré le vaste monde céleste, et après y avoir épuisé le bénéfice de leurs mérites, ils doivent retourner au monde des mortels. Ainsi, ceux qui suivent la voie védique, mais qui n’aspirent qu’au bonheur, n’obtiennent que le cycle de la naissance et de la mort (BG 09/21). Autrement dit, ceux dont les fautes ont été pardonnées jouiront du paradis à proportion des mérites qu’ils ont eus par ailleurs. S’ils n’avaient fait que des fautes, ils n’auraient jamais été pardonnés. Car il ne faut pas oublier que Jésus n’a pas pardonné au mauvais larron, qui l’a insulté jusqu’à son dernier souffle. Une fois épuisés ces mérites, ce karma, ils doivent retourner au monde des mortels donc dans le samsara, la ronde des naissances et des morts.
8 Tel est le salut-sôtêria, qui sera effectivement promis par Jésus et préparé par Jean, mais cela n’est aucunement une gnose au sens ésotérique du terme. Cependant ce salut est nécessaire pour les spirituels-yogi eux-mêmes, car la grande libération-moksha ne se réalise qu’exceptionnellement dans cette vie-ci (Après de nombreuses naissances, l’homme épris de sagesse vient à moi : BG 07/19). Lorsqu’un spirituel meurt sans l’avoir obtenu (sans être ressuscité, au sens ésotérique du terme), il séjourne au paradis, puis revient ensuite continuer son cheminement sur terre (BG 06/41-45).
Jésus, l’ascendant descendant
1 C’est l’effet de la bonté profonde de notre Dieu : grâce à elle nous a visités l’Astre levant-anatolê venu d’en haut-hupsos. La formulation est alambiquée.
2 Théologiquement on doit comprendre : ‘Dieu, dans sa bonté, a envoyé une autre personne divine, son Fils, Jésus (d’où la référence à: visités l’Astre venu d’en haut-hupsos)’.
3 Esotériquement l’interprétation est plus subtile, car il est aussi question du levant-anatolê. Si bien qu’on observe deux mouvements. L’un descendant : l’Astre venu d’en haut-hupsos, qui n’est autre que l’Esprit Saint, l’esprit de Dieu. L’autre montant : levant-anatolê. Ce dernier mot se retrouve dans un autre passage de l’Évangile : beaucoup viendront du levant et du couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des Cieux (Mt 08/11 = P 186). On remarque qu’ici on est dans le Royaume des Cieux, donc dans les états de l’Être supérieurs à l’humain ; on n’est plus dans le paradis terrestre. Ce qui se lève, donc de la terre vers le ciel, c’est Jésus, humain né normalement, et qui a fait le vide de son ego pour accueillir l’Esprit Saint. Ainsi Jésus est le fruit de ce double mouvement : ascendant (l’ascèse spirituelle, le yoga) et descendant (la grâce de l’Esprit Saint).
4 Heureusement que, du levant justement, nous vient la Bhagavad Gita, dont la doctrine est si limpide qu’elle nous permet de comprendre les formulations souvent alambiquées, paraboliques ou allusives de l’Évangile… du moins tel que nous le recevons aujourd’hui, après deux mille ans de pérégrinations ecclésiastiques.
Le flou des représentations post-mortem
1 Toujours dans un style assez ténébreux, Luc rajoute : il est apparu à ceux qui se trouvent dans les ténèbres et l’ombre de la mort-thanatos, afin de guider nos pas dans le chemin de la paix (Lc 01/79 = P 006). Nous avons vu que les juifs n’avaient pas de doctrine bien claire de la survie après la mort, et beaucoup même n’en avaient pas du tout. Un passage de l’Évangile en traite (Alors viennent à lui des Sadducéens – de ces gens qui disent qu’il n’y a pas de résurrection… : Mc 12/18 = P 241). L’Évangile gnostique de Thomas évoque la chose : Ses disciples lui disent : « Quel jour arrivera le repos de ceux qui sont morts ? Et quel jour le monde nouveau viendra-t-il ? » Jésus leur dit : « Ce que vous attendez est déjà venu, mais vous, vous ne le connaissez pas » (Tho 051).
2 Ce passage de Luc évoque la ‘descente aux enfers’ de Jésus, signalée dans certains Credo, où Jésus, entre sa mort et sa résurrection, a rencontré et sauvé ceux qui sont morts avant lui. Nous en avons traité dans le commentaire du Credo.
3 L’Orient théorise les choses autrement. Le dharma, la Loi du monde manifesté, du samsara, fait que chacun, selon son orientation ou sa désorientation spirituelle, émerge, pour un autre cycle de vie, dans un monde inférieur ou supérieur aux humains, ou intègre le divin en cas de libération-moksha. L’être sera donc plus ou moins avancé sur le chemin de la paix, mais celle-ci ne sera parfaite qu’en cas de libération.
Le jeune ermite, Jean
1 Ici se terminent les ‘prophéties’ de Zacharie. Luc conclut en une phrase très raccourcie. Quant à l’enfant, il grandit, et son esprit se fortifie. Et il demeure dans les déserts-erêmos jusqu’au jour de sa manifestation à Israël (Lc 01/80 = P 006). « Pourquoi dans les déserts ? » se dira-t-on « cet enfant n’a-t-il pas deux parents qui l’attendaient depuis longtemps ? » La péricope 011, ‘Le massacre des enfants de Judée’, que Luc ne raconte curieusement pas, mais seulement Matthieu, nous apprendra qu’Hérode, peu de temps après la naissance de Jésus, et donc pendant la prime enfance de Jean, a cherché à tuer les enfants de moins de deux ans. Joseph a alors emmené Jésus et Marie en Égypte, et, selon Luc, Jean a été caché au désert. Le lieu est assez impropre pour un jeune enfant, mais adéquat pour fuir les folies urbaines d’Hérode.
2 On remarque que le mot désert se dit erêmos, ce qui donne ermite en français ; or Jean était destiné à devenir l’archétype de l’ermite. Il ne quittera son désert que pour être enfermé dans les geôles d’Hérode (Hérode fait arrêter Jean et l’enchaîne en prison : Mc 06/17 = P 034), et y périr, autour de ses trente ans (le roi envoie un garde en lui ordonnant d’apporter la tête de Jean : Mc 06/27 = P 103).
Naissance de Jean le Baptiste
Naissance de Jean le Baptiste
Traduction d’après le grec (Français-Grec=FG) et la Bible de Jérusalem (BJ)
FG : Pour Élisabeth [elisabet], arriva [pimplênai] le temps [khronos] où elle [autos] devait accoucher [tiktein] et elle mit au monde [gennaein] un fils [huios].
BJ : Quant à Élisabeth, le temps fut accompli où elle devait enfanter, et elle mit au monde un fils. (Lc 01/57 = P 006)
FG : Ses [E] voisins [perioikos] et ses [autos] parents [sungenês] apprirent [akouein] que [hoti] le Seigneur [kurios] l [autos]’avait comblée [megalunein] de sa [autos] bonté [eleos] et ils se réjouissaient [sugkhairein] avec elle [autos].
BJ : Ses voisins et ses proches apprirent que le Seigneur avait fait éclater sa miséricorde à son égard, et ils s’en réjouissaient avec elle (Lc 01/58 = P 006)
FG : Or [gignesthai], le 8ème [ogdoos] jour [hêmera], ils vinrent [erkhesthai] pour la circoncision [peritemnein] de l’enfant [paidion] et ils voulaient l’appeler [kalein] comme [epi] son [autos] père [patêr], Zacharie [zakharias].
BJ : Et il advint, le huitième jour, qu’ils vinrent pour circoncire l’enfant. On voulait l’appeler Zacharie, du nom de son père ; (Lc 01/59 = P 006)
FG : Alors [kai] sa [autos] mère [mêtêr] prit [M] la [M] parole [apokrinein]: «Non [ou], dit [legein]-elle, il s’appellera [kalein] Jean [iôannês]».
BJ : mais, prenant la parole, sa mère dit : »Non, il s’appellera Jean. » (Lc 01/60 = P 006)
FG : Ils lui [autos] dirent [legein]: «Il n’y a [einai] personne [oudeis] dans [ek] ta [su] parenté [sungeneia] qui [hos] porte [kalein] ce [houtos] nom [onoma]».
BJ : Et on lui dit : »Il n’y a personne de ta parenté qui porte ce nom ! » (Lc 01/61 = P 006)
FG : Et ils faisaient des signes [enneuein] au père [patêr] pour savoir comment [tis] il voulait [thelein] qu’on l’appelle [kaleô)
BJ : Et l’on demandait par signes au père comment il voulait qu’on l’appelât. (Lc 01/62 = P 006)
FG : Il demanda [aitein] une tablette [pinakidion] et écrivit [graphein] ces mots [legein]: «Son [autos] nom [onoma] est [einai] Jean [iôannês]»; et tous [pas] furent étonnés [thaumazein].
BJ : Celui-ci demanda une tablette et écrivit : »Jean est son nom »; et ils en furent tous étonnés. (Lc 01/63 = P 006)
FG : A l’instant [parakhrêma] sa [autos] bouche [stoma] et sa [autos] langue [glôssa] furent libérées [anoigein] et il parlait [lalein], bénissant [eulogein] Dieu [theos].
BJ : A l’instant même, sa bouche s’ouvrit et sa langue se délia, et il parlait et bénissait Dieu. (Lc 01/64 = P 006)
FG : Alors [kai] la crainte [phobos] s’empara [gignesthai] de tous [pas] ceux [ho] qui habitaient [perioikein] alentour ; et dans [en] le haut [oreinê] pays de Judée [ioudaia] tout entier [holos] on parlait [dialalein] de tous [pas] ces [houtos] événements [rhêma].
BJ : La crainte s’empara de tous leurs voisins, et dans la montagne de Judée tout entière on racontait toutes ces choses. (Lc 01/65 = P 006)
FG : Tous [pas] ceux [ho] qui [M] les apprirent [akouein] les gravèrent [tithenai] dans [en] leur [autos] coeur [kardia]; ils se disaient [legein]: «Que [tis] sera [einai] donc [ara a] cet [houtos] enfant [paidion]»? Et vraiment [gar] la main [kheir] du Seigneur [kurios] était [einai] avec [meta] lui [autos].
BJ : Tous ceux qui en entendirent parler les mirent dans leur cœur, en disant : »Que sera donc cet enfant ? »Et, de fait, la main du Seigneur était avec lui. (Lc 01/66 = P 006)
FG : Zacharie [zakharias], son [autos] père [patêr], fut rempli [pimplênai] de l’Esprit [pneuma] Saint [hagios] et il prophétisa [prophêteuein] en ces termes [legein]:
BJ : Et Zacharie, son père, fut rempli d’Esprit Saint et il se mit à prophétiser : (Lc 01/67 = P 006)
FG : «Béni [eulogêtos] soit le Seigneur [kurios], le Dieu [theos] d’Israël [israêl], parce [hoti] qu’il a visité [episkeptô/episkepein] son [autos] peuple [laos], accompli [poiein] sa libération [lutrôsis],
BJ : » Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, de ce qu’il a visité et délivré son peuple, (Lc 01/68 = P 006)
FG : et nous [hêmeis] a suscité [egeirein] une force [keras] de salut [sôtêria] dans [en] la maison [oikos] de David [dauid], son [autos] serviteur [pais].
et nous a suscité une puissance de salut dans la maison de David, son serviteur, (Lc 01/69 = P 006)
FG : C’est ce [kathôs] qu’il avait annoncé [lalein] par [dia] la bouche [stoma] de ses [autos] saints [hagios] prophètes [prophêtês] d [apo]’autrefois [aiôn];
BJ : selon qu’il l’avait annoncé par la bouche de ses saints prophètes des temps anciens, (Lc 01/70 = P 006)
FG : un salut [sôtêria] qui nous [E] libère de nos [hêmeis] ennemis [ekhthros] et des mains [kheir] de tous ceux qui nous [hêmeis] haïssent [misein].
BJ : pour nous sauver de nos ennemis et de la main de tous ceux qui nous haïssent. (Lc 01/71 = P 006)
FG : Il a montré [poiein] sa bonté [eleos] envers [meta] nos [hêmeis] pères [patêr] et s’est [M] rappelé [mimnêskein] son [autos] alliance [diathêkê] sainte [hagios],
BJ : Ainsi fait-il miséricorde à nos pères, ainsi se souvient-il de son alliance sainte, (Lc 01/72 = P 006)
FG : le serment [horkos] qu [hos]’il a fait [omnuein] à [pros] Abraham [abraam] notre [hêmeis] père [patêr]: il nous [hêmeis] accorderait [didesthai]
BJ : du serment qu’il a juré à Abraham, notre père, de nous accorder (Lc 01/73 = P 006)
FG : après nous avoir [M] arraché [rhuesthai]aux [ek] mains [kheir] des ennemis [ekhthros], de lui [autos] rendre sans crainte [aphobôs] notre culte [latreuein]
BJ : que, sans crainte, délivrés de la main de nos ennemis, nous le servions (Lc 01/74 = P 006)
FG : dans [en] la piété [hosiotês] et la justice [dikaiosunê] sous son [autos] regard [enôpion], tout [pas] au long de nos [hêmeis] jours [hêmera].
BJ : en sainteté et justice devant lui, tout au long de nos jours. (Lc 01/75 = P 006)
FG : Et toi [su], petit enfant [paidion], tu seras appelé [kalein] prophète [prophêtês] du Très-Haut [hupsistos], car [gar] tu marcheras [proporeuesthai] par-devant sous le regard [enôpion] du Seigneur [kurios], pour préparer [hetoimazein] ses [autos] routes [hodos],
BJ : Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut ; car tu marcheras devant le Seigneur, pour lui préparer les voies, (Lc 01/76 = P 006)
FG : pour donner [didesthai] à son [autos] peuple [laos] la connaissance [gnôsis] du salut [sôtêria] par [en] le pardon [aphesis] des péchés [hamartia].
BJ : pour donner à son peuple la connaissance du salut par la rémission de ses péchés ; (Lc 01/77 = P 006)
FG : C’est l’effet [dia] de la bonté [eleos] profonde [splankhnon] de notre [hêmeis] Dieu [theos]: grâce [en] à elle [hos] nous [hêmeis] a visités [episkeptô/episkepein] l’astre levant [anatolê] venu [ek] d’en haut [hupsos].
BJ : grâce aux sentiments de miséricorde de notre Dieu, dans lesquels nous a visités l’Astre d’en haut, (Lc 01/78 = P 006)
FG : Il est apparu [epiphainein] à ceux [ho] qui se trouvent [kathezesthai] dans [en] les ténèbres [skotos] et l’ombre [skia] de la mort [thanatos], afin [ho] de guider [kateuthunein] nos [hêmeis] pas [pous] sur [eis] la route [hodos] de la paix [eirênê]».
BJ : pour illuminer ceux qui demeurent dans les ténèbres et l’ombre de la mort, afin de guider nos pas dans le chemin de la paix. » (Lc 01/79 = P 006)
FG : Quant [de] à l’enfant [paidion], il grandissait [auxanein] et son esprit [pneuma] se fortifiait [krataioein]; et il fut [einai] dans [en] les déserts [erêmos] jusqu [heôs]’au jour [hêmera] de sa [autos] manifestation [anadeixis] à [pros] Israël [israêl].
BJ : Cependant l’enfant grandissait, et son esprit se fortifiait. Et il demeurait dans les déserts jusqu’au jour de sa manifestation à Israël. (Lc 01/80 = P 006)
La lignée et la cordialité
L’aspect matriarcal de toute tradition
1 Quant à Élisabeth, le temps s’accomplit où elle doit enfanter, et elle met au monde un fils (Lc 01/57 = P 006). « Pourquoi un fils et non une fille ? » Nous avons envisagé la question à propos de Jésus.
2 Ses voisins et ses proches apprennent que le Seigneur a fait éclater sa miséricorde à son égard, et ils s’en réjouissent avec elle (Lc 01/58 = P 006). Nous avons vu la part d’illusion dans cette joie, car le nouveau-né ne se mariera pas, et ne donnera pas de descendance à ses parents. Vu leur âge, ils ne le sauront sans doute jamais mais, s’ils l’avaient su, ils ne s’en seraient pas réjoui, puisque leur but était bien d’avoir une descendance. Quant à la miséricorde nous avons vu que cela relève de la conception très matriarcale et reproductrice des femmes dans une partie du judaïsme, et d’ailleurs dans la forme populaire et féminine de toutes les traditions.
Report à la circoncision-nomination de Jésus
1 Le huitième jour, ils viennent pour circoncire l’enfant… (Lc 01/59 = P 006). Une péricope toute entière et très courte sera consacrée à la nomination-circoncision de Jésus (la péricope 009). Là se trouvera le développement de la signification de la circoncision.
Comment Jean échappe à la loi de la lignée (kula-dharma)
1 Prenant la parole, sa mère dit : »Non, il s’appellera Jean » (Lc 01/60 = P 006). La mère de Jean a dû être informée par son mari, muet depuis des mois, de la prescription de l’ange concernant le nom de son fils. Cela suppose qu’elle savait lire, mais la chose n’a rien d’étonnant pour une femme de grand-prêtre.
2 Et on lui dit : »Il n’y a personne de ta parenté qui porte ce nom ! » (Lc 01/61 = P 006). La remarque de l’entourage est intéressante et on en trouve l’équivalent hindou dans la Bhagavad Gita avec la notion de kula-dharma. Quand la lignée est détruite, les lois immémoriales (kula-dharma) qui la régissent périssent à leur tour. Une fois les lois disparues, le désordre se propage dans les varnas-castes (BG 01/40). Et, quand les humains ne connaissent plus les lois de la lignée, ils sont voués à l’errance existentielle ; tel est l’enseignement qui nous fut transmis (BG 01/44).
3 Dans toutes les civilisations, et contrairement à l’anti-civilisation moderne, les humains sont considérés comme différenciés et spécifiques. L’harmonie du monde, aussi bien que la réussite d’une vie individuelle, nécessite que chacun soit à sa place dans la société, et cela en fonction de ses qualités propres. Jamais un métier n’est envisagé seulement sous l’angle économique, comme le fait la modernité, ou sous l’angle encore plus réduit du gagne-pain individuel. Un métier est nécessairement aussi une voie spirituelle et une vocation individuelle.
4 En sanskrit, il y a trois mots pour dire caste (emplacement individuel dans la structure sociale). Le premier est varna qui signifie ‘couleur’. Les brahmanes se voient attribuer la couleur blanche (théoriquement : lumière pure de la spiritualité). Les kshatryas-chevaliers-nobles la couleur rouge (celle du sang, car ils paient de leur sang la défense de la nation et de ses lois). Les vaïshyas, caste productrice de l’économie la couleur brun (couleur du bois, matériaux de base). Les shudras-serviteurs le noir (par allusion au fait qu’ils sont guidés par l’éclairage de ceux qu’ils servent).
5 Le nom doit être en rapport avec la vocation individuelle et la caste. On prend généralement un nom déjà porté par un personnage exemplaire, dont on veut poursuivre l’œuvre. D’où la légitimité de la remarque faite à Élisabeth.
6 Le deuxième mot sanskrit pour désigner la caste est jati qui signifie ‘naissance’. Il prête à confusion, car il ne signifie pas qu’un homme doit rester dans sa caste de naissance, principe qui a pour résultat de rendre les castes héréditaires et donc rigides. Il signifie que chacun nait avec des spécificités, une nature propre, et qu’il doit exercer ses talents dans le domaine pour lequel la naissance l’a rendu doué. Tel est le message évangélique de la parabole des talents (Mt 25/15 = P 227) et aussi l’enseignement de la Gita : C’est moi (L’incarnation divine parle ici) qui ai créé les quatre varnas-castes, selon les gunas de chacun (les différences dans la nature mentale et physique) et avec pour chacun son svadharma (ses devoirs propres) (BG 04/13).
7 Le troisième vocable pour désigner les castes est kula, que nous venons de rencontrer précédemment. Il signifie ‘lignée’. Cela irait en partie dans le sens de la caste héréditaire, bien que, à l’origine et en principe, les castes ne sont pas héréditaires. Mais le fait est que celui qui naît dans une caste reçoit nécessairement une formation très adaptée à cette caste, et au bon âge. Si ses qualités propres sont en harmonie avec sa caste native, ce sera pour lui un avantage. Alors, sa vocation propre et le maintien des valeurs de sa lignée se confondent. Mais l’homme ou la femme qui ne sont pas nés dans une caste, mais qui en ont les qualités natives et qui parviennent ensuite à s’y intégrer adoptent aussi les kula-dharma de cette lignée, ses valeurs propres. Avec un avantage important à long terme : ils apportent dans cette caste un sang neuf (au sens propre et figuré). C’est d’ailleurs le cas général des femmes qui, en épousant un homme, épousent aussi sa caste et ses valeurs, car les mariages ne se font pas seulement au sentiment et au désir sexuel.
8 L’opposition à propos du nom de Jean relève d’un problème de kula-dharma de la lignée sacerdotale de Zacharie. Et le changement de nom est hautement significatif, car Jean signifie ‘Dieu fait grâce’. Il incarne donc la voie directe, qui relie un homme à Dieu, alors que le sacerdoce incarné par son père Zacharie illustre la voie indirecte du recours à Dieu par le clergé et les rites. La grâce est souvent symbolisée par l’eau ; on peut la recevoir directement par la pluie, ou indirectement par la rivière. Mais elle est plus pure dans le premier cas. Or Jean ne devait pas devenir grand-prêtre comme son père. Il ne devait d’ailleurs s’intégrer dans aucune caste, mais les dominer toutes (car il enseigne les gens de toutes conditions : Lc 03/11-14 = P 017), en tant que prophète (on le tenait pour un prophète : Mt 14/05 = P 034), et en tant qu’ascète (Jean est vêtu d’une peau de chameau et mange des sauterelles et du miel sauvage : Mc 01/06 = P 015).
La complémentarité du père et de la mère
1 Et l’on demande par signes au père comment il veut qu’on l’appelle. Celui-ci demande une tablette et écrit : »Jean est son nom »; et ils en sont tous étonnés. (Lc 01/62-63 = P 006) Comme on l’a vu, la scène de l’annonce à Marie laisse entendre que c’est Marie, inspirée par l’ange, qui nommera elle-même son enfant. Mais elle est contredite par l’annonce à Joseph, à qui un ange déclare : elle enfantera un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus : car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés (Mt 01/21 = P 007). L’ange explique à Joseph la signification du nom de Jésus, ce que Gabriel n’avait pas expliqué à Marie. Cela confirme ce qui fut dit sur l’interprétation microcosmique de la scène de l’annonciation : Joseph est l’esprit-pneuma qui connaît la doctrine spirituelle et sa finalité ; Marie est l’âme, dont la virginité offre l’espace intérieur de l’être à l’action fécondante de l’Esprit-Saint. Ainsi naît Jésus, le sauveur immanent, car l’être méditant ne vit plus selon son ego, mais selon Dieu qui l’habite.
2 Dans la présente scène, on demande à Zacharie qu’il tranche, entre la famille et sa femme, pour la question du nom de l’enfant. C’est l’homme qui décide mais, aussi bien dans le couple Zacharie-Élisabeth que dans celui de Joseph-Marie, il n’y a aucune opposition interne au couple sur la question du nom. D’ailleurs, comme nous le verrons dans la scène de la circoncision-nomination de Jésus, lors de cette cérémonie juive, encore aujourd’hui, le père, le parrain et l’officiant opèrent sans la mère, qui n’est que spectatrice.
3 L’étonnement des invités se comprend. En découvrant la vocation très spécifique de Jean le futur baptiste, ils comprendront.
L’oralité et la cordialité
1 A l’instant même, sa bouche s’ouvre et sa langue se délie, et il parle en bénissant Dieu. (Lc 01/64 = P 006). Le texte signalera ensuite la surprise des voisins, mais Zacharie ne devait pas être surpris, car l’ange lui avait bien dit : tu vas être réduit au silence et sans pouvoir parler jusqu’au jour où ces choses arriveront, parce que tu n’as pas cru à mes paroles, lesquelles s’accompliront en leur temps (Lc 01/20 = P 003). Une fois sûr que sa femme était enceinte, il n’avait plus de raison de douter qu’il retrouverait la voix.
2 La crainte s’empare de tous leurs voisins, et dans la montagne de Judée tout entière on raconte toutes ces choses (Lc 01/65 = P 006). Voici qu’un événement privé devient une affaire publique, à l’échelle d’une région entière. La loi juive, rappelée par Jésus, prescrit : Tu aimeras ton prochain… (Mt 05/43 = P 065). À l’époque, les événements lointains n’étaient pas connus, mais les faits de la vie des voisins constituaient les informations. Aujourd’hui on est au courant d’un tsunami aux antipodes, d’une guerre à l’autre bout du continent, mais le prochain, sauf exceptions, n’est plus proche. On peut même dire que la loi générale, accentuée par les téléphones portables, est que le prochain est lointain et le loitain proche.
3 Tous ceux qui en entendent parler les mettent dans leur cœur, en disant : »Que sera donc cet enfant ? » Et, de fait, la main du Seigneur est avec lui (Lc 01/66 = P 006). Ce verset, qui ne semble pas porter grande révélation, fournit une indication opérative précise sur l’oralité et la cordialité, sur l’écoute et la mémoire du cœur. On le verra lors de la nativité de Jésus : Marie conserve avec soin toutes ces choses, les méditant-symboliquement en son cœur (Lc 02/19 = P 008). Marie, sans doute, excelle dans cette pratique, mais elle est commune à sa culture. Les juifs sont à l’origine (jusqu’à David) une civilisation nomade, donc de tradition orale. Non qu’ils soient dépourvus d’une Écriture sacrée, la Thora, mais la pratique spirituelle consiste, tout d’abord, à redonner vie verbale à la lettre morte de l’Écriture. C’est pourquoi on écoute celui qui lit la Thora. Et aussi pourquoi la lecture, comme en Occident jusqu’à une date assez récente, se faisait presque toujours à voix haute. Et, comme les gens vivaient plus collectivement qu’aujourd’hui, nombreux étaient les analphabètes possédant une vraie culture par l’écoute attentive. Importe aussi la référence au cœur ; et ce n’est pas pour rien si on parle en français de ‘savoir par cœur’. Un magnétophone n’a pas de cœur ; il ne s’agit pas de réciter comme un magnétophone. Il s’agit d’y mettre tout son cœur, son sentiment, son amour, et aussi tous ses sens. Ainsi la parole prend forme d’images mentales, de mouvements. On perçoit intérieurement les sons suggérés par les actions, les odeurs, les contacts. Les événements, dès lors qu’ils présentent une signification symbolique, s’impriment au cœur de l’être par toutes les voies des sens. Comme les gens, autour de Zacharie, impriment en eux les événements du mythe évangélique en train de s’initier, de même le méditant doit se laisser imprimer par l’histoire sacrée. Ce verset n’est pas un détail anodin, c’est un mode d’emploi.
La compagnie de l’Unique
1 Mais revenons sur la fin du verset : de fait, la main du Seigneur est avec lui. Et posons la question : « Avec qui n’est-elle pas ? » Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20). Les seuls hommes que la main du Seigneur ne guide pas sont ceux qui se refusent à y croire. Rien ne saurait se passer, fut-ce la pire catastrophe, sans que la main du seigneur le permette ou le veuille, ce qui est la même chose. Chaque événement, si petit soit-il, est un dialogue entre le Seigneur et celui qu’Il guide. Celui qui se croit seul ne le voit pas ; celui qui se sait accompagné, le perçoit. Rien que cela est un exercice spirituel : savoir qu’on n’est jamais seul. Et le paradoxe, la jonction de l’exotérisme religieux et de l’ésotérisme spirituel, c’est qu’on trouve l’Unique en ne se sentant jamais seul. Jésus le dit : vous serez dispersés chacun de votre côté et me laisserez seul. Mais je ne suis pas seul : le Père est avec moi (Jn 16/32 = P 266).
‘Les deux alliances’ et ‘De quel Dieu parle-t-on ?’
A qui est ce Dieu ?
1 En écho du cantique d’Élisabeth et de Marie lors de la Visitation (P 005), Zacharie se met à prophétiser : Zacharie, son père, est rempli d’Esprit Saint et se met à prophétiser : (Lc 01/67 = P 006).
2 » Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, de ce qu’il a visité et délivré son peuple (Lc 01/68 = P 006). Pour celui qui possède ne fut-ce qu’un embryon de spiritualité, l’expression le Dieu d’Israël, comme aussi bien le Dieu des Incas ou des Chinois apparaît comme une contradiction dans les termes. Si ce dieu n’est le dieu que d’un seul peuple, alors il n’est pas Dieu. Le vrai, et surtout le seul Dieu ne saurait être qu’universel. On peut parler ‘du vrai Dieu’, les autres conceptions étant illusoires, on ne peut pas évoquer ‘notre Dieu’. D’abord parce que nous sommes à Lui et non Lui à nous. Ensuite parce que les autres peuples sont son œuvre, non moins que nous.
3 Une fausse conception de Dieu ne peut que donner une prophétie inaccomplie. Car, encore une fois, le peuple juif n’a pas été délivré des Romains ; et même bien au contraire. Un prêtre répondrait probablement : « Certes, mais il fut délivré par le Christ, son messie. » Or, si certains juifs le furent assurément, ce n’est pas le cas du peuple en son entier… ce n’est d’ailleurs le cas d’aucun peuple. Il n’y a pas, au sens religieux et culturel, de ‘peuple élu’. Jésus l’affirme brutalement : beaucoup viendront du levant et du couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des Cieux, tandis que les fils du Royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures : là seront les pleurs et les grincements de dents (Mt 8/11-12 = P 186).
Jésus, le juif qui aimait les étrangers
1 Sur son élan, Zacharie continue : Il nous a suscité une puissance de salut dans la maison de David, son serviteur (Lc 01/69 = P 006). Assurément Jésus, par son enseignement et son exemple, constitue une puissance de salut, mais le nous est en trop. En effet, bien que n’étant presque jamais sorti de Palestine, et encore de quelques pas seulement, Jésus s’est offert aux étrangers, aussi bien qu’aux juifs, et presque mieux. Qu’on en juge. Le seul homme que Jésus admire (Mt 08/10 = P 076) est un centurion romain, dont il soigne l’esclave : Comme il était entré dans Capharnaüm, un centurion s’approcha de lui en le suppliant… (Mt 08/05 = P 076). Jésus précise lui-même que les grands prophètes juifs n’ont pas servi que les juifs : Assurément, je vous le dis, il y avait beaucoup de veuves en Israël aux jours d’Élie, lorsque le ciel fut fermé pour trois ans et six mois, quand survint une grande famine sur tout le pays ; et ce n’est à aucune d’elles que fut envoyé Élie, mais bien à une veuve de Sarepta, au pays de Sidon (Lc 04/25 = P 100). Et aussi : Il y avait aussi beaucoup de lépreux en Israël au temps du prophète Élisée ; et aucun d’eux ne fut purifié, mais bien Naaman, le Syrien (Lc 04/27 = P 100). Il libère du démon une femme grecque, syrophénicienne de naissance (Mc 07/26 = P 115). Et, dans le passage des dix lépreux, dont neuf étaient juifs, il déclare : Il ne s’est trouvé, pour revenir rendre gloire à Dieu, que cet étranger (Lc 17/18 = P 205).
2 Zacharie, à moins que ce ne soit Luc, l’écrivain du mythe, continue en droite ligne : selon qu’il l’avait annoncé par la bouche de ses saints prophètes des temps anciens (Lc 01/70 = P 006). Luc ne manque pas d’audace. Il est en train d’affirmer que Jésus va incarner parfaitement ce que les prophètes de la Thora avaient annoncé concernant le messie. Or il ne fait aucun doute que la libération attendue était religieuse, raciale et politique. Or Jésus, s’il n’a pas directement créé le christianisme (œuvre qui revient plutôt à Paul de Tarse), n’a pas arrangé les affaires du judaïsme, pour dire le moins. Il s’est montré méthodiquement non raciste. Et il a affiché une hauteur par rapport aux soucis politiciens qui confine au mépris : Mon royaume n’est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux Juifs. Mais mon royaume n’est pas d’ici (Jn 18/36 = P 278).
3 Zacharie-Luc continue : pour nous sauver de nos ennemis et de la main de tous ceux qui nous haïssent (Lc 01/71 = P 006) : sans commentaire.
Des alliances bien peu universelles
1 Ainsi, il a montré sa bonté envers nos pères, et se souvient de son alliance sainte (Lc 01/72 = P 006). On retrouve ici le Dieu d’Israël, puisque l’alliance en question est conclue entre Dieu et ce peuple particulier, pas un autre. D’après ce que l’on a vu du rapport de Jésus avec les étrangers, il semble qu’il n’ait pas été très au courant du privilège accordé par Dieu à son propre peuple.
2 Comme souvent, ce passage du début trouve un écho à la fin. Lors de son dernier repas, Jésus prend une coupe de vin et déclare : Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang, versé pour vous (Lc 22/20 = P 259). Ce faisant, d’après les Catholiques et les Orthodoxes, il fonde le rite eucharistique de la ‘présence réelle’ dans le pain et le vin de la communion. Les chrétiens Protestants-Réformés ne croient pas à cela… ce qui, curieusement, ne les empêchent pas d’être reconnus comme chrétiens par les Catholiques (du moins depuis que les Catholiques ne massacrent plus les Huguenots). Donc voici une alliance qui se fonde sur la précédente, en tant que nouvelle alliance et ne vaut que par elle.
3 L’argument catholique classique consiste à dire : « La première alliance était limitée à un peuple, la seconde est universelle, puisqu’il est dit dans la Cène (dernier repas fondateur de l’eucharistie) : ceci est mon sang, le sang de l’alliance, qui va être répandu pour une multitude en rémission des péchés (Mt 26/28 = P 259). La multitude désigne tous les humains. » Certes, le Dieu de la seconde alliance est plus universel que celui de la première, limité aux seuls juifs. Mais cette façon de voir les choses a quelque chose de progressiste, d’évolutionniste. Tout se passe comme si l’humanité des quelques siècles avant l’antiquité romaine avait été particulièrement barbare (‘primitive’ au sens des darwiniens) et qu’il aurait fallu préparer un peuple à créer la matière humaine et culturelle du futur messie qui, ensuite seulement, pourrait s’adresser à l’humanité entière. Or, au cinquième siècle avant Jésus, le bouddhisme prenait forme, avant lui l’hindouisme possédait déjà sa doctrine non-dualiste.
4 Ce jeu des alliances, première et seconde, ne fonctionne que dans la perspective judéo-chrétienne, quelque peu évolutionniste, et dans l’ignorance des autres spiritualités du monde, et de la doctrine des cycles d’humanité. En effet toutes les doctrines spirituelles présentent l’humanité comme ayant été plus spirituelle au début qu’à la fin. La doctrine des quatre âges de l’humanité en Inde est particulièrement explicite. Et Jésus n’est pas en reste lorsqu’il interroge, pour la fin de l’humanité : le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? (Lc 18/08 = P 212), et pour le début de l’humanité : dès l’origine de la création Dieu les fit homme et femme… les deux ne feront qu’une seule chair (Mc 10/06-08 = P 214).
Un Saint Esprit de bien modeste ambition
1 Et Zacharie termine, très inspiré : du serment qu’il a juré à Abraham, notre père, de nous accorder que, sans crainte, délivrés de la main de nos ennemis, nous le servions en sainteté et justice devant lui, tout au long de nos jours (Lc 01/73-75 = P 006). Ici le grand-prêtre fait le tour de ses modestes espérances. Sa tradition s’origine en Abraham ; l’antériorité d’Abraham semble ne pas exister. Le père, c’est Abraham, et non le Dieu d’Abraham. Pour le reste, il souhaite une paix toute sociale, sans crainte, délivrés de la main de nos ennemis, et une longue vie, tout au long de nos jours, comme si la seule espérance de perduration se situait dans la longévité. Certes, il pense en prêtre : que nous le servions en sainteté et justice devant lui, mais en prêtre qui prie Dieu pour le confort du monde mortel, rien de plus.
Le salut-sôtêria et la réalisation-moksha
La réduction de Dieu au Très-Haut
1 Zacharie, après avoir parlé en général de son peuple et en particulier de lui-même en tant que grand-prêtre officiant tranquillement en paix, se met à prophétiser sur son fils. Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut ; car tu marcheras devant le Seigneur, pour lui préparer les voies (Lc 01/76 = P 006).
2 Deux points ressortent dans cette affirmation de Luc. Le premier est la conception de Dieu comme Très-Haut. On la retrouvera dans la bouche de Jésus avec le Notre père : Notre Père qui es dans les cieux (Mt 06/09 = P 160). C’est le début de la prière enseignée par Jésus, elle est exotérique, religieuse.
3 Mais la dernière demande est : Délivre-nous du mal (Mt 06/13 = P 160). D’un point de vue terrestre, cette demande est inexauçable. Et là il faut recourir à la métaphysique et non à la théologie. Dès lors qu’il y a manifestation-création, la dualité s’installe. Le monde est peuplé d’êtres qui se croient séparés les uns des autres, et séparés de Dieu. C’est d’ailleurs pourquoi ils le prient comme étant le Très-Haut, eux-mêmes se situant très bas. On ne peut être délivré de tout mal que dans l’unité parfaite, c’est-à-dire en Dieu, qui est l’Unique. Jésus confirme cela en s’adressant au ‘Jeune homme riche’ : « Bon maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie pour l’ère ? » Jésus lui dit : »Pourquoi m’appelles-tu bon ? Nul n’est bon que Dieu seul-monos » (Mc 10/18 = P 216).
La théorie de la religion précurseuse
1 L’autre point indiqué par Luc dans ce verset est : tu marcheras devant le Seigneur, pour lui préparer les voies. Jean le Baptiste synthétisant le judaïsme et Jésus préfigurant le christianisme, les deux religions sont ainsi situées l’une par rapport à l’autre et le judaïsme est posé comme une préparation, un marchepied de la vraie religion chrétienne.
2 Il semblerait que Jésus confirme ce point : En vérité je vous le dis, parmi les enfants des femmes, il n’en a pas surgi de plus grand que Jean le Baptiste ; et cependant le plus petit dans le Royaume des Cieux est plus grand que lui (Mt 11/11 = P 079). Si on considère cette parole de Jésus comme comparant les deux religions juive et chrétienne, on est là dans la concurrence classique des religions avec la volonté de dévaluer les autres religions. Voilà qui est peu digne de Jésus.
3 « Alors dira-t-on, si Jésus n’a pas voulu dire cela, qu’a-t-il voulu signifier ? » Jésus compare d’une part les enfants des femmes, on pourrait presque dire ‘les hommes non circoncis’, les hommes qui sont au niveau de la femme naturelle, configurée pour la vie mortelle, et, d’autre part les élus du Royaume des Cieux, c’est-à-dire en langage métaphysique, des états de l’Être supérieurs à l’état humain d’existence. Pour faire court, Jésus compare une religion très terrestre et un ésotérisme spirituel. Alors la hiérarchie qu’il pose est vraiment justifiée. La théologie a fait de cela un argumentaire pour la concurrence religieuse entre le judaïsme et le christianisme dogmatique, alors que ce dernier est souvent loin de dépasser le judaïsme.
La fausse gnose proposée par Luc, qui est aussi un vrai salut
1 « En quoi consiste la préparation du terrain que doit opérer Jean le Baptiste ? » Luc le précise : pour donner à son peuple la connaissance-gnôsis du salut-sôtêria par le pardon de ses péchés-hamartia (Lc 01/77 = P 006). Ce verset est ambigu, à moins qu’il ne soit rusé de la part de son auteur. Il commence par une référence à la connaissance-gnôsis, c’est-à-dire la gnose.
2 Dans toutes les traditions spirituelles complètes, la gnose est le sommet de la quête ; elle consiste à comprendre la doctrine de ‘l’unité suprême’ et à la réaliser pleinement. De toutes les traditions actuellement vivantes, le védanta hindou est celle qui expose le mieux cette doctrine, et le yoga est la pratique la plus adéquate à sa réalisation. Ces deux aspects font l’objet de la Bhagavad Gita, le texte sacré hindou le plus universellement connu, précisément pour cette raison.
3 Cette doctrine n’est pas enseignée dans la théologie dogmatique et dans l’enseignement chrétien populaire. Cependant elle fait partie de l’enseignement du Christ, comme nous l’avons montré dans l’introduction à ce commentaire de l’Évangile, dans notre commentaire du Credo, et dans les cinq péricopes déjà étudiées. De plus les évangiles gnostiques de Thomas, Myriam de Magdala et Philippe, de découverte récente, et non manipulés depuis presque deux millénaires prouvent indubitablement que Jésus développait, au moins pour certains de ses disciples, un tel enseignement. Sinon, pourquoi aurait-il fait le reproche aux docteurs : Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la gnose ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! (Lc 11/52 = P 171) ? (on trouvera un commentaire de ces évangiles dans ce site: ‘Evangile commentaire’, ‘Credo 9-11’)
4 Donc Luc fait référence à la gnose… mais ce qu’il met sous ce nom n’a rien à voir avec la gnose ! Car il s’agit de donner à son peuple la connaissance-gnôsis du salut-sôtêria par le pardon de ses péchés-hamartia. On remarque d’abord que cela concerne le collectif, le peuple. Or la gnose est une fusion de l’individu dans le Principe divin, mais cela ne saurait se passer au niveau du peuple tout entier. Ensuite on note qu’il s’agit de son peuple, donc précisément du peuple juif, alors que la gnose est universelle par nature, considérant qu’il n’est qu’un Dieu (monothéisme véritable) le même pour tous les peuples.
5 De plus, il est question du pardon des péchés-hamartia, chose qui ne peut être opérée que par une autre personne que le pécheur lui-même. Lorsque quelqu’un faute, soit la victime de sa faute lui pardonne, et la chose est comme n’étant plus ; soit une tierce personne paie à sa place le dû compensatoire à la victime et se porte garant pour le pécheur. Dans la doctrine théologique, le Christ, par la croix, a payé pour les pécheurs. Cela fut envisagé en détail dans les écrits précédents de ce site.
6 « À quoi mène ce pardon ? » au salut-sôtêria. « Pourquoi un homme a-t-il besoin d’être sauvé par le sacrifice d’un autre que lui ? » Parce qu’il n’a pas discerné le divin en lui et qu’il ne peut donc pas le réaliser. Il est dans l’exotérisme, qui ne conçoit Dieu que comme extérieur à l’humain, comme le Très-Haut, précisément, ainsi qu’on le voit dans ce discours de Zacharie. Le salut est la finalité de l’exotérisme. « Maintenant, à quoi mène le salut-sôtêria ? » Jésus le dit à celui à qui il pardonne les pires péchés, le ‘bon’ larron : aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis (Lc 23/43 = P 295). Le paradis, en l’occurrence le paradis terrestre, est le lieu de ceux qui sont sauvés par le pardon du Christ.
7 La théologie prétend que l’homme sauvé, dans l’état paradisiaque, équipé de son ‘corps de résurrection’, est immortel. Mais l’Évangile ne dit rien de tel. Il est seulement question dans l’Évangile d’une vie pour l’aionios, qui est une durée cyclique, non quantifiée. Sur ce point il y a opposition entre l’enseignement ésotérique de la Gita et la théologie. Ayant savouré le vaste monde céleste, et après y avoir épuisé le bénéfice de leurs mérites, ils doivent retourner au monde des mortels. Ainsi, ceux qui suivent la voie védique, mais qui n’aspirent qu’au bonheur, n’obtiennent que le cycle de la naissance et de la mort (BG 09/21). Autrement dit, ceux dont les fautes ont été pardonnées jouiront du paradis à proportion des mérites qu’ils ont eus par ailleurs. S’ils n’avaient fait que des fautes, ils n’auraient jamais été pardonnés. Car il ne faut pas oublier que Jésus n’a pas pardonné au mauvais larron, qui l’a insulté jusqu’à son dernier souffle. Une fois épuisés ces mérites, ce karma, ils doivent retourner au monde des mortels donc dans le samsara, la ronde des naissances et des morts.
8 Tel est le salut-sôtêria, qui sera effectivement promis par Jésus et préparé par Jean, mais cela n’est aucunement une gnose au sens ésotérique du terme. Cependant ce salut est nécessaire pour les spirituels-yogi eux-mêmes, car la grande libération-moksha ne se réalise qu’exceptionnellement dans cette vie-ci (Après de nombreuses naissances, l’homme épris de sagesse vient à moi : BG 07/19). Lorsqu’un spirituel meurt sans l’avoir obtenu (sans être ressuscité, au sens ésotérique du terme), il séjourne au paradis, puis revient ensuite continuer son cheminement sur terre (BG 06/41-45).
Jésus, l’ascendant descendant
1 C’est l’effet de la bonté profonde de notre Dieu : grâce à elle nous a visités l’Astre levant-anatolê venu d’en haut-hupsos. La formulation est alambiquée.
2 Théologiquement on doit comprendre : ‘Dieu, dans sa bonté, a envoyé une autre personne divine, son Fils, Jésus (d’où la référence à: visités l’Astre venu d’en haut-hupsos)’.
3 Esotériquement l’interprétation est plus subtile, car il est aussi question du levant-anatolê. Si bien qu’on observe deux mouvements. L’un descendant : l’Astre venu d’en haut-hupsos, qui n’est autre que l’Esprit Saint, l’esprit de Dieu. L’autre montant : levant-anatolê. Ce dernier mot se retrouve dans un autre passage de l’Évangile : beaucoup viendront du levant et du couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des Cieux (Mt 08/11 = P 186). On remarque qu’ici on est dans le Royaume des Cieux, donc dans les états de l’Être supérieurs à l’humain ; on n’est plus dans le paradis terrestre. Ce qui se lève, donc de la terre vers le ciel, c’est Jésus, humain né normalement, et qui a fait le vide de son ego pour accueillir l’Esprit Saint. Ainsi Jésus est le fruit de ce double mouvement : ascendant (l’ascèse spirituelle, le yoga) et descendant (la grâce de l’Esprit Saint).
4 Heureusement que, du levant justement, nous vient la Bhagavad Gita, dont la doctrine est si limpide qu’elle nous permet de comprendre les formulations souvent alambiquées, paraboliques ou allusives de l’Évangile… du moins tel que nous le recevons aujourd’hui, après deux mille ans de pérégrinations ecclésiastiques.
Le flou des représentations post-mortem
1 Toujours dans un style assez ténébreux, Luc rajoute : il est apparu à ceux qui se trouvent dans les ténèbres et l’ombre de la mort-thanatos, afin de guider nos pas dans le chemin de la paix (Lc 01/79 = P 006). Nous avons vu que les juifs n’avaient pas de doctrine bien claire de la survie après la mort, et beaucoup même n’en avaient pas du tout. Un passage de l’Évangile en traite (Alors viennent à lui des Sadducéens – de ces gens qui disent qu’il n’y a pas de résurrection… : Mc 12/18 = P 241). L’Évangile gnostique de Thomas évoque la chose : Ses disciples lui disent : « Quel jour arrivera le repos de ceux qui sont morts ? Et quel jour le monde nouveau viendra-t-il ? » Jésus leur dit : « Ce que vous attendez est déjà venu, mais vous, vous ne le connaissez pas » (Tho 051).
2 Ce passage de Luc évoque la ‘descente aux enfers’ de Jésus, signalée dans certains Credo, où Jésus, entre sa mort et sa résurrection, a rencontré et sauvé ceux qui sont morts avant lui. Nous en avons traité dans le commentaire du Credo.
3 L’Orient théorise les choses autrement. Le dharma, la Loi du monde manifesté, du samsara, fait que chacun, selon son orientation ou sa désorientation spirituelle, émerge, pour un autre cycle de vie, dans un monde inférieur ou supérieur aux humains, ou intègre le divin en cas de libération-moksha. L’être sera donc plus ou moins avancé sur le chemin de la paix, mais celle-ci ne sera parfaite qu’en cas de libération.
Le jeune ermite, Jean
1 Ici se terminent les ‘prophéties’ de Zacharie. Luc conclut en une phrase très raccourcie. Quant à l’enfant, il grandit, et son esprit se fortifie. Et il demeure dans les déserts-erêmos jusqu’au jour de sa manifestation à Israël (Lc 01/80 = P 006). « Pourquoi dans les déserts ? » se dira-t-on « cet enfant n’a-t-il pas deux parents qui l’attendaient depuis longtemps ? » La péricope 011, ‘Le massacre des enfants de Judée’, que Luc ne raconte curieusement pas, mais seulement Matthieu, nous apprendra qu’Hérode, peu de temps après la naissance de Jésus, et donc pendant la prime enfance de Jean, a cherché à tuer les enfants de moins de deux ans. Joseph a alors emmené Jésus et Marie en Égypte, et, selon Luc, Jean a été caché au désert. Le lieu est assez impropre pour un jeune enfant, mais adéquat pour fuir les folies urbaines d’Hérode.
2 On remarque que le mot désert se dit erêmos, ce qui donne ermite en français ; or Jean était destiné à devenir l’archétype de l’ermite. Il ne quittera son désert que pour être enfermé dans les geôles d’Hérode (Hérode fait arrêter Jean et l’enchaîne en prison : Mc 06/17 = P 034), et y périr, autour de ses trente ans (le roi envoie un garde en lui ordonnant d’apporter la tête de Jean : Mc 06/27 = P 103).
Naissance de Jean le Baptiste