La VISITATION de Marie à Élisabeth (P 005)
En ces jours-là, Marie partit et se rendit en hâte vers la région montagneuse, dans une ville de Juda. Elle entra chez Zacharie et salua Élisabeth. Et il advint, dès qu’Élisabeth eut entendu la salutation de Marie, que l’enfant tressaillit dans son sein et Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint. Alors elle poussa un grand cri et dit : »Bénie es-tu entre les femmes, et béni le fruit de ton sein ! Et comment m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur ? Car, vois-tu, dès l’instant où ta salutation a frappé mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en mon sein. Oui, bienheureuse celle qui a cru en l’accomplissement de qui lui a été dit de la part du Seigneur ! » Marie dit alors : »Mon âme exalte le Seigneur, et mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Sauveur, parce qu’il a jeté les yeux sur l’abaissement de sa servante. Oui, désormais toutes les générations me diront bienheureuse,
car le Tout-Puissant a fait pour moi de grandes choses. Saint est son nom, et sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent. Il a déployé la force de son bras, il a dispersé les hommes au cœur superbe. Il a renversé les potentats de leurs trônes et élevé les humbles, il a comblé de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides. Il est venu en aide à Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde, selon qu’il l’avait annoncé à nos pères – en faveur d’Abraham et de sa postérité à jamais ! » Marie demeura avec elle environ trois mois, puis elle s’en retourna chez elle.
(Lc 01/39-56 = P 005)
Théorie :
Le zèle dans le service
1 En ces jours-là, Marie part et se rend en hâte vers la région montagneuse, dans une ville de Juda (qui loue Dieu) (Lc 01/39 = P 005).
2 Marie vient d’être informée par l’ange Gabriel de ce que sa cousine Élisabeth, stérile et âgée, est enceinte. Celle-ci enfantera le futur Jean le Baptiste, précurseur de Jésus. Marie se rend dans la région qu’habite sa cousine, par solidarité familiale, la femme jeune aidant la plus âgée ; par entraide féminine, la femme encore libre de ses mouvements aidant celle qui va accoucher ; et par dévouement pour la mission de son fils, car elle sait que le fils d’Élisabeth sera lui-même préparateur de l’œuvre de son propre fils.
3 La hâte est signalée, pour souligner le zèle de Marie dans l’accomplissement des ordres du Seigneur. De même Marthe : Quand Marthe apprend que Jésus arrive, elle va à sa rencontre (Jn 11 = P 220), ou Marie-Madeleine, lorsque sa sœur lui dit : Le Maître est là et il t’appelle. » Celle-ci, à cette nouvelle, se lève bien vite et va vers lui (Jn 11 = P 220). Ce zèle dans l’exécution des ordres divins est constant dans toutes les traditions spirituelles : Celui qui, avec zèle, accomplit sa fonction prenant toujours refuge en moi, atteint aussi, par ma grâce, à la demeure éternelle et immuable (Bhagavad Gita 18/56).
4 Après Salomon, les Hébreux furent divisés en deux royaumes, souvent rivaux : au nord Israël et au sud Judas avec Jérusalem comme capitale. Au temps de Jésus, cette distinction, souvent hiérarchisée, persistait.
5 Spirituellement l’esprit-pneuma aspire à l’altitude des montagnes, qui éloignent des masses et rapprochent du Principe. Les actions humaines sont faites comme un sacrifice offert à Dieu, donc en Juda (hébreu : qui loue Dieu).
L’action sacrée selon Marie
1 Elle (Marie) entre chez Zacharie (Yahvé se souvient) et salue Élisabeth (Dieu a juré) (Lc 01/40 = P 005).
2 Zacharie est prêtre sacrificateur et mari d’Élisabeth. Entrer chez lui est pénétrer dans le souvenir de Dieu ; saluer Élisabeth est faire confiance à Celui qui a juré. Ce souvenir prend deux formes. Premièrement, la remémoration quotidienne des Écritures qui, ainsi, redeviennent vivantes, paroles de Dieu. Deuxièmement, l’invocation, ce que les orientaux nomment mantra, et qui doit précisément orienter toute action vers Dieu et non seulement vers l’humain.
L’art de la gestation spirituelle
1 Il advient, dès qu’Élisabeth a entendu la salutation de Marie, que l’enfant tressaille dans son sein et Élisabeth est remplie d’Esprit Saint (Lc 01/41 = P 005).
2 Par conséquent l’enfant d’Élisabeth est lui-même rempli d’Esprit Saint, et ceci dès avant sa naissance. C’est pourquoi la tradition fête Jean-Baptiste au jour de sa naissance et non de sa mort comme tous les autres saints ; il a commencé saint, là où les autres atteignent cet état plus ou moins tardivement.
3 Dans toutes les traditions spirituelles, la famille et les voisins entourent la femme enceinte de mille soins, très conscients de l’influence sur la croissance de l’enfant de tout ce que ressent et vit la femme. Or Jésus compare la situation de la femme enceinte à la seconde naissance chez le disciple (Jn 16 = P 266). Semblablement, celui qui est en train de faire naître l’alter-christus en lui doit prendre soin des influences, en particulier culturelles, qui agissent sur lui.
L’inversion du rapport homme-femme en Christianisme
1 Alors elle poussa un grand cri et dit : »Bénie es-tu entre les femmes, et béni le fruit de ton sein ! (Lc 01/42 = P 005)
2 À travers Élisabeth, c’est l’Esprit qui pousse un grand cri et fait une ovation à Marie. Marie est bénie entre les femmes, car sa cousine pressent qu’elle sera la mère du messie attendu. Une autre interprétation, typiquement chrétienne, la voit bénie par rapport aux autres femmes, qui ne le sont guère, étant toutes filles d’Ève. Or Ève est la cause de la chute, d’après le récit (littéral) de la Genèse ; Marie, qui va être la cause du salut, étant la future mère du Sauveur (Jésus signifie ‘sauveur’) est donc l’anti-Ève, la compensatrice d’Ève, la sauveuse de toutes les Ève en quelque sorte.
3 Au sens littéral, et selon le récit de l’Annonciation (P 004) de l’archange Gabriel à Marie, celle-ci devait enfanter sans passer par un homme et sans recours à la sexualité. Elle devait demeurer vierge, d’après la tradition, même après la naissance de Jésus. En Christianisme, en tant que bénie entre les femmes, Marie devient le modèle des femmes. En conséquence, dans le premier Christianisme, Paul conseillait aux Chrétiens de vivre ‘comme lui’, c’est-à-dire en célibataire, sans sexualité et sans reproduction.
4 On attendait alors le retour du Christ comme imminent, ce que Jésus déclare clairement dans l’Évangile : Si l’on vous pourchasse dans telle ville, fuyez dans telle autre, et si l’on vous pourchasse dans celle-là, fuyez dans une troisième ; en vérité je vous le dis, vous n’achèverez pas le tour des villes d’Israël avant que ne vienne le Fils de l’homme. (Mt 10/22 = P 246). Puis les derniers témoins du Christ sont morts, les Chrétiens ont compris que cette prophétie était fausse, ou mal comprise, et le précepte de virginité pour tous mit en péril l’Église elle-même. On accepta alors le mariage, à seule fin de reproduction, et pour peupler l’Église. Mais l’Église garda toujours le mépris de la sexualité et la prééminence de la Vierge Marie, qui devint objet d’une vénération et d’une quasi divinisation.
5 Dans le monde humain, par conséquent, une fois que le dogme de la divinité du Christ, ‘engendré et non pas créé’ selon le Credo, fut établi, on obtenait trois sortes d’humains. Premièrement, Jésus, seul homme-Dieu, ‘pleinement homme et pleinement Dieu’ selon la formule théologique. Deuxièmement, Marie, la femme sans péché, qui conçoit sans homme et directement avec Dieu (comme d’ailleurs les mères de presque tous les grands rois de l’Antiquité, qui se présentaient ‘fils du ciel’ par ce procédé). Troisièmement, les humains ordinaires, hommes et femmes, pécheurs, engendrés par le sexe et non par Dieu.
6 Selon cette conception, la hiérarchie entre l’homme et la femme, commune à toutes les traditions spirituelles, se trouvait inversée dans le Christianisme. En Chine, le yang, le ciel, domine le yin, la terre, et les deux constituent le couple unifié et complémentaire, divino-terrestre humain. En Inde, même schéma avec les principes Purusha-esprit et Prakriti-matière primordiale. Dans la Genèse biblique, idem avec Adam et Ève, cette dernière étant une aide pour Adam. En Christianisme, parmi les humains créatures de Dieu, la plus parfaite est une femme : Marie ; Jésus n’étant pas une créature (selon la théologie) mais l’une des trois personnes divines chrétiennes.
7 Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que la civilisation chrétienne, et nulle autre, en dégénérant, ait fini par accoucher du monde moderne, qui produisit l’abstraction de l’égalité entre homme et femme et de fait la domination de l’homme par la femme. Cette dernière affirmation pourrait étonner. Or la civilisation démocratique n’a pas de plus haute instance, quant à ses orientations, que le vote des citoyens. Les femmes vivant huit ans de plus que les hommes, et ces années étant des âges où l’on vote, la voix du peuple est toujours à large majorité féminine. Cela outre le fait que les valeurs proposées par le monde matérialiste sont manifestement féminines, appartenant exclusivement au monde mortel dans un contexte laïc.
8 La théologie mariale est porteuse de bien des évolutions futures. La ‘sainte Famille’, constituée par Marie, Jésus et Joseph est spectaculairement déséquilibrée. Bien que l’Écriture présente Joseph toujours silencieux avec les humains, mais communiquant fréquemment avec le monde angélique, la religion populaire en fait un travailleur discret, au service de son fils adoptif et de sa femme ; il n’est que le beau-père, comme dans les familles recomposées modernes.
9 Y a-t-il alors une lecture spirituelle de ces passages ? Oui, et nous l’avons envisagée dans la péricope de l’Annonciation (P 004). Cette lecture est macrocosmique, c’est-à-dire que les différents personnages de la scène sont des éléments d’une individualité humaine particulière. L’ange, alors (être théoriquement immortel en Christianisme) est apparenté à ce que les Hindous nomment l’atman, l’être divin, habitant le corps, mais qui lui survit et transmigre. Jésus dit d’ailleurs, dans le passage de la ‘Femme aux sept maris’ : lorsqu’on ressuscite d’entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans les cieux (Mc 12/25 = P 241). Joseph est l’intellect (et non le mental) qui, précisément, communique avec les anges (les états supérieurs de l’Être). Marie est l’âme (psyché), mais l’âme rendue vierge par la méditation supra-mentale ; et c’est alors que le symbole de la virginité prend tout son sens. Certains disent que Marie a été fécondée par la grâce de l’Esprit-Saint, ils ne savent pas ce qu’ils disent… Marie est le silence vierge qu’aucune puissance mauvaise ne souille et ne distrait, elle demeure silence immaculé… (évangile gnostique selon Philippe 17). Et Jésus est l’alter-christus, issu de la seconde naissance (spirituelle et intérieure) dont Jésus parle à Nicodème, qui semble tout en ignorer (Jn 03/09 = P 030). Le Moyen-âge (sans doute ésotérique) a formé le mot ‘nigaud’ à partir de Nicodème ; que dirait-il des théologiens d’aujourd’hui ?
L’humilité d’Élisabeth
1 Et comment m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur ? (Lc 01/43 = P 005)
2 En lecture littérale, Élisabeth évoquant le Seigneur, on pourrait penser qu’elle est consciente de ce que Jésus est Dieu, selon la théologie trinitaire. Mais, dans l’Évangile, des Juifs de Grèce, demandent à Philippe : Seigneur, nous voulons voir Jésus (Jn 12/21 = P 230) ; on pourrait en déduire aussi bien que Philippe est Dieu. Plus simplement, Élisabeth pressent la prééminence de la jeune Marie et de l’enfant qu’elle porte et fait preuve d’humilité.
La sensibilité spirituelle d’Élisabeth
Car, vois-tu, dès l’instant où ta salutation a frappé mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en mon sein (Lc 01/44 = P 005). Les femmes disposent parfois de signes spirituels que les hommes ignorent. La Bhagavad gita précise : Lorsque sattva-vérité est dans sa maturité, dans ce corps, la lumière de la connaissance pénètre, par toutes les portes (des sens) (BG 14/11). Il faut croire qu’Élisabeth n’était pas dépourvue de certaines qualités yogiques.
La foi mariale
1 Oui, bienheureuse celle qui a cru en l’accomplissement de qui lui a été dit de la part du Seigneur ! » (Lc 01/45 = P 005).
2 Élisabeth, dont le mari Zacharie a douté de l’accomplissement de la promesse divine, lorsqu’il a rencontré un ange (P 003) félicite Marie pour sa foi. Tel est le mythe chrétien. En Occident actuel, la foi fait problème, au point que se développe une civilisation du doute, quand ce n’est pas de la pure négation. Le Christianisme a sa part de responsabilité, puisqu’il ordonne de croire, et de réciter, dans le Credo, des faits dont on n’a aucune certitude historique, scientifique ; par exemple la condamnation de Jésus par Ponce Pilate et sa résurrection en chair et en os. Cela fonctionnait au Moyen-âge avec la ‘foi du charbonnier’, mais le charbonnier d’aujourd’hui a appris l’esprit critique et scientifique à l’école. La foi est-elle morte pour autant ? Non.
3 Tout fait non vécu par le croyant lui-même est sujet à critique scientifique. Cependant l’intuition que l’humain est plus qu’un corps mortel et un mental agité est aussi un fait, spirituel. La scrutation méditative de l’Esprit en lui est aussi un fait et une expérience, même si elle n’est communicable que par un témoignage verbal. Chacun peut réitérer l’expérience en question en lui-même. Et on aborde alors une science spirituelle, que l’Orient nomme yoga. Si la foi n’était que la foi dans le Credo, ou quelque formulation bétonnée de ce genre, mélangeant faits invérifiables et affirmations métaphysiques, alors il y aurait lieu de se montrer voltairien. Mais la foi, fondamentalement, est l’adhésion à la transcendance, au-dessus du monde cosmique, et à l’immanence, en soi.
4 Reste alors que toutes les traditions spirituelles affirment que cette transcendance par rapport au mortel s’exprime dans des Révélations, dont témoignent les Écritures sacrées, elles-mêmes imparfaitement traduites dans un langage humain qui n’est pas fait pour cela, sinon symboliquement. C’est alors qu’intervient la pratique méditative, pour extraire l’or pur de la spiritualité, des pépites aux formes diverses, que sont ces Écritures dites révélées. La pépite n’est point l’or, mais tout méditant qui a des yeux pour voir discernera l’or dans les pépites. Pour ne pas se faire enfermer dans quelque Credo figé que ce soit, maintenant que le monde entier est à tout homme de bonne volonté, il faut pratiquer plusieurs pépites. Les principales sont moins nombreuses que les doigts d’une main. Mais la foi la plus pure, si on y travaille, se trouve dans le cœur de l’homme qui sait calmer son mental et écouter dans le silence les intuitions de l’Esprit en lui. Et c’est là, et là seulement, que l’absolue certitude de la foi est possible. Telle est, au sens ésotérique, la foi mariale et bienheureuse.
La création en Dieu selon Marie
1 Marie dit alors : »Mon âme-psukhê exalte le Seigneur, et mon esprit-pneuma tressaille de joie en Dieu mon Sauveur, (Lc 01/46-47 = P 005)
2 En français moderne, esprit et mental sont quasiment synonymes. Ici, il s’agit bien de la trilogie originelle de l’humain selon le Christianisme ancien : soma, psychè, pneuma, soit corps, âme, esprit, le mental faisant partie de l’âme. Dans cette conception, il était encore possible d’avoir une spiritualité au vrai sens du mot, c’est-à-dire quelque chose de divin dans l’humain, l’esprit-pneuma précisément, qui puisse réintégrer Dieu, qui est esprit-pneuma, comme Jésus l’enseigne à la Samaritaine (Jn 04 = P 036). Marie dit exactement mon esprit-pneuma tressaille de joie en Dieu, ce qui est à prendre à la lettre. La création n’est pas hors de Dieu (creatio ex nihilo) selon la théologie exotérique, mais elle est en Dieu. Cette conception, en vérité, ne se trouve guère en Christianisme, alors que la Bhagavad Gira l’affirme souvent : Tous les êtres demeurent en moi (BG 09/04).
3 Notons que, en l’occurrence, l’interprétation ésotérique consiste à prendre les choses à la lettre. Il est souvent trompeur de croire que l’exotérisme est toujours littéral et que l’ésotérisme nécessite une transposition symbolique. L’Esprit Saint s’amuse souvent à cacher les choses au milieu des places publiques… encore faut-il avoir des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, comme le dit Jésus.
L’abaissement totalisant… et l’acceptation de ne parfois pas comprendre
1 …parce qu’il a jeté les yeux sur l’abaissement de son esclave-doulê (Lc 01/48 = P 005).
2 Les traductions, le plus souvent, disent servante au lieu d’esclave. Pourquoi cette trahison du texte sacré, alors que l’évangile utilise diaconos pour serviteur et doulos pour esclave, et que Marie a choisi de se dire esclave ? La méthode religieuse consiste souvent à adapter l’Écriture à la mentalité profane, plutôt que d’instruire la mentalité profane pour la faire tendre vers le message spirituel de l’Écriture. Ceci constitue une véritable machine à opérer la décadence des traditions.
3 Un esclave ne choisit pas son maître, un serviteur oui. L’homme a-t-il choisi Dieu ? Jésus dit explicitement : Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ; mais c’est moi qui vous ai choisis (Jn 15/16 = P 264). L’homme spirituel est donc esclave de Dieu, non serviteur, car il ne comprend pas toujours ce que Dieu veut de lui. Ce changement de mot modifie radicalement la qualité de la foi de Marie et l’enseignement qui en découle.
4 Certes, l’homme doit toujours chercher à comprendre, et Marie, en interrogeant l’ange : Comment cela sera-t-il, puisque je ne connais pas d’homme (Lc 01/34 = P 004) n’a pas manqué l’occasion de chercher à comprendre. Mais il y a des cas où la compréhension ne peut venir tout de suite. Par exemple pour Pierre, lors du lavement des pieds : Ce que je fais, tu ne le sais pas à présent ; par la suite tu comprendras (Jn 13/01 = P 257). Et, même Jésus, lors de la dissociation des éléments individuels pendant l’agonie, semble ne plus comprendre certaines choses : Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! (Mt 26 = P 269) et aussi : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27/46 = P 296).
5 Ce serait très limitatif d’interpréter l’humilité de Marie comme une simple modestie. Jésus, dans l’Évangile gnostique de Thomas, déclare : Beaucoup de premiers se feront derniers et ils seront Un (Tho 004). Le but de l’abaissement spirituel n’est pas auto destructif. Il s’agit d’anticiper sur la disparition de ce qui est mortel en soi, pour mieux dégager ce qui, étant immortel, appartient déjà à l’ordre du divin et donc à l’Unique.
6 On constate ce jeu, permanent dans les évangiles, du changement de plan de l’exotérisme à l’ésotérisme, et parfois dans la même phrase. Il faut savoir jongler avec les niveaux de lecture.
Le supra racisme de Marie
1 Oui, désormais toutes les générations-genea me diront bienheureuse, car le Tout-Puissant a fait pour moi de grandes choses. Saint est son nom, (Lc 01/49 = P 005)
2 Le mot genea signifie à la fois génération et race ; on le retrouve dans le français ‘génétique’, ‘gène’. Marie pressent son rayonnement dans l’avenir (générations) et dans l’espace (races). C’est le cas, particulièrement, dans la ‘parabole du Filet’ : Le règne des cieux est encore semblable à un filet jeté en mer, qui en rassemble de toutes races-genos (Mt 13 = P 095).
3 Ce dernier point dénote chez elle le dépassement de la mentalité juive, fondamentalement raciste, de ‘peuple élu’ censé ne jamais se mélanger avec des étrangers. En fait, l’histoire biblique est remplie de ces mélanges, aux conséquences souvent fâcheuses. Cependant, l’ésotérisme contredisant parfois l’exotérisme, on voit Samuel entreprendre la conquête de Jéricho, avec la prescription ‘divine’ de passer au fil de l’épée toute la population de la ville, pour éviter la pollution de la ‘race élue’. Or, les espions envoyés en éclaireurs se trouvent en danger et sont sauvés par une prostituée, Rahab, qui obtient, en récompense, sa sauvegarde et celle de sa famille. Il se trouve que cette prostituée figure dans la généalogie de Jésus, comme l’une de ses grand-mères ! La généralisation du message à toutes les races était déjà en germe… et avec quelle audace !
De la toute-puissance de Dieu
1 …le Tout-Puissant a fait pour moi de grandes choses. Si l’on prend à la lettre la conception virginale de Jésus par Marie sans recours à Joseph, c’est assurément une grande chose et même tout à fait contre nature. Mais, si l’on prend, au sens ésotérique, la réalisation du divin immortel dans le cœur de l’humain qui croyait n’être que mortel, n’est-ce pas une bien plus grande chose encore ? Les plus grands miracles ne se voient pas avec les yeux et ne son pas nécessairement contre nature.
2 Ici Marie nomme Dieu le Tout-Puissant. C’est dans la manifestation-création que Dieu révèle sa puissance. Mais le vrai spirituel cherche plutôt la vérité que la puissance. Ainsi Jésus reproche au fonctionnaire royal qui lui demande un miracle : Si vous ne voyez des signes et des prodiges, vous ne croirez pas ! (Jn 04/48 = P 037). La toute puissance de Dieu constitue un aspect féminin du divin, puisque manifesté. Un Hindou dirait que c’est de l’ordre de prakriti et non de purusha, puisque le Soi n’agit pas (BG 13/29).
Le nom de Dieu
1 Saint est son nom dit Marie en conclusion de ce verset. Qu’est-ce que le nom de Dieu ? Comment Dieu pourrait-il avoir un nom, puisque le nom sert à une personne à en désigner une autre et qu’il n’y a point d’autre que Dieu (il est l’Unique), selon la conception non-duelle de la spiritualité ? L’Évangile fait souvent allusion à la question du nom, sans donner grande précision sur ce qu’il faut entendre par là.
2 Jésus demande à son Père céleste : Père, glorifie ton nom ! »Du ciel vient alors une voix : « Je l’ai glorifié et de nouveau je le glorifierai » (Jn 12/28 = P 230). Ce passage révèle que le nom de Dieu, c’est Jésus. De même : Mais tout cela, ils le feront contre vous à cause de mon nom, parce qu’ils ne connaissent pas celui qui m’a envoyé (Jn 15 = P 265).
3 La métaphysique hindoue traite de ‘nama rupa’, soit ‘le nom et la forme’ par lesquels tout objet prend existence. Dans la Genèse, Dieu fait les animaux (rupa) mais c’est Adam qui les nomme (nama) ; ils se partagent le travail ; l’homme se révélant alors cocréateur. L’homme spirituel, imprégné de l’enseignement, doit devenir une forme symbolisant Dieu, autrement dit une forme et un nom de Dieu. Lorsqu’un homme jure en disant ‘Nom de Dieu’, il cesse précisément d’en être un.
Le Christ d’âge en âge
1 …sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent (Lc 01/50 = P 005).
2 Le début de ce verset se retrouve textuellement dans la Gita : Pour la défense des bons, pour la ruine des méchants, pour le rétablissement de l’ordre (Dharma), Je renais ainsi d’âge en âge (BG 04/08). L’Hindouisme envisage dix avataras (littéralement ‘descentes’), soit ‘incarnations divines’ par humanité. Le Christianisme, non seulement se restreint à notre seule humanité, mais n’envisage qu’une incarnation, comme le précise le Credo ‘le fils unique de Dieu’. Sauf que le grec, dans le prologue de Jean, dit monogenès, ce qui signifie ‘Unique incarné’ et non nécessairement ‘fils unique’. D’ailleurs, le ‘second avènement du Christ’, attendu par les Chrétiens, constitue un second avatara chrétien, qui ne dit pas son nom.
La sagesse élémentaire de la crainte de Dieu
…sur ceux qui le craignent. La crainte est le premier stade de l’amour. Elle consiste à reconnaître la supériorité de l’autre, et donc le danger possible qu’il représente. Mais, en manifestant la crainte, on ne s’oppose pas, au contraire, on se soumet, espérant ainsi la bienveillance du plus fort. Qui prétend n’avoir ‘ni Dieu ni maître’ ne craint pas Dieu : si un aveugle guide un aveugle, tous les deux tomberont dans un trou (Mt 15/14 = P 114). Quand on n’est pas encore entré dans la connaissance, ni même dans l’amour de Dieu, il est prudent de le craindre.
Une espérance terrestre déçue et repoussée
1 Il a déployé la force de son bras, il a dispersé les hommes au cœur superbe. Il a renversé les potentats de leurs trônes et élevé les humbles, il a comblé de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides (Lc 01/51-53 = P 005).
1 Tout ce cantique de Marie -nommé Magnificat dans le Catholicisme- est imprégné de la spiritualité hébraïque. Dieu est célébré comme intervenant dans l’histoire humaine, plutôt que comme invitant l’humain à pénétrer dans son intimité divine. Dans ce passage, il s’agit d’une religion politique, c’est-à-dire messianique au sens juif du terme. Les événements historiques, tant naturels qu’humains, tant bénéfiques que maléfiques, sont guidés par le bras de Dieu. Jean dira de même : afin que s’accomplît la parole dite par Isaïe le prophète : Seigneur, qui a cru à notre parole ? et le bras du Seigneur, à qui a-t-il été révélé ? (Jn 12/38 = P 244).
2 … il a dispersé les hommes au cœur superbe… Il a renversé les potentats de leurs trônes. On perçoit, dans cette parole de Marie, l’immense décalage entre ce qu’elle espère et ce qui se passera. L’homme au cœur superbe du moment est Hérode, qui se moquera de Jésus et à qui Jésus ne répondra pas. Après l’avoir, ainsi que ses gardes, traité avec mépris et bafoué, Hérode le revêt d’un habit splendide et le renvoie à Pilate (Lc 23/11 = P 280). On est loin de l’espérance des foules lors de l’entrée glorieuse de Jésus à Jérusalem, espérance que visiblement Marie partageait : Béni soit le Royaume qui vient, de notre père David ! (Mc 11/10 = P 229). Loin de chasser l’occupant romain, Jésus a glorifié le centurion : chez personne je n’ai trouvé une telle foi en Israël (Mt 08/10 = P 076). La thèse la plus probable est que cette espérance déçue soit la cause de la ‘trahison’ de Judas. Marie n’a certes pas réagi de la même façon, mais on mesure la déception qu’elle a dû ressentir quand même.
3 Il a…élevé les humbles, il a comblé de biens les affamés…Là, aussi on est loin du compte. Jésus s’est contenté de déclarer Heureux, vous les pauvres (Lc 06/20 = P 057), mais sans les enrichir ici-bas. Et il a déclaré à Judas Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous et, quand vous le voudrez, vous pourrez leur faire du bien (Mc 14/07 = P 228), ce qui n’est pas une promesse de justice sociale.
4 Il a renvoyé les riches les mains vides. Là aussi échec historique. Le seul riche que Jésus a tenté de renvoyer les mains vides est le ‘Jeune homme riche’, mais sans succès : lui, à ces mots, s’assombrit et il s’en va contristé, car il a de grands biens (Mc 10/22 = P 216).
5 Il est curieux de voir les Chrétiens chanter le Magnificat comme quelque chose de promis par la Vierge et d’accompli par Jésus, alors qu’il s’agit de l’espérance juive et très terrestre de la conception du messie, que Jésus a complètement bouleversée. On se dit, certes, qu’à titre de prophétie, cela se réalisera lors du second avènement de Jésus, à la fin des temps. En fait, pour la plupart des humains qui mourront avant cette date, c’est plutôt après la mort que se réalisera la promesse, comme Jésus le précise dans les Béatitudes.
Marie s’attache à une promesse bien différente
1 Il est venu en aide à Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde, selon qu’il l’avait annoncé à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa postérité à jamais ! » (Lc 01/54-56 = P 005)
2 Dans ce passage aussi, on mesure à quel point a dû être grande la déconvenue de Marie la juive. Alors que ‘Dieu’ favorisait Israël dans l’Ancien Testament, au point de passer par le fil de l’épée toute la population d’une ville conquise (Exemple Jéricho au temps de Samuel), pour ne pas susciter de mélange avec la ‘race supérieure’, voilà que Jésus prophétisera la ruine de Jérusalem et la déportation des Juifs : Des jours viendront sur toi, où tes ennemis t’environneront de retranchements, t’investiront, te presseront de toute part. Ils t’écraseront sur le sol, toi et tes enfants au milieu de toi, et ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas reconnu le temps où tu fus visitée ! (Lc 19/43-44 = P 229). Cette diaspora durera presque deux millénaires (de 70 à 1947 refondation de l’état d’Israël) et, depuis 1947, c’est quasiment la guerre permanente. On est très loin de la terre promise à jamais à Abraham où l’on vit en paix pendant que coulent le lait et le miel.
3 Jésus a remplacé Israël par l’Église, mais pour elle non plus la situation n’est guère pacifique.
4 Marie demeura avec elle environ trois mois, puis elle s’en retourna chez elle (Lc 01/56 = P 005). Lors de l’annonce à Marie, le texte précise qu’elle se déroule lors du sixième mois de la grossesse d’Élisabeth. Les trois mois annoncés ici correspondent à la fin de cette période, Marie aidant sa parente jusqu’à la naissance.
Pratique :
Que tirer, en spiritualité pratique, de cette scène contrastée, où Marie s’exalte à propos de promesses messianiques qui ne se réaliseront pas, du moins pas comme elle les entend et comme les entendent tous les Juifs de son milieu religieux ? Une chose est sûre : la foi de Marie est grande, précisément parce qu’elle se prolongera, malgré la non réalisation des promesses dans le monde mortel. L’histoire des patriarches, Abraham, Isaac et Jacob, a montré une promesse de descendance nombreuse, qui tarda à se réaliser à cause d’une femme stérile. Ensuite Joseph, fils de Jacob, manque de se faire tuer par ses frères et se fait vendre en esclavage par eux, avant de devenir le deuxième homme d’Égypte in extremis. Marie franchit le pas en accordant foi à une espérance qui, même in extremis, n’est pas de ce monde. On passe progressivement, et douloureusement, d’une pâque horizontale (libération de l’esclavage d’Égypte) à une pâque verticale (libération de la terre mortelle, pour le royaume des cieux). Mieux vaut, pour accéder à cette foi là, ne pas s’accrocher aux espérances humaines et ne faire confiance qu’en Dieu. Marie l’aura compris lorsqu’elle dira aux serviteurs, lors des noces de Cana : Quoi qu’il vous dise, faites-le (Jn 02/05 = P 026).
La VISITATION de Marie à Élisabeth (Péricope 005 d’après Lagrange) autre version
La VISITATION de Marie à Élisabeth (Péricope 005 d’après Lagrange) autre version
La VISITATION de Marie à Élisabeth (P 005)
En ces jours-là, Marie partit et se rendit en hâte vers la région montagneuse, dans une ville de Juda. Elle entra chez Zacharie et salua Élisabeth. Et il advint, dès qu’Élisabeth eut entendu la salutation de Marie, que l’enfant tressaillit dans son sein et Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint. Alors elle poussa un grand cri et dit : »Bénie es-tu entre les femmes, et béni le fruit de ton sein ! Et comment m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur ? Car, vois-tu, dès l’instant où ta salutation a frappé mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en mon sein. Oui, bienheureuse celle qui a cru en l’accomplissement de qui lui a été dit de la part du Seigneur ! » Marie dit alors : »Mon âme exalte le Seigneur, et mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Sauveur, parce qu’il a jeté les yeux sur l’abaissement de sa servante. Oui, désormais toutes les générations me diront bienheureuse,
car le Tout-Puissant a fait pour moi de grandes choses. Saint est son nom, et sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent. Il a déployé la force de son bras, il a dispersé les hommes au cœur superbe. Il a renversé les potentats de leurs trônes et élevé les humbles, il a comblé de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides. Il est venu en aide à Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde, selon qu’il l’avait annoncé à nos pères – en faveur d’Abraham et de sa postérité à jamais ! » Marie demeura avec elle environ trois mois, puis elle s’en retourna chez elle.
(Lc 01/39-56 = P 005)
Théorie :
Le zèle dans le service
1 En ces jours-là, Marie part et se rend en hâte vers la région montagneuse, dans une ville de Juda (qui loue Dieu) (Lc 01/39 = P 005).
2 Marie vient d’être informée par l’ange Gabriel de ce que sa cousine Élisabeth, stérile et âgée, est enceinte. Celle-ci enfantera le futur Jean le Baptiste, précurseur de Jésus. Marie se rend dans la région qu’habite sa cousine, par solidarité familiale, la femme jeune aidant la plus âgée ; par entraide féminine, la femme encore libre de ses mouvements aidant celle qui va accoucher ; et par dévouement pour la mission de son fils, car elle sait que le fils d’Élisabeth sera lui-même préparateur de l’œuvre de son propre fils.
3 La hâte est signalée, pour souligner le zèle de Marie dans l’accomplissement des ordres du Seigneur. De même Marthe : Quand Marthe apprend que Jésus arrive, elle va à sa rencontre (Jn 11 = P 220), ou Marie-Madeleine, lorsque sa sœur lui dit : Le Maître est là et il t’appelle. » Celle-ci, à cette nouvelle, se lève bien vite et va vers lui (Jn 11 = P 220). Ce zèle dans l’exécution des ordres divins est constant dans toutes les traditions spirituelles : Celui qui, avec zèle, accomplit sa fonction prenant toujours refuge en moi, atteint aussi, par ma grâce, à la demeure éternelle et immuable (Bhagavad Gita 18/56).
4 Après Salomon, les Hébreux furent divisés en deux royaumes, souvent rivaux : au nord Israël et au sud Judas avec Jérusalem comme capitale. Au temps de Jésus, cette distinction, souvent hiérarchisée, persistait.
5 Spirituellement l’esprit-pneuma aspire à l’altitude des montagnes, qui éloignent des masses et rapprochent du Principe. Les actions humaines sont faites comme un sacrifice offert à Dieu, donc en Juda (hébreu : qui loue Dieu).
L’action sacrée selon Marie
1 Elle (Marie) entre chez Zacharie (Yahvé se souvient) et salue Élisabeth (Dieu a juré) (Lc 01/40 = P 005).
2 Zacharie est prêtre sacrificateur et mari d’Élisabeth. Entrer chez lui est pénétrer dans le souvenir de Dieu ; saluer Élisabeth est faire confiance à Celui qui a juré. Ce souvenir prend deux formes. Premièrement, la remémoration quotidienne des Écritures qui, ainsi, redeviennent vivantes, paroles de Dieu. Deuxièmement, l’invocation, ce que les orientaux nomment mantra, et qui doit précisément orienter toute action vers Dieu et non seulement vers l’humain.
L’art de la gestation spirituelle
1 Il advient, dès qu’Élisabeth a entendu la salutation de Marie, que l’enfant tressaille dans son sein et Élisabeth est remplie d’Esprit Saint (Lc 01/41 = P 005).
2 Par conséquent l’enfant d’Élisabeth est lui-même rempli d’Esprit Saint, et ceci dès avant sa naissance. C’est pourquoi la tradition fête Jean-Baptiste au jour de sa naissance et non de sa mort comme tous les autres saints ; il a commencé saint, là où les autres atteignent cet état plus ou moins tardivement.
3 Dans toutes les traditions spirituelles, la famille et les voisins entourent la femme enceinte de mille soins, très conscients de l’influence sur la croissance de l’enfant de tout ce que ressent et vit la femme. Or Jésus compare la situation de la femme enceinte à la seconde naissance chez le disciple (Jn 16 = P 266). Semblablement, celui qui est en train de faire naître l’alter-christus en lui doit prendre soin des influences, en particulier culturelles, qui agissent sur lui.
L’inversion du rapport homme-femme en Christianisme
1 Alors elle poussa un grand cri et dit : »Bénie es-tu entre les femmes, et béni le fruit de ton sein ! (Lc 01/42 = P 005)
2 À travers Élisabeth, c’est l’Esprit qui pousse un grand cri et fait une ovation à Marie. Marie est bénie entre les femmes, car sa cousine pressent qu’elle sera la mère du messie attendu. Une autre interprétation, typiquement chrétienne, la voit bénie par rapport aux autres femmes, qui ne le sont guère, étant toutes filles d’Ève. Or Ève est la cause de la chute, d’après le récit (littéral) de la Genèse ; Marie, qui va être la cause du salut, étant la future mère du Sauveur (Jésus signifie ‘sauveur’) est donc l’anti-Ève, la compensatrice d’Ève, la sauveuse de toutes les Ève en quelque sorte.
3 Au sens littéral, et selon le récit de l’Annonciation (P 004) de l’archange Gabriel à Marie, celle-ci devait enfanter sans passer par un homme et sans recours à la sexualité. Elle devait demeurer vierge, d’après la tradition, même après la naissance de Jésus. En Christianisme, en tant que bénie entre les femmes, Marie devient le modèle des femmes. En conséquence, dans le premier Christianisme, Paul conseillait aux Chrétiens de vivre ‘comme lui’, c’est-à-dire en célibataire, sans sexualité et sans reproduction.
4 On attendait alors le retour du Christ comme imminent, ce que Jésus déclare clairement dans l’Évangile : Si l’on vous pourchasse dans telle ville, fuyez dans telle autre, et si l’on vous pourchasse dans celle-là, fuyez dans une troisième ; en vérité je vous le dis, vous n’achèverez pas le tour des villes d’Israël avant que ne vienne le Fils de l’homme. (Mt 10/22 = P 246). Puis les derniers témoins du Christ sont morts, les Chrétiens ont compris que cette prophétie était fausse, ou mal comprise, et le précepte de virginité pour tous mit en péril l’Église elle-même. On accepta alors le mariage, à seule fin de reproduction, et pour peupler l’Église. Mais l’Église garda toujours le mépris de la sexualité et la prééminence de la Vierge Marie, qui devint objet d’une vénération et d’une quasi divinisation.
5 Dans le monde humain, par conséquent, une fois que le dogme de la divinité du Christ, ‘engendré et non pas créé’ selon le Credo, fut établi, on obtenait trois sortes d’humains. Premièrement, Jésus, seul homme-Dieu, ‘pleinement homme et pleinement Dieu’ selon la formule théologique. Deuxièmement, Marie, la femme sans péché, qui conçoit sans homme et directement avec Dieu (comme d’ailleurs les mères de presque tous les grands rois de l’Antiquité, qui se présentaient ‘fils du ciel’ par ce procédé). Troisièmement, les humains ordinaires, hommes et femmes, pécheurs, engendrés par le sexe et non par Dieu.
6 Selon cette conception, la hiérarchie entre l’homme et la femme, commune à toutes les traditions spirituelles, se trouvait inversée dans le Christianisme. En Chine, le yang, le ciel, domine le yin, la terre, et les deux constituent le couple unifié et complémentaire, divino-terrestre humain. En Inde, même schéma avec les principes Purusha-esprit et Prakriti-matière primordiale. Dans la Genèse biblique, idem avec Adam et Ève, cette dernière étant une aide pour Adam. En Christianisme, parmi les humains créatures de Dieu, la plus parfaite est une femme : Marie ; Jésus n’étant pas une créature (selon la théologie) mais l’une des trois personnes divines chrétiennes.
7 Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que la civilisation chrétienne, et nulle autre, en dégénérant, ait fini par accoucher du monde moderne, qui produisit l’abstraction de l’égalité entre homme et femme et de fait la domination de l’homme par la femme. Cette dernière affirmation pourrait étonner. Or la civilisation démocratique n’a pas de plus haute instance, quant à ses orientations, que le vote des citoyens. Les femmes vivant huit ans de plus que les hommes, et ces années étant des âges où l’on vote, la voix du peuple est toujours à large majorité féminine. Cela outre le fait que les valeurs proposées par le monde matérialiste sont manifestement féminines, appartenant exclusivement au monde mortel dans un contexte laïc.
8 La théologie mariale est porteuse de bien des évolutions futures. La ‘sainte Famille’, constituée par Marie, Jésus et Joseph est spectaculairement déséquilibrée. Bien que l’Écriture présente Joseph toujours silencieux avec les humains, mais communiquant fréquemment avec le monde angélique, la religion populaire en fait un travailleur discret, au service de son fils adoptif et de sa femme ; il n’est que le beau-père, comme dans les familles recomposées modernes.
9 Y a-t-il alors une lecture spirituelle de ces passages ? Oui, et nous l’avons envisagée dans la péricope de l’Annonciation (P 004). Cette lecture est macrocosmique, c’est-à-dire que les différents personnages de la scène sont des éléments d’une individualité humaine particulière. L’ange, alors (être théoriquement immortel en Christianisme) est apparenté à ce que les Hindous nomment l’atman, l’être divin, habitant le corps, mais qui lui survit et transmigre. Jésus dit d’ailleurs, dans le passage de la ‘Femme aux sept maris’ : lorsqu’on ressuscite d’entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans les cieux (Mc 12/25 = P 241). Joseph est l’intellect (et non le mental) qui, précisément, communique avec les anges (les états supérieurs de l’Être). Marie est l’âme (psyché), mais l’âme rendue vierge par la méditation supra-mentale ; et c’est alors que le symbole de la virginité prend tout son sens. Certains disent que Marie a été fécondée par la grâce de l’Esprit-Saint, ils ne savent pas ce qu’ils disent… Marie est le silence vierge qu’aucune puissance mauvaise ne souille et ne distrait, elle demeure silence immaculé… (évangile gnostique selon Philippe 17). Et Jésus est l’alter-christus, issu de la seconde naissance (spirituelle et intérieure) dont Jésus parle à Nicodème, qui semble tout en ignorer (Jn 03/09 = P 030). Le Moyen-âge (sans doute ésotérique) a formé le mot ‘nigaud’ à partir de Nicodème ; que dirait-il des théologiens d’aujourd’hui ?
L’humilité d’Élisabeth
1 Et comment m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur ? (Lc 01/43 = P 005)
2 En lecture littérale, Élisabeth évoquant le Seigneur, on pourrait penser qu’elle est consciente de ce que Jésus est Dieu, selon la théologie trinitaire. Mais, dans l’Évangile, des Juifs de Grèce, demandent à Philippe : Seigneur, nous voulons voir Jésus (Jn 12/21 = P 230) ; on pourrait en déduire aussi bien que Philippe est Dieu. Plus simplement, Élisabeth pressent la prééminence de la jeune Marie et de l’enfant qu’elle porte et fait preuve d’humilité.
La sensibilité spirituelle d’Élisabeth
Car, vois-tu, dès l’instant où ta salutation a frappé mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en mon sein (Lc 01/44 = P 005). Les femmes disposent parfois de signes spirituels que les hommes ignorent. La Bhagavad gita précise : Lorsque sattva-vérité est dans sa maturité, dans ce corps, la lumière de la connaissance pénètre, par toutes les portes (des sens) (BG 14/11). Il faut croire qu’Élisabeth n’était pas dépourvue de certaines qualités yogiques.
La foi mariale
1 Oui, bienheureuse celle qui a cru en l’accomplissement de qui lui a été dit de la part du Seigneur ! » (Lc 01/45 = P 005).
2 Élisabeth, dont le mari Zacharie a douté de l’accomplissement de la promesse divine, lorsqu’il a rencontré un ange (P 003) félicite Marie pour sa foi. Tel est le mythe chrétien. En Occident actuel, la foi fait problème, au point que se développe une civilisation du doute, quand ce n’est pas de la pure négation. Le Christianisme a sa part de responsabilité, puisqu’il ordonne de croire, et de réciter, dans le Credo, des faits dont on n’a aucune certitude historique, scientifique ; par exemple la condamnation de Jésus par Ponce Pilate et sa résurrection en chair et en os. Cela fonctionnait au Moyen-âge avec la ‘foi du charbonnier’, mais le charbonnier d’aujourd’hui a appris l’esprit critique et scientifique à l’école. La foi est-elle morte pour autant ? Non.
3 Tout fait non vécu par le croyant lui-même est sujet à critique scientifique. Cependant l’intuition que l’humain est plus qu’un corps mortel et un mental agité est aussi un fait, spirituel. La scrutation méditative de l’Esprit en lui est aussi un fait et une expérience, même si elle n’est communicable que par un témoignage verbal. Chacun peut réitérer l’expérience en question en lui-même. Et on aborde alors une science spirituelle, que l’Orient nomme yoga. Si la foi n’était que la foi dans le Credo, ou quelque formulation bétonnée de ce genre, mélangeant faits invérifiables et affirmations métaphysiques, alors il y aurait lieu de se montrer voltairien. Mais la foi, fondamentalement, est l’adhésion à la transcendance, au-dessus du monde cosmique, et à l’immanence, en soi.
4 Reste alors que toutes les traditions spirituelles affirment que cette transcendance par rapport au mortel s’exprime dans des Révélations, dont témoignent les Écritures sacrées, elles-mêmes imparfaitement traduites dans un langage humain qui n’est pas fait pour cela, sinon symboliquement. C’est alors qu’intervient la pratique méditative, pour extraire l’or pur de la spiritualité, des pépites aux formes diverses, que sont ces Écritures dites révélées. La pépite n’est point l’or, mais tout méditant qui a des yeux pour voir discernera l’or dans les pépites. Pour ne pas se faire enfermer dans quelque Credo figé que ce soit, maintenant que le monde entier est à tout homme de bonne volonté, il faut pratiquer plusieurs pépites. Les principales sont moins nombreuses que les doigts d’une main. Mais la foi la plus pure, si on y travaille, se trouve dans le cœur de l’homme qui sait calmer son mental et écouter dans le silence les intuitions de l’Esprit en lui. Et c’est là, et là seulement, que l’absolue certitude de la foi est possible. Telle est, au sens ésotérique, la foi mariale et bienheureuse.
La création en Dieu selon Marie
1 Marie dit alors : »Mon âme-psukhê exalte le Seigneur, et mon esprit-pneuma tressaille de joie en Dieu mon Sauveur, (Lc 01/46-47 = P 005)
2 En français moderne, esprit et mental sont quasiment synonymes. Ici, il s’agit bien de la trilogie originelle de l’humain selon le Christianisme ancien : soma, psychè, pneuma, soit corps, âme, esprit, le mental faisant partie de l’âme. Dans cette conception, il était encore possible d’avoir une spiritualité au vrai sens du mot, c’est-à-dire quelque chose de divin dans l’humain, l’esprit-pneuma précisément, qui puisse réintégrer Dieu, qui est esprit-pneuma, comme Jésus l’enseigne à la Samaritaine (Jn 04 = P 036). Marie dit exactement mon esprit-pneuma tressaille de joie en Dieu, ce qui est à prendre à la lettre. La création n’est pas hors de Dieu (creatio ex nihilo) selon la théologie exotérique, mais elle est en Dieu. Cette conception, en vérité, ne se trouve guère en Christianisme, alors que la Bhagavad Gira l’affirme souvent : Tous les êtres demeurent en moi (BG 09/04).
3 Notons que, en l’occurrence, l’interprétation ésotérique consiste à prendre les choses à la lettre. Il est souvent trompeur de croire que l’exotérisme est toujours littéral et que l’ésotérisme nécessite une transposition symbolique. L’Esprit Saint s’amuse souvent à cacher les choses au milieu des places publiques… encore faut-il avoir des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, comme le dit Jésus.
L’abaissement totalisant… et l’acceptation de ne parfois pas comprendre
1 …parce qu’il a jeté les yeux sur l’abaissement de son esclave-doulê (Lc 01/48 = P 005).
2 Les traductions, le plus souvent, disent servante au lieu d’esclave. Pourquoi cette trahison du texte sacré, alors que l’évangile utilise diaconos pour serviteur et doulos pour esclave, et que Marie a choisi de se dire esclave ? La méthode religieuse consiste souvent à adapter l’Écriture à la mentalité profane, plutôt que d’instruire la mentalité profane pour la faire tendre vers le message spirituel de l’Écriture. Ceci constitue une véritable machine à opérer la décadence des traditions.
3 Un esclave ne choisit pas son maître, un serviteur oui. L’homme a-t-il choisi Dieu ? Jésus dit explicitement : Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ; mais c’est moi qui vous ai choisis (Jn 15/16 = P 264). L’homme spirituel est donc esclave de Dieu, non serviteur, car il ne comprend pas toujours ce que Dieu veut de lui. Ce changement de mot modifie radicalement la qualité de la foi de Marie et l’enseignement qui en découle.
4 Certes, l’homme doit toujours chercher à comprendre, et Marie, en interrogeant l’ange : Comment cela sera-t-il, puisque je ne connais pas d’homme (Lc 01/34 = P 004) n’a pas manqué l’occasion de chercher à comprendre. Mais il y a des cas où la compréhension ne peut venir tout de suite. Par exemple pour Pierre, lors du lavement des pieds : Ce que je fais, tu ne le sais pas à présent ; par la suite tu comprendras (Jn 13/01 = P 257). Et, même Jésus, lors de la dissociation des éléments individuels pendant l’agonie, semble ne plus comprendre certaines choses : Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! (Mt 26 = P 269) et aussi : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27/46 = P 296).
5 Ce serait très limitatif d’interpréter l’humilité de Marie comme une simple modestie. Jésus, dans l’Évangile gnostique de Thomas, déclare : Beaucoup de premiers se feront derniers et ils seront Un (Tho 004). Le but de l’abaissement spirituel n’est pas auto destructif. Il s’agit d’anticiper sur la disparition de ce qui est mortel en soi, pour mieux dégager ce qui, étant immortel, appartient déjà à l’ordre du divin et donc à l’Unique.
6 On constate ce jeu, permanent dans les évangiles, du changement de plan de l’exotérisme à l’ésotérisme, et parfois dans la même phrase. Il faut savoir jongler avec les niveaux de lecture.
Le supra racisme de Marie
1 Oui, désormais toutes les générations-genea me diront bienheureuse, car le Tout-Puissant a fait pour moi de grandes choses. Saint est son nom, (Lc 01/49 = P 005)
2 Le mot genea signifie à la fois génération et race ; on le retrouve dans le français ‘génétique’, ‘gène’. Marie pressent son rayonnement dans l’avenir (générations) et dans l’espace (races). C’est le cas, particulièrement, dans la ‘parabole du Filet’ : Le règne des cieux est encore semblable à un filet jeté en mer, qui en rassemble de toutes races-genos (Mt 13 = P 095).
3 Ce dernier point dénote chez elle le dépassement de la mentalité juive, fondamentalement raciste, de ‘peuple élu’ censé ne jamais se mélanger avec des étrangers. En fait, l’histoire biblique est remplie de ces mélanges, aux conséquences souvent fâcheuses. Cependant, l’ésotérisme contredisant parfois l’exotérisme, on voit Samuel entreprendre la conquête de Jéricho, avec la prescription ‘divine’ de passer au fil de l’épée toute la population de la ville, pour éviter la pollution de la ‘race élue’. Or, les espions envoyés en éclaireurs se trouvent en danger et sont sauvés par une prostituée, Rahab, qui obtient, en récompense, sa sauvegarde et celle de sa famille. Il se trouve que cette prostituée figure dans la généalogie de Jésus, comme l’une de ses grand-mères ! La généralisation du message à toutes les races était déjà en germe… et avec quelle audace !
De la toute-puissance de Dieu
1 …le Tout-Puissant a fait pour moi de grandes choses. Si l’on prend à la lettre la conception virginale de Jésus par Marie sans recours à Joseph, c’est assurément une grande chose et même tout à fait contre nature. Mais, si l’on prend, au sens ésotérique, la réalisation du divin immortel dans le cœur de l’humain qui croyait n’être que mortel, n’est-ce pas une bien plus grande chose encore ? Les plus grands miracles ne se voient pas avec les yeux et ne son pas nécessairement contre nature.
2 Ici Marie nomme Dieu le Tout-Puissant. C’est dans la manifestation-création que Dieu révèle sa puissance. Mais le vrai spirituel cherche plutôt la vérité que la puissance. Ainsi Jésus reproche au fonctionnaire royal qui lui demande un miracle : Si vous ne voyez des signes et des prodiges, vous ne croirez pas ! (Jn 04/48 = P 037). La toute puissance de Dieu constitue un aspect féminin du divin, puisque manifesté. Un Hindou dirait que c’est de l’ordre de prakriti et non de purusha, puisque le Soi n’agit pas (BG 13/29).
Le nom de Dieu
1 Saint est son nom dit Marie en conclusion de ce verset. Qu’est-ce que le nom de Dieu ? Comment Dieu pourrait-il avoir un nom, puisque le nom sert à une personne à en désigner une autre et qu’il n’y a point d’autre que Dieu (il est l’Unique), selon la conception non-duelle de la spiritualité ? L’Évangile fait souvent allusion à la question du nom, sans donner grande précision sur ce qu’il faut entendre par là.
2 Jésus demande à son Père céleste : Père, glorifie ton nom ! »Du ciel vient alors une voix : « Je l’ai glorifié et de nouveau je le glorifierai » (Jn 12/28 = P 230). Ce passage révèle que le nom de Dieu, c’est Jésus. De même : Mais tout cela, ils le feront contre vous à cause de mon nom, parce qu’ils ne connaissent pas celui qui m’a envoyé (Jn 15 = P 265).
3 La métaphysique hindoue traite de ‘nama rupa’, soit ‘le nom et la forme’ par lesquels tout objet prend existence. Dans la Genèse, Dieu fait les animaux (rupa) mais c’est Adam qui les nomme (nama) ; ils se partagent le travail ; l’homme se révélant alors cocréateur. L’homme spirituel, imprégné de l’enseignement, doit devenir une forme symbolisant Dieu, autrement dit une forme et un nom de Dieu. Lorsqu’un homme jure en disant ‘Nom de Dieu’, il cesse précisément d’en être un.
Le Christ d’âge en âge
1 …sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent (Lc 01/50 = P 005).
2 Le début de ce verset se retrouve textuellement dans la Gita : Pour la défense des bons, pour la ruine des méchants, pour le rétablissement de l’ordre (Dharma), Je renais ainsi d’âge en âge (BG 04/08). L’Hindouisme envisage dix avataras (littéralement ‘descentes’), soit ‘incarnations divines’ par humanité. Le Christianisme, non seulement se restreint à notre seule humanité, mais n’envisage qu’une incarnation, comme le précise le Credo ‘le fils unique de Dieu’. Sauf que le grec, dans le prologue de Jean, dit monogenès, ce qui signifie ‘Unique incarné’ et non nécessairement ‘fils unique’. D’ailleurs, le ‘second avènement du Christ’, attendu par les Chrétiens, constitue un second avatara chrétien, qui ne dit pas son nom.
La sagesse élémentaire de la crainte de Dieu
…sur ceux qui le craignent. La crainte est le premier stade de l’amour. Elle consiste à reconnaître la supériorité de l’autre, et donc le danger possible qu’il représente. Mais, en manifestant la crainte, on ne s’oppose pas, au contraire, on se soumet, espérant ainsi la bienveillance du plus fort. Qui prétend n’avoir ‘ni Dieu ni maître’ ne craint pas Dieu : si un aveugle guide un aveugle, tous les deux tomberont dans un trou (Mt 15/14 = P 114). Quand on n’est pas encore entré dans la connaissance, ni même dans l’amour de Dieu, il est prudent de le craindre.
Une espérance terrestre déçue et repoussée
1 Il a déployé la force de son bras, il a dispersé les hommes au cœur superbe. Il a renversé les potentats de leurs trônes et élevé les humbles, il a comblé de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides (Lc 01/51-53 = P 005).
1 Tout ce cantique de Marie -nommé Magnificat dans le Catholicisme- est imprégné de la spiritualité hébraïque. Dieu est célébré comme intervenant dans l’histoire humaine, plutôt que comme invitant l’humain à pénétrer dans son intimité divine. Dans ce passage, il s’agit d’une religion politique, c’est-à-dire messianique au sens juif du terme. Les événements historiques, tant naturels qu’humains, tant bénéfiques que maléfiques, sont guidés par le bras de Dieu. Jean dira de même : afin que s’accomplît la parole dite par Isaïe le prophète : Seigneur, qui a cru à notre parole ? et le bras du Seigneur, à qui a-t-il été révélé ? (Jn 12/38 = P 244).
2 … il a dispersé les hommes au cœur superbe… Il a renversé les potentats de leurs trônes. On perçoit, dans cette parole de Marie, l’immense décalage entre ce qu’elle espère et ce qui se passera. L’homme au cœur superbe du moment est Hérode, qui se moquera de Jésus et à qui Jésus ne répondra pas. Après l’avoir, ainsi que ses gardes, traité avec mépris et bafoué, Hérode le revêt d’un habit splendide et le renvoie à Pilate (Lc 23/11 = P 280). On est loin de l’espérance des foules lors de l’entrée glorieuse de Jésus à Jérusalem, espérance que visiblement Marie partageait : Béni soit le Royaume qui vient, de notre père David ! (Mc 11/10 = P 229). Loin de chasser l’occupant romain, Jésus a glorifié le centurion : chez personne je n’ai trouvé une telle foi en Israël (Mt 08/10 = P 076). La thèse la plus probable est que cette espérance déçue soit la cause de la ‘trahison’ de Judas. Marie n’a certes pas réagi de la même façon, mais on mesure la déception qu’elle a dû ressentir quand même.
3 Il a…élevé les humbles, il a comblé de biens les affamés…Là, aussi on est loin du compte. Jésus s’est contenté de déclarer Heureux, vous les pauvres (Lc 06/20 = P 057), mais sans les enrichir ici-bas. Et il a déclaré à Judas Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous et, quand vous le voudrez, vous pourrez leur faire du bien (Mc 14/07 = P 228), ce qui n’est pas une promesse de justice sociale.
4 Il a renvoyé les riches les mains vides. Là aussi échec historique. Le seul riche que Jésus a tenté de renvoyer les mains vides est le ‘Jeune homme riche’, mais sans succès : lui, à ces mots, s’assombrit et il s’en va contristé, car il a de grands biens (Mc 10/22 = P 216).
5 Il est curieux de voir les Chrétiens chanter le Magnificat comme quelque chose de promis par la Vierge et d’accompli par Jésus, alors qu’il s’agit de l’espérance juive et très terrestre de la conception du messie, que Jésus a complètement bouleversée. On se dit, certes, qu’à titre de prophétie, cela se réalisera lors du second avènement de Jésus, à la fin des temps. En fait, pour la plupart des humains qui mourront avant cette date, c’est plutôt après la mort que se réalisera la promesse, comme Jésus le précise dans les Béatitudes.
Marie s’attache à une promesse bien différente
1 Il est venu en aide à Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde, selon qu’il l’avait annoncé à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa postérité à jamais ! » (Lc 01/54-56 = P 005)
2 Dans ce passage aussi, on mesure à quel point a dû être grande la déconvenue de Marie la juive. Alors que ‘Dieu’ favorisait Israël dans l’Ancien Testament, au point de passer par le fil de l’épée toute la population d’une ville conquise (Exemple Jéricho au temps de Samuel), pour ne pas susciter de mélange avec la ‘race supérieure’, voilà que Jésus prophétisera la ruine de Jérusalem et la déportation des Juifs : Des jours viendront sur toi, où tes ennemis t’environneront de retranchements, t’investiront, te presseront de toute part. Ils t’écraseront sur le sol, toi et tes enfants au milieu de toi, et ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas reconnu le temps où tu fus visitée ! (Lc 19/43-44 = P 229). Cette diaspora durera presque deux millénaires (de 70 à 1947 refondation de l’état d’Israël) et, depuis 1947, c’est quasiment la guerre permanente. On est très loin de la terre promise à jamais à Abraham où l’on vit en paix pendant que coulent le lait et le miel.
3 Jésus a remplacé Israël par l’Église, mais pour elle non plus la situation n’est guère pacifique.
4 Marie demeura avec elle environ trois mois, puis elle s’en retourna chez elle (Lc 01/56 = P 005). Lors de l’annonce à Marie, le texte précise qu’elle se déroule lors du sixième mois de la grossesse d’Élisabeth. Les trois mois annoncés ici correspondent à la fin de cette période, Marie aidant sa parente jusqu’à la naissance.
Pratique :
Que tirer, en spiritualité pratique, de cette scène contrastée, où Marie s’exalte à propos de promesses messianiques qui ne se réaliseront pas, du moins pas comme elle les entend et comme les entendent tous les Juifs de son milieu religieux ? Une chose est sûre : la foi de Marie est grande, précisément parce qu’elle se prolongera, malgré la non réalisation des promesses dans le monde mortel. L’histoire des patriarches, Abraham, Isaac et Jacob, a montré une promesse de descendance nombreuse, qui tarda à se réaliser à cause d’une femme stérile. Ensuite Joseph, fils de Jacob, manque de se faire tuer par ses frères et se fait vendre en esclavage par eux, avant de devenir le deuxième homme d’Égypte in extremis. Marie franchit le pas en accordant foi à une espérance qui, même in extremis, n’est pas de ce monde. On passe progressivement, et douloureusement, d’une pâque horizontale (libération de l’esclavage d’Égypte) à une pâque verticale (libération de la terre mortelle, pour le royaume des cieux). Mieux vaut, pour accéder à cette foi là, ne pas s’accrocher aux espérances humaines et ne faire confiance qu’en Dieu. Marie l’aura compris lorsqu’elle dira aux serviteurs, lors des noces de Cana : Quoi qu’il vous dise, faites-le (Jn 02/05 = P 026).
La VISITATION de Marie à Élisabeth (Péricope 005 d’après Lagrange) autre version