La ‘Visitation’ de Marie à Elisabeth (Péricope Lagrange 005)

La ‘Visitation’ de Marie à Elisabeth (Péricope Lagrange 005)

Lc 01/39-58 (Péricope 005 Synopse Lagrange) Commentaire Théorique et Méditation Opérative

La ‘Visitation’ de Marie à Elisabeth (Péricope Lagrange 005)

Traduction d’après le grec (Français-Grec=FG) et la Bible de Jérusalem (BJ)

FG : En [en] ce [houtos] temps [hêmera]-là, Marie [mariam] partit [anistanai en [meta] hâte [spoudê] pour se rendre [poreuesthai] dans [eis] le haut [oreinê] pays, dans [eis] une ville [polis] de Juda [ioudas].

BJ : En ces jours-là, Marie partit et se rendit en hâte vers la région montagneuse, dans une ville de Juda (Lc 01/39 = P 005)

FG : Elle entra [eiserkhesthai] dans [eis] la maison [oikos] de Zacharie [zakharias] et salua [aspazesthai] Elisabeth [elisabet].

BJ : Elle entra chez Zacharie et salua Élisabeth (Lc 01/40 = P 005)

FG : Or [gignesthai], lorsqu’Elisabeth [elisabet] entendit [akouein] la salutation [aspasmos] de Marie [maria], l’enfant [brephos] bondit [skirtaein] dans [en] son [autos] sein [koilia] et Elisabeth [elisabet] fut remplie [pimplênai] du Saint [hagios] Esprit [pneuma].

BJ : Et il advint, dès qu’Élisabeth eut entendu la salutation de Marie, que l’enfant tressaillit dans son sein et Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint (Lc 01/41 = P 005)

FG : Elle poussa [anaphônein] un grand [megas] cri [kraugê] et dit [legein]: «Tu [su] es bénie [eulogein] plus [en] que toutes [E] les femmes [gunê], béni [eulogein] aussi [kai] est le fruit [karpos a] de ton [su] sein [koilia] !

BJ : Alors elle poussa un grand cri et dit : »Bénie es-tu entre les femmes, et béni le fruit de ton sein ! (Lc 01/42 = P 005)

FG : Comment [pothen] m [egô]’est-il [E] donné que [hina] vienne [erkhesthai]à [pros] moi [egô] la mère [mêtêr] de mon [egô] Seigneur [kurios]?

BJ : Et comment m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur ? (Lc 01/43 = P 005)

FG : car [gar] lorsque [hôs] ta [su] salutation [aspasmos] a [M] retenti [phônê] à [eis] mes [egô] oreilles [ous], voici [idou] que [M] l’enfant [brephos] a [M] bondi [skirtaein] d [en]’allégresse [agalliasis] en [en] mon [egô] sein [koilia].

BJ : Car, vois-tu, dès l’instant où ta salutation a frappé mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en mon sein (Lc 01/44 = P 005)

FG : Bienheureuse [makarios] celle [ho] qui a cru [pisteuein]: ce qui lui [autos] a été dit [lalein] de la part [para] du Seigneur [kurios] s’accomplira [teleiôsis]»!

BJ : Oui, bienheureuse celle qui a cru en l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur ! » (Lc 01/45 = P 005)

FG : Alors [kai] Marie [mariam] dit [legein]: «Mon [egô] âme [psukhê] exalte [megalunein] le Seigneur [kurios]

BJ : Marie dit alors : »Mon âme exalte le Seigneur (Lc 01/46 = P 005)

FG : et mon [egô] esprit [pneuma] s’est rempli d’allégresse [agalliaein] à [M] cause [epi] de Dieu [theos], mon [egô] Sauveur [sôtêr],

BJ : et mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Sauveur (Lc 01/47 = P 005)

FG : parce [hoti] qu’il a porté son regard [epiblepein] sur [epi] son [autos] humble [tapeinôsis] servante [doulê]. Oui [gar], désormais [nun], toutes [pas] les générations [genea] me [egô] proclameront bienheureuse [makarizein],

BJ : parce qu’il a jeté les yeux sur l’abaissement de sa servante. Oui, désormais toutes les générations me diront bienheureuse, (Lc 01/48 = P 005)

FG : parce [hoti] que le Tout-Puissant [dunatos] a fait [poiein] pour moi [egô] de grandes [megas] choses [E]: saint [hagios] est [E] son [autos] Nom [onoma].

BJ : car le Tout-Puissant a fait pour moi de grandes choses. Saint est son nom, (Lc 01/49 = P 005)

FG : Sa [autos] bonté [eleos] s’étend de [eis] génération [genea] en [kai] génération [genea] sur ceux [ho] qui le [autos] craignent [phobein].

BJ : et sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent (Lc 01/50 = P 005)

FG : Il est intervenu [poiein] de toute la force [kratos] de son [autos] bras [brakhiôn]: il a dispersé [diaskorpizein] les hommes à la pensée [dianoia] orgueilleuse [huperêphanos] ;

BJ : Il a déployé la force de son bras, il a dispersé les hommes au cœur superbe (Lc 01/51 = P 005)

FG : il a jeté [kathaeirein] les puissants [dunastês] à bas [apo] de leurs trônes [thronos] et il a élevé [hupsoein] les humbles [tapeinos];

BJ : Il a renversé les potentats de leurs trônes et élevé les humbles (Lc 01/52 = P 005)

FG : les affamés [peinaein], il les a comblés [empiplênai] de biens [agathon) et les riches [ploutein], il les a renvoyés [exapostellein] les mains vides [kenos].

BJ : Il a comblé de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides (Lc 01/53 = P 005)

FG : Il est venu en aide [antilambanein] à Israël [israêl] son [autos] serviteur [pais] en souvenir [mimnêskein] de sa bonté [eleos],

BJ : Il est venu en aide à Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde, (Lc 01/54 = P 005)

FG : comme [kathôs] il l’avait dit [lalein] à [pros] nos [hêmeis] pères [patêr], en faveur d’Abraham [abraam] et de sa [autos] descendance [sperma] pour toujours [eis ton aiôna]».

BJ : selon qu’il l’avait annoncé à nos pères – en faveur d’Abraham et de sa postérité à jamais ! » (Lc 01/55 = P 005)

FG : Marie [mariam] demeura [menein] avec [sun] Elisabeth environ [hôs] 3 [treis] mois [mên], puis [kai] elle retourna [hupostrephein] chez elle.

BJ : Marie demeura avec elle environ trois mois, puis elle s’en retourna chez elle (Lc 01/56 = P 005)

FG : Pour Elisabeth [elisabet], arriva [pimplênai] le temps [khronos] où elle [autos] devait accoucher [tiktein] et elle mit au monde [gennaein] un fils [huios].

BJ : Quant à Élisabeth, le temps fut accompli où elle devait enfanter, et elle mit au monde un fils (Lc 01/57 = P 005)

FG : Ses voisins [perioikos] et ses [autos] parents [sungenês] apprirent [akouein] que [hoti] le Seigneur [kurios] l [autos]’avait comblée [megalunein] de sa [autos] bonté [eleos] et ils se réjouissaient [sugkhairein] avec elle [autos].

BJ : Ses voisins et ses proches apprirent que le Seigneur avait fait éclater sa miséricorde à son égard, et ils s’en réjouissaient avec elle (Lc 01/58 = P 005)

La réminiscence et le samsara

Fais de ton cœur la maison de Dieu

1     En ces jours-là, Marie part et se rend en hâte vers le haut pays, dans une ville de Juda. Jacob-Israël a eu douze fils, de ses deux femmes, Léa et Rachel (qui sont sœurs), et de leurs servantes, dont sont issues, plus ou moins directement, les douze tribus d’Israël. La tribu de Juda est l’une des douze. C’est d’elle que sont issus les rois de Juda, de la lignée de David, et que doit naître le messie tant espéré des juifs. C’est dans cette ville sainte qu’habitaient Zacharie et Élisabeth.

2     Elle entra dans la maison-oikos de Zacharie et salua Élisabeth. La BJ dit : Elle entra chez Zacharie, alors que le texte précise : dans la maison-oikos de Zacharie. Sur le plan de l’action simple, il s’agit de la même chose. Mais la maison est, dans l’Évangile, un des nombreux symboles de l’ésotérisme. Laissant les foules, il vint à la maison ; et ses disciples s’approchant lui dirent : » Explique-nous la parabole de l’ivraie dans le champ. » (Mt 13/36 = P 093). Encore une fois, cette traduction est un gommage d’un signalement précis que donne Luc.

3     Élisabeth signifie en hébreu ‘Dieu (Elie) est ma demeure (beth)’. Cela renforce ce qui vient d’être dit sur la maison. Marie salue certes sa parente, mais elle entre aussi dans la maison de Dieu et fait de son cœur la maison de Dieu. Et le méditant de l’Évangile est ainsi invité à faire de même.

La réminiscence prénatale de Jean

1    Et il advient, dès qu’Élisabeth entend la salutation de Marie, que l’enfant tressaille dans son sein. L’enfant dans le sein de sa mère est aveugle, mais non sourd. Le sens de l’ouïe fonctionne avant la naissance, et c’est le dernier à fonctionner alors que l’humain a déjà l’air d’être mort. C’est pourquoi il est bon de parler aux enfants, avant leur naissance, et aux mourants, longtemps après qu’ils aient cessé de bouger. Du moins, pour les  mourants, cela est bon si on leur dit des choses propres à les orienter vers Dieu ; comme le conseillent tous les livres des morts des différentes traditions.

2     Mais se peut-il qu’il y ait plus que cela, et que le futur Jean, dans le sein de sa mère, reconnaisse la voix de Marie, ou pressente la présence du futur Jésus en elle ? L’attrait du merveilleux inclinerait à le croire. D’un point de vue ésotérique, puisque nous sommes dans la maison, les êtres qui ressentent entre eux un lien affectif fort se retrouvent.

3     La Bhagavad Gita l’atteste : quel que soit l’être auquel un homme pense au moment de la mort, il atteint cet être-là, sa pensée s’y étant constamment absorbée (BG 08/06). En vérité, la Gita ne dit pas cela pour conseiller de penser en mourant à tel ou tel que l’on aime et souhaite retrouver dans un autre cycle existentiel mais, au contraire, pour que l’attachement aux êtres mortels n’entrave pas la grande libération-moksha. Ceux qui, par l’œil de la connaissance, perçoivent…comment on se libère… des êtres, ceux-là atteignent le but suprême (BG 13/34).

4     Il n’empêche que, pour ceux qui n’ont pas obtenu, ou encore cherché, la fusion en Dieu, leur pensée étant habitée par un être particulier fait qu’ils se retrouveront dans le prochain cycle d’existence. Le lien relationnel peut d’ailleurs être différent de ce qu’il était au moment de la mort de l’un des deux. La sœur peut devenir épouse, l’amie, mère, le voisin, frère (Jésus le laisse à penser en disant : celui-là m’est un frère et une sœur et une mère : Mc 03/35 = P 083). Autre chose à signaler, le lien peut être négatif, car la haine lie les êtres et influence leur destin non moins que l’amour.

5     Quel était le lien du futur Baptiste avec Jésus et Marie dans un cycle antérieur d’existence ? Nous n’en savons rien, mais le tressaillement de l’enfant dénote une vive surprise, que le contexte atteste comme étant positive.

6     Il est très probable que la réaction de Jean dénote une réminiscence. Dans le contexte moderne, une réminiscence est, en psychologie, ‘le retour d’un souvenir non identifié comme tel’ et, en littérature, ‘un souvenir imprécis, chargé affectivement’. Mais, en spiritualité, il s’agit d’autre chose, ou plutôt de la même chose différemment interprétée.

7     Krishna dit à Arjuna, son disciple : Bien que nous ayons tous deux traversé d’innombrables existences… Je me souviens de toutes, quand toi, tu les as oubliées…(BG 04/05). Normalement, à la naissance, un individu humain n’a pas souvenir des événements de ses cycles antérieurs de vie : ce qui permet aux athées et aux chrétiens de déclarer qu’il n’y a pas de préexistence avant la naissance. Mais l’absence de souvenir ne prouve pas l’inexistence de la chose oubliée. L’Orient pense les choses autrement : Ce qui est né doit mourir et ce qui est mort doit renaître (BG 02/27).

8     Le chimiste et philosophe français Lavoisier (que la Révolution de 1789 a guillotiné, car ‘elle n’avait pas besoin de savants’) est célèbre pour cette découverte : ‘Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme’. En fait ce n’était qu’une redécouverte, et seulement au niveau matériel, car ce principe régit le déploiement perpétuel et cyclique du samsara tout entier (ronde des naissances et des morts).

Comment le samsara et les réincarnations s’introduisent subrepticement dans le texte

1     Outre que les idées spirituelles orientales cheminaient avec les caravanes, Jésus a pu connaître ces principes, car le grec Platon les enseignait et les expéditions orientales d’Alexandre le Grand les ont très probablement rencontrées. Jésus vivait dans une Palestine hellénisée depuis plusieurs siècles.

2     L’interprétation théologique habituelle dira évidemment : « Jean le futur baptiste est prophète dès avant sa naissance. Depuis le ventre de sa mère, il pressent la présence du Fils de Dieu dans le ventre de Marie. Sa vocation est d’annoncer Jésus, il la commence en quelque sorte avant de naître. »

3     Mais il est possible aussi que ce passage constitue une allusion (et nous verrons qu’il y en a beaucoup d’autres dans l’Évangile) à la doctrine du samsara (la ronde des naissances et des morts). En tout cas l’Évangile atteste que se trouvaient, dans l’entourage d’Hérode, des gens instruits qui adhéraient à cette doctrine, car il est écrit, après la mort du Baptiste : Le roi Hérode entend parler de lui (Jésus), car son nom devient célèbre, et l’on dit : »Jean le Baptiste est ressuscité d’entre les morts ; d’où les pouvoirs miraculeux qui se déploient en sa personne. » (Mc 06/14 = P 104) et Hérode lui-même reconnaît cette doctrine puisqu’il déclare : C’est Jean que j’ai fait décapiter, qui est ressuscité (Mc 06/16 = P 104).

4    On voit au passage la ruse des traducteurs catholiques de la BJ. Ils font dire à Hérode : « Jésus est Jean le baptiste ressuscité-egeirein » alors que le mot qui convient en l’occurrence est réincarné. En somme les théologiens qui refusent la théorie de la réincarnation emploient eux-mêmes le mot ressuscité pour dire réincarné ! Comment mieux attester que la doctrine de la résurrection est une réincarnation qui ne veut pas dire son nom, ou une réincarnation survendue comme immortelle ?

5     Toujours est-il qu’à l’extrême fin de la Bhagavad Gita, le disciple Arjuna déclare : « Mon égarement est détruit. Par ta grâce, j’ai trouvé la réminiscence… Me voici résolu, les doutes m’ont quitté. J’agirai selon ta parole. » (BG 18/73). La réminiscence désigne alors la connaissance première, qu’Arjuna a oubliée au cours de la dégénérescence cyclique, et que son initiation par Krishna lui a fait retrouver.

6     Jésus procède de même façon que Krishna lorsqu’il dit, à propos du divorce sans condition revendiqué par les juifs : N’avez-vous pas lu que le Créateur, dès l’origine, les fit homme et femme, et qu’il a dit : Ainsi donc l’homme quittera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, et les deux ne feront qu’une seule chair ? Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Eh bien ! ce que Dieu a uni, l’homme ne doit point le séparer (Mt 19/04-06 = P 214). Dans ce passage, Jésus rappelle le dharma originel (La Loi) ; il suscite la réminiscence.

L’incarnation du Seigneur

L’Esprit Saint à temps partiel

1     Le récit continue : Élisabeth est remplie d’Esprit Saint (Lc 01/41 = P 005). Alors que la Gita enseigne, comme un refrain : Le seigneur réside dans le cœur de tous les êtres (BG 18/61), l’Évangile n’octroie l’Esprit Saint qu’à certaines personnes, et pour un temps limité. Même en ce qui concerne Marie, car l’ange lui dit : L’Esprit Saint viendra sur toi (Lc 01/35 = P 004). Et il faut croire qu’il en est reparti, car le récit de la Pentecôte montre l’Esprit Saint descendant sur Marie, après la mort de Jésus. Toujours cette dualité entre Dieu et l’humain… alors que l’Orient précise que le Seigneur est dans le cœur de tous les êtres et non seulement l’humain.

L’Incarnation au sens dogmatique et au sens ésotérique

1     Alors Élisabeth poussa un grand cri et dit : »Bénie es-tu entre les femmes, et béni le fruit de ton sein ! Le grec dit plus précisément : tu es bénie plus que toutes les femmes. On comprend que la mère de l’avatara soit une femme privilégiée ; et l’avatara lui-même. En sanskrit, avatara signifie ‘descente’ et le mot est généralement entendu comme descente du divin ; autrement dit ‘incarnation divine’.

2     Or la doctrine centrale du christianisme est précisément celle de l’Incarnation. Mais elle est au singulier, alors que l’enseignement hindou déclare qu’il y a dix incarnations divines par humanité. Et surtout, l’incarnation chrétienne est ‘en chair et en os’, comme le sera la résurrection d’ailleurs dans la même doctrine chrétienne : toujours le côté très matériel de cette religion. Alors que Krishna déclare : Quoique sans commencement et sans fin, impérissable en mon essence, et Seigneur des êtres vivants, je me produis moi-même, en usant de mon propre pouvoir mystérieux (maya) (BG 04/06). Et il précise plus loin ce qu’est maya : En vérité, ma divine magie (maya) …est presqu’infranchissable (BG 07/14). Maya, c’est l’illusion cosmique, qui fait croire aux religieux dualistes qu’ils sont séparés de Dieu. En ce sens, les chrétiens dogmatiques sont tous victimes de maya, puisqu’ils se croient créés ‘ex nihilo’. Les athées sont encore plus victimes de maya, puisqu’ils se croient seuls au monde, issus de et destinés au néant.

3     En pratique, les hindous les plus exotériques croient, comme les chrétiens, que Krishna est une incarnation divine ‘en chair et en os’. Mais ce n’est pas le cas des sages et de leurs disciples, car Krishna déclare dans la Gita : Les insensés croient que moi, le non-manifesté, j’ai pris cette forme, cette personnalité, dans l’état manifesté. C’est qu’ils ne connaissent pas mon essence suprême, immuable et incomparable (BG 07/24). Vus de la Bhagavad Gita, les chrétiens dogmatiques sont ces insensés qui croient que Dieu a pris la forme de Jésus de Nazareth et la personnalité de ce juif d’il y a deux mille ans. Alors qu’en réalité, Jésus a sacrifié lui-même sa personnalité pour laisser Dieu l’habiter tout entier : libre du sens de l’ego… celui-là est mûr pour se fondre en Brahman (BG 18/53). Tel fut Jésus. Et il le dit lui-même : Qui aime son âme-vie-psukhê la perd ; et qui hait sa vie en ce monde la conservera en vie pour l’ère-aiônios (Mt 12/25 = P 123).

4     Au sens ésotérique, l’univers entier est une manifestation de Dieu ; autrement dit, c’est Dieu, lorsqu’il prend une forme. Je te vois partout en ta forme infinie, avec d’innombrables bras, poitrines, bouches et yeux…ô seigneur de l’univers, qui assume la forme de toutes choses (BG 11/16). Les innombrables bras et yeux sont les bras et les yeux des êtres qui en possèdent. Autrement dit tout être est une incarnation divine… mais, généralement, il l’ignore, à cause de maya, l’illusion cosmique.

5     « Alors, au sens ésotérique, quelle est la différence entre l’avatara, incarnation divine, et un humain ordinaire ? » La différence, c’est que l’avatara, premièrement, sait qu’il n’est autre qu’une ‘image de Dieu’ comme dit la Genèse biblique, et deuxièmement, qu’il a pleinement réalisé cela en s’affranchissant totalement de son ego, qui est le lieu même de l’illusion cosmique.

6     Dans l’évangile gnostique de Marie, elle conseille aux autres disciples : Jésus nous appelle à devenir pleinement humains (anthropos) (My p9/12-18). Et Jésus précise : Veillez à ce que personne ne vous égare, en disant : « Le voici », « Le voilà ». Car c’est à l’intérieur de vous qu’est le Fils de l’Humain. Allez à lui, ceux qui le cherchent le trouvent (My p8/15-22).  Or, dans les évangiles canoniques, Jésus se désigne lui-même comme le Fils de l’humain. C’est ainsi qu’il dit à Nathanaël : vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’humain (Jn 01/43-51 = P 025). Dans l’évangile de Marie, Lévy déclare : devenons l’Être humain (Anthropos) dans son entièreté ; laissons-le prendre racine en nous, et croître comme Il l’a demandé …(My p18/16-18). Le fils de l’humain n’est-il pas l’humain qui sait qu’il est une manifestation de Dieu, un avatara ?

7     Avatara signifie ‘descente’, or Dieu est esprit, comme le dit Jésus à la Samaritaine ; c’est donc l’esprit qui descend, pour venir habiter dans le cœur d’un homme, qui s’est départi de son ego en offrant son être à Dieu.

Les cris de l’Écrit sacré

1     Revenons au début de la phrase présentement envisagée : Alors elle (Élisabeth) poussa un grand cri… Par cet effet d’écho déjà signalé, la vie de Jésus se termine par un cri : Jésus, jetant un grand cri, expire (Mc 15/37 = P 300). Les diables aussi crient lorsque Jésus les arrache de l’âme d’un humain : Il crie-krazein, le secoue violemment, et sort…(Mc 09/26 = P 127). Les quémandeurs de miracle crient aussi lorsqu’ils désirent fortement quelque chose et n’ont plus d’espérance que dans le pôle spirituel que représente Jésus : Aussitôt le père du petit enfant de s’écrier : »Je crois-pisteuein(Mc 09/24 = P 127). Et Jésus s’écrie lors de ses annonces les plus solennelles : Le dernier jour de la fête, le grand (jour), Jésus-Sauveur se tient-debout, et il s’écrie : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive (Jn 07/37 = P 142).

2     Dans tous ces cas se produit une déchirure, une rupture de niveau, un monde clos se fend : il faut en sortir pour ‘s’en sortir’. Le cri est l’expression sonore de cette rupture. Quand le logos fait irruption dans le bavardage profane, un cri se produit. Les cris de l’Écrit sacré réveillent l’homme profane de son sommeil spirituel.

Qui est Seigneur ?

1     Élisabeth, inspirée par l’Esprit divin, continue : comment m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur ? Dogmatiquement, les théologiens voient ici la preuve que Jésus est Dieu, puisqu’Élisabeth, inspirée par Dieu-Esprit, déclare que Marie est la mère de son Seigneur. Et, pour faire bonne mesure, ils voient aussi que Marie est ‘mère de Dieu’ puisqu’elle est la mère de Jésus qui est Dieu ! Et nous avons là deux dogmes essentiels du christianisme exotérique.

2     Pour adhérer à tout cela en toute tranquillité, il est conseillé d’être fortement dépourvu de sens métaphysique et même de sens logique. Dieu étant la cause première, qui n’a pas de cause, ne saurait avoir une mère… et encore moins une mère qui soit sa propre créature. Quant à Jésus, nous avons vu qu’il est un homme réalisé et non Dieu ‘en chair et en os’, ce qui serait une contradiction dans les termes, Dieu étant infini dans sa manifestation et au-delà de la forme en Lui-même.

3     Les chrétiens qui s’appuient sur le mot Seigneur-kurios dans ce passage feraient bien de remarquer que le disciple Philippe, qui est plutôt malmené dans les évangiles canoniques (Jn 14/08-09 = P 263), (sans doute parce qu’il a lui-même écrit un évangile gnostique) est qualifié de Seigneur par les juifs de Grèce qui viennent à la fête à Jérusalem : Il y a là quelques Grecs… Ils s’avancent vers Philippe et…lui demandent : »Seigneur, nous voulons voir Jésus. » (Jn 12/21 = P 230). Plus remarquable encore, après la mort de Jésus, les chefs juifs demandent à Pilate de faire garder le tombeau et le saluent en le nommant Seigneur (Mt 27/63 = P 305). Pilate serait-il Dieu ? En somme, ne jamais oublier, comme le dit Jésus que : L’Écriture ne peut être récusée (Jn 10/35 = P 185).

4     En fait, si Dieu est au cœur de tout humain, tout humain mérite, au moins potentiellement, d’être appelé Seigneur.

L’oreille et l’entendement

La clé symbolique de l’oreille

1     Élisabeth précise : dès l’instant où ta salutation a frappé mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en mon sein. Ici se trouve la première mention évangélique de l’oreille. Elle constitue une clé spirituelle d’une telle importance que cela mérite une petite étude de symbolisme.

2     L’oreille est l’organe qui rend opérant le sens de l’ouïe. Celui qui n’a pas ouï pas la Parole ne pourra dire oui à Dieu.

3     L’homme jouit du monde par les cinq sens et produit des arts qui démultiplient ces jouissances. Pour l’odorat, les parfums. Pour le goût, les saveurs. Pour le toucher le plaisir de faire l’amour. Pour les yeux, une multitude d’arts, dont la peinture, la sculpture, l’architecture, la joaillerie, les jardins, la danse. Pour les oreilles, la musique, le chant et la déclamation.

4    Les cinq sens trouvent des plaisirs dans la nature. L’odorat avec les fleurs. Le goût avec les fruits. Le toucher avec la fourrure d’un chat ou la peau d’une belle. La vue, avec les paysages, les animaux, les humains. Mais l’ouïe est beaucoup moins bien servie par la nature : le vent est vite horripilant, les vagues monotones et assommantes, le feulement des fauves ou le chant de certains oiseaux est attractif mais terriblement peu varié. C’est pourquoi la musique, le chant et le charme d’une voix humaine ont quelque chose de plus que naturel. La musique est le plus spirituel et mystérieux des arts. Elle tient du logos plus que du monde. Lorsque les moines ou ascètes de toutes traditions se dépouillent des arts, le dernier qui demeure est la musique.

5    Si on dessine deux oreilles et que l’on rapproche les deux dessins, on obtient la forme d’un cœur. Et, de fait, c’est la parole qui va le plus directement au cœur.

6    Il arrive qu’une femme enceinte manifeste des goûts, des idées et des comportements, qui seront ceux de l’enfant qu’elle porte ; et qu’elle peut oublier une fois qu’il s’est séparé d’elle. Ici, Jean-Baptiste et Jésus se rencontrent, à travers leur mère respective, chacune quasi fusionnée avec eux.

7     Jésus commence sa mission publique dans la synagogue de son village de Nazareth. Il lit l’Écriture et déclare : Aujourd’hui s’accomplit à vos oreilles ce passage de l’Écriture (Lc 04/21 = P 039). Jésus est le logos vivant ; il transmet par le son, comme Dieu, selon la Genèse, crée le monde par la parole. Une fois qu’il a dit, sa mission est terminée : Après qu’il eut fini de faire entendre au peuple toutes ses paroles, il entra dans Capharnaüm (Lc 07/01 = P 076). À chacun d’en faire quelque chose ensuite : Entende, qui a des oreilles pour entendre ! (Mc 04/09 = P 084) ; ou, plus radical encore : Entende qui a des oreilles! » (Mt 13/09 = P 084). Et trois autres péricopes reprennent le même refrain.

8     Mais, de même que certains ont plus de talents que d’autres (Mt 25/14 = P 227), de même tous n’ont pas la même ouïe selon la prophétie d’Isaïe : Vous aurez beau entendre, vous ne comprendrez pas… (Mt 13/14 = P 085 et aussi Mc 08/18 = P 119). Un oriental dirait que tous n’ont pas le même karma auditif. Il est d’ailleurs remarquable qu’en musique on évoque ‘l’oreille absolue’ pour les gens capables de connaître la hauteur d’un son sans comparer avec le ‘la’ du diapason. En spiritualité, certains tournent l’oreille vers l’absolu, d’autres non.

9     Un jour, Jésus soigne un sourd-bègue, et il est remarquable qu’il lui donne le moyen d’écouter avant celui de parler : Le prenant hors de la foule, à part, il lui met ses doigts dans les oreilles et avec sa salive lui touche la langue (Mc 07/33 = P 116). Dans la Bhagavad Gita, semblablement, l’écoute de la parole sacrée doit guider la parole humaine ; c’est ainsi que L’ascèse de la parole est constitué par la récitation des Védas, le langage non blessant, véridique, aimable et utile (BG 17/15).

10     Jésus exige de ses disciples un bon usage des oreilles. Ainsi, lorsqu’il leur annonce le prix qu’il devra payer pour sa mission d’enseignement : Mettez-vous bien dans les oreilles les paroles que voici : le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes (Lc 09/44 = P 128). Mais, pour ceux qui savent se servir de ces capteurs de Révélation qu’on nomme oreilles : Heureuses vos oreilles parce qu’elles entendent (Mt 13/16 = P 156).

11     Lorsque Dieu se fait entendre par l’oreille d’un homme, il lui confie une vocation : ce que vous entendez dans le creux de l’oreille (donc ésotériquement), proclamez-le sur les toits (répandez-le autant que la compréhension ambiante le permettra) (Mt 10/27 = P 173).

12     Dans notre voyage exhaustif sur les traces de l’oreille évangélique, on trouve en avant dernière occurrence, lors de l’arrestation de Jésus : Et l’un d’eux frappe le serviteur du grand-prêtre et lui enlève l’oreille droite. Jean donne une précision sur l’auteur du coup : Alors Simon-Pierre, qui porte un glaive, le tire, frappe le serviteur du grand-prêtre et lui tranche l’oreille droite. Ce serviteur a nom Malchus (Jn 18/10 = P 270). Riche remarque, car ‘Simon’ signifie ‘Dieu a entendu’ et aussi bien ‘Celui qui a entendu Dieu’. La fonction de Pierre, en tant que premier des apôtres (Mt 10/02 = P 054) est d’être à l’écoute de Dieu et de faire entendre sa Révélation aux hommes. Or il manie parfois le glaive à la place du verbe, comme l’Église l’a si souvent fait jusqu’à la révolution de 1789, et il tranche par-là l’oreille droite, celle qui est apte à écouter la voix de Dieu. De plus le serviteur du Grand-prêtre, c’est-à-dire le disciple de Dieu se nomme ‘Malchus’, ce qui signifie en hébreu ‘le roi’. Pierre, en tant que représentant du clergé-brahmane, doit enseigner en tout premier les nobles-kshatryas, pour la bonne marche de la civilisation, et non pas le rendre sourd au divin. Heureusement, cette fois-là, mais ce ne fut pas souvent le cas dans l’histoire chrétienne : Jésus prend la parole et dit: « Restez-en là. » Et, lui touchant l’oreille, il le guérit (Lc 22/51 = P 270).

13     La dernière oreille qui apparaît dans les canoniques est toute profane, confirmant la chute de qualité auditive de l’humanité. Les chefs juifs ordonnent aux gardiens du tombeau de mentir et leur promettent : si l’affaire vient aux oreilles du gouverneur, nous nous chargeons de l’amadouer et de vous épargner tout ennui (Mt 28/14 = P 312). La ruse du diplomate prend le pas sur l’écoute du spirituel.

14     Mais il y a plus subtil encore que tout cela. On ne le trouve pas dans les canoniques, mais dans l’évangile gnostique de Thomas : Jésus dit : « Je vous donnerai ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce que la main n’a pas touché, et qui n’est pas monté au cœur de l’homme » (Tho 017). Il s’agit de ce que les sens ne peuvent percevoir, même sous forme religieuse, et de ce que le cœur de l’homme, en tant qu’homme, ne peut concevoir. Il s’agit de ce que la Gita nomme la réalisation du Soi, du divin dans l’homme, de l’identité de nature de l’homme et de Dieu : Je suis le Soi (atman), siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20).

Oreille + discernement = entendement

1     Élisabeth conclut ainsi son exclamation : Oui, bienheureuse celle qui a cru en l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur ! » L’écoute des choses divines se conclut par la foi. En tant qu’écouteur, le disciple se situe dans la compréhension doctrinale. En tant que foi, il entre dans le domaine opératif de la réalisation. Un point, cependant, doit être précisé. Dans la scène de l’arrestation de Jésus, il fut distingué l’oreille droite de l’autre. Nous avons déjà rencontré le symbolisme de la droite, à propos de l’ange apparu à Zacharie (P 003). L’écoute, si importante soit-elle, n’est donc pas suffisante, car la question demeure toujours ; « Ce que j’entends vient-il de la droite ou de la gauche ? ». Ou, pour dire autrement les choses, il faut exercer le ‘discernement des esprits’. Car, si Jésus dit à la Samaritaine Dieu est esprit-pneuma, l’Évangile évoque aussi souvent les esprits mauvais, par exemple dans ce passage : Alors il s’en va prendre avec lui sept autres esprits-pneuma plus mauvais-ponêros que lui…(Mt 12/45 = P 167). Aussi Marie a bien fait de se demander ce que signifie cette salutation (Lc 01/29 = P 004)… et peut-être que Zacharie n’a pas eu si tort qu’on le suppose de demander : À quoi connaîtrai-je cela ? Car il s’agit de connaissance, précisément, et non de simple croyance.

Marie, la jeune fille riche

L’indispensable connaissance de la constitution humaine

1     Marie prend le relai d’Élisabeth : Mon âme-psukhê exalte le Seigneur, et mon esprit-pneuma s’est empli d’allégresse à cause de Dieu… (Lc 01/47 = P 005)

2     Selon le ‘christianisme moderne’, l’homme n’a qu’un corps et une âme. Le corps meurt évidemment. Mais comme, dans une religion, il faut bien que quelque chose perdure après la mort, alors la théologie enseigne que l’âme est immortelle, qu’elle se prolongera sans le corps pendant un certain temps, puis qu’elle retrouvera un corps à la résurrection et qu’elle le gardera sans fin pour jouir dans le salut ou souffrir dans la damnation.

3     Le christianisme antique était moins dualiste, puisque l’humain disposait d’un corps (latin corpus ; grec, soma), d’une âme (latin anima : grec psuchê) et d’un esprit (latin spiritus ; grec pneuma). Cela tenait un peu plus debout étant donné que l’âme est mortelle, non moins que le corps, comme le prouve le fait qu’elle peut parfois se désintégrer en grande partie avant même la mort du corps. C’est le cas dans la sénilité, la folie, et la plupart des suicides. Ce qui perdurait, c’était l’esprit-pneuma.

4    Du coup les paroles de Marie deviennent compréhensibles. Mon âme-psukhê exalte le Seigneur comme l’inférieur (mortel) exalte le supérieur (immortel) et lui rend un culte.

5     Mon esprit-pneuma s’est empli d’allégresse à cause de Dieu... Ici, la hiérarchie s’estompe et peut-être disparait ; Dieu-theos-pneuma et l’esprit-pneuma de Marie se réjouissent ensemble, et peut-être fusionnent.

Jésus ne se prend pas pour Dieu, ni Marie pour Déesse

1     Mon esprit-pneuma s’est empli d’allégresse à cause de Dieu mon Sauveur-sôtêr… (Lc 01/47 = P 005). La théologie prétend que Marie a vécu sans péché individuel, et sans même le ‘péché originel’ qui marque tout humain depuis la ‘faute’ d’Adam et Ève. Ici encore, comme très souvent dans ce début d’Évangile, qui n’est que de Luc, il s’agit non d’une histoire, mais d’un récit purement mythologique mettant en image et théâtralisant les premiers dogmes exotériques chrétiens. Jésus est déclaré Dieu, donc parfait, sans péché. Il lui fallait une matrice impeccable, d’où résulte le dogme de l’Immaculée Conception de Marie (à ne pas confondre avec un autre dogme, celui de la Conception virginale de Jésus en Marie). Tout cela et très logique, sauf que, pour que Marie soit Immaculée, il faudrait que Anne, sa mère, et Joachim, son père, l’aient été aussi… et l’on peut remonter ainsi, par récurrence, jusqu’à Adam et Ève.

2     Quoi qu’il en soit, la question est tranchée car, si Marie avait connu la théologie qui s’est bâtie sur sa personne, elle n’aurait pas été d’accord. Si elle évoque Dieu comme son Sauveur-sôtêr, c’est qu’elle a besoin d’être sauvée et que, par conséquent, elle n’est pas sans faute. La contradiction entre l’Écriture et la théologie est frontale, une fois de plus.

Marie, la jeune fille riche

1    Mais les choses peuvent être entendues autrement, du point de vue ésotérique. Et cela nous reporte au passage dit du ‘Jeune homme riche’. Un homme accourt et, s’agenouillant devant Jésus, il l’interroge : »Bon maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie pour l’ère-aionios ? » Jésus lui dit : »Pourquoi m’appelles-tu bon ? Nul n’est bon que Dieu seul. Jésus, par conséquent, ne se présente pas comme Dieu, puisqu’il ne se dit pas absolument bon. Il continue : Tu connais les commandements : Ne tue pas, ne commets pas d’adultère, ne vole pas, ne porte pas de faux témoignage, ne fait pas de tort, honore ton père et ta mère. » « Maître, lui dit-il, tout cela, je l’ai observé dès ma jeunesse. » Alors Jésus fixe sur lui son regard et l’aime.

2     À part Lazare, la sœur Marthe de ce dernier, et surtout son amie particulière Myriam de Magdala, il est peu de personnes dont on précise que Jésus les aime. Le ‘Jeune homme riche’ est impeccable, au regard de la Loi de Moïse ; il y prétend, et Jésus le confirme. C’est considérable, une sorte de perfection humaine. Pourtant il sait qu’il lui manque quelque chose et c’est précisément pour cela qu’il va voir Jésus. Que peut-il manquer à un homme parfait sur le plan de l’exotérisme religieux, un homme pour qui le paradis est quasiment un acquis ? Le sanatana dharma, c’est-à-dire la sagesse pérenne de l’ésotérisme répond : « La libération du samsara lui manque ». C’est ce que confirme Jésus en répondant : Une seule chose te manque (Mc 10/17-21 = P 216). Cette ‘chose’, c’est l’Unique et la fusion de son individualité illusoire (maya) dans l’éternité de l’Unique. Mais, pour cela, il ne faut plus aucun attachement au monde samsarique.

3     La comparaison s’impose entre ce ‘jeune homme riche’ et Marie. Rien ne la montre imparfaite dans l’Évangile. Et pourtant, bien des fois, elle ne peut comprendre et donc vraiment suivre Jésus. Quand elle le retrouve à 12 ans au temple de Jérusalem, après une fugue de trois jours : Mais eux (Marie et Joseph) ne comprennent pas la parole qu’il vient de leur dire (Lc 02/50 = P 014). Semblablement, aux noces de Cana, Jésus lui dit : Que me veux-tu, femme ? Mon heure n’est pas encore venue (Jn 02/04 = P 026). Et encore lorsqu’elle dérange Jésus en pleine instruction de ses disciples et qu’il répond : Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? (Mc 03/33= P 083). Assurément, quelque chose lui manque, à elle aussi. Que peut-il manquer à un humain parfait ? De dépasser le plan humain et, ultimement, de quitter le samsara, la ronde des naissances et des morts.

La mère juive, la Mère de Dieu, ou l’esclave de l’absolu ?

1    Marie expose la raison de son allégresse : …parce que Dieu a porté son regard sur son humble-tapeinôsis esclave-doulê. La Bible de Jésuralem (BJ) trahit outrageusement le texte, encore une fois : parce qu’il a jeté les yeux sur l’abaissement de sa servante. L’humilité est une vertu, contrairement à l’abaissement. Et Marie se dit esclave-doulê et non servante-diaconos ; nous avons déjà vu pourquoi. On voit difficilement la Théotokos, la Mère de Dieu, se dire esclave de Dieu ; il fallait bien que la BJ torde l’Écriture pour coller aux dogmes.

2     Et Marie continue : désormais toutes les générations-genea me proclameront bienheureuse (Lc 01/48 = P 005). Le mot genea signifie à la fois ‘génération’ et ‘race’, ce qui est assez logique, puisque la race se perpétue par la succession des générations. La compréhension exotérique de ce passage revient à dire : « Marie comprend qu’elle sera glorifiée dans le monde entier en tant que ‘Mère de Dieu’, elle se réjouit de l’honneur qui lui sera rendu. »

3     Mais, à y bien regarder, cette insistance sur la race et sa perpétuation est un peu trop juive pour coller avec cette vue des choses. Marie n’espérait-elle pas, comme Élisabeth sa cousine, avoir une descendance nombreuse et glorieuse, ainsi que toute juive qui se respecte ? La gloire d’une femme juive, c’est de faire un fils glorieux. L’Évangile l’atteste par cette femme qui dit à Jésus : « Heureuses les entrailles qui t’ont porté et les seins que tu as sucés ! » (Lc 11/27 = P 168).

4     Et l’enthousiasme de Marie continue : car le Tout-Puissant a fait pour moi de grandes choses. Saint est son nom… Les grandes choses en question supposent l’adhésion à la lettre du mythe : ‘Dieu féconde une femme, pour faire un Dieu’. On remarque, au passage, la deuxième référence au possible, avec le Tout-Puissant : cela fut expliqué à propos de l’affirmation ‘Tout est possible à Dieu’.

Invocation, mantra-yoga et métaphysique

Saint est son nom, (Lc 01/49 = P 005)

Mantra yoga et métaphysique

1     Saint est son nom… continue Marie. Voici la deuxième référence au Nom de Dieu, la première ayant été vue dans le prologue de Jean : À tous ceux qui l’ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir en enfants-rejetons-teknon de Dieu, à ceux qui croient en son nom… Les autres références au nom concernaient les humains des scènes précédentes. L’invocation du nom de Dieu constitue une voie spirituelle à part entière dans le sanatana dharma, la sagesse pérenne et universelle. La preuve en est qu’on la rencontre dans toutes les traditions. En hindouisme, c’est le mantra ; en islam, c’est le dikr.

2     La difficulté de cette forme spirituelle, c’est que le ‘nom de Dieu’ ne peut être qu’un mot humain, faute de quoi il ne saurait être audible ou énonçable par un humain. Or Dieu n’est pas limitable à l’humain, même si le monde entier est une manifestation de Lui. Si bien que cette voie spirituelle est tributaire d’une inévitable réduction dans la conception de Dieu.

3     Lorsque Moïse demande à Dieu son nom sur le mont Sinaï, il lui est répondu : « Je suis celui qui est ». Ici la religion s’élève au niveau de la métaphysique : Dieu, c’est l’Être.

4     En christianisme théologique, on pose que Jésus est pleinement Dieu, ce qui fait du mot Jésus le nom de Dieu. Mais en fait Jésus n’est que le nom de la forme dans laquelle le logos a pris voix humaine il y a deux mille ans. Cet être est assurément exceptionnel, mais ce serait réduire le divin que de l’identifier à lui.

5     L’islam, très attentif à éviter tout ce qui ressemble à du polythéisme, se garde bien d’utiliser le nom de Mohammed comme mantra, malgré tout le respect qu’il porte à son prophète. Cette religion utilise comme mantra les ‘cent noms de Dieu’ (du genre ‘Tout puissant’, ‘Miséricordieux’ etc) mais, en réalité, cette suite ne comporte que 99 qualificatifs de Dieu, le centième étant imprononçable, précisément parce qu’il est un vrai nom de Dieu, donc supra-humain.

6     Cette dernière remarque sur l’islam montre à quel point cette religion est intermédiaire entre le christianisme occidental et l’hindouisme métaphysique du Védanta. Car, dans la voie du jnana-yoga, le ‘yoga de la connaissance non-duelle’, le mantra se résorbe en la méditation sur le ‘Je suis’, la conscience d’être, silencieuse et supra-mentale. L’hindouisme comprend nombre d’autres mantras, mais son cœur spirituel privilégie ce mantra silencieux. C’est un peu comme un dessin qui serait réduit à un point. Ou, comme disait un mélomane : « Le silence après Mozart, c’est encore du Mozart ». Et l’on retrouve le nom de Dieu sur le Sinaï.

7     D’une façon générale, dès qu’il y a un mot sacré, une histoire sacrée, un rite sacré particuliers, le risque d’idolâtrie et de superstition se présente : le risque de réduire l’infinitude du divin à la seule forme religieuse que l’on pratique. Une bonne âme chrétienne, lassée d’une discussion spirituelle, asséna un jour : « Moi, je crois à ce que dit le curé de ma paroisse. » La solution est commode, mais fort risquée par les temps qui courent. Comme le disait Michel-Ange ; « Quand on suit quelqu’un, on ne le dépasse jamais. » Aussi bien vaut-il mieux suivre Jésus qui ordonne : Vous n’avez qu’un Maître (Mt 23/08 = P 243) ; et ce maître c’est le Christ. Mais le nom du maître n’est pas le nom de Dieu. Lorsque Jésus priait, comme on le voit souvent dans l’Évangile, il ne récitait pas le nom de Jésus. On ne dit d’ailleurs pas ce qu’il disait, parce qu’il ne disait probablement rien. Il laissait Dieu informer son silence mental. Certes Jésus dit à ses disciples : tout ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai… (Jn 14/13 = P 263). Mais on est alors dans le domaine du faire, non dans celui de la réalisation.

8     Malgré ce qui précède, ce serait une erreur de prétendre que l’invocation de type chrétien est un mantra-yoga. En effet tout yoga a pour but la fusion avec le divin, qui est réputée à la fois impossible et sacrilège en théologie chrétienne. Certains parmi les yogins n’envisagent que les devas (dieux) comme destinataires des sacrifices. D’autres offrent le soi-ego comme un sacrifice, par le Soi-Atman, dans le feu du Brahman Suprême (BG 04/25). Cet enseignement n’est certes pas chrétien mais il est parfaitement évangélique, car Jésus dit : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même… (Mc 08/34 = P 123) ; tel est l’offrande du soi-ego comme un sacrifice, par le Soi-Atman, dans le feu du Brahman Suprême.

L’intelligence et la foi

Retour de la crainte de Dieu

1    Marie continue son discours : sa bonté s’étend de génération-genea en génération-genea sur ceux qui le craignent-phobein (Lc 01/50 = P 005). Dans les Écritures souvent, et dans l’Évangile presque systématiquement, une difficulté est constituée par le changement de niveau spirituel. On a l’impression d’être un géologue ou un archéologue, qui étudie des couches de terrains stratifiés, correspondant à des périodes différentes ou des civilisations successives empilées les unes sur les autres, et parfois mélangées. Après la référence au nom de Dieu, le niveau chute, et le mouvement devient descendant : on s’occupe de la bonté divine dont vont bénéficier les nombreuses générations du peuple élu. Nous avons évoqué la non-crainte spirituelle et la crainte religieuse de Dieu, celle-ci revient. La crainte de Dieu est le premier degré de la sagesse, mais ce n’est que cela. Ainsi le bon larron dit au mauvais : Tu n’as même pas crainte de Dieu, alors que tu subis la même peine ! (Lc 23/40 = P 295).

L’intelligence et la foi

1    Il a déployé la force de son bras, il a dispersé les hommes à la pensée-dianoia orgueilleuse-huperêphanos (Lc 01/51 = P 005). On entre maintenant dans une série assez troublante de déclarations de Marie. Elle semble croire à ce qu’elle dit comme devant se réaliser dans sa vie. Or la suite de l’histoire évangélique montre que les orgueilleux ont vaincu Jésus et crânaient encore au pied de la croix. Les grands prêtres se gaussaient entre eux avec les scribes et disaient : »Il en a sauvé d’autres et il ne peut se sauver lui-même ! (Mc 15/31 = P 294).

2     La difficulté, en christianisme, avec une conception de la foi qui prétend se passer de l’intelligence, quand elle ne la méprise pas, c’est que les dévots croient à la lettre tout ce que leur déclarent l’Écriture et les autorités religieuses.

3     Certains critiques disent : « À force d’affirmer que l’hostie, qui n’est qu’une mince galette de blé, du point de vue sensible et expérimental, est la chair et le corps du Christ, les chrétiens finissent par dissocier totalement leur expérience sensible et rationnelle de leur foi. Or, à ce stade, comment discriminer la foi du dérangement mental et de la confusion intellectuelle ? » La question ‘sent le fagot’ comme diraient certains inquisiteurs ; cependant, elle n’en mérite pas moins l’attention d’un spirituel.

L’Écriture qui rend perplexe

1    Marie est lancée, elle ne s’arrête plus : Il a renversé les potentats de leurs trônes et élevé les humbles (Lc 01/52 = P 005). L’histoire a largement montré, depuis deux mille ans, que rien de tout cela ne s’est passé. La perplexité du lecteur réfléchi augmente. Un sutra de la Bhagavad gita lui vient en tête : Lorsque ton intellect, rendu perplexe par ce que tu auras entendu (des Védas), se fixera, inébranlable et ferme, dans la contemplation, alors tu atteindras la réalisation spirituelle  (BG 02/53). En somme, si la méditation-dhyana est ‘le’ moyen de réalisation spirituelle, l’Écriture (les Védas pour un hindou, la Bible pour un chrétien), pour sacrée qu’elle soit, pose parfois problème.

La confusion de Marie et de Marianne

1     Ce passage présente une autre difficulté, car il semble se prêter à une interprétation démocratique : « On chasse les potentats, on met les humbles à la place, et tout ira bien dans un monde démocratique, juste et pacifique ! » Sauf que ‘les potentats’, comme le mot l’indique, désigne ceux qui ne croient qu’à la puissance brute et non à la sagesse, à la vérité et à la justice.

2     Or les démocraties européennes et américaines sont assez anciennes désormais pour qu’on puisse juger de l’arbre à ses fruits (Mt 07/20 = P 073). C’est sous le règne des démocraties que la guerre est devenue totalement diabolique avec les ‘progrès’ de l’artillerie, des bombardements, l’invention de la guerre aérienne, sous-marine, et surtout l’abomination de la guerre nucléaire. C’est un pays démocratique qui a le premier fabriqué et utilisé cette dernière arme, contre un pays qui ne l’était pas. Il serait donc très erratique de confondre Marie et Marianne.

La prophétie en décalage total avec l’histoire

1     Il a comblé de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides (Lc 01/53 = P 005). Or c’est l’économie capitaliste, intrinsèquement liée à la démocratie, qui divise le monde en pays riches exploiteurs et pays pauvres exploités. Le développement des moyens de propagande, de capture des consciences par les médias modernes et du déclassement des décisions humaines par l’intelligence artificielle ne va certainement pas améliorer la justice et la paix.

2     Il est venu en aide à Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde…(Lc 01/54 = P 005) Ce dernier passage est encore plus phénoménal dans le genre contresens. Rome a crucifié le messie tant attendu des juifs. L’empereur Titus, seulement quarante ans après la mort de Jésus, a fait raser le temple de Jérusalem, tuer la moitié de la population et déporter en esclavage le reste en Ibérie et autres provinces de l’empire. Si cela résulte de la miséricorde divine, elle est assez incompréhensible.

3     …selon qu’il l’avait annoncé à nos pères – en faveur d’Abraham et de sa postérité à jamais ! (Lc 01/55 = P 005). L’interprétation théologique chrétienne arguera : « Jésus, en fondant le christianisme, a transféré l’héritage d’Abraham dans l’Église, dont la postérité est immense depuis deux mille ans sur tous les continents. » Mais ce n’est certainement pas à cela que pensait Marie au moment de la visitation, car elle entendait certainement la postérité d’Abraham dans un sens beaucoup plus racial. Un théologien dira : « Mais ensuite Marie est devenue chrétienne. » Il n’empêche que la postérité globale du monde humain ne va clairement pas dans le sens annoncé aux pères juifs.

4    … Marie demeure avec elle environ trois mois, puis elle s’en retourne chez elle (Lc 01/56 = P 005). Donc Marie, qui a été prévenue par l’ange au sixième mois d’Élisabeth, est restée avec elle jusqu’à la naissance de Jean le baptiste, ou presque. La suite ne pose pas de problèmes : Quant à Élisabeth, le temps s’accomplit où elle doit enfanter, et elle met au monde un fils. Ses voisins et ses proches apprennent que le Seigneur a fait éclater sa miséricorde à son égard, et ils s’en réjouissent avec elle.

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La ‘Visitation’ de Marie à Elisabeth (Péricope Lagrange 005)