La non-violence, vertu ou fuite ?
01/02 Sanjaya: « Le roi Duryôdhana à la vue de l’armée des Pândus rangés en bataille, s’approche de son maître d’armes et lui dit :
01/03 «Regarde, mon maître, la puissante armée des fils de Pându rangée en ligne, avec art par le fils de Drupada, ton brillant élève.
Pourquoi quelqu’un se trouve-t-il au-dessus du chef ?
1 D’entrée de jeu la scène décrite étonne un Occidental contemporain. On voit Duryôdhana, fils aîné du roi aveugle et chef de son armée, qui combat pour son père. En tant que roi, fils et petit-fils de roi, et en tant que chef de l’armée, on s’attendrait à ce qu’il n’ait de comptes à rendre à personne ; sinon à son père, quand il rentrera vainqueur, si toutefois il survit à la bataille. Or le voilà qui s’adresse à son ‘maître’, dit un traducteur, ‘maître d’armes’ précise un autre, et un troisième dit ‘précepteur’. Et c’est bien pour lui rendre compte qu’il s’adresse à lui. On retrouve donc ce que l’on a précisé dans le précédent sutra : le pouvoir temporel, royal, n’est pas le sommet de la pyramide sociale ; il y a quelque chose au-dessus de lui, et c’est l’autorité spirituelle, car le précepteur en question est un brahmane, et c’est en fait le guru de Duryôdhana.
2 Dans la société moderne, de type démocratique, le président de la République est censé être au sommet ; il est chef de l’état, il prend les grandes décisions. Mais en fonction de quoi ? En fonction, théoriquement, du programme électoral qu’il a présenté lorsqu’il s’est fait élire. En fonction, le plus souvent, de la nécessité de ‘renvoyer l’ascenseur’ comme on dit justement. Car son ascension sociale est le fait de son talent certainement, mais surtout du soutien financier des chevaliers d’industrie qui ont mis au service de son élection la puissance des médias qu’ils dirigent, et la manne financière qui a contribué à la conviction et au zèle de beaucoup. Une fois au pouvoir, l’élu de tous ces gens a des comptes à leur rendre ; car il est bien évident qu’ils ne l’ont pas financé sans s’assurer d’avoir quelque moyen de le contrôler ensuite. Le payeur est toujours le commandeur. Si bien que ce n’est qu’illusoirement que le chef de l’état décide ‘en son âme et conscience’, de la direction à prendre dans les affaires d’intérêt public ; en réalité il fait fructifier les investissements de ses soutiens, tout en persuadant le peuple qu’il s’en tient aux promesses faites. Telle est sa fonction d’interface entre ses souteneurs et le peuple. La dimension spirituelle n’a aucun rôle à jouer dans tout cela.
La démocratie microcosmique
Microcosmiquement, l’homme démocratique est celui qui obéit au magma inorganisé constitué par les pulsions changeantes de ses sens, les obsessions de son subconscient, l’idéologie qui l’habite compte tenu de l’étendue plus ou moins limitée de sa culture. Et, comme une girouette au vent, il prend les grandes décisions de sa vie en fonction du résultat hasardeux de tout cela, sans une conception cohérente du monde, sans une direction spirituelle établie, et avec fort peu de puissance organisatrice d’un gouvernement intérieur. Il n’est pas étonnant dès lors que la plupart des humains modernes ne connaissent pas d’autre sens à leur vie que le précepte d’en jouir autant que possible avant qu’elle ne cesse ; qu’ils pratiquent pour la plupart un métier se réduisant à ‘faire de l’argent’ ; que la plupart des mariages et unions se soldent par un divorce (officialisé ou intériorisé) et que les drogues multiformes deviennent un moyen indispensable de leur survie. C’est qu’avant d’agir, avant cette bataille que constitue chaque grand choix de la vie, ils ne consultent pas leur Brahmane intérieur.
Un brahmane peut-il soutenir une mauvaise cause ?
On objectera sans doute qu’en l’occurrence, le roi Duryôdhana défend une mauvaise cause, ce qui paraît curieux pour quelqu’un qui prend conseil spirituel avant d’agir. Donc, soit il n’a pas écouté les conseils de son Brahmane, soit ce dernier est un mauvais Brahmane. On verra que, dans le texte, le roi parle au Brahmane, mais aucune parole de ce dernier n’est rapportée. Cela symbolise le fait que ce roi parle mais n’écoute pas. Il faut que le mental (le roi) se taise, dans la méditation, pour que l’intuition spirituelle (le brahmane) puisse lui révéler la bonne direction à prendre. Ici, le fils du roi aveugle est un roi sourd. Le Brahmane en question se nomme Drona ; or Arjuna dira plus tard qu’il vénère Drona (BG 02/04) ; l’hypothèse que Drona soit un mauvais brahmane ne tient donc pas. Chacun a en soi un Brahmane, qui est bon, ou du moins suffisant pour celui qu’il conseille, mais encore faut-il lui accorder une écoute méditative de temps en temps.
La question de la non-violence
Reste une question qu’un lecteur occidental pourra se poser : « Comment un Brahmane -spirituel et spéculatif par définition- pourrait-il être le ‘maître d’armes’ d’un roi ? La spiritualité n’est-elle pas non-violente ? » On sait que certains chrétiens (qui du moins se déclarent tels), comme les ‘Témoins de Jéhovah’, sont non-violents. Cela ne va pas sans un courage assuré. Pendant la deuxième guerre mondiale, certains furent déportés ; pendant la première, certains furent fusillés, car ils refusaient de massacrer les civils du pays adverse (civils enrôlés de force, comme eux, par la conscription obligatoire et contraints de tuer).
La colossale ambiguïté de l’Église à propos de la non-violence
L’Église catholique romaine, quant à elle, se trouve présentement dans une situation intenable. À partir du moment où l’empereur Constantin lui a offert son bras séculier armé du glaive, l’Église a méthodiquement éliminé tous les groupements religieux qui ne concevaient pas comme elle la personne de Jésus et son enseignement. L’esprit inquisitorial était né avec la chasse aux hérétiques. Il y eut les croisades, les Conquistadores, les conversions forcées de l’esclavage et de la colonisation… jusqu’à la révolution de 1789, avec la destruction de la chrétienté et de la royauté, qui priva l’Église du glaive séculier. Du coup, la thématique de la guerre sainte, que l’Église cultiva du IV° jusqu’au XX° siècle, passa de mode. On rangea les Jeannes d’Arc au placard et, sans se dire officiellement non-violente, la papauté contemporaine s’exprime souvent comme telle. Cependant, dans le même temps, sa soumission aux pouvoirs politiques, soumission qu’elle accepte par les concordats, l’oblige à ne pas trop critiquer les armes atomiques et les autres moyens de destruction diaboliques mis au point par la modernité. Elle doit même quelque peu les bénir à travers la pastorale des armées. (Sur la question atomique saint Jean-Paul II la justifia comme un ‘mal nécessaire’, et cela devant l’ONU, alors que, quelques années plus tard, le Pape François (I°) a condamné comme criminel non seulement l’usage des armes atomiques, mais même leur détention, détention qui implique la volonté d’en user, au moins dans certains cas. En bonne logique, il devrait excommunier les chefs d’États qui entretiennent cette arme, en tout cas les Catholiques, les autres étant hors de sa juridiction.) Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’au nom de Jésus, l’institution soutient tout et son contraire.
Jésus enseigne-t-il la violence légitime ou la non-violence totale ?
1 Au-delà des accommodements de l’Église officielle, qu’en est-il, justement, des enseignements de son maître théorique, Jésus ? Il est tout à fait clair que Jésus, comme Krishna dans la Bhagavad Gita, n’est pas opposé par principe à la guerre. S’il l’était, il aurait conseillé au centurion de changer de métier et on ne lirait pas dans l’Évangile à son propos : Jésus fut dans l’admiration et dit à ceux qui le suivaient : « En vérité, je vous le dis, chez personne je n’ai trouvé une telle foi en Israël » (Mt 08/10 = P 076). Le centurion romain était un militaire affecté aux opérations de guerre et de police ; le message est clair.
2 Cependant, Jésus a dit à Pierre, qui venait, lors de l’arrestation de son maître, de dégainer son épée (donc il en avait une) et de couper l’oreille du serviteur du Grand Prêtre, il lui dit donc : Rengaine ton glaive ; car tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive (Mt 26/52 = P 270). Cet enseignement rappelle une évidence : la loi métaphysique des ‘actions et réactions concordantes’, la loi même du karma qu’enseigne la Bhagavad Gita, et sur laquelle repose aussi la Loi de Moïse (Œil pour œil et dent pour dent : Mt 05/38 = P 063), cette loi n’interdit pas d’utiliser le glaive, si c’est pour une juste cause, mais indique le prix qu’impliquera cette utilisation. On objectera que Jésus a invalidé cette loi pour ses disciples ; la citation complète est donc : Vous avez entendu qu’il a été dit : Œil pour œil et dent pour dent (Mt 05/38 = P 063) Eh bien ! moi je vous dis de ne pas tenir tête au méchant : au contraire, quelqu’un te donne-t-il une claque sur la joue droite, tends-lui encore l’autre… Mais la spiritualité n’est pas exclusive du bon sens ; elle la présuppose au contraire. Jésus n’a jamais dit à un homme dont la femme se fait violer par un malfrat : ‘Offre lui ta fille en plus’. Il est évident que le précepte de non-violence intégrale de tendre l’autre joue convient pour un moine, un ermite, un homme qui n’est responsable physiquement de personne d’autre que lui-même, contrairement à la mère de ses enfants, au père d’une famille, au chef d’un État. Pour ces derniers, la loi de Moïse demeure valable et c’est pourquoi Jésus a dit : N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir (Mt 05/17 = P 058). Et aussi avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas un point sur l’i, ne passera de la Loi, que tout ne soit réalisé (Mt 05/18 = P 201). Donc, pour l’élite de la société, en fait les Brahmanes -le Clergé en chrétienté- la loi est celle de tendre l’autre joue (avec des nuances) ; pour le peuple, c’est le talion. En réalité, et aussi en réalisme, il y a tout une gradation entre ces deux extrêmes. Certains moines pratiquent le ‘tendre l’autre joue’, et c’est admirable, mais essayez d’aller emprunter un tableau de maître au Vatican et vous verrez comment vous accueilleront les Gardes Suisses. Il y eut même, avec l’exemple des Templiers et pas seulement eux, des moines guerriers en christianisme. Il y en eu aussi dans le bouddhisme, pourtant si réputé non-violent. Et il n’y a pas lieu de se scandaliser de cela ; les vocations sont diverses et les lois qui leur correspondent aussi.
3 Le problème, au fond, vient, une fois de plus, de la mentalité égalitaire de la démocratie. Le démocrate moderne s’imagine que, ‘les hommes étant égaux’, la loi doit être la même pour tous. Mais, dès lors que ‘l’infini ne se répète jamais’, et que donc il n’y a pas deux humains égaux, il y a nécessairement une loi pour chacun. C’est ce que la Gita nomme le sva-dharma, et nous rencontrerons cela plus tard dans le texte (BG 04/13). Entre ‘la loi identique pour tous’, principe totalitaire par essence, et ‘une loi totalement spécifique pour chacun’, principe qui confinerait à l’anarchisme, il existe des groupes d’humains en affinités, et chacun de ces groupes a une loi propre (BG 04/13). Celle du disciple parfait et solitaire, c’est la non-violence totale ; celle du peuple, c’est la loi de Moïse (au moins dans les grandes lignes).
Un brahmane peut-il être maître d’armes ?
1 Le brahmane, entre autres fonctions, est l’enseignant de la société tout entière. Le premier état social se trouvant au-dessous de lui est celui des kshatryias, soit la Noblesse en culture occidentale. Le roi, en principe, est le noble parmi les nobles. Il est donc logique que le brahmane enseigne au roi et que le roi prenne conseil du brahmane et lui rende compte. Comme la guerre est l’une des fonctions de la royauté, le brahmane peut être son maître d’armes.
2 Il y a évidemment, dans chaque état social, des enseignants limités à leur état social. Donc il y a des spécialistes de l’art de la guerre, qui ne sont pas brahmanes en titre, mais qui enseignent leur art à d’autres Nobles qu’eux, et qui sont donc relativement brahmanes par rapport à eux. De même, dans l’état social économique, chaque métier a sa technique, ses enseignants qui sont, relativement, des brahmanes par rapport à leurs apprentis. Mais un vrai brahmane peut très bien maîtriser et perfectionner scientifiquement une technique agricole, artisanale ou même commerciale, en veillant à la maintenir en harmonie avec l’ensemble de la civilisation, avec sa finalité spirituelle, et enseigner ce savoir. C’est ce que firent souvent les moines au Moyen-Âge lorsqu’ils organisèrent l’agriculture et la structuration du territoire autour des monastères, et cela dans toute l’Europe.
3 En Inde, en Chine et au Japon, pour ne citer que ces civilisations-là, les arts martiaux ont atteint un très haut degré de raffinement spirituel, dans l’esprit exact que suggère ici la Bhagavad Gita. En Occident, un ordre comme celui des Templiers, qui étaient à la fois moines et chevaliers, c’est-à-dire brahmanes et khsatryias, atteste de la nécessité de certains groupes sociaux intermédiaire entre les différents états sociaux (différentes varnas-castes), justement pour que l’ensemble fonctionne de façon organique et non pas comme une juxtaposition de corps étrangers. Il en alla de même pour les Croisés, mise à part la problématique question de la légitimité des croisades.
4 Mais on reviendra sur la question de la non-violence en BG 01/46, car Arjuna la pose alors très clairement à la façon de Gandhi.
La non-violence microcosmique
1 Un légionnaire, donc un professionnel de la guerre, a fait remarquer un jour qu’il arrive souvent, dans les opérations de combats, que les conscrits, qui ne sont militaires que par force et pour quelques mois seulement, perdent littéralement la tête et fassent preuve d’une incroyable cruauté par peur. L’homme qui a vocation au métier des armes ne panique pas de cette façon et se montre souvent dans l’action plus mesuré, moins violent.
2 Gustave Le Bon, dans son chef d’œuvre ‘Psychologie des foules’ -qui fut le livre de chevet de nombreux chefs d’État- cite quantité d’exemples historiques (pendant les révolutions ou guerres civiles en particulier) où d’honnêtes citoyens, appartenant au monde économique, se sont transformés en atroces bourreaux, parce qu’ils n’avaient pas la maîtrise intérieure nécessaire pour résister émotionnellement au choc terrifiant des événements.
3 Contrairement aux petits voyous de quartiers, les maîtres des arts martiaux sont les hommes qu’il est le plus difficile de mettre en colère, ou de conduire à l’usage de leur force. La première qualité qu’apprend le guerrier, s’il est un Noble, c’est-à-dire un kshatryia, cette première qualité est le contrôle de soi. De même un médecin apprend d’abord à ‘ne pas nuire’ (premier précepte du serment d’Hippocrate) avant d’apprendre à intervenir médicalement. Par conséquent, et contrairement à l’opinion commune, personne ne s’entraîne à la non-violence autant que les guerriers nobles. Ils se trouvent souvent, par fonction, dans des situations propres à susciter la peur, la vengeance et la réaction violente, et ils ont appris à ne pas agir ‘avec leurs tripes’ mais avec leur tête, et à la garder froide. Arjuna, justement, reconnaîtra avoir perdu ‘son sang-froid’ sur le coup de l’émotion suscitée par l’action guerrière qui se profile (BG 02/08).
4 Donc le message spirituel, intérieur, de ce passage concerne la distinction entre la violence, c’est-à-dire l’usage de la force, de la contrainte, parfois de la mise à mort, d’une part, et la domination nécessaire de l’émotion, de la peur, du découragement, du trouble. L’usage de la force peut être nécessaire, la colère et la peur sont toujours des fautes ; et la BG y insistera de nombreuses fois.
Critique du progressisme occidental moderne
Le bavardage de la peur
BG 01/03 : «Regarde, mon maître, la puissante armée des fils de Pându rangée en ligne, avec art par le fils de Drupada, ton brillant élève.
1 Duriodhana, chef de l’armée et fils du roi aveugle, parle pour ne rien dire. Il est évident que son maître le brahmane a déjà examiné l’armée d’en face ; qu’il a vu qu’elle était puissante ; qu’elle était disposée avec art. De plus il sait que le stratège de cette armée, le fils de Drupada, fut son propre élève et qu’il est brillant. La seule chose qu’exprime Duriodhana, et qu’il révèle à son maître le brahmane, c’est qu’il a peur devant l’ordonnancement et la qualité de l’armée adverse.
2 Les joueurs d’échecs, jeu qui vient de l’Inde, et qui s’inspire de l’art des kshatryias et du symbolisme spirituel de leur art, savent bien que, lorsqu’un adversaire commence à parler d’abondance, c’est qu’il se sent en faiblesse et qu’il essaye de ‘bluffer’ comme diraient les joueurs de poker, ou de se bluffer. Jésus fait la même remarque : de toute parole sans fondement que les hommes auront proférée, ils rendront compte au Jour du Jugement (Mt 12/33 = P 073). Le langage fait la noblesse de l’humain par rapport à l’animal, mais il est une noblesse du langage qui consiste à ne pas l’employer, ou le moins possible en lieu et place des cris ou grognements des animaux. Quand un homme a peur, qu’il claque les dents, ou les serres s’il le peut, mais ne dise rien. Le brahmane, qui entend cet inutile discours, ne dit rien.
3 La BG rappelle ici un point essentiel de psychologie spirituelle : celui qui fait le mal peut faire semblant de ne pas avoir peur, mais il ne peut pas ne pas avoir peur. Les proverbes suggèrent la même chose : ‘Bien mal acquis ne profite jamais.’
Le sacrifice du vrai maître
1 Dans ce sutra, il est question du brillant élève de Drona, le brahmane maître d’armes à qui s’adresse le roi chef de l’armée des Kaurava (la mauvaise cause). Ce brillant élève se nomme Drishtadyamna. On a donc Drona, le brahmane maître d’armes, qui a eu pour élève Duriodhana, chef de l’armée dont il fait lui-même partie, les Kaurava, mais le brahmane Drona a eu aussi pour élève Drishtadyamna, généralissime de l’armée adverse, celle des Pandava (la bonne cause). De plus, le meilleur élève de Drona fut Arjuna (le héros de la BG), également membre de l’armée adverse. Plus tard, dans l’histoire du Mahabarata, ce Drishtadyamna, ‘le brillant élève’ tuera son ancien maître Drona, dans l’exercice de son devoir de chevalier au service d’une bonne cause.
2 Or Drona, le brahmane maître d’armes, avait eu, précédemment, un conflit avec le père de Drishtadyamna, ‘le brillant élève’. Lorsqu’on lui confia le jeune Drishtadyamna, dont tout le monde savait qu’il était doué, Drona l’accepta quand même comme élève (malgré le risque de le retrouver un jour comme adversaire) et lui transmit tout son savoir guerrier. Et c’est ce savoir qui le tuera finalement. On voit ici un cas exemplaire de karma-yoga, le ‘yoga de l’action désintéressée’ (en fait mal nommée, on le verra) dont il sera tant question dans la BG. Drona, en tant que brahmane, n’est pas propriétaire de son savoir, il a le devoir de le transmettre (à qui est qualifié pour le recevoir, ce qui était le cas), même si cette transmission présente à terme le risque de lui coûter la vie. Il y a quelque chose de christique dans cette situation.
Le progressisme moderne et le temps cyclique spirituel
1 Puisque nous venons d’évoquer la question du sacrifice du brahmane Drona, et que cette question du sacrifice reviendra avec insistance dans la Gita, une précision d’importance s’impose. En matière d’évolution temporelle, deux conceptions s’opposent frontalement. La conception moderne, née en Occident, est progressiste : « Le passé était moins évolué, le futur sera en progrès par rapport au présent. » La conception orientale du temps est dégénérative et cyclique.
2 La BG présente l’action juste, celle de Krishna, d’Arjuna et aussi de Drona (le brahmane instructeur de l’armée adverse) comme nécessairement sacrificielle. Il faut mener un combat, certains comme Drona y laisseront leur vie, d’autres, comme Krishna et Arjuna y prendront de la peine et auront l’immense tristesse de devoir tuer des êtres proches et même chers.
Les deux sens du sacrifice
1 La notion de sacrifice a deux sens. Le premier sens, qui est le plus important et le sens originel, est presque oublié aujourd’hui ; le second sens l’a quasiment remplacé. Étymologiquement, ‘sacrifice’ désigne le fait de ‘rendre sacré’, c’est-à-dire d’orienter vers Dieu, de faire les choses dans un sens spirituel, d’agir conformément à l’intention primordiale de la manifestation. C’est une conception éminemment intelligente, lumineuse, heureuse, bénéfique, harmonieuse, plaisante. Le second sens, plus tardif, vient d’une conception dualiste du monde, dans laquelle des puissances supérieures, terribles, menaçantes, doivent être amadouées par une offrande, en échange de laquelle on espère ne pas subir leur foudre. Alors le sacrifice désigne le premier-né des humains ou des troupeaux, que l’on offre en holocauste au dieu, en espérant qu’en retour, il assurera la prospérité des survivants. La conception est ici dramatique, en clair-obscur, pathétique, mercantile, douloureuse.
2 Dans la BG le sacrifice est clairement sanglant, puisqu’il s’agit d’une guerre fratricide. En fait, la Gita connaît parfaitement le premiers sens du mot sacrifice et y conduit méthodiquement comme nous le verrons mais, au premier contact, c’est le vacarme et la cruauté de la guerre que rencontre le lecteur-méditant.
L’enseignement de la Bhagavad Gita est-il obsolète ?
1 Alors, pour un Occidental contemporain, la question se pose en ces termes : « On sait que les peuples anciens pratiquaient les sacrifices humains. Aujourd’hui on en est à l’interdiction de la peine de mort, de la torture et des châtiments corporels, donc une conception basée sur la justification du sacrifice sanglant est obsolète ; peut-être fut-elle un idéal du passé, mais elle ne saurait l’être encore aujourd’hui. De cela il résulte que la Bhagavad Gita ne saurait être un support spirituel adapté à un Occidental contemporain. »
2 Donc, selon que l’on est progressiste ou pas, la BG présentera un intérêt ou non. Dans le contexte culturel et spirituel de l’hindou véritable, bien que contemporain, il y a de nombreux points clairement établis qui sont ignorés de l’Occidental, et qui font que, pour lui, l’Oriental, cette question ne se pose pas, et apparaît même stupide. Tel n’est pas le cas de l’Occidental, et c’est pourquoi nous lui conseillons fortement, avant de continuer ce commentaire spirituel de la Bhagavad Gita, de lire, dans la catégorie ‘Révélation et modernité’ de ce site, l’article ‘Le progressiste, une illusion occidentale’.
La non-violence, vertu ou fuite ? / Critique du Progressisme occidental moderne
La non-violence, vertu ou fuite ? / Critique du Progressisme occidental moderne
La non-violence, vertu ou fuite ?
01/02 Sanjaya: « Le roi Duryôdhana à la vue de l’armée des Pândus rangés en bataille, s’approche de son maître d’armes et lui dit :
01/03 «Regarde, mon maître, la puissante armée des fils de Pându rangée en ligne, avec art par le fils de Drupada, ton brillant élève.
Pourquoi quelqu’un se trouve-t-il au-dessus du chef ?
1 D’entrée de jeu la scène décrite étonne un Occidental contemporain. On voit Duryôdhana, fils aîné du roi aveugle et chef de son armée, qui combat pour son père. En tant que roi, fils et petit-fils de roi, et en tant que chef de l’armée, on s’attendrait à ce qu’il n’ait de comptes à rendre à personne ; sinon à son père, quand il rentrera vainqueur, si toutefois il survit à la bataille. Or le voilà qui s’adresse à son ‘maître’, dit un traducteur, ‘maître d’armes’ précise un autre, et un troisième dit ‘précepteur’. Et c’est bien pour lui rendre compte qu’il s’adresse à lui. On retrouve donc ce que l’on a précisé dans le précédent sutra : le pouvoir temporel, royal, n’est pas le sommet de la pyramide sociale ; il y a quelque chose au-dessus de lui, et c’est l’autorité spirituelle, car le précepteur en question est un brahmane, et c’est en fait le guru de Duryôdhana.
2 Dans la société moderne, de type démocratique, le président de la République est censé être au sommet ; il est chef de l’état, il prend les grandes décisions. Mais en fonction de quoi ? En fonction, théoriquement, du programme électoral qu’il a présenté lorsqu’il s’est fait élire. En fonction, le plus souvent, de la nécessité de ‘renvoyer l’ascenseur’ comme on dit justement. Car son ascension sociale est le fait de son talent certainement, mais surtout du soutien financier des chevaliers d’industrie qui ont mis au service de son élection la puissance des médias qu’ils dirigent, et la manne financière qui a contribué à la conviction et au zèle de beaucoup. Une fois au pouvoir, l’élu de tous ces gens a des comptes à leur rendre ; car il est bien évident qu’ils ne l’ont pas financé sans s’assurer d’avoir quelque moyen de le contrôler ensuite. Le payeur est toujours le commandeur. Si bien que ce n’est qu’illusoirement que le chef de l’état décide ‘en son âme et conscience’, de la direction à prendre dans les affaires d’intérêt public ; en réalité il fait fructifier les investissements de ses soutiens, tout en persuadant le peuple qu’il s’en tient aux promesses faites. Telle est sa fonction d’interface entre ses souteneurs et le peuple. La dimension spirituelle n’a aucun rôle à jouer dans tout cela.
La démocratie microcosmique
Microcosmiquement, l’homme démocratique est celui qui obéit au magma inorganisé constitué par les pulsions changeantes de ses sens, les obsessions de son subconscient, l’idéologie qui l’habite compte tenu de l’étendue plus ou moins limitée de sa culture. Et, comme une girouette au vent, il prend les grandes décisions de sa vie en fonction du résultat hasardeux de tout cela, sans une conception cohérente du monde, sans une direction spirituelle établie, et avec fort peu de puissance organisatrice d’un gouvernement intérieur. Il n’est pas étonnant dès lors que la plupart des humains modernes ne connaissent pas d’autre sens à leur vie que le précepte d’en jouir autant que possible avant qu’elle ne cesse ; qu’ils pratiquent pour la plupart un métier se réduisant à ‘faire de l’argent’ ; que la plupart des mariages et unions se soldent par un divorce (officialisé ou intériorisé) et que les drogues multiformes deviennent un moyen indispensable de leur survie. C’est qu’avant d’agir, avant cette bataille que constitue chaque grand choix de la vie, ils ne consultent pas leur Brahmane intérieur.
Un brahmane peut-il soutenir une mauvaise cause ?
On objectera sans doute qu’en l’occurrence, le roi Duryôdhana défend une mauvaise cause, ce qui paraît curieux pour quelqu’un qui prend conseil spirituel avant d’agir. Donc, soit il n’a pas écouté les conseils de son Brahmane, soit ce dernier est un mauvais Brahmane. On verra que, dans le texte, le roi parle au Brahmane, mais aucune parole de ce dernier n’est rapportée. Cela symbolise le fait que ce roi parle mais n’écoute pas. Il faut que le mental (le roi) se taise, dans la méditation, pour que l’intuition spirituelle (le brahmane) puisse lui révéler la bonne direction à prendre. Ici, le fils du roi aveugle est un roi sourd. Le Brahmane en question se nomme Drona ; or Arjuna dira plus tard qu’il vénère Drona (BG 02/04) ; l’hypothèse que Drona soit un mauvais brahmane ne tient donc pas. Chacun a en soi un Brahmane, qui est bon, ou du moins suffisant pour celui qu’il conseille, mais encore faut-il lui accorder une écoute méditative de temps en temps.
La question de la non-violence
Reste une question qu’un lecteur occidental pourra se poser : « Comment un Brahmane -spirituel et spéculatif par définition- pourrait-il être le ‘maître d’armes’ d’un roi ? La spiritualité n’est-elle pas non-violente ? » On sait que certains chrétiens (qui du moins se déclarent tels), comme les ‘Témoins de Jéhovah’, sont non-violents. Cela ne va pas sans un courage assuré. Pendant la deuxième guerre mondiale, certains furent déportés ; pendant la première, certains furent fusillés, car ils refusaient de massacrer les civils du pays adverse (civils enrôlés de force, comme eux, par la conscription obligatoire et contraints de tuer).
La colossale ambiguïté de l’Église à propos de la non-violence
L’Église catholique romaine, quant à elle, se trouve présentement dans une situation intenable. À partir du moment où l’empereur Constantin lui a offert son bras séculier armé du glaive, l’Église a méthodiquement éliminé tous les groupements religieux qui ne concevaient pas comme elle la personne de Jésus et son enseignement. L’esprit inquisitorial était né avec la chasse aux hérétiques. Il y eut les croisades, les Conquistadores, les conversions forcées de l’esclavage et de la colonisation… jusqu’à la révolution de 1789, avec la destruction de la chrétienté et de la royauté, qui priva l’Église du glaive séculier. Du coup, la thématique de la guerre sainte, que l’Église cultiva du IV° jusqu’au XX° siècle, passa de mode. On rangea les Jeannes d’Arc au placard et, sans se dire officiellement non-violente, la papauté contemporaine s’exprime souvent comme telle. Cependant, dans le même temps, sa soumission aux pouvoirs politiques, soumission qu’elle accepte par les concordats, l’oblige à ne pas trop critiquer les armes atomiques et les autres moyens de destruction diaboliques mis au point par la modernité. Elle doit même quelque peu les bénir à travers la pastorale des armées. (Sur la question atomique saint Jean-Paul II la justifia comme un ‘mal nécessaire’, et cela devant l’ONU, alors que, quelques années plus tard, le Pape François (I°) a condamné comme criminel non seulement l’usage des armes atomiques, mais même leur détention, détention qui implique la volonté d’en user, au moins dans certains cas. En bonne logique, il devrait excommunier les chefs d’États qui entretiennent cette arme, en tout cas les Catholiques, les autres étant hors de sa juridiction.) Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’au nom de Jésus, l’institution soutient tout et son contraire.
Jésus enseigne-t-il la violence légitime ou la non-violence totale ?
1 Au-delà des accommodements de l’Église officielle, qu’en est-il, justement, des enseignements de son maître théorique, Jésus ? Il est tout à fait clair que Jésus, comme Krishna dans la Bhagavad Gita, n’est pas opposé par principe à la guerre. S’il l’était, il aurait conseillé au centurion de changer de métier et on ne lirait pas dans l’Évangile à son propos : Jésus fut dans l’admiration et dit à ceux qui le suivaient : « En vérité, je vous le dis, chez personne je n’ai trouvé une telle foi en Israël » (Mt 08/10 = P 076). Le centurion romain était un militaire affecté aux opérations de guerre et de police ; le message est clair.
2 Cependant, Jésus a dit à Pierre, qui venait, lors de l’arrestation de son maître, de dégainer son épée (donc il en avait une) et de couper l’oreille du serviteur du Grand Prêtre, il lui dit donc : Rengaine ton glaive ; car tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive (Mt 26/52 = P 270). Cet enseignement rappelle une évidence : la loi métaphysique des ‘actions et réactions concordantes’, la loi même du karma qu’enseigne la Bhagavad Gita, et sur laquelle repose aussi la Loi de Moïse (Œil pour œil et dent pour dent : Mt 05/38 = P 063), cette loi n’interdit pas d’utiliser le glaive, si c’est pour une juste cause, mais indique le prix qu’impliquera cette utilisation. On objectera que Jésus a invalidé cette loi pour ses disciples ; la citation complète est donc : Vous avez entendu qu’il a été dit : Œil pour œil et dent pour dent (Mt 05/38 = P 063) Eh bien ! moi je vous dis de ne pas tenir tête au méchant : au contraire, quelqu’un te donne-t-il une claque sur la joue droite, tends-lui encore l’autre… Mais la spiritualité n’est pas exclusive du bon sens ; elle la présuppose au contraire. Jésus n’a jamais dit à un homme dont la femme se fait violer par un malfrat : ‘Offre lui ta fille en plus’. Il est évident que le précepte de non-violence intégrale de tendre l’autre joue convient pour un moine, un ermite, un homme qui n’est responsable physiquement de personne d’autre que lui-même, contrairement à la mère de ses enfants, au père d’une famille, au chef d’un État. Pour ces derniers, la loi de Moïse demeure valable et c’est pourquoi Jésus a dit : N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir (Mt 05/17 = P 058). Et aussi avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas un point sur l’i, ne passera de la Loi, que tout ne soit réalisé (Mt 05/18 = P 201). Donc, pour l’élite de la société, en fait les Brahmanes -le Clergé en chrétienté- la loi est celle de tendre l’autre joue (avec des nuances) ; pour le peuple, c’est le talion. En réalité, et aussi en réalisme, il y a tout une gradation entre ces deux extrêmes. Certains moines pratiquent le ‘tendre l’autre joue’, et c’est admirable, mais essayez d’aller emprunter un tableau de maître au Vatican et vous verrez comment vous accueilleront les Gardes Suisses. Il y eut même, avec l’exemple des Templiers et pas seulement eux, des moines guerriers en christianisme. Il y en eu aussi dans le bouddhisme, pourtant si réputé non-violent. Et il n’y a pas lieu de se scandaliser de cela ; les vocations sont diverses et les lois qui leur correspondent aussi.
3 Le problème, au fond, vient, une fois de plus, de la mentalité égalitaire de la démocratie. Le démocrate moderne s’imagine que, ‘les hommes étant égaux’, la loi doit être la même pour tous. Mais, dès lors que ‘l’infini ne se répète jamais’, et que donc il n’y a pas deux humains égaux, il y a nécessairement une loi pour chacun. C’est ce que la Gita nomme le sva-dharma, et nous rencontrerons cela plus tard dans le texte (BG 04/13). Entre ‘la loi identique pour tous’, principe totalitaire par essence, et ‘une loi totalement spécifique pour chacun’, principe qui confinerait à l’anarchisme, il existe des groupes d’humains en affinités, et chacun de ces groupes a une loi propre (BG 04/13). Celle du disciple parfait et solitaire, c’est la non-violence totale ; celle du peuple, c’est la loi de Moïse (au moins dans les grandes lignes).
Un brahmane peut-il être maître d’armes ?
1 Le brahmane, entre autres fonctions, est l’enseignant de la société tout entière. Le premier état social se trouvant au-dessous de lui est celui des kshatryias, soit la Noblesse en culture occidentale. Le roi, en principe, est le noble parmi les nobles. Il est donc logique que le brahmane enseigne au roi et que le roi prenne conseil du brahmane et lui rende compte. Comme la guerre est l’une des fonctions de la royauté, le brahmane peut être son maître d’armes.
2 Il y a évidemment, dans chaque état social, des enseignants limités à leur état social. Donc il y a des spécialistes de l’art de la guerre, qui ne sont pas brahmanes en titre, mais qui enseignent leur art à d’autres Nobles qu’eux, et qui sont donc relativement brahmanes par rapport à eux. De même, dans l’état social économique, chaque métier a sa technique, ses enseignants qui sont, relativement, des brahmanes par rapport à leurs apprentis. Mais un vrai brahmane peut très bien maîtriser et perfectionner scientifiquement une technique agricole, artisanale ou même commerciale, en veillant à la maintenir en harmonie avec l’ensemble de la civilisation, avec sa finalité spirituelle, et enseigner ce savoir. C’est ce que firent souvent les moines au Moyen-Âge lorsqu’ils organisèrent l’agriculture et la structuration du territoire autour des monastères, et cela dans toute l’Europe.
3 En Inde, en Chine et au Japon, pour ne citer que ces civilisations-là, les arts martiaux ont atteint un très haut degré de raffinement spirituel, dans l’esprit exact que suggère ici la Bhagavad Gita. En Occident, un ordre comme celui des Templiers, qui étaient à la fois moines et chevaliers, c’est-à-dire brahmanes et khsatryias, atteste de la nécessité de certains groupes sociaux intermédiaire entre les différents états sociaux (différentes varnas-castes), justement pour que l’ensemble fonctionne de façon organique et non pas comme une juxtaposition de corps étrangers. Il en alla de même pour les Croisés, mise à part la problématique question de la légitimité des croisades.
4 Mais on reviendra sur la question de la non-violence en BG 01/46, car Arjuna la pose alors très clairement à la façon de Gandhi.
La non-violence microcosmique
1 Un légionnaire, donc un professionnel de la guerre, a fait remarquer un jour qu’il arrive souvent, dans les opérations de combats, que les conscrits, qui ne sont militaires que par force et pour quelques mois seulement, perdent littéralement la tête et fassent preuve d’une incroyable cruauté par peur. L’homme qui a vocation au métier des armes ne panique pas de cette façon et se montre souvent dans l’action plus mesuré, moins violent.
2 Gustave Le Bon, dans son chef d’œuvre ‘Psychologie des foules’ -qui fut le livre de chevet de nombreux chefs d’État- cite quantité d’exemples historiques (pendant les révolutions ou guerres civiles en particulier) où d’honnêtes citoyens, appartenant au monde économique, se sont transformés en atroces bourreaux, parce qu’ils n’avaient pas la maîtrise intérieure nécessaire pour résister émotionnellement au choc terrifiant des événements.
3 Contrairement aux petits voyous de quartiers, les maîtres des arts martiaux sont les hommes qu’il est le plus difficile de mettre en colère, ou de conduire à l’usage de leur force. La première qualité qu’apprend le guerrier, s’il est un Noble, c’est-à-dire un kshatryia, cette première qualité est le contrôle de soi. De même un médecin apprend d’abord à ‘ne pas nuire’ (premier précepte du serment d’Hippocrate) avant d’apprendre à intervenir médicalement. Par conséquent, et contrairement à l’opinion commune, personne ne s’entraîne à la non-violence autant que les guerriers nobles. Ils se trouvent souvent, par fonction, dans des situations propres à susciter la peur, la vengeance et la réaction violente, et ils ont appris à ne pas agir ‘avec leurs tripes’ mais avec leur tête, et à la garder froide. Arjuna, justement, reconnaîtra avoir perdu ‘son sang-froid’ sur le coup de l’émotion suscitée par l’action guerrière qui se profile (BG 02/08).
4 Donc le message spirituel, intérieur, de ce passage concerne la distinction entre la violence, c’est-à-dire l’usage de la force, de la contrainte, parfois de la mise à mort, d’une part, et la domination nécessaire de l’émotion, de la peur, du découragement, du trouble. L’usage de la force peut être nécessaire, la colère et la peur sont toujours des fautes ; et la BG y insistera de nombreuses fois.
Critique du progressisme occidental moderne
Le bavardage de la peur
BG 01/03 : «Regarde, mon maître, la puissante armée des fils de Pându rangée en ligne, avec art par le fils de Drupada, ton brillant élève.
1 Duriodhana, chef de l’armée et fils du roi aveugle, parle pour ne rien dire. Il est évident que son maître le brahmane a déjà examiné l’armée d’en face ; qu’il a vu qu’elle était puissante ; qu’elle était disposée avec art. De plus il sait que le stratège de cette armée, le fils de Drupada, fut son propre élève et qu’il est brillant. La seule chose qu’exprime Duriodhana, et qu’il révèle à son maître le brahmane, c’est qu’il a peur devant l’ordonnancement et la qualité de l’armée adverse.
2 Les joueurs d’échecs, jeu qui vient de l’Inde, et qui s’inspire de l’art des kshatryias et du symbolisme spirituel de leur art, savent bien que, lorsqu’un adversaire commence à parler d’abondance, c’est qu’il se sent en faiblesse et qu’il essaye de ‘bluffer’ comme diraient les joueurs de poker, ou de se bluffer. Jésus fait la même remarque : de toute parole sans fondement que les hommes auront proférée, ils rendront compte au Jour du Jugement (Mt 12/33 = P 073). Le langage fait la noblesse de l’humain par rapport à l’animal, mais il est une noblesse du langage qui consiste à ne pas l’employer, ou le moins possible en lieu et place des cris ou grognements des animaux. Quand un homme a peur, qu’il claque les dents, ou les serres s’il le peut, mais ne dise rien. Le brahmane, qui entend cet inutile discours, ne dit rien.
3 La BG rappelle ici un point essentiel de psychologie spirituelle : celui qui fait le mal peut faire semblant de ne pas avoir peur, mais il ne peut pas ne pas avoir peur. Les proverbes suggèrent la même chose : ‘Bien mal acquis ne profite jamais.’
Le sacrifice du vrai maître
1 Dans ce sutra, il est question du brillant élève de Drona, le brahmane maître d’armes à qui s’adresse le roi chef de l’armée des Kaurava (la mauvaise cause). Ce brillant élève se nomme Drishtadyamna. On a donc Drona, le brahmane maître d’armes, qui a eu pour élève Duriodhana, chef de l’armée dont il fait lui-même partie, les Kaurava, mais le brahmane Drona a eu aussi pour élève Drishtadyamna, généralissime de l’armée adverse, celle des Pandava (la bonne cause). De plus, le meilleur élève de Drona fut Arjuna (le héros de la BG), également membre de l’armée adverse. Plus tard, dans l’histoire du Mahabarata, ce Drishtadyamna, ‘le brillant élève’ tuera son ancien maître Drona, dans l’exercice de son devoir de chevalier au service d’une bonne cause.
2 Or Drona, le brahmane maître d’armes, avait eu, précédemment, un conflit avec le père de Drishtadyamna, ‘le brillant élève’. Lorsqu’on lui confia le jeune Drishtadyamna, dont tout le monde savait qu’il était doué, Drona l’accepta quand même comme élève (malgré le risque de le retrouver un jour comme adversaire) et lui transmit tout son savoir guerrier. Et c’est ce savoir qui le tuera finalement. On voit ici un cas exemplaire de karma-yoga, le ‘yoga de l’action désintéressée’ (en fait mal nommée, on le verra) dont il sera tant question dans la BG. Drona, en tant que brahmane, n’est pas propriétaire de son savoir, il a le devoir de le transmettre (à qui est qualifié pour le recevoir, ce qui était le cas), même si cette transmission présente à terme le risque de lui coûter la vie. Il y a quelque chose de christique dans cette situation.
Le progressisme moderne et le temps cyclique spirituel
1 Puisque nous venons d’évoquer la question du sacrifice du brahmane Drona, et que cette question du sacrifice reviendra avec insistance dans la Gita, une précision d’importance s’impose. En matière d’évolution temporelle, deux conceptions s’opposent frontalement. La conception moderne, née en Occident, est progressiste : « Le passé était moins évolué, le futur sera en progrès par rapport au présent. » La conception orientale du temps est dégénérative et cyclique.
2 La BG présente l’action juste, celle de Krishna, d’Arjuna et aussi de Drona (le brahmane instructeur de l’armée adverse) comme nécessairement sacrificielle. Il faut mener un combat, certains comme Drona y laisseront leur vie, d’autres, comme Krishna et Arjuna y prendront de la peine et auront l’immense tristesse de devoir tuer des êtres proches et même chers.
Les deux sens du sacrifice
1 La notion de sacrifice a deux sens. Le premier sens, qui est le plus important et le sens originel, est presque oublié aujourd’hui ; le second sens l’a quasiment remplacé. Étymologiquement, ‘sacrifice’ désigne le fait de ‘rendre sacré’, c’est-à-dire d’orienter vers Dieu, de faire les choses dans un sens spirituel, d’agir conformément à l’intention primordiale de la manifestation. C’est une conception éminemment intelligente, lumineuse, heureuse, bénéfique, harmonieuse, plaisante. Le second sens, plus tardif, vient d’une conception dualiste du monde, dans laquelle des puissances supérieures, terribles, menaçantes, doivent être amadouées par une offrande, en échange de laquelle on espère ne pas subir leur foudre. Alors le sacrifice désigne le premier-né des humains ou des troupeaux, que l’on offre en holocauste au dieu, en espérant qu’en retour, il assurera la prospérité des survivants. La conception est ici dramatique, en clair-obscur, pathétique, mercantile, douloureuse.
2 Dans la BG le sacrifice est clairement sanglant, puisqu’il s’agit d’une guerre fratricide. En fait, la Gita connaît parfaitement le premiers sens du mot sacrifice et y conduit méthodiquement comme nous le verrons mais, au premier contact, c’est le vacarme et la cruauté de la guerre que rencontre le lecteur-méditant.
L’enseignement de la Bhagavad Gita est-il obsolète ?
1 Alors, pour un Occidental contemporain, la question se pose en ces termes : « On sait que les peuples anciens pratiquaient les sacrifices humains. Aujourd’hui on en est à l’interdiction de la peine de mort, de la torture et des châtiments corporels, donc une conception basée sur la justification du sacrifice sanglant est obsolète ; peut-être fut-elle un idéal du passé, mais elle ne saurait l’être encore aujourd’hui. De cela il résulte que la Bhagavad Gita ne saurait être un support spirituel adapté à un Occidental contemporain. »
2 Donc, selon que l’on est progressiste ou pas, la BG présentera un intérêt ou non. Dans le contexte culturel et spirituel de l’hindou véritable, bien que contemporain, il y a de nombreux points clairement établis qui sont ignorés de l’Occidental, et qui font que, pour lui, l’Oriental, cette question ne se pose pas, et apparaît même stupide. Tel n’est pas le cas de l’Occidental, et c’est pourquoi nous lui conseillons fortement, avant de continuer ce commentaire spirituel de la Bhagavad Gita, de lire, dans la catégorie ‘Révélation et modernité’ de ce site, l’article ‘Le progressiste, une illusion occidentale’.
La non-violence, vertu ou fuite ? / Critique du Progressisme occidental moderne