Le problème éthique / La modernité est-elle une civilisation ? / Dualisme, Monisme, Non-dualisme

Le problème éthique / La modernité est-elle une civilisation ? / Dualisme, Monisme, Non-dualisme

Bhagavad Gita 01/01 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

Le problème éthique / La modernité est-elle une civilisation ? / Dualisme, Monisme, Non-dualisme

Le problème éthique

 Présentation de la scène

Dhristarashtra dit : « Sanjaya, que firent les fils de Pandu et les miens quand, désireux de se combattre, ils s’assemblèrent dans la plaine sacrée de Kurukshetra ? » (BG 01/01)

1   Avant d’entrer dans ce qui seul nous intéresse, c’est-à-dire l’interprétation spirituelle de ce récit sacré, ainsi que son application intérieure et extérieure, envisageons un minimum d’informations afin de comprendre déjà au premier degré cette histoire symbolique.

2   Et, même avant cela, un mot d’explication sur les références. Lorsque nous notons (BG 01/01), cela signifie (Bhagavad Gita, chapitre 1, premier sutra). Lorsque nous notons (Mt 10/28 = P 173), cela signifie (évangile selon Matthieu, chapitre 10, verset 28). Le P désigne une Péricope, qui est un passage d’évangile traité parfois par plusieurs évangélistes avec des différences entre eux, et le 173 est le numéro de la péricope. Donc Mt 10/28 se retrouve dans la péricope 173, avec peut-être d’autres évangélistes traitant la même question. L’introduction au commentaire de l’Évangile, qui se trouve dans ce site, explique tout cela en détail.

3   De même que l’Évangile est une partie de ce que les chrétiens nomment la Bible, de même la Bhagavad Gita est une partie d’un grand ensemble nommé Mahabharata. On nomme sutra (prononcer ‘soutra’) chaque phrase numérotée de la Bhagavad Gita, comme on nomme ‘verset’ chaque phrase numérotée de l’Évangile ou de la Bible. Le mot sutra signifie ‘fil’ ; c’est un fil dans le tissu du discours. Donc, lorsque nous abordons ce premier sutra, beaucoup d’événements se sont déjà déroulés dans la partie du Mahabharata qui précède la Bhagavad Gita ; et les personnages que nous allons rencontrer sont déjà en scène depuis longtemps

4   L’histoire se passe entre deux clans rivaux d’un même ancêtre nommé Kuru. Kuru a eu deux fils : Dhristarashtra et Pandu (on prononce toujours ‘ou’ pour ‘u’). En théorie, Dhristarashtra, étant l’aîné, devait régner. Mais il était aveugle et cela lui interdisait l’accès au trône. La royauté échoit donc à Pandu, son frère plus jeune. Mais Pandu meurt, en laissant cinq fils, dont l’un des deux personnages principaux du récit : Arjuna. Arjuna est le méditant spirituel lui-même, le chercheur spirituel. Son cheminement est de nature universel. Les cinq fils de Pandu sont nommés les Pandava ; l’aîné d’entre eux devrait être roi. Mais le roi aveugle, Dhristarashtra, n’accepte pas son destin et veut ravir la royauté aux héritiers légitimes, fils de son jeune frère Pandu, aux Pandava. Dhristarashtra, à défaut de faire la guerre, puisqu’il est aveugle, fait des enfants, et il a cent fils. Son aîné, Duriodhana, fait donc la guerre à la place de son père, aidé par ses nombreux frères, en vue de dérober la royauté à leurs cousins les Pandava.

5   Il est probable, cher lecteur, que l’avalanche des noms propres vous estourbisse quelque peu. Pas de soucis cependant, très peu de ces noms seront à retenir et la Bhagavad Gita passera rapidement du récit de bataille à l’enseignement de sagesse, qui nous intéresse seul.

Un problème éthique

1   Dès maintenant un problème éthique se pose : cette guerre, et les massacres qui en résulteront, sont le résultat de l’attitude spirituellement fausse d’un personnage, le roi aveugle Drishtarashtra, qui refuse son éviction du trône pour cause de disqualification. Tous ceux qui lui obéiront participeront de sa fausse attitude et partageront une part de sa responsabilité.

2   D’entrée de jeu, et avant même d’aborder le premier sutra du récit, nous assistons au choc frontal de la mentalité occidentale moderne, essentiellement athée (sinon officiellement, du moins en pratique) et de la conception des traditions spirituelles, ici la tradition hindoue. Pourtant il en allait de même en Occident il y a peu de temps.

3   Un prêtre devait respecter la ‘règle des trois B’ : ne pas être boiteux, borgne, ou bègue. Cette règle, comme bien d’autres du même genre, ne visait pas à mépriser les boiteux, les borgnes ou les bègues, mais avait pour but de faire en sorte que le prêtre exerce correctement sa mission. Bègue, il ne saurait bien prêcher ; borgne ou boiteux, il ne saurait incarner, y compris physiquement, l’exemplarité humaine qu’il est censé représenter pour ses ouailles.

4   De la même façon, dans la royauté de l’Ancien Régime en France, le roi devait répondre à trois nécessités pour être considéré comme capable. La première nécessité concernait les qualifications personnelles, dans lesquelles on retrouvait la règle des trois B, puisque le roi était considéré comme de même sacralité, au moins, qu’un évêque (il était d’ailleurs nommé ‘l’évêque du dehors’). La nécessité consistant à être le fils d’un roi légitime n’était pas la seule ; et d’ailleurs, dans la pure tradition royale, ce n’était même pas une nécessité véritable, comme le montre le fait que toutes les lignées royales ont un début, et que le premier de la lignée n’est évidemment pas fils de roi. Il s’agissait de compétences physiques, psychiques, mentales, culturelles et spirituelles.

5   Mais tout cela ne suffisait pas, car le roi devait aussi être sacré par une autorité plus grande que celle dont il disposerait, l’autorité spirituelle, représentée en christianisme catholique par le Pape. C’était la deuxième nécessité : le sacre.

6   Restait la troisième nécessité : l’ovation. L’ovation se produisait lorsque le roi, estimé qualifié par les autorités spirituelles, et sacré par elles, était présenté au peuple. Si le peuple l’ovationnait, cela prouvait qu’un courant affectif passait entre le peuple et son roi. Cette ovation était indispensable, car un bon gouvernant ne procède pas simplement par décret et par contrainte. Il doit exercer l’art subtil de susciter le consentement du peuple à ce qui est bon pour le peuple. En effet le peuple n’est pas toujours capable de savoir ce qui est bon pour lui ; il suffit, pour s’en convaincre, d’observer comment le peuple allemand, pourtant de haut niveau culturel, a élu Hitler, pour ne donner qu’un exemple parmi des milliers.

7   On remarque que l’élection d’un président de la République, en démocratie, recoupe partiellement cette notion de l’ovation. Mais cette élection « arrive trop tôt », si l’on peut dire, car les candidats présidents doivent, au cours de leur campagne électorale, aligner une invraisemblable quantité de mensonges verbaux ou par omission, afin de flatter le peuple, tout en complaisant aux puissances d’argent qui les financent ; or ceci constitue précisément une disqualification par rapport aux qualités humaines et spirituelles qui désignent un véritable homme d’État. Les électeurs n’ont donc en réalité le choix qu’entre des candidats différemment disqualifiés du point de vue spirituel. Et, dans les élections de moindre importance, le processus se reproduit à plus petite échelle.

8   De plus, en démocratie, le président n’est pas sacré, même s’il arrive que certaines églises le soutiennent, elles-mêmes contaminées par les nombreuses illusions qui constituent la croyance démocratique. La première de ces illusions consiste à considérer que chaque adulte, homme ou femme, est également compétent pour décider de l’orientation que doit prendre la civilisation tout entière, ce qui est immensément loin de la réalité. Le fondement même de la démocratie est la croyance égalitariste. Du point de vue spirituel, et donc métaphysique, deux choses qui seraient véritablement égales ne pourraient pas être discernées comme étant deux choses différentes ; on les confondrait. Dans la mesure précisément où une chose existe, où elle possède une spécificité, elle n’est pas égale aux autres choses. Et comme, dans le monde matériel, l’être le plus immensément spécifique, c’est l’humain ; il n’y a pas deux humains égaux. La différence entre chaque humain est plus grande qu’entre chaque animal et même qu’entre chaque espèce animale. Une civilisation spirituelle est basée exactement sur l’inverse du principe fondateur de la démocratie, sur l’inverse de l’égalité. Une civilisation spirituelle est basée sur le fait que l’Absolu se manifeste dans l’infinitude du monde ; or « l’infini ne se répète jamais », selon l’adage métaphysique. Une civilisation spirituelle est donc celle qui est apte à donner à chaque être la place unique qui correspond à sa nature spécifique. Ce qui tend le plus vers l’égalité, ce sont les objets produits à la chaîne par l’industrie ; plus une civilisation sera égalitaire, plus les hommes tendront à n’être plus que des objets industriels.

9   En théorie, si l’une de ces trois conditions (qualification, sacre et ovation) n’était pas remplie, le candidat à la royauté ne pouvait pas régner. Bien évidemment, cette théorie respectable a subi de nombreux affronts au cours de l’histoire, orientale et occidentale. Mais cela n’enlève rien au bien-fondé de la théorie et ne dispense pas de chercher à s’en approcher le plus possible.

Le choc frontal de la hiérarchie et de la démocratie

1   Tout ce que nous venons d’envisager n’évite pas complètement le « choc frontal » dont nous parlions plus haut. En effet un Occidental moderne est généralement démocrate. Il est persuadé que le pouvoir doit être exercé par tous les membres de la société ; tel est le sens de démo-le-peuple cratos-le-pouvoir. Et cela quand bien même on aurait trouvé le roi le plus qualifié qui soit.

2   Mais cette conception démocratique s’écroule totalement pour deux raisons au moins (alors qu’il y en a en fait des milliers d’autres). La première raison c’est que la démocratie est impossible, surtout dans une société immensément complexe comme le monde moderne. Car personne n’a les qualifications techniques, et encore moins éthiques, pour juger adéquatement de toutes les décisions. Moins les électeurs seront compétents, plus les décisions seront catastrophiques, et plus la civilisation tout entière ira vers sa perte. D’ailleurs, et à l’inverse de ce que croient les masses, dans la faible mesure où les démocraties fonctionnent, c’est parce que de nombreuses techniques de pouvoir neutralisent l’avis des masses, et les contournent. Nombreux sont les hommes dont le métier consiste à ‘fabriquer le consentement’, selon la jolie expression destinée à remplacer le mot ‘propagande’.

3   La deuxième raison d’invalidation de la conception démocratique sera enseignée abondamment par la Bhagavad Gita : l’exercice du pouvoir dans les affaires matérielles du monde mortel est une chose de piètre importance. Ce qui seul importe pour un homme digne de ce nom, un homme qui se distingue réellement d’un animal, c’est d’accéder à l’immortalité, ou mieux à la divinisation. Or l’exercice du pouvoir ne garantit ce résultat à aucun degré, bien au contraire.

4   D’ailleurs, contrairement à ce que pensent la plupart des Occidentaux modernes, la principale fonction du roi traditionnel, dans toutes les civilisations d’Orient et d’Occident, ne consistait pas à faire la même chose qu’un président de la République moderne, les élections en moins. La fonction royale consistait à régler les affaires matérielles et sociales de la société de telle façon que chacun, selon ses capacités propres, puisse faire son salut dans les meilleures conditions. L’objectif de la fonction n’était donc pas économico-socialo-politique, mais bien religieux ; sinon le sacre des rois, chose que l’on trouve chez tous les peuples, n’aurait aucun sens.

5   Ce point est fortement souligné dans l’Évangile. La principale préoccupation d’un homme normal n’est pas de savoir s’il participe ou non aux prises de décisions politico-économiques, car elles sont, pour l’essentiel de nature matérielle : « Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme… (Mt 10/28 = P 173). Non seulement les démocraties modernes n’ont aucune dimension spirituelle, ni religieuse, et fort peu de dimension réellement culturelle, mais elles sont de plus en plus bornées à des préoccupations d’une matérialité suffocante ; les présidents s’apparentent à des voyageurs de commerce à échelle planétaire. Ne cherchez pas ce que vous mangerez et ce que vous boirez ; ne vous tourmentez pas. Car ce sont là toutes choses dont les païens de ce monde sont en quête ; mais votre Père sait que vous en avez besoin (Lc 12/30 = P 176). La démocratie est une formidable machine à paganiser les préoccupations des hommes ; à les faire vivre avec le groin tourné vers le sol, selon l’image de George Orwell dans « La Ferme des Animaux ».

6   Et cela nous ramène à Dhristarashtra et éclaire en même temps la signification symbolique de son aveuglement : il ne voyait dans la royauté que le prestige et la jouissance d’un pouvoir matériel. Vu sous cet angle, il apparaît à quel point ce roi au nom exotique est cependant bien contemporain ; on a vraiment l’impression de le très bien connaître, et d’en entendre parler tous les jours dans les médias.

Où est le Dhristarashtra microcosmique ?

Dans l’introduction à ce commentaire, nous avons vu que la lecture au premier degré, au sens historique, la lecture macrocosmique du récit, ne présente pas plus d’intérêt qu’un roman de littérature profane. L’intérêt spirituel, généralement, émerge au niveau de l’interprétation microcosmique (intérieure). Si donc on envisage les personnages de la scène comme des forces psychiques dans la conscience du méditant qui aborde ce texte (c’est-à-dire dans votre conscience, cher lecteur), alors il nous faut débusquer le roi aveugle. Ce roi est la volonté individualiste, égoïste, qui veut les honneurs, le pouvoir décisionnel, les biens, sans se soucier des compétences qu’il possède pour en faire un bon usage personnel et altruiste. Comme Dhrishtrarashtra, le roi aveugle, est un violent (c’est lui qui déclenche cette guerre). Dans la conscience d’un homme, tout fait violent dans le but de nuire et de contourner la norme spirituelle, qu’il soit simplement pensée, parole ou action, est le fait de ce roi aveugle. Lorsque le disciple débusque ce personnage en lui, il doit mener un combat intérieur, pour que le pouvoir revienne à une force spirituellement orientée et mieux qualifiée pour guider sa vie, autrement dit à l’aîné des fils de Pandu.

Le voyant conseiller de l’aveugle

1   Revenant à la lettre du texte, on comprend que Dhristrarashtra ait besoin d’un informateur, puisque, étant aveugle, il ne peut assister à la bataille. C’est pourquoi il interroge Sanjaya. Sanjaya est son premier ministre, son homme de confiance. Or l’histoire du Mahabharata, précédant la Bhagavad Gita, avait déjà précisé que Sanjaya possède le don de voyance. C’est Vyasa, un grand sage de l’antiquité hindoue, qui a fait don à Sanjaya du pouvoir de voir et d’entendre à distance. Par la grâce de Vyasa, j’ai entendu ce yoga suprême et très profond, de la bouche même de Krishna, le seigneur de tous les yogas (Krishna yogeshvara), qui, en personne, parlait à Arjuna (BG 18/75). Ce Vyasa est d’ailleurs, dans la tradition hindoue, le personnage, plus ou moins mythique, à qui on attribue, non pas l’invention de la sagesse de la Bhagavad Gita, mais la compilation de cette sagesse, dont les origines, en tradition orale, se perdent dans la nuit des temps. Krishna déclare, dans la Bhagavad Gita : Parmi les sages solitaires (muni), je suis Vyasa (BG 10/37). Il convient d’entendre les choses symboliquement : Sanjaya peut non seulement voir les événements se déroulant hors de portée de sa vue oculaire, mais il peut aussi pré-voir les conséquences événementielles et spirituelles de tel ou tel comportement humain : Là où est Krishna, le maître de tous les yogis, là où est Partha (Arjuna), l’archer sublime, règnent prospérité, victoire, bonheur et ordre juste. Telle est mon inébranlable conviction. » (BG 18/78). Autrement dit, c’est une sorte de prophète. Nous avons donc un roi aveugle, injuste et violent, doté d’un premier ministre voyant, avisé et subtil.

2   Le paysage du récit sacré n’est pas autre chose qu’une carte de l’intériorité du disciple. Microcosmiquement, quelque violent, jaloux et injuste que soit l’ego, il se trouve, dans cette même conscience, une intuition spirituelle propre à le conseiller. Seulement le roi, s’il est mauvais, comme le roi Hérode de l’Évangile, peut se permettre d’entrer dans une violente fureur au point d’ordonner un massacre (Mt 02/16 = P 011), mais le conseiller du roi, Sanjaya, ne peut pas se permettre de donner de la voix à ce point. Cela signifie que le pôle spirituel, capable d’orienter et de tempérer les errances de l’ego, n’est perceptible que dans le calme de la méditation. Tout humain a donc un prophète à l’intérieur de sa conscience ; mais tout humain ne prend pas le temps de se poser au calme, régulièrement, pour en écouter les conseils. On pourrait se demander : « Pourquoi le roi aveugle, dans le récit de la Gita, prend-il le temps d’écouter son premier ministre ? » Parce que l’imminence du danger qui menace ses cents fils engagés dans la bataille le rappelle à la raison. Il est fréquent de constater le même phénomène dans la vie intérieure, quand une maladie grave, un deuil ou autre épreuve, ébranle l’orgueil de l’ego.

3   De nombreux méditants, dotés d’un peu de tempérament, trouveront facilement en eux le roi aveugle, vexatile, jaloux, possessif et quelquefois méchant. Ils pourront se dire que le Sanjaya est un rêve et qu’ils ne le rencontrent guère en eux. Le rabbi Jésus éclaire sur ce point. Rabbi est en hébreu ce qu’est guru (prononcer « gourou ») en sanskrit : un maître spirituel. Dans l’Évangile, Jésus est habituellement nommé « rabbi » par ses disciples. Il dit donc : « Le serviteur qui, connaissant la volonté de son maître, n’aura rien préparé ou fait selon sa volonté, recevra un grand nombre de coups. Quant à celui qui, sans la connaître, aura par sa conduite mérité des coups, il n’en recevra qu’un petit nombre » (Lc 12/48 = P 179). On pourra trouver injuste que le second serviteur reçoive des coups pour n’avoir pas exécuté un ordre qu’il ignorait. Ce le serait, si cet enseignement, à première vue scandaleux, ne visait à établir que le maître se trouve dans le serviteur, que Dieu se trouve dans l’humain. L’homme le plus défavorisé du monde (l’aveugle) a aussi une conscience (sanjaya) ; libre à lui de recourir, non seulement à sa vue, mais aussi à sa voyance (son intuition spirituelle).

Dualisme et non-dualisme

Cher lecteur, puisque vous avez lu l’introduction à ce commentaire, vous vous souvenez de ce qui a été dit à propos du dualisme de la théologie chrétienne et du non-dualisme de la pensée orientale. En un mot, la théologie chrétienne, en contradiction sur ce point comme sur beaucoup d’autres avec l’Évangile, pose que l’humain, affecté par le « péché originel » est devenu pour ainsi dire « incapable de Dieu » ; il n’a plus l’Esprit en lui. Et c’est pourquoi l’Église, et les hommes d’Église, se proposent de transmettre à cet homme, rendu infirme par le péché originel, cet esprit divin qui lui fait désormais défaut. Et cette transmission est censée se produire grâce aux rites religieux, les sacrements, et à l’enseignement de la parole de Dieu (enseignement que seuls les prêtres qualifiés et régulièrement ordonnés peuvent commenter adéquatement, selon le point de vue clérical). L’enseignement de la Bhagavad Gita s’inscrit en faux contre ce dualisme, puisqu’il pose, auprès du pire personnage de son récit, le roi aveugle Dhristarashtra, un prophète clairvoyant Sanjaya.

La modernité est-elle une civilisation ?

Qu’est-e qu’une civilisation ?

1   Une autre question spirituelle d’importance se pose dès le premier sutra. Nous avons insisté sur le problème des qualifications que Dhrishtrarashtra, le roi aveugle, n’avait pas. Mais la question ne se résume pas à l’opposition démocratie-hiérarchie (Hiéros, le sacré en grec, et archè, le pouvoir : donc ‘le pouvoir exercé par qui a accès au sacré’, et ‘en vue du sacré’). La question, c’est le refus, par le roi aveugle, de son destin.

2   Et là aussi, le choc des civilisations est frontal entre les traditions spirituelles hiérarchiques et la modernité. Faisons tout de suite un aparté. Nous reviendrons sur le concept de civilisation spirituelle et hiérarchique, puisque la Bhagavad Gita l’aborde clairement plus loin. Mais il faut préciser dès maintenant que, du point de vue spirituel, qui est ici le nôtre, le monde moderne n’est pas une civilisation qui serait comparable à d’autres civilisations, c’est précisément une anti-civilisation.

3   Les écologistes, conscients de la course suicidaire du monde moderne contre la nature et contre ses propres ressources vitales, comprennent facilement qu’une prétendue civilisation qui laisse un monde pollué et blessé à ses propres descendants ne mérite pas son nom. Car rien n’est plus incivil, pour des parents, que de détruire le milieu qu’ils destinent à leurs enfants. Par conséquent, du point de vue spirituel, le choc frontal se situe entre la modernité et les civilisations hiérarchiques à fondement spirituel.

4   Vu sous cet angle, le choc est d’ailleurs encore plus frontal. En écrivant ‘civilisations hiérarchiques à fondement spirituel’, nous venons de commettre un pléonasme (comme si on parlait du « blanc clair »), car ce qui est réellement hiérarchique vise au sacré, comme nous venons de le préciser, et donc son fondement est spirituel.

La ‘sainte trinité’ de la modernité : le technologisme

1   Dans ce qui précède, quand nous évoquons la modernité, il s’agit précisément de trois choses. La première est la croyance que le progrès des machines est un signe du progrès humain (technologisme). Il faudrait écrire une bibliothèque pour montrer en détail à quel point cette croyance est fausse. Des auteurs comme Gandhi, Lanza del Vasto, Jacques Ellul surtout et de nombreux autres ont fait en partie ce travail. Disons simplement que, du point de vue spirituel, le problème se pose exactement à l’envers.

2   Le moderne considère que l’homme possédant une calculatrice numérique, et qui en connaît à peu près le mode d’emploi, est supérieur au calculateur prodige du passé. Pourquoi cela ? Parce qu’il a une machine, que la machine est infaillible, qu’elle ne se fatigue pas, etc. Le spirituel considère que toute machine n’est que la projection, à l’extérieur de l’humain, d’une faculté qui existe dans l’âme et dans le cerveau de l’humain. Il constate deux conséquences à cette extériorisation. La première, c’est que plus on se sert de la calculatrice, moins on sait compter. Semblablement, plus on se sert d’une automobile moins on sait marcher, plus on regarde des films moins on sait lire, plus on est médiatiquement informé de tout, moins on se connaît soi-même, etc.

3   Le spirituel constate aussi, et c’est la deuxième conséquence, que la possession de la calculatrice permet à un humain médiocre de faire des calculs que le calculateur prodige d’autrefois ne faisait pas. Or cela -loin d’être un progrès- est une formidable tentation, car l’humain médiocre, dès lors, va avoir tendance à tout quantifier et à se figurer qu’il connaît l’essence des choses parce qu’il en connaît le nombre. Ce sera le règne de la quantité et la mort de la qualité (voir à ce propos ‘Le règne de la quantité et les signes des temps’ de René Guénon). Autrement dit, pour le spirituel, plus l’homme fabrique de machines, plus il se vide de sa propre substance et plus il se matérialise. Et comme un choc en retour, les transhumanistes rêvent aujourd’hui de greffer ‘l’intelligence artificielle’, tellement plus performante que celle du cerveau, sur ce dernier, avec le risque évident de brouiller les frontières entre le vivant et le non-vivant, l’humain et la machine. Nous écrivons « rêvent », mais en réalité le rêve est déjà bien concrétisé et le sera plus encore tant il est dans le ‘non-esprit’ du temps.

La ‘sainte trinité de la modernité’ : la démocratie et la mentalité profane

1   La deuxième chose caractérisant la modernité est la croyance que l’opinion de tous, démocratiquement cumulée, est le meilleur guide d’une collectivité humaine : c’est la démocratie. Nous en avons dit peu sur ce point, mais suffisamment pour qui a « des oreilles pour entendre entende ».

2   La troisième chose caractérisant la modernité est la croyance que la spiritualité, au même titre que n’importe quel loisir, est une dimension facultative et inessentielle de la nature humaine individuelle et collective (matérialisme athée, sinon en théorie, du moins en pratique). Cela produit une mentalité profane, horizontale, seulement occupée des choses liées au corps mortel, une mentalité économico-pratique de plus en plus dépourvue de dimension verticale. L’homme se réduit alors à n’être plus qu’un animal plus malin que les autres, plus destructeur certainement, plus suicidaire probablement. Ici finit l’aparté nécessaire annoncé précédemment.

Le refus du destin

1   Ceci dit, revenons à la question que pose ce premier sutra. Dhrishtrarashtra, le roi aveugle, refuse son destin d’infirme qui le prive de la royauté. Cette question du destin ne se pose pas pour un Oriental qui lit la Bhagavad Gita ; l’idée de destin est pratiquement inscrite dans ses gènes. Mais un enseignement spirituel destiné à un Occidental doit envisager quantité de questions qui ne se poseraient pas pour d’autres. En Occident actuel, l’opinion dominante est que tout handicap natif, qu’il soit corporel ou d’une autre nature, est une injustice, ou pour le moins doit être considéré comme un scandale auquel il est urgent de remédier ; le handicapé en question étant perçu comme une ‘victime’ par rapport aux autres hommes qui sont des ‘privilégiés’. Les gens n’ont généralement pas conscience que, pour que l’on puisse parler d’une injustice, il faut une loi de référence, qui détermine ce qui est juste et ce qui ne l’est pas, et il faut un coupable qui ait causé cette injustice. Quand un homme naît aveugle, dans le contexte occidental (ignorant ou refusant généralement le concept de transmigration), quel peut être le coupable ?

2   Quand un Occidental athée parle d’injustice pour un tel cas, il dit une chose qui n’a aucun sens. Comment y aurait-il injustice, sinon par rapport à une loi qui détermine que telle chose est juste et telle autre chose injuste ? Or l’athée refuse Dieu, donc toute loi religieuse et il ne connaît que la nature. Il y a, certes, une ‘loi de la nature’ et c’est celle du plus fort ou du plus habile, mais il n’y a pas lieu alors de parler de justice ou d’injustice. De plus, comment y aurait-il injustice sans un coupable pour commettre une action injuste ? L’athée, qui ne reconnaît que le hasard comme auteur de la vie, peut toujours se plaindre au hasard… s’il ne craint pas trop le ridicule.  Bien des animaux sont aveugles, sans qu’il y ait injustice pour autant. Et, dans les espèces pourvues d’yeux, certains animaux naissent aveugles, ce qui les transformera plus rapidement que leurs congénères en pâture des prédateurs. Où est l’injustice là-dedans, alors qu’il n’y a que la loi de la nature ?

3   Et quand un Occidental chrétien, ou qui se dit tel, parle d’injustice dans un tel cas (comme la théologie lui interdit de penser en termes de transmigration), le seul coupable de cette injustice ne peut être que Dieu, créateur de l’homme aveugle. Comment, dès lors, le chrétien peut-il concilier sa croyance dans la bonté de Dieu (Nul n’est bon que Dieu seul : Mc 10/18 = P 216) et l’affirmation que la création est remplie de scandaleuses  injustices ? Comment le chrétien ne voit-il pas qu’il est en train de blasphémer en pensant cela ? Et, précisément, qu’il est en train de confondre Dieu et le diable. En réagissant ainsi, il s’approche dangereusement du « péché contre l’esprit » pour employer le langage évangélique (Mc 03/30  = P 166).

4   Si les hommes modernes avaient un peu de cette rationalité à laquelle ils prétendent tous désormais, voici comment ils raisonneraient en tel cas. Les athées considéreraient que, le monde étant né du hasard ou d’une cause inconnue, et n’ayant donc aucun sens certain, il n’y a pas lieu de juger que tel état natif est bon et tel autre mauvais. Il n’y aurait donc aucune raison de faire des lois en vue d’aider les handicapés de quelque nature qu’ils soient. Ils sont de telle nature, un point c’est tout. S’il se trouve des gens dont le plaisir consiste à aider les handicapés, tant mieux pour ces derniers, mais il n’y a aucune obligation, aucun devoir aux yeux d’un athée cohérent. Dans l’athéisme, la notion de pitié n’a pas de sens ; pourquoi un effet du hasard aurait-il pitié d’un autre effet du hasard ? Beaucoup d’athées se choqueront de ces lignes ; la raison en est qu’il y a du chrétien derrière leur carapace d’athée. Pour un athée qui serait cohérent, la notion de justice sociale n’a aucun sens, puisqu’elle suppose un législateur suprême qui établisse des principes de justice sociale. Un athée répondra : « Ce législateur est le peuple en démocratie ». Sauf que le peuple, suivant les époques et les cultures, a trouvé normales des règles sociales radicalement différentes et souvent opposées. Les athées occidentaux ont la mentalité qu’on leur connaît parce qu’ils sont partiellement des chrétiens (de plus inavoués) et non pas parce qu’ils sont le peuple.

5   Les chrétiens, s’ils étaient cohérents, n’oseraient jamais blasphémer le créateur divin devant une situation de handicap ; Dieu a ses raisons que l’humain, simple créature, ne saurait entièrement connaître (les voies du Seigneur sont impénétrables). Cependant, le devoir de charité, d’amour du prochain et même de l’ennemi, l’obligerait à aider le faible, à faire le bien là où il y a la souffrance. Moi je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour vos persécuteurs (Mt 05/44 = P 065).

6   Donc, si les hommes étaient logiques, ni l’athée, ni le chrétien ne devraient se plaindre de l’injustice ou du scandale devant une situation de handicap comme celle du roi aveugle Dhristarashtra, et lui non plus ne devrait pas se plaindre. Le destin est une chose qui doit être acceptée, sans jérémiade et sans commentaire. Et ceci, non par hauteur spirituelle, mais par simple sens logique. C’est d’ailleurs encore trop dire. Les animaux ne sont pas doués de logique autant que les humains. Or il est remarquable que les animaux, se trouvant dans une situation de handicap, acceptent leur sort, même s’ils en souffrent, et n’en font pas un sujet de révolte.

Le mauvais roi qui ne sait pas estimer ses sujets

Dans ce sutra : Dhristarashtra dit : « Sanjaya, que firent les fils de Pandu et les miens quand, désireux de se combattre, ils s’assemblèrent dans la plaine sacrée de Kurukshetra ? » Le roi aveugle, tout occupé à sa passion du pouvoir, et sans doute soucié de savoir ses fils en danger de mort, utilise les dons de voyance à distance de son ministre Sanjaya pour savoir quel tour prennent les événements. Il ne recourt pas à la sagesse de son ministre, qui en est pourtant plus pourvu que lui, mais seulement à ses dons techniques. En cela aussi, il est un mauvais roi. Car la fonction d’un roi n’est pas tant de commander ou d’exprimer ses volontés, la fonction d’un roi est de s’y connaître en hommes, de discerner leurs qualités, de les placer là où leurs qualités seront les plus utiles à la collectivité, et de donner des ordres pour que les qualités de ses sujets puissent se déployer au mieux. Microcosmiquement, le méditant doit se demander quelles sont ses véritables et spécifiques qualités ; les met-il en valeur ? Ou agit-il moutonnièrement en fonction de l’attente du milieu ambiant, ou de ce qui est le plus rentable économiquement dans le contexte ? Il est nombre de personnes qui gâchent leurs dons à mener une vie qui n’est pas la leur ; un Dhristarashtra les mène à l’intérieur ; ils ne livrent pas la bonne guerre ; ils musellent Sanjaya.

Se méfier de la logique partiale

1   La plaine sacrée de Kurukshetra correspond au ‘champ d’honneur’ du temps où les guerres ou les duels étaient une question d’honneur et non pas de profits mercantiles. Les Pandava avaient raison puisque la destitution du roi aveugle donnait le pouvoir à Pandu et ses fils. Les fils de l’aveugle estimaient aussi avoir raison, puisqu’ils étaient fils de l’aîné (le roi aveugle) et que le principe général était celui du droit d’aînesse. Donc les deux s’estimaient dans l’honneur et la légitimité de mener une guerre juste. Évidemment, les fils de l’aveugle avaient tort, car ils n’envisageaient qu’un aspect de la question (le droit d’aînesse) et éludaient l’autre aspect (la disqualification physique). Il en va toujours ainsi : la logique impeccable d’un discours ne garantit jamais sa vérité, ni factuelle, ni spirituelle. Tout dépend si la logique de ce raisonnement porte sur l’ensemble des faits, ou seulement sur certains faits choisis injustement en faveur d’une conclusion déjà préétablie. Le méditant doit s’imposer une discipline de pensée consistant à examiner toujours sur quels éléments repose un raisonnement, une argumentation, une justification. Les erreurs de logique sont faciles à repérer, mais un homme mauvais doué de quelque malice n’en fait pas, de ces erreurs. C’est dans les présupposés, les non-dits, les supposés « cela va sans dire », les péremptoires « tout le monde sait que », les « évidemment » qui préludent une affirmation discutable qu’il faut chercher la faille. L’homme qui manque d’impartialité base toujours ses raisonnements sur des données partielles et donc partiales.

2   Dans le contexte de l’Occident moderne, dont l’idéologie sociopolitique est démocratique, cet exercice spirituel est particulièrement difficile. Car tout le monde est habitué à considérer qu’en toute chose il doit y avoir un parti au pouvoir et un parti d’opposition « pour faire contrepoids et éviter le totalitarisme » dit-on. Cela donne une mentalité partisane, d’un côté comme de l’autre. Et celui qui s’entraîne à penser et agir, non pas de façon partielle et donc partiale, mais de façon totalisante et harmonisante, celui-là risque fort de se retrouver entre le marteau et l’enclume. Constitutionnellement, l’idéal de la culture démocratique à partis multiples forge des mentalités partisanes. Et il n’y a rien de tel pour alimenter indéfiniment les conflits, qu’ils soient intérieurs ou extérieurs à l’humain. C’est pourquoi l’homme d’honneur, ou la femme d’honneur, l’homme ou la femme honorables, doivent veiller à ne jamais se laisser enfermer dans la dualité. C’est ce que Krishna conseillera à Arjuna : Affranchis-toi des couples d’opposés (BG 02/45).

3   Ce piège de la partialité est bien signalé dans l’Évangile. Jésus est né à Bethléem, mais a fui cette ville rapidement ensuite (Mt 02/01 = P 011), et il a vécu à Nazareth de Galilée le plus clair du temps de sa vie non publique (Lc 02/39 = P 013). Or l’Écriture affirme que le Christ doit venir de Bethléem (Jn 07/41 = P 143). Un conflit existe donc entre ceux qui affirment que Jésus est le Christ, du fait de ses œuvres, et ceux qui disent qu’en tant que Galiléen il ne peut être le Christ. Les uns comme les autres disposent de données scripturaires mais partielles, et raisonnent logiquement. Il faut une rigoureuse discipline mentale pour accepter en fait que la perfection logique ne prouve jamais la vérité d’une opinion. Et, comme la vérité repose en grande partie sur la qualité des faits et que, dans l’immense majorité des cas, on ne connaît pas avec certitude les faits en question, il faut souvent accepter humblement de reconnaître qu’on ne peut pas juger en connaissance de cause de l’opinion en question. C’est, entre autres, ce que Jésus enseigne aussi en disant à un homme qui lui demandait de faire la justice entre son frère et lui à propos d’une affaire d’héritage : Homme, qui m’a établi pour être votre juge ou régler vos partages ? » (Lc 12/14 = P 175). En démocratie, les gens se croient informés de tout (disposant des médias qu’ils ne perçoivent que rarement comme outil de propagande) et se croient compétents pour juger de tout (habitués qu’ils sont à voter sur des questions qu’ils ne maîtrisent aucunement) ; la sagesse du jugement prudent, à la fois évangélique et oriental, leur échappe le plus souvent.

Dualisme, monisme et non-dualisme

Trois types de lectures de la Bhagavad Gita : premier, la lecture dualiste

1   Bhagavad signifie ‘Bienheureux’ et Gita signifie ‘chant’ ; la Bhagavad Gita est donc le ‘chant du Bienheureux’. Le bienheureux en question est Krishna, le maître spirituel et ‘divin’ d’Arjuna ; et c’est aussi, à terme, Arjuna lui-même, lorsqu’il aura rejoint l’état spirituel de son maître, ce en quoi consiste le but d’un disciple… Le Bienheureux, ultimement, c’est donc aussi vous, cher lecteur, puisque l’étude de la Bhagavad Gita n’a pas d’autre but que de réaliser l’état spirituel de Krishna. Il y a bien d’autres ‘chants’, d’autres Gita, dans l’Hindouisme, mais la Bhagavad Gita est tellement plus pratiquée que les autres, que tout connaisseur sait qu’on parle d’elle quand on évoque simplement ‘la’ Gita. C’est comme un mélomane amateur de violon classique qui parle ‘du’ concerto pour violon de Mendelssohn, alors qu’il sait très bien qu’il en a réussi deux, mais l’un est un chef d’œuvre intemporel.

2   Le fait, signalé à l’instant, que le disciple a pour but de devenir comme son maître est radicalement affirmé dans l’Évangile : Le disciple n’est pas au-dessus du maître, ni le serviteur au-dessus de son patron. Il suffit pour le disciple qu’il devienne comme son maître, et le serviteur comme son patron (Mt 10/25 = P 173). Cette notion de réaliser l’état spirituel du maître est fondamentale en spiritualité orientale (non-dualiste). En christianisme (la théologie posant que ‘Jésus, et lui seul, est Dieu’), cette réalisation est estimée n’être jamais complètement possible. Sur ce point essentiel, on voit radicalement que l’Évangile est oriental et non-dualiste, alors que la théologie chrétienne est occidentale et dualiste.

3   Le grand maître hindou contemporain Swami Chinamayananda rappelle que la Gita, comme nombre d’autres textes sacrés en Inde, a été moult fois commentée depuis des siècles. Mais il précise un point essentiel, c’est qu’il y a trois grandes conceptions spirituelles selon lesquelles on peut aborder la Gita. Ce sont trois visions de l’existence, ou trois points de vue possibles sur l’existence ; les trois seuls possibles d’ailleurs, si l’on s’en tient à une pensée logique.

4   Le premier est « la pensée dualiste, dans la ligne du commentaire de Madhva (XIIe siècle) ». « Pour les dualistes, l’univers et l’âme individuelle, d’une part, et Dieu, d’autre part, sont des entités éternellement séparées. Le chercheur peut atteindre le royaume de Dieu par la dévotion et la grâce divine, mais sans jamais perdre (et donc dépasser) son individualité. » On voit tout de suite que cette position doctrinale est très exactement celle de la théologie chrétienne classique, celle des grands docteurs de l’Église, des conciles et des papes. C’est aussi celle des chrétiens orientaux (grecs et russes), dits Orthodoxes. Chez ces derniers, plus que chez les Catholiques, existe le concept de ‘theosis’, en grec de ‘divinisation’, mais il ne s’agit pas d’une fusion de l’être humain en Dieu. La théologie précise bien qu’il y a « non-confusion » et qu’il n’y a pas perte de l’individualité.

5   La théologie chrétienne, qui est une pensée occidentale interprétant la doctrine orientale de Jésus, présente souvent un goût immodéré et problématique pour les formulations absurdes. En l’occurrence, il est dit que l’homme divinisé est « fondu mais non confondu » avec le divin. Or deux métaux fondus dans un alliage sont précisément indiscernables l’un de l’autre, c’est-à-dire confondus. Dans le même style, la théologie chrétienne attribue à Marie, la mère de Jésus, le titre de «Mère de Dieu». Or Dieu est, par définition, « celui qui est sans père et sans mère sans autre origine que Lui-même » ; l’expression « Mère de Dieu » est donc une pure et simple absurdité.

6   La spiritualité chrétienne a toujours été tiraillée entre deux pôles. D’une part la théologie, rationaliste, dualiste, presque manichéenne par moment, avec Dieu et le diable. Cette tendance est surtout accentuée dans le Catholicisme et le Protestantisme. D’autre part se situe la spiritualité mystique chrétienne, c’est-à-dire la voie spirituelle souvent spontanée, voire quelque peu anarchique (faute d’un yoga adéquat) qu’ont suivi les grands mystiques depuis deux mille ans. Chez beaucoup d’entre eux, la source évangélique est prépondérante sur les rigueurs de la théologie. Et l’on rencontre fréquemment des formulations, souvent cachées sous des formes poétiques pour échapper à l’Inquisition, qui sont très consonantes avec la spiritualité non dualiste orientale. Il n’en reste pas moins que le christianisme officiel, institutionnel, surtout en Catholicisme, apparaît très fortement dualiste vu de l’Orient.

Trois types de lectures de la Bhagavad Gita : deuxième, le monisme

1   Le deuxième type de lecture de la Gita, et de conception de l’existence humaine, est, toujours selon Chinamayananda : « Le monisme, selon le grand maître hindou Ramanuja (XIe, XIIe siècle). Dans cette conception de l’existence, Dieu seul existe et le cosmos est son corps. Les âmes individuelles existent en tant que parcelles de ce corps cosmique. La connaissance spirituelle est atteinte quand l’individu réalise qu’il est une partie de Dieu. » Le mot ‘monisme’ vient du grec ‘monos’, qui désigne l’Un, l’Unique ; c’est pourquoi il convient bien pour désigner la philosophie qui affirme que « Dieu seul existe ».

2   Cette conception était répandue dans l’Antiquité préchrétienne occidentale. C’était celle d’Aristote. C’est aussi celle de nombre des principaux philosophes athées de ces derniers siècles en Occident. Pour eux, l’Être, donc Dieu, c’est le monde, le cosmos, dont les individus humains ne sont qu’une parcelle. On remarque aujourd’hui que, pour beaucoup d’Occidentaux conscients du caractère suicidaire de la civilisation démocratico-technico-mercantile dans laquelle nous sommes, pour ces Occidentaux, l’écologie tient lieu de religion. La philosophie, généralement non exprimée, mais réellement sous-jacente à l’écologie est précisément le ‘monisme’. On écrit la Nature avec un grand N, et on en parle comme de Dieu. Cette philosophie n’est donc pas du tout une chose exotique orientale ; elle est dans ‘l’air du temps’ de la culture moderne.

3   Il en va de même chez nombre d’évolutionnistes, qui déclarent « La Nature a mis au point d’innombrables formes de vie », comme leurs parents déclaraient « La création de l’infini divin est indéfinie ». D’ailleurs, le pape François Ier (qui s’est fait appeler improprement ‘Pape François’, comme s’il disposait à jamais du monopole du nom), ce pape donc a tenté, à la suite de Jean-Paul II, de répandre le concept d’une ‘écologie chrétienne’ quasi évolutionniste. Le mystique François d’Assise se prêtant vaguement à illustrer ce concept, qui n’existait évidemment pas à son époque. Mais il faut noter que les notions écologiques ne font aucunement partie de l’histoire de l’Église catholique romaine. Car les Romains mataient et faisaient plier la nature, plutôt qu’ils n’en respectaient les lois ; ils se situaient aux antipodes des Celtes de ce point de vue, comme pour tant d’autres. Il faudrait donc que l’Église se dé-romanise pour devenir réellement écologique.

Trois types de lectures de la Bhagavad Gita : troisième, le non-dualisme, Advaïta Védanta

1   Le troisième type de lecture possible, à la fois de l’existence humaine et de la Gita, est la pensée non dualiste (Advaïta Védanta) dans la ligne de Shankara charya (VIII° siècle). En sanskrit, ‘dvaïta’ signifie ‘duel’, dualiste (c’est d’ailleurs proche de la notion de ‘diable’, le ‘double’, l’ennemi de l’unité). A-dvaïta signifie donc ‘non-duel’. Le mot Védanta signifie ‘la fin du Véda’, au double sens du mot ‘fin’ en français : la ‘terminaison’ et la ‘finalité’. Le Véda est l’ensemble des textes sacrés les plus anciens de l’Inde ; ce sont des hymnes rituels au langage symbolique d’interprétation difficile aujourd’hui ; c’est pourquoi un grand texte comme la Bhagavad Gita en opère une reformulation plus proche de nous, puisqu’elle n’a, à quelque siècles près, que  deux mille ans ! Ce troisième type de lecture est donc une ‘interprétation non-dualiste de la finalité des Védas’, autrement dit de l’enseignement de la Tradition primordiale, dans la formulation la plus ancienne que nous connaissons actuellement, et qui est la formulation hindoue. Comme nous le verrons, la BG fait explicitement référence au Védanta. Je suis l’auteur du Védanta, et le connaisseur des Védas (BG 15/15) déclare Krishna.

2   Mais écoutons Chinamayananda : « La pensée non dualiste (advaïta vedanta), est dans la ligne du grand maître hindou Shamkara Charya (VIIIe siècle). Selon cette approche, l’individu, le monde et la Réalité suprême ne sont pas des entités réellement séparées. La Réalité suprême a le pouvoir intrinsèque (‘maya’, ‘l’illusion cosmique’) de se manifester comme étant le monde et l’individu. C’est par ignorance que l’individu s’imagine être séparé de l’univers, et de son substratum, la Réalité suprême. La connaissance spirituelle se fait jour quand disparaît ce sentiment de séparation ; c’est-à-dire le sentiment d’être un individu. Seule la Réalité existe. Le Védanta, pensée non dualiste, invite le chercheur à réaliser la vérité dans sa forme absolue et affirme l’unité de l’âme individuelle (atman) et de l’âme universelle (brahman), l’unité de l’univers et de sa Source non manifestée. »

3   Cher lecteur, vous avez peut-être quelque difficulté à distinguer la différence entre le Monisme (deuxième type de lecture possible) et le Non-Dualisme (troisième type de lecture possible). Dans les deux cas, Dieu est l’Unique, donc le Monos (pour parler grec). On pourrait donc se demander : « Mais alors ces deux théories, Monisme et Non-Dualisme, disent la même chose : le Non-Dualisme est un Monisme ! » Et d’ailleurs, les théologiens chrétiens, dans le but d’abaisser la doctrine hindoue, prétendent précisément ceci : « L’Hindouisme est un Monisme ». Or il y a une immense différence et la voici. Pour le Monisme, le monde physique est réel ; le cosmos est le corps de Dieu. Dans l’Évangile selon Jean, Jésus affirme Dieu est esprit (Jn 04/24 = P 036), mais les Monistes ne diront pas cela, puisque, selon eux, Dieu est aussi matière, il est aussi cosmos. Donc le christianisme et le Monisme ont en commun un point, c’est qu’ils considèrent le monde cosmique comme réalité. Sauf que, pour les Monistes ce monde cosmique réel est le corps de Dieu, Seul réel, en esprit dans son mystère, et en corps dans le cosmos et que, pour le christianisme, il y a deux réalités à jamais séparées, Dieu, qui est Esprit-pneuma et inatteignable à ce titre, et les créatures, dont font partie tous les humains, tirés du néant (creatio ex nihilo), les créatures ayant accédé à la réalité matérielle par l’acte de création de Dieu. Pour le Monisme, le monde cosmique est la même réalité que Dieu et pour le christianisme le monde cosmique est réel, mais c’est une réalité créée, ‘tirée du néant par Dieu’, et donc une réalité inférieure, d’une autre nature que divine, à jamais séparée de Lui.

4   Si on compare maintenant le Monisme et le Non-Dualisme, ils ont en commun que Dieu est l’Unique. Donc, au sens strict de l’étymologie (sens des mots), le Non-Dualisme apparaît comme un Monisme, mais la différence essentielle concerne la réalité du cosmos. Pour le Non-Dualisme, le cosmos n’est pas réel ; il est ‘maya’, illusion. Là, il convient d’être un peu subtil. Quand les Non-Dualistes disent que le monde n’est pas réel, ils ne nient pas, purement et simplement, la réalité de la matière. Quand un spirituel hindou non dualiste rentre chez lui, il ne se cogne pas sur la porte, sous prétexte qu’elle n’existe pas ; il l’ouvre. Mais le Non-Dualisme observe, comme nous l’avons dit précédemment, que, dans l’état de rêve, le rêveur croit à la réalité de son rêve autant que dans l’état de veille il croit à la réalité du cosmos. Or le rêve disparaît pendant la veille (même si on peut, très partiellement, en garder quelque souvenir) et l’impression de veille disparaît dans le rêve, puisque les choses les plus absurdes ne choquent aucunement le rêveur, alors qu’elles le feraient rire ou se scandaliser dans l’état de veille. Donc les Non-Dualistes en concluent qu’il y a la Réalité absolue, Dieu (Brahman) et des réalités relatives, transitoires, impermanentes en termes d’état de conscience (le rêve et la veille) ; plus des apparences que des réalités. Pour le Non-dualiste, tant la conscience de rêve que la conscience de veille perçoivent une illusion de réalité, et c’est précisément cette illusion, ce mirage, cette apparence magique que l’Inde nomme ‘Maya’. Donc, pour le Non-Dualisme hindou, Dieu est esprit, comme pour le christianisme, mais le monde cosmique n’est pas réalité absolue, ni même création absolue, il est maya, illusion, réel seulement du point de vue relatif et impermanent de la conscience de veille. Or, du point de vue Non-Dualiste, ce pouvoir d’illusion, maya, est bien nécessairement le pouvoir de quelqu’un ; et ce quelqu’Un c’est Dieu, l’Unique. Donc, pour le Non-Dualisme, comme pour le Monisme, seul Dieu est, mais ils ne sont pas d’accord sur la réalité à accorder au monde cosmique et donc à l’homme en tant que corps et mental.

Une non-dualité non-duelle : de l’utilité du dualisme

1   Un cerveau occidental est tellement façonné par la dualité qu’il sera tenté, après avoir pris connaissance de ces trois types d’approches, de chercher quel est le vrai et quels sont les faux, et donc de les opposer… d’une façon duelle ! Mais il convient de situer d’une façon non duelle la théorie de la non-dualité par rapport aux deux autres théories.

2   Ainsi, du point de vue de l’advaïta Védanta, la pensée duelle est certes inexacte, en affirmant que le Principe divin et l’être humain sont à jamais séparés, mais, bien que théoriquement fausse, elle est juste en pratique. En effet, la plupart des humains s’identifient à leur corps ; l’homme matérialiste occidental est totalement dans ce cas-là. Et il est évident que le corps de l’homme est, à terme, totalement impuissant face aux forces de la nature, et à plus forte raison face au mystérieux Principe dont l’intelligence façonne les forces de la nature. Donc, le point de vue dualiste (et en Occident le point de vue chrétien, puisque c’est la formulation dualiste propre à l’Occident) ce point de vue dualiste est adéquat pour l’humain qui s’identifie encore à son corps. C’est pourquoi un ‘védantin’ considère la religion dualiste (et en Occident le christianisme officiel, théologique, institutionnel) comme un exotérisme. On aura compris qu’on nomme en français ‘védantin’ celui qui accède à la pensée de l’advaïta védanta. Quant au mot ‘exotérique’, il provient du grec ‘exo’ qui signifie ‘extérieur’ (et que l’on retrouve d’ailleurs dans le mot ex-térieur). La religion est généralement exotérique en ce sens qu’elle perçoit Dieu comme extérieur à l’humain et l’humain comme extérieur à Dieu (elle ‘relie’ les deux, mais ne les fusionne pas). Ce point de vue est évidemment inacceptable pour un védantin, car il se dit : « Si l’homme est extérieur à Dieu, alors Dieu n’est plus l’Unique, il est un parmi d’autres êtres ; autrement dit, il n’est pas Dieu en tant qu’Absolu ». Mais, même métaphysiquement faux, ce point de vue de la religion dualiste est socialement et humainement nécessaire, car, sans lui, l’homme, tout en continuant de s’identifier à son corps, pourrait se prendre pour Dieu (en tant que corps et mental), ce qui n’est pas une réalisation spirituelle, mais une folie menant à l’asile. D’ailleurs, les apprentis sorciers de la technologie et de la politique contemporaines, qui veulent, par exemple, fusionner l’humain et la machine, sont vraiment dans le cas d’une telle folie. Autrement dit, la religion, même dualiste, est un garde-fou de l’ésotérisme. On aura compris que le terme ‘ésotérisme’ est le pendant du terme ‘exotérisme’. Le premier, ésotérise, désigne le point de vue de l’intérieur, et le second, exotérisme, le point de vue de l’extérieur. Donc, en tant qu’il a un corps et une forte tendance à s’identifier à lui, il est bon pour l’humain de vivre avec un cadre exotérique et donc religieux. Cela revient à dire qu’il lui faut des lois, comme la loi de Manu pour les hindous, la loi de Moïse pour les juifs et les chrétiens, la loi du Coran pour les musulmans. D’ailleurs ces lois, dans leurs grandes lignes, enseignent la même chose : « Ne pas tuer, ne pas mentir, ne pas voler, ne pas envier, ne pas s’épuiser dans la débauche, aimer son prochain et Dieu en tant que créateur du monde ».

3   Mais, toujours du point de vue de l’advaïta védanta, l’ésotérisme spirituel est non moins indispensable que l’exotérisme religieux. En effet, si l’homme, en tant que corps et mental dépendant du cerveau donc du corps, doit honorer les forces transcendantes de la nature et de Dieu son auteur, il n’en reste pas moins que tout n’est pas limité, et donc pas mortel dans l’homme. Voici la démonstration métaphysique de ce point. N’importe quel homme peut concevoir la notion de l’indéfinité des nombres. Un nombre x, aussi grand soit-il, aura toujours un suivant qui est « x+1 » ; et la série est sans fin. Or l’homme, en tant que corps et mental, n’est pas sans fin ; si la conscience de l’homme peut concevoir une série mathématique sans fin, c’est qu’il y a dans sa conscience quelque chose qui est sans fin et donc qui n’est pas mortel, car tout ce qui est mortel a une fin. Si n’importe quel homme peut concevoir l’indéfinité mathématique des nombres, certains hommes, mais pas tous, peuvent concevoir l’infinité divine, qui est une sorte d’indéfinité, mais dans tous les domaines possibles et simultanés et pas seulement le domaine quantitatif des nombres. L’existence, dans la conscience de l’homme (au moins de certains hommes) de la notion d’indéfini, d’infini, de parfait, d’absolu, cette existence suffit à prouver qu’il y a chez ces hommes quelque chose de non limité, donc d’immortel, puisque la mort est une limite. Et c’est ce quelque chose (qu’on appelle proprement l’esprit, en grec ‘pneuma’, en sanskrit ‘bouddhi’), que l’ésotérisme va cultiver jusqu’au point où l’homme s’identifie non plus à son corps, qui n’est que transitoire, mais à son esprit ; ou, pour dire les choses sans faute, non pas à ‘son’ esprit, mais à l’esprit universel, supra individuel qui est en lui. L’homme exotérique, religieux et, à plus forte raison, l’homme profane qui n’a pas d’autre loi que celle de son égoïsme, confondent l’esprit (‘pneuma’ en grec) avec le mental (‘psychè’ en grec, ou du moins une partie de psyché, ‘l’âme-anima’ pour parler latin). Mais l’homme spirituel, le védantin en particulier, distingue nettement son mental (toujours plus ou moins au service de son ego) et l’esprit-pneuma (seul capable de concevoir une vérité supra individuelle). Le védantin, à terme, se désidentifie de son corps, tout en en prenant soin et en l’utilisant dans sa vie personnelle, et s’identifie à l’esprit-bouddhi qui est en lui et qui est la trace, en lui, de la conscience divine.

Une non-dualité non-duelle : de l’utilité du monisme

Ce que nous venons de dire du point de vue non duel (du védanta et de l’ésotérisme spirituel) sur la pensée duelle religieuse, se transpose dans le point de vue non duel sur le monisme. Prétendre, comme dans le monisme, qu’il n’y « a que Dieu et que le cosmos est son corps » est une conception assez grossière, puisqu’elle implique que Dieu ait un corps grossièrement matériel et mortel (ou du moins cyclique). Ce n’est pas celle de Jésus, qui affirme à la Samaritaine : « Dieu est esprit » (Jn 04/24 = P 036). Cette pensée moniste est spirituelo-matérialiste ; spirituelle en tant qu’elle conçoit Dieu, mais matérialiste en tant qu’elle se l’imagine avec un corps. Autrement dit c’est un peu « Dieu à l’image de l’homme » et non, comme selon la formulation de la Genèse biblique, « l’humain à l’image de Dieu ». Mais, cependant, cette conception moniste est utile. Si l’homme moderne en était là, ce serait assurément un progrès, car il considérerait la Nature comme le corps de Dieu et il respecterait la nature, alors qu’il n’est présentement capable que de la saccager.

L’athéisme moderne semble avoir été oublié

1   Un lecteur occidental et moderne pourrait reprocher à Chinamayananda d’ignorer le point de vue le plus répandu en Occident actuellement : le point de vue athée. Il n’y a qu’une minorité d’Occidentaux pour se déclarer athée. Mais c’est surtout par manque de bagage philosophique pour justifier leurs dires car, dans la vie pratique, effective, dans l’échelle de valeurs du quotidien aussi bien que dans les grandes décisions de leur vie, la plupart des Occidentaux se conduisent rigoureusement comme s’ils étaient athées. D’ailleurs, s’ils ne l’étaient pas dans le fond de leur cœur, ils ne pourraient tout simplement pas supporter une civilisation aussi matérialiste, où on ne leur demande de travailler et de voter que pour des choses terrestres, limitées, mortelles, mesquinement individualistes.

2   Vu de l’Orient, et bien que cette pensée existe aussi en Inde (ou toutes les pensées existent d’ailleurs) le matérialisme athée ne mérite qu’un silencieux mépris. Mais, comme nous sommes et écrivons pour des Occidentaux, nous en dirons quelques mots.

3   La plupart des athées modernes se croient « sans Dieu », ‘a-theos’ en grec, alors qu’ils ne sont qu’anticléricaux. La mentalité des religieux professionnels, qu’ils ont subi dans leur enfance, ou rencontré par la suite, les a dégoûtés de l’objet de leur profession, la religion, et celui auquel elle est censée relier : Dieu. La plupart du temps ils n’ont pas réfléchi plus avant. Ensuite, les innombrables agitations et tentations du monde moderne leur a tellement occupé la conscience que, de fait, Dieu a disparu de leur vie au point qu’ils se figurent qu’on peut vivre sans Lui et que par conséquent, Il n’est point. Ils sont tellement ratatinés sur le piètre petit siècle de leur vie corporelle qu’ils se figurent que, du moment qu’elle semble pouvoir se passer d’une conception de Dieu, donc le monde entier aurait pu en faire autant depuis des temps immémoriaux. Cela fait penser à l’histoire de l’homme, qui s’est jeté du haut d’un grand immeuble, et qui se dit, à chaque étage qu’il dépasse : « Jusqu’ici tout va bien ».

4   Si maintenant, on jette un coup d’œil aux ‘intellectuels’ qui prétendent justifier logiquement l’athéisme, on est un peu effaré par la maigreur de leur puissance mentale. Ils prétendent démontrer par la logique que le monde n’a pas de logique, de signification, en somme qu’il est absurde. Or ils raisonnent comme si eux-mêmes ne faisaient pas partie du monde, mais ils en font partie, et si le monde est absurde, eux aussi, et leurs raisonnements de même. En somme, ces prétendues démonstrations procèdent un peu comme le slogan de la ‘révolution’ de 1968 en France, « Il est interdit d’interdire » mais, si cela est réellement interdit, alors il est aussi interdit d’interdire d’interdire.

5   L’astrophysique, aussi bien que les sciences de la vie, dans l’état actuel de leur savoir, tendent toutes à affirmer que les processus matériels et vivants vont, depuis de longues périodes, vers une complexification croissante. Et que, finalement, la chose la plus complexe que l’on connaisse et la moins comprise est précisément le cerveau de l’homme avec lequel il cherche à comprendre tout le reste. Par conséquent, prétendre que tout cela vient du néant, c’est prétendre que le plus sort du moins. Or aucun homme normalement intelligent ne prétendra une telle chose, ni n’en trouvera le moindre exemple dans le monde.

6   Il y a bien la formule magique : « Le monde est né du hasard ». Mais cette affirmation est totalement vide de sens. Blaise Pascal, le grand physicien, mathématicien, philosophe et mystique du XVIIe siècle, a mis au point la théorie du ‘calcul des probabilités’, en somme les ‘lois du hasard’. Prenons un exemple : « Quelle probabilité ont deux dés lancés en même temps, de tomber tous les deux sur le 6 et cela 6 fois de suite ». Avant même de pouvoir résoudre ce problème, il faut au moins disposer de plusieurs choses. Premièrement deux dés, deuxièmement, une main pour les lancer, troisièmement des yeux et un cerveau pour constater le phénomène et pouvoir raisonner mathématiquement sur la question. Autrement dit, il faut que la vie et l’intelligence soient parfaitement en place pour tenter l’expérience. Ce n’est donc pas ainsi qu’on pourra expliquer l’origine de la vie puisque l’expérience présuppose la vie. Le hasard n’est que le nom que les hommes modernes donnent à leur ignorance de l’origine des choses. Et ils poussent l’outrecuidance jusqu’à faire du nom de leur ignorance la cause de ce qu’ils ignorent. Assurément, l’athéisme ne mérite que le mépris de la part d’hommes doués d’un minimum d’intelligence et surtout d’honnêteté intellectuelle.

7   Du temps d’Aristote, beaucoup imaginaient que le cosmos avait toujours été et serait toujours, car il semblait inusable. Mais le savoir de la science moderne interdit de penser cela. On sait que le soleil s’use et s’éteindra un jour, comme de nombreuses étoiles se sont éteintes. On sait que les étoiles et les galaxies s’éloignent l’une de l’autre, par le phénomène de l’entropie, et que l’énergie de l’univers tend lentement vers zéro. Le cosmos est usable, il ne peut donc pas avoir toujours été et devoir être toujours. On ne peut pas, aujourd’hui, être matérialiste en disant : « Je ne crois qu’au cosmos que je vois et, puisqu’il n’a pas eu de début il n’y a pas de raison de lui chercher un auteur ». La constatation de la dispersion des astres dans l’espace implique qu’en remontant le temps il y ait eu des états plus concentrés qu’aujourd’hui et donc un début lorsque la concentration était totale. C’est cette théorie qu’on nomme, assez drolatiquement, le ‘big bang’. Par conséquent, la question de l’origine de l’univers se pose incontournablement aujourd’hui. Autrement dit, on ne peut plus être athée aujourd’hui ; c’est une posture philosophique, mais c’est scientifiquement et logiquement intenable. Cela n’entraîne pas nécessairement qu’il faille croire littéralement au récit de la genèse biblique, (comme s’il n’existait que ces deux théories, alors qu’il y en a de forts nombreuses) mais cela implique que l’on ne peut pas faire l’économie d’une intelligence organisatrice au-dessus du monde matériel. Reste ensuite à savoir comment la concevoir… et on retombe alors sur les trois théories : le dualisme, le monisme et le non-dualisme.

La non-réciprocité de ces trois points de vue, et notre choix

1   Cher lecteur, vous aurez pressenti que le point de vue privilégié dans cette méditation sur la Bhagavad Gita est celui du non-dualisme. Comme on l’a vu, les non-dualistes ne cherchent pas à nier ou supprimer les deux autres points de vue : le dualisme et le monisme. Ils ont leur utilité, car tout homme n’est pas de nature à parcourir la voie du non-dualisme et, pour ceux qui ne la suivent pas, s’il n’y avait les deux autres voies, le risque serait grand qu’ils plongent dans le matérialisme prédateur et destructeur qui règne actuellement sur le monde.

2   Par contre, il est à noter qu’il n’y a pas de réciprocité entre ces trois points de vue. En effet, les partisans du dualisme estiment que Dieu est transcendant (au-dessus de l’homme) et nient plus ou moins complètement la dimension d’immanence (Dieu à l’intérieur de l’humain, comme l’esprit-pneuma-bouddhi au cœur de l’âme). Du temps où l’exotérisme religieux, dualiste, régnait en Occident à travers l’institution de l’Inquisition, les non-dualistes risquaient leur vie s’ils transmettaient leur enseignement. Ils risquaient de finir comme Jésus, et pour la même raison. Aujourd’hui, du moins dans les régions démocratiques de l’Occident (et c’est une ‘qualité’ partielle qu’il faut reconnaître à la démocratie), les non-dualistes ne sont plus pourchassés. Il n’en va pas de même partout dans le monde, en particulier dans certains pays islamiques, oublieux de leur ésotérisme soufi. Donc l’ésotérisme spirituel respecte et même estime nécessaire l’exotérisme religieux plus ou moins dualiste. Mais la réciproque n’est pas vraie, et l’exotérisme religieux, en Occident le christianisme officiel, dans le meilleur des cas méprise et critique le non-dualisme, avec souvent une bonne dose d’arguments hypocrites (en l’accusant de monisme, par exemple), et dans le pire des cas, le persécute. En Orient, les choses sont beaucoup moins tendues.

3   Cela explique que les Évangiles canoniques (de Marc, Matthieu, Luc et Jean) soient des textes extrêmement conflictuels : Jésus est sans cesse combattu par les chefs religieux qui ne se satisferont que de sa mort par supplice. Alors que la Bhagavad Gita est un traité philosophique remarquablement serein, malgré quelques légères allusions à des différences de points de vue parfois. Cela est très paradoxal, car la Gita se déroule sur le fond de tableau d’une guerre civile, alors que l’Évangile est censé être un traité de l’amour universel.

4   Le monisme, par contre, n’a jamais été en guerre contre le non-dualisme, à notre connaissance du moins.

Ne pas confondre sérénité et aveuglement

1   Nous avons suffisamment dégagé le terrain pour pouvoir aborder le texte au plus près maintenant. Il y a donc les Kaurava, partisans du roi aveugle, Dhristarashtra, qui symbolisent les forces négatives, égocentriques de tout humain. Et il y a les Pandava (dont Krishna et Arjuna, personnages principaux), qui symbolisent les tendances supra individuelles, spirituelles, divines. Si on observe sans manichéisme (donc sans noircir ou blanchir outrageusement la réalité) si on observe ainsi les pires personnages de l’histoire, on s’aperçoit qu’il y a du Pandava même chez le plus terrible d’entre eux. Le pire trafiquant de drogue, qui dirige une armée de tueurs par la cocaïne ou directement par le crime, ressent le besoin d’avoir près de lui une famille, des proches, une femme, des enfants à qui il puisse donner de l’amour sans compter et de qui il puisse être aimé. Il n’y a peut-être pas pire Kaurava que celui qui pense que le criminel n’est que Kaurava, qu’il n’y a en lui aucun point de lumière, aucune trace divine.

2   Mais évidemment, à moins d’être aveuglé par l’orgueil, tout homme sait bien que deux armées s’affrontent en lui et qu’à première vue la victoire du spirituel ne semble pas plus assurée que celle d’Arjuna dans le récit (BG 01/01). Pendant tout le premier chapitre de la Gita et les dix premiers sutras du deuxième chapitre, Arjuna va apparaître affligé. Cela signifie que l’homme qui n’est pas affligé devant la perspective de la mort, qui n’est pas attristé devant la stupidité et la brutalité invraisemblable du monde moderne, qui n’est pas inquiet face à ses propres tendances négatives et face à celles du monde ambiant ; cet homme ne se désigne pas comme étant serein, mais comme étant aveugle, indifférent, spirituellement mort. La sérénité fait assurément partie du programme spirituel de la Gita, et il en sera question dès le deuxième chapitre, mais celui qui vit sereinement dans ce monde, sans voie spirituelle (cela est possible jusqu’à un certain point), n’est qu’un affreux égocentrique qui se prépare un réveil douloureux. L’affliction d’Arjuna n’est donc pas une vulgaire dépression nerveuse qu’une bonne recette psychologique de ‘développement personnel’ pourrait traiter ; elle est le signe d’une sensibilité saine face à un monde qui ne l’est plus. Les techniques modernes tournant autour des notions de ‘bien-être’, ‘développement personnel’, etc. ne sont pas mauvaises en elles-mêmes ; vouloir soulager l’inquiétude des gens n’est certes pas un péché. Mais, dans la mesure où elles ne sont presque jamais accompagnées d’une véritable réflexion spirituelle et philosophique sur la nature profonde de la culture moderne, ces techniques servent en réalité à rendre tolérable une civilisation qui ne devrait pas être tolérée par des humains spirituellement normaux. Ces techniques fonctionnent en pratique comme des drogues d’aveuglement. C’est d’ailleurs pourquoi elles sont promues par le système consumériste, dont elles servent les intérêts, souvent à leur insu.

3   Et cela, nous le savons d’expérience, joue aussi pour certaines techniques d’origine réellement spirituelle, comme le hatha-yoga (postures, respirations, relaxation) que l’Occident confond significativement avec le yoga (union spirituelle avec l’Absolu). Un jour, alors que j’étais professeur de hatha-yoga, une femme, dont le fils était médecin, enthousiasmée par cette discipline et sans doute un peu troublée par son vecteur humain m’a dit : « Vous faites le plus beau métier du monde ». Et je lui ai répondu : « J’avais un élève pendant des années. Il appréciait beaucoup les cours, car cela améliorait son calme, sa maîtrise et son efficacité professionnelle. Un jour j’ai découvert, fortuitement, qu’il était tueur à gages. Alors j’ai eu honte de lui avoir transmis le hatha-yoga ». Tel est le problème de la recherche d’harmonie purement égoïste dans un monde qui est profondément disharmonieux. La Gîta a le grand mérite d’accentuer ce point en présentant, avec Arjuna, un héros… au premier abord si peu héroïque.

4   Cette dramatisation (un champ de bataille, qui plus est dans une guerre civile familiale, n’est-ce pas une chose parmi les pires ?), cette dramatisation se retrouve dans l’enseignement de Jésus : Heureux les affamés et assoiffés de la justice, car ils seront rassasiés (Mt 05/06 = P 057). Malheur, vous qui riez maintenant, car vous connaîtrez le deuil et les larmes (Lc 06/25 = P 057). Malheur, lorsque tous les hommes diront du bien de vous ! C’est de cette manière, en effet, que leurs pères traitaient les faux prophètes (Lc 06/26 = P 057) Laissez-les (les chefs religieux) : ce sont des aveugles qui guident des aveugles ! (Mt 15/14 = P 114).

5   Le spirituel est un homme serein au milieu d’une guerre dont il est parfaitement conscient. Ce n’est pas un homme affolé, angoissé, terrifié. Mais ce n’est pas non plus, et encore moins, un daltonien qui confond le noir et le rose et se promène béat dans un monde scandaleusement injuste. Donc, ce premier sutra nous dit : « Réveille-toi, tu es en guerre. » Et cela fait écho à l’évangélique : Soyez sur vos gardes, veillez (Mc 13/33 = P 178).

L’aveuglement spirituel volontaire

1   La question de l’aveuglement spirituel, auquel Jésus fait référence, est illustrée remarquablement dans la Gita. Dhristarashtra, le roi aveugle, a pour femme Gandhari. Or, d’après l’histoire du Mahabharata précédant la Bhagavad Gita, Gandhari, par solidarité pour son époux, maintient ses yeux bandés en permanence ! On dira : « C’est absurde, car elle lui serait plus utile voyante qu’aveugle ». On dira aussi : « Ces femmes hindoues au dévouement suicidaire gagneraient à être ‘libérées’ par les modernes idéologies féministes. » En fait, le couple ‘roi aveugle-reine voyante’, symbolise le couple ‘mental (sanskrit manas) – esprit (sanskrit buddhi)’. Le roi symbolise ici le mental, car le mental est aveugle aux choses spirituelles. Il ne peut que raisonner logiquement sur les données fournies par les sens physiques et donc seulement comprendre le mécanisme du monde physique, mais certainement pas son origine et sa signification. La reine est voyante et symbolise l’intuition spirituelle. On remarque d’ailleurs qu’en hébreu, ruah, l’esprit, est féminin ; en grec pneuma, l’esprit, est neutre ; en latin spiritus et en français ‘esprit’ est masculin. Le symbolisme de la Gita procède comme celui de l’hébreu. Mais la reine, Gandhari, s’est elle-même rendue aveugle. Du coup, le couple royal ressemble à ces hommes, scientifiques, chevaliers d’industrie, philosophes et autres politiques, qui guident en aveugles le monde moderne ; ils sont doués d’un cerveau de géant et d’un cœur de nain. D’une pensée rationnelle puissante et d’une intuition spirituelle nulle, ou parfaitement hypocrite, auto-aveuglée.

2   C’est une chose remarquable, dans le monde moderne, de voir le grand nombre d’hommes, bien de leur personne, ayant fait des études, sachant parler et raisonner, ayant des responsabilités professionnelles et sociales, et qui vivent en fuite perpétuelle vis-à-vis des questions fondamentales de l’existence. Ils fuient toute question spirituelle comme, selon la légende, l’autruche se cache la tête dans le sable devant le danger. Ils ne sauraient pas répondre correctement à des questions spirituelles d’un enfant de sept ans. Et si un adulte leur pose de telles questions, ils ne peuvent que s’en tirer par une pirouette qui se veut… spirituelle, du genre : « L’éternité, c’est long, surtout vers la fin ! » L’homme le plus humble d’une civilisation possédant encore un sens de la ‘verticale’ leur est incommensurablement supérieur.

3   Ce premier sutra donne l’unique parole du roi Dhristarashtra ; les sept cents sutras suivants retracent le discours de Sanjaya, son premier ministre et prophète clairvoyant, discours visant à réparer les dégâts de la bataille imprudemment engagée. Une façon de dire, sans doute, qu’il faut une seconde pour tuer un homme, alors qu’il a fallu vingt-cinq ans pour en faire un homme. Ou que la réflexion est mille fois plus importante que l’action qui n’a aucun sens sans elle.

4   Cher lecteur, vous aurez peut-être été tenté de faire le calcul suivant, (en bon homme moderne qui possède une calculatrice) : nombre de pages du commentaire du premier sutra du premier chapitre multiplié par les nombres de sutras (673) = ?, donc l’entreprise promet d’être longue et risque l’inachèvement. Si elle l’était, peu importe, l’important c’est de savoir sur quelle route et dans quelle direction on meurt (BG 03/35) (d’ailleurs la BG va préciser ce point : dans cette voie aucun effort n’est jamais perdu : BG 02/40). De plus, c’est surtout au début qu’il faut éviter les mésinterprétations dues à l’énorme écart de mentalité entre l’Orient traditionnel et l’Occident. Lorsque nous parlons d’Orient, on aura compris qu’il ne s’agit pas tant de référence géographique (car les pays d’Orient ne sont guère moins modernisés que ceux d’Occident désormais) que de symbolisme. La ‘mentalité orientale’ est tournée vers l’est, de là se lève le soleil, dans tous les pays du monde, et le soleil figure la dimension spirituelle de la vie.

5   Rajoutons un dernier point, comme illustration de l’aveuglement volontaire dont traite ce chapitre 1. Un lecteur moderne pourra être choqué de l’importance que nous accordons à la réfutation de l’erreur démocratique. Il pourra même se dire : « Je croyais lire sur la spiritualité et nous voilà en pleine politique ! ». On aura compris, nous l’espérons, qu’il ne s’agit pas seulement de politique. D’ailleurs tout système politique (que la chose soit affirmée comme en royauté, ou qu’elle soit niée comme en démocratie), tout système politique découle d’une philosophie et d’une certaine conception spirituelle ou non spirituelle du monde. Les idéaux politiques ne sont que le reflet macrocosmique d’un état d’esprit microcosmique.

6   Les remarques antidémocratiques que nous exposons sont beaucoup plus partagées qu’il n’y paraît, même si elles sont souvent moins pensées. La grande partie de l’humanité qui, de fait, ne vit pas en démocratie ne se trouve pas en l’absence de démocratie par le seul fait d’une violence, contrairement à ce que prétend la propagande de notre système. D’ailleurs, même en démocratie, il est très courant que la majorité du corps électoral ne vote pas ce qui, en bon principe démocratique, devrait rendre nulle la décision, puisqu’elle n’est plus majoritaire. Tout se passe comme si se trouvait exclu du peuple celui qui n’est pas d’accord avec le système démocratique : raisonnement typiquement totalitaire.

7   Il arrive souvent que les démocrates, en réalité, ne croient pas au système qu’ils soutiennent et ils invoquent alors cette boutade de Churchill : « La démocratie est le pire des systèmes politiques, tous les autres étant exclus ! » Donc il est faux, mais on le choisit quand même ! Pour qui possède un peu de sens spirituel, ce raisonnement a quelque chose de diabolique : comment peut-on cheminer vers le vrai avec un moyen que l’on affirme faux ?

8   Un argument de dernier recours souvent invoqué est le suivant : « Si vous ne votez pas, si vous ne jouez pas le jeu démocratique, alors vous laissez le terrain à ces mauvais gouvernants flatteurs de peuple que vous dénoncez par ailleurs ». Ce raisonnement fait un peu penser à cet homme qui disait : « Si on me propose de choisir entre la pendaison et l’écorchement vif, je choisirais la première ; c’est moins douloureux ». Le raisonnement paraît logique, sauf qu’il est absurde de choisir un mode de mise à mort alors qu’on est fait pour vivre. Un homme censé ne pourra que répondre à qui fait une telle proposition de choix : « Vous n’avez aucun droit sur ma vie et je choisis de m’opposer à votre projet de me tuer».

9   De plus, la pensée spirituelle orientale s’inscrit dans la notion d’un temps cyclique. Et ce temps se déroule dans le sens d’une proximité originelle du Principe vers un éloignement final du Principe. C’est pourquoi toutes les religions du monde et toutes les spiritualités perçoivent l’histoire comme une longue décadence spirituelle (on va du paradis à l’apocalypse), décadence masquée par une apparence de progrès. Dans le langage de l’Évangile, cela donne : Il surgira, en effet, des faux Christs et des faux prophètes qui opéreront des signes et des prodiges pour abuser, s’il était possible, même les élus (Mc 13/22 = P 247). Dans le langage de la tradition hindoue, cela donne la théorie des cycles cosmiques, les ‘yugas’ (ne pas confondre avec ‘yoga’). Dans le langage de l’Antiquité grecque, cela se nomme les ‘âges du monde’ : âge d’or, d’argent, de bronze et de fer (dans lequel nous sommes, selon le philosophe Hésiode).

10   La démocratie s’inscrit dans ce contexte, comme l’idéal erroné d’une civilisation devenue matérialiste, bornée à l’appréciation quantitative des choses. L’important n’est donc pas de faire se désinscrire tel lecteur du parti politique de droite, de gauche ou du milieu en lequel il place ses vains espoirs ; l’important est de le faire sortir par l’éveil spirituel de ce cauchemar absurde qu’est la vision moderne de l’existence, dont la démocratie est un des principaux dieux du panthéon. Alors il commencera à ouvrir les yeux et à écouter attentivement ce qu’enseigne Krishna à travers le récit de Sanjaya.

11   Nous verrons la notion fondamentale de ‘Dharma’ (la loi universelle) dont la Gita traite en détail. L’histoire de la bataille qui se profile est celle du dharma contre l’a-dharma ; de ceux qui pensent qu’il y a une Loi spirituelle du monde, et de ceux qui pensent que le monde est absurde et que l’homme malin peut le piller à son gré. En somme, c’est la bataille entre une pensée civilisée et une pensée mafieuse. L’Évangile dit la même chose : L’ange Gabriel, lorsqu’il annonce à Zacharie qu’il aura un fils, le futur prophète Jean le Baptiste, précise qu’il ramènera … les sans-foi-ni-loi (grec apeithês) à l’intelligence (grec phronêsis) des justes (Lc 01/17 = P 003).

12   Les lecteurs de culture chrétienne, même convaincus, ont un dernier scrupule en matière de démocratie ; c’est que la démocratie est devenue un commandement officiel de l’Église et de la papauté. Il n’est que trop évident que cela se produit en contradiction totale avec l’Évangile. Ce dernier insiste moult fois sur l’inconstance des foules, le matérialisme du peuple, sa négation de la vérité, son refus de la Loi divine ; faire reposer la civilisation là-dessus, c’est vraiment bâtir sur du sable (Mt 07/24 = P 075). La raison de cette attitude du Vatican est la suivante : l’Église exotérique doit s’adresser aux foules, aux masses, à l’ensemble du peuple. Si le peuple est en décadence, elle doit suivre, pour garder le contact. Depuis l’interdiction du christianisme par la Révolution de 1789 pendant la Terreur, puis le Concordat napoléonien, l’Église exotérique n’a pas eu d’autres choix historiques que de se soumettre au pouvoir politique, même s’il était athée. Telle est la situation. C’est par compromis (exotériquement justifié) et par compromission (ésotériquement intolérable) que l’Église agit ainsi. Mais la démocratie n’en devient pas pour autant un principe spirituel ; le jeu de mots facile n’en demeure pas moins valable, c’est une démoncratie. Comment oublier que la même Église, du IVe au XIXe siècle, soit pendant un millénaire et demi, a enseigné la stricte nécessité du sacre des rois, donc de la supervision du politique par le spirituel, de César par le Christ ? C’est dans le même esprit que l’on verra bientôt la Gita nous présenter le roi guerrier prendre conseil de son maître, le brahmane (BG 01/07).

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