Introduction au commentaire de la Bhagavad Gita

Introduction au commentaire de la Bhagavad Gita

Introduction au commentaire de la Bhagavad Gita

I°) Pour des Occidentaux en quête spirituelle

  1. Ce modeste commentaire de la Bhagavad Gîtâ s’adresse aux Occidentaux  contemporains ayant une recherche spirituelle.  Il est des commentaires savants et complexes, celui-ci tâchera de rester aussi  accessible et concis que possible.
  2. Il insistera surtout sur le fait que les Occidentaux de culture modeste sont  truffés, souvent sans le savoir, d’une multitude de croyances, véhiculées par la  propagande contemporaine. Il leur est donc très difficile d’imaginer que des hommes  d’une autre culture ou d’une autre époque aient pu penser autrement sans être  d’obscurs barbares. Le complexe de supériorité de l’Occidental moderne est quelque  chose de colossal, bien qu’enfoui au plus profond de son subconscient. Il se prend  pour la fine pointe de l’évolution universelle, pendant que sa civilisation ravage la  planète et prépare l’avènement glorieux de l’homme-machine. Aussi nous faudra-t-il  souvent insister sur la comparaison des idéaux modernes (d’ailleurs fort changeants et  contradictoires) avec les valeurs spirituelles véhiculées par la Bhagavad Gita.
  3. Nombre d’Occidentaux perçoivent, plus ou moins confusément, et parfois  douloureusement, que la civilisation matérialiste de consommation ne saurait leur  apporter ni un plaisir véritable, car elle sature vite les sens ; ni le bonheur, car elle est  trop agitée, contradictoire et instable ; ni encore moins la sérénité qu’offre une  réponse complète et harmonieuse aux questions fondamentales que la vie pose à tout  homme un tant soit peu réfléchi.

II°) Quelques drogues physiques ou psychiques de substitution

  1. Nombre d’entre eux cherchent à s’étourdir par les drogues, tabac, alcool, etc., et  aussi la consommation effrénée de loisirs numériques, sportifs, sexuels ou voyageurs  en tous genres.
  2. D’autres explorent l’une ou l’autre des mille techniques de bien-être qui  s’offrent sur le marché actuel. Techniques qui prétendent souvent à la fois être à la  pointe de la science moderne et puiser au tréfonds de la sagesse millénaire, car il faut  faire clientèle des sensibilités les plus contradictoires. Ces méthodes peuvent apaiser  le ‘stress’ émotionnel et l’agitation mentale pendant quelque temps, mais à la façon  d’un emplâtre sur une jambe de bois, elles ne résolvent pas le fond du problème.
  3. Un jour, alors que quelqu’un présentait la méditation telle que l’enseigne la  Bhagavad Gîtâ, une personne, qui avait pratiqué des dizaines de technologies de bien être sans succès notable lui fit remarquer : « Vous n’avez pas prononcé le mot ‘émotion’, alors que la question essentielle consiste à gérer ses émotions. » Mais,  justement, là n’est pas la question essentielle. Il lui fut répondu : « Si vous avez des  émotions négatives, c’est que vous pensez mal. Ce ne sont pas les émotions qu’il faut  gérer, c’est la pensée qu’il faut rectifier ». Une pensée juste n’empêchera pas un  homme de souffrir s’il est physiquement blessé, mais elle lui épargnera les tristesses,  vexations, déceptions, désillusions, et les innombrables cogitations inutiles que  suscitent la méconnaissance du monde et de la vie. L’émotion négative n’est que le  signe d’une pensée qui n’appréhende pas le réel. Ce n’est pas sur le symptôme qu’il  convient d’agir, mais sur la cause.

III°) Le recours naturel à la religion ancestrale

  1. D’autres Occidentaux cherchent refuge dans la religion ancestrale de leur  culture, qui est le Christianisme. Mais la religion chrétienne ne dirige plus la  civilisation occidentale depuis des siècles. La Chrétienté est morte ; même si  certaines formes du Christianisme lui survivent. Il y a bien des raisons au fait que le  Christianisme a perdu le contrôle de l’Occident. Sans prétendre en faire une liste  exhaustive, certaines de ces raisons sont utiles à noter ici.

IV°) Une tradition religieuse dogmatique

  1. Du temps de Jésus, et dans son milieu, il y avait des Juifs, des Grecs, des  Romains et des Égyptiens. Tous ont disparu, sauf les Juifs. Ceux qu’on nomme  aujourd’hui Grecs, Romains, et Égyptiens n’ont guère à voir, quant à leur mentalité,  leur culture, leur religion, leur vision du monde, avec leurs équivalents de l’Antiquité.  Les Juifs, certes, ont changé, après deux mille ans de diaspora, et le côtoiement de  peuples très différents d’eux. Mais cependant on peut toujours parler d’un peuple  juif ; pourquoi cela ? Parce que ce qui fait le Juif n’est pas un credo, fixé, bétonné,  écrit une fois pour toutes. Ce qui fait le Juif, c’est la réflexion sans cesse renouvelée  sur une histoire sacrée, un mythe fondateur, qui se nomme Thora et correspond,  grosso modo, à l’Ancien Testament des Chrétiens.
  2. En Orient les deux grandes traditions spirituelles sont l’Hindouisme et le  Bouddhisme. Les deux se sont développées en Inde, même si le Bouddhisme a  ensuite essaimé dans toute l’Asie. Or, ces deux traditions, dont la vigueur est encore  remarquable, ont en commun avec le Judaïsme de ne pas être dogmatiques.
  3. Dans la scène évangélique de la naissance de Jésus, il est dit : Or, il advint, en  ces jours-là, que parut un édit de César Auguste, ordonnant le recensement de tout le monde habité (Lc 2/1 = P 008). Le mot grec pour ‘édit’ est ‘dogma’. Il s’agit d’un  commandement de l’empereur César Auguste ; c’est administratif, militaire ; on ne  discute pas ; on obéit, un point c’est tout. Dans l’Évangile, on dénombre 550 points  d’interrogation, ce qui prouve l’importance extrême du dialogue, du questionnement,  de la réflexion. Le Christianisme, en rupture avec cette tradition juive, qui était celle  de Jésus, a voulu traiter la religion et la spiritualité ‘à la romaine’, et cela a donné une  religion dogmatique, avec un credo, une formulation, noir sur blanc, de ce qu’il faut  croire. Le tout est cadré par une théologie des plus rigides, puisqu’elle est elle-même  bornée par quantité de dogmes. Aucune religion n’a autant de dogmes que le  Christianisme.
  4. Or, l’évolution de la culture occidentale, depuis quatre ou cinq siècles, va dans  le sens d’une diffusion de la lecture pour tous, du développement d’un esprit critique,  de l’exigence de preuves objectives, de démonstrations logiques, si bien qu’il est  devenu quasiment impossible aujourd’hui d’ordonner à un peuple de croire par un  édit de la papauté qui continue de fonctionner comme ceux de César Auguste. De  cette façon un fossé colossal s’est creusé entre le Christianisme, fonctionnant ‘à la  romaine’, et l’Évangile du rabbi Jésus qui opérait un questionnement spirituel en vue  d’un retournement de l’intelligence (metanoia) des choses de la terre vers les choses  du ciel, des choses du temps qui meurt vers l’éternité que l’intelligence du cœur  intuitionne.

V°) Une tentative de s’orienter

  1. C’est pourquoi nombre d’Occidentaux se tournent vers l’Orient, qu’ils se  considèrent toujours comme Chrétiens, ou qu’ils s’estiment, à tort ou à raison, hors  de cette religion. La plupart du temps, cela consiste à s’inscrire à un cours de hatha yoga ou quelques techniques exotiques du même genre. Les gens se moquent du  croyant médiéval qui espérait tirer avantage du fait d’avoir baisé les reliques d’un  saint célèbre, mais ils ne voient pas qu’on ne devient pas mécaniquement spirituel en  pratiquant les ‘salutations au soleil’ (suryanamaskar) ou la posture du lotus  (padmasana).
  2. Certains cependant comprennent qu’autre chose est nécessaire qu’une technique  posturale, de relaxation ou d’apaisement du mental. Ils réalisent que l’intelligence,  tant mentale que surtout cordiale, a toute son importance dans ce qu’on nomme  spiritualité. Ceci dit, non pour décrier le hatha-yoga ou les techniques énergétiques  (que j’ai d’ailleurs enseignées pendant plus de quatre décennies), mais pour montrer  qu’ils ne sont utiles que comme préparation et accompagnement d’une quête  vraiment intérieure, et cela en parfaite conformité avec la tradition millénaire de l’Inde.
  3. L’Inde constitue la tradition source de tout l’Orient. Il n’est guère risqué  d’affirmer qu’aucune civilisation connue ne possède autant de textes sacrés et de  commentaires des textes sacrés que l’Inde. Sa grande richesse vient justement,  comme nous le disions, du caractère non dogmatique de cette tradition, qui prend  pleinement conscience de la grande diversité des humains et de la nécessaire diversité  de leurs voies spirituelles. Si bien que, malgré quelques exceptions, on peut dire que  la civilisation spirituelle hindoue n’a pas procédé par dogmatisation et inquisition  contre ce qui n’était pas conforme au dogme. Elle considère au contraire que seule la  vérité peut durer et que, par conséquent, l’erreur se détruit d’elle-même au bout d’un  certain temps, sans qu’il soit nécessaire de recourir aux ravages des conversions  forcées, des inquisitions, des guerres de religion et des ‘colonisations apostoliques’. Il  serait certes naïf de penser que l’histoire hindoue fut exempte de ces catastrophes,  mais ce ne fut pas sa tendance générale.

VI°) Une synthèse de l’immense Hindouisme, la Bhavagad Gita

  1. Le génie de l’Inde réside plutôt dans l’intuition métaphysique que l’infini ne  saurait être enfermé dans les bornes d’une formulation unique. D’où cette profusion  d’écoles philosophiques, religieuses, métaphysiques et spirituelles qui caractérise  l’Hindouisme. Le problème, c’est que cette profusion même apparaît à l’Occidental  comme une jungle suffocante et impénétrable.
  2. Or, et c’est un autre aspect du génie hindou, de grands maîtres spirituels, comme  Vyasa, se trouvèrent pour posséder un esprit de synthèse assez puissant pour élaborer  une présentation courte et cohérente de cette profusion d’intuitions spirituelles. La Bhagavad Gîtâ est précisément cette synthèse. Et c’est pourquoi nous proposons de la  prendre comme base d’une découverte, théorique et pratique, de la pensée et de la  spiritualité orientale.

VII°) Ne pas jeter l’enfant évangélique avec l’eau du bain clérical

  1. La critique que nous venons de faire du dogmatisme de la pensée chrétienne, et  celle que l’on pourrait facilement faire de l’impérialisme de l’institution ecclésiale (le  pape, en tant que ‘pontifex maximus’ auréolé de l’infaillibilité pontificale, étant le  successeur de César), cette critique ne doit pas faire illusion. Beaucoup  d’Occidentaux, plus ou moins conscients de ces critiques légitimes, rejettent le  Christianisme et avec lui l’Évangile et toute spiritualité, cela s’appelle ‘rejeter  l’enfant avec l’eau du bain’, et c’est grand dommage.
  2. Car l’Évangile est un texte spirituel oriental, bien que proche-oriental. Et nous  ne manquerons pas de constater, au passage de ce commentaire de la Bhagavad Gîtâ,  que nombre de ses thèmes majeurs se retrouvent dans l’Évangile.
  3. Plusieurs raisons expliquent le rejet massif de la religion, et avec elle de la  spiritualité, dans l’Occident contemporain. Justement parce qu’ils ont reçu une  formation (une mauvaise formation) religieuse, la plupart des Occidentaux ne  peuvent plus entendre l’Évangile autrement qu’à travers le prêt-à-penser qu’on leur a  inculqué. La préinterprétation théologique et dogmatique colle pratiquement à chaque  passage de l’Évangile, à chaque scène.
  4. La création à partir du néant (creatio ex nihilo) n’est pas dans l’Évangile,  ‘l’enfer éternel’ non plus, l’égalitarisme démocratique non plus, la confusion des  sexes sous prétexte d’égalité non plus, l’idolâtrie du ‘progrès’ machinique non plus,  l’évolutionnisme darwinien non plus, ainsi qu’une quantité d’aberrations modernes  ou théologiques. Il existe une lecture orientale de l’Évangile, qui présente le plus  grand intérêt. Mais ce n’est qu’accessoirement ce que nous ferons dans la suite de ce  texte essentiellement consacré à la Bhagavad Gîtâ.

VII°) Quatre évangiles, souvent contradictoires, et les apocryphes

  1. Car, outre le problème précédemment signalé, l’Évangile présente une autre très  grosse difficulté. Il n’y en a pas un, mais quatre. Et ceci sans compter les évangiles  apocryphes, dont certains, comme les évangiles selon Thomas, Philippe et Marie, sont d’un grand intérêt  métaphysique, dans une optique précisément non dualiste orientale. D’ailleurs ce  n’est pas sans raison si le public s’intéresse fortement à ces écrits, que l’institution  religieuse officielle a historiquement cherché à détruire, ainsi que leurs auteurs, avec  la plus radicale barbarie.
  2. Et, malgré la thèse officielle des théologiens, il est manifeste que les quatre  évangiles canoniques (officiels) ne sont pas d’accord sur un certain nombre de points  fondamentaux. Pour ne citer qu’un de ces points, Matthieu et Luc racontent l’histoire  de l’enfance de Jésus, féconde en miracles (la naissance virginale) et catastrophes (le  massacre des enfants de Judée) et cette histoire présente clairement Jésus comme un  Dieu de naissance. Alors que Marc (le plus ancien évangile) et Jean (le plus spirituel  et le plus gnostique des canoniques) omettent totalement ces longs récits pour  présenter un Jésus réalisant Dieu au moment de son baptême : « Tu es mon fils ; moi,  aujourd’hui, je t’ai engendré » (Lc 3/22 = P 019). Ce sont deux visions radicalement  différentes du Christ et donc du Christianisme.

VIII°) L’illusion du dialogue

  1. S’il est une qualité aussi peu ‘catholique romaine’ que possible, c’est bien le  dialogue. Certains Chrétiens modernistes prétendent que « les choses évoluent »,  qu’ils connaissent « un prêtre ouvert au dialogue », etc. C’est possible, mais il ne  faut pas se faire d’illusion. Si l’on considère comme dialogue le fait que tel prêtre est  sympathique et qu’il laisse parler les laïcs, on se contente de peu ; en fait le prêtre, et  d’ailleurs tout théologien ou ‘religieux’ professionnel, est cadenassé par des  frontières dogmatiques et institutionnelles (vœux d’obéissance, etc) qui le confinent  dans un prêt à penser extrêmement étroit, s’il ne veut pas prendre le risque de se  trouver rejeté de l’institution.
  2. Le ‘dialogue interreligieux’ se limite le plus souvent à de bons sentiments  relatifs à des questions secondaires, ou à des réunions utopiques visant à prier  ensemble pour la paix dans le monde ou pour la fin des famines (le Christ qui dit les  pauvres vous les aurez toujours : Mc 14/7 = P 228 et je ne suis pas venu apporter la  paix sur la terre, mais le glaive : Mt 10/34 = P 180 est quelque peu occulté dans ces réunions bien pensantes).

IX°) Dualisme et non-dualisme

  1. Vu de l’Orient, le Christianisme est une religion dualiste. On entend par là le fait  que les théologiens conçoivent Dieu comme séparé du monde et des hommes, comme  d’une autre nature radicalement hétérogène. C’est la théorie théologique qu’on  nomme ‘creatio ex nihilo’, ‘la création à partir du néant’, selon laquelle Dieu, en tant  que créateur, aurait tiré les humains du néant (comme si le néant était quelque  chose !). Le Christianisme, certes, conçoit une relation entre Dieu et les hommes.  Cette relation s’exprime par les prophètes (Abraham, David, Salomon, Isaïe, Jean Baptiste, etc.), dont l’histoire et l’enseignement sont racontés dans ce que les  Chrétiens nomment ‘Ancien Testament’ (‘Premier Testament’ serait d’ailleurs plus  adéquat) et les Juifs nomment la Thora. Mais le cœur du Christianisme, comme son  nom l’indique, consiste en la personne du Christ, c’est-à-dire du ‘roi’, de ‘l’oint’, de  naissance divine par son ‘père céleste’, puisque c’est ainsi que les Chrétiens  conçoivent le personnage de Jésus ayant vécu en Palestine il y a deux mille ans.
  2. Vu de l’Orient, Jésus apparaît plutôt comme un prophète, un thaumaturge et  surtout un sage ayant ‘réalisé’ Dieu. Cette conception de la ‘réalisation’ (moksha)  s’harmonise mieux avec les évangiles selon Marc et Jean qu’avec les autres (et surtout  avec les évangiles apocryphes de Thomas et Philippe). Nous reverrons en détail en quoi consiste précisément cette idée, étrange pour un Occidental, de ‘réaliser Dieu’, puisque la  Bhagavad Gita y fait souvent référence. Pour le moment, une courte approche s’avère  nécessaire et sera provisoirement suffisante.
  3. La pensée métaphysique non dualiste observe que tout, dans le cosmos, est  impermanent, soumis à la naissance, au développement et à la mort. Elle observe  aussi que, dans l’état de veille, les humains croient à la réalité des choses du cosmos  et en particulier de leur propre corps, et oublient volontiers que ces choses ne sont  qu’une ombre fugace qui passe à la surface d’une durée perpétuelle. Le non-dualisme  observe aussi que ces mêmes hommes, chaque nuit, vivent un monde de rêve, qu’ils  considèrent, pendant la durée du rêve, comme aussi réel que le cosmos et leur propre  corps pendant la veille. Or, au réveil, le rêveur s’aperçoit de l’irréalité, de l’illusion  fondamentale, de ce monde du rêve. Ce qu’affirme la théorie de la non-dualité, c’est  que l’homme ordinaire, dans l’état de veille, est en vérité un endormi, qui rêve la  réalité d’un monde cosmique en fait évanescent.
  4. De plus, cette théorie de la non-dualité enseigne qu’un éveil (‘au second degré’  pourrait-on dire) est possible, éveil qui fait réaliser le caractère illusoire du monde  cosmique dont nos corps font partie, et qui fait réaliser surtout une autre dimension,  spirituelle, divine, du réel et de notre conscience la plus profonde.
  5. Pour donner une image, cette forme de pensée non-dualiste considère que l’être  pur (Brahman) peut être symbolisé par le soleil, et que chaque rayon du soleil  est la projection manifestée de cet être dans le monde. On nomme alors ce rayon  Atman. Et ce rayon chemine sur des distances colossales, traversant des mondes  divers, les habitant, les animant, les éclairant. Cet atman est le principe immortel  habitant chaque être et en particulier chaque humain, principe qui prélude à la  naissance du corps et qui survit à la mort du corps, pour prendre ensuite d’autres  formes.
  6. La quête spirituelle, selon la spiritualité orientale (et aussi, nous le verrons au  passage, selon l’enseignement symbolique et ésotérique de l’évangile), la quête  spirituelle donc consiste à réaliser que nous avons un corps et un mental, mais que  nous ne sommes pas le corps et le mental, que nous sommes plus fondamentalement  l’atman qui traverse une succession d’états de manifestation, chacun étant ponctué  par une naissance et une mort. Ultimement cette quête consiste à réaliser, non  seulement sur le plan théorique, comme présentement, mais dans toute la profondeur  de l’être, qu’atman est identique à Brahman ; autrement dit que nous ne sommes pas  séparés du Principe de toute chose, sinon illusoirement. Un peu comme une femme  qui cauchemarderait que son homme est parti, alors qu’il dort tranquillement auprès  d’elle, ce qu’elle constatera, avec soulagement, à son réveil.
  7. La théologie chrétienne reconnaît cela pour la personne de Jésus-Christ, ce  qu’elle exprime en posant dogmatiquement que Jésus est Dieu. Mais elle réserve cette  qualité à Jésus seul. Et quiconque s’aviserait d’y prétendre serait aussitôt accusé de  blasphème. C’est précisément cette accusation que les religieux exotériques juifs du  temps de Jésus lui ont faite et qui lui a valu de mourir sur une croix. Mais l’évangile, bien que moins explicitement que la Bhagavad Gita, expose cependant indubitablement la théorie non-duelle selon laquelle le rayon divin (atman) est en tout  homme (J’ai dit, vous êtes des dieux : Jn 10/34 = P 185).

X°) Le croire religieux et le connaître spirituel

  1. Les plus modernes, et souvent les plus jeunes, des Occidentaux contemporains  vivent comme des animaux bipèdes, en quête permanente de consommation psycho matérielle, afin d’éviter la peine et d’accumuler les plaisirs. Ils n’ont point d’autre  horizon.
  2. Mais comme, malgré tout, quelque esprit (grec, pneuma ; sanskrit atman,  buddhi) sommeille en eux, ils ne peuvent trouver une pleine satisfaction dans la seule  consommation, et sont obligés de s’agiter de plus en plus pour tenter d’oublier la  lumière qui sommeille en eux. Dans ce cas, l’exposé d’un enseignement spirituel,  non-dualiste, oriental, peut, soit être rejeté comme un pur produit gratuit de  l’imagination, une croyance exotique, soit, au contraire, être appréhendé comme une  évidence longtemps enfouie dans les profondeurs.
  3. En effet, l’avantage des purs profanes, comme sont souvent les jeunes actuels,  c’est qu’ils n’ont pas les blocages théologiques des adeptes d’une religion  dogmatique. Certains s’étonneront de ce propos en se disant : « Je ne connais rien à  la théologie, comment aurais-je des blocages théologiques ? » Mais il y a quantité de  croyances et de présupposés dans la culture occidentale qui sont d’origine  théologique, sans que les gens le sachent. Et même les plus athées des Occidentaux  ont beaucoup de Christianisme et de théologie dans la tête.
  4. Pour les autres Occidentaux existent quelques vagues souvenirs religieux de  l’enfance, voire, plus rarement, une vraie culture en la matière. Ceux-là seront moins  dépaysés par l’approche orientale, mais iront plus difficilement au fond non-dualiste  des choses, car la terreur du blasphème, de ‘l’orgueil spirituel’ prétendu, et de sa  conséquence, la ‘damnation éternelle’ pèse depuis deux mille ans sur l’inconscient  collectif qui les habite.
  5. Toujours est-il qu’en religion, on croit, parce que c’est écrit dans la Bible, parce  que le prêtre le dit, les théologiens le confirment, le pape le proclame, les conciles le  révèlent, parce que c’est un dogme. Et surtout on croit parce qu’on l’a entendu dire  depuis le berceau et parce qu’on est formaté, moulé, structuré, dans ces certitudes.
  6. En spiritualité non-dualiste, telle que l’Orient conçoit les choses, il convient de  ne pas croire ainsi. Le lecteur de ces lignes est donc invité à ne pas croire celui qui les  écrit ; du moins ne pas le croire parce que c’est lui qui les écrit. La spiritualité, telle  que l’entend l’Orient, est une science, non moins que la science expérimentale  appliquée à la nature. Mais c’est une science de l’intériorité. Une science non-dualiste, ce qui signifie qu’il n’y a pas la prétendue, et d’ailleurs imaginaire, distance  entre le scientifique et l’objet de sa science. Dans la science sacrée, qu’est la  spiritualité véritable, le méditant est à la fois le scientifique et l’objet de sa science,  puisqu’il s’agit de se connaître soi-même ; de répondre à la question fondamentale :  « Qui suis-je ? »

XI°) Quand Théo rit

  1. Dans la science sacrée, il n’y a pas de dogmes, mais des théories. Et le lecteur  est invité à considérer que le mot ‘théo’, c’est-à-dire ‘dieu’ en grec, se trouve dans  ‘théorie’.
  2. Une théorie spirituelle n’est donc pas une chose ‘à croire’, mais un  enseignement qui mérite le respect, parce qu’il a des siècles, voire des millénaires en  ce qui concerne les enseignements de la Bhagavad Gita. Cette ancienneté ne prouve  aucunement la vérité de la théorie ; mais elle prouve cependant que des millions  d’hommes, parmi les plus intelligents et les plus sages, dans des contrées diverses et à  des époques diverses, ont considéré qu’il y avait là une synthèse d’une connaissance  spirituelle autant qu’il est possible de l’exprimer en langage humain. Une théorie  spirituelle mérite donc d’être prise en considération et examinée avec le plus grand  soin.

XII°) La preuve par l’expérience intérieure

  1. Certes, il y a plusieurs théories différentes, voire opposées, pour expliquer tel ou tel phénomène de la vie humaine. Une pensée dogmatique sera encline à en conclure  que l’une de ces théories est vraie, orthodoxe, divinement révélée, et les autres  fausses, erronées, hérétiques, voire diaboliques. Une pensée orientale raisonnera  différemment, en considérant que tous les hommes n’ont pas la même sensibilité, la  même affectivité, la même intelligence, et qu’il se peut bien que telle théorie  corresponde à tel type humain et telle autre théorie à tel autre type humain. Cela, en  tout cas, explique que des théories différentes, voire rivales, ont pu subsister pendant  des millénaires ; en effet, il s’est trouvé, pendant toutes ces périodes, des hommes à  qui ces théories expliquaient ce qu’ils étaient capables de comprendre et de vivre,  sans leur exposer trop complètement ce qu’ils n’auraient pas pu comprendre, et qui  les aurait choqués.
  2. Le lecteur est donc invité à scruter les paroles de la Bhagavad Gita, et aussi bien  le commentaire que nous en ferons, en soumettant ces affirmations à l’épreuve de son sens logique, de son intuition cordiale, de sa culture, de son expérience de la vie. Si  cela lui semble assez consistant pour mériter une mise en œuvre dans sa vie, active et  intérieure, alors il expérimentera cette théorie. Et, si les résultats sont manifestement  bons pour lui, cette théorie ne sera plus la théorie d’un autre à laquelle il croit, mais  deviendra sa propre théorie, c’est-à-dire sa propre formulation de ce qu’il perçoit et  vit comme étant le plus proche de la vérité dans l’état actuel de sa connaissance et de  son vécu.
  3. Soit dit en passant, si la religion chrétienne exige le croire, l’évangile dit  autre chose : Jésus leur répondit : »Ma doctrine n’est pas de moi, mais de celui  qui m’a envoyé. Si quelqu’un veut faire sa volonté, il reconnaîtra si ma doctrine  est de Dieu ou si je parle de moi-même » (Jn 7/16-17 = P 139) ; autrement dit,  c’est par la pratique intérieure que l’on peut déterminer la vérité spirituelle d’un  enseignement. Toute autre approche n’est qu’approximative.

XIII°) Le courage de penser par soi-même

  1. Nous vivons dans une culture qui se prétend démocratique, c’est-à-dire que  chacun est censé juger, avec sagesse et compétence, et apporter sa propre pierre à  l’édifice du bon gouvernement. Or la réalité est exactement à l’inverse de cela. Il y a  immensément plus de propagande dans un état démocratique que dans un  totalitarisme, car il ne faut pas seulement amener les gens à accepter la structure du  pouvoir, il faut encore leur faire croire que ce qu’ils décident, ils le pensent par eux mêmes. La démocratie c’est le gouvernement des masses par la manipulation des  subconscients. Et le tour de passe-passe, c’est de leur faire croire que les Médias sont  les garants de la démocratie, alors qu’ils sont essentiellement les outils de la  fabrication du consentement. Du temps de Jésus les chefs religieux disaient :  Quelqu’un a-t-il cru en lui, parmi les princes, ou parmi les pharisiens-Séparés ? (Jn  7/48 = P 143), aujourd’hui, on dit : « Quel grand média soutient cette opinion ? »  Dans les deux cas, c’est toujours ‘l’argument d’autorité’ qui fait loi. Il n’y a pas un  humain sur cent qui pense par lui-même. Or, dans le domaine de la spiritualité, cette  autonomie mentale est indispensable. Rares sont les humains capables du courage  intellectuel nécessaire à cette entreprise.

XIV°) Le faux problème de l’historicité

  1. Nous devons envisager un autre point, qui risque de faire blocage dans notre  entreprise de méditation spirituelle de la Bhagavad Gita. La religion chrétienne, comme son nom l’indique, est centrée sur le Christ, et non sur Dieu en Soi, et encore  moins sur Dieu en soi. Si donc le personnage de Jésus n’est pas historique, cette  religion s’écroule. Pendant des siècles il a été facile de faire croire aux Chrétiens à  l’historicité de Jésus et de ses faits et paroles supposés. Le peuple ne savait pas lire.  On n’avait pas inventé le sens critique (sauf pour une petite élite). Les autres religions  étaient inconnues de la masse. Et les multiples formes différentes du Christianisme  d’origine étaient maintenues sous clés dans les bibliothèques vaticanes. Aujourd’hui,  le savoir historique a immensément progressé, s’est considérablement répandu, et  nombre de découvertes quasi providentielles, comme celles des évangiles selon  Thomas, Philippe ou Marie, ont mis à mal la croyance littérale dans l’historicité de chaque mot et chaque  fait des Écritures officielles (canoniques). De plus, ce qu’on appelle la ‘critique  historique’ appliquée à l’Écriture sainte a fait ressortir par centaines les incohérences,  les contradictions, entre les évangélistes, et dans les évangiles eux-mêmes. Certains  en concluent hâtivement que tout cela est bon à jeter (Voltaire par exemple).  D’autres, plus sages et plus intelligents, en concluent qu’il y a dans tout cela  différents niveaux de lecture, différents étages d‘exotérisme et d’ésotérisme,  différentes interprétations symboliques.
  2. La question de l’historicité est importante dans la théologie chrétienne à cause  du dogme de l’Incarnation. S’il n’y a plus d’historicité de Jésus, il n’y a plus  d’Incarnation. Or, nous ne prétendons pas avoir des dons d’extra-lucide sur le sujet,  mais il est certain que les témoignages que l’on possède sur Jésus, ses paroles et ses  actes, sont quasiment tous le fait de chrétiens convaincus, donc juges et partis. Les  quelques témoignages, fort peu nombreux, que l’on possède d’historiens latins,  témoignent de la présence des Chrétiens et de leurs croyances, mais pas de Jésus lui même qu’ils n’ont pas connu. Quant au personnage lui-même, il n’a pas écrit, il a  vécu pauvrement, et son corps a disparu par le phénomène de la résurrection, selon le  dogme : il n’y a pas de quoi laisser grande trace historique.
  3. La question de savoir quand a été écrite la Bhavagad Gita, et par qui, est de celle  qui n’intéresse guère un spirituel oriental. Il sait que les traditions spirituelles sont  transmises par oral pendant des siècles avant d’être mises par écrit, qu’elles sont  ensuite recopiées, commentées, pendant de longues périodes sur des supports  matériels peu durables, et que les recherches portant sur leurs traces matérielles sont  par conséquent assez futiles, incertaines, et ne portent pas sur la question essentielle  de leur vérité intérieure. Ce qui seul compte, et comptera pour nous, est donc la  signification symbolique, souvent universelle, des enseignements, et donc leur  capacité à éveiller, diriger, et réaliser pleinement l’Esprit dans l’humain.

XV°) L’interprétation macrocosmique et microcosmique

  1. L’importance de la ‘vérité historique’ des évangiles dans le Christianisme a pour  conséquence de développer une lecture littérale des Écritures. Or les Écritures sacrées  de tous les peuples traitent, avec des mots évoquant le monde matériel, de choses de  nature spirituelle, supra matérielle. Pour cette raison les Écritures sacrées s’expriment nécessairement au moyen de symboles. Et l’interprétation symbolique des Écritures  n’est presque jamais littérale, contrairement à l’interprétation historique ; la lecture  symbolique va au-delà de la lettre pour saisir l’Esprit du texte. C’est pourquoi la  tradition chrétienne, plus que toute autre tradition, est exposée à oublier le sens  symbolique de l’enseignement à force de se river sur son sens historique supposé ou  espéré. L’Évangile n’omet pourtant pas de rappeler souvent qu’il est problématique  d’omettre le sens symbolique. Par exemple, lorsque Jésus dit : si ton œil est pour toi  une occasion de péché, arrache-le et jette-le loin de toi (Mt 18/9 = P 132), il est assez  problématique de vouloir prendre son enseignement à la lettre, d’autant qu’il en dit autant pour la main et pour le pied. Que va-t-il rester de la pauvre humanité  pécheresse ?
  2. Si on prend l’exemple de la ‘sainte Vierge Marie’, l’Évangile dit Voici que la  vierge concevra et enfantera un fils, et on l’appellera du nom d’Emmanuel, ce qui se  traduit : « Dieu avec nous » (Mt 01/23 = P 007). Pendant des siècles, on s’est battu dans  le Christianisme, au sens propre et figuré, pour savoir si Marie avait conçu son fils  Jésus avec ou sans un homme. Mais un Oriental, sans mépriser la question,  considérera que l’essentiel est ailleurs. C’est la virginité mentale, dans la méditation  silencieuse, qui permet d’accéder à l’intelligence supra mentale et spirituelle, donc  divine. La question de la virginité est essentiellement une question de réalisation  spirituelle. Et elle concerne tous les humains intéressés par la spiritualité, et non  seulement une parmi les femmes, ayant vécu il y a deux mille ans.
  3. En grec ‘macro’ signifie ‘grand’ et ‘micro’ signifie ‘petit’. Macrocosmique  signifie ‘grand univers’ et microcosmique ‘petit univers’. Le macrocosme est le  monde extérieur à l’homme, le monde matériel avec son histoire. Le microcosme est  le monde intérieur à l’homme, avec ses sensations, ses émotions, ses pensées, ses  intuitions spirituelles. La préoccupation de la ‘vérité historique’ correspond à une  lecture macrocosmique des Écritures. L’interprétation spirituelle est presque toujours  microcosmique. C’est-à-dire qu’elle prend les choses dites par l’Écriture, non pas au  sens premier, littéral, comme des choses matérielles, mais au sens symbolique. Dans  l’interprétation microcosmique d’un enseignement sacré, les différents personnages  en scène représentent différentes tendances de la vie intérieure du disciple qui médite  l’Écriture. Jésus est dans le disciple, Marie aussi, Pierre qui aime, mais qui renie aussi, Judas qui fait des miracles, mais que l’on prétend traître aussi, etc. Il en va de  même dans la Bhagavad Gita.
  4. Ces précisions donneraient l’impression à un Oriental de ‘défoncer une porte  ouverte’, tant le sens symbolique est naturel à la spiritualité orientale. Mais  l’Occident a commencé à matérialiser la doctrine spirituelle en s’agitant il y a deux  mille ans autour de la question de la divinité de Jésus, et depuis, il ne cesse de  plonger de plus en plus rapidement dans un matérialisme surréaliste, au point qu’on  compare maintenant l’humain à l’ordinateur et non pas l’inverse. La Bhagavad Gita nous offrira souvent l’occasion de réveiller le cerveau oriental qui sommeille en nous.

XVI°) Notation des références

Lorsque nous notons BG 02/42, cela signifie qu’il s’agit du sutra (ou verset) 42  du chapitre 2 de la Bhagavad Gita. Lorsque nous notons Mc 01/12, il s’agit du verset 12 du chapitre 1 de l’évangile selon Marc. Mt correspond à l’évangile de Matthieu,  Lc à celui de Luc, Jn à celui de Jean. Lorsque nous notons (Lc 13/35 = P 133), P 133,  signifie qu’il s’agit de la ‘péricope 133’ dans la synopse selon Lagrange. Une  péricope est un petit passage d’un évangile, racontant une parabole, un enseignement,  un dialogue, ou une histoire. Une synopse (grec signifiant ‘parallèle’) met en  parallèle les passages des différents évangiles canoniques (officiels) relatant un même  évènement ou enseignement. Lagrange est un grand savant, fondateur de ‘l’École  Biblique de Jérusalem’, qui a façonné une synopse célèbre, que nous utilisons comme  référence. Nous l’utilisons aussi pour réciter régulièrement l’ensemble des quatre  évangiles canoniques (Mc, Mt, Lc, Jn), en harmonisant chaque péricope et en  l’apprenant par cœur.

XVII°) Le problème de la traduction

  1. Bien que connaissant un nombre certain de mots sanskrits importants pour la  doctrine spirituelle orientale, je ne suis pas sanskritiste. Donc, la présentation du texte de la Bhagavad Gita que je  propose n’est pas ‘ma traduction’. Mais, quand bien même ce serait ‘ma’ traduction,  cela ne constituerait pas une garantie d’authenticité spirituelle. Car, comprendre les  mots d’un texte spirituel est une chose, mais comprendre en profondeur la doctrine  qu’ils expriment symboliquement, c’est autre chose.
  2. Nous utilisons cinq traductions, qui sont produites par de vrais sanskritistes, certains universitaires européens, d’autres hindous de culture traditionnelle, et l’un d’entre eux moins qualifié sans doute, il  s’agit de Gandhi. Ces traductions sont les suivantes :
    1. E.-L. Burnouf (1861) : universitaire occidental.
    2. Émile Senart et Michel Hulin : universitaires occidentaux.
    3. Swami Chinamayananda : grand maître spirituel hindou contemporain, dont  l’enseignement s’est répandu dans le monde. Il appartient à l’école védantique, non dualiste, la plus métaphysique, celle du jnana-yoga, de la gnose, qui est aussi l’école  la plus élevée de la spiritualité hindoue (advaïta vedanta). C’est la traduction la plus  profonde, mais pas toujours la plus littérale et la plus précise. C’est pourquoi nous ne  nous limitons pas à elle.
    4. Swami Baktivedanta Prabhupada : maître hindou contemporain, connu  mondialement lui aussi, mais d’une école différente, éventuellement opposée sur  l’interprétation de certaines questions. Cette école, que l’on nomme baktique, (bakti yoga) est ce qui ressemble le plus à la religion dévotionnelle chrétienne.
    5. Mahatma Gandhi : Nombre d’Occidentaux considèrent que Gandhi incarne  la pure spiritualité orientale ; c’est tout à fait inexact. Gandhi, au départ et  familialement, est Jaïn. Le Jaïnisme est une religion de l’Inde, plus ou moins hétérodoxe par  rapport à l’Hindouisme classique. Gandhi a fait ses études de droit occidental à  Londres. Il a ensuite vécu, en tant qu’avocat, en Afrique du Sud, pays de culture  anglaise à l’époque. Il est très imprégné de l’enseignement chrétien, tel que  l’Anglicanisme le véhicule. Il a fait une sorte de synthèse fort personnelle, à laquelle il a mêlé sa stratégie dite ‘non-violente’ de lutte sociale qui a fait sa célébrité. C’est  une chose que les hindous orthodoxes considèrent comme aberrante que  l’interprétation ‘non-violente’ que fait Gandhi de la Bhagavad Gita. Sa traduction  n’est cependant pas sans mérite, et certains de ses disciples, comme Vinoba, plus  savants que lui, y ont participé. C’est pourquoi nous l’avons aussi utilisée.
  3. Notre présentation du texte est en fait ‘notre choix de traduction’, mais il  est explicitement fondé, à chaque sutra, par la comparaison avec les cinq autres que  nous venons de décrire, et par la cohérence du commentaire qu’elle permet.
  4. Outre la concision, l’élégance du langage et sa précision par rapport au texte  sanskrit, nous faisons le choix de garder certains mots essentiels en sanskrit, car il n’y a pas  d’équivalent en français et une traduction causerait inévitablement des confusions.  Exemple : ‘atman’ que certains traduisent ‘âme’ (ce qui induit une interprétation  théologique chrétienne inexistante en Inde) et que d’autres traduisent par ‘principe  incarné’ (ce qui est plus prudent, mais assez flou). Si le soleil représente le divin  créateur, soit le Brahman (sa-guna Brahman, donc Brahman manifesté), alors  l’atman représente un rayon de ce soleil, qui est le fil divin reliant le principe absolu au coeur d’un être particulier. L’atman est aussi comparé à un fil de collier qui passe à travers  diverses perles, les perles représentant les diverses incarnations de l’être dont la  dimension spirituelle est le fil.
  5. Autre exemple de non-traduction : le mot varna (signifiant littéralement  ‘couleur’) et que certains traduisent par ‘caste’ (ce qui est toujours péjoratif en  français) et d’autres par ‘classes’ (ce qui évoque des catégories de richesse et de  puissance économique et n’a rien à voir avec la structure sociale de l’Inde  traditionnelle).

Maintenant nous sommes prêts à aborder directement le texte de la Bhagavad  Gita et son commentaire spirituel.

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Introduction au commentaire de la Bhagavad Gita