ALIMENTATION, SOMMEIL et MODÉRATION
Le yoga (l’union divine) est inaccessible à celui qui mange trop, ou jeûne trop, qui dort trop, ou veille trop, ô Arjuna (BG 06/16)
Le yoga adoucit les souffrances de l’existence matérielle, pour celui qui fait preuve de modération dans la nourriture, les délassements, et l’effort dans l’action (BG 06/17)
Théorie :
I°) Entre festin et jeûne, la conscience spirituelle
1 Le yoga (l’union divine) est inaccessible à celui qui mange trop, ou jeûne trop…(BG 06/16). Le but du Yoga est la fusion de la conscience individuelle dans la conscience divine. Chez l’humain ordinaire, la conscience est vampirisée par les sensations corporelles, qu’elles soient agréables ou désagréables. La méthode du Yogi n’est pas d’avoir des sensations plaisantes ou déplaisantes, mais d’en avoir le moins possible, de l’une comme de l’autre sorte, afin de dégager la conscience spirituelle de l’atman. Les objets des sens font naître le désir et l’aversion. Mais il faut se garder de tomber en leur pouvoir, car ceux-ci constituent un obstacle à la réalisation spirituelle (BG 03/34). La conscience pure de l’être est ainsi voilée par cet ennemi permanent du sage qu’est le désir, insatiable et brillant comme le feu (BG 03/39). Qu’il s’agisse de désirer un festin ou de désirer battre un record de jeûne, ces deux désirs constituent des obstacles à la conscience pure de l’être.
2 Le but recherché est d’être le moins soucié possible par les questions alimentaires. Or l’alimentation est une dimension fondamentale de la vie corporelle. La vie des animaux l’atteste, particulièrement celle des herbivores qui passent la quasi-totalité de leur vie à manger ou ruminer. La meilleure façon de ne pas s’en soucier est de n’accorder qu’une place restreinte à l’alimentation. Voici la définition pertinente du jeûne : ‘Jeûner c’est ne pas manger, sans penser que l’on ne mange pas.’
3 On pourrait suspecter une contradiction dans la BG, qui a déclaré précédemment : D’autres encore, s’exerçant à jeûner, sacrifient une forme d’énergie vitale dans une autre. Mais tous sont des connaisseurs du sacrifice et, par lui, se libèrent des chaînes du karma (BG 04/30). Certes, il s’agit de jeûner et non de jeûne trop. Comme déjà vu, dans le chapitre 4, la Gita passe en revue toutes sortes d’ascèses, dans un esprit synthétique et cela bien qu’elle les approuve plus ou moins (comme l’extase par le pranayama : BG 04/29 plutôt que l’enstase-samadhi du yoga de Patanjali : BG 04/28 ; ou le sacrifice des sens plutôt que des objets des sens BG 04/26). La Gita signale la voie du jeûne comme possible, mais ne la privilégie manifestement pas comme en atteste le présent sutra.
4 Le point de vue propre à l’auteur de la Gita, Vyasa (BG 18/75), est exprimé lorsqu’il compare les régimes alimentaires et les gunas : La nourriture qui accroît la longévité, la pureté, la force, la santé, la joie et la gaité, qui est savoureuse, oléagineuse, substantielle et agréable, est chère aux sattviques (BG 17/08). Une nourriture substantielle ce n’est pas vraiment du jeûne. Par ailleurs, cette nourriture sattvique doit convenir à un yogi à qui la Gita conseille : Demeure en permanence dans l’élément sattva (BG 02/45).
5 Une précision, non explicite dans le texte mais traditionnelle dans le Yoga : la nourriture doit être végétarienne ou du moins ne pas se baser sur la suppression d’un animal. Une autre : que le tabac, l’alcool ou autre drogue ne font pas partie de la nourriture normale.
6 Ce passage sur l’alimentation peut être étendu à tous les sens. On ‘mange’ un paysage ou un film avec les yeux, une musique ou une conversation avec les oreilles, le corps aimé d’une femme ou d’un chat avec les caresses des mains etc. Dans tous les cas, la modération constitue la voie juste.
II°) Jeûne du Christ et Bhagavad Gita
1 Un Chrétien Yogi se laissera interroger par l’attitude de Jésus relativement à la question. « S’il est assurément héroïque, est-il bien spirituel de jeûner quarante jours ? » Les médecins disent en effet qu’un jeûne de quarante jours conduit le corps au point limite à partir duquel les destructions sont irréversibles. N’est-on pas alors dans le cas envisagé par la Bhagavad gita : Les hommes qui pratiquent de terribles austérités, non conformes aux Écritures, s’y livrant par orgueil, égoïsme, par la force du désir et de l’attachement, qui torturent les multiples éléments composant leur corps et moi aussi qui réside dans leur corps, sache qu’ils raisonnent comme des Asuras (démons) (BG 17/05-06) ?
2 Pourtant l’Évangile affirme : Aussitôt, l’esprit-pneuma le jette dehors au désert-erêmos. Il est dans le désert quarante jours, éprouvé sous (la conduite du)- satan et il est avec les bêtes sauvages et les anges le servent (Mc 01/12-13 = P 021). Il apparait dans ce récit qu’il ne s’agit pas là d’une technique ascétique ordinaire. Aussitôt… après le baptême de Jésus se situe la scène. Or la voix de Dieu s’était manifestée lors du baptême et l’avait déclaré divin (ou réalisé) : Tu es mon Fils bien-aimé, tu as toute ma faveur (Mc 01/11 = P 019). C’est l’Esprit-pneuma qui le conduit au désert et non l’orgueil. Il est avec les bêtes sauvages, qui ne l’agressent pas, ce qui prouve qu’il maîtrise les règnes inférieurs à l’humain dans l’état humain d’existence. Les anges le servent, ce qui démontre qu’il intègre et domine les états supérieurs de l’Être. Il est éprouvé sous (la conduite du) satan, dont nous avons vu qu’il est identique au diable, à l’éprouveur, et au Prince de ce monde (Jn 12/31 = P 230). C’est-à-dire au dieu de l’état humain d’existence, qu’il faut dominer (comme Jacob lors de son combat nocturne contre un ‘ange’, combat qui lui donna accès à ‘l’échelle de Jacob’, c’est-à-dire aux États supérieurs de l’Être) pour régner sur l’ensemble du samsara.
3 Pour ouvrir une nouvelle tradition ésotérique complète aux frontières de l’Occident, le Christ devait maitriser les extrêmes limites de l’humain. On n’est pas là dans une vocation non-dualiste ‘ordinaire’, mais dans la vocation particulière d’un fondateur de tradition spirituelle opérant dans un milieu humain particulièrement hostile à la spiritualité pure. D’ailleurs, cet aspect de la vie de Jésus, connue par le récit évangélique, ne l’était pas du temps de Jésus, puisqu’il dit lui-même, en remarquant que les chefs religieux ne sont jamais contents : Jean le Baptiste survint, s’abstenant de manger et de boire, et ils disent : ‘Il est possédé du démon !’ Le fils de l’homme survient, mangeant et buvant, et ils disent : ‘Voici un homme glouton et buveur de vin, ami des publicains et des pécheurs !’ (Mt 11/18-19 = P 079).
4 Jésus reprend le thème du ‘trop manger et du pas assez’ dans la parabole de ‘Lazare et le mauvais riche’. Il y avait un homme riche qui… faisait chaque jour brillante chère. Et un pauvre, nommé Lazare, gisait près de son portail…Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche… (Lc 16/22 = P 202). L’un tombera dans l’Hadès, l’autre montera dans le sein d’Abraham ; et l’on note que Lazare était famélique et non jeûneur.
5 Les quarante jours de jeûne de Jésus font partie de sa vocation spécifique de fondateur de tradition ésotérique dans un milieu humain très adverse et non pas de son enseignement général à ses disciples. Seuls certains grands mystiques, comme François d’Assise, ont jeûné quarante jours semblablement à Jésus. Pour ce qui est du jeûne en général, Jésus enseigne : Quand vous jeûnez, ne devenez-pas comme les hypocrites qui prennent un air-sombre et ravagent leurs faces, afin de paraître aux hommes comme quelqu’un qui jeûne. Amen, je dis à vous : ils ont assez leur salaire. Toi donc, quand tu jeûnes, lave ta face et parfume ta tête pour que ton jeûne soit connu, non des hommes, mais de ton Père qui est là, dans le secret. Et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra (Mt 06/16 = P 069). Il est manifeste que, si le jeûne doit rester invisible, il ne peut pas être extrême.
6 Comme dit Jésus, c’est un signe des temps (P 181), que l’Europe et l’Amérique du nord soient désormais frappées d’une épidémie d’obésité, alors que de nombreuses autres régions du monde souffrent de mal nutrition, quand ce n’est pas de famines. La civilisation moderne, dont le dieu est le profit commercial, entretient méthodiquement cette double catastrophe, par la publicité d’une part, le commerce concurrentiel mondialisé d’autre part.
III°) De la veille et du sommeil spirituels
1 Le Yoga, précise aussi la Gita, n’est pas fait pour celuiqui dort trop, ou veille trop (BG 06/16). Celui qui dort trop, développe de façon anormale sa conscience de rêve ou de rêvasserie. À moins de recourir à certaines drogues dangereuses, il ne pourra pas dormir de sommeil profond au-delà du nécessaire. Il ne pourra pas non plus développer une pensée logique rigoureuse en dormant, cette dernière étant liée à la verticalité de la colonne vertébrale et au côté méthodique des activités corporelles. Il plongera dans la rêvasserie. La constance avec laquelle un homme stupide n’abandonne ni la léthargie du rêve, ni la crainte, ni la tristesse, ni le désespoir, ni la folie, est tamasique (BG 18/35).
2 … ou veille trop. La question est plus délicate concernant celui qui veille trop. Jésus conseille : ce que je vous dis à vous, je le dis à tous : veillez ! »(Mc 13/37 = P 178) et aussi : Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation : l’esprit est ardent, mais la chair-sarx est faible (Mc 14/38 = P 269). Pour autant, dans un évident souci d’harmonie et d’équilibre, l’Évangile précise, alors que Jésus traverse en bateau un grand lac : Survient alors une forte bourrasque et les vagues se jettent dans la barque, de sorte que déjà elle se remplit. Lui est à la poupe, dormant sur le coussin (Mc 04/38 = P 097). Les insomniaques sont souvent des angoissés ; ce n’est manifestement pas le cas de Jésus qui dort en pleine tempête. On remarque au passage que Jésus dort quand on voudrait qu’il veille et qu’il veille pour prier quand les autres ont envie de dormir. Son régime de sommeil, avec veilles nocturnes et siestes diurnes, n’est pas celui de monsieur Tout-le-monde.
3 Les trois mondes, terrestre, céleste et intermédiaire (BG 11/20) correspondent aux états de veille, rêve et sommeil qui s’enchaînent chaque jour dans la conscience humaine (BG 15/17). Celui qui veille trop brise cet équilibre nécessaire. La conscience de rêve est nécessaire pour intégrer le vécu émotionnel de la journée. La conscience de sommeil profond aussi pour réintégrer le principe, en mode passif, faute de quoi l’homme privé de sommeil devient fou en seulement quelques jours. Il est donc anti-spirituel de veiller trop. Comme le jeûne doit se faire sans penser qu’on ne mange pas, la veille spirituelle doit se produire sans lutter contre le sommeil. Quand l’homme est passionné, que ce soit par l’éros, les jeux d’argent, ou par quelque recherche scientifique, il veille spontanément ; c’est ainsi que doit se dérouler la veille spirituelle, par passion de Dieu. Ce n’est pas pour rien que la Gita nomme Krishna le maître du sommeil (BG 01/24). Cela représente un important travail sur soi dans la voie du Yoga.
4 Sur ce point encore les signes des temps crèvent les yeux. L’immense majorité des humains vivent dans des ‘villes qui ne dorment jamais’, selon l’expression courante. Certes, chacun de ces citadins dort à un moment ou un autre, mais ce n’est certainement sans effet subtil sur sa conscience qu’il le fasse pendant que beaucoup d’autres s’agitent sous les néons clignotants. Les dévorateurs du monde, comme Napoléon ou Hitler, étaient obsédés par la volonté de dormir le moins possible. Beaucoup de célébrités aujourd’hui, cocaïne aidant, cherchent à ‘vivre au maximum’, puisqu’on ne vit, selon eux, que quand on veille et jouit. Même les enfants, fascinés par le monde virtuel des écrans, manquent de sommeil et rêvassent à l’école. Tout cela est typique d’une civilisation qui a coupé le lien avec l’Esprit.
IV°) L’art yogique de modérer les souffrances sans les fuir
1 Le yoga adoucit les souffrances de l’existence matérielle, pour celui qui fait preuve de modération dans la nourriture, les délassements, et l’effort dans l’action (BG 06/17). L’homme moderne recherche la jouissance et fuit la souffrance. Une importante partie de la médecine moderne vise désormais ce second point. Certains sont partisans de l’euthanasie pour la seule raison ‘de ne pas souffrir en fin de vie’. Le Yoga fuit les trop vives jouissances et les trop vives souffrances, pour la raison qu’elles lient toutes deux la conscience au corps. Le paradoxe consiste en ceci : D’une part, le Yoga enseigne : L’homme de renoncement, imprégné de sattva, intelligent, ayant tranché tous ses doutes, ne rejette pas l’action désagréable, et n’est pas non plus attaché à l’action agréable (BG 18/10) et aussi : Une action prescrite (par les Écritures), accomplie sans attachement, en dehors de toute préférence ou répugnance, par un homme qui ne se soucie pas de son fruit est dite sattvique (véridique) (BG 18/23). D’autre part, le yoga promet : Dans cette sérénité, le yogi trouve la fin de toutes les peines (BG 02/65) et aussi : …que je sois ton unique refuge. Je t’affranchirai de tous les maux (BG 18/66). Le paradoxe est donc qu’on n’évite pas la souffrance en la fuyant peureusement (BG 16/01 et 18/35), mais en ne cherchant ni à l’accroître (dolorisme religieux ou masochisme psychologique), ni à choisir les actes en vue de l’éviter ‘BG 14/24).
2 … pour celui qui fait preuve de modération dans la nourriture…On retrouve la voie du juste milieu enseignée précédemment à ce propos. …de modération dans…les délassements…Il est bien connu que les délassements et autres loisirs sont souvent plus fatigants que le travail régulier et habituel. Beaucoup de Chrétiens sont plus fatigués le lundi matin que le vendredi soir et ce n’est pas par excès de religiosité. Là aussi la philosophie du Yoga rejoint celle, orientale également, du Tao chinois. On note aussi que les délassements font partie du programme du yogi. Bien que les délassements ne soient pas une ascèse spirituelle en eux-mêmes, il n’est aucune raison pour que la conscience spirituelle soit effacée par eux. Sainte Thérèse de Lisieux enfant jouait dans la cour. Une ‘religieuse’ lui demande : « Si tu apprends que la fin du monde sera dans une heure que fais-tu ? ». Elle ne répondit pas ‘Je cours à la chapelle’ comme on le souhaitait sans doute, mais simplement : « Je continue de jouer. »
3 … de modération dans… l’effort dans l’action (BG 06/17). La Gita enseigne l’économie d’énergie dans l’action : L’action qui est motivée par le désir des fruits, ou par la pensée du ‘moi’, implique une grande dissipation d’énergie, elle est dite rajasique (passionnée) (BG 18/24). Le yogi est un homme d’action, car l’œuvre vaut mieux que l’inaction (BG 03/08), mais au cœur de l’œuvre, le Yogi doit percevoir le non-agir : Celui qui discerne le non-agir au sein même de l’agir, et l’agir au sein même du non-agir, celui-là est sage parmi les hommes. Il est un yogi (en état d’Union), quelque œuvre qu’il fasse par ailleurs (BG 04/18). Aussi l’économie d’énergie dans l’action musculaire, verbale ou mentale constitue-t-elle un trait caractéristique du style de vie yogique.
Pratique :
Pratique I : Entre festin et jeûne, la conscience spirituelle Le yoga (l’union divine) est inaccessible à celui qui mange trop, ou jeûne trop…(BG 06/16). Le but du Yoga est la fusion de la conscience individuelle dans la conscience divine. Chez l’humain ordinaire, la conscience est vampirisée par les sensations corporelles, qu’elles soient agréables ou désagréables. Le problème du Yogi n’est pas d’avoir des sensations plaisantes ou déplaisantes, mais d’en avoir le moins possible, de l’une comme de l’autre sorte, pour libérer la conscience spirituelle de l’atman. Qu’il s’agisse de désirer un festin ou de désirer battre un record de jeûne, ces deux désirs constituent des obstacles à la conscience pure de l’être. Le but recherché est d’être le moins soucié possible par les questions alimentaires. La meilleure façon de ne pas s’en soucier consiste à accorder une place à l’alimentation, mais restreinte. Voici la définition pertinente du jeûne : ‘Jeûner c’est ne pas manger, sans penser que l’on ne mange pas.’ Le Yogi cherche à aménager sa vie en dégageant le maximum de temps où il ne pense ni à manger, ni à ne pas manger. Une précision, non explicite dans le texte mais traditionnelle dans le Yoga, est que la nourriture doit être végétarienne ou du moins ne pas se baser sur la suppression d’un animal. Une autre est que le tabac, l’alcool ou autre drogue ne font pas partie de la nourriture normale. Ce passage sur l’alimentation peut être étendu à tous les sens. On ‘mange’ un paysage ou un film avec les yeux, une musique ou une conversation avec les oreilles, le corps aimé d’une femme ou d’un chat avec les caresses des mains etc. Dans tous les cas, la modération constitue la voie juste.
Pratique II : De la veille et du sommeil spirituels Le Yoga n’est pas fait pour celui qui dort trop, ou veille trop (BG 06/16). Celui qui dort trop, développe de façon anormale sa conscience de rêve ou de rêvasserie. … ou veille trop. La question est plus délicate concernant celui qui veille trop. Jésus conseille : ce que je vous dis à vous, je le dis à tous : veillez ! »(Mc 13/37 = P 178) et aussi : Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation : l’esprit est ardent, mais la chair-sarx est faible (Mc 14/38 = P 269). Mais on voit aussi Jésus dormir tranquillement dans une barque en pleine tempête. Jésus dort quand on voudrait qu’il veille et veille pour prier quand les autres ont envie de dormir. Son régime de sommeil, avec veilles nocturnes et siestes diurnes, n’est pas celui de monsieur Tout-le-monde. La conscience de rêve est nécessaire pour intégrer le vécu émotionnel de la journée. La conscience de sommeil profond aussi pour réintégrer le principe, en mode passif, faute de quoi l’homme privé de sommeil devient fou en seulement quelques jours. Il est donc anti-spirituel de veiller trop. Les dévorateurs du monde, comme Napoléon ou Hitler, étaient obsédés par la volonté de dormir le moins possible. Beaucoup de célébrités aujourd’hui, cocaïne aidant, cherchent à ‘vivre au maximum’, puisqu’on ne vit, selon eux, que quand on veille et jouit. Même les enfants, fascinés par le monde virtuel des écrans, manquent de sommeil et rêvassent ensuite à l’école. Tout cela est typique d’une civilisation qui a coupé le lien avec l’Esprit. Comme le jeûne doit se faire sans penser qu’on ne mange pas, la veille spirituelle doit se produire sans lutter contre le sommeil. Quand l’homme est passionné, que ce soit par l’éros, les jeux d’argent, ou par quelque recherche scientifique, il veille spontanément ; c’est ainsi que doit se dérouler la veille spirituelle, par passion de Dieu. Ce n’est pas pour rien que la Gita nomme Krishna le maître du sommeil (BG 01/24). Cela représente un important travail sur soi dans la voie du Yoga.
Pratique III : L’art yogique de modérer les souffrances sans les fuir Le yoga adoucit les souffrances de l’existence matérielle, pour celui qui fait preuve de modération dans la nourriture, les délassements, et l’effort dans l’action (BG 06/17). Le paradoxe consiste en ceci : D’une part, le Yoga enseigne : L’homme de renoncement, imprégné de sattva, intelligent…ne rejette pas l’action désagréable, et n’est pas non plus attaché à l’action agréable (BG 18/10). D’autre part, il promet : Dans cette sérénité, le yogi trouve la fin de toutes les peines (BG 02/65) et aussi : …que je sois ton unique refuge. Je t’affranchirai de tous les maux (BG 18/66). Le paradoxe est donc qu’on n’évite pas la souffrance en la fuyant peureusement (BG 16/01 et 18/35), mais en ne cherchant ni à l’accroître (dolorisme religieux ou masochisme), ni à choisir les actes pour l’éviter ‘BG 14/24). . …de modération dans…les délassements…Il est bien connu que les délassements et autres loisirs sont souvent plus fatigants que le travail régulier et habituel. Bien que les délassements ne soient pas une ascèse spirituelle en eux-mêmes, il n’est aucune raison pour que la conscience spirituelle soit effacée par eux. Sainte Thérèse de Lisieux enfant jouait dans la cour. Une ‘religieuse’ lui demande : « Si tu apprends que la fin du monde sera dans une heure que fais-tu ? ». Elle ne répondit pas ‘Je cours à la chapelle’ comme on le souhaitait sans doute, mais simplement : « Je continue de jouer. »… de modération dans… l’effort dans l’action (BG 06/17). L’économie d’énergie dans l’action musculaire, verbale ou mentale constitue un trait caractéristique du style de vie yogique.
ALIMENTATION, SOMMEIL et MODÉRATION (BG 06/16-17)
ALIMENTATION, SOMMEIL et MODÉRATION (BG 06/16-17)
ALIMENTATION, SOMMEIL et MODÉRATION
Le yoga (l’union divine) est inaccessible à celui qui mange trop, ou jeûne trop, qui dort trop, ou veille trop, ô Arjuna (BG 06/16)
Le yoga adoucit les souffrances de l’existence matérielle, pour celui qui fait preuve de modération dans la nourriture, les délassements, et l’effort dans l’action (BG 06/17)
Théorie :
I°) Entre festin et jeûne, la conscience spirituelle
1 Le yoga (l’union divine) est inaccessible à celui qui mange trop, ou jeûne trop…(BG 06/16). Le but du Yoga est la fusion de la conscience individuelle dans la conscience divine. Chez l’humain ordinaire, la conscience est vampirisée par les sensations corporelles, qu’elles soient agréables ou désagréables. La méthode du Yogi n’est pas d’avoir des sensations plaisantes ou déplaisantes, mais d’en avoir le moins possible, de l’une comme de l’autre sorte, afin de dégager la conscience spirituelle de l’atman. Les objets des sens font naître le désir et l’aversion. Mais il faut se garder de tomber en leur pouvoir, car ceux-ci constituent un obstacle à la réalisation spirituelle (BG 03/34). La conscience pure de l’être est ainsi voilée par cet ennemi permanent du sage qu’est le désir, insatiable et brillant comme le feu (BG 03/39). Qu’il s’agisse de désirer un festin ou de désirer battre un record de jeûne, ces deux désirs constituent des obstacles à la conscience pure de l’être.
2 Le but recherché est d’être le moins soucié possible par les questions alimentaires. Or l’alimentation est une dimension fondamentale de la vie corporelle. La vie des animaux l’atteste, particulièrement celle des herbivores qui passent la quasi-totalité de leur vie à manger ou ruminer. La meilleure façon de ne pas s’en soucier est de n’accorder qu’une place restreinte à l’alimentation. Voici la définition pertinente du jeûne : ‘Jeûner c’est ne pas manger, sans penser que l’on ne mange pas.’
3 On pourrait suspecter une contradiction dans la BG, qui a déclaré précédemment : D’autres encore, s’exerçant à jeûner, sacrifient une forme d’énergie vitale dans une autre. Mais tous sont des connaisseurs du sacrifice et, par lui, se libèrent des chaînes du karma (BG 04/30). Certes, il s’agit de jeûner et non de jeûne trop. Comme déjà vu, dans le chapitre 4, la Gita passe en revue toutes sortes d’ascèses, dans un esprit synthétique et cela bien qu’elle les approuve plus ou moins (comme l’extase par le pranayama : BG 04/29 plutôt que l’enstase-samadhi du yoga de Patanjali : BG 04/28 ; ou le sacrifice des sens plutôt que des objets des sens BG 04/26). La Gita signale la voie du jeûne comme possible, mais ne la privilégie manifestement pas comme en atteste le présent sutra.
4 Le point de vue propre à l’auteur de la Gita, Vyasa (BG 18/75), est exprimé lorsqu’il compare les régimes alimentaires et les gunas : La nourriture qui accroît la longévité, la pureté, la force, la santé, la joie et la gaité, qui est savoureuse, oléagineuse, substantielle et agréable, est chère aux sattviques (BG 17/08). Une nourriture substantielle ce n’est pas vraiment du jeûne. Par ailleurs, cette nourriture sattvique doit convenir à un yogi à qui la Gita conseille : Demeure en permanence dans l’élément sattva (BG 02/45).
5 Une précision, non explicite dans le texte mais traditionnelle dans le Yoga : la nourriture doit être végétarienne ou du moins ne pas se baser sur la suppression d’un animal. Une autre : que le tabac, l’alcool ou autre drogue ne font pas partie de la nourriture normale.
6 Ce passage sur l’alimentation peut être étendu à tous les sens. On ‘mange’ un paysage ou un film avec les yeux, une musique ou une conversation avec les oreilles, le corps aimé d’une femme ou d’un chat avec les caresses des mains etc. Dans tous les cas, la modération constitue la voie juste.
II°) Jeûne du Christ et Bhagavad Gita
1 Un Chrétien Yogi se laissera interroger par l’attitude de Jésus relativement à la question. « S’il est assurément héroïque, est-il bien spirituel de jeûner quarante jours ? » Les médecins disent en effet qu’un jeûne de quarante jours conduit le corps au point limite à partir duquel les destructions sont irréversibles. N’est-on pas alors dans le cas envisagé par la Bhagavad gita : Les hommes qui pratiquent de terribles austérités, non conformes aux Écritures, s’y livrant par orgueil, égoïsme, par la force du désir et de l’attachement, qui torturent les multiples éléments composant leur corps et moi aussi qui réside dans leur corps, sache qu’ils raisonnent comme des Asuras (démons) (BG 17/05-06) ?
2 Pourtant l’Évangile affirme : Aussitôt, l’esprit-pneuma le jette dehors au désert-erêmos. Il est dans le désert quarante jours, éprouvé sous (la conduite du)- satan et il est avec les bêtes sauvages et les anges le servent (Mc 01/12-13 = P 021). Il apparait dans ce récit qu’il ne s’agit pas là d’une technique ascétique ordinaire. Aussitôt… après le baptême de Jésus se situe la scène. Or la voix de Dieu s’était manifestée lors du baptême et l’avait déclaré divin (ou réalisé) : Tu es mon Fils bien-aimé, tu as toute ma faveur (Mc 01/11 = P 019). C’est l’Esprit-pneuma qui le conduit au désert et non l’orgueil. Il est avec les bêtes sauvages, qui ne l’agressent pas, ce qui prouve qu’il maîtrise les règnes inférieurs à l’humain dans l’état humain d’existence. Les anges le servent, ce qui démontre qu’il intègre et domine les états supérieurs de l’Être. Il est éprouvé sous (la conduite du) satan, dont nous avons vu qu’il est identique au diable, à l’éprouveur, et au Prince de ce monde (Jn 12/31 = P 230). C’est-à-dire au dieu de l’état humain d’existence, qu’il faut dominer (comme Jacob lors de son combat nocturne contre un ‘ange’, combat qui lui donna accès à ‘l’échelle de Jacob’, c’est-à-dire aux États supérieurs de l’Être) pour régner sur l’ensemble du samsara.
3 Pour ouvrir une nouvelle tradition ésotérique complète aux frontières de l’Occident, le Christ devait maitriser les extrêmes limites de l’humain. On n’est pas là dans une vocation non-dualiste ‘ordinaire’, mais dans la vocation particulière d’un fondateur de tradition spirituelle opérant dans un milieu humain particulièrement hostile à la spiritualité pure. D’ailleurs, cet aspect de la vie de Jésus, connue par le récit évangélique, ne l’était pas du temps de Jésus, puisqu’il dit lui-même, en remarquant que les chefs religieux ne sont jamais contents : Jean le Baptiste survint, s’abstenant de manger et de boire, et ils disent : ‘Il est possédé du démon !’ Le fils de l’homme survient, mangeant et buvant, et ils disent : ‘Voici un homme glouton et buveur de vin, ami des publicains et des pécheurs !’ (Mt 11/18-19 = P 079).
4 Jésus reprend le thème du ‘trop manger et du pas assez’ dans la parabole de ‘Lazare et le mauvais riche’. Il y avait un homme riche qui… faisait chaque jour brillante chère. Et un pauvre, nommé Lazare, gisait près de son portail…Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche… (Lc 16/22 = P 202). L’un tombera dans l’Hadès, l’autre montera dans le sein d’Abraham ; et l’on note que Lazare était famélique et non jeûneur.
5 Les quarante jours de jeûne de Jésus font partie de sa vocation spécifique de fondateur de tradition ésotérique dans un milieu humain très adverse et non pas de son enseignement général à ses disciples. Seuls certains grands mystiques, comme François d’Assise, ont jeûné quarante jours semblablement à Jésus. Pour ce qui est du jeûne en général, Jésus enseigne : Quand vous jeûnez, ne devenez-pas comme les hypocrites qui prennent un air-sombre et ravagent leurs faces, afin de paraître aux hommes comme quelqu’un qui jeûne. Amen, je dis à vous : ils ont assez leur salaire. Toi donc, quand tu jeûnes, lave ta face et parfume ta tête pour que ton jeûne soit connu, non des hommes, mais de ton Père qui est là, dans le secret. Et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra (Mt 06/16 = P 069). Il est manifeste que, si le jeûne doit rester invisible, il ne peut pas être extrême.
6 Comme dit Jésus, c’est un signe des temps (P 181), que l’Europe et l’Amérique du nord soient désormais frappées d’une épidémie d’obésité, alors que de nombreuses autres régions du monde souffrent de mal nutrition, quand ce n’est pas de famines. La civilisation moderne, dont le dieu est le profit commercial, entretient méthodiquement cette double catastrophe, par la publicité d’une part, le commerce concurrentiel mondialisé d’autre part.
III°) De la veille et du sommeil spirituels
1 Le Yoga, précise aussi la Gita, n’est pas fait pour celuiqui dort trop, ou veille trop (BG 06/16). Celui qui dort trop, développe de façon anormale sa conscience de rêve ou de rêvasserie. À moins de recourir à certaines drogues dangereuses, il ne pourra pas dormir de sommeil profond au-delà du nécessaire. Il ne pourra pas non plus développer une pensée logique rigoureuse en dormant, cette dernière étant liée à la verticalité de la colonne vertébrale et au côté méthodique des activités corporelles. Il plongera dans la rêvasserie. La constance avec laquelle un homme stupide n’abandonne ni la léthargie du rêve, ni la crainte, ni la tristesse, ni le désespoir, ni la folie, est tamasique (BG 18/35).
2 … ou veille trop. La question est plus délicate concernant celui qui veille trop. Jésus conseille : ce que je vous dis à vous, je le dis à tous : veillez ! »(Mc 13/37 = P 178) et aussi : Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation : l’esprit est ardent, mais la chair-sarx est faible (Mc 14/38 = P 269). Pour autant, dans un évident souci d’harmonie et d’équilibre, l’Évangile précise, alors que Jésus traverse en bateau un grand lac : Survient alors une forte bourrasque et les vagues se jettent dans la barque, de sorte que déjà elle se remplit. Lui est à la poupe, dormant sur le coussin (Mc 04/38 = P 097). Les insomniaques sont souvent des angoissés ; ce n’est manifestement pas le cas de Jésus qui dort en pleine tempête. On remarque au passage que Jésus dort quand on voudrait qu’il veille et qu’il veille pour prier quand les autres ont envie de dormir. Son régime de sommeil, avec veilles nocturnes et siestes diurnes, n’est pas celui de monsieur Tout-le-monde.
3 Les trois mondes, terrestre, céleste et intermédiaire (BG 11/20) correspondent aux états de veille, rêve et sommeil qui s’enchaînent chaque jour dans la conscience humaine (BG 15/17). Celui qui veille trop brise cet équilibre nécessaire. La conscience de rêve est nécessaire pour intégrer le vécu émotionnel de la journée. La conscience de sommeil profond aussi pour réintégrer le principe, en mode passif, faute de quoi l’homme privé de sommeil devient fou en seulement quelques jours. Il est donc anti-spirituel de veiller trop. Comme le jeûne doit se faire sans penser qu’on ne mange pas, la veille spirituelle doit se produire sans lutter contre le sommeil. Quand l’homme est passionné, que ce soit par l’éros, les jeux d’argent, ou par quelque recherche scientifique, il veille spontanément ; c’est ainsi que doit se dérouler la veille spirituelle, par passion de Dieu. Ce n’est pas pour rien que la Gita nomme Krishna le maître du sommeil (BG 01/24). Cela représente un important travail sur soi dans la voie du Yoga.
4 Sur ce point encore les signes des temps crèvent les yeux. L’immense majorité des humains vivent dans des ‘villes qui ne dorment jamais’, selon l’expression courante. Certes, chacun de ces citadins dort à un moment ou un autre, mais ce n’est certainement sans effet subtil sur sa conscience qu’il le fasse pendant que beaucoup d’autres s’agitent sous les néons clignotants. Les dévorateurs du monde, comme Napoléon ou Hitler, étaient obsédés par la volonté de dormir le moins possible. Beaucoup de célébrités aujourd’hui, cocaïne aidant, cherchent à ‘vivre au maximum’, puisqu’on ne vit, selon eux, que quand on veille et jouit. Même les enfants, fascinés par le monde virtuel des écrans, manquent de sommeil et rêvassent à l’école. Tout cela est typique d’une civilisation qui a coupé le lien avec l’Esprit.
IV°) L’art yogique de modérer les souffrances sans les fuir
1 Le yoga adoucit les souffrances de l’existence matérielle, pour celui qui fait preuve de modération dans la nourriture, les délassements, et l’effort dans l’action (BG 06/17). L’homme moderne recherche la jouissance et fuit la souffrance. Une importante partie de la médecine moderne vise désormais ce second point. Certains sont partisans de l’euthanasie pour la seule raison ‘de ne pas souffrir en fin de vie’. Le Yoga fuit les trop vives jouissances et les trop vives souffrances, pour la raison qu’elles lient toutes deux la conscience au corps. Le paradoxe consiste en ceci : D’une part, le Yoga enseigne : L’homme de renoncement, imprégné de sattva, intelligent, ayant tranché tous ses doutes, ne rejette pas l’action désagréable, et n’est pas non plus attaché à l’action agréable (BG 18/10) et aussi : Une action prescrite (par les Écritures), accomplie sans attachement, en dehors de toute préférence ou répugnance, par un homme qui ne se soucie pas de son fruit est dite sattvique (véridique) (BG 18/23). D’autre part, le yoga promet : Dans cette sérénité, le yogi trouve la fin de toutes les peines (BG 02/65) et aussi : …que je sois ton unique refuge. Je t’affranchirai de tous les maux (BG 18/66). Le paradoxe est donc qu’on n’évite pas la souffrance en la fuyant peureusement (BG 16/01 et 18/35), mais en ne cherchant ni à l’accroître (dolorisme religieux ou masochisme psychologique), ni à choisir les actes en vue de l’éviter ‘BG 14/24).
2 … pour celui qui fait preuve de modération dans la nourriture…On retrouve la voie du juste milieu enseignée précédemment à ce propos. …de modération dans…les délassements…Il est bien connu que les délassements et autres loisirs sont souvent plus fatigants que le travail régulier et habituel. Beaucoup de Chrétiens sont plus fatigués le lundi matin que le vendredi soir et ce n’est pas par excès de religiosité. Là aussi la philosophie du Yoga rejoint celle, orientale également, du Tao chinois. On note aussi que les délassements font partie du programme du yogi. Bien que les délassements ne soient pas une ascèse spirituelle en eux-mêmes, il n’est aucune raison pour que la conscience spirituelle soit effacée par eux. Sainte Thérèse de Lisieux enfant jouait dans la cour. Une ‘religieuse’ lui demande : « Si tu apprends que la fin du monde sera dans une heure que fais-tu ? ». Elle ne répondit pas ‘Je cours à la chapelle’ comme on le souhaitait sans doute, mais simplement : « Je continue de jouer. »
3 … de modération dans… l’effort dans l’action (BG 06/17). La Gita enseigne l’économie d’énergie dans l’action : L’action qui est motivée par le désir des fruits, ou par la pensée du ‘moi’, implique une grande dissipation d’énergie, elle est dite rajasique (passionnée) (BG 18/24). Le yogi est un homme d’action, car l’œuvre vaut mieux que l’inaction (BG 03/08), mais au cœur de l’œuvre, le Yogi doit percevoir le non-agir : Celui qui discerne le non-agir au sein même de l’agir, et l’agir au sein même du non-agir, celui-là est sage parmi les hommes. Il est un yogi (en état d’Union), quelque œuvre qu’il fasse par ailleurs (BG 04/18). Aussi l’économie d’énergie dans l’action musculaire, verbale ou mentale constitue-t-elle un trait caractéristique du style de vie yogique.
Pratique :
Pratique I : Entre festin et jeûne, la conscience spirituelle Le yoga (l’union divine) est inaccessible à celui qui mange trop, ou jeûne trop…(BG 06/16). Le but du Yoga est la fusion de la conscience individuelle dans la conscience divine. Chez l’humain ordinaire, la conscience est vampirisée par les sensations corporelles, qu’elles soient agréables ou désagréables. Le problème du Yogi n’est pas d’avoir des sensations plaisantes ou déplaisantes, mais d’en avoir le moins possible, de l’une comme de l’autre sorte, pour libérer la conscience spirituelle de l’atman. Qu’il s’agisse de désirer un festin ou de désirer battre un record de jeûne, ces deux désirs constituent des obstacles à la conscience pure de l’être. Le but recherché est d’être le moins soucié possible par les questions alimentaires. La meilleure façon de ne pas s’en soucier consiste à accorder une place à l’alimentation, mais restreinte. Voici la définition pertinente du jeûne : ‘Jeûner c’est ne pas manger, sans penser que l’on ne mange pas.’ Le Yogi cherche à aménager sa vie en dégageant le maximum de temps où il ne pense ni à manger, ni à ne pas manger. Une précision, non explicite dans le texte mais traditionnelle dans le Yoga, est que la nourriture doit être végétarienne ou du moins ne pas se baser sur la suppression d’un animal. Une autre est que le tabac, l’alcool ou autre drogue ne font pas partie de la nourriture normale. Ce passage sur l’alimentation peut être étendu à tous les sens. On ‘mange’ un paysage ou un film avec les yeux, une musique ou une conversation avec les oreilles, le corps aimé d’une femme ou d’un chat avec les caresses des mains etc. Dans tous les cas, la modération constitue la voie juste.
Pratique II : De la veille et du sommeil spirituels Le Yoga n’est pas fait pour celui qui dort trop, ou veille trop (BG 06/16). Celui qui dort trop, développe de façon anormale sa conscience de rêve ou de rêvasserie. … ou veille trop. La question est plus délicate concernant celui qui veille trop. Jésus conseille : ce que je vous dis à vous, je le dis à tous : veillez ! »(Mc 13/37 = P 178) et aussi : Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation : l’esprit est ardent, mais la chair-sarx est faible (Mc 14/38 = P 269). Mais on voit aussi Jésus dormir tranquillement dans une barque en pleine tempête. Jésus dort quand on voudrait qu’il veille et veille pour prier quand les autres ont envie de dormir. Son régime de sommeil, avec veilles nocturnes et siestes diurnes, n’est pas celui de monsieur Tout-le-monde. La conscience de rêve est nécessaire pour intégrer le vécu émotionnel de la journée. La conscience de sommeil profond aussi pour réintégrer le principe, en mode passif, faute de quoi l’homme privé de sommeil devient fou en seulement quelques jours. Il est donc anti-spirituel de veiller trop. Les dévorateurs du monde, comme Napoléon ou Hitler, étaient obsédés par la volonté de dormir le moins possible. Beaucoup de célébrités aujourd’hui, cocaïne aidant, cherchent à ‘vivre au maximum’, puisqu’on ne vit, selon eux, que quand on veille et jouit. Même les enfants, fascinés par le monde virtuel des écrans, manquent de sommeil et rêvassent ensuite à l’école. Tout cela est typique d’une civilisation qui a coupé le lien avec l’Esprit. Comme le jeûne doit se faire sans penser qu’on ne mange pas, la veille spirituelle doit se produire sans lutter contre le sommeil. Quand l’homme est passionné, que ce soit par l’éros, les jeux d’argent, ou par quelque recherche scientifique, il veille spontanément ; c’est ainsi que doit se dérouler la veille spirituelle, par passion de Dieu. Ce n’est pas pour rien que la Gita nomme Krishna le maître du sommeil (BG 01/24). Cela représente un important travail sur soi dans la voie du Yoga.
Pratique III : L’art yogique de modérer les souffrances sans les fuir Le yoga adoucit les souffrances de l’existence matérielle, pour celui qui fait preuve de modération dans la nourriture, les délassements, et l’effort dans l’action (BG 06/17). Le paradoxe consiste en ceci : D’une part, le Yoga enseigne : L’homme de renoncement, imprégné de sattva, intelligent…ne rejette pas l’action désagréable, et n’est pas non plus attaché à l’action agréable (BG 18/10). D’autre part, il promet : Dans cette sérénité, le yogi trouve la fin de toutes les peines (BG 02/65) et aussi : …que je sois ton unique refuge. Je t’affranchirai de tous les maux (BG 18/66). Le paradoxe est donc qu’on n’évite pas la souffrance en la fuyant peureusement (BG 16/01 et 18/35), mais en ne cherchant ni à l’accroître (dolorisme religieux ou masochisme), ni à choisir les actes pour l’éviter ‘BG 14/24). . …de modération dans…les délassements…Il est bien connu que les délassements et autres loisirs sont souvent plus fatigants que le travail régulier et habituel. Bien que les délassements ne soient pas une ascèse spirituelle en eux-mêmes, il n’est aucune raison pour que la conscience spirituelle soit effacée par eux. Sainte Thérèse de Lisieux enfant jouait dans la cour. Une ‘religieuse’ lui demande : « Si tu apprends que la fin du monde sera dans une heure que fais-tu ? ». Elle ne répondit pas ‘Je cours à la chapelle’ comme on le souhaitait sans doute, mais simplement : « Je continue de jouer. »… de modération dans… l’effort dans l’action (BG 06/17). L’économie d’énergie dans l’action musculaire, verbale ou mentale constitue un trait caractéristique du style de vie yogique.
ALIMENTATION, SOMMEIL et MODÉRATION (BG 06/16-17)