CE N’EST PAS MOI QUI AGIS (BG 05/07-09)

CE N’EST PAS MOI QUI AGIS (BG 05/07-09)

Bhagavad Gita 05/07 à 09 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

CE N’EST PAS MOI QUI AGIS (BG 05/07-09)

CE N’EST PAS MOI QUI AGIS (BG 05/07-09)

     Celui qui se consacre à la voie de l’action, dont le mental est purifié, qui est maître de son mental et de ses sens, qui perçoit le Soi en lui comme étant le Soi en tous les êtres, celui-là, bien qu’il agisse, ne tombe pas dans les rets du karma. (BG 05/07)

     « Ce n’est pas moi qui agis » : voilà ce que pense le yogi qui a cette Connaissance, alors même qu’il voit, entend, touche, sent, mange, marche, dort, respire,… (BG 05/08)

     …parle, saisit et rejette, ouvre et ferme les yeux, car il a la conviction que ce sont les organes des sens qui sont en interaction avec les objets des sens (BG 05/09)

Théorie :

Le pourquoi et le comment du Karma-Yoga

1        Celui qui se consacre à la voie de l’action…Ce chapitre 5 est initié par une question d’Arjuna : la voie de l’action est-elle meilleure que la voie du détachement de l’action ? Pour une mentalité occidentale, cette question n’a guère de sens. Un occidental type est un homme d’action ; pour lui l’inaction ne peut être que la paresse, le manque de créativité. Mais nous sommes dans le grand traité de Yoga et le ‘Yoga’, comme son nom l’indique, recherche ‘l’union’ avec le principe divin. Le divin étant illimité, cette union ne sera parfaite que lorsque l’être, actuellement humain, ne sera plus enfermé dans un état d’existence conditionné. Il s’agit de s’affranchir du monde matériel. Or, dans l’action, c’est toujours un corps matériel qui agit sur le monde matériel. Le Yoga considère que l’action se déroule à trois niveaux : Quelle que soit l’action accomplie par un homme avec son corps, sa parole, ou son mental…(BG 18/15). Pour le premier, il faut des bras ; pour le deuxième, des cordes vocales ; pour le troisième, des neurones. Or tout cela appartenant à la matière et se trouve soumis à la mort. L’action ne peut libérer du monde matériel qui conditionne l’action.

2        C’est pourquoi le Yoga consiste essentiellement en méditation afin d’obtenir la connaissance spirituelle. Le fait de reconnaître l’importance de la réalisation spirituelle, et la recherche philosophique de la vérité absolue, voilà ce qu’on nomme la science…(BG 13/11). Un problème se présente cependant : un homme d’action ne peut pas s’engager dans la réflexion philosophique et à plus forte raison dans la méditation du jour au lendemain. Il lui faut passer par une étape intermédiaire, qui est le Karma-Yoga. Ce n’est pas, comme on le dit d’ordinaire ‘le Yoga de l’action’ mais le ‘Yoga dans l’action’. Il se pratique dans le milieu de l’action, monde parfaitement connu de l’homme d’action, mais il en diffère sur un point essentiel : ordinairement l’action est motivée par les fruits qu’elle produit. Alors que, dans le Karma-Yoga, l’action est déterminée par le sva-dharma, la vocation spirituelle propre à celui qui agit. C’est-à-dire dans l’intérêt prioritaire du divin et du monde et non dans le seul intérêt de l’acteur. Or cela change tout. L’ego n’est plus aux commandes, mais le divin, à travers ses Lois révélées. Le Karma-Yoga est le lieu dans lequel l’ego va opérer sa cure d’amaigrissement. Ce sutra : Celui qui se consacre à la voie de l’action…va préciser ce dont il s’agit.

3        Celui…dont le mental est purifié, qui est maître de son mental et de ses sens…Tout homme d’action doit être maître de son mental et de ses sens, même dans un contexte purement profane. De ses sens, pour la précision des gestes, mais pas nécessairement de sa sensualité, puisque c’est elle qui le pousse à agir. Le Karma-Yogi doit se rendre maître aussi de sa sensualité. Ses sens doivent demeurer les outils nécessaires à l’action, mais cesser progressivement d’être les commanditaires de l’action. Quant à l’expression le mental purifié, elle signifie que le mental doit être purifié de tout désir né de l’ego et ne doit servir qu’à organiser le sva-dharma, la vocation propre à finalité spirituelle de l’être qui agit. L’action yogique est donc une action paradoxale quant à sa motivation (celui qui agit n’a pas décidé de lui-même d’agir ainsi), et aussi quant à son résultat (elle doit laisser l’acteur égal à lui-même dans le succès comme dans l’échec : inaffecté par le succès ou l’échec… : BG 18/26).

La fusion du moi et des autres dans le Soi

1        … qui perçoit le Soi en lui comme étant le Soi en tous les êtres…Justement parce que le Karma-Yogi a le mental purifié de l’obsession egocentrique, il perçoit un autre centre à son être et ce centre est le Soi. Qu’est-ce que le Soi ? Ce n’est pas moi, l’ego. Ce n’est pas Lui, le divin, en tant qu’il serait séparé, autre que moi. Il y a ambiguïté en français ; en effet, quand ‘on ne pense qu’à soi’, c’est qu’on est égocentré. Pourquoi avoir choisi le mot Soi, parfaitement consonnant avec le soi individuel (bien qu’avec majuscule dans les traductions) pour désigner cette entité, qui est au cœur de l’humain, et qui n’est ni l’ego, ni Dieu en Lui-même ? Parce que le Soi doit prendre la place du soi, se confondre avec lui, devenir aussi indiscernable de lui que le son du Soi l’est du son du soi. Lorsque le yogi, mental discipliné par la pratique, atteint le samadhi (l’enstase), et qu’il perçoit le Soi-atman par le soi-ego, il est satisfait dans son propre Soi (BG 06/20). Certains expriment le Soi par l’expression ‘l’Âme de toutes les âmes’. Le passage sanskrit sarva-bhuta-atma-bhuta-atma signifie : celui qui voit ‘l’Âme de toutes les âmes’ en chaque être vivant.

2          À propos des différents types de connaissance (selon les gunas, les trois forces constitutives du monde) la gita précise : Le savoir par quoi…on s’attache à une seule chose, comme si elle était le tout, savoir sans principes, qui ne remonte pas à la cause est tamasique (ignorant) (BG 18/22). Tel est le savoir de l’homme que son amoureuse a quitté et qui se suicide ; son être n’est plus relié à l’ensemble du monde et à Dieu. Le savoir par quoi l’on perçoit l’existence, en divers corps, d’autant d’êtres aux natures différentes, est rajasique (terrestre) (BG 18/21). Ici, l’ensemble du monde est perçu, mais comme des éléments disjoints et non reliés entre eux. La connaissance, par laquelle on perçoit la réalité indestructible dans tous les êtres, l’indivisible dans ce qui est divisé, est sattvique (spirituelle) (BG 18/20). Là, enfin, le cœur spirituel de l’être qui perçoit se sent relié au cœur spirituel de tous les êtres et aussi de l’Être suprême qui est Dieu. Celui-là est le vrai ‘religieux’ qui est ‘relié’ à la fois au monde et à son Auteur.

3          Lorsque le Christ rappelle le précepte biblique : aime ton prochain comme toi-même, il ne s’agit pas d’aimer les autres comme autres, mais de réaliser que ton prochain est toi-même et toi-même est lui. Celui qui voit Ishvara (Dieu) demeurer partout de la même manière, celui-là ne risque pas de se faire violence à lui-même, et par conséquent, il atteint le but suprême (BG 13/28). Ce sutra montre que moi et l’autre sont le même et que seule l’ignorance les fait croire séparés.

4          Pourquoi cet enseignement arrive-t-il ici ? L’homme d’action agit pour lui, ou pour quelques prolongements de son ego (famille, compatriotes, coreligionnaires etc.). Le Karma-Yogi apprend en pratique à penser le monde non distinct de lui. C’est pourquoi l’on dit que ‘le corps du yogi est le cosmos entier’. Il perçoit le Soi en lui comme étant le Soi en tous les êtres.

Le mystère de l’irresponsabilité yogique : ce n’est pas moi qui agis

1          ..celui-là, bien qu’il agisse, ne tombe pas dans les rets du karma (BG 05/07). Karma désigne à la fois l’action et sa conséquence, pour bien marquer qu’il n’y a pas d’action sans conséquences. Dès lors que l’ego décide de l’action, l’ego subira les conséquences de l’action. Il sera pris dans les rets du karma. Mais le Karma-Yogi, du fait qu’il est Yogi, c’est-à-dire soumis au divin, est libre de l’ego et de tout ce que l’ego pourrait subir. Le Karma-Yogi agit pour le monde ; le monde jouit ou subit les conséquences de ses actions, non lui, qui ne les a pas entreprises par et pour lui-même.

2          « Ce n’est pas moi qui agis » : voilà ce que pense le yogi qui a cette Connaissance, alors même qu’il voit, entend, touche, sent, mange, marche, dort, respire,… (BG 05/08)…parle, saisit et rejette, ouvre et ferme les yeux…La fin du sutra 7 élargit le sujet, en précisant la conscience qu’a le Karma-Yogi de son action. Il a parfaitement conscience que ce n’est pas lui qui agit, mais Dieu qui agit en lui (expression reprise littéralement par saint Paul : Galates 2/20-21). Aussi pense-t-il « Ce n’est pas moi qui agis ». Et le texte précise qu’il pense cela alors même que, physiquement, il agit : alors même qu’il voit, entend, touche, sent, mange, marche, dort, respire,… (BG 05/08)…parle, saisit et rejette, ouvre et ferme les yeux….

3          Un autre passage montrera l’erreur de celui qui pense le contraire : Celui qui, à cause d’une intelligence peu développée, se considère comme l’agent unique de ses actes, égaré par une vision erronée, en vérité, il se trompe (BG 18/16). Passage assez vexant -il faut bien le reconnaître- puisque cet homme réputé peu intelligent n’est autre que monsieur tout-le-monde presque tout le temps. Un précédent passage préparait à cette connaissance, qui ne tombe vraiment pas sous le sens commun des hommes égocentrés : Partout les actes sont accomplis par les attributs constitutifs de la nature (les trois gunas de la Prakriti). Celui dont le mental est obnubilé par le sens de l’ego (le sens du ‘je’) pense : c’est moi, l’auteur de l’action (BG 03/27).

4          Les expériences scientifiques sur les réflexes conditionnés (genre réflexes de Pavlov), sur la publicité, la propagande, les méthodes de conditionnement mental, sur le dressage et sur la partie de dressage que comporte toute éducation humaine permettent de comprendre, au moins partiellement, l’illusion de prétendre être l’auteur conscient et volontaire de ses actes.

5          … car il a la conviction que ce sont les organes des sens qui sont en interaction avec les objets des sens (BG 05/09). L’homme qui s’identifie à son moi vit en réalité dans le brouillard d’une immense confusion. Car le moi qu’il croit être une entité quasiment adamantine (insécable comme le diamant) est en réalité un composé transitoire de parties toutes instables. La théorie yogique des Koshas peut clarifier la chose ; le mot signifie ‘enveloppes’ et décrit l’humain comme cinq enveloppes concentriques à la façon des poupées gigognes. La plus grossière, extérieure, est le corps physique, ana maya kosha, ce qui signifie ‘l’enveloppe-kosha, illusoire-maya (parce que mortelle) faite de nourriture-anna. C’est le cadavre, le corps comme chose. Quand un homme dit ‘moi’ et plus encore une femme, c’est souvent de cela qu’il parle. En deuxième, plus intérieure, se trouve l’enveloppe faite d’énergie : prana maya kosha. C’est elle qui dit ‘Moi je suis en pleine forme’. En troisième, mano maya kosha, l’enveloppe faite de mental. C’est elle qui dit ‘Moi, je suis titulaire de la légion d’honneur’, ‘Je suis un homme, ‘une femme’, ‘un Français’, ‘un Chrétien’. En quatrième, l’enveloppe faite d’intellect : jnana maya kosha. Elle dit : ‘Je crois en Dieu’, ‘Tout dans le monde est mortel’, ‘Rien n’est plus important que la sagesse’.

6          L’homme dont le moi est identifié au corps et à la force vitale (prana) ne peut pas dire Ce n’est pas moi qui agit. Mais l’homme dont le moi est identifié à ses pensées (mental) ou à ses idées (intellect) peut commencer à avoir la conviction que ce sont les organes des sens qui sont en interaction avec les objets des sens, sans s’identifier outre mesure à ces procédés.

7          Lorsqu’un petit enfant est pris en faute, il arrive souvent qu’il dise : « Ce n’est pas moi qui ait fait cela », alors même qu’il n’y a aucun doute sur le fait que c’est bien lui. Et l’enfant, dans ce cas, présente un tel air de sincérité qu’on se demande s’il n’est pas un virtuose du mensonge ou s’il n’a pas déjà quelque intuition du détachement du spirituel par rapport à son corps agissant. À l’inverse, la question se pose de savoir si cette philosophie yogique n’encourage pas l’irresponsabilité ; un peu comme la plaidoirie d’un avocat expliquant au juge que le criminel accusé est innocent, les éléments extérieurs à son moi profond ayant agi à sa place. Il convient alors de rappeler que le yoga classique dit de Patanjali (BG 04/28) présente, avant toute pratique technique, les yamas, qui sont cinq règles de comportement civilisé et même religieux vis-à-vis d’autrui et les niyama, cinq autres règles de comportement subtilement bien éduqué vis-à-vis de soi-même. Le détachement du yogi vis-à-vis de ses propres actions ne peut donc aucunement servir de paravent à une quelconque irresponsabilité sociale. Elle est simplement une désidentification par rapport à la partie mortelle de l’être.

Pratique :

Pratique I : Le pourquoi et le comment du Karma-Yoga. ‘Yoga’ désigne ‘l’union’ de la conscience individuelle et de la Conscience divine pure. Le karma-yogi cherche cela au cœur de l’action. C’est paradoxal, puisque l’action, faite par un corps matériel sur le monde matériel, ne peut libérer du monde matériel et mortel. Mais, ordinairement, l’ego décide d’agir pour consommer les fruits de l’action. Alors que le karma-yogi s’entraîne à agir en fonction de son sva-dharma, sa vocation spirituelle. Il est donc là où il faut pour diminuer l’ego et le remplacer progressivement par l’inspiration spirituelle.

Pratique II : Le yogi perçoit le Soi en lui comme étant le Soi en tous les êtres. La fusion du moi et des autres dans le Soi. Le Soi est la conscience profonde de l’homme qui se détache de son identification au corps. Il y a ambiguïté en français ; en effet, quand ‘on ne pense qu’à soi’, c’est qu’on est égocentré. Pourquoi avoir choisi le mot Soi, parfaitement consonnant avec le soi individuel (bien qu’avec majuscule dans les traductions) pour désigner cette entité, qui est au cœur de l’humain, et qui n’est ni l’ego, ni Dieu en Lui-même ? Parce que le Soi doit prendre la place du soi-ego. Le cœur spirituel de l’être se sent relié au cœur spirituel de tous les êtres et aussi de l’Être suprême qui est Dieu. Celui-là est le vrai ‘religieux’ qui est ‘relié’ à la fois au monde et à son Auteur. Lorsque le Christ rappelle le précepte biblique : aime ton prochain comme toi-même, il ne s’agit pas d’aimer les autres comme autres, mais de réaliser que ton prochain est toi-même et toi-même est lui. Celui qui voit Ishvara (Dieu) demeurer partout de la même manière, celui-là ne risque pas de se faire violence à lui-même, et par conséquent, il atteint le but suprême (BG 13/28).

Pratique III : Le mystère de l’irresponsabilité yogique : ce n’est pas moi qui agis. Le Karma-Yogi a parfaitement conscience que ce n’est pas lui qui agit, mais Dieu qui agit en lui (expression retrouvée littéralement chez saint Paul : Galates 2/20-21). Et le texte précise qu’il pense cela alors même que, physiquement, il agit. Les expériences scientifiques sur les réflexes conditionnés (réflexes de Pavlov), sur la publicité, la propagande, les méthodes de conditionnement mental, sur le dressage et sur la partie de dressage que comporte toute éducation humaine permettent de comprendre, au moins partiellement, l’illusion de se prétendre l’auteur conscient et volontaire de ses actes.… car il a la conviction que ce sont les organes des sens qui sont en interaction avec les objets des sens (BG 05/09). L’homme qui s’identifie à son ego corporel vit en réalité dans le brouillard d’une immense confusion. Car le moi est un composé transitoire de parties toutes instables. La question se pose de savoir si cette philosophie yogique n’encourage pas l’irresponsabilité ; un peu comme la plaidoirie d’un avocat expliquant au juge que le criminel accusé est innocent, les éléments extérieurs à son moi profond ayant agi à sa place. Il convient alors de rappeler que le yoga classique dit de Patanjali (BG 04/28) présente, avant toute pratique technique, les yamas, qui sont cinq règles de comportement civilisé et même religieux vis-à-vis d’autrui et les niyama, cinq autres règles de comportement subtilement bien éduqué vis-à-vis de soi-même. Le détachement du yogi vis-à-vis de ses propres actions ne peut donc aucunement servir de paravent à une quelconque irresponsabilité sociale. Elle est simplement une désidentification par rapport à la partie mortelle de l’être.

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