ÉGALITÉ et IDENTITÉ (BG 06/28 à 31)

ÉGALITÉ et IDENTITÉ (BG 06/28 à 31)

Bhagavad Gita 06/28 à 31 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

ÉGALITÉ et IDENTITÉ (BG 06/28 à 31)

ÉGALITÉ et IDENTITÉ


Le yogi engageant ainsi son mental (dans la pratique du yoga), libéré de toute faute, atteint aisément, au contact de Brahman, une joie éternelle
(BG 06/28).

     Le mental harmonisé par le yoga, il voit le Soi résidant dans tous les êtres et tous les êtres dans le Soi. Il voit de toutes parts l’identité (BG 06/29).

     Celui qui Me voit en tout, et qui voit tout en Moi, n’est jamais séparé de Moi et je ne suis jamais séparé de lui (BG 06/30).

     Le yogi, établi dans l’unité, qui Me vénère comme demeurant dans tous les êtres, vit en Moi, quelle que soit sa façon de vivre (BG 06/31).

Théorie :

I°) La joie de Brahman aisément atteinte

1        Le yogi engageant ainsi son mental (dans la pratique du yoga), libéré de toute faute, atteint aisément, au contact de Brahman, une joie éternelle (BG 06/28). Voilà une promesse plus propre à susciter le doute chez le débutant que la certitude. La pratique de la méditation en vue de l’identité avec Brahman est tout sauf aisée. Tout repose sur au contact de Brahman. Comme exposé à propos du précédent sutra : ‘Aide toi, le ciel t’aidera’. Il est un processus cumulatif qui fait qu’un début de foi suscite une aide de la grâce divine, ce qui a pour effet d’augmenter la foi etc. Fixant ton mental en moi, tu surmonteras, par ma grâce, tous les obstacles. Mais si, trop imbu de toi-même, tu ne m’écoutes pas, tu iras à ta perte (BG 18/58).

2        La clé se situe dans l’expression une joie éternelle. Comme souvent précisé, l’Occidental, à travers le Christianisme, confond éternel et perpétuel. D’ailleurs, il ne connaît même pas le perpétuel. Quand on dit qu’un criminel est ‘condamné à perpétuité’, on veut seulement signifier qu’il l’est à vie. Or la perpétuité est une durée sans fin, ce qui ne s’applique pas ici. Quant à l’éternité, ce n’est plus du tout une durée ; on n’y observe aucune succession d’évènements. L’homme, en tant que tel, n’en a aucune expérience. Ni les sens, ni le mental-manas, ni l’intellect-buddhi ne connaissent l’éternité. Ce qui n’empêche pas certains humains spirituels de concevoir que la conscience divine appréhende tout en simultanéité. C’est là, d’ailleurs, une des meilleures preuves qu’il y a du divin dans l’homme. En pratique, la promesse apparemment utopique de ce sutra n’est réalisable que pour celui qui appréhende le concept d’éternité ; si tel est le cas il cessera de se demander quand aura lieu aisément le contact avec Brahman.

3        Jésus envisage le problème… mais dans l’ésotérisme chrétien seulement, comme le montre l’Évangile selon Thomas : Les disciples demandent à Jésus : ‘Dis-nous quelle sera notre fin ?’ Jésus répond : ‘Que savez-vous du commencement pour que vous cherchiez ainsi la fin ? Là où est le commencement, là aussi sera la fin. Heureux celui qui se tient dans le commencement ; il connaîtra la fin et il ne goûtera pas la mort’ (Thomas 018).

II°) Passage de l’égalité totalitaire à l’identité spirituelle

1        Le mental harmonisé par le yoga, il voit le Soi résidant dans tous les êtres et tous les êtres dans le Soi. Il voit de toutes parts l’identité (BG 06/29). Comme vu, le mental est naturellement tourné vers les sens et alimenté par eux. Le mental harmonisé par le yoga, c’est le mental retourné, converti (métanoia), au service du Soi. En effet, le ‘yoga’ c’est ‘l’union’ ; tant que le mental est tourné vers les sens il n’y a pas union mais dispersion. Son harmonisation dans l’unité suppose un retournement vers le ciel.

2        Il voit le Soi résidant dans tous les êtres signifie qu’il perçoit les êtres avant tout comme image du Soi. Un être particulier, en soi, n’existe pas ; c’est comme une marionnette dont on coupe les ficelles et qui disparait de la scène. Indivisible (Brahman) paraît se répartir entre les êtres. Il doit être connu comme le maintien des êtres dans l’existence ; il les absorbe et les émet tour à tour (BG 13/16). Quand un homme perçoit en lui quelque chose de plus que le mortel (le Soi), alors seulement commence la spiritualité. Cependant, si l’on peut dire, c’est encore une spiritualité égoïste. Le stade suivant implique de réaliser que le Soi est en tous les êtres, chose moins facile, car il y a des êtres difficiles à aimer. Celui…qui perçoit le Soi en lui comme étant le Soi en tous les êtres, celui-là, bien qu’il agisse, ne tombe pas dans les rets du karma (BG 05/07). Il y a chez les êtres un côté indistinct : Je suis identique en tous les êtres, n’en détestant ni n’en préférant aucun (BG 09/29) ; et aussi un côté qui les distingue : Mais ceux qui m’adorent sont en moi, et je suis aussi en eux (BG 09/29). Qu’en est-il des autres, qui n’adorent pas le Principe divin ? Les êtres dénués de foi en ce dharma (le Soi divin)…retournent à la voie de la transmigration et de la mort sans m’atteindre (BG 09/03). En réalité, eux aussi sont toujours dans le Soi, mais ils vivent dans l’ignorance et l’illusion séparatrice. Ceux qui adorent le Principe perçoivent  tous les êtres dans le Soi.

3        Il voit de toutes parts l’identité (BG 06/29). Quelqu’un a dit : « Le monde moderne est rempli d’idées chrétiennes devenues folles. » Comme déjà vu, telle est l’idole moderne de l’égalité. Si l’on prend l’idée de l’égalité à la lettre, non seulement elle est l’idée la plus fausse du monde, mais elle est même absolument fausse. Il n’est pas deux flocons de neige, pas deux rayures de zèbres pas deux choses égales dans le monde. Cause métaphysique : l’infini ne se répète jamais. Seule la mort égalise les êtres. Tu es poussière, tu retourneras en poussière dit la Bible. L’égalité ne peut que tendre vers cet état ; c’est le principe totalitaire par excellence. Aussi est-il pathétique, en science politique, de voir les démocraties prétendre lutter contre les totalitarismes alors que le principe égalitaire des démocraties est lui-même totalitaire. Il les engendre plutôt qu’il ne les évite.

4        Mais, si l’on dépasse la lettre, il apparait évident que l’égalité, c’est l’identité tombée dans le quantitatif, l’esprit chutant dans la matière. Car la seule chose réellement égale chez tous les êtres, c’est qu’ils sont de même source : l’Unique. Il y a aussi matière à entraînement spirituel dans l’application du précepte : Il voit de toutes parts l’identité. C’est comme si l’on s’entraînait à voir l’intérieur des êtres avant de voir leur surface ; le Soi qui repose dans leur cœur avant de voir leur visage. Et cela en poussant les choses à l’extrême, puisque : Les sages considèrent d’un œil égal le brahmane vertueux et savant, la vache, l’éléphant, le chien et le paria mangeur de chien (BG 05/18). Les êtres ne sont pas égaux ; ils sont identiques, seul le regard est égal.

III°) Le religieux non-séparé et le spirituel uni

1        Celui qui Me voit en tout, et qui voit tout en Moi, n’est jamais séparé de Moi et je ne suis jamais séparé de lui (BG 06/30). Ici Krishna reprend le même enseignement que le sutra précédent, mais il passe du langage métaphysique non-dualiste au style religieux et donc apparemment dualiste. Le Soi est devenu Moi. Mais ce moi n’est pas l’ego de l’homme Krishna ; c’est le même que le moi du Christ lorsqu’il déclare : Je suis la voie, la vérité et la vie. Nul ne vient au Père que par moi…(Jn 14 = P 263). Ce n’est pas que Jésus ou Krishna, ou n’importe lequel des grands maîtres réalisés, n’ont pas d’ego ; tant qu’ils ont un corps, ils ont forcément un ego (BG 07/04 et 13/05). Mais chez eux l’ego est totalement au service de l’atman (BG 06/06).

2        Jésus exprime cela à sa manière oppositionnelle : car je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais (pour faire) la volonté de celui qui m’a envoyé (Jn 06 = P 109). Jean le Baptiste employait le même langage dans la tradition juive : Il faut que lui croisse, et que moi-egô je diminue (Jn 03 = P 042). Lorsque le processus est parfait, ces deux volontés se confondent : Lorsque le yogi, mental discipliné par la pratique, atteint le samadhi (l’enstase), et qu’il perçoit le Soi-atman par le soi-ego, il est satisfait dans son propre Soi (BG 06/20).

3        C’est par incapacité de comprendre ce point que la théologie chrétienne estime que le Christ est la seule voie de salut. En conséquence, les autres religions lui apparaissent soit fausses (opinions des traditionnalistes, qui suivent effectivement une longue tradition chrétienne en la matière) soit comme une préparation possible avant d’aller plus loin avec le Christianisme (opinion du ‘Christianisme moderne’, qui se veut fraternel envers les autres religions, mais n’en demeure pas moins persuadé de sa supériorité). Comme la théologie pense que le salut proposé par le Christ est lié à la personne de Jésus et non à sa réalisation spirituelle, c’est sa personne qui paraît la voie, la vérité et la vie et non sa réalisation.

4        Reste le message religieux fondamental : il n’est jamais séparé de Moi et je ne suis jamais séparé de lui. Le croyant qui souffre dans le monde d’être si souvent séparé de la vérité, de l’amour, de la justice, se sait non séparé de Dieu. Ce langage est typique de la ‘religion’ qui, par définition, ‘relie’; on ne dit pas qu’il est un avec Dieu, mais qu’il est non-séparé. Jean, dans son évangile Jn 17 = P 267), va plus loin, en osant une doctrine de l’unité que la théologie commune ne reprendra pas, mais qui hante la quête des grands mystiques chrétiens.

IV°) La liberté morale du spirituel

1        Le yogi, établi dans l’unité, qui Me vénère comme demeurant dans tous les êtres, vit en Moi, quelle que soit sa façon de vivre (BG 06/31). Ce sutra synthétise les précédents en précisant deux points essentiels. Le premier (qui Me vénère comme demeurant dans tous les êtres) montre que le fait de percevoir en permanence la présence divine dans tous les humains est en soi un culte, un rituel, un acte sacré.

2        Bien que moins explicitement, l’Évangile suggère la même chose : Un scribe demande à Jésus : « Quel est le premier de tous les commandements ? » Il répond : « Le premier :… tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur…le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là. »(P 157). Si on aime le Seigneur de tout son cœur c’est parce que Cela (Brahman)… réside au cœur de chacun (BG 13/17). S’il convient d’aimer son prochain comme soi-même, c’est que Brahman réside au cœur de chacun.

3        Le deuxième point particulier à ce sutra (quelle que soit sa façon de vivre) laisse clairement entendre qu’il n’y a pas de comportement moral lié au fait d’être établi dans l’unité. On se situe alors en spiritualité pure où la morale est totalement transcendée. À proprement parler, ce passage est au-delà du bien et du mal. Celui qui ne s’abandonne ni à la joie, ni à la haine, ni à la tristesse, ni aux regrets, qui a donné congé aux bonnes comme aux mauvaises actions, un tel fidèle m’est cher (BG 12/17). L’homme qui reste uni à la méditation se dégage ici-bas et des bonnes et des mauvaises œuvres (BG 02/50). Saint Augustin, avec son fameux ‘Aime et fais ce que tu veux’ s’approche beaucoup de cette idée.

4        Jésus, dans un langage plus acté que théorique, abonde dans ce sens : Quel homme parmi vous, s’il a une seule brebis, et que, le sabbat, elle tombe dans une fosse, ne la saisit et ne la réveille-relève-egeirein ? (P 052) ou « cette fille d’Abraham, que Satan a liée voici dix-huit ans, il n’eût pas fallu la délier de ce lien le jour du sabbat ! » (Lc 13 = P 183). De très nombreuses situations de charité ou d’enseignement se déroulent alors que Jésus se trouvait en délicatesse avec la lettre de la Loi. On peut dire, en schématisant, que l’exotérisme veille beaucoup à faire ce qui doit être fait selon la Loi, alors que l’ésotérisme veille à quêter Dieu en toute situation sans guère se soucier du contexte extérieur.

Pratique :

Pratique I : I°) La joie de Brahman aisément atteinte  Le yogi engageant ainsi son mental (dans la pratique du yoga), libéré de toute faute, atteint aisément, au contact de Brahman, une joie éternelle (BG 06/28). Voilà une promesse plus propre à susciter le doute chez le débutant que la certitude. La pratique de la méditation en vue de l’identité avec Brahman est tout sauf aisée. Comme exposé à propos du précédent sutra : ‘Aide toi le ciel t’aidera’. Il est un processus cumulatif qui fait qu’un début de foi entraîne une aide de la grâce divine, ce qui a pour effet d’augmenter la foi etc. Fixant ton mental en moi, tu surmonteras, par ma grâce, tous les obstacles. Mais si, trop imbu de toi-même, tu ne m’écoutes pas, tu iras à ta perte (BG 18/58). La promesse apparemment utopique de ce sutra n’est réalisable que pour celui qui appréhende le concept d’éternité ; si tel est le cas il cessera de se demander quand aura lieu aisément le contact avec Brahman ; dès lors il ne  pourra désespérer. La réalisation ne saurait se produire que dans l’éternel présent.

Pratique II : II°) Passage de l’égalité totalitaire à l’identité spirituelle   Le mental harmonisé par le yoga, il voit le Soi résidant dans tous les êtres et tous les êtres dans le Soi. Il voit de toutes parts l’identité (BG 06/29). Il perçoit les êtres avant tout comme expression du Soi. Un être particulier, en soi, n’existe pas ; c’est comme une marionnette dont on coupe les ficelles et qui disparait de la scène. La spiritualité commence quand un homme perçoit en lui quelque chose de plus que le mortel (le Soi). Le stade suivant implique de réaliser que le Soi est en tous les êtres, chose moins facile, car il y a des êtres difficiles à aimer. Il voit de toutes parts l’identité (BG 06/29). Il n’est pas deux choses égales dans le monde. Cause métaphysique : l’infini ne se répète jamais. L’égalité est le principe totalitaire par excellence. L’égalité, c’est l’identité tombée dans le quantitatif, l’esprit chutant dans la matière. Car la seule chose qui est réellement égale chez tous les êtres, c’est qu’ils ont une même source : l’Unique. Il y a aussi matière à entraînement spirituel dans l’application du précepte : Il voit de toutes parts l’identité. Les êtres ne sont pas égaux ; ils sont identiques, mais le regard qui voit le Soi en eux est égal.

Pratique III : III°) Le religieux non-séparé et le spirituel uni  Celui qui Me voit en tout, et qui voit tout en Moi, n’est jamais séparé de Moi et je ne suis jamais séparé de lui (BG 06/30). Le Christ déclare : Je suis la voie, la vérité et la vie. Nul ne vient au Père que par moi…(Jn 14 = P 263). Ce n’est pas que Jésus ou Krishna, ou n’importe lequel des grands maîtres réalisés, n’ont pas d’ego ; tant qu’ils ont un corps, ils ont forcément un ego (BG 07/04 et 13/05). Mais chez eux l’ego est totalement au service de l’atman (BG 06/06). Le salut proposé par le Christ n’est pas lié à la personne de Jésus mais à sa réalisation spirituelle. Nous ne sommes pas sa personne, mais nous pouvons suivre la voie de sa réalisation. Reste le message religieux fondamental : il n’est jamais séparé de Moi et je ne suis jamais séparé de lui. Le croyant qui souffre dans le monde d’être si souvent séparé de la vérité, de l’amour, de la justice, se sait non séparé de Dieu. Ce langage est typique de la ‘religion’ qui, par définition, ‘relie’; on ne dit pas qu’il est un avec Dieu, mais qu’il est non-séparé. Jean, dans son évangile (Jn 17), va plus loin, en osant une doctrine de l’unité que la théologie commune ne reprendra pas, mais qui hante la quête des grands mystiques chrétiens. Le but n’est plus Chrétien, mais alter-Christus.

Pratique IV : IV°) La liberté morale du spirituel  Le yogi, établi dans l’unité, qui Me vénère comme demeurant dans tous les êtres, vit en Moi, quelle que soit sa façon de vivre (BG 06/31). Ce sutra synthétise les précédents en précisant deux points essentiels. Le premier (qui Me vénère comme demeurant dans tous les êtres) montre que le fait de percevoir en permanence la présence divine dans tous les humains est en soi un culte, un rituel, un acte sacré. L’Évangile suggère la même chose : Si on aime le Seigneur de tout son cœur c’est parce que Cela (Brahman)… réside au cœur de chacun (BG 13/17). S’il convient d’aimer son prochain comme soi-même, c’est qu’Il réside au cœur de chacun. Le deuxième point particulier à ce sutra (quelle que soit sa façon de vivre) laisse clairement entendre qu’il n’y a pas de comportement moral lié au fait d’être établi dans l’unité. Saint Augustin, avec son fameux ‘Aime et fais ce que tu veux’ s’approche beaucoup de cette idée. On peut dire, en schématisant, que l’exotérisme veille beaucoup à faire ce qui doit être fait selon la Loi, alors que l’ésotérisme veille à discerner Dieu en toute situation, sans guère se soucier du contexte extérieur.

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