MAÎTRISE de l’IMAGINATION en MÉDITATION (BG 06/24 à 27)

MAÎTRISE de l’IMAGINATION en MÉDITATION (BG 06/24 à 27)

Bhagavad Gita 06/24 à 27 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

MAÎTRISE de l’IMAGINATION en MÉDITATION (BG 06/24 à 27)

MAÎTRISE de l’IMAGINATION en MÉDITATION

          Abandonnant sans réserve tous les désirs nés des sankalpas (imaginations et projections mentales), il doit maîtriser l’ensemble des sens, par le mental (BG 06/24).

          Peu à peu, il atteint la tranquillité, grâce à la fermeté de la conviction. Ayant établi le mental dans le Soi, il ne doit penser à rien d’autre (BG 06/25).

          Il doit détourner le mental instable et agité de ce qui le fait vagabonder, quelle que soit la cause de sa distraction, et le ramener sous le seul contrôle du Soi (BG 06/26).

          La joie suprême, en vérité, envahit le yogi dont le mental est calme, dont les passions ont été apaisées, qui est libéré de toute impureté, et qui est devenu Brahman (BG 06/27).

Théorie :

I°) La maîtrise de l’imagination dans la méditation

1        Abandonnant sans réserve tous les désirs nés des sankalpas (imaginations et projections mentales), il doit maîtriser l’ensemble des sens, par le mental (BG 06/24). Chez l’homme profane, les sens maîtrisent le mental et non le mental les sens. La plupart des pensées sont déclenchées par une perception sensorielle. Le mental (appelé ‘sens interne’ dans le Yoga) sert de récepteur et coordinateur des cinq perceptions sensorielles. Autrement dit, la vie intérieure de l’homme est en dépendance plus ou moins complète de ce qui se passe à l’extérieur de son corps. Un tel homme est manipulable par les puissants qui sauront aménager son environnement pour le conduire où ils veulent. Comme l’homme moderne vit dans un environnement urbain et même numérique de plus en plus préfabriqué et artificiel, il sera conduit comme un bœuf tiré par son anneau de museau.

2        Chez le profane, la vie intérieure n’est que l’écho de la vie extérieure dont il suit le courant. La Bhagavad Gita conseille ici d’inverser la relation sens-mental en maîtrisant l’ensemble des sens, par le mental. L’homme véritable entreprend d’avoir une vie  intérieure qui soit sienne ; c’est-à-dire en fait d’avoir une vie réellement intérieure.

3        Ce n’est pas tout. Chez l’homme profane, les sens déterminent le contenu du mental ; dans un second temps, l’imagination s’empare de cette matière première et reconfigure les perceptions selon ce qui flatte l’ego. Une certaine créativité intérieure intervient par rapport au monde extérieur tel qu’il est perçu. Cette créativité, très limitée chez des hommes moutonniers, peut être gigantesque chez des hommes comme Victor Hugo ou Napoléon.

4        Les projections mentales interviennent alors, comme une tendance à actualiser extérieurement les produits de l’imagination. L’homme désire façonner le monde extérieur pour le rendre conforme à son imaginaire. Cela créé des sankalpas, c’est-à-dire des traces dans le mental, qui se creusent comme des ornières au fur et à mesure que l’on repense aux mêmes choses. Un moment vient où ces ornières se muent en canaux et les pensées qui commandent le corps ne peuvent plus suivre un autre chemin que ces canaux. Alors la projection mentale devient action contraignante. L’homme ne peut pas faire autrement ; ses désirs deviennent des ordres impératifs. L’homme est tout sauf tranquille, il agit comme un zombi. Précisément il y a les sankalpas, qui sont des impulsions positives, des choses que l’on a envie de faire, et les vikalpa, impulsions négatives, ce que l’on hait, que l’on fuit. Le chemin conseillé par la BG est inverse. À la source, maîtrise des sens par le mental. En aval, abandon sans réserve de tous les désirs nés des sankalpas et des répulsions nées des vikalpas déjà formés par les précédentes imaginations et projections mentales. Même les désirs de perfection spirituelle doivent être abandonnés ; le yogi agit parce que Dieu le veut et non parce que lui le veut.

5        Si le processus est clair, la pratique est redoutable car, comme le dira bientôt Arjuna : Ce yoga de l’équanimité, enseigné par Toi…je ne vois pas comment il peut être maintenu, à cause de l’imagination agitée (du mental)…le mental est fuyant, turbulent, puissant et rebelle. Je crois qu’il est aussi difficile à contrôler que le vent  (BG 06/33-34).

II°) Quels sont les signes du mental dans le Soi ?

1          Peu à peu, il atteint la tranquillité, grâce à la fermeté de la conviction. La chose est facile à dire. En pratique, la fermeté doit être considérable et le peu à peu durer de longues années avant qu’il atteigne la tranquillité. Comme dans tous les domaines, certains enfants jouent juste au violon après quelques semaines ; pour d’autres, à les entendre, il faudra plusieurs vies… s’ils n’ont pas abandonné bien avant. La Gita le précise ailleurs : Après de nombreuses naissances, l’homme épris de sagesse vient à moi…(BG 07/19) et aussi : Parmi des milliers d’hommes, quelques-uns à peine s’efforcent d’atteindre la perfection ; et parmi ceux qui l’atteignent, rare celui qui Me connaît en vérité (BG 07/03).

2        Ayant établi le mental dans le Soi, il ne doit penser à rien d’autre (BG 06/25). L’expression est curieuse car, à vrai dire, penser à rien d’autre laisse supposer qu’établir le mental dans le Soi c’est penser à quelque chose. Or le Soi n’est pas quelque chose de particulier ; il n’est même pas le tout. Il n’est pas perçu par les sens, ni par le mental (BG 02/25) ; comment, dès lors, y penser ? La vérité suprême…dépasse le pouvoir de perception et d’entendement lié aux sens matériels (BG 13/15). C’est dire la difficulté de l’entreprise, qui ne peut être décrite que par un langage paradoxal. En fait il s’agit de ne pas penser du tout.

3        Le français possède un outil utile avec la distinction penser et réfléchir. Il y a toujours quelque chose de mécanique dans la pensée. Les images se succèdent, les mots aussi ; l’ensemble est fluide s’il n’y a pas de contradiction, sinon le mouvement grince. La réflexion, comme celle d’un rayon de lumière sur un miroir, se fait bien si le miroir est propre, parfaitement plan et immobile. Dans la méditation, il s’agit de passer du mental mécanique, qui pense, au mental-miroir qui réfléchit. Alors on ne pense pas au sujet de méditation, tout en gardant dans le champ de conscience le sujet de méditation. Si je demeure parfaitement conscient, précisément en ne pensant à rien, alors le mental est dans le Soi.

4        La preuve expérimentale de cette réussite de la méditation est la tranquillité ressentie. Une illusion se présente dans ce début de pratique méditative (début qui peut durer longtemps). La difficulté, sur laquelle nous insistons, ainsi que la BG d’ailleurs, est d’autant plus grande que l’apprenti méditant est un penseur puissant et un imaginateur créatif. Celui dont l’intelligence est peu développée…(BG 18/16) ou les hommes à l’intelligence brève… (BG 07/23) peuvent se faire illusion sur leur facilité en méditation. Il est facile d’arrêter le mental quand il ne se passe pas grand-chose en lui. Il est une certaine hébétude tranquille que l’on pourrait facilement confondre avec la méditation supra-mentale. La tranquillité est donc un signe de réussite en méditation à condition qu’elle présente, et cela est assez paradoxal, quelque chose de tranchant, de pointu, d’affuté.

III°) Pour méditer, une foi et une persévérance à toute épreuve

1        Il doit détourner le mental instable-asthira et agité-cancala de ce qui le fait vagabonder, quelle que soit la cause de sa distraction, et le ramener sous le seul contrôle du Soi (BG 06/26). Ce sutra reprend avec insistance les précédents, sauf sur un point : quelle que soit la cause de sa distraction. En effet, la tentation est souvent grande de cultiver de belles pensées, que l’on qualifie de spirituelles alors que l’on se trouve en méditation. Mais la méditation est fondamentalement supra mentale et la plus belle des pensées ne saurait l’être. Comme déjà vu, lorsque le mental s’apaise, l’intellect-buddhi retrouve sa liberté ; or l’intellect, qui est un plus par rapport au mental ordinaire, est un moins par rapport à la méditation-dhyana. En rappelant de ramener le mental sous le seul contrôle du Soi, la BG précise que la volonté ne saurait suffire pour sa domination. Méditer n’est pas seulement lutter contre les ruses du mental ; c’est essentiellement se concentrer sur le Soi.

2        La joie suprême, en vérité, envahit le yogi dont le mental est calme, dont les passions ont été apaisées, qui est libéré de toute impureté et qui est devenu Brahman (BG 06/27). Lorsque cela se produit, le Yogi n’a plus aucune hésitation sur l’état de méditation dans lequel il se trouve. Il se situe alors dans le cas évoqué plus loin : Certains perçoivent le Soi par eux-mêmes, par la méditation de leur propre Soi…(BG 13/24).

3        Conclusion : Le bénéfice de la méditation est une chose merveilleuse, mais les illusions sur l’état acquis ne sont pas rares, et le résultat peut demander des années de pratique régulière, voire des vies. Autrement dit, la question n’est pas tellement de savoir si l’on est doué ou pas pour cela, mais de s’assurer d’une persévérance, d’une volonté, en un mot d’une foi à toute épreuve. D’où l’insistance de la Gita sur ce point essentiel : Cette doctrine a un but unique (a l’Unique pour but) poursuivi avec concentration. Chez celui qui n’a pas cette détermination, les pensées sont innombrables et sans fin (BG 02/41)….poursuivant sans cesse leurs efforts, fermes dans leurs vœux, l’esprit toujours concentré, ils m’adorent dans une perpétuelle Union (BG 09/14). Il y a quelque chose de la fable de La Fontaine ‘Le lièvre et la tortue’ dans l’entreprise méditative du Yoga. La tortue (BG 02/58) est un animal lent dont l’ambition est immense : l’union avec Brahman (Brahmabutam).

4        La mythologie hindoue donne un exemple de cette persévérance qui peut sembler folie au mental rationnel. Une vague de l’océan emporte les œufs d’une oiselle dont le nid se trouvait près du rivage. Elle réclame ses œufs. L’océan ne lui répond pas. Elle entreprend alors de le vider avec son bec. Tout le monde se moque d’elle. Mais Garuda, l’homme-oiseau gigantesque qui est la monture de Vishnu (BG 10/30) menace l’océan, qui s’exécute. ‘Aide-toi le ciel t’aidera’.

Pratique :

Pratique I : I°) La maîtrise de l’imagination dans la méditation  Abandonnant sans réserve tous les désirs nés des sankalpas (imaginations et projections mentales), il doit maîtriser l’ensemble des sens, par le mental (BG 06/24). Chez le profane, la vie intérieure n’est que l’écho de la vie extérieure dont il suit le courant. La Bhagavad Gita conseille ici d’inverser la relation sens-mental en maîtrisant l’ensemble des sens, par le mental. L’homme véritable entreprend d’avoir une vie  intérieure qui soit sienne ; c’est-à-dire en fait d’avoir une vie réellement intérieure. Les projections mentales interviennent alors, qui consistent à avoir envie d’extérioriser les produits de l’imagination. Cela créé des sankalpas, des traces dans le mental, qui se creusent comme des ornières au fur et à mesure que l’on repense aux mêmes choses. Un moment vient où ces ornières se muent en canaux et les pensées qui commandent le corps ne peuvent plus suivre un autre chemin que ces canaux. Alors la projection mentale devient action contraignante. À la source, maîtrise des sens par le mental. En aval, abandon sans réserve de tous les désirs nés des sankalpas : tel est le travail.

Pratique II : II°) Quels sont les signes du mental dans le Soi ?  Peu à peu, il atteint la tranquillité, grâce à la fermeté de la conviction. En pratique, la fermeté doit être considérable et le peu à peu durer de longues années avant qu’il atteigne la tranquillité. Ayant établi le mental dans le Soi, il ne doit penser à rien d’autre (BG 06/25). Le Soi n’est pas quelque chose de particulier ; il n’est même pas le Tout. Il n’est pas perçu par les sens, ni par le mental (BG 02/25) ; comment, dès lors, y penser ? En fait il s’agit de ne pas penser du tout. Le français possède un outil utile avec la différence penser et réfléchir. Il y a toujours quelque chose de mécanique dans la pensée. Les images se succèdent, les mots aussi. La réflexion, comme celle d’un rayon de lumière sur un miroir, se fait bien si le miroir est propre, parfaitement plan et immobile. Dans la méditation, il s’agit de passer du mental mécanique, qui pense, au mental-miroir qui réfléchit. Alors on ne pense pas au sujet de méditation, tout en gardant dans le champ de conscience le sujet de méditation. Si je demeure parfaitement conscient, précisément en ne pensant à rien, alors le mental est dans le Soi. La preuve expérimentale de cette réussite de la méditation est la tranquillité ressentie. La difficulté est d’autant plus grande que l’apprenti méditant est un penseur puissant et un imaginateur créatif. Il est facile d’arrêter le mental quand il ne se passe pas grand-chose en lui. La tranquillité est donc un signe de réussite en méditation à condition qu’elle présente, et cela est assez paradoxal, quelque chose de tranchant, de pointu, d’affuté.

Pratique III : III°) Pour méditer, une foi et une persévérance à toute épreuve  Il doit détourner le mental instable-asthira et agité-cancala de ce qui le fait vagabonder, quelle que soit la cause de sa distraction, et le ramener sous le seul contrôle du Soi (BG 06/26). La tentation est souvent grande de cultiver de belles pensées, que l’on qualifie de spirituelles alors que l’on se trouve en méditation. Mais la méditation est fondamentalement supra mentale et la plus belle des pensées ne saurait l’être. En rappelant de ramener le mental sous le seul contrôle du Soi, la BG précise que la volonté ne saurait suffire pour sa domination. Méditer n’est pas seulement lutter contre les ruses du mental ; c’est essentiellement se concentrer sur le Soi. La joie suprême, en vérité, envahit le yogi dont le mental est calme, dont les passions ont été apaisées, qui est libéré de toute impureté et qui est devenu Brahman (BG 06/27). Lorsque cela se produit, le Yogi n’a plus aucune hésitation sur l’état de méditation dans lequel il se trouve. Le bénéfice de la méditation est une chose merveilleuse, mais les illusions sur l’état acquis ne sont pas rares, et le résultat peut demander des années de pratique régulière, voire des vies. Il y a quelque chose de la fable de La Fontaine ‘Le lièvre et la tortue’ dans l’entreprise méditative du Yoga. La tortue (BG 02/58) est un animal lent dont l’ambition est immense : l’union avec Brahman (Brahmabutam). ‘Aide-toi le ciel t’aidera’.

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