Qu’est-ce que la méditation ?
La méditation, un entraînement guerrier
1 Le mot méditation -très à la mode aujourd’hui- fait partie de ces mots au sens si élastique qu’on peut leur faire dire à peu près n’importe quoi. Là se situe sans doute une des raisons de son succès.
2 En remontant le courant de la langue française, ‘méditation’ est issu du latin ‘meditatio’, dérivé de ‘meditari’, qui signifie ‘entraînement, préparation’. On remarque la consonance entre ‘meditari’ et ‘militari’, qui signifie ‘militaire’. Un militaire -et les Romains s’y connaissaient en la matière- est quelqu’un qui doit s’entraîner en temps de paix, précisément pour n’être pas surpris lorsque frappe la guerre, parfois sans prévenir, aux portes de sa nation. Et, mieux encore, il doit s’entraîner afin que ses voisins, qui ne manquent jamais d’espions, sachent toujours qu’il est en position de se bien défendre et s’abstiennent donc de l’agresser. D’où le proverbe latin : ‘Si vis pacem, para bellum’, ‘Si tu veux la paix, prépare la guerre’. Le terme ‘meditari’ avait donc surtout le sens fort d’un entraînement guerrier.
La méditation guerrière selon Jésus
1 Jésus, contemporain des Romains, qu’il connaissait fort bien, vivant dans une colonie romaine, enseigne : Quel est le roi qui, partant faire la guerre à un autre roi, ne commencera par s’asseoir pour examiner s’il est capable, avec dix mille hommes, de se porter à la rencontre de celui qui marche contre lui avec vingt mille ? Sinon, alors que l’autre est encore loin, il lui envoie une ambassade pour demander la paix. Ainsi donc, quiconque parmi vous ne renonce pas à tous ses biens ne peut être mon disciple (Lc 14/31-33 = P 193).
2 On peut être croyant et pratiquant d’une religion sans vivre la chose comme une guerre ; mais on ne peut pas être disciple d’un maître de réalisation spirituelle comme Jésus ou Krishna sans être un guerrier (d’où la thématique guerrière de la Bhagavad Gita).
La méditation guerrière selon l’islam
La notion de ‘jihad’, ‘guerre sainte’ en islam est semblable, puisque Mohammed distingue ‘le grand jihad’ du ‘petit jihad’. Contrairement à ce que beaucoup pourraient penser, le petit est la guerre, au sens physique du terme, et quand bien même elle serait mondiale et atomique, comme il arriva qu’elle fût, et le ‘grand jihad’ est la guerre intérieure contre les forces négatives de l’individu.
La méditation guerrière en yoga hindou
1 La philosophie Samkhya hindoue nomme gunas les trois forces constitutives du monde matériel : La nature matérielle est formée des trois gunas: sattva, rajas et tamas, qui sont issus de la prakriti (de la Nature)… Ce sont elles qui maintiennent l’impérissable habitant (le germe divin, immortel) dans le corps (Bhagavad Gita = BG 14/05). Parmi ces qualités, sattva est lumineuse, exempt de tout mal par son incorruptibilité. Cette qualité lie par l’attachement au bonheur, et à la science…(BG 14/06). Sache que la nature de rajas est la passion, la source du désir sans fin. Rajas lie fortement le principe incarné par l’attrait de l’action… (BG 14/07). Sache que tamas naît de l’ignorance, et qu’elle cause l’égarement de tous les êtres. Cette modalité lie fortement par la stupidité, la paresse et la torpeur…(BG 14/08). Sattva crée un attachement au bonheur, rajas à l’action, et tamas, qui voile la connaissance, crée l’attachement à la négligence (BG 14/09).
2 Symboliquement, sattva est ascendant, rajas rayonnant selon toutes les directions horizontales, tamas est descendant. Ces trois directions se retrouvent dans le symbole de la croix chrétienne, quand on l’envisage comme tel, et non seulement comme un outil de supplice supposé salvateur en soi. Les sattviques s’élèvent. Les rajasiques demeurent dans les régions intermédiaires, terrestres. Les tamasiques, les hommes de ténèbres, choient vers les mondes infernaux (BG 14/18).
3 Et surtout les trois gunas sont en guerre permanente les unes contre les autres : Tantôt, dominant sattva et tamas, rajas l’emporte ; et tantôt, c’est la sattva qui vainc rajas et tamas ; d’autres fois encore, tamas, à son tour, renverse sattva et rajas. Ainsi…jamais entre les gunas ne cesse la lutte pour régner (BG 14/10). C’est dans ce contexte que la guerre spirituelle se développe en milieu hindou et yogique, comme en milieu islamique, comme en milieu chrétien version Jésus.
La ‘disputatio’ médiévale
Dans la scolastique médiévale, la ‘disputatio’ -qui donne ‘dispute’ en français- était, avec la ‘lectio’ (lecture), une des méthodes essentielles d’enseignement et de recherche, ainsi qu’une technique d’examen dans les universités. La ‘disputatio’ consistait souvent en une discussion organisée sous forme d’un débat oral entre plusieurs interlocuteurs, en général devant un auditoire, et parfois en public. On retrouve l’idée de combat, en version intellectuelle. Combat de la vérité et de l’erreur, de l’illusion et du réel. La ‘disputatio’ était ainsi la préparation, l’entraînement, quasi guerrier, à un discours, une confrontation orale, ou à l’écriture d’un traité sur un sujet complexe.
Méditation discursive occidentale et orientale
La méditation discursive dans la culture occidentale
1 Les notions très typées précédemment évoquées se retrouvent en mode atténué et, pourrait-on dire ‘pacifiste’, dans trois domaines de la culture occidentale : religieux, philosophique et littéraire (nous excluons d’emblée les guerres orales des politiciens, qui ne sont que mensonges pour séduire l’électorat). Ainsi parle-t-on des ‘Méditations de sainte Thérèse’, des ‘Méditations de Descartes’, et des ‘Médiations de Lamartine’. L’ardeur guerrière, et la radicalité de la lutte contre le danger de mourir, se sont quelque peu diluées en chemin.
2 C’est dans ce sens ordinaire qu’en religion chrétienne on parle de ‘méditer un texte d’Évangile’. On l’explore, en laissant courir la pensée sur ce texte et les mille rapprochements qu’il peut susciter. C’est une improvisation, religieusement bien intentionnée, mais sans grande méthode.
La méditation discursive dans la Bhagavad Gita
L’Orient n’ignore pas cette forme de méditation discursive (c’est-à-dire que l’on se parle mentalement, on discourt, pour bien préciser les pensées). Ainsi, je t’ai révélé la connaissance, qui est le plus grand de tous les secrets. Médite-la sous tous ses aspects, puis agis comme tu l’entends (BG 18/63).
La constitution des corps selon le Samkhya
1 En théorie, certains hommes peuvent se passer de l’intelligence discursive et de l’étude doctrinale : Certains perçoivent le Soi (le pôle divin dans l’humain) par eux-mêmes, par la méditation de leur propre Soi…(BG 13/24). Mais, en pratique, la question ne se pose pas, car celui qui se la pose prouve par là qu’il n’est pas dans ce cas.
2 Pour quasiment tous les humains -et surtout en fin de cycle d’humanité comme aujourd’hui- il faut passer par la méditation discursive, pour intégrer la doctrine spirituelle. En Yoga, on appelle cette doctrine préparatoire le samkhya : Je t’ai enseigné la doctrine sous l’angle spéculatif (Samkhya). Je vais maintenant te l’exposer sous l’angle de la pratique de l’Union (Yoga) (BG 02/39). Le samkhya expose la formation du monde matériel des corps à partir du monde spirituel. Il détaille donc le chemin que le méditant doit parcourir en sens inverse, en remontant le courant de la création-manifestation.
La doctrine de l’unité suprême selon le Védanta
1 La fine pointe de la doctrine spirituelle se nomme védanta dans la tradition hindoue ; il s’agit de l’aspect purement métaphysique de cette tradition (qui n’a pratiquement aucun équivalent en profondeur et en clarté doctrinale dans les traditions actuellement vivantes). Le védanta aussi comprend une approche discursive, théorique, et sa méthode de réalisation est aussi le yoga, et en particulier la méditation supra-mentale du yoga que l’on nomme dhyana. Ces sujets ont déjà été traités…dans les ‘aphorismes sur le Brahman’ (Vedanta-sutra), bien argumenté et sans équivoque (BG 13/04). Krishna, dans la Gita, déclare : Je suis l’auteur du Védanta, et le connaisseur des Védas (BG 15/15). L’essence du Védanta consiste à réaliser que l’être humain individuel n’est séparé de l’Unique principe spirituel qu’en apparence, et seulement selon le point de vue particulier des états de conscience de veille et de rêve. Non dans le sommeil profond, ni dans la méditation profonde.
Méditation supra-mentale orientale
La doctrine ésotérique peut être discursive, mais non la méditation ésotérique
1 Sauf rares exceptions, très peu connues du grand public chrétien, la méditation chrétienne est toujours discursive. Cela s’explique par le fait que cette tradition a très tôt perdu son ésotérisme, pourtant nettement signalé dans l’Évangile. Or, si un exposé doctrinal, et donc discursif, peut aborder des questions ésotériques -comme c’est souvent le cas dans ce site-, la méditation ésotérique proprement dite ne fait que passer par les étapes discursives pour accéder au domaine supra-mental.
2 Les humains portant tous la trace du divin en eux, même dans les religions qui nient ce point (les religions dualistes), il se peut toujours qu’en milieu chrétien on trouve, à diverses époques, des mystiques qui pratiquent la méditation supra-mentale d’une façon qu’on pourrait dire spontanée.
Les éléments constitutifs de la condition humaine
1 Contrairement à l’Évangile, la Bhagavad Gita enseigne la constitution des êtres : Les grands principes des êtres sont : le non-manifesté, l’intellect, les dix organes des sens, et les cinq objets des sens, le mental, l’individu (le moi, l’ego) (BG 13/05).
2 D’abord le non-manifesté, car la matière n’a pas sa cause dans la matière, comme le dit l’évangile de Myriam de Magdala : Tout reviendra à ses racines, la matière retournera aux origines de la matière (Ma p7/1-9) et aussi : Jésus : « Voilà pourquoi le Bien est venu parmi vous ; il a participé aux éléments de votre nature afin de la ré-unir à ses racines » (Ma p7/20-22). L’attachement à la matière engendre une passion contre nature. Le trouble naît alors dans tout le corps ; c’est pourquoi je vous dis : ‘Soyez en harmonie’…(Ma p8/1-5).
Le non-manifesté
Le non-manifesté en question n’est autre que la trace du divin dans l’humain : Je suis le Soi (atman)…siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20). Et, en particulier, il siège dans le cœur : On dit de Cela (Brahman), qu’il est la lumière de toutes les lumières…Il réside au cœur de chacun. On ne peut l’atteindre que par la connaissance (BG 13/17). La connaissance en question est intuitive, supra-mentale. Il s’agit de tout autre chose que ‘d’avoir des connaissances’ encyclopédiques ou universitaires. Il s’agit de la connaissance de sa propre conscience, de sa propre nature intérieure ; c’est le ‘Connais-toi toi-même’ des sages grecs. La connaissance la plus pure, on peut la réaliser par intuition directe…(BG 09/02).
Les intellectuels et les cérébraux
1 Dans la liste précédemment envisagée (Les grands principes des êtres sont : le non-manifesté, l’intellect…) intervient ensuite l’intelligence. Toutes les traditions distinguent deux formes d’intelligence. D’une part celle, discursive, logique, procédant par opposition et raisonnement, qu’on nomme ‘intelligence cérébrale’, ou ‘intelligence discursive’.
2 Il s’agit du sens ordinaire du mot intelligence. Et aussi du sens inférieur ; la preuve en est que la supposée ‘intelligence artificielle’ (IA), qui suscite aujourd’hui tant d’espoirs et tant de peurs, peut, en partie, concurrencer l’intelligence cérébrale de l’humain.
3 C’est dans ce sens qu’on parle ordinairement des ‘intellectuels’ pour désigner les ingénieurs, informaticiens, chercheurs, linguistes, mathématiciens etc. Mais ce mot est abusif ; il serait plus correct de les nommer les ‘cérébraux’, car ce sont des gens qui travaillent essentiellement avec leur cerveau et peu avec leurs membres, contrairement à un bucheron ou un sportif professionnel. Et cela n’implique aucunement qu’ils soient spirituellement plus intelligents que le bucheron.
Les intelligents de cœur et l’intellect
1 D’autre part intervient l’intelligence intuitive ou, pour mieux dire, l’intellect. Il s’agit de ‘l’intelligence cordiale’, située symboliquement dans le cœur, parce qu’il est central dans la partie visible et corporelle de l’être humain. ‘L’intelligence cordiale’ est intuitive, atteint directement son but, sans passer par un raisonnement. Elle ne zigzague pas, ne compare pas le pour et le contre ; elle procède en terme d’évidence, de certitude. Celui qui a transcendé les gunas, qui sont à l’origine du corps (BG 14/20), ne hait pas l’évidence (BG 14/22) ; il la perçoit au contraire directement.
2 Or l’intelligence qui s’exerce dans la ‘méditation orientale’ est précisément l’intellect. Elle est supra-mentale.
3 Einstein disait : « En science, il y a les chercheurs et les trouveurs. Les chercheurs cherchent. Les trouveurs trouvent. » Les chercheurs utilisent l’intelligence cérébrale, les trouveurs l’intellect cordial. Le cérébral ne produit pas le cordial.
Le passage par le mental pour accéder à l’intellect
Parfois, l’intellect cordial jaillit comme un éclair. Comme Archimède, qui découvre son fameux principe de flottaison des corps solides dans l’eau, en se relaxant dans son bain. Mais il ne l’aurait pas trouvé s’il n’y avait longuement travaillé cérébralement avant de prendre son bain. Ainsi la méditation implique une bonne préparation doctrinale discursive, suivie d’une méthodique pratique de la méditation supra-mentale. Celui dont le mental n’erre plus vers d’autres objets, qui est stabilisé par la pratique répétée de la méditation, qui est absorbé dans la contemplation constante du Purusha suprême et resplendissant (L’Esprit Saint), celui-là l’atteint (BG 08/08).
Le mental comme ‘sens interne’
1 Reprenons les grands principes de la constitution des êtres d’après la Bhagavad Gita : Les grands principes des êtres sont : le non-manifesté, l’intellect, les dix organes des sens, et les cinq objets des sens, le mental, l’individu (le moi, l’ego) (BG 13/05). Nous avons traité du non-manifesté et de l’intellect. Puis nous avons comparé l’intelligence cordiale de l’intellect, et l’intelligence rationnelle, cérébrale du mental.
2 On pourrait s’étonner que la liste fournie par la Gita intercale les dix organes des sens, et les cinq objets des sens entre l’intellect et le mental. Là pourtant se cache un grand secret.
3 D’abord pourquoi les hindous auraient-ils dix organes de sens alors que les occidentaux n’en ont que cinq ? Il y a les organes de perception : l’ouïe, la vue, le toucher, le goût et l’odorat…(BG 15/09). Et les organes d’action : les pieds (locomotion), l’anus (excrétion), le phallus ou la matrice (reproduction), les mains (action) et la bouche et la gorge (vocalisation). Donc les occidentaux ont bien dix ‘organes’, eux-aussi, mais sans le savoir, comme monsieur Jourdain faisait de la prose.
4 « Est-ce là le ‘grand secret’ promis ? » se dira-t-on. Non pas. Le secret tient dans l’un des noms donné au mental par la Gita : le sens interne (le mental) (BG 15/09). Le mental a, entre autres, pour fonction de coordonner les informations apportées par les cinq sens au cerveau. Cela se fait si bien chez un homme en bonne santé mentale qu’il ne s’en aperçoit pas. Pourtant il a dû apprendre laborieusement lorsqu’il était bébé ; mais il a oublié ce long apprentissage de coordination sensorielle qui préluda au langage.
5 Un indice, pourtant, devrait le frapper. On se demande comment font les chevaux pour se faire une image cohérente du monde, alors qu’ils ne voient pas la même chose avec l’œil droit et l’œil gauche. La question devient encore plus troublante quand on observe un caméléon, dont les deux yeux indépendants riboulent rapidement dans tous les sens.
6 Les psychiatres savent bien que, dans certaines maladies mentales, le cerveau ne coordonne plus les messages des cinq sens. Le malade ressent alors l’impression troublante de voir un monde sans rapport avec celui qu’il entend. N’importe qui fait aussi cette expérience parfois. Un homme, par exemple, connait bien les sons produits par les différents objets de sa maison. Les yeux fermés, il peut identifier l’objet. Si, un jour, un son totalement étranger lui parvient, et qu’il établit que ce son ne provient pas de l’extérieur, sans pourtant pouvoir en trouver la cause chez lui, il ressent un malaise. Il échafaude des hypothèses : « Un rat dans le grenier. Un intrus caché dans la cave… » S’il ne trouve pas, il a l’impression de devenir fou ; la logique, la cohérence de son monde se fissure. Tout cela permet de comprendre la fonction de ‘sens interne’ du mental, de coordinateur des cinq sens.
Le mental ne travaille que pour le corps
« C’est un secret » dira-t-on, « mais un petit seulement ». Voici le grand. Les autres fonctions du mental, comme la mémoire, le sens logique, l’imagination demeurent toujours liées à cette première fonction de coordinateur et traducteur des cinq sens. Donc le mental est lié aux sens et par là au corps, irrévocablement. L’intelligence mentale, si grande soit-elle ne peut pas dépasser l’attachement et même l’identification de l’être à son corps. En somme le mental ne produit qu’une intelligence égocentrée. Il est l’outil de l’égoïsme.
Comment vivre heureux dans la cité aux neufs portes ?
1 La Bhagavad Gita déclare : l’être incarné vit heureux dans la cité aux neufs portes, sans agir ni faire agir (le corps et les sens) (BG 05/13). Ici l’être incarné désigne le pôle spirituel habitant transitoirement dans le corps. En ésotérisme chrétien on dirait « pneuma dans soma ; l’esprit (divin) dans le corps ». La cité aux neufs portes désigne le corps et ses ouvertures (en fait le corps masculin, le féminin comportant dix ouvertures ; cette question sera envisagée ailleurs, en étudiant ce passage). Toujours est-il que, dans la vie profane, il est rigoureusement impossible pour l’être incarné de vivre heureux dans la cité aux neufs portes sans agir. Car l’humain a une soif inextinguible de ‘divertissement’, comme disait Blaise Pascal au XVII° siècle (et que dirait-il aujourd’hui?).
2 Comme le dit aussi Pascal dans ses célèbres ‘Pensées’ : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » Assurément, Pascal aurait été émerveillé s’il avait rencontré le yoga hindou.
Comment le mental peut aussi servir à l’intelligence spirituelle
1 Quand un homme expose une pensée spirituelle -celle-ci même que nous lisons, par exemple- tout procède d’abord d’une intuition supra-mentale, de l’intellect, de l’intelligence cordiale. Ensuite seulement le mental exprime cette intuition mentalement, puis verbalement, en puisant dans sa mémoire le vocabulaire adéquat, dans le sens logique la disposition des arguments, dans l’imagination les exemples symboliques pour faire pressentir, en langage sensible, les choses suprasensibles de l’esprit. Voilà pourquoi la Bhagavad Gita interpose, entre l’intellect et le mental, les dix sens et leurs objets, qui sont, bien sûr, les objets pour la vue, les sons pour l’ouïe, les textures pour le toucher, les saveurs pour le goût et les odeurs pour le sens olfactif.
2 Autrement dit : le mental peut exprimer les vérités spirituelles appréhendées par l’intellect intuitif, mais il ne peut pas y accéder de lui-même, avec ses outils propres que sont la perception des sensations, la mémoire, l’imagination et le sens logique.
L’Esprit n’est pas perceptible par le mental
1 Il devient clair, alors, que le but de la méditation yogique, ou orientale, dont le nom exact est dhyana, consiste à faire cheminer la conscience, ordinairement phagocytée par les sens et la cogitation mentale, de ces derniers à l’intellect intuitif, cordial, seul capable de pressentir la présence du spirituel dans l’humain.
2 La Gita précise bien que le mental et les sens sont impuissants pour ce faire : L’atman n’est pas perçu par les sens, ni par le mental. Il est inaltérable…(BG 02/25). Et aussi : La vérité suprême…dépasse le pouvoir de perception et d’entendement lié aux sens matériels (BG 13/15). D’ailleurs la précédente citation donne une indication précieuse : L’atman (le pôle spirituel) est inaltérable, car les sens et le mental ne peuvent percevoir que l’altérable, le mortel, l’impermanent, le relativement vrai, le transitoirement réel.
3 Et voilà pourquoi la Gita précise ensuite : Cela (Brahman, l’Absolu)…est l’objet de la connaissance. Il réside au cœur de chacun. On ne peut l’atteindre que par la connaissance (BG 13/17). La connaissance en question est l’intellect cordial.
Le processus créationnel selon le Samkhya
1 Nous avons vu que le Samkhya expose le passage du principe spirituel, nommé Ishvara (Dieu, en tant qu’Unique) à sa scission créationnelle en deux parties (naissance du dualisme inhérent à toute manifestation). Ces deux parties sont nommées dans la Gita : Purusha (l’Esprit) et Prakriti (la matière primordiale informe et non différentiée). Ces deux parties correspondent, dans la version chinoise et taoïste de la tradition orientale, à Yang pour Purusha et Yin pour Prakriti.
2 Lorsque, selon le symbolisme d’une union sexuelle primordiale, Purusha entre en contact avec Prakriti, alors les êtres différentiés apparaissent. L’engendrement d’un être quelconque, mobile ou immobile, est le fruit de l’union du ‘champ’ (Matière, Prakriti) et du ‘connaisseur du champ’ (l’Idée, Esprit, Purusha) (BG 13/26). Ma matrice est la grande prakriti (Nature primordiale). J’y dépose ma semence, d’où naissent tous les êtres (BG 14/03).
Le Yoga doit remonter le processus du Samkhya
1 Si le Samkhya est la carte, le Yoga est la méthode de cheminement pour parcourir cette carte physiquement. Si le Samkhya est la rivière décrite de la source à l’embouchure, le yoga est la navigation pour en remonter le courant jusqu’à la source.
2 C’est le ‘Pèlerinage aux Sources’ comme dit Lanza del Vasto, un auteur italo-français, qui a donné ce beau titre à l’un de ses livres. Cet auteur, dont certains aspects de l’œuvre ne manquent pas d’intérêt, a préféré Gandhi, le mystique de la non-violence politique, au grand réalisé Ramana Maharshi, joyau de la tradition hindoue. Cette spectaculaire incompréhension d’un occidental -pourtant bien intentionné et assurément d’une certaine élévation religieuse- illustre à quel point, sauf rares exceptions, la véritable notion de méditation-dhyana est étrangère aux occidentaux.
Méditation avec support, méditation sans support
L’envol vers Dhyana
1 On aura compris que la méditation-dhyana (c’est ainsi que nous nommerons la ‘méditation orientale et yogique’ pour éviter toute confusion) consiste à lâcher la prise aux supports habituels de la conscience, qui sont les sensations, les émotions et les pensées.
2 Comme un oiseau qui quitte le support solide du nid, pour se lancer dans le ‘vide’ de l’atmosphère, le méditant doit lâcher les accroches mentales pour se lancer dans le vent (pneuma=souffle) de l’Esprit.
Méditation avec support d’un texte sacré
1 Le jeune oiseau ne se lance pas dans le vide sans un entraînement préalable. Pendant des semaines, dès que son duvet a pris l’aspect de plumes, il s’entraîne à battre des ailes, renforçant la puissance de ses muscles et de son cœur, et testant l’impression subtile de s’appuyer sur cette chose extrêmement diluée qu’est l’atmosphère. Cette phase d’apprentissage du vol par l’oiseau correspond symboliquement aux formes de méditation que l’on nomme ‘avec support’.
2 On part donc d’un support, le plus souvent dans ce site un verset de l’Évangile ou un sutra (verset) de la Bhagavad Gita, qui fournit une image mentale, que l’on contemple, en raisonnant quelque peu éventuellement, pour en assimiler profondément le sens.
3 On trouvera donc dans ce site une grande quantité de ces méditations avec support, basées sur le support le plus traditionnel, et le plus sûr : les Écritures, tant proche-orientale (l’Évangile) qu’orientale (la Bhagavad Gita).
Méditation orientale sur l’Évangile oriental
Le risque de scandaliser
Certains lecteurs de culture chrétienne pourront être dépaysés, peut-être choqués, voire scandalisés par ce qu’ils appelleront « un mélange de traditions religieuses (syncrétisme) » ou « une méditation sauvage hors des chemins balisés de la tradition chrétienne ». Mais, si les religions sont multiples, l’Esprit est Un, et sa méthode nécessairement aussi.
L’oriental rabbi Yeshoua
De plus, nous l’avons exposé dans le commentaire métaphysique du Credo chrétien et aussi dans le commentaire de l’Évangile, il convient de ne pas oublier que Jésus est un oriental, qui n’a jamais mis les pieds en Occident, alors que presque toute la tradition chrétienne est occidentale.
L’occidental ‘christianisme oriental’
Ce que les chrétiens nomment le ‘christianisme oriental’ désigne le christianisme grec, ou slave, ou cette infime partie de la Turquie qui jouxte le Bosphore à Byzance (devenu Constantinople puis Istanbul) auquel il faut ajouter Jérusalem, Antioche et Alexandrie, toutes villes hellénisées et romanisées de longue date. En fait ce ‘christianisme oriental’ ne désigne que l’Est de l’Occident, car il fut en grande partie territoire de l’empire romain pendant des siècles et la culture y était occidentale.
Une approche providentielle, comme un signe des temps
1 C’est un signe des temps que le monde se globalise et que les cultures se compénètrent. Cette globalisation provient du développement monstrueux de l’occident mercantile et guerrier qui, lui-même, dérive de la décadence du christianisme et de la fin de la chrétienté. Mais ‘à quelque chose malheur est bon’, ou ‘le diable porte pierre’, ainsi cette dégénérescence du christianisme, par perte de son ésotérisme non-duel et d’une méthode de réalisation type yoga, fut compensée par la rencontre de l’Orient, en particulier l’Orient hindou, dont la langue et le mode de pensée sont très assimilables par les européens qui s’en donnent la peine.
2 Il nous semble donc, au contraire des critiques évoquées, qu’il est providentiel d’appliquer les enseignements de la Bhagavad Gita à la compréhension de l’Évangile, tant par la doctrine (Samkhya et Védanta) que par la technique de méditation (Dhyana et yoga). ‘Providentiel’, c’est-à-dire dans le plan de Dieu.
Méditation-Dhyana sur la Bhagavad Gita
Une méthode orientale sur un enseignement oriental, à destination d’occidentaux
Dans les méditations avec support, que nous présentons dans ce site, on trouvera surtout, outre les méditations à base de versets évangéliques, nombre d’autres à base de sutra (versets) de la Bhagavad Gita, texte synthétique et complet de la spiritualité hindoue et orientale. Ici il s’agit d’appliquer une méthode orientale à un enseignement oriental.