Le monde : (epsilon) (Le Témoin)
Méditation en quatre phases
Cette méditation se déroule en quatre phases, qu’il est bon d’enchaîner en une seule séance. Le minimum pratique étant de 5 minutes par phases, soit 20 minutes pour l’ensemble. Si, expérience aidant, la pratique devient plus longue, ce sont les phases 2 et surtout 3 et 4 qu’il conviendra d’allonger.
La dualité profane
La première phase se nomme ‘le monde’, car il s’agit d’observer comment se positionne la conscience dans le monde. Elle est située dans le corps et dans le mental, avec une vive impression de frontière entre ‘moi’, dans l’épiderme, et ‘non-moi’ au-delà de l’épiderme. ‘Moi’, mes pensées, et ‘non-moi’ les autres opinions ou façons d’être.
Le témoin
L’observation de ce phénomène suppose qu’un pôle témoin de la conscience supervise le mental et le corps, faute de quoi ce ne serait pas une méditation, mais simplement la vie profane. On repère donc les pensées qui apparaissent, et l’on constate que quasiment toutes se conjuguent en termes duels : moi et l’autre, moi et lui ou elle, moi et le monde (encore que ce dernier point est faux, car moi est bien dans le monde et non en dehors du monde).
L’ego ‘epsilonique’
En symbolisme arithmétique, cette phase de la méditation peut être représentée par epsilon. Cette lettre grecque représente en mathématique une quantité infinitésimale, quasi négligeable. Lorsque la conscience témoin observe le jeu du mental réagissant aux événements et aux êtres qui l’entourent, elle réalise l’aspect dérisoire des pensées et des émotions. Ce mental, logé dans ce corps, cet ‘individu’ -qui est tout sauf ‘indivisible’-, retournera en poussière, comme dit la Bible. Il sera effacé des mémoires beaucoup plus rapidement qu’il ne le croit. Il l’est déjà de nombre de mémoires où il croit occuper une place. Sa réalité existentielle n’est rien d’autre qu’epsilon.
Le Créateur : (10 000) (Brahma, Dieu)
La mutation de la crainte en confiance
1 En mode chrétien, il y a les mortels, dont nous faisons partie, et Dieu, en tant que créateur du monde. L’équivalent oriental hindou serait Brahma, qui désigne le divin en tant que créateur. Il prend le nom de Vishnou lorsque, le monde étant créé, il se conduit en conservateur ; et le nom de Shiva lorsque, le monde, ayant épuisé ses potentialités positives, finit par travailler à sa propre destruction. Mais, ce qui nous intéresse ici, c’est Brahma, le Créateur.
2 À cette phase 2 de la méditation, la conscience se concentre sur le fait que tout ce qui est provient de Dieu, de Brahma, de a à z. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20). Autre prise de conscience : selon la théorie de la manifestation cyclique, tout reviendra finalement à Dieu. Indivisible, il paraît se répartir entre les êtres. Il doit être connu comme le maintien des êtres dans l’existence ; il les absorbe et les émet tour à tour (BG 13/16).
3 Alors les affres de la pensée duelle, de ses inquiétudes, de ses angoisses, de ses luttes, se résorbent dans l’unité divine. Les désordres, perçus dans la vue partielle, se fondent dans la perception globale. De même que les dissonances, dans le quatuor éponyme de Mozart, font musique dans leur contexte. De même certaines laideurs graphiques font chef d’œuvre chez Gustave Doré, ou étrangetés chromatiques chez Van Gogh.
4 C’est la phase de pacification, de l’offrande de l’ego à Dieu. Cette phase, bien vécue, est la fin de la crainte. Même la crainte de Dieu se mue en confiance en Dieu, puisqu’il n’est que Lui et qu’Il est bon. C’est ici que s’accomplit le bonheur de la foi.
La foi absolue de l’enfant en son père
Tant que la méditation porte sur Dieu en tant que créateur, le mental peut s’appuyer sur des représentations symboliques. La raison en est que l’homme lui-même est créateur ou, plus modestement, co-créateur. Lorsqu’un humain a des enfants, il ne les crée pas, mais il déclenche un processus de création, dont il est conscient, et qu’il peut aussi ne pas déclencher en n’ayant pas de relations fécondantes. Les animaux participent à la création de leur descendance, mais sans le savoir ; ils agissent par instinct sexuel, non par désir d’enfant. Les mâles, dans nombre d’espèces, disparaissent après l’accouplement ; dans beaucoup d’espèces aussi, les femelles meurent après l’enfantement. Donc, pour l’humain, la méditation unifiante sur le Créateur impose l’image du Père, figure symbolique centrale dans le christianisme et dans l’Évangile : ‘Notre Père qui es au cieux…’.
Le symbolisme de l’enfance
Voyez à ne pas mépriser un seul de ces petits, car je vous dis que leurs anges dans les cieux regardent continuellement la face de mon Père, qui est dans les cieux (Mt 18/10 = P 131). De même que le petit enfant a une foi absolue dans la puissance et le savoir de son père ; de même Jésus invite ses disciples à se confier à Dieu en tant que Père céleste. Il s’agit d’un symbole, et non de la réalité en soi, car le père humain n’est ni tout puissant, ni omniscient. En évoquant les anges des petits enfants (métaphysiquement les états supérieurs de leur être), Jésus enseigne qu’en cultivant cette attitude vis-à-vis de Dieu le Père, le disciple se relie aux états supérieurs de son propre être et ainsi s’approche de la connaissance de Dieu. C’est en ce sens que Jésus conseille : si vous ne retournez à l’état des enfants (par rapport à Dieu), vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux (Mt 18/03 = P 129). L’équivalent taoïste donne : « Il convient d’être yin vis-à-vis du ciel. »
Méditation ‘avec support’ sur le Père
Cette deuxième phase de la méditation s’appuie volontiers sur des images mentales, sur une base symbolique. C’est toujours une méditation avec support (mental et symbolique). Brahma est le chef d’orchestre de la symphonie du monde. De même que le chef d’orchestre ne produit aucun son et dirige tous les sons, de même Brahma est imperceptible et organise tout le perceptible. Dans cette phase de la méditation, on s’entraîne à visualiser le Père derrière les êtres, les choses et les événements de la vie. Cette deuxième phase peut bien sûr être vécue à longueur de vie, indépendamment d’une posture de méditation.
Le Dieu innombrable
1 Les religions comme le christianisme, qui quasiment n’envisagent Dieu que comme Père, sont centrées sur le monde et croient au caractère de réalité ultime du monde. Il n’est pas question de quitter le monde, de dépasser son mode existentiel. Il est seulement question de le ré-harmoniser conformément à la pensée créatrice de Brahma, ou de Yahvé.
2 Le monde n’est pas conçu comme la seule réalité, mais il est conçu comme réel. Dieu est réel et le monde est réel, donc le monde est en somme le corps de Dieu, Dieu en forme, en vie et en personne. On est alors assez proche de la pensée qu’on appelle moniste où le monde est perçu comme le corps de Dieu.
3 Cette conception est clairement évoquée dans la Bhagavad Gita, mais comme un niveau parmi d’autres de conception et de méditation, et non comme un dogme de vérité absolue. Contemple… les innombrables manifestations, que nul encore n’a contemplées (BG 11/06) dit Krishna à Arjuna. Dieu est l’infini lorsqu’Il se manifeste. C’est sur ta trame, ô toi aux formes infinies, qu’est tissé cet univers (BG 11/38). Je te vois partout en ta forme infinie, avec d’innombrables bras, poitrines, bouches et yeux. Je n’en vois ni la fin, ni le milieu, ni le début, ô seigneur de l’univers, qui assume la forme de toutes choses (BG 11/16).
Le Dieu utile pour vivre le monde
Méditer sur Dieu en tant que Créateur, c’est encore préférer l’œuvre à l’auteur, le symbole au symbolisé, l’ombre à la chose. C’est appréhender Dieu dans son utilité pour l’homme.
Le dix aux infinis zéros
1 Si epsilon symbolise arithmétiquement l’individu humain dans le monde, le dix suivi d’un nombre indéfini de zéros, image arithmétique de l’infini, représente le Créateur. Arjuna dit : « Je vois tous les dieux, ô Dieu, et aussi une multitude d’espèces d’êtres. Je vois Brahma le créateur… (BG 11/15).
2 Dans le taoïsme l’expression ‘les dix mille êtres’ désigne l’ensemble du monde créé. Dans l’Évangile, l’homme de la parabole qui doit dix mille talents à son maître fait référence au même symbolisme (Mt 18/24 = P 134).
Le principe : (1) (Le divin métaphysique)
L’invitation en Dieu
1 Le Credo chrétien définit Dieu comme créateur : ‘Je crois en Dieu, créateur…’. Le christianisme, en tant que religion, ne va pas au-delà. Seul l’ésotérisme chrétien, que les mystiques abordent parfois de façon spontanée, s’intéresse à Dieu, en Soi.
2 L’Orient aime à se plonger dans le mystère de Dieu au-delà de la création, au-delà du monde ; ‘Dieu chez Lui’, pourrait-on dire. Un chrétien dira : « N’est-ce pas indiscret ? A-t-on seulement le droit d’entrer ainsi chez Lui sans y être invité ? » Mais Jésus demande à Dieu le Père : qu’ils soient un comme toi et moi nous sommes un. Voilà l’invitation. D’ailleurs, la parabole du festin de noce illustre aussi ce point (Mt 22/02 = P 191).
3 La BG est clairement ésotérique lorsqu’elle précise : grand Être, Tu es plus grand que tout, toi qui est la cause primordiale, même supérieur à Brahma le créateur (BG 11/37). Entre la théologie chrétienne et la Bhagavad Gita, il y a toute la différence qui sépare la religion de la spiritualité. L’Évangile aussi traite de cela, mais en forme symbolique (sauf pour les évangiles gnostiques apocryphes) et, comme les chrétiens modernes ignorent généralement le symbolisme, ils n’y voient qu’un prêche moral.
Le devoir d’unité
1 La Bhagavad Gita dit : Tu es l’Indivisible, l’être suprême, qu’il faut réaliser (BG 11/18). Selon la Gita, non seulement on a le droit de tendre vers Dieu en Soi, mais c’est même le devoir d’un humain.
2 L’humain qui ne cherche pas à tendre vers le divin est comme l’homme de la parabole qui enterre son unique talent (Mt 25/27 = 227), il n’en disposera plus au prochain cycle. C’est-à-dire -en terme de transmigration- qu’il ne renaîtra pas dans une situation existentielle aussi favorable à son chemin spirituel. Car l’unique talent peut être appréhendé en termes quantitatifs, par rapport au serviteur qui en reçoit deux et celui qui en reçoit cinq, mais il peut aussi être interprété qualitativement. Et alors, l’unique talent, c’est le talent de percevoir l’Unique dans tout ce que l’on possède, fut-ce un seul talent.
Méditer en lâchant les supports
Techniquement, la méditation sur Dieu en tant que Principe, en tant qu’Il est l’Unique, indépendamment du fait qu’Il se manifeste, cette méditation fait sortir des techniques ‘avec support’. D’où la difficulté, car le méditant, habitué à avoir toujours le mental accroché à quelque chose, a l’impression de se retrouver dans le vide, d’être en apesanteur. Le mystère consiste justement à transformer ce vide apparent en plénitude.
L’éloquence non duelle du silence
1 Méditer sur Dieu en tant que Principe, c’est comme aller à un concert symphonique. Avant le spectacle, la salle bruisse de conversations, des pas des gens qui s’installent, puis la lumière cesse, le silence s’impose. On attend l’entrée des musiciens et la note initiale de la musique. Mais, parfois, une personne sur mille écoute ce silence sans rien attendre et, si les musiciens n’arrivaient pas, si les spectateurs se plongeaient dans un sommeil magique, elle serait au comble du bonheur.
2 Cette personne a saisi, au cœur du silence, toutes les musiques possibles, toutes celles contenues dans l’irrévélé du silence. Et pour rien au monde elle ne voudrait que cesse ce silence, car il devient riche de plus encore que toutes les musiques possibles. Si Brahma est le chef d’orchestre de la symphonie du monde, Ishvara, c’est Beethoven, sourd, qui écrit des chefs-d’œuvre sans produire aucun son, des chefs-d’œuvre qu’il n’entendra jamais qu’en lui-même, car la création est ‘in deo’, ‘en Dieu’.
De Brahma à Ishvara
Là se situe la frontière entre la phase deux et trois de la présente méditation. Dans la mythologie de l’Inde, Brahma est le divin en tant que créateur (BG 11/37) ; donc Dieu en acte. Mais, selon la philosophie samkhya -qui est la base doctrinale du yoga-, Dieu, en tant que Principe, est nommé Ishvara (BG 11/03). Un renversement de perspective s’opère en passant de Brahma à Ishvara. Dieu est Brahma lorsque, depuis le monde, on pense à Lui, ceci est un point de vue mythologique (BG 03/10) ; Dieu est Ishvara lorsque de Lui, on envisage le monde, en Lui, cela est un point de vue métaphysique (BG 09/04).
Le ‘Je suis’
Le Principe, en langage biblique et évangélique, c’est le ‘Je suis’ de Yahvé sur le mont Sinaï, rapporté au peuple par Moïse ; c’est aussi le ‘Je suis’ de Jésus marchant sur les eaux du psychisme et déclarant aux disciples : Courage, je suis, ne craignez-pas ! » (Mt 14/27 = P 107).
Le Un
Si l’ego dans le monde est epsilon, si le monde perçu comme forme de Dieu, manifestation de Dieu, corps de Dieu, est 10, 100, 1000, alors Dieu, dans son en-Soi, c’est-à-dire Ishvara, est l’Unique et, arithmétiquement, le Un.
L’Unité dans la Gita et l’ésotérisme chrétien
1 La Gita insiste sur la résorption de la multiplicité dans l’Unité. Maintenant contemple, dans son Unité, tout l’Univers, avec les êtres mobiles et immobiles, et tout ce que tu désires voir d’autre, compris dans mon corps, tout en un (BG 11/07). …contemple donc en moi l’Union (yoga) souveraine (BG 11/08).
2 Si l’exotérisme chrétien n’invite guère à méditer sur Dieu en tant qu’Unique -et cela est normal, ce n’est pas sa fonction- l’ésotérisme évangélique l’évoque clairement. Au ‘Jeune homme riche’ Jésus dit : Pourquoi m’appelles-tu bon ? Nul n’est bon que l’Unique-Monos (Mc 10/18 = P 216). L’évangile gnostique de Philippe enseigne aussi ce point : La Vérité se sert des mots dans le monde parce que, sans ces mots, elle demeurerait totalement inconnaissable. La Vérité est une et multiple, afin de nous enseigner l’Un innombrable de l’Amour (Ph 12).
L’amour comme chemin vers l’unité
1 En pratique, cette troisième phase de la méditation réalisatrice reprend les trois mots-clés de la dernière citation : innombrable, amour, un. Le méditant est installé dans sa posture-asana. Il observe son monde intérieur : innombrables sont les sensations, émotions, pensées. L’une repousse l’autre en mode d’indéfinité. Au lieu de se situer par rapport à ce flux comme ego, il travaille à s’élever vers l’amour. Non pas l’amour d’un ego pour tel autre ego, dans l’exclusion ou la secondarisation des autres, mais l’amour d’un ego pour la globalité du monde, comme manifestation de Dieu. Je suis identique en tous les êtres, n’en détestant ni n’en préférant aucun (BG 09/29). Celui qui me connaît comme… l’ami de tous les êtres, atteint la paix (BG 05/29).
2 En termes chinois cette méditation porte sur le ‘Tao avec nom’.
L’Absolu : (0) (Brahman)
L’Absolu des mystiques occidentaux, au-delà du christianisme
1 La tradition chrétienne -on l’a vu- se cantonne au Créateur, dans le Credo et, depuis quelques siècles, renie son propre ésotérisme, seul capable d’envisager autre chose. La notion du divin comme Unique lui est donc fermée, à plus forte raison la notion d’Absolu. Il n’empêche qu’un maître Eckhart et quelques autres grands mystiques chrétiens y ont eu accès, non parce qu’ils étaient chrétiens, mais parce qu’ils étaient mystiques et que l’esprit souffle où il veut, comme Jésus l’enseigne à Nicodème.
2 Cette approche mystique s’origine, avant le christianisme, en Platon (Le Parménide). Vu que la Palestine fut hellénisée par Alexandre le Grand, il est probable que Jésus ait eu connaissance de certains éléments de sa doctrine. Philon d’Alexandrie, juif hellénisé (25 avant JC/45 après JC), contemporain de Jésus, a élaboré une théologie mystique allant dans ce sens, en interprétant la Bible à la lumière de Platon.
3 Clément d’Alexandrie, grec chrétien (150-215), théorisa cette lignée mystique.
4 Plotin (mort en 270) développa le néo-platonisme en rapport avec des théories gnostiques chrétiennes.
5 Grégoire de Nysse (335-395) a théorisé la frontière entre la ‘théologie positive’, dite aussi ‘cataphatique’ et la ‘théologie négative’ dite aussi ‘apophatique’. La positive parle de Dieu en disant ce qu’Il est (bon, miséricordieux, tout puissant etc.) et la négative parle de Dieu en précisant ce qu’Il n’est pas (infini, inimaginable, indescriptible etc.). En effet, ce que Dieu n’est pas, du point de vue humain, c’est : fini, imaginable descriptible. Et ce qu’Il est, c’est : Infini, inimaginable indescriptible. À cette époque la théologie s’est scindée en deux ; en pratique la théologie positive-cataphatique a submergée la négative-apophatique, sauf dans certains milieux contemplatifs très restreints.
6 Le Pseudo Denis l’Aréopagite, moine syrien ayant vécu vers l’an 500, a théorisé aussi la ‘théologie mystique’ de type apophatique.
7 Puis, maître Eckhart (1260-1328) fut la principale figure de ce qu’on a appelé ‘la mystique rhénane’ (représentée aussi par Jean Tauler, 1300-1361, et Henri Suso 1296-1366, tous deux disciples d’Eckhart). Eckhart est mort mystérieusement pendant son procès inquisitorial. Son enseignement dérangeait les tenants de la théologie positive. D’une part parce qu’il tenait que les ‘créatures sont pur néant’ auprès de Dieu (voici l’epsilon), et d’autre part -sous forme d’oxymore (contradiction dans les termes)- parce qu’il soutenait que ‘la créature est tout en Dieu’ (Voici le Un et même le Zéro). Tout cela s’identifie parfaitement à la spiritualité de la Bhagavad Gita.
8 Fénelon, théologien français (1651-1715 -dit ‘le Cygne de Cambrai’- apparait comme un continuateur tardif, une résurgence même, de la lignée précédente avec sa conception du « ‘pur amour de Dieu’, dépouillé de toute attache terrestre, où l’adoration est épurée de recherche de récompenses ou de crainte de châtiments ». Là aussi, la consonance avec la Bhagavad Gita est parfaite ; et, là aussi, il fut en difficulté avec l’Église officielle, dogmatique, du Credo.
9 Aujourd’hui, sous l’influence de la pensée orientale, yogique (Bhagavad Gita) et bouddhiste, certains chrétiens -moins renfermés sur eux-mêmes que les autres- redécouvrent cet aspect essentiel de l’enseignement du Christ. Et ceci d’autant plus que certains évangiles gnostiques de découverte récente vont clairement dans le même sens (Thomas, Philippe, Myriam de Magdala). Le travail présenté dans ce site en fait partie.
Le dépassement oriental des ténèbres
1 En évangile canonique, la lumière est le symbole utilisé pour signifier le divin. Jésus dit : »Je suis la lumière du monde. Qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais aura la lumière de la vie » (Jn 08/12 = P 145). Cette conception du divin n’est pas totalisante, puisqu’elle s’oppose aux ténèbres. Dès le prologue de Jean on note cette dualité : la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisie (Jn 01/05 = P 001). À la fin de l’Évangile, le conflit vire au drame : C’est votre heure et le pouvoir des Ténèbres (Lc 22/53 = P 270) dit Jésus à ceux qui l’arrêtent.
2 Cette conception dualiste existe aussi dans la Gita : Il existe, selon les Vedas, deux façons de quitter ce monde: dans les ténèbres ou dans la lumière. Par l’une, la voie de la lumière, l’homme ne revient pas. Par l’autre, la voie des ténèbres, l’homme revient (BG 08/26).
3 Cependant l’Orient affirme, avec clarté, force et précision, qu’il est un au-delà de l’Être. On dit de Cela (Brahman, l’Absolu), qu’il est la lumière de toutes les lumières, brillant par-delà les ténèbres…Il réside au cœur de chacun. On ne peut l’atteindre que par la connaissance (BG 13/17). « La lumière qui brille au-delà des ténèbres », c’est l’Absolu qui brille au-delà de la dualité. Déjà, au stade précédent de la réalisation, symbolisé par le Un arithmétique, toute dualité se trouve résorbée. C’est pourquoi le monothéisme véritable, doit inclure le diable, toute la création, et donc aussi l’humain, en Dieu. Dans l’analyse du Credo nous avons vu que le christianisme théologique, avec les trois personnes divines, n’est pas réellement monothéiste, malgré qu’il y prétende (Credo chrétien et métaphysique non-dualiste 2). L’hindouisme, même en tant que religion, est réellement monothéiste, comme le montre la précédente citation de la Gita. Aussi, lorsque les chrétiens qualifient l’hindouisme de polythéisme, ils opèrent une double erreur et un formidable renversement des valeurs.
La résurrection de l’ésotérisme oriental de Jésus
Il est merveilleux que l’évangile gnostique de Philippe, de découverte récente (1945), aille dans le même sens que la Gita. Lumière et ténèbres, vie et mort, droite et gauche sont frères et sœurs. Ils sont inséparables. C’est pourquoi la bonté n’est pas seulement bonne, la violence seulement violente, la vie seulement vivante, la mort seulement mortelle (Ph 10). Non pas opposés, mais inséparables dans l’Unité du Principe, sont la lumière et les ténèbres. Cela contredit frontalement les précédentes citations de l’Évangile canonique. Il n’y a pas lieu de s’en étonner : Jésus hiérarchisait son enseignement selon ses interlocuteurs, comme nous l’avons souvent signalé ; et les Évangiles canoniques sont largement exotériques.
Le lâcher prise absolu en vue de la plénitude
Opérativement, la méditation sur le divin comme Absolu apparaît comme l’indépassable dépouillement. Dans la méditation sur l’Unicité divine, le Un-Monos, une ultime accroche demeure pour le mental. Il en va comme d’une feuille blanche, ornée d’un dessin au crayon noir, dessin qui se contracterait jusqu’à n’apparaître plus que comme un point. Un point, certes, n’a pas d’étendue, et à proprement parler est invisible. Mais il demeure quand même un point d’accroche pour qui a vu se réduire comme peau de chagrin son paysage intérieur et qui reste comme suspendu à l’Unique.
Le dépassement de la conscience
1 Dans la méditation sur le zéro métaphysique du non-Être, le point résiduel de l’Unique disparaît. Le méditant plonge véritablement dans les ténèbres. Non pas les ténèbres relatives, qui sont l’ombre portée d’un objet éclairé de l’autre côté, mais les ténèbres absolues dans lesquelles se dissout même le concept de conscience.
2 Parmi les sens, je suis le mental. Parmi les êtres vivants, la conscience (BG 10/22) dit Krishna. Le mental est lié aux sens (au point que le yoga considère que le mental est le ‘sens interne’), car il coordonne les informations hétérogènes des différents sens, pour produire une conception synthétique et cohérente du monde. De même la conscience est liée à la vie des êtres séparés (les êtres vivants dit la BG). En plongeant dans l’Un et à plus forte raison au-delà de l’Un, qui est toujours lié au 1000 car il en est le principe, la conscience, au sens où l’entendent les humains, doit disparaitre avec les êtres vivants séparés dont elle est le cœur.
Le dépassement de la religion de l’amour
1 Les valeurs qui semblent les plus sacrées aux humains disparaissent l’une après l’autre dans le cheminement spirituel. D’abord le monde, si précieux et si désirable. Ensuite ce Dieu si commode qui envoie des grâces aux créatures en réponse à leur culte. Ensuite ce Un, si satisfaisant pour le mental comme Cause première de toute chose.
2 Mais, avant que ne disparaisse le Un, il est une valeur idolâtrée qui doit disparaitre aussi, c’est l’amour. Car l’amour suppose la dualité de l’amant et de l’aimé. L’amour est la meilleure relation duelle possible. La religion, qui fait de l’amour son dieu et qui dit ‘Dieu est amour’ doit être dépassée. La valeur suprême du christianisme est l’amour ; on note cependant que les Évangiles canoniques, ne disent jamais que ‘Dieu est amour’, bien que cette parole se trouve dans une lettre de Jean. Par contre, dans l’Évangile de Jean, Jésus dit à la Samaritaine : ‘Dieu est Esprit’. Une fois de plus, le décalage entre le christianisme théologique et l’Évangile (même seulement canonique) est patent.
Pourquoi dépasser l’amour ?
1 Parce qu’il n’y a pas d’amour sans attachement ; et pas de libération du samsara sans détachement. Celui qui demeure égal envers l’ami et l’ennemi… qui est libre de l’attachement,…celui-là m’est cher (BG 12/18). Il est manifeste que la parfaite égalité envers l’ami et l’ennemi implique la suppression de tous les privilèges qui, en pratique, permettent de dire que telle personne aime telle autre. La Gita souligne ce point car Krishna déclare : Je suis identique en tous les êtres, n’en détestant ni n’en préférant aucun (BG 09/29).
2 On objectera : « Cela ne supprime pas l’amour en soi, mais seulement l’amour préférentiel. » Certainement, mais ce que tous les hommes, dans la vie ordinaire aussi bien que dans la littérature la plus idéaliste, appellent l’amour, c’est précisément l’amour préférentiel.
Le sacrifice de l’amour, condition de la libération
1 La Gita déclare nettement qu’il convient de se libérer des êtres : Ceux qui, par l’œil de la connaissance, perçoivent la distinction entre le ‘Champ’ (Matière, corps) et le ‘Connaisseur du Champ’ (Idée, Conscience), et comment on se libère de la prakriti (Nature), et des êtres, ceux-là atteignent le but suprême (BG 13/34).
2 Dans le christianisme primitif, l’archétype du chrétien était le moine et même l’ermite, comme on le voit dans la littérature des ‘Pères du désert’. Pour les profanes d’aujourd’hui, la claustration des monastères apparaît comme un suspect égocentrisme collectif. Henry VIII d’Angleterre, en passant du Catholicisme à l’Anglicanisme, a supprimé le monachisme, d’où la grande quantité de ruines de monastères dans ce pays. Et la révolution de 1789, matrice de la France moderne, a procédé de même. On ne comprend plus aujourd’hui que ‘monastère’ vient de ‘Monos’, alors comment comprendrait-on le dépassement de Monos (1) vers l’Absolu (0) ?
Le sacrifice de l’Unicité pour l’Absolu
1 Le point de bascule du Monos vers l’Absolu est nettement signalé dans la Bhagavad Gita : Quand l’intelligent arrive à comprendre que la foule des existences particulières trouve sa source en un être unique, il devient Brahman (BG 13/30). Il est ici question de l’intelligent, car : Cela, Brahman… On ne peut l’atteindre que par la connaissance (BG 13/17). La foule des existences particulières trouve sa source en un être unique : voici le passage de la phase deux, Brahma, de la méditation (symbole : les 10 000 êtres) à la phase trois, Ishvara (symbole : le Un). … en un être unique, il devient Brahman : Voilà le passage de la phase trois de la méditation, Ishvara (symbole : le Un) à la phase ultime, quatre, Brahman (symbole : le O métaphysique).
2 Nous avons vu que le taoïsme évoque l’Un comme étant ‘le Tao avec nom’ ; il connait aussi le 0 métaphysique, comme étant ‘le Tao sans nom’. Exactement ce que la BG décrit comme : plus délié que l’atome, de forme inconcevable…(BG 08/09) ou encore l’impérissable, l’indéfinissable, le non-manifesté, l’omniprésent, l’inconcevable, l’immuable, l’éternel,… (BG 12/03) : parfaite théologie apophatique (La théologie qui dit ce que Dieu n’est pas et non ce qu’Il est).
Le dogme créationniste ne serait-il pas une vérité mal comprise ?
1 Un adage non-dualiste déclare que ‘Toute erreur est une vérité mal comprise’. La limitation fondamentale de la dogmatique chrétienne (qui de fait fonctionne comme une erreur dans toute la civilisation qui en découle) est la théorie de la ‘creatio ex nihilo’, ‘la création’ faite par Dieu, certes, mais ‘à partir du néant’. Cette erreur théologique fait que la civilisation qui en découle néantise tout ce qu’elle touche, et qu’elle est devenue le fer de lance de la phase mondiale du kali-yuga (le dernier âge de la présente humanité). Alors que l’Orient développe nettement une théorie qu’on pourrait dire en latin ‘creatio ex deo’, une ‘création à partir de Dieu’ et même ‘creatio in deo’, une ‘création en Dieu’. Tous les êtres demeurent en moi, mais moi je ne suis pas contenu en eux (BG 09/04) et aussi : le Purusha (Esprit) suprême, en qui tous les êtres demeurent et par qui tout cet univers est pénétré (BG 08/22). Toute civilisation tend au retour vers son origine conceptuelle, pour l’une Deo, pour l’autre nihilo. D’où l’aspect nettement nihiliste de la philosophie moderne d’Occident et les ravages sur la nature de la civilisation technologique qui en découle.
2 Mais alors, si l’on entend par Dieu, non pas seulement le Créateur, à la mode du Credo (10 000), ni même le Principe, Ishvara, l’Unique-Monos (1) dont parle Jésus au ‘Jeune homme riche’, mais l’Absolu (O), au sens de Brahman (dont l’Évangile canonique ne parle quasiment pas), si Dieu est ainsi connu, l’affirmation ‘creatio ex nihilo’ devient vraie ! Non pas au sens où la ‘création sortirait du néant’, mais au sens, évoqué par maître Eckhart et les mystiques rhénans, où la création est néant au regard du Principe. Le Védanta hindou expose plus subtilement encore que la création est ‘maya’, illusion cosmique, non pas inexistante, mais irréelle, puisque : le réel ne cesse jamais d’être (BG 02/16) et que le monde entier est sujet au dépérissement.
3 Tout cela revient à dire que le dogme créationniste est une vérité métaphysique mal comprise. Mais l’exotérisme n’est-il pas entièrement un ésotérisme mal compris ? Un symbole pris au littéral ?