JEAN-BAPTISTE ANNONCE le MESSIE (Péricope 018)

JEAN-BAPTISTE ANNONCE le MESSIE (Péricope 018)

Péricope 018 Synopse Lagrange (= Mc 01/07-08 ; Mt 03/11-12 ; Lc 03/15-18 ; Jn 01/15+26-28+30+33) Commentaire Théorique et Méditation Opérative

JEAN-BAPTISTE ANNONCE le MESSIE (Péricope 018)

JEAN-BAPTISTE ANNONCE le MESSIE (P 018)

Mc 01/07-08

          Et il proclame : »Vient derrière moi celui qui est plus fort que moi, dont je ne suis pas digne, en me courbant, de délier la courroie de ses sandales » (Mc 01/07 = P 018)

          Moi, je vous ai immergés dans l’eau, mais lui vous immergera dans l’esprit-pneuma saint. (Mc 01/08 = P 018)

Mt 03/11-12

          Pour moi, je vous immerge dans de l’eau pour la conversion-metanoia ; mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, dont je ne suis pas assez grand pour porter ses sandales ; lui vous immergera dans l’Esprit Saint et le feu (Mt 03/11 = P 018)

          (Il tient) la pelle à vanner dans sa main, il nettoiera son aire, et rassemblera son blé dans sa remise ; mais la bale, il la consumera au feu inextinguible-asbestos ! » (Mt 03/12 = P 018)

Lc 03/15-18

          Le peuple attend, et tous raisonnent dans leur cœur, au sujet de Jean : « Ne serait ce pas le Christ ? »  (Lc 03/15 = P 018)

          Jean répond à tous : « Je vous immerge dans l’eau, mais un plus fort que moi arrive, et je ne suis-pas assez-grand pour délier la lanière de ses sandales. Lui vous immergera dans l’esprit saint et dans le feu. (Lc 03/16 = P 018)

          Il (tient) la pelle à vanner dans sa main, pour nettoyer son aire et pour assembler le blé dans sa remise ; quant à la bale, il la consumera au feu inextinguible. » (Lc 03/17 = P 018)

          Il proclame la-bonne-annonce-euangelizein au peuple par beaucoup d’autres appels (Lc 03/18 = P 018)

Jn 01/15+26-28+30+33

          Jean lui rend témoignage et il clame : »C’est de lui que j’ai dit : Celui qui vient derrière moi, le voilà passé devant moi, parce qu’avant moi il est. «  (Jn 01/15 = P 018)

          Jean leur répond : »Moi, j’immerge dans l’eau. Au milieu de vous se tient quelqu’un que vous ne percevez pas, (Jn 01/26 = P 018)

          celui qui vient derrière moi, dont je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sandale. » (Jn 01/27 = P 018)

          Cela se passe à Béthanie-(maison-de-l’humilité) au-delà du Jourdain, où Jean immerge (Jn 01/28 = P 018)

          C’est de lui que j’ai dit : Derrière moi vient un homme-(époux)-anêr qui est passé devant moi parce qu’il est avant-moi-en-premier-prôtos. (Jn 01/30 = P 018)

          Et je ne le percevais-eidenai pas mais celui qui m’a envoyé-pempein pour immerger dans l’eau, celui-là m’a dit : « Celui sur qui tu verras-idein l’esprit-pneuma descendre et demeurer sur lui, c’est lui qui immerge dans l’esprit saint.» (Jn 01/33 = P 018)

Théorie :

Mc 01/07-08

          Et il proclame : »Vient derrière moi celui qui est plus fort que moi, dont je ne suis pas digne, en me courbant, de délier la courroie de ses sandales (Mc 01/07 = P 018)

          Moi, je vous ai immergés dans l’eau, mais lui vous immergera dans l’esprit-pneuma saint. » (Mc 01/08 = P 018)

Un héritable problématique entre le Judaïsme et le Christianisme

1        Nous abordons maintenant une péricope que traitent les quatre évangélistes : C’est l’annonce de la venue du messie par Jean-Baptiste, attendue depuis longtemps par les Juifs de l’époque. Marc déclare : Il proclame : »Vient derrière moi celui qui est plus fort que moi, dont je ne suis pas digne, en me courbant, de délier la courroie de ses sandales (Mc 01/07 = P 018). Le Baptiste ne dit pas ici explicitement que Jésus sera le messie, mais il souligne, de façon réitérée, la supériorité de ce personnage attendu par rapport à lui, pourtant déjà célèbre prophète. On verra, lors de la péricope 032, qu’un conflit a existé à cette époque entre les disciples de Jean-Baptiste et ceux de Jésus. Dans la présente scène, comme dans la 032, le texte insiste pesamment sur la hiérarchie entre les deux personnages. Mais ce texte est écrit par les disciples de Jésus, non par ceux de Jean. Un historien ne manquerait pas de noter que l’histoire est toujours écrite par les vainqueurs et que la lignée de Jean-Baptiste s’est perdue alors que celle de Jésus connaît encore le succès que l’on sait.

2        À l’époque, lorsqu’un homme riche rentrait chez lui après avait marché sur les chemins poussiéreux, un esclave déliait ses chaussures et lui lavait les pieds. D’où la remarque de Jean, qui se présente comme moins que l’esclave de Jésus. Lors de l’Annonciation, Marie se présente comme l’esclave-doulos de Dieu ; on peut donc se demander si le trait n’est pas forcé concernant le rapport de Jean-Baptiste et Jésus.

3        L’intention théologique du texte est clairement de présenter le Christianisme, initié par Jésus (toujours d’après la théologie) comme une religion radicalement supérieure au Judaïsme (dont Jean-Baptiste est le dernier prophète, du point de vue chrétien). Une dimension polémique est probable. En effet, à l’époque de la rédaction des évangiles les disciples de Jésus n’avaient pas totalement absorbé ceux de Jean.

Baptême d’eau et baptême d’esprit

1        Moi, je vous ai immergés dans l’eau, mais lui vous immergera dans l’esprit-pneuma saint. » (Mc 01/08 = P 018). Marc résume en deux mots la différence entre la fonction de Jean-Baptiste et celle de Jésus : l’eau et l’Esprit. L’eau lave le corps par l’hygiène, l’immersion de Jean lave symboliquement les fautes (péchés) à condition, comme vu dans la péricope 015, que cette conversion soit suivie de la metanoia, le retournement de la conscience du mortel vers l’immortel, de l’humain vers le divin.

2        Le Coran ne reconnaît pas Jésus comme Dieu, et s’oppose au Christianisme pour cette idolâtrie. Il le présente comme porteur de l’esprit de Dieu, ce qui correspond à ce que l’Orient nomme un réalisé (moksha). Déclarer que Jésus immergera dans l’esprit-pneuma saint revient exactement au même. Jean l’évangéliste précisera bien : à vrai dire Jésus lui-même ne baptise pas, mais ses disciples (Jn 04/02 = P 035). Autrement dit les disciples de Jésus, du moins de son temps, prolongeaient l’immersion de Jean, alors que Jésus opérait, du moins pour certains disciples, une immersion supérieure, spirituelle. C’est l’esprit qui vivifie, la chair-sarx ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie (Jn 06/63 = P 110). Et à Nicodème, Jésus déclare : à moins de naître d’eau et d’Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu (Jn 03/05 = P 030) ; il reprend ainsi clairement la distinction opérée par Jean-Baptiste.

3        Ainsi se distinguent deux immersions baptismales : l’une d’ordre moral et religieux, basée sur la Loi de Moïse, que Jésus n’est pas venu abroger (Mt 05/17 = P 058 et Lc 16/17 = P 201) et l’autre purement spirituelle où il s’agit de plonger le mental humain dans la parole christique. En effet Celui que Dieu a envoyé-équipé parle les mots de Dieu ; car il (Dieu) donne l’esprit sans mesure (Jn 03/31…= P 033).

4        Le baptême d’eau conduit à la vertu dans une conception encore dualiste d’un Dieu extérieur à l’humain (transcendance). Le baptême d’esprit-pneuma est nettement non-dualiste, car Dieu (est) esprit, et ceux qui l’adorent doivent l’adorer en esprit et en vérité (Jn 04 = P 036), comme Jésus le révèle à la Samaritaine (immanence). La plongée dans l’esprit-pneuma est une découverte de la présence de l’Esprit dans le cœur et partout. Brahman pénètre toutes choses par conséquent, il est toujours présent dans le sacrifice (BG 03/15) et aussi : Brahman est atteint par celui qui perçoit Brahman dans toutes les actions (BG 04/24).

Mt 03/11-12

          Pour moi, je vous immerge dans de l’eau pour la conversion-metanoia ; mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, dont je ne suis pas assez grand pour porter ses sandales ; lui vous immergera dans l’Esprit Saint et le feu (Mt 03/11 = P 018)

          Il tient la pelle à vanner dans sa main, il nettoiera son aire, et rassemblera son blé dans sa remise ; mais la bale, il la consumera au feu inextinguible-asbestos !  (Mt 03/12 = P 018)

L’immersion dans le feu et dans l’Esprit

1        Matthieu reprend Marc, sauf pour son dernier mot : Pour moi, je vous immerge dans de l’eau pour la conversion-metanoia ; mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, dont je ne suis pas assez grand pour porter ses sandales ; lui vous immergera dans l’Esprit Saint et le feu (Mt 03/11 = P 018). Outre le baptême d’eau et d’esprit-pneuma, intervient le baptême de feu. Il s’agit de ce que les guerriers ou les pompiers nomment ‘l’épreuve du feu’. Jésus déclare : Chacun sera salé par le feu (P 132) et, à propos de lui-même, Je suis venu jeter un feu sur la terre, et comme je voudrais que déjà il fût allumé ! Je dois être baptisé d’un baptême, et quelle n’est pas mon angoisse jusqu’à ce qu’il soit consommé ! (P 180). Ici Jésus relie nettement l’épreuve du feu et le baptême.

2        En pratique, qu’est-ce que cette épreuve, pour celui qui n’est ni pompier ni guerrier ? Un doute religieux profond, un divorce douloureux, une maladie menaçante, un effondrement de l’image sociale ; tout ce qui remet en cause ce à quoi un homme s’identifie et qui le laisse dans le néant… à moins qu’il ne réalise que Dieu est en lui et qu’il n’est lui-même, fondamentement, rien qui ne soit Dieu. Jésus relie aussi le feu de la persécution avec celui de l’Esprit-saint : Quand on vous emmènera pour vous livrer, ne vous préoccupez pas de ce que vous direz, mais dites ce qui vous sera donné sur le moment : car ce n’est pas vous qui parlerez, mais l’Esprit Saint (P 174). Or Jésus déclare bien des fois que ce n’est pas lui qui parle, mais l’Esprit de Dieu qui parle en lui ; telle sera aussi la situation de celui qui vit à la fois le baptême de feu et d’Esprit.

Le fléau et la pelle à vaner, instrument du jugement

1        Il tient la pelle à vanner dans sa main, il nettoiera son aire, et rassemblera son blé dans sa remise ; mais la bale, il la consumera au feu inextinguible-asbestos !  (Mt 03/12 = P 018). Trois grands types de civilisation se distinguent par leur alimentation : en Amérique le maïs, en Europe le blé, en Asie le riz. Les trois sont des céréales et la partie comestible de leur grain est recouverte d’une couche protectrice, la bale. Pour que le grain de blé devienne un aliment, il convient de séparer le grain proprement dit de la bale. Du temps de Jésus, on utilisait pour cela deux outils : le fléau et la pelle à vanner. Le fléau (venant du latin flagellum) est un outil pour fouetter. Il est composé de deux pièces de bois cylindriques, reliées par une courroie ou une chaînette. Une des pièces est tenue à la main et l’autre frappe les gerbes de blé que la faucille vient de faucher. Cela détache les grains de leur tige et sépare le grain comestible de la bale. Ensuite, on retire les tiges ; restent alors le bon grain et la bale mélangés. C’est alors qu’intervient la pelle à vanner avec laquelle on saisit le mélange que l’on projette en l’air. Les aires de vannage sont généralement situées sur des lieux ventés. La balle, plus légère, est emportée par le vent et le grain retombe sur l’aire.

2        Dans le symbolisme agricole évangélique, le Christ est le paysan qui opérera le vannage final lors du jugement dernier. Ce passage est donc eschatologique, relatif à la fin des temps. Il nettoiera son aire, parce que, du point de vue alimentaire, le grain de blé est bon et la bale mauvaise ; il faudra donc faire un grand nettoyage en fin de cycle d’humanité. Le blé symbolise les justes et la bale les hommes anti-Loi. Il rassemblera son blé dans sa remise signifie alors que les justes iront au paradis.

3        L’idée du jugement est universelle dans les religions. Une grande différence de conception distingue cependant les trois religions abrahamiques et les deux orientales (Hindouisme et Bouddhisme). Dans les premières, c’est Dieu, ou le Christ, qui juge les hommes après leur mort dans une sorte de tribunal : il séparera les gens les uns des autres (Mt 25/31 = P 252). Dans les religions orientales, plus métaphysiques, comme dit Dostoïevski ‘Le châtiment est dans le crime’, c’est-à-dire que l’action (karma) des humains porte en elle-même sa récompense ou son châtiment, sans que Dieu ait à intervenir, sinon en ayant fait le monde selon les lois qui sont les siennes. Alors, c’est l’homme qui s’auto-juge ; mais, comme il est stupide, il l’oublie sans cesse et s’enferme dans un cercle vicieux comme un drogué.

4        En français, le mot fléau désigne une catastrophe, collective ou individuelle, physique ou psychique, et fait donc le lien entre ce symbolisme et les conséquences des actions mauvaises. Comme l’illustre toute la Bible, les malheurs des hommes proviennent de leur désobéissance à Dieu. En Orient, les malheurs proviennent de l’inintelligence du Dharma, qui est la Loi universelle de construction et de fonctionnement du monde. Cela revient au même, mais le point de vue est différent ; lié à la volonté dans un cas, à l’intelligence dans l’autre.

5        On note aussi dans ce symbole que le vent est l’agent de séparation du grain et de la bale. Or l’esprit-pneuma est symbolisé par le vent (Ayant dit cela, il souffle sur eux et leur dit : »Recevez l’Esprit Saint (Jn 20 = P 315). Par ce trait, le symbole biblique rejoint la conception orientale : le manque d’intelligence spirituelle rend nécessaire le fléau et la pelle à vanner. L’Évangile illustre bien cette nécessité avec le personnage de Simon-Pierre, faisant preuve parfois de génie spirituel (P 121 ou Jn 06/68 = P 110) et parfois de reniements peu imaginables, aussi Jésus lui déclare : Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment (Lc 22/31 = P 261).

6        Cette citation révèle que Jésus domine l’apparente dualité de cette parabole du nettoyage de l’aire. En effet, si Satan vous a réclamés et que, semble-t-il, il a obtenu gain de cause, c’est qu’il a des droits sur les humains. Le fait que Jésus lui réponde dans les ‘Tentations au désert’ (P 031) le prouvait déjà. Pourquoi cela ? Parce qu’il n’y a pas de création sans dualité. Pour qu’un monde existe, il faut que des egos se perçoivent séparés des autres egos, du monde et de Dieu ; et cette impression d’être séparé, c’est Satan. Satan est un élément indispensable à la création. Dans Dieu, en tant que créateur, il y a du Satan. Lorsque Jésus déclare au ‘Jeune homme riche’ : Seul l’Unique est bon (Mt 19/17 = P 216), il parle précisément de l’Unique, non du Créateur. L’Unique est celui hors duquel il n’est rien ; celui qui résorbe toute dualité. Tous les êtres demeurent en moi (BG 09/04).

‘L’enfer éternel’, une vraie fausse doctrine

1        La bale, il la consumera au feu inextinguible-asbestos signifie que les malfaisants iront en enfer. Le mot asbestos, qui signifie bien ‘inextinguible’ (impossible à éteindre), évoque ‘l’enfer éternel’ de la théologie chrétienne ou musulmane. Comme déjà vu, cet enfer n’est autre que le samsara (la ronde des naissances et des morts) dans le processus de transmigration qui, tant qu’il se déroule sur la terre, prend la forme d’une chaîne de réincarnations.

2        L’affirmation théologie est vraie et fausse à la fois et sans aucun doute terrorisante. Vraie en ce que la transmigration est sans commencement et sans fin. Sache que prakriti (la Nature, principe féminin) et purusha (l’esprit, principe masculin) sont tous deux sans début (BG 13/19). Fausse car, si la transmigration est sans fin, les êtres qui la composent gardent toujours la possibilité théorique de s’en affranchir par la libération spirituelle (moksha). On précise ‘possibilité théorique’ parce que, sur la terre par exemple, il semble que les minéraux, végétaux et animaux ne le puissent pas, mais seulement les humains et encore ceux qui se comportent vertueusement et le recherchent. De plus, cela ne se peut généralement faire qu’après de nombreuses naissances (Après de nombreuses naissances, l’homme épris de sagesse vient à moi : BG 07/19 ; Le yogi qui poursuit intensément ses efforts, purifié de ses impuretés et perfectionné par de nombreuses naissances, atteint ensuite le but suprême : BG 06/45). Donc aucun individu n’est condamné à un enfer sans fin, même si la plupart mettront du temps pour arriver à avoir envie d’en sortir et ensuite pour parvenir à le faire. D’où la parole du Christ : large est la porte et spacieux le chemin qui conduit vers la perdition, et nombreux sont ceux qui entrent par elle (Mt 07/13 = P 072).

Lc 03/15-18

          Le peuple attend, et tous raisonnent dans leur cœur, au-sujet de Jean : « Ne serait ce pas le Christ ? » (Lc 03/15 = P 018)

          Jean répond à tous : « Je vous immerge dans l’eau, mais un plus fort que moi arrive, et je ne suis-pas assez-grand pour délier la lanière de ses sandales. Lui vous immergera dans l’Esprit saint et dans le feu. (Lc 03/16 = P 018)

          Il (tient) la pelle à vanner dans sa main, pour nettoyer son aire et pour assembler le blé dans sa remise ; quant à la bale, il la consumera au feu inextinguible. » (Lc 03/17 = P 018)

          Il proclame la-bonne-annonce-euangelizein au peuple par beaucoup d’autres appels (Lc 03/18 = P 018)

Laissez le cœur intuitionner et le mental raisonner

1        Le peuple attend, et tous raisonnent dans leur cœur, au sujet de Jean : « Ne serait ce pas le Christ ? (Lc 03/15 = P 018). Christ signifie ‘oint’, c’est-à-dire’ qui a été consacré comme roi par le prophète’, à la façon dont David a été consacré par Samuel. Du temps de Jésus, le pays étant occupé par les Romains, l’attente d’un libérateur politique était grande (le peuple attend). La singularité de Jean le Baptiste a conduit le peuple à l’imaginer comme possible Christ. Encore aurait-il fallu qu’il y ait un prophète pour oindre Jean… or le prophète du moment, c’était justement Jean. L’attente d’un messie à la fois religieux et politique se prolongera, chez les proches de Jésus, jusqu’à la résurrection. Les ‘Pèlerins d’Emmaüs’ disent ainsi à Jésus avant qu’ils ne le reconnaissent : « Nous espérions, nous, que c’était lui qui allait délivrer Israël…(Lc 24/21 = P 313). L’Évangile est un long quiproquo entre les espérances terrestres des hommes et la réalisation spirituelle offerte par Jésus.

2        Le raisonnement du peuple manquait de cohérence. L’expression raisonnent dans leur cœur illustre la chose. Dialogizesthai suggère un dialogue, donc une dualité, comme dans tout raisonnement. Normalement, c’est le cerveau qui raisonne. Le cœur, quand il n’est pas le symbole de la sentimentalité, est celui de l’intuition spirituelle, qui est immédiate, sans hésitation et non-duelle. Il y a donc confusion du mental et de l’intellect chez ceux qui raisonnent dans leur cœur. Lorsque Jésus guérit le paralytique de Capharnaüm Certains scribes sont assis là et raisonnent dans leur cœurs :« Pourquoi celui-ci parle-t-il ainsi ? Il blasphème (P 048)

Les paroles cachées de Jean et de Jésus

1        Les versets 16 et 17 de Matthieu n’apportent rien de spécifique. Il proclame la-bonne-annonce-euangelizein au peuple par beaucoup d’autres appels (Lc 03/18 = P 018). Nous avons déjà vu que Évangile signifie ‘bonne annonce (éternelle)’ et non pas ‘bonne nouvelle’, comme on le traduit habituellement par idolâtrie du progrès et de la nouveauté. Matthieu signale que l’Évangile n’est qu’un petit résumé des nombreux enseignements qui furent diffusés par Jean et Jésus à l’époque. Jean l’évangéliste, ou plutôt ses disciples, confirmeront cela : Jésus a fait sous les yeux de ses disciples encore beaucoup d’autres signes, qui ne sont pas écrits dans ce livre (Jn 21 = P 321).

2        Ce point est important et ne doit pas être interprété seulement en mode quantitatif : « On n’a pas tout écrit, cela aurait fait un livre trop long » ; mais en mode qualitatif : « L’écrit, accessible à tous, est un enseignement exotérique, qui ouvre quelques pistes, seulement suggérées derrière les symboles ; l’enseignement proprement ésotérique est oral. » Or l’Occident a perdu ses enseignements ésotériques depuis fort longtemps. Heureusement que le brassage des cultures, résultant de la modernité, a mis les enseignements orientaux, qui eux sont à l’air libre, dans les mains des Occidentaux. C’est ainsi que la Bhagavad Gita devient la boussole ésotérique qui permet de débusquer bien des trésors enfouis dans la lettre de l’Évangile. L’Évangile a été lu, théologiquement, par l’Occident ; reste à le lire, spirituellement et métaphysiquement, par l’Orient.

Jn 01/15+26-28+30+33

          Jean lui rend témoignage et il clame : »C’est de lui que j’ai dit : Celui qui vient derrière moi, le voilà passé devant moi, parce qu’avant moi il est. «  (Jn 01/15 = P 018)

          Jean leur répond : »Moi, j’immerge dans l’eau. Au milieu de vous se tient quelqu’un que vous ne percevez pas, (Jn 01/26 = P 018)

          celui qui vient derrière moi, dont je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sandale. » (Jn 01/27 = P 018)

          Cela se passe à Béthanie-(maison-de-l’humilité) au-delà du Jourdain, où Jean immerge (Jn 01/28 = P 018)

           C’est de lui que j’ai dit : ‘Derrière moi vient un homme-(époux)-anêr qui est passé devant moi parce qu’il est avant-moi-en-premier-prôtos’. (Jn 01/30 = P 018)

          Et je ne le percevais-eidenai pas mais celui qui m’a envoyé-pempein pour immerger dans l’eau, celui-là m’a dit : « Celui sur qui tu verras-idein l’esprit-pneuma descendre et demeurer sur lui, c’est lui qui immerge dans l’esprit saint.» (Jn 01/33 = P 018)

Le mystère du ‘Je Suis’ christique

1        Cette péricope, une des rares regroupant les quatre évangélistes canoniques, est donc traitée aussi par Jean l’évangéliste. Il est probable, bien que cela ne soit pas explicitement écrit, que ce Jean était lui aussi déjà disciple de son homonyme baptiste. Jean lui rend témoignage et il clame : »C’est de lui que j’ai dit : Celui qui vient derrière moi, le voilà passé devant moi, parce qu’avant moi il est «  (Jn 01/15 = P 018). Cette phrase se trouve déjà dans le prologue de l’évangile de Jean. Comme on le verra, une guerre de clochers s’est installée entre les disciples de Jean le Baptiste et ceux de Jésus ; une partie des premiers, mais une partie seulement, ayant rejoint les seconds. Jean l’évangéliste est probablement de ceux-là et insiste pesamment dans son évangile sur la hiérarchie et la continuité entre Jean-Baptiste et Jésus (Jn 03 = P 032).

2        Celui qui vient derrière moi est Jésus en tant qu’il est né six mois après le Baptiste et surtout qu’il a commencé son enseignement publique quelques années après lui semble-t-il. Le voilà passé devant moi car le Baptiste se présente comme annonceur du messie et non comme le messie (Je ne suis pas le Christ : Jn 01 = P 022). Parce qu’avant moi il est : et non pas ‘il était’ ; ce ‘il est’ n’est pas un passé déguisé stylistiquement en présent, c’est un éternel présent. Le Baptiste avait-il vraiment conscience de la portée de ce qu’il déclare ici ? La chose est douteuse puisqu’on le verra ensuite, alors qu’il est en prison et proche de sa mort, faire demander à Jésus : « Es-tu celui qui  vient, ou devons-nous en attendre un autre ? » (P 078). On sait que les prophètes bibliques disent parfois, sous l’effet de l’inspiration, des choses qui dépassent leur propre compréhension. C’est d’ailleurs le cas de Simon-Pierre lorsque Jésus lui dit : Heureux es-tu, Simon fils de Jonas, parce que chair ni sang ne te l’ont dévoilé, mais mon père qui est dans les cieux (P 121). La suite de son comportement prouve qu’il a mis longtemps à comprendre sa propre prophétie.

3        L’expression qu’avant moi il est est un mystère aux yeux du Baptiste et de bien des théologiens encore aujourd’hui. Car cela peut être interprété exotériquement selon le dogme chrétien de base : ‘Jésus est Dieu’, donc l’Être. Ou ésotériquement, à la façon orientale, Jésus est un homme qui a ‘réalisé Dieu, présent en tout être’ et cela se nomme moksha. Ainsi, gardant toujours les pensées maîtrisées, le yogi atteint la paix qui est en moi, et qui culmine dans le nirvana (l’extinction), ou moksha (la libération totale) (Bhagavad Gita 06/15). C’est ce qu’exprime Jésus à ses disciples lorsqu’il déclare ‘Je suis’ (Lorsque les disciples voient Jésus marcher sur la mer : Je suis, ne  craignez-pas ! (Jn 06 = P 107) ou quand on veut l’arrêter et qu’il déclare : là où je suis, vous ne pouvez venir (Jn 07 = P 141). La conscience humaine de Jésus a fusionné avec la Conscience divine. Il ne se conçoit donc plus comme ‘Je suis ceci ou cela’, à la façon des êtres séparés les uns des autres et de Dieu ; il se conçoit comme le ‘Je suis’ divin.

Le symbolisme de l’homme-anêr : Yin vis-à-vis du principe, Yang vis-à-vis du monde

1        Jean leur répond : »Moi, j’immerge dans l’eau. Au milieu de vous se tient quelqu’un que vous ne percevez pas, (Jn 01/26 = P 018) celui qui vient derrière moi, dont je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sandale » (Jn 01/27 = P 018). Tout cela est une reprise des précédents évangélistes. Cela se passe à Béthanie au-delà du Jourdain, où Jean immerge (Jn 01/28 = P 018). Béthanie signifie maison-de-l’humilité ; une façon d’accentuer la hiérarchie, à laquelle l’évangéliste tient beaucoup, entre le Baptiste et Jésus. Dans ce village habite aussi Lazare, que Jésus va ressusciter et Marthe, sa sœur, et Marie, l’amie intime de Jésus (Jn 11 = P 220). Façon d’exprimer que l’humilité est un bon terreau de spiritualité.

2        C’est de lui que j’ai dit : Derrière moi vient un homme-(époux)-anêr qui est passé devant moi parce qu’avant-moi-en-premier-prôtos il est (Jn 01/30 = P 018). Tout cela a été déjà dit par les autres évangélistes, sauf un point : un homme-anêr. D’ordinaire le mot ‘homme’ dans l’évangile est ‘anthropos’. Anêr désigne l’homme en tant que mari (compétant) de la femme, guide, pater familias, autorité spirituelle de la famille. Cela fait référence à la conception de l’humain d’après la Genèse en deux parties complémentaires et hiérarchisées : homme et femme. Dans la Bible, comme en Orient, sauf l’exception de certains ascètes yogis, un homme ou une femme célibataire est inconcevable ; alors que le célibat, avec relations sexuelles épisodiques, tend à devenir l’idéal des humains vraiment modernes.

3        Jésus, une fois que sa relation avec la Samaritaine s’est placée sur le plan spirituel, lui ordonne : «Va, appelle ton homme-époux-anêr, et (re)-viens ici.» Pourquoi cet ordre inattendu ? Parce qu’elle ne pourra pas parcourir le chemin spirituel dans lequel elle s’engage, et dans lequel Jésus la conduit, sans la direction d’un homme-anêr. Elle en prend conscience et répond : Je n’ai pas d’homme-époux-anêr (Jn 04 = P 036). Jésus confirme et rajoute un point essentiel : «Tu as bel-et-bien dit ‘Je n’ai pas d’homme-anêr’. En effet, tu as eu cinq hommes-anêr, et celui que tu as maintenant n’est pas ton homme-anêr. La Samaritaine sait donc parfaitement distinguer l’homme véritable d’une femme d’un simple compagnon de vie ou de lit. Il est évident que la théorie de l’égalité homme-femme, propre au monde moderne, n’existe qu’en rapport avec le manque total de dimension spirituelle de ce monde et en particulier des humains masculins de ce monde.

4        L’étrangeté du passage vient de ce que Jean le Baptiste désigne Jésus, vis-à-vis duquel il se place en inférieur, comme son homme-anêr. Un autre point de la modernité est l’apologie de l’homosexualité considérée comme normale et gravée désormais dans les lois par le mariage homosexuel. Si bien qu’un homme peut parler d’un autre homme comme étant son mari… ou sa femme. Une mentalité moderne ne manquera pas de faire le rapprochement avec ce passage, y décelant ainsi une possible relation homosexuelle entre Jésus et son cousin Jean le Baptiste. La même chose se produit dans l’Ancien Testament, lorsque le roi David, apprenant la mort de son ami Jonathan déclare : « Son amour m’était plus cher que celui d’une femme ». Le problème des déviants, c’est qu’ils ont tendance à considérer comme droit ce qui dévie et déviant ce qui est droit (BG 18/32).

5        La clé de ce mystère se trouve dans l’adage spirituel chinois : ‘Être yin vis-à-vis du principe et yang vis-à-vis du monde’. Le Baptiste perçoit Jésus comme divin ou comme réalisé, donc comme exprimant le principe ; il prend donc une attitude yin vis-à-vis de lui, d’où le mot anêr. Il n’est aucunement question de sexualité là-dedans, mais seulement de hiérarchie, d’amour, d’obéissance, d’humilité et de soumission spirituelle ; toutes choses assez étrangères à l’esprit moderne.

6        Jésus lui-même reprendra ce symbolisme ‘conjugal’, lorsque les pharisiens feront reproche à ses disciples de ne pas jeûner comme ceux de Jean ou les leurs. Jésus leur dit : « Les fils de la chambre nuptiale peuvent-ils jeûner pendant que l’époux est avec eux ? Aussi longtemps qu’ils ont l’époux avec eux, ils ne peuvent jeûner. Cependant des jours viendront ou l’époux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront, en ce jour là (P 050). Ces symbolismes sont connus en Orient. Le guru est le père, la mère, l’ami, l’époux de son disciple, sans que la sexualité organique intervienne en l’occurrence. Arjuna par exemple déclare à son maître Krishna : Alors, me prosternant devant toi, j’implore ton pardon, adorable seigneur, comme un père pardonne à son fils, un ami à son ami, un amant à son aimée (BG 11/44). De ce point de vue, l’homme moderne, se voulant yang vis-à-vis de Dieu (qu’il prétend rejeter) et yin vis-à-vis du monde (qu’il idolâtre), est un inverti spirituel.

Pourquoi Jean ne perçoit-t-il pas Jésus ?

1        « …Et je ne le percevais-eidenai pas mais celui qui m’a envoyé-pempein pour immerger dans l’eau, celui-là m’a dit : « Celui sur qui tu verras-idein l’esprit-pneuma descendre et demeurer sur lui, c’est lui qui immerge dans l’esprit saint» (Jn 01/33 = P 018). Jean le Baptiste précise qu’il ne percevait pas la nature réelle de Jésus qui, pourtant, était son cousin et qu’il connaissait très bien familialement. Cela recoupe la parole de Jésus lui-même : un prophète n’est pas honoré dans sa propre patrie (Jn 04 = P 100) ; soit parce que l’on refuse son message, soit que l’on ne perçoit pas sa dimension spirituelle. Dans les deux cas, comme Jésus l’a enseigné à Nicodème : Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’Esprit est esprit (Jn 03 = P 030).

2        Il est tout ce même curieux que le Baptiste, dont la sainteté et l’ascèse ne font aucun doute, ne l’ait pas reconnu comme éminence spirituelle. À cela deux raisons. La première, toujours dans la logique de l’évangéliste Jean, qui se plait à hiérarchiser parfois caricaturalement le Nouveau Testament par rapport à l’Ancien : le Baptiste, bien que plus grand prophète de l’Ancien (Oui, je vous le dis, il est plus qu’un prophète : P 079) n’a pas totalement compris le message de Jésus. D’où la conclusion terrible de la parabole des vignerons homicides : le Royaume de Dieu vous sera retiré pour être confié à un peuple qui lui fera produire ses fruits (P 238). Ce point est également confirmé par le Baptiste lui-même lorsque, déjà en prison et proche de sa mort, il demandera : Es-tu celui qui  vient, ou devons-nous en attendre un autre ? (P 079).

3        La deuxième raison pour laquelle le Baptiste, malgré son excellence, ne reconnaît pas Jésus est due à la mystérieuse capacité de Jésus de s’occulter lui-même. Dans les récits de résurrection, Myriam (P 311) et les Pèlerins d’Emmaüs (P 313) ne le reconnaissent pas. Déjà avant sa mort, on veut plusieurs fois le tuer et le texte précise : Ils le mènent jusqu’à un escarpement de la colline sur laquelle leur ville est bâtie, pour l’en précipiter. Mais lui, passant au milieu d’eux, va son chemin… (Jn 04 = P 100). Le au milieu en question signifie quasiment ‘à travers’, comme lorsque Jésus apparaît, portes fermées, aux disciples à Jérusalem (P 315). Il semble que Jésus possédait ce que les romans d’héroïque fantaisie nomment ‘une cape d’invisibilité’. L’évangile gnostique de Philippe précise : L’accomplissement rend l’homme-anthropos insaisissable et invisible. Si on le voyait on l’enfermerait dans les limites de ce qu’on peut voir… (Ph 106).

4        Cette deuxième raison conduit à un point de doctrine important. Alors que l’exotérisme religieux veut fonder le Christianisme sur son historicité, il est évident que Jésus a tout fait pour ne pas laisser de traces historiques. Il n’a pas écrit lui-même ; on ne sait rien de son physique ; les gens ne savaient pas où il était né ; on n’a aucune trace de son corps après sa mort. Que faut-il de plus pour signifier que la réalisation spirituelle est une question spirituelle et non matérielle et historique ?

Jésus manifeste l’esprit de Dieu ; tout comme le Chrétien, à mesure de sa foi

1        … celui qui m’a envoyé-pempein pour immerger dans l’eau…Le mot pempein signifie envoyer avec solennité, comme en procession. Le Baptiste ne dit pas qui l’a envoyé. Le savait-il lui-même ? Sans doute il savait que c’était un être supérieur ; mais qui exactement ? La Bible raconte plusieurs désignations de prophètes. Certains sont sacrés par un précédent prophète, qui est comme leur maître. D’autres, comme Moïse, semblent sortir de nulle part, ainsi que l’illustre le passage du ‘Buisson ardent’. Il semble bien que le Baptiste soit dans ce cas.

2        …celui qui m’a envoyé-pempein pour immerger dans l’eau, celui-là m’a dit : «Celui sur qui tu verras-idein l’esprit-pneuma descendre et demeurer sur lui, c’est lui qui immerge dans l’esprit saint.» Le verbe idein signifie ‘voir’ au sens ordinaire, physique. Cette parole de Jean fait allusion à la scène du baptême de Jésus (péricope suivante : 019). Or, au baptême de Jésus, il est seulement dit que Jésus : remontant de l’eau, il voit aussitôt les cieux se fendre et l’esprit, comme une colombe, descendre vers lui (Mc 01/09 = P 019). Mais on ne sait pas, au moment du baptême, si la foule voit cela ou si Jean le Baptiste voit cela. Cumulant les deux péricopes, on arrive à la conclusion que Jésus et Jean ont vu, de leurs yeux vu, l’esprit descendre sur Jésus sous la forme d’une colombe.

3        Le texte insiste descendre et demeurer sur lui. En effet, certains prophètes de la Bible sont inspirés pourrait-on dire ‘à temps partiel’, d’autres le sont continument. Moïse et Salomon semblent l’être assez continument. Ce sera le cas de Jésus, d’après ce signe. Du fait que l’esprit de Dieu demeure sur Jésus, ce dernier devient une incarnation de l’esprit de Dieu.  Ce qu’il dit et ce qu’il fait manifestent Dieu autant qu’il est possible en action et langage humain. Notons que les Musulmans reconnaissent à Jésus précisément ce statut de manifester l’esprit de Dieu, sans ressentir pour autant le besoin d’en faire un autre Dieu que Dieu, une autre personne divine. De ce point de vue la christologie musulmane est plus ésotérique que la chrétienne qui, elle, est fortement entachée de christolâtrie.

4        Jean l’évangéliste confirme tout cela en déclarant : Celui que Dieu a envoyé-équipé-apostolein parle les mots de Dieu ; car Dieu donne l’esprit sans mesure. Le père aime-agapaein le fils, et il remet tout dans sa main (Jn 03 = P 033). Notons que apostolein, signifiant ‘envoyé’ désigne aussi un ‘apôtre’ et que Jésus n’a jamais eu la prétention d’être le seul envoyé, puisqu’il a lui-même envoyé d’autres apôtres. De plus Le père aime-agapaein le fils vaut pour tous les fils, c’est-à-dire pour tous les hommes qui se reconnaissent comme tels, en récitant le Notre Père. Dieu donne l’esprit sans mesure à Jésus parce que, sans mesure, il se conçoit comme son fils ; si les autres hommes vivent une filiation divine entachée de doute, leur inspiration spirituelle le sera aussi. La différence entre Jésus et le Chrétien est que Jésus a une foi totale, pas encore le Chrétien. L’évangile gnostique de Philippe dit bien que, lorsque la foi est totale alors on n’est plus seulement un chrétien, on est le Christ (Ph 67).

Révélation particulière et Révélation universelle

1        Ce passage important illustre la descente de l’Esprit Saint sur Jésus. Il trouvera son pendant collectif avec la Pentecôte, où l’Esprit Saint descendra, non pas sous forme d’une colombe mais sous forme de langues de feu, sur les apôtres et à travers eux sur tous les Chrétiens ayant reçu les sacrements. Une question se pose : « Pourquoi l’Esprit vient-il de l’extérieur et non de l’intérieur, du ciel et non du cœur ? (BG 13/15) » Krishna, dans la Bhagavad Gita, déclare : De la manière même dont ils se tournent vers moi, Je me communique à eux. Les hommes suivent ma voie de multiples façons (BG 04/11). Donc, si les humains s’imaginent -comme dans les religions abrahamiques- que Dieu leur est extérieur (creatio ex nihilo) alors Dieu se communique à eux de l’extérieur. S’ils conçoivent ce qu’enseigne Krishna : Je suis le Soi (atman), siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20), alors l’Esprit de Dieu se manifestera de l’intérieur. C’est ce qui se produit dans le yoga avec le samadhi, qui signifie ‘enstase’ (BG 02/44 et 06/20), le contraire précisément de l’extase des mystiques chrétiens.

2        On voit donc que ce texte, qui se présente comme décrivant une scène historique, constitue en fait la mise en scène d’une conception théologique préétablie. La Bhagavad Gita est un texte philosophique et métaphysique, qui relève de l’intelligence cordiale et cérébrale, et présente pour cela une grande universalité. Les évangiles se présentent comme récits d’une Révélation en acte, qu’il faut interpréter pour en tirer l’enseignement. Mais, pour une part, ils sont l’expression d’une dogmatique à priori scénarisée dans un récit ; et alors la qualification de révélation devient sujette à caution.

3        Ainsi en est-il des scènes de la Visitation de l’ange à Marie, des récits (contradictoires) de la résurrection, du récit du baptême de Jésus, ici annoncé par Jean. Non pas que nous nions que l’Évangile soit entièrement une révélation, mais nous nions qu’elle soit entièrement universelle. Ou -pour dires les choses autrement- il y a révélation propre à un peuple, une race et à une époque et Révélation universelle, non limitée par le temps et l’espace.

4        Lorsque Jésus résume les 365 lois des Juifs à 2 : l’amour de Dieu et l’amour du prochain (en hiérarchisant ces deux-là d’ailleurs) il est dans l’universel (Lc 10/25 = P 157). Mais, quand Moïse précise que le frère d’un mort sans enfant doit faire un enfant à sa veuve (loi du lévirat), il ne peut s’agir que d’une révélation particulière (Mt 22/23 = P 147).

Pratique :

Pratique I : Moi, je vous ai immergés dans l’eau, mais lui vous immergera dans l’esprit-pneuma saint. » Dans Baptême d’eau et baptême d’esprit fut exposé que l’eau lave le corps par l’hygiène, l’immersion de Jean lave symboliquement les fautes (péchés) à condition que cette conversion soit suivie de la metanoia, le retournement de la conscience du mortel vers l’immortel, de l’humain vers le divin. Ainsi se distinguent deux immersions baptismales : une d’ordre moral et religieuse, basée sur la Loi de Moïse, que Jésus n’est pas venu abroger et une purement spirituelle où il s’agit de plonger le mental humain dans la parole christique. En effet Celui que Dieu a envoyé-équipé parle les mots de Dieu ; car il (Dieu) donne l’esprit sans mesure (Jn 03/31 = P 033). Le baptême d’eau conduit vers la vertu, mais dans une conception encore dualiste d’un Dieu extérieur à l’humain, le baptême d’esprit-pneuma est nettement non-dualiste, car Dieu (est) esprit, et ceux qui l’adorent doivent l’adorer en esprit et en vérité (Jn 04 = P 036), comme Jésus le révèle à la Samaritaine. La plongée dans l’esprit-pneuma est une découverte de la présence de l’Esprit dans le cœur et partout. Brahman est atteint par celui qui perçoit Brahman dans toutes les actions (BG 04/24).

Pratique II : L’immersion dans le feu et dans l’Esprit Outre le baptême d’eau et d’esprit-pneuma, intervient le baptême de feu. Il s’agit de ce que les guerriers ou les pompiers nomment ‘l’épreuve du feu’. Jésus déclare : Chacun sera salé par le feu (P 132). En pratique, qu’est-ce que cette épreuve ? Un doute religieux profond, un divorce douloureux, une maladie menaçante, un effondrement de l’image sociale ; tout ce qui remet en cause ce à quoi un homme s’identifie et qui le laisse dans le néant… à moins qu’il ne réalise que Dieu est en lui et qu’il n’est lui-même, fondamentement, rien qui ne soit Dieu. Jésus relie aussi le feu de la persécution avec celui de l’Esprit-saint : Quand on vous emmènera pour vous livrer, ne vous préoccupez pas de ce que vous direz, mais dites ce qui vous sera donné sur le moment : car ce n’est pas vous qui parlerez, mais l’Esprit Saint (P 174). Or Jésus déclare bien des fois que ce n’est pas lui qui parle, mais l’Esprit de Dieu qui parle en lui ; telle sera aussi la situation de celui qui vit à la fois le baptême de feu et d’Esprit.

Pratique III : La bale, il la consumera au feu inextinguible-asbestos. Dans ‘L’enfer éternel’, une vraie fausse doctrine fut exposé que cet enfer n’est autre que le samsara (la ronde des naissances et des morts) dans le processus de transmigration qui, tant qu’il se déroule sur la terre, prend la forme de réincarnations. L’affirmation théologie est vraie et fausse à la fois et sans aucun doute elle est terrorisante. Vraie en ce que la transmigration est sans commencement et sans fin. Fausse car, si la transmigration est sans fin, les êtres qui la composent gardent toujours la possibilité théorique de s’en affranchir par la libération spirituelle (moksha). La religion gouverne par la peur de l’enfer ; la spiritualité s’adresse à ceux qui peuvent choisir le meilleur, soit le paradis des vertueux, soit ultimement la grande libération par identification au divin.

Pratique IV : Le mystère du ‘Je Suis’ christique C’est de lui que j’ai dit : Celui qui vient derrière moi, le voilà passé devant moi, parce qu’avant moi il est. Il est : et non pas ‘il était’ ; ce ‘il est’ n’est pas un passé déguisé stylistiquement en présent, c’est un éternel présent. Cela peut être interprété exotériquement selon le dogme chrétien de base : ‘Jésus est Dieu’, donc l’Être. Ou ésotériquement, à la façon orientale, Jésus est un homme qui a ‘réalisé Dieu, présent en tout être’ et cela se nomme moksha. Ainsi, gardant toujours les pensées maîtrisées, le yogi atteint la paix qui est en moi, et qui culmine dans le nirvana (l’extinction), ou moksha (la libération totale) (Bhagavad Gita 06/15). C’est ce qu’exprime Jésus à ses disciples lorsqu’il déclare ‘Je suis’ (Lorsque les disciples voient Jésus marcher sur la mer : Je suis, ne  craignez-pas ! (Jn 06 = P 107) ou quand on veut l’arrêter et qu’il déclare : là où je suis, vous ne pouvez venir (Jn 07 = P 141). La conscience humaine de Jésus a fusionné avec la Conscience divine. Il ne se conçoit donc plus comme ‘Je suis ceci ou cela’, à la façon des êtres séparés les uns des autres et de Dieu ; il se conçoit comme le ‘Je suis’ divin.

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JEAN-BAPTISTE ANNONCE le MESSIE (Péricope 018)