La TEMPÊTE APAISÉE
Ce jour-là, le soir étant venu, il leur dit : « Traversons vers l’autre côté au-delà. » Un grand tourbillon de vent survient. Les vagues se jettent sur le bateau, au point que déjà le bateau se remplit. Lui est à la poupe, sur le coussin de tête-proskephalaion ; il dort–katheudein. Ils le réveillent-egeirein et lui disent : « Maître, cela ne te soucie-pas que nous périssions ? » Il se réveille-diegeirein, réprimande le vent, et dit à la mer : « Tais-toi ! Sois muselée-phimoein ! » Le vent se calme, et un grand calme advient. Il leur dit : « Pourquoi êtes-vous peureux ? N’avez-vous-pas la foi ? »
(P 097 = Mc 04/35-41)
Parallèles : (Mt 08/18+13/53+08/24-27) et (Lc 08/22-25)
Théorie :
Il y a bien des églises dans l’Église
1 Nous suivons Marc, Matthieu et Luc venant en parallèle de son récit. Ce jour-là, le soir étant venu…Matthieu précise : quand Jésus a achevé ces paraboles-parabolê, il a terminé l’enseignement au peuple, il va désormais enseigner les disciples. La transmission en paraboles et au peuple se fait de jour, ‘au grand jour’, celle destinée aux disciples se déroulera la nuit, ésotériquement. L’une concerne le monde terrestre, que l’on perçoit sensoriellement le jour, l’autre l’au-delà des choses mortelles qui se révèle dans d’autres états de conscience que la veille ordinaire.
2 … il leur dit : « Traversons vers l’autre côté au-delà. Il ne s’agit pas seulement de l’autre rive du lac, mais bien d’un au-delà de ce qui intéresse la foule.
3 Laissant à l’écart la foule, ils le prennent auprès d’eux paralambanein, dans le bateau où il est…La formule de Marc est aussi curieuse que peu claire. Veut-il signifier que Jésus est ‘tombé de sommeil’ presqu’aussitôt qu’il s’est installé dans le bateau et que les disciples l’ont embarqué en l’état ? Ce serait très plausible, vu le marathon de paraboles qu’il vient de servir au peuple. Luc, qui n’a pas plus assisté à la scène que Marc, contredit cette hypothèse en disant : Pendant qu’ils naviguent, il s’endort.
4 …d’autres bateaux sont avec lui. Pourquoi cette précision dont il ne sera plus question ensuite ? L’Église est symbolisée dans l’Évangile de deux façons apparemment contradictoires et en fait complémentaires. D’une part comme une église, soit un bâtiment, de préférence bâti sur le roc (la maison sur le sable et la maison sur le roc : Mt 07/24 = P 075) de telle sorte que Jésus puisse affirmer : les Portes de l’Hadès ne tiendront pas contre elle (Mt 16/18 = P 121). Voici l’Église dans sa supposée stabilité doctrinale. D’autre part l’Église est une barque (Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes : Mt 04/19 = P 046), mais alors elle repose sur un milieu beaucoup plus instable que le sable lui-même : la fluidité parfois tempétueuse du psychisme que symbolise la mer. Même le mental de l’homme avisé, est emporté avec violence par ses sens tumultueux, bien qu’il fasse tous ses efforts pour les maîtriser (BG 02/60). C’est bien ce qui est arrivé lorsque les disciples se trouvent exposés à la tempête non seulement aquatique, mais surtout psychique, créée par la peur. Ces deux églises, l’une immuable et l’autre fortement ballotée, se présentent tour à tour dans l’expérience humaine. Cela répond-il à la question des autres bateaux ? Bien sûr, car le texte raconte la panique et le manque de foi sur le bateau où le Christ dort, mais d’autres bateaux ont peut-être vécu avec foi le drame des événements, leurs marins maintenant le Christ éveillé en eux. Dans la nuit voguaient à quelque distance la barque des institutionnels en crise de foi et celle des vrais saints qui avaient la foi comme un grain de moutarde (Mt 17/20 = P 127).
Il n’existe pas de ‘catastrophes naturelles’
1 Un grand tourbillon de vent survient. Matthieu précise d’où il vient : Un tourbillon de vent descend-katabainein sur le lac. Autrement dit, il vient du ciel. Il n’existe pas de ‘catastrophes naturelles’ ; cette expression moderne a été inventée pour couper, dans la conscience humaine, le lien entre l’action des hommes et la Loi du ciel. Jésus le confirmera à propos de la chute assassine de la Tour de Siloé (Lc 13/04 = P 182) dont il précise qu’elle n’a pas tué des innocents et aussi à propos du châtiment ‘naturel’ (une éruption volcanique) qu’a subi Sodome et ses habitants, les sodomites (Mt 11/24 = P 136).
2 Il est même des catastrophes ‘naturelles’ volontairement déclenchées par les hommes : Les disciples Jacques et Jean demandent : « Seigneur, veux-tu que nous disions au feu de descendre du ciel, et de les consumer ? » (Lc 09/54 = P 138). Les guerriers modernes savent faire cela très bien… sans compter toutes les catastrophes ‘naturelles’ dues à leurs industries qui bouleversent le climat. Le macrocosme et le microcosme sont en interférence permanente ; rien ne se passe dans l’un qui n’influe sur l’autre.
3 Matthieu déclare : Un grand séisme advient dans la mer. Comme l’indique la Gita dans la précédente citation, le mental et le psychisme humains sont sujets à des bouleversements, qui peuvent même susciter la mort du corps.
Quand la barque de Pierre prend l’eau
1 Les vagues se jettent sur le bateau, au point que déjà le bateau se remplit. À la fin du XX° siècle, le grand débat du Concile Vatican II fut ‘l’ouverture de l’Église au monde’. C’était oublier que l’Église est un navire qu’il est dangereux d’ouvrir en pleine mer, surtout lorsqu’elle est agitée. Sa fonction est de surnager, grâce à son étanchéité (à son hermétisme) et de transporter des hommes capables, par leur foi, d’apaiser les tempêtes. Le monde doit s’ouvrir à l’Église, non l’inverse. Elle constitue l’élément pénétrateur, comme le sel dans la pâte (Vous êtes le sel de la terre : Mt 05/13 = P 133), et ne doit pas se laisser pénétrer par qui n’en est pas digne.
2 Le souffle symbolise l’Esprit, l’eau le psychisme. Une Église qui prend l’eau confond spiritualité et psychologie. Il est vrai que les prêches servent souvent plus à consoler qu’à éclairer, à faire croire qu’à convertir-metanoia.
3 Un exemple, parmi bien d’autres, de la noyade dans l’Église. Au début du pontificat de Léon XIV, le XXI° siècle en était au quart de son âge, le pape organisa un ‘pèlerinage LGBT à Saint Pierre de Rome ; comprendre ‘Lesbien, Gay (homosexuel masculin, pourquoi l’anglais subitement ?) Bisexuel et Transgenre’. Le prétexte était qu’il y a des homosexuels croyants. Cela ne fait aucun doute. Mais il y a aussi des cleptomanes croyants, des ivrognes, des drogués, des adultères, des croyants pratiquants de tous les péchés du monde. Ils ont une place dans l’Église, non en tant que pervers, mais en tant que croyants. Accueillir un chrétien encore soumis à certains vices et qui cherche à s’en départir, c’est une chose, accueillir un homosexuel fier de l’être en tant que tel en est une autre. Dans un cas l’Église vogue et sauve, dans l’autre, elle sombre et noie.
4 On dit en français : « Napoléon était un grand homme, sans être un homme grand ». L’Église peut et doit accueillir les croyants homosexuels, comme tous les croyants encore pécheurs, mais certainement pas les homosexuels croyants. Dans ce dernier cas, ce qui définit l’être c’est l’homosexualité, donc la déviance. Alors on normalise et même on sanctifie la déviance au lieu de la convertir.
5 Quant au T de la formule LGBT, il empire nettement la situation. Le langage propagandiste du transgenrisme, devenu officiel dans les médias, appelle ‘femme transgenre’ un homme, né tel, qui se prétend femme, et manipule son corps avec la chirurgie (ablation des organes masculins et façonnage d’une apparence d’organes féminins), la chimie (pour diminuer la pilosité, faire développer les seins) et les vêtements (travestissement). Donc tout le monde appelle femme un homme, adoptant ainsi la psychose du déviant. C’est-à-dire que tout le monde devient par là un transgenre langagier.
6 De plus un transgenre prétend que son être est féminin et qu’il est né par erreur dans un corps masculin. Du point de vue de la doctrine chrétienne, qui refuse la préexistence des êtres et enseigne que la conception est une création, cela revient à dire que Dieu a créé un monstre, une anomalie, une erreur. On voit mal, alors, comment le transgenre supposé (car en réalité il n’a aucunement changé de genre, il a simplement singé parodiquement le genre complémentaire au sien) pourrait être croyant. Du point de vue de la transmigration et du karma, cela revient à prétendre que le monde est sans ordre, sans réactions concordantes et, là aussi, comment un transgenre pourrait être croyant ? Son dieu est-il le non-sens, l’absurde, ou le hasard ?
7 Enfin deux papes de suite, François sans numéro et Léon XIV, font la promotion des LGBT à contresens frontal de la doctrine de leur propre Église et à contre texte de l’Évangile et de la Bible entière. L’hypocrisie résultant de la contradiction entre la doctrine et la praxis est totale. Qu’en conclure, sinon que la barque de Pierre est en train de prendre l’eau. Ayant eu un début, il y a deux millénaires, elle aura une fin, et menace bien de couler, à moins d’une puissante intervention céleste. De même sur bien d’autres sujets, on pourrait illustrer que la barque de Pierre est en cours de submersion.
Le sommeil spirituel des apôtres
1 Le fait est que les disciples sont en danger, comme le précise Luc. Du moins telle est l’estimation de la situation en se bornant à l’appréciation humaine. Et l’on retrouve ici le reproche fait à Pierre par Jésus : tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ! (Mc 08/33 = P 122) et aussi : Vain est le culte qu’ils me rendent, les doctrines qu’ils enseignent ne sont que préceptes humains (Mc 07/07 = P 114).
2 Lui est à la poupe, sur le coussin de tête-proskephalaion ; il dort. La poupe est l’arrière du bateau. Dans les barques de pêcheurs utilisées sur ce lac, la barre fixée au gouvernail se trouve à l’arrière et le coussin est destiné au barreur. On dit le coussin ‘de tête’ car le commandant du bateau est le barreur. La scène est parfaitement irréaliste. Les disciples n’auraient pas laissé Jésus dormir sur le coussin du barreur, transformant ainsi la barque en radeau dérivant. La configuration s’en trouve d’autant plus symbolique, car Pierre n’est que la main qui tient la barre de l’Église guidée par Jésus. Tu ne seras dans ma main qu’un instrument, ô toi l’archer à l’infaillible main gauche (BG 11/33), dit Krishna à Arjuna ; de même Jésus pourrait le dire à Pierre, avec le symbolisme de la pêche en place de celui de la guerre. Quand Pierre croit, Jésus est à la barre, quand Pierre oublie ou doute, Jésus dort.
2 Ils le réveillent-egeirein et lui disent : « Maître, cela ne te soucie-pas que nous périssions ? »Un avion de 200 passagers vole tranquillement. Combien d’entre eux ont une conscience spirituelle ? Un terrible orage les secoue ; la moitié se met à prier et les autres à s’exclamer : ‘Bon Dieu ! Qu’est-ce qui se passe ?’ Le sommeil de Jésus empêchait-il les disciples d’avoir foi en Dieu ? Les disciples n’avaient-ils de Dieu que Jésus ? C’est souvent le problème du Christianisme où l’Absolu est caché par le Créateur, celui-ci par le divin Jésus, quand ce n’est pas ce dernier par Marie, les saints et le pape. On préfère toujours un Dieu à forme humaine, capable de produire des signes explicites en langage humain.
3 Jésus aurait pu leur retourner la question : « Précisément parce que vous êtes périssables, pourquoi vous accrochez-vous à ce qui l’est aussi ? » Une religieuse demande à la petite Thérèse : « Si vous apprenez l’imminence de la fin du monde alors que vous jouez à la balle, que ferez-vous ? » Elle répond : « Je continuerai de jouer à la balle. » Il ne vint pas à l’idée de la chère sœur que jouer n’est pas exclusif de prier, naviguer non plus, ni aucune activité humaine. Le problème n’est pas de savoir si on périra, chose de toute façon inévitable, mais de savoir à quoi l’on pensera quand on périra. Quiconque quitte son corps, en se souvenant de moi au moment de la mort, s’unit à mon être ; il n’y a là aucun doute (BG 08/05).
4 Matthieu écrit : Venant auprès de lui…donc ils n’étaient pas auprès de lui ; comment faisaient-ils serrés dans une barque ? …ils le réveillent-egeirein en disant : «Seigneur, sauve-nous, car nous périssons ! »Voilà qui est déjà plus religieux que les reproches rapportés par Marc. Luc donne : « Chef-epistatês, chef, nous périssons ! » Toujours la tentation de donner des ordres à Dieu. Et l’attitude typiquement religieuse de percevoir Dieu comme le Chef, au-dessus, en dehors, et non spirituellement au cœur du cœur.
L’ambivalence du vent spirituel
1 Il se réveille-diegeirein, réprimande le vent, Alors que certains disciples réprimandaient Jésus, lui réprimande le vent. Il y a ambivalence du symbole du souffle, le vent étant le souffle de la nature. Autrement dit, il y a esprit et Esprit. Ce que ne rend pas le grec de l’Évangile, qui n’utilise pas de majuscules. On ne s’étonnera pas que le discernement des esprits soit un art difficile. Il existe des esprits impurs : Il y a dans leur synagogue un homme possédé d’un esprit impur (Mc 01/23 = P 042) et aussi l’Esprit Saint : Moi, je vous ai baptisés avec de l’eau, mais Jésus vous baptisera avec l’Esprit Saint (Mc 01/18 = P 018).
2 Ce problème étant universel, on retrouve la même ambigüité dans la Bhagavad Gita : Le soi-ego peut être l’ami du Soi-atman, comme il peut être son ennemi. L’homme doit se servir du Soi-atman pour s’élever, non pour se dégrader (BG 06/05). Le Soi-atman, le pôle divin dans l’humain, peut être détruit par l’ego, ou au contraire dompter l’ego et faire de lui une utile monture. Fondamentalement, l’esprit est la trace du divin dans l’humain ; il n’est pas mauvais en lui-même. Mais la marge de liberté qui est celle de l’humain, en tant qu’être apparemment séparé du Principe, fait qu’il peut hiérarchiser l’ego et l’Esprit à sa guise. C’est ainsi que l’on voit en nos temps de très brillants esprits, intelligents et cultivés, qui s’acharnent à prouver que le monde n’a pas de sens et que la vie est absurde : Ils disent : « Cet univers est dépourvu de vérité (irréel), d’ordre, et de dieu ; il est né uniquement de l’union dans le désir sexuel. Qu’y a-t-il d’autre ? » (BG 16/08).
3 On ne réprimande que celui qui, étant capable de faire le bien, fait le mal. Cela prouve qu’aux yeux de Jésus l’esprit, en soi, est bon, même s’il arrive à la liberté humaine d’en faire mauvais usage. Cela établit aussi que le vent, comme élément naturel, est un être pour un spirituel comme Jésus et non une chose très fluide dont les mouvements sont dus aux changements de température et à la dilatation. Le symbole est co-naturel au symbolisé, même s’il l’exprime plus grossièrement. Un météorologue qui n’est pas aussi un spirituel n’est qu’un ignorant.
La domination de l’esprit-mental par la logique et du psychisme par la volonté
1 Jésus dit à la mer : « Tais-toi ! sois muselée-phimoein ! » Jésus ne traite pas la mer comme il a traité le vent ; cette importante distinction est propre à Marc. Certains traduisent « Ferme ta gueule ! » ce qui est cohérent, car on ne musèle qu’une gueule. Ainsi ressort la hiérarchie qualitative du vent et de la mer ; de l’esprit et du psychisme. L’esprit, même le mauvais esprit, est régi par la logique dont il tire sa puissance (nyaya, la logique, première voie de connaissance en Inde). Les pires menteurs et les avocats les plus véreux cherchent à se parer d’une apparente logique. Jésus enseigne ainsi une méthode au disciple : La logique pour conduire l’esprit vers l’Esprit, jusqu’à une conversion par contrainte logique ; et la volonté pour la domination du psychisme (passions, sensations et ‘sentiments’ qui sont des ‘sensations mentalisées’ comme le nom l’indique).
2 Le vent se calme, et un grand calme advient. Ici, le vent est un être et non une chose. Il écoute et entend Jésus, il se plie à l’injonction, reconnaissant à Jésus une autorité sur lui. Jésus dit à la mer : « Tais-toi ! sois muselée-phimoein ! » Pour la mer, il ne s’agit pas d’écouter, comprendre et se conformer à l’ordre reçu, mais d’un rapport de force. Mordre avec une muselière est aussi difficile de bouger les bras avec une camisole. On est bien dans la puissance de la volonté. Lorsque Jésus guérit un épileptique, il précise aux disciples : ce genre de démon ne peut s’en aller sinon par la prière et le jeûne (Mt 17/21 = P 127). Or il est clair que le jeûne, tel que l’a pratiqué Jésus (40 jours au désert Mt 04/02 = P 021), suppose une volonté quasi surhumaine.
1 Jésus leur dit : « Pourquoi êtes-vous peureux ? N’avez-vous-pas la foi ? Jésus enseigne ici un point essentiel. On a tendance à considérer la peur comme un phénomène de sensibilité (corporel) et d’émotion (psychique), alors que Jésus, par sa double question qui n’en est qu’une, présente la peur comme due à un mental non éclairé par l’Esprit. Celui qui a la foi n’est jamais seul face aux événements physiques ou psychiques (tempête) ; il perçoit l’influence du ciel comme agissant sur les événements autour de lui et sur lui-même. La peur n’est alors qu’une résultante individuelle du doute concernant cette influence du ciel. L’homme de foi n’a pas peur ; l’homme peureux n’a pas foi. Celui qui est né avec une nature divine se caractérise par l’absence de crainte… (BG 16/01).
2 On pourrait objecter : « Le corps possède une sagesse propre, qui n’est autre que la distinction du plaisir et de la douleur. Quand il perçoit la certitude de la douleur ou de la mort, il a peur. Cela est purement physique. » Certes, mais il n’existe pas de corps sans mental et de mental sans interaction possible avec l’esprit-pneuma. L’homme sans foi ne perçoit que le danger physique, objectif ; le croyant, par l’entretien même de sa foi, perçoit l’influence divine. Jésus dit à Thomas, qui doute : Heureux ceux qui croient sans avoir vu (Jn 20/29 = P 316). Pour le vrai croyant, l’œil spirituel (symbolisé en Inde par le ‘troisième œil’ que les yogis se marquent d’un point rouge) rend littéralement perceptible l’influence du ciel sur les événements et sur soi-même. La foi s’entretient, se développe et devient presqu’une expérience sensible, une évidence. La Bhagavad Gita affirme clairement : Lorsque sattva-vérité est dans sa maturité, dans ce corps, la lumière de la connaissance pénètre, par toutes les portes des sens (BG 14/11).
3 Le problème n’est donc pas la peur en elle-même, mais véritablement le manque de foi. Voici pourquoi Mattieu (Êtes-vous si peu croyants-oligopistos ? ) et Luc (Où est votre foi-pistis ?) ne signalent même pas le reproche de peur. Celui sur la foi implique l’autre.
Des disciples très ‘modernes’
1 Ils craignent d’une grande crainte-phobos, et ils se disent les uns aux autres : « Qui donc est-il celui-là, pour que le vent et la mer lui obéissent ? » Signe typique de ce que les disciples n’ont pas vraiment la foi : ils s’interrogent les uns les autres. La foi réside au cœur de l’être, elle ne saurait dépendre de l’extérieur et de la quantité des opinions d’autrui.
2 Leur remarque sur le vent et la mer révèle la ‘modernité’ de leur point de vue sur le monde : la nature est une chose, l’homme seul étant sensible et conscient.
3 Leur incertitude sur Jésus (Qui donc est-il celui-là) n’est que le reflet de leur méconnaissance d’eux-mêmes. Quand vous vous connaîtrez vous-mêmes, alors vous serez connus et vous connaîtrez que vous êtes les Fils du Père, le Vivant (Évangile de Thomas 003).
4 Luc précise : Ils craignent, et admirent-thaumazein. Matthieu rajoute : Les hommes admirent-thaumazein en disant : « De quel pays-potapos celui-ci est-il ? » Une interprétation religieuse courante affirmera : « Les disciples commencent à pressentir la dimension surnaturelle et divine de Jésus. » Mais les partisans de ce point de vue théologique (qui attribue la divinité à Jésus et la refuse aux disciples) devraient se demander pourquoi tant de saints, non seulement chrétiens, mais même d’autres religions, font preuve de semblables pouvoirs. On nomme ces pouvoirs siddhi dans le yoga (Yoga Sutra de Patanjali). Ils sont conçus comme des pouvoirs naturels à l’homme primordial que son matérialisme progressif a finalement étiolés. Jésus lui-même affirmera avant son départ : voici les signes qui accompagneront ceux qui auront cru : en mon nom ils chasseront les démons, ils parleront en langues nouvelles, ils saisiront des serpents, et s’ils boivent quelque poison mortel, il ne leur fera pas de mal ; ils imposeront les mains aux infirmes et ceux-ci seront guéris. » (Mc 16/17-18 = P 318).
Pratique :
Pratique I : La nature est le miroir de l’homme. Le dérèglement de celui-ci entraîne celui de celle-là. Le moderne viole la nature ou alors il l’adore ; dans les deux cas il se trompe. Comme l’enseigne la Genèse biblique, la nature est faite pour l’homme, mais lui en est le gardien, non l’exploiteur, encore moins le destructeur. Celui qui détruit la nature verra sa nature détruite ; si ce n’est tout de suite, ce sera à terme.
Pratique II : Ce passage traite du ‘discernement des esprits’. Distinguer le psychique du spirituel ; la mer du vent. La révélation de l’Esprit-Saint, par l’Écriture, parle à l’esprit humain et doit l’orienter par une pratique régulière. La volonté dans l’ascèse (c’est-à-dire l’exercice yogique) doit dompter le monde émotionnel. On dit vulgairement ‘L’entreprise est mal barrée’ ; le disciple tient la barre de son propre navire, avec Jésus dans son cœur et donc à sa propre place. A lui de maintenir Jésus éveillé dans son propre cœur.
Pratique III : La foi dissout la peur. Quand on a l’Éternel en soi, que pourrait la mort elle-même ? Repérer la peur. La colère, l’agressivité, le mensonge, l’abandon sont tous fils de la peur. Et la peur n’est que le châtiment du manque de foi. Un croyant n’est pas celui qui dit ‘Je crois en Dieu’, c’est celui qui n’a jamais peur, car, pour lui, Dieu est là, et quand Il est là, on n’a même pas besoin d’y croire, on vit avec.
La Tempête Apaisée
La Tempête Apaisée
La TEMPÊTE APAISÉE
Ce jour-là, le soir étant venu, il leur dit : « Traversons vers l’autre côté au-delà. » Un grand tourbillon de vent survient. Les vagues se jettent sur le bateau, au point que déjà le bateau se remplit. Lui est à la poupe, sur le coussin de tête-proskephalaion ; il dort–katheudein. Ils le réveillent-egeirein et lui disent : « Maître, cela ne te soucie-pas que nous périssions ? » Il se réveille-diegeirein, réprimande le vent, et dit à la mer : « Tais-toi ! Sois muselée-phimoein ! » Le vent se calme, et un grand calme advient. Il leur dit : « Pourquoi êtes-vous peureux ? N’avez-vous-pas la foi ? »
(P 097 = Mc 04/35-41)
Parallèles : (Mt 08/18+13/53+08/24-27) et (Lc 08/22-25)
Théorie :
Il y a bien des églises dans l’Église
1 Nous suivons Marc, Matthieu et Luc venant en parallèle de son récit. Ce jour-là, le soir étant venu…Matthieu précise : quand Jésus a achevé ces paraboles-parabolê, il a terminé l’enseignement au peuple, il va désormais enseigner les disciples. La transmission en paraboles et au peuple se fait de jour, ‘au grand jour’, celle destinée aux disciples se déroulera la nuit, ésotériquement. L’une concerne le monde terrestre, que l’on perçoit sensoriellement le jour, l’autre l’au-delà des choses mortelles qui se révèle dans d’autres états de conscience que la veille ordinaire.
2 … il leur dit : « Traversons vers l’autre côté au-delà. Il ne s’agit pas seulement de l’autre rive du lac, mais bien d’un au-delà de ce qui intéresse la foule.
3 Laissant à l’écart la foule, ils le prennent auprès d’eux paralambanein, dans le bateau où il est…La formule de Marc est aussi curieuse que peu claire. Veut-il signifier que Jésus est ‘tombé de sommeil’ presqu’aussitôt qu’il s’est installé dans le bateau et que les disciples l’ont embarqué en l’état ? Ce serait très plausible, vu le marathon de paraboles qu’il vient de servir au peuple. Luc, qui n’a pas plus assisté à la scène que Marc, contredit cette hypothèse en disant : Pendant qu’ils naviguent, il s’endort.
4 …d’autres bateaux sont avec lui. Pourquoi cette précision dont il ne sera plus question ensuite ? L’Église est symbolisée dans l’Évangile de deux façons apparemment contradictoires et en fait complémentaires. D’une part comme une église, soit un bâtiment, de préférence bâti sur le roc (la maison sur le sable et la maison sur le roc : Mt 07/24 = P 075) de telle sorte que Jésus puisse affirmer : les Portes de l’Hadès ne tiendront pas contre elle (Mt 16/18 = P 121). Voici l’Église dans sa supposée stabilité doctrinale. D’autre part l’Église est une barque (Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes : Mt 04/19 = P 046), mais alors elle repose sur un milieu beaucoup plus instable que le sable lui-même : la fluidité parfois tempétueuse du psychisme que symbolise la mer. Même le mental de l’homme avisé, est emporté avec violence par ses sens tumultueux, bien qu’il fasse tous ses efforts pour les maîtriser (BG 02/60). C’est bien ce qui est arrivé lorsque les disciples se trouvent exposés à la tempête non seulement aquatique, mais surtout psychique, créée par la peur. Ces deux églises, l’une immuable et l’autre fortement ballotée, se présentent tour à tour dans l’expérience humaine. Cela répond-il à la question des autres bateaux ? Bien sûr, car le texte raconte la panique et le manque de foi sur le bateau où le Christ dort, mais d’autres bateaux ont peut-être vécu avec foi le drame des événements, leurs marins maintenant le Christ éveillé en eux. Dans la nuit voguaient à quelque distance la barque des institutionnels en crise de foi et celle des vrais saints qui avaient la foi comme un grain de moutarde (Mt 17/20 = P 127).
Il n’existe pas de ‘catastrophes naturelles’
1 Un grand tourbillon de vent survient. Matthieu précise d’où il vient : Un tourbillon de vent descend-katabainein sur le lac. Autrement dit, il vient du ciel. Il n’existe pas de ‘catastrophes naturelles’ ; cette expression moderne a été inventée pour couper, dans la conscience humaine, le lien entre l’action des hommes et la Loi du ciel. Jésus le confirmera à propos de la chute assassine de la Tour de Siloé (Lc 13/04 = P 182) dont il précise qu’elle n’a pas tué des innocents et aussi à propos du châtiment ‘naturel’ (une éruption volcanique) qu’a subi Sodome et ses habitants, les sodomites (Mt 11/24 = P 136).
2 Il est même des catastrophes ‘naturelles’ volontairement déclenchées par les hommes : Les disciples Jacques et Jean demandent : « Seigneur, veux-tu que nous disions au feu de descendre du ciel, et de les consumer ? » (Lc 09/54 = P 138). Les guerriers modernes savent faire cela très bien… sans compter toutes les catastrophes ‘naturelles’ dues à leurs industries qui bouleversent le climat. Le macrocosme et le microcosme sont en interférence permanente ; rien ne se passe dans l’un qui n’influe sur l’autre.
3 Matthieu déclare : Un grand séisme advient dans la mer. Comme l’indique la Gita dans la précédente citation, le mental et le psychisme humains sont sujets à des bouleversements, qui peuvent même susciter la mort du corps.
Quand la barque de Pierre prend l’eau
1 Les vagues se jettent sur le bateau, au point que déjà le bateau se remplit. À la fin du XX° siècle, le grand débat du Concile Vatican II fut ‘l’ouverture de l’Église au monde’. C’était oublier que l’Église est un navire qu’il est dangereux d’ouvrir en pleine mer, surtout lorsqu’elle est agitée. Sa fonction est de surnager, grâce à son étanchéité (à son hermétisme) et de transporter des hommes capables, par leur foi, d’apaiser les tempêtes. Le monde doit s’ouvrir à l’Église, non l’inverse. Elle constitue l’élément pénétrateur, comme le sel dans la pâte (Vous êtes le sel de la terre : Mt 05/13 = P 133), et ne doit pas se laisser pénétrer par qui n’en est pas digne.
2 Le souffle symbolise l’Esprit, l’eau le psychisme. Une Église qui prend l’eau confond spiritualité et psychologie. Il est vrai que les prêches servent souvent plus à consoler qu’à éclairer, à faire croire qu’à convertir-metanoia.
3 Un exemple, parmi bien d’autres, de la noyade dans l’Église. Au début du pontificat de Léon XIV, le XXI° siècle en était au quart de son âge, le pape organisa un ‘pèlerinage LGBT à Saint Pierre de Rome ; comprendre ‘Lesbien, Gay (homosexuel masculin, pourquoi l’anglais subitement ?) Bisexuel et Transgenre’. Le prétexte était qu’il y a des homosexuels croyants. Cela ne fait aucun doute. Mais il y a aussi des cleptomanes croyants, des ivrognes, des drogués, des adultères, des croyants pratiquants de tous les péchés du monde. Ils ont une place dans l’Église, non en tant que pervers, mais en tant que croyants. Accueillir un chrétien encore soumis à certains vices et qui cherche à s’en départir, c’est une chose, accueillir un homosexuel fier de l’être en tant que tel en est une autre. Dans un cas l’Église vogue et sauve, dans l’autre, elle sombre et noie.
4 On dit en français : « Napoléon était un grand homme, sans être un homme grand ». L’Église peut et doit accueillir les croyants homosexuels, comme tous les croyants encore pécheurs, mais certainement pas les homosexuels croyants. Dans ce dernier cas, ce qui définit l’être c’est l’homosexualité, donc la déviance. Alors on normalise et même on sanctifie la déviance au lieu de la convertir.
5 Quant au T de la formule LGBT, il empire nettement la situation. Le langage propagandiste du transgenrisme, devenu officiel dans les médias, appelle ‘femme transgenre’ un homme, né tel, qui se prétend femme, et manipule son corps avec la chirurgie (ablation des organes masculins et façonnage d’une apparence d’organes féminins), la chimie (pour diminuer la pilosité, faire développer les seins) et les vêtements (travestissement). Donc tout le monde appelle femme un homme, adoptant ainsi la psychose du déviant. C’est-à-dire que tout le monde devient par là un transgenre langagier.
6 De plus un transgenre prétend que son être est féminin et qu’il est né par erreur dans un corps masculin. Du point de vue de la doctrine chrétienne, qui refuse la préexistence des êtres et enseigne que la conception est une création, cela revient à dire que Dieu a créé un monstre, une anomalie, une erreur. On voit mal, alors, comment le transgenre supposé (car en réalité il n’a aucunement changé de genre, il a simplement singé parodiquement le genre complémentaire au sien) pourrait être croyant. Du point de vue de la transmigration et du karma, cela revient à prétendre que le monde est sans ordre, sans réactions concordantes et, là aussi, comment un transgenre pourrait être croyant ? Son dieu est-il le non-sens, l’absurde, ou le hasard ?
7 Enfin deux papes de suite, François sans numéro et Léon XIV, font la promotion des LGBT à contresens frontal de la doctrine de leur propre Église et à contre texte de l’Évangile et de la Bible entière. L’hypocrisie résultant de la contradiction entre la doctrine et la praxis est totale. Qu’en conclure, sinon que la barque de Pierre est en train de prendre l’eau. Ayant eu un début, il y a deux millénaires, elle aura une fin, et menace bien de couler, à moins d’une puissante intervention céleste. De même sur bien d’autres sujets, on pourrait illustrer que la barque de Pierre est en cours de submersion.
Le sommeil spirituel des apôtres
1 Le fait est que les disciples sont en danger, comme le précise Luc. Du moins telle est l’estimation de la situation en se bornant à l’appréciation humaine. Et l’on retrouve ici le reproche fait à Pierre par Jésus : tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ! (Mc 08/33 = P 122) et aussi : Vain est le culte qu’ils me rendent, les doctrines qu’ils enseignent ne sont que préceptes humains (Mc 07/07 = P 114).
2 Lui est à la poupe, sur le coussin de tête-proskephalaion ; il dort. La poupe est l’arrière du bateau. Dans les barques de pêcheurs utilisées sur ce lac, la barre fixée au gouvernail se trouve à l’arrière et le coussin est destiné au barreur. On dit le coussin ‘de tête’ car le commandant du bateau est le barreur. La scène est parfaitement irréaliste. Les disciples n’auraient pas laissé Jésus dormir sur le coussin du barreur, transformant ainsi la barque en radeau dérivant. La configuration s’en trouve d’autant plus symbolique, car Pierre n’est que la main qui tient la barre de l’Église guidée par Jésus. Tu ne seras dans ma main qu’un instrument, ô toi l’archer à l’infaillible main gauche (BG 11/33), dit Krishna à Arjuna ; de même Jésus pourrait le dire à Pierre, avec le symbolisme de la pêche en place de celui de la guerre. Quand Pierre croit, Jésus est à la barre, quand Pierre oublie ou doute, Jésus dort.
2 Ils le réveillent-egeirein et lui disent : « Maître, cela ne te soucie-pas que nous périssions ? »Un avion de 200 passagers vole tranquillement. Combien d’entre eux ont une conscience spirituelle ? Un terrible orage les secoue ; la moitié se met à prier et les autres à s’exclamer : ‘Bon Dieu ! Qu’est-ce qui se passe ?’ Le sommeil de Jésus empêchait-il les disciples d’avoir foi en Dieu ? Les disciples n’avaient-ils de Dieu que Jésus ? C’est souvent le problème du Christianisme où l’Absolu est caché par le Créateur, celui-ci par le divin Jésus, quand ce n’est pas ce dernier par Marie, les saints et le pape. On préfère toujours un Dieu à forme humaine, capable de produire des signes explicites en langage humain.
3 Jésus aurait pu leur retourner la question : « Précisément parce que vous êtes périssables, pourquoi vous accrochez-vous à ce qui l’est aussi ? » Une religieuse demande à la petite Thérèse : « Si vous apprenez l’imminence de la fin du monde alors que vous jouez à la balle, que ferez-vous ? » Elle répond : « Je continuerai de jouer à la balle. » Il ne vint pas à l’idée de la chère sœur que jouer n’est pas exclusif de prier, naviguer non plus, ni aucune activité humaine. Le problème n’est pas de savoir si on périra, chose de toute façon inévitable, mais de savoir à quoi l’on pensera quand on périra. Quiconque quitte son corps, en se souvenant de moi au moment de la mort, s’unit à mon être ; il n’y a là aucun doute (BG 08/05).
4 Matthieu écrit : Venant auprès de lui…donc ils n’étaient pas auprès de lui ; comment faisaient-ils serrés dans une barque ? …ils le réveillent-egeirein en disant : «Seigneur, sauve-nous, car nous périssons ! »Voilà qui est déjà plus religieux que les reproches rapportés par Marc. Luc donne : « Chef-epistatês, chef, nous périssons ! » Toujours la tentation de donner des ordres à Dieu. Et l’attitude typiquement religieuse de percevoir Dieu comme le Chef, au-dessus, en dehors, et non spirituellement au cœur du cœur.
L’ambivalence du vent spirituel
1 Il se réveille-diegeirein, réprimande le vent, Alors que certains disciples réprimandaient Jésus, lui réprimande le vent. Il y a ambivalence du symbole du souffle, le vent étant le souffle de la nature. Autrement dit, il y a esprit et Esprit. Ce que ne rend pas le grec de l’Évangile, qui n’utilise pas de majuscules. On ne s’étonnera pas que le discernement des esprits soit un art difficile. Il existe des esprits impurs : Il y a dans leur synagogue un homme possédé d’un esprit impur (Mc 01/23 = P 042) et aussi l’Esprit Saint : Moi, je vous ai baptisés avec de l’eau, mais Jésus vous baptisera avec l’Esprit Saint (Mc 01/18 = P 018).
2 Ce problème étant universel, on retrouve la même ambigüité dans la Bhagavad Gita : Le soi-ego peut être l’ami du Soi-atman, comme il peut être son ennemi. L’homme doit se servir du Soi-atman pour s’élever, non pour se dégrader (BG 06/05). Le Soi-atman, le pôle divin dans l’humain, peut être détruit par l’ego, ou au contraire dompter l’ego et faire de lui une utile monture. Fondamentalement, l’esprit est la trace du divin dans l’humain ; il n’est pas mauvais en lui-même. Mais la marge de liberté qui est celle de l’humain, en tant qu’être apparemment séparé du Principe, fait qu’il peut hiérarchiser l’ego et l’Esprit à sa guise. C’est ainsi que l’on voit en nos temps de très brillants esprits, intelligents et cultivés, qui s’acharnent à prouver que le monde n’a pas de sens et que la vie est absurde : Ils disent : « Cet univers est dépourvu de vérité (irréel), d’ordre, et de dieu ; il est né uniquement de l’union dans le désir sexuel. Qu’y a-t-il d’autre ? » (BG 16/08).
3 On ne réprimande que celui qui, étant capable de faire le bien, fait le mal. Cela prouve qu’aux yeux de Jésus l’esprit, en soi, est bon, même s’il arrive à la liberté humaine d’en faire mauvais usage. Cela établit aussi que le vent, comme élément naturel, est un être pour un spirituel comme Jésus et non une chose très fluide dont les mouvements sont dus aux changements de température et à la dilatation. Le symbole est co-naturel au symbolisé, même s’il l’exprime plus grossièrement. Un météorologue qui n’est pas aussi un spirituel n’est qu’un ignorant.
La domination de l’esprit-mental par la logique et du psychisme par la volonté
1 Jésus dit à la mer : « Tais-toi ! sois muselée-phimoein ! » Jésus ne traite pas la mer comme il a traité le vent ; cette importante distinction est propre à Marc. Certains traduisent « Ferme ta gueule ! » ce qui est cohérent, car on ne musèle qu’une gueule. Ainsi ressort la hiérarchie qualitative du vent et de la mer ; de l’esprit et du psychisme. L’esprit, même le mauvais esprit, est régi par la logique dont il tire sa puissance (nyaya, la logique, première voie de connaissance en Inde). Les pires menteurs et les avocats les plus véreux cherchent à se parer d’une apparente logique. Jésus enseigne ainsi une méthode au disciple : La logique pour conduire l’esprit vers l’Esprit, jusqu’à une conversion par contrainte logique ; et la volonté pour la domination du psychisme (passions, sensations et ‘sentiments’ qui sont des ‘sensations mentalisées’ comme le nom l’indique).
2 Le vent se calme, et un grand calme advient. Ici, le vent est un être et non une chose. Il écoute et entend Jésus, il se plie à l’injonction, reconnaissant à Jésus une autorité sur lui. Jésus dit à la mer : « Tais-toi ! sois muselée-phimoein ! » Pour la mer, il ne s’agit pas d’écouter, comprendre et se conformer à l’ordre reçu, mais d’un rapport de force. Mordre avec une muselière est aussi difficile de bouger les bras avec une camisole. On est bien dans la puissance de la volonté. Lorsque Jésus guérit un épileptique, il précise aux disciples : ce genre de démon ne peut s’en aller sinon par la prière et le jeûne (Mt 17/21 = P 127). Or il est clair que le jeûne, tel que l’a pratiqué Jésus (40 jours au désert Mt 04/02 = P 021), suppose une volonté quasi surhumaine.
Comment la foi dissout la peur
1 Jésus leur dit : « Pourquoi êtes-vous peureux ? N’avez-vous-pas la foi ? Jésus enseigne ici un point essentiel. On a tendance à considérer la peur comme un phénomène de sensibilité (corporel) et d’émotion (psychique), alors que Jésus, par sa double question qui n’en est qu’une, présente la peur comme due à un mental non éclairé par l’Esprit. Celui qui a la foi n’est jamais seul face aux événements physiques ou psychiques (tempête) ; il perçoit l’influence du ciel comme agissant sur les événements autour de lui et sur lui-même. La peur n’est alors qu’une résultante individuelle du doute concernant cette influence du ciel. L’homme de foi n’a pas peur ; l’homme peureux n’a pas foi. Celui qui est né avec une nature divine se caractérise par l’absence de crainte… (BG 16/01).
2 On pourrait objecter : « Le corps possède une sagesse propre, qui n’est autre que la distinction du plaisir et de la douleur. Quand il perçoit la certitude de la douleur ou de la mort, il a peur. Cela est purement physique. » Certes, mais il n’existe pas de corps sans mental et de mental sans interaction possible avec l’esprit-pneuma. L’homme sans foi ne perçoit que le danger physique, objectif ; le croyant, par l’entretien même de sa foi, perçoit l’influence divine. Jésus dit à Thomas, qui doute : Heureux ceux qui croient sans avoir vu (Jn 20/29 = P 316). Pour le vrai croyant, l’œil spirituel (symbolisé en Inde par le ‘troisième œil’ que les yogis se marquent d’un point rouge) rend littéralement perceptible l’influence du ciel sur les événements et sur soi-même. La foi s’entretient, se développe et devient presqu’une expérience sensible, une évidence. La Bhagavad Gita affirme clairement : Lorsque sattva-vérité est dans sa maturité, dans ce corps, la lumière de la connaissance pénètre, par toutes les portes des sens (BG 14/11).
3 Le problème n’est donc pas la peur en elle-même, mais véritablement le manque de foi. Voici pourquoi Mattieu (Êtes-vous si peu croyants-oligopistos ? ) et Luc (Où est votre foi-pistis ?) ne signalent même pas le reproche de peur. Celui sur la foi implique l’autre.
Des disciples très ‘modernes’
1 Ils craignent d’une grande crainte-phobos, et ils se disent les uns aux autres : « Qui donc est-il celui-là, pour que le vent et la mer lui obéissent ? » Signe typique de ce que les disciples n’ont pas vraiment la foi : ils s’interrogent les uns les autres. La foi réside au cœur de l’être, elle ne saurait dépendre de l’extérieur et de la quantité des opinions d’autrui.
2 Leur remarque sur le vent et la mer révèle la ‘modernité’ de leur point de vue sur le monde : la nature est une chose, l’homme seul étant sensible et conscient.
3 Leur incertitude sur Jésus (Qui donc est-il celui-là) n’est que le reflet de leur méconnaissance d’eux-mêmes. Quand vous vous connaîtrez vous-mêmes, alors vous serez connus et vous connaîtrez que vous êtes les Fils du Père, le Vivant (Évangile de Thomas 003).
4 Luc précise : Ils craignent, et admirent-thaumazein. Matthieu rajoute : Les hommes admirent-thaumazein en disant : « De quel pays-potapos celui-ci est-il ? » Une interprétation religieuse courante affirmera : « Les disciples commencent à pressentir la dimension surnaturelle et divine de Jésus. » Mais les partisans de ce point de vue théologique (qui attribue la divinité à Jésus et la refuse aux disciples) devraient se demander pourquoi tant de saints, non seulement chrétiens, mais même d’autres religions, font preuve de semblables pouvoirs. On nomme ces pouvoirs siddhi dans le yoga (Yoga Sutra de Patanjali). Ils sont conçus comme des pouvoirs naturels à l’homme primordial que son matérialisme progressif a finalement étiolés. Jésus lui-même affirmera avant son départ : voici les signes qui accompagneront ceux qui auront cru : en mon nom ils chasseront les démons, ils parleront en langues nouvelles, ils saisiront des serpents, et s’ils boivent quelque poison mortel, il ne leur fera pas de mal ; ils imposeront les mains aux infirmes et ceux-ci seront guéris. » (Mc 16/17-18 = P 318).
Pratique :
Pratique I : La nature est le miroir de l’homme. Le dérèglement de celui-ci entraîne celui de celle-là. Le moderne viole la nature ou alors il l’adore ; dans les deux cas il se trompe. Comme l’enseigne la Genèse biblique, la nature est faite pour l’homme, mais lui en est le gardien, non l’exploiteur, encore moins le destructeur. Celui qui détruit la nature verra sa nature détruite ; si ce n’est tout de suite, ce sera à terme.
Pratique II : Ce passage traite du ‘discernement des esprits’. Distinguer le psychique du spirituel ; la mer du vent. La révélation de l’Esprit-Saint, par l’Écriture, parle à l’esprit humain et doit l’orienter par une pratique régulière. La volonté dans l’ascèse (c’est-à-dire l’exercice yogique) doit dompter le monde émotionnel. On dit vulgairement ‘L’entreprise est mal barrée’ ; le disciple tient la barre de son propre navire, avec Jésus dans son cœur et donc à sa propre place. A lui de maintenir Jésus éveillé dans son propre cœur.
Pratique III : La foi dissout la peur. Quand on a l’Éternel en soi, que pourrait la mort elle-même ? Repérer la peur. La colère, l’agressivité, le mensonge, l’abandon sont tous fils de la peur. Et la peur n’est que le châtiment du manque de foi. Un croyant n’est pas celui qui dit ‘Je crois en Dieu’, c’est celui qui n’a jamais peur, car, pour lui, Dieu est là, et quand Il est là, on n’a même pas besoin d’y croire, on vit avec.
La Tempête Apaisée