Les DÉMONS DÉSIR et COLÈRE

Les DÉMONS DÉSIR et COLÈRE

BG 03/36-37 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

Les DÉMONS DÉSIR et COLÈRE

Les DÉMONS DÉSIR et COLÈRE

Arjuna : « Mais, ô Pasteur, sous quelle impulsion, l’homme commet-il le mal, sans qu’il le veuille, et comme poussé par une force étrangère ? » Le Bienheureux : « Sache que tes ennemis ici-bas, ce sont le désir et la colère qui, nés de l’aspect passionnel (rajas), sont voraces et malfaisants.

(BG 03/36-37)

Théorie :

1        Arjuna : « Mais, ô Pasteur…Krishna est appelé pasteur par ses disciples, de même que Jésus par les siens (parabole du Bon Pasteur : Jn 10/01 = P 149). Les sociétés qui ont vu naître ces deux écrits sacrés sont pastorales. Elles sont fondées sur la certitude, commune aux mondes anciens, que le peuple, moutonnier par nature, a besoin d’être guidé. La civilisation entière repose sur la qualité du ou des guides. Dans sa théorie, le principe démocratique est diamétralement opposé : c’est le peuple qui, par la droite raison qu’il est censé posséder, choisit la direction que prendra la civilisation entière. Les chefs sont soumis au peuple au lieu de diriger le peuple.

2        Cela, en théorie, car, en pratique, une armada de moyens de publicité, de propagande, d’influence structure l’art de diriger, à son insu, les choix du peuple. La civilisation occidentale moderne se définit comme ‘L’ensemble des moyens visant à diriger le peuple, en lui faisant croire qu’il est libre de ses choix’. Autrement dit : son mode opératif est le mensonge. Ce qui n’est pas sans évoquer le mot de Jésus : Vous avez le diable pour père…il est menteur et père du mensonge (Jn 08/44 = P 147). Bien naïf celui qui s’imagine que Jésus ne s’adresse-là qu’aux juifs de l’Antiquité.

3        Sous quelle impulsion, l’homme commet-il le mal, sans qu’il le veuille, et comme poussé par une force étrangère ? Cette triple question révèle trois choses. Premièrement : l’homme, du moins tel que nous le connaissons depuis la révélation krishnaïte et christique, présente une forte propension au mal. Dans la Bible, après le déluge, Dieu-Elohim fait la même constatation : Elohim dit en son cœur : Je ne maudirai plus la terre à cause de l’homme parce que les pensées du cœur de l’homme son mauvaises dès sa jeunesse et je ne frapperai plus tout ce qui est vivant, comme je l’ai fait (Genèse 08/21).

4        La ‘théorie des quatre âges du monde’ enseignement cyclologique universel, se retrouve dans la Bible, en Inde et chez les Grecs. Chez ces derniers (Hésiode), il divise l’histoire d’une humanité en quatre phases, nommées ‘l‘âge d’or, d’argent, de bronze et de fer’. Si la durée du quatrième est de 1, celle du troisième est de 2, du deuxième de 3, du premier de 4. Or, on remarque dans la Bible, que le paradis, âge d’or, est annoncé au début (Gn 1 et 2). Mais, dès le chapitre 7 du premier des 70 livres de la Bible, tout s’écroule avec le déluge. Cela parce que cette écriture sacrée a été faite pour les temps de la fin, pour l’âge de fer, nommé ‘kali yuga’ (‘âge des conflits’, ‘âge sombre’) en Inde. De même la Bhagavad Gita et l’Évangile s’adressent à un monde qui est celui de la fin (la moisson, c’est la fin de l’ère-aiôn: Mt 13/39 = P 093).

5          Deuxièmement : sans qu’il le veuille indique que l’homme, dans l’état actuel de l’humanité, est essentiellement mû par son subconscient. Telle est la découverte fondamentale de Freud : l’état de veille et de claire conscience est le plus souvent orienté par une force plus grande, cachée, subconsciente, qui relève de l’état de rêve. Là où Freud a gravement tort, c’est d’accorder foi dans cette force et d’en faire une sorte de révélation à l’envers.

6          Enfin, troisièmement : comme poussé par une force étrangère signifie qu’il y a dans l’homme quelque chose d’hétérogène, dont le spirituel doit prendre conscience. En langage religieux, l’homme est tiraillé entre son satan et son ange. Mais la symétrie n’est qu’apparente, car satan est extérieur à l’humain alors que l’ange lui est profondément intérieur. L’ange (le mot grec angelos signifie ‘messager’) n’est que l’annonciateur du Soi : Je réside au cœur de tout (BG 15/15). Quant au satan (‘adversaire’ en hébreux), la force étrangère, Krishna va bientôt l’identifier.

7        Le Bienheureux Krishna : « Sache que tes ennemis ici-bas, ce sont le désir et la colère ». Voilà les deux faces de Satan. D’abord le désir pour les choses du monde mortel, impermanent, puis l’inévitable frustration du fait que l’homme est habité par le désir de l’infini divin (puisqu’il a le Soi dans son cœur) et qu’il ne peut saisir sur terre que du fini, limité, mortel. Cette frustration suscite la colère. Jésus, pour ses disciples, identifie la colère au meurtre : Vous avez entendu qu’il a été dit aux ancêtres : Tu ne tueras point ; et si quelqu’un tue, il en répondra au tribunal. Eh bien je vous dis : Quiconque se fâche contre son frère en répondra au tribunal (Mt 05/21-22  = P 059). La boucle se ferme. Le désir pour le mortel suscite la colère, qui est meurtrière et mortelle. La Gita insiste plus que le non-désir et l’Évangile plus sur la pauvreté et l’amour de Dieu, mais ce sont deux langages pour exprimer la même chose.

8        Le désir et la colère, nés de l’aspect passionnel (rajas), sont voraces et malfaisants. La tendance rajas désigne l’appétit pour les nourritures terrestres et l’activisme passionnel qui en résulte (Sache que la nature de rajas est la passion, la source du désir sans fin, et de l’attachement. Rajas lie fortement le principe incarné (au monde matériel) par l’attrait de l’action : BG 14/07). Les tentations au désert du Christ illustrent parfaitement cette tendance incarnée par le tentateur (Mt 04/01-11 = P 021).

Pratique :

1        Pratique I : Le premier point consiste à sortir de l’illusion que l’humain peut s’auto déterminer, s’auto guider. Plus l’homme s’obstine à croire cela, plus les forces subconscientes le mènent. Tout homme a un maître. En quelque sorte, tout homme est croyant : Soit il se figure croire en son ego, et c’est au diable en réalité qu’il croit. Soit il croit en Dieu et cela consiste en la foi et en l’écoute de sa parole. La question, pour soi et vis-à-vis d’autrui est donc toujours : « De qui es-tu le disciple ? »

2        Pratique II : Le désir étant identifié comme l’ennemi, la pratique spirituelle portera sur lui. Là se situe un piège, dans lequel tombent fréquemment les religions dualistes de type créationniste (les trois religions abrahamiques). Il consiste à considérer tout désir comme mauvais, auquel cas le monde serait mauvais en soi et Dieu ne serait plus l’Unique, puisqu’Il n’engloberait plus le Tout. Sans honorer un bon nombre de désirs, le corps et le psychisme ne sauraient vivre en santé. Le style elliptique du sutra pourrait prêter à confusion. La colère est malfaisante assurément ; mais le désir ne l’est pas en soi.

3        Par contre le désir a tendance à la voracité, car l’humain, contrairement à l’animal, est doué d’une imagination et d’une créativité qui font qu’il s’invente lui-même des désirs et cela indéfiniment (Abandonnant sans réserve tous les désirs nés des sankalpas (imaginations et projections mentales), il doit maîtriser l’ensemble des sens, par le mental : BG 06/24). Un travail subtil doit donc être accompli sur le désir. D’abord ne jamais oublier que tout désir est un désir de Dieu plus ou moins égaré sur un aspect infime de sa manifestation.

4        Ensuite limiter les désirs, sans les interdire ce qui engendrerait des frustrations mortelles. Les limiter de telle sorte qu’ils n’occultent jamais le fait de reconnaître l’importance de la réalisation spirituelle, et la recherche philosophique de la vérité absolue, c’est-à-dire la science (BG 13/11). Tel est le critère. Le comportement du Christ dans l’Évangile en montre clairement l’exemple. D’ailleurs, d’une façon générale, la théorie est plus claire dans la Bhagavad Gita et l’exemplarité fait l’objet principal de l’Évangile.

5        Pratique III : Contrairement au désir, la colère doit être absolument éradiquée car la colère contre quelqu’un tue l’idée que le Soi est présent dans son être. Cela n’occulte pas le concept d’autorité hiérarchique et les qualités de caractère, mais un homme coléreux n’est plus maître de lui ; au sens exact, il est possédé. Le désir n’est véritablement fautif que gangréné par la colère. Un désir totalement exempt de colère et de convoitise s’apparente à une sorte de contemplation, qui n’est autre que la reconnaissance de son auteur à travers l’admiration pour son œuvre.

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