La PÉCHERESSE AU PARFUM
Un pharisien-séparé le sollicite pour qu’il mange avec lui ; il entre dans la maison du pharisien et se couche-kataklinein-(pour manger).Voilà une femme qui dans la ville-polis est une pécheresse-hamartôlos. Elle reconnaît-epiginôskein qu’il est étendu-(pour-manger) dans la maison du Pharisien ; elle apporte un flacon d’albâtre de parfum. Elle se tient derrière, à ses pieds, en pleurant. Elle commence à mouiller ses pieds de larmes, les essuie de ses cheveux-thrix (de la tête-kephalê), les embrasse-tendrement-kataphilein, et les enduit de parfum. Voyant cela, le pharisien qui l’a appelé se dit en lui-même : « Si celui-ci était prophète, il connaîtrait qui est la femme qui le touche-allume-haptein, et de quelle sorte-pays-potapos elle est, car c’est une pécheresse. » Jésus lui répond : « Simon, J’ai quelque chose à te dire. » « Dis, maître-enseignant-didaskalos » déclare-t-il. Un certain créancier a deux débiteurs: l’un lui doit cinq cents deniers, l’autre cinquante. Comme ils n’ont pas de quoi rendre, il fait grâce à l’un et l’autre. Lequel d’eux l’aimera le plus ? » Simon répond: « Je suppose que c’est celui à qui il a fait grâce le plus.» (Jésus) lui dit-legein : «Tu as jugé droitement.» Et, se retournant vers la femme, il déclare à Simon : «Tu vois cette femme ? Je suis entré dans ta maison : tu ne m’as pas donné d’eau pour mes pieds, mais elle a mouillé mes pieds de larmes et elle les a essuyés de ses cheveux. Tu ne m’as pas donné de baiser, mais elle, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé d’embrasser tendrement mes pieds. Tu n’as pas endui ma tête d’huile (parfumée), mais elle, elle a enduit mes pieds de parfum. Pour cela je te dis que ses fautes-(péchés), ses nombreuses (fautes), ont été mises à l’écart, parce qu’elle a beaucoup aimé-agapaein. Mais celui à qui on (pardonne) peu aime-agapaein peu.» Il dit à elle: « Tes fautes-(péchés) ont été mises à l’écart de toi. » Ceux qui sont couchés-(pour manger)-avec-lui commencent à se dire en eux-mêmes: « Qui– est celui-ci, qui met à l’écart les fautes-(péchés)? » (Jésus) dit à la femme: « Ta foi t’a sauvée. Pars en paix.»
(Lc 07/36-49 = P 080)
Théorie :
1 Les pharisiens étaient des religieux très attachés à l’étude et l’application rigoureuse de la Loi de Moïse, à laquelle s’adjoignaient de nombreux préceptes oraux. Le mot signifie (entre autres) ‘séparés’, car ils évitaient de se mêler aux moralement impurs. Ils se caractérisaient par leur rigueur religieuse et aussi parfois leur orgueil ou leur hypocrisie, car il est plus difficile de faire que de dire. L’Évangile, écrit à l’époque où l’Église primitive se confrontait au Judaïsme officiel, présente les pharisiens comme des ‘ennemis’ de Jésus, ce qui est à nuancer, d’autant que plusieurs furent de ses proches disciples.
2 Un pharisien-séparé le sollicite pour qu’il mange avec lui. Bien que ne traitant pas Jésus comme un invité de marque, comme nous le verrons, il l’invite à déjeuner et donc l’honore. Jésus entre dans la maison du pharisien et se couche-(pour manger)-kataklinein. Les juifs riches vivaient à la romaine et les banquets se déroulaient sur des lits de repas. Ce qui n’empêche la dimension symbolique d’un Jésus couché, qu’une femme, connue pour être experte dans l’art érotique, baise et parfume. On a là une véritable intégration de l’érotisme amoureux dans la spiritualité ; un aspect que la tradition chrétienne évacue presque totalement. De ce point de vue, Jésus est oriental ; le christianisme, non.
3 Voilà une femme qui dans la ville-polis est une pécheresse-hamartôlos. En théorie, la Loi de Moïse lapidait les femmes adultères. Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là. Toi donc, que dis-tu ? (Jn 08/05 = P 144). En pratique, à l’époque, seul les Romains avaient le droit de condamner à mort (Jn 18/31 = P 277). De plus, la Bible signale de nombreux exemples de prostitution, au profit de personnages considérés comme justes (Iehouda et Tamar : Gn 38). Enfin André Chouraqui atteste des pratiques de prostitution sacrée dans le Temple de Jérusalem du temps même de Jésus.
4 Le statut de cette femme sans nom est difficile à établir. Jean, dans le passage de la ‘résurrection de Lazare’ précise : Marie est celle qui oignit le Seigneur de parfum et lui essuya les pieds avec ses cheveux ; c’est son frère Lazare qui est malade (Jn 11/02 = P 220). Cette femme trouve donc un nom, hautement significatif : Marie, celui de la mère de Jésus et aussi de son amie intime, Marie de Magdala (il apparut d’abord à Marie de Magdala : Mc 16/09 = P 311). L’unique dénomination synthétise les trois aspects de la femme idéale, selon Jésus : mère, épouse, amante.
5 Lazare, et donc aussi sa sœur Marie, était riches, connus et honorés. Jésus vient à Béthanie, où est Lazare, que Jésus a ressuscité d’entre les morts. On lui fait là un repas. Marthe sert. Lazare est l’un des convives. Alors Marie, prenant une livre d’un parfum de nard pur, de grand prix, oint les pieds de Jésus et les essuie avec ses cheveux (Jn 12/03 = P 228). Vu la richesse du parfum, Marie, sœur de Lazare, n’était pas une prostituée, ni une femme mariée adultère, ce qui eut été trop scandaleux.
6 Elle semble avoir été une aristocrate de mœurs libres soudain dévouée au seul Jésus. Les deux remarques de Jean sur les femmes au parfum font d’elles le même personnage. Lors de la scène précédente, quelques heures avant la mort de Jésus, elle était déjà l’amie intime de Jésus. Non encore, lors de la présente scène, c’était même probablement leur première rencontre, celle de la conversion de Marie. Dans les deux cas, ici le pharisien, là les disciples eux-mêmes, trouveront à critiquer sévèrement son attitude envers Jésus. Dans les deux cas, Jésus défendra la sensualité mystique de cette femme avec grande insistance.
7 Si nous sommes ici dans l’Évangile, il est manifeste que nous ne sommes pas dans le christianisme tel que l’histoire, y compris actuelle, le connaît. Elle reconnaît-epiginôskein qu’il est étendu-(pour-manger)-katakesthai dans la maison du Pharisien. Marie ne s’est pas imposée à Jésus : elle reconnaît qu’il est étendu, comme si la posture de Jésus impliquait une intégration de ce qui caractérise la voie de cette femme, bien que de façon peccamineuse en ce qui la concerne elle. Un hindou parlerait d’une ‘voie baktique’ (bakti yoga : union divine par la dévotion amoureuse).
8 elle apporte un flacon d’albâtre de parfum : L’albâtre est une pierre blanche, dont la couleur, synthèse de toutes les couleurs, ramène toute chose, y compris la sensualité érotique, au principe spirituel. Elle se tient derrière, à ses pieds, en pleurant. Elle vient par derrière, comme la femme hémorroïsse (Mt 09/20 = P 099), que Jésus guérira. À la fois par discrétion, et par honte, consciente d’un certain dérèglement de sa féminité. …à ses pieds…Là aussi par humilité. La femme mesure, contrairement au pharisien chez qui la scène se déroule, l’abîme qui sépare sa vie intérieure de la lumière spirituelle du Christ.
9 Cela n’exclut pas un indéniable symbolisme érotique : ‘prendre son pied’, ‘faire du pied’ à une femme. Le pied se situe au bas du corps, seul organe visible de cette partie, du moins dans la culture et le climat de Jésus, et symbolise, par cet accès, tout l’ensemble de la part ‘animale’ de l’humain. Cette femme aborde le genre masculin par le bas. Elle fait de même en ce qui concerne Jésus, mais en lavant de ses larmes le mauvais usage antérieur qu’elle fit de ces relations. Là se situe l’aspect non dualiste, supra-moraliste, de l’enseignement.
10 D’autres auraient regretté leurs errances sexuelles et tenté de s’affranchir du sexuel, le condamnant comme intrinsèquement mauvais… Pour, inévitablement, retomber dedans, en mode peccamineux, quelques temps après. Tel est le drame de la morale chrétienne et des innombrables scandales sexuels qui viennent ponctuer ses échecs. Marie, ici, réintègre le sexuel dans le spirituel, en pleurant sur les pieds du Christ.
11 Elle commence à mouiller ses pieds de larmes, (les) essuie de ses cheveux-thrix de la tête-kephalê. Le grec distingue les poils-cheveux de la tête d’une autre pilosité, ce qui accentue encore le symbolisme sexuel de la scène. Marie, lavant les pieds de Jésus de la poussière du chemin, lave en fait ses propres pratiques sexuelles de leurs errements. Le rapport des cheveux de la femme aux pieds du prophète montre qu’elle engage le plus haut chez elle (les cheveux : antennes qui captent les influences du ciel) au plus terrestre de Jésus, ses pieds. La suite de ses rapports avec Jésus illustre bien qu’elle ne s’en tiendra pas là…
12 …les embrasse-tendrement-kataphilein…à l’humilité et au repentir se joint maintenant la dévotion amoureuse. Marie est une non-dualiste-née. Elle ne rejette pas le mal pour choisir le bien. Elle passe du mauvais usage de son domaine d’excellence au bon usage, du mauvais destinataire au bon. Elle ne sépare pas ; elle réoriente.
13 …les enduit de parfum : Les fleurs, grâce à leurs parfums, attirent les polinisateurs. Les femmes, semblablement, attirent les hommes. Les humains, par les parfums rituels, attirent les dieux. Le statique attire le dynamique, par l’invisible média du parfum. Le parfum prouve aussi l’état intérieur de celui qui attire, d’où l’expression ‘être en odeur de sainteté’. En ce sens, le parfum de Marie n’est pas seulement physique, mais spirituel.
14 … Voyant cela, le pharisien qui l’a appelé se dit en lui-même…Jésus lui répond dit le texte ensuite. Il répond verbalement à ce que l’homme pense. Cela vaut pour tout humain. Pour l’homme de Dieu, comme Jésus ou Krishna, penser, parler et agir ne font qu’un. Ils réagissent souvent à une question posée à l’un ou l’autre de ces trois niveaux, par une réponse à un autre de ces trois niveaux. Tel événement, apparemment fortuit, répond à telle pensée ou telle parole.
15 …Si celui-ci était prophète, il connaîtrait qui est la femme qui le touche-allume-haptein, et de quelle sorte-pays-potapos (elle est), car (c’est) une pécheresse...Le texte est presque humoristique, car c’est justement parce que Jésus est prophète qu’il sait les trésors spirituels dont cette ‘pécheresse’ est capable. Le grec haptein signifie à la fois ‘toucher’ et ‘allumer’, comme en français quand on parle d’une ‘allumeuse’. En fait elle a touché Jésus, mais au cœur ; et, préalablement, Jésus l’a touchée de même. Le pharisien n’est pas un mauvais homme, mais son interprétation des gestes de cette femme est totalement fausse. Sa morale pense à mal, alors que Marie est au-delà du bien et du mal, dans l’unité avec Jésus.
16 « Simon, J’ai quelque chose à te dire. » Simon signifie ‘celui qui écoute Dieu’ et ‘Celui que Dieu écoute’. Jésus, dans cette scène, sauve donc deux personnes en même temps. Ce nom, commun avec Simon-Pierre, montre que ce pharisien est un aspect de Pierre. Deux mille ans d’exotérisme chrétien ont montré et montrent toujours que le pharisaïsme et la tendance à ‘penser à mal’ dès qu’il s’agit d’affectivité et de sexualité est chevillée dans la mentalité de Simon et de l’institution qu’il dirige.
17 « Dis, maître-enseignant-didaskalos » déclare-t-il. Le pharisien nie le prophétisme de Jésus, mais non ses capacités d’enseignant religieux. S’il l’a invité, c’est probablement après s’être informé sur lui, ou l’avoir entendu prêcher.
Un certain créancier a deux débiteurs: l’un lui doit cinq cents deniers, l’autre cinquante. Par délicatesse, Jésus s’exprime en parabole, pour voiler le fait qu’il met le juste et la pécheresse un peu dans le même sac, du moins qualitativement car la femme a péché dix fois plus.
18 La référence au nombre cinq, multiplié par dix ou cent suivant les cas, fait allusion aux cinq sens humains. D’autant que la sensualité et l’érotisme constituent assurément le domaine où ils sont utilisés le plus intégralement. On retrouve, inversée cette fois, la parabole de ‘la paille et la poutre’. La sensualité du pharisien est une paille à côté de cette de la femme, mais avec une paille dans l’œil, on ne voit quand même pas très bien.
19 Comme ils n’ont pas de quoi rendre, il fait grâce à l’un et l’autre. Quelle curieuse comptabilité que celle de ce créancier ! Suffit-il d’être insolvable pour n’être plus endetté ? La seule explication se situe dans la parabole des talents (Mt 25/15 = P 227). Métaphysiquement, ‘l’Infini ne se répète jamais’. La création de Dieu ne fait pas deux êtres semblables. Il serait donc injuste de demander à tous la même chose. Jésus pointe la limite de la Loi exotérique de Moïse ; elle est la même pour tous, mais tous ne sont pas identiques. De plus, Jésus suggère que personne ne peut vivre parfaitement la Loi, même le pharisien.
20 Lequel d’eux l’aimera le plus ? Il est étonnant que l’on ne s’étonne pas, et même que l’on ne se scandalise pas, dans les églises, de cette question de Jésus. Simon répond: « Je suppose que c’est celui à qui il a fait grâce le plus.» (Jésus) lui dit : «Tu as jugé droitement.» L’amour est-il donc nécessairement à proportion des dons reçus ? N’y a-t-il pas quelque chose de prostitutionnel dans cette conception ? Une fille de rue disait : « Au-delà d’un certain prix, je les trouve tous beaux. » Quand quelqu’un sait pourquoi il aime tel autre, il y a du quantitatif dans l’affaire. L’amour vrai est sans raison, comme dit Montaigne à propos de son ami La Boétie ‘Parce que c’était lui, parce que c’était moi. »
21 La question de Jésus en amène une autre : « Existe-t-il un amour qui ne se mesure pas au gain occasionné ? Un amour inconditionnel ? Un amour absolu ?». Jean dans une lettre, déclare Dieu est amour. Mais l’Évangile ne fait pas cette affirmation, par contre, Jésus dit à la Samaritaine Dieu est Esprit (Jn 04/24 = P 036). L’amour absolu mérite un autre nom : unité. Le Père est en moi et je suis dans le Père (Jn 10/38 = P 185). Jésus pose la question au pharisien, mais qu’aurait répondu la femme ? Peut-être : « Quand on aime, il n’y a pas de peu ou de beaucoup. »
22 Et, se retournant vers la femme, il déclare à Simon : « Tu vois cette femme ? Je suis entré dans ta maison: tu ne m’as pas donné d’eau pour mes pieds, mais elle a mouillé mes pieds de larmes et elle les a essuyés de ses cheveux. Jésus note un défaut d’hospitalité, dans une culture où la chose est sacrée, surtout vis-à-vis d’un maître et encore plus d’un prophète. Tu ne m’as pas donné de baiser, mais elle, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé d’embrasser tendrement mes pieds. Ici se situe le baiser refusé, plus tard, il y aura le baiser traître de Judas. Il est possible qu’à l’époque le baiser ait été un signe initiatique reliant les disciples au maître et que Jésus signale un refus d’engagement spirituel chez le pharisien et au contraire un engagement total de Marie.
23 Tu n’as pas endui ma tête d’huile (parfumée), mais elle, elle a enduit mes pieds de parfum. Le mot messie signifie ‘oint’… d’huile consacrée en signe de mission divine. Jésus suggère que le pharisien ne l’a pas reconnu dans sa dimension spirituelle, déjà pas comme prophète, encore moins comme messie. Une scène parallèle se trouve lorsqu’il dira aux pharisiens : Jean-Baptiste est venu à vous dans la voie de la justice, et vous n’avez pas cru en lui… les prostituées ont cru en lui ; et vous, devant cet exemple, vous n’avez même pas eu un remords tardif qui vous fit croire en lui (Mt 21/32 = P 237). Ce pharisien aura-t-il des remords tardifs pour imiter Marie ? L’histoire ne le précise pas.
24 Pour cela je te dis que ses fautes-(péchés), ses nombreuses (fautes), ont été mises à l’écart, parce qu’elle a beaucoup aimé-agapaein. Jésus confirme la pensée du pharisien sur un point : les fautes de la femme sont nombreuses. Mais c’est pour faire mieux ressortir le fait que Dieu juge du geste d’après l’intention. Beaucoup apparaissent fautifs, qui sont en fait aimants ; et d’autres apparaissent justes, qui sont en fait sans cœur.
25 Pour les fautes, le grec dit mises à l’écart et non pas ‘pardonnées,’ comme les traductions ordinaires. Le monde est régi par un ordre, une justice. Un acte ne peut être sans conséquences. Adage métaphysique, redécouvert dans son domaine par Lavoisier : ‘Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme’. Les conséquences des fautes de cette femme sont détournées d’elle, mises à l’écart, à cause de l’amour dont elle a fait preuve. Où sont-elles passées, ces conséquences ? L’humain ne le sait pas, mais le Christ le sait, qui a pouvoir d’orchestrer les actions et réactions concordantes. Le Père ne juge personne ; il a donné au Fils le jugement tout entier (Jn 05/22 = P 112).
Qui croit en lui (Le Fils, Jésus) n’est pas jugé ; qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu’il n’a pas cru au Nom de l’unique-engendré de Dieu (Jn 03/18 = P 031). Le nom est ce qui singularise un être par rapport aux autres, de même la forme quand cet être a une forme. Reconnaître le nom de Dieu lorsqu’Il s’engendre lui-même (lorsqu’il s’incarne dans sa propre création) c’est reconnaître la divinité de Jésus (non pas native, selon la conception exotérique, mais réalisée, selon la conception ésotérique).
Celui qui reconnaît Dieu dans l’humain Jésus place sa propre humanité en Dieu.
Or Dieu échappe aux réactions concordantes : ces œuvres ne m’enchaînent pas : je suis placé comme en dehors d’elles, et je ne suis pas dans leur dépendance (BG 09/09). C’est ainsi que Marie échappe à ses propres fautes, en s’unissant avec Jésus, lui-même affranchi du monde : ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde (Jn 17/14 = P 267).
28 Mais celui à qui on (pardonne) peu aime-agapaein peu. Avec insistance, Jésus revient sur le côté quantitatif de l’amour. Dans l’amour, il y a toujours l’aimant et l’aimé, donc la dualité. L’amour est la meilleure relation duelle possible. Au-delà se situe la prise de conscience de l’unité. Et il n’est plus alors question de peu ou de beaucoup ; on sort totalement du règne de la quantité, on entre dans la qualité pure ; celle de l’Unique (Tu es l’Indivisible, l’être suprême, qu’il faut réaliser : BG 11/18).
On peut voir dans cette parole de Jésus une certaine désillusion du manque de gratuité de l’amour. Mais l’exotérisme religieux n’acceptera jamais cette interprétation, car il ne connait rien au-dessus de l’amour.
29 Il lui dit : « Tes fautes-(péchés) ont été mises à l’écart de toi. La femme le sait déjà ; Jésus vient de le dire au pharisien. Jésus répond à l’interrogation (silencieuse) du pharisien d’abord, à la femme ensuite : hiérarchie des sexes oblige. Mais pas seulement. Le pharisien a posé (mentalement) une sorte de question. Jésus y répond. La femme n’a posé aucune question. Elle offre son amour ; c’est tout. Jésus répond, non à sa question, mais à son don.
30 Ceux qui sont couchés-(pour manger)-avec-lui commencent à se dire en eux-mêmes: « Qui– est celui-ci, qui met à l’écart les fautes-(péchés)? En semblable circonstance, d’autres ont conclu : il blasphème ! (Mc 02/07 = P 049). Eux se posent la question, d’ailleurs légitime ; c’est subtil et plus juste. Le texte ne donnera pas leur réponse à cette question. Jésus ne fait là aucun miracle, qui forcerait la foi. Dans le cas cité, il se défend de l’accusation de blasphème par le signe de puissance, en guérissant le paralytique de Capharnaüm.
31 (Jésus) dit à la femme: « Ta foi t’a sauvée. Pars en paix.» Trois révélations essentielles dans ce dernier mot. La première est la foi salvatrice. Le pharisien juge d’après les actes visibles et les critères moraux. Marie ne juge pas, ce qui lui permet de n’être pas jugée (Mt 07/02 = P 070). D’intuition, elle pressent Jésus comme un maître authentique et sa foi est totale. Marie, pécheresse amoureuse, mérite de porter le même nom que Marie, mère de Jésus ; elles ont une chose en commun, la foi : bienheureuse celle qui a cru en l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur (Lc 01/45 = P 005). La pécheresse avait dû entendre quelques paroles de Jésus et elle a cru.
32 Autre révélation de ce dernier mot de Jésus : La foi véritable n’attend pas son exaucement pour être en paix. La paix immédiate et inconditionnelle est même le trait révélateur de la foi authentique. Je vous laisse la paix…je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Que votre cœur ne se trouble ni ne s’effraie (Jn 14/27 = P 263).
33 Troisième révélation de cette dernière parole de Jésus à Marie : il lui dit part en paix ; elle ne partira pas. Elle aurait pu reprendre sa vie avec une virginité toute neuve, comme tant d’autres miraculés de Jésus, qui s’en sont allés. Mais l’amour vrai ne cherche pas un autre, si beau soit-il, il cherche l’Un sans autre.
Pratique :
1 Pratique I : Dieu répond aux pensées, comme aux paroles ou aux actes. Et Il y répond par l’un de ces trois modes ; pas nécessairement celui employé par l’homme.
2 Pratique II : En matière d’amour entre homme et femme, ne te contente pas de l’opinion de Simon. Le Christ est autrement profond.
3 Pratique III : Tout amour qui calcule est marchand. Seul vaut l’amour qui ne compte pas.
4 Pratique IV : Si tu as le privilège de connaître un vrai spirituel, même dont les mœurs t’étonneraient, honore-le (Mt 10/41 = P 131, BG 06/31).
5 Pratique V : Il n’est pas de foi sans paix intérieure.
6 Pratique VI : Aimer Jésus est bien ; mais le mieux est de se fondre en l’Un sans autre.
La PÉCHERESSE AU PARFUM
La PÉCHERESSE AU PARFUM
La PÉCHERESSE AU PARFUM
Un pharisien-séparé le sollicite pour qu’il mange avec lui ; il entre dans la maison du pharisien et se couche-kataklinein-(pour manger).Voilà une femme qui dans la ville-polis est une pécheresse-hamartôlos. Elle reconnaît-epiginôskein qu’il est étendu-(pour-manger) dans la maison du Pharisien ; elle apporte un flacon d’albâtre de parfum. Elle se tient derrière, à ses pieds, en pleurant. Elle commence à mouiller ses pieds de larmes, les essuie de ses cheveux-thrix (de la tête-kephalê), les embrasse-tendrement-kataphilein, et les enduit de parfum. Voyant cela, le pharisien qui l’a appelé se dit en lui-même : « Si celui-ci était prophète, il connaîtrait qui est la femme qui le touche-allume-haptein, et de quelle sorte-pays-potapos elle est, car c’est une pécheresse. » Jésus lui répond : « Simon, J’ai quelque chose à te dire. » « Dis, maître-enseignant-didaskalos » déclare-t-il. Un certain créancier a deux débiteurs: l’un lui doit cinq cents deniers, l’autre cinquante. Comme ils n’ont pas de quoi rendre, il fait grâce à l’un et l’autre. Lequel d’eux l’aimera le plus ? » Simon répond: « Je suppose que c’est celui à qui il a fait grâce le plus.» (Jésus) lui dit-legein : «Tu as jugé droitement.» Et, se retournant vers la femme, il déclare à Simon : «Tu vois cette femme ? Je suis entré dans ta maison : tu ne m’as pas donné d’eau pour mes pieds, mais elle a mouillé mes pieds de larmes et elle les a essuyés de ses cheveux. Tu ne m’as pas donné de baiser, mais elle, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé d’embrasser tendrement mes pieds. Tu n’as pas endui ma tête d’huile (parfumée), mais elle, elle a enduit mes pieds de parfum. Pour cela je te dis que ses fautes-(péchés), ses nombreuses (fautes), ont été mises à l’écart, parce qu’elle a beaucoup aimé-agapaein. Mais celui à qui on (pardonne) peu aime-agapaein peu.» Il dit à elle: « Tes fautes-(péchés) ont été mises à l’écart de toi. » Ceux qui sont couchés-(pour manger)-avec-lui commencent à se dire en eux-mêmes: « Qui– est celui-ci, qui met à l’écart les fautes-(péchés)? » (Jésus) dit à la femme: « Ta foi t’a sauvée. Pars en paix.»
(Lc 07/36-49 = P 080)
Théorie :
1 Les pharisiens étaient des religieux très attachés à l’étude et l’application rigoureuse de la Loi de Moïse, à laquelle s’adjoignaient de nombreux préceptes oraux. Le mot signifie (entre autres) ‘séparés’, car ils évitaient de se mêler aux moralement impurs. Ils se caractérisaient par leur rigueur religieuse et aussi parfois leur orgueil ou leur hypocrisie, car il est plus difficile de faire que de dire. L’Évangile, écrit à l’époque où l’Église primitive se confrontait au Judaïsme officiel, présente les pharisiens comme des ‘ennemis’ de Jésus, ce qui est à nuancer, d’autant que plusieurs furent de ses proches disciples.
2 Un pharisien-séparé le sollicite pour qu’il mange avec lui. Bien que ne traitant pas Jésus comme un invité de marque, comme nous le verrons, il l’invite à déjeuner et donc l’honore. Jésus entre dans la maison du pharisien et se couche-(pour manger)-kataklinein. Les juifs riches vivaient à la romaine et les banquets se déroulaient sur des lits de repas. Ce qui n’empêche la dimension symbolique d’un Jésus couché, qu’une femme, connue pour être experte dans l’art érotique, baise et parfume. On a là une véritable intégration de l’érotisme amoureux dans la spiritualité ; un aspect que la tradition chrétienne évacue presque totalement. De ce point de vue, Jésus est oriental ; le christianisme, non.
3 Voilà une femme qui dans la ville-polis est une pécheresse-hamartôlos. En théorie, la Loi de Moïse lapidait les femmes adultères. Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là. Toi donc, que dis-tu ? (Jn 08/05 = P 144). En pratique, à l’époque, seul les Romains avaient le droit de condamner à mort (Jn 18/31 = P 277). De plus, la Bible signale de nombreux exemples de prostitution, au profit de personnages considérés comme justes (Iehouda et Tamar : Gn 38). Enfin André Chouraqui atteste des pratiques de prostitution sacrée dans le Temple de Jérusalem du temps même de Jésus.
4 Le statut de cette femme sans nom est difficile à établir. Jean, dans le passage de la ‘résurrection de Lazare’ précise : Marie est celle qui oignit le Seigneur de parfum et lui essuya les pieds avec ses cheveux ; c’est son frère Lazare qui est malade (Jn 11/02 = P 220). Cette femme trouve donc un nom, hautement significatif : Marie, celui de la mère de Jésus et aussi de son amie intime, Marie de Magdala (il apparut d’abord à Marie de Magdala : Mc 16/09 = P 311). L’unique dénomination synthétise les trois aspects de la femme idéale, selon Jésus : mère, épouse, amante.
5 Lazare, et donc aussi sa sœur Marie, était riches, connus et honorés. Jésus vient à Béthanie, où est Lazare, que Jésus a ressuscité d’entre les morts. On lui fait là un repas. Marthe sert. Lazare est l’un des convives. Alors Marie, prenant une livre d’un parfum de nard pur, de grand prix, oint les pieds de Jésus et les essuie avec ses cheveux (Jn 12/03 = P 228). Vu la richesse du parfum, Marie, sœur de Lazare, n’était pas une prostituée, ni une femme mariée adultère, ce qui eut été trop scandaleux.
6 Elle semble avoir été une aristocrate de mœurs libres soudain dévouée au seul Jésus. Les deux remarques de Jean sur les femmes au parfum font d’elles le même personnage. Lors de la scène précédente, quelques heures avant la mort de Jésus, elle était déjà l’amie intime de Jésus. Non encore, lors de la présente scène, c’était même probablement leur première rencontre, celle de la conversion de Marie. Dans les deux cas, ici le pharisien, là les disciples eux-mêmes, trouveront à critiquer sévèrement son attitude envers Jésus. Dans les deux cas, Jésus défendra la sensualité mystique de cette femme avec grande insistance.
7 Si nous sommes ici dans l’Évangile, il est manifeste que nous ne sommes pas dans le christianisme tel que l’histoire, y compris actuelle, le connaît. Elle reconnaît-epiginôskein qu’il est étendu-(pour-manger)-katakesthai dans la maison du Pharisien. Marie ne s’est pas imposée à Jésus : elle reconnaît qu’il est étendu, comme si la posture de Jésus impliquait une intégration de ce qui caractérise la voie de cette femme, bien que de façon peccamineuse en ce qui la concerne elle. Un hindou parlerait d’une ‘voie baktique’ (bakti yoga : union divine par la dévotion amoureuse).
8 elle apporte un flacon d’albâtre de parfum : L’albâtre est une pierre blanche, dont la couleur, synthèse de toutes les couleurs, ramène toute chose, y compris la sensualité érotique, au principe spirituel. Elle se tient derrière, à ses pieds, en pleurant. Elle vient par derrière, comme la femme hémorroïsse (Mt 09/20 = P 099), que Jésus guérira. À la fois par discrétion, et par honte, consciente d’un certain dérèglement de sa féminité. …à ses pieds…Là aussi par humilité. La femme mesure, contrairement au pharisien chez qui la scène se déroule, l’abîme qui sépare sa vie intérieure de la lumière spirituelle du Christ.
9 Cela n’exclut pas un indéniable symbolisme érotique : ‘prendre son pied’, ‘faire du pied’ à une femme. Le pied se situe au bas du corps, seul organe visible de cette partie, du moins dans la culture et le climat de Jésus, et symbolise, par cet accès, tout l’ensemble de la part ‘animale’ de l’humain. Cette femme aborde le genre masculin par le bas. Elle fait de même en ce qui concerne Jésus, mais en lavant de ses larmes le mauvais usage antérieur qu’elle fit de ces relations. Là se situe l’aspect non dualiste, supra-moraliste, de l’enseignement.
10 D’autres auraient regretté leurs errances sexuelles et tenté de s’affranchir du sexuel, le condamnant comme intrinsèquement mauvais… Pour, inévitablement, retomber dedans, en mode peccamineux, quelques temps après. Tel est le drame de la morale chrétienne et des innombrables scandales sexuels qui viennent ponctuer ses échecs. Marie, ici, réintègre le sexuel dans le spirituel, en pleurant sur les pieds du Christ.
11 Elle commence à mouiller ses pieds de larmes, (les) essuie de ses cheveux-thrix de la tête-kephalê. Le grec distingue les poils-cheveux de la tête d’une autre pilosité, ce qui accentue encore le symbolisme sexuel de la scène. Marie, lavant les pieds de Jésus de la poussière du chemin, lave en fait ses propres pratiques sexuelles de leurs errements. Le rapport des cheveux de la femme aux pieds du prophète montre qu’elle engage le plus haut chez elle (les cheveux : antennes qui captent les influences du ciel) au plus terrestre de Jésus, ses pieds. La suite de ses rapports avec Jésus illustre bien qu’elle ne s’en tiendra pas là…
12 …les embrasse-tendrement-kataphilein…à l’humilité et au repentir se joint maintenant la dévotion amoureuse. Marie est une non-dualiste-née. Elle ne rejette pas le mal pour choisir le bien. Elle passe du mauvais usage de son domaine d’excellence au bon usage, du mauvais destinataire au bon. Elle ne sépare pas ; elle réoriente.
13 …les enduit de parfum : Les fleurs, grâce à leurs parfums, attirent les polinisateurs. Les femmes, semblablement, attirent les hommes. Les humains, par les parfums rituels, attirent les dieux. Le statique attire le dynamique, par l’invisible média du parfum. Le parfum prouve aussi l’état intérieur de celui qui attire, d’où l’expression ‘être en odeur de sainteté’. En ce sens, le parfum de Marie n’est pas seulement physique, mais spirituel.
14 … Voyant cela, le pharisien qui l’a appelé se dit en lui-même…Jésus lui répond dit le texte ensuite. Il répond verbalement à ce que l’homme pense. Cela vaut pour tout humain. Pour l’homme de Dieu, comme Jésus ou Krishna, penser, parler et agir ne font qu’un. Ils réagissent souvent à une question posée à l’un ou l’autre de ces trois niveaux, par une réponse à un autre de ces trois niveaux. Tel événement, apparemment fortuit, répond à telle pensée ou telle parole.
15 …Si celui-ci était prophète, il connaîtrait qui est la femme qui le touche-allume-haptein, et de quelle sorte-pays-potapos (elle est), car (c’est) une pécheresse...Le texte est presque humoristique, car c’est justement parce que Jésus est prophète qu’il sait les trésors spirituels dont cette ‘pécheresse’ est capable. Le grec haptein signifie à la fois ‘toucher’ et ‘allumer’, comme en français quand on parle d’une ‘allumeuse’. En fait elle a touché Jésus, mais au cœur ; et, préalablement, Jésus l’a touchée de même. Le pharisien n’est pas un mauvais homme, mais son interprétation des gestes de cette femme est totalement fausse. Sa morale pense à mal, alors que Marie est au-delà du bien et du mal, dans l’unité avec Jésus.
16 « Simon, J’ai quelque chose à te dire. » Simon signifie ‘celui qui écoute Dieu’ et ‘Celui que Dieu écoute’. Jésus, dans cette scène, sauve donc deux personnes en même temps. Ce nom, commun avec Simon-Pierre, montre que ce pharisien est un aspect de Pierre. Deux mille ans d’exotérisme chrétien ont montré et montrent toujours que le pharisaïsme et la tendance à ‘penser à mal’ dès qu’il s’agit d’affectivité et de sexualité est chevillée dans la mentalité de Simon et de l’institution qu’il dirige.
17 « Dis, maître-enseignant-didaskalos » déclare-t-il. Le pharisien nie le prophétisme de Jésus, mais non ses capacités d’enseignant religieux. S’il l’a invité, c’est probablement après s’être informé sur lui, ou l’avoir entendu prêcher.
Un certain créancier a deux débiteurs: l’un lui doit cinq cents deniers, l’autre cinquante. Par délicatesse, Jésus s’exprime en parabole, pour voiler le fait qu’il met le juste et la pécheresse un peu dans le même sac, du moins qualitativement car la femme a péché dix fois plus.
18 La référence au nombre cinq, multiplié par dix ou cent suivant les cas, fait allusion aux cinq sens humains. D’autant que la sensualité et l’érotisme constituent assurément le domaine où ils sont utilisés le plus intégralement. On retrouve, inversée cette fois, la parabole de ‘la paille et la poutre’. La sensualité du pharisien est une paille à côté de cette de la femme, mais avec une paille dans l’œil, on ne voit quand même pas très bien.
19 Comme ils n’ont pas de quoi rendre, il fait grâce à l’un et l’autre. Quelle curieuse comptabilité que celle de ce créancier ! Suffit-il d’être insolvable pour n’être plus endetté ? La seule explication se situe dans la parabole des talents (Mt 25/15 = P 227). Métaphysiquement, ‘l’Infini ne se répète jamais’. La création de Dieu ne fait pas deux êtres semblables. Il serait donc injuste de demander à tous la même chose. Jésus pointe la limite de la Loi exotérique de Moïse ; elle est la même pour tous, mais tous ne sont pas identiques. De plus, Jésus suggère que personne ne peut vivre parfaitement la Loi, même le pharisien.
20 Lequel d’eux l’aimera le plus ? Il est étonnant que l’on ne s’étonne pas, et même que l’on ne se scandalise pas, dans les églises, de cette question de Jésus. Simon répond: « Je suppose que c’est celui à qui il a fait grâce le plus.» (Jésus) lui dit : «Tu as jugé droitement.» L’amour est-il donc nécessairement à proportion des dons reçus ? N’y a-t-il pas quelque chose de prostitutionnel dans cette conception ? Une fille de rue disait : « Au-delà d’un certain prix, je les trouve tous beaux. » Quand quelqu’un sait pourquoi il aime tel autre, il y a du quantitatif dans l’affaire. L’amour vrai est sans raison, comme dit Montaigne à propos de son ami La Boétie ‘Parce que c’était lui, parce que c’était moi. »
21 La question de Jésus en amène une autre : « Existe-t-il un amour qui ne se mesure pas au gain occasionné ? Un amour inconditionnel ? Un amour absolu ?». Jean dans une lettre, déclare Dieu est amour. Mais l’Évangile ne fait pas cette affirmation, par contre, Jésus dit à la Samaritaine Dieu est Esprit (Jn 04/24 = P 036). L’amour absolu mérite un autre nom : unité. Le Père est en moi et je suis dans le Père (Jn 10/38 = P 185). Jésus pose la question au pharisien, mais qu’aurait répondu la femme ? Peut-être : « Quand on aime, il n’y a pas de peu ou de beaucoup. »
22 Et, se retournant vers la femme, il déclare à Simon : « Tu vois cette femme ? Je suis entré dans ta maison: tu ne m’as pas donné d’eau pour mes pieds, mais elle a mouillé mes pieds de larmes et elle les a essuyés de ses cheveux. Jésus note un défaut d’hospitalité, dans une culture où la chose est sacrée, surtout vis-à-vis d’un maître et encore plus d’un prophète. Tu ne m’as pas donné de baiser, mais elle, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé d’embrasser tendrement mes pieds. Ici se situe le baiser refusé, plus tard, il y aura le baiser traître de Judas. Il est possible qu’à l’époque le baiser ait été un signe initiatique reliant les disciples au maître et que Jésus signale un refus d’engagement spirituel chez le pharisien et au contraire un engagement total de Marie.
23 Tu n’as pas endui ma tête d’huile (parfumée), mais elle, elle a enduit mes pieds de parfum. Le mot messie signifie ‘oint’… d’huile consacrée en signe de mission divine. Jésus suggère que le pharisien ne l’a pas reconnu dans sa dimension spirituelle, déjà pas comme prophète, encore moins comme messie. Une scène parallèle se trouve lorsqu’il dira aux pharisiens : Jean-Baptiste est venu à vous dans la voie de la justice, et vous n’avez pas cru en lui… les prostituées ont cru en lui ; et vous, devant cet exemple, vous n’avez même pas eu un remords tardif qui vous fit croire en lui (Mt 21/32 = P 237). Ce pharisien aura-t-il des remords tardifs pour imiter Marie ? L’histoire ne le précise pas.
24 Pour cela je te dis que ses fautes-(péchés), ses nombreuses (fautes), ont été mises à l’écart, parce qu’elle a beaucoup aimé-agapaein. Jésus confirme la pensée du pharisien sur un point : les fautes de la femme sont nombreuses. Mais c’est pour faire mieux ressortir le fait que Dieu juge du geste d’après l’intention. Beaucoup apparaissent fautifs, qui sont en fait aimants ; et d’autres apparaissent justes, qui sont en fait sans cœur.
25 Pour les fautes, le grec dit mises à l’écart et non pas ‘pardonnées,’ comme les traductions ordinaires. Le monde est régi par un ordre, une justice. Un acte ne peut être sans conséquences. Adage métaphysique, redécouvert dans son domaine par Lavoisier : ‘Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme’. Les conséquences des fautes de cette femme sont détournées d’elle, mises à l’écart, à cause de l’amour dont elle a fait preuve. Où sont-elles passées, ces conséquences ? L’humain ne le sait pas, mais le Christ le sait, qui a pouvoir d’orchestrer les actions et réactions concordantes. Le Père ne juge personne ; il a donné au Fils le jugement tout entier (Jn 05/22 = P 112).
Qui croit en lui (Le Fils, Jésus) n’est pas jugé ; qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu’il n’a pas cru au Nom de l’unique-engendré de Dieu (Jn 03/18 = P 031). Le nom est ce qui singularise un être par rapport aux autres, de même la forme quand cet être a une forme. Reconnaître le nom de Dieu lorsqu’Il s’engendre lui-même (lorsqu’il s’incarne dans sa propre création) c’est reconnaître la divinité de Jésus (non pas native, selon la conception exotérique, mais réalisée, selon la conception ésotérique).
Celui qui reconnaît Dieu dans l’humain Jésus place sa propre humanité en Dieu.
Or Dieu échappe aux réactions concordantes : ces œuvres ne m’enchaînent pas : je suis placé comme en dehors d’elles, et je ne suis pas dans leur dépendance (BG 09/09). C’est ainsi que Marie échappe à ses propres fautes, en s’unissant avec Jésus, lui-même affranchi du monde : ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde (Jn 17/14 = P 267).
28 Mais celui à qui on (pardonne) peu aime-agapaein peu. Avec insistance, Jésus revient sur le côté quantitatif de l’amour. Dans l’amour, il y a toujours l’aimant et l’aimé, donc la dualité. L’amour est la meilleure relation duelle possible. Au-delà se situe la prise de conscience de l’unité. Et il n’est plus alors question de peu ou de beaucoup ; on sort totalement du règne de la quantité, on entre dans la qualité pure ; celle de l’Unique (Tu es l’Indivisible, l’être suprême, qu’il faut réaliser : BG 11/18).
On peut voir dans cette parole de Jésus une certaine désillusion du manque de gratuité de l’amour. Mais l’exotérisme religieux n’acceptera jamais cette interprétation, car il ne connait rien au-dessus de l’amour.
29 Il lui dit : « Tes fautes-(péchés) ont été mises à l’écart de toi. La femme le sait déjà ; Jésus vient de le dire au pharisien. Jésus répond à l’interrogation (silencieuse) du pharisien d’abord, à la femme ensuite : hiérarchie des sexes oblige. Mais pas seulement. Le pharisien a posé (mentalement) une sorte de question. Jésus y répond. La femme n’a posé aucune question. Elle offre son amour ; c’est tout. Jésus répond, non à sa question, mais à son don.
30 Ceux qui sont couchés-(pour manger)-avec-lui commencent à se dire en eux-mêmes: « Qui– est celui-ci, qui met à l’écart les fautes-(péchés)? En semblable circonstance, d’autres ont conclu : il blasphème ! (Mc 02/07 = P 049). Eux se posent la question, d’ailleurs légitime ; c’est subtil et plus juste. Le texte ne donnera pas leur réponse à cette question. Jésus ne fait là aucun miracle, qui forcerait la foi. Dans le cas cité, il se défend de l’accusation de blasphème par le signe de puissance, en guérissant le paralytique de Capharnaüm.
31 (Jésus) dit à la femme: « Ta foi t’a sauvée. Pars en paix.» Trois révélations essentielles dans ce dernier mot. La première est la foi salvatrice. Le pharisien juge d’après les actes visibles et les critères moraux. Marie ne juge pas, ce qui lui permet de n’être pas jugée (Mt 07/02 = P 070). D’intuition, elle pressent Jésus comme un maître authentique et sa foi est totale. Marie, pécheresse amoureuse, mérite de porter le même nom que Marie, mère de Jésus ; elles ont une chose en commun, la foi : bienheureuse celle qui a cru en l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur (Lc 01/45 = P 005). La pécheresse avait dû entendre quelques paroles de Jésus et elle a cru.
32 Autre révélation de ce dernier mot de Jésus : La foi véritable n’attend pas son exaucement pour être en paix. La paix immédiate et inconditionnelle est même le trait révélateur de la foi authentique. Je vous laisse la paix…je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Que votre cœur ne se trouble ni ne s’effraie (Jn 14/27 = P 263).
33 Troisième révélation de cette dernière parole de Jésus à Marie : il lui dit part en paix ; elle ne partira pas. Elle aurait pu reprendre sa vie avec une virginité toute neuve, comme tant d’autres miraculés de Jésus, qui s’en sont allés. Mais l’amour vrai ne cherche pas un autre, si beau soit-il, il cherche l’Un sans autre.
Pratique :
1 Pratique I : Dieu répond aux pensées, comme aux paroles ou aux actes. Et Il y répond par l’un de ces trois modes ; pas nécessairement celui employé par l’homme.
2 Pratique II : En matière d’amour entre homme et femme, ne te contente pas de l’opinion de Simon. Le Christ est autrement profond.
3 Pratique III : Tout amour qui calcule est marchand. Seul vaut l’amour qui ne compte pas.
4 Pratique IV : Si tu as le privilège de connaître un vrai spirituel, même dont les mœurs t’étonneraient, honore-le (Mt 10/41 = P 131, BG 06/31).
5 Pratique V : Il n’est pas de foi sans paix intérieure.
6 Pratique VI : Aimer Jésus est bien ; mais le mieux est de se fondre en l’Un sans autre.
La PÉCHERESSE AU PARFUM