MÉTHODE et OBJECTIF du YOGA
Se fermant à tous les contacts extérieurs et élevant son regard vers le haut (comme s’il regardait) entre les deux sourcils, égalisant l’expiration et l’inspiration cheminant à travers les narines, (BG 05/27)
avec les sens, le mental et l’intellect toujours maîtrisés, ayant la libération comme but suprême, libre du désir, de la peur et de la colère, le sage est libéré à jamais (BG 05/28)
Celui qui me connaît comme le seigneur des sacrifices (yajnas) et des austérités (tapas), le grand seigneur de tous les mondes, l’ami de tous les êtres, atteint la paix (BG 05/29)
Théorie :
L’intériorité yogique et les moyens d’y accéder
1 Se fermant à tous les contacts extérieurs…Les deux premiers sutras que nous abordons maintenant décrivent la méditation yogique : dhyana. C’est en somme un résumé du Yoga de Patanjali (auteur mythique de ce traité), aussi nommé Raja Yoga (Yoga royal), ou Ashtanga Yoga, c’est-à-dire ‘Yoga aux huit membres’ parce qu’il comporte autant de parties. La Gita y a déjà fait référence : le yoga en huit phases… (BG 04/28) et en reparlera encore : Pour l’ascète…qui se propose de gravir les degrés du yoga en huit phases…(BG 06/03).
2 Le premier point (Se fermant à tous les contacts extérieurs) pose problème à un homme immergé dans la modernité ; en effet celle-ci est frénétiquement extravertie. L’homme, informé par les médias a le droit et même le devoir s’il est éduqué de tout savoir. ‘Rien de ce qui est humain ne m’est indifférent’ dira-t-il d’un air philosophique. Sa conscience est projetée vers l’extérieur de son corps par les sens, eux-mêmes démultipliés par de prodigieuses technologies qui lui permettent de voir ce qui se passe sur les anneaux de Saturne, au fond des abysses et au cœur des atomes. Il prétend, certes, à une intériorité, mais elle n’est que psychologique, celle qu’il explore sur le divan de son psychanalyste.
3 Le sutra, en précisant …élevant son regard vers le haut (comme s’il regardait) entre les deux sourcils…rejette aussi l’intériorité psychique de même que toute pensée, qu’elle soit libre, rêveuse ou méthodique. Les yeux sont liés au cerveau à tel point qu’il est impossible de penser sans que les yeux bougent. Aussi sûrement qu’avec un électroencéphalogramme, on peut savoir si un homme pense en observant ses mouvements oculaires. Si bien que cette technique yogique constitue un moyen quasiment mécanique de bloquer le vagabondage mental qui, chez l’homme profane, ne cesse vraiment qu’en sommeil profond. Aussi ce que l’on nomme intériorité en Yoga désigne la conscience supra mentale, qu’on ne rencontre qu’en méditation-dhyana.
4 … égalisant l’expiration et l’inspiration cheminant à travers les narines…outre le radical outil de la maîtrise oculaire, l’autre grand moyen de la méditation-dhyana est la maîtrise respiratoire, qui se nomme ‘pranayama’ (prana=force vitale ; yama=maîtrise) et qui constitue à elle seule une des huit étapes du yoga classique de Patanjali. Il en fut question précédemment : D’autres encore, qui s’appliquent au contrôle du souffle (pranayama), sacrifient le souffle expiré dans le souffle inspiré ou l’inverse, en bloquant tour à tour l’expiration ou l’inspiration, ils parviennent à suspendre toute respiration et à connaître l’extase (BG 04/29). Présentement, le sutra s’en tient au pranayama le plus élémentaire, mais déjà très efficace, consistant à égaliser les temps d’inspiration et d’expiration. L’homme se réveille sur une inspiration et s’endort le soir sur une expiration. De même la première chose qu’il fait en naissant est d’inspirer et la dernière en mourant est d’expirer ; d’où l’expression ‘il expira’ pour signifier qu’il mourut. Plus subtilement, dans la méditation, il est conseillé d’allonger l’inspiration si l’on sent approcher le sommeil, et d’allonger l’expiration si le mental a tendance à gamberger. En demeurant juste en équilibre, la vie émotionnelle s’apaise, le mental à sa suite, et la maîtrise oculaire et radicale du mental gagne en efficacité.
5 L’état final recherché par le Yoga classique, dit de Patanjali, se nomme Samadhi, ce qui signifie ‘enstase’ ; c’est l’exact opposé des contacts extérieurs. Un problème se pose alors, celui de l’idée que l’on se fait du composé humain. Pour le profane, n’existe que le corps, appréhendé par les sens et le psychisme, appréhendé par le mental. Pour le Yoga, s’y rajoutent l’intellect et l’atman. On a dit que les sens sont au-dessus (des objets sensibles), mais le mental est au-dessus des sens et l’intellect au-dessus du mental. Au-dessus de l’intellect, il y a l’Atman (BG 03/42). L’intellect est le siège de la pensée supra-égotique, la seule qui puisse être véritablement scientifique et philosophique. L’atman est ce dans quoi se résorbent à la mort tous les autres aspects de la nature humaine ; et c’est l’atman qui transmigre, soit dans un autre corps humain (réincarnation) soit dans un autre état d’existence (transmigration). Le Yoga, par la pratique de la méditation, recherche donc l’entrée dans une intériorité que le profane ignore ou même nie.
La libération de l’atman par la maîtrise des sens, du mental et de l’intellect
1 … avec les sens, le mental et l’intellect toujours maîtrisés…Les sens sont maîtrisés déjà par l’immobilité verticale et relaxée de l’assise de méditation yogique. Le mental, comme vu, par la maîtrise respiratoire et oculaire. Reste l’intellect et ce n’est pas le plus facile. Nous avons déjà abordé la théorie des gunas, essentielle dans la Bhagavad Gita et le Yoga. Ces trois tendances orientent toute la vie humaine. La guna tamas (tendance descendante) revient à une conscience obnubilée par la sensualité et la paresse ; on retrouve les sens. La guna rajas consiste en une conscience fascinée par l’action et les désirs, mentalement hyper active ; on retrouve le mental. La guna sattva recherche le bonheur (qui est un art subtil) et le savoir désintéressé (BG 14/06-08) ; on retrouve l’intellect.
2 Même pour l’homme qui a dépassé la sensualité et l’agitation mentale des super actifs, l’intellect peut constituer un obstacle à la spiritualité. Cela semble peu compréhensible à beaucoup de gens, vu que l’intellect représente pour le profane le summum de l’intelligence. Le principe d’Archimède, concernant la flottaison des corps plus lourds que l’eau fut découvert par ce grand savant de l’antiquité grecque alors qu’il se relaxait dans son bain. Il y avait beaucoup pensé sans trouver. Mais, dans un éclair de génie, la solution lui apparut alors qu’il était relaxé. Ainsi fonctionne l’intellect, qui n’enchaîne pas les étapes logiques comme le mental. En méditation, même si l’on ne s’appelle pas Archimède, il arrive souvent que l’intellect émerge d’autant mieux que le mental est calme. Ces idées supra égotiques sont plus respectables et d’autant plus tentantes, mais il convient aussi de ne pas les retenir.
3 Autrement dit, avoir les sens, le mental et l’intellect toujours maîtrisés revient à maîtriser toutes les gunas. Or les gunas sont à l’origine du corps (BG 14/20). Ce sont eux qui maintiennent l’impérissable habitant (atman) dans le corps (BG 14/05). Par conséquent, maîtriser les sens, le mental et l’intellect par la maîtrise des trois gunas, ouvre la possibilité de se libérer de la naissance, de la douleur, de la vieillesse, de la mort, et d’atteindre l’ambroisie de l’immortalité (BG 14/20). Il apparaît alors que la méditation yogique est bien autre chose qu’une méthode d’apaisement pour ‘rester cool’. Elle vise à faire en sorte que la conscience puisse échapper aux conditionnements et limitations engendrés par son incarcération dans un corps mortel : Ce sont les gunas qui maintiennent l’impérissable habitant (atman) dans le corps (BG 14/05).
Les finalités divergentes de la religion et du Yoga
1 …ayant la libération comme but suprême… (BG 05/28). Le Yogi ne conçoit pas sa quête comme une évolution indéfinie. Il vise un but, qui est la libération de tout état conditionné et la fusion dans l’Unique.
2 En cela l’objectif de l’ésotérisme est radicalement différent de celui des religions exotériques, qui mettent toujours une distance entre Dieu et la créature et n’aspirent qu’à une relative proximité agréable avec Dieu, proximité qui se prolongerait indéfiniment. La libération-moksha du yoga ambitionne de dépasser tous les conditionnements de l’humain, en particulier le temps, ainsi que toute forme de durée, et l’espace, ainsi que toute forme de séparation d’avec le Principe.
3 L’équivalent évangélique de cela se situe dans la parole de Jésus disant à ses proches disciples : Croyez-moi ! Je suis dans le Père et le Père est en moi (Jn 14 = P 263). Et cet état, il le promet aussi aux disciples qui suivent sa voie : Père saint, garde-les dans ton nom, que tu m’as donné, pour qu’ils soient Un comme nous sommes Un (Jn 17 = P 267). Nous sommes alors en plein Yoga.
4 Mais la théologie chrétienne ne veut considérer cet état d’union (sens du mot yoga) qu’au bénéfice de Jésus… et encore imparfaitement, puisque Jésus est censé n’être que la manifestation du Fils, qui est une autre personne divine que le Père dans la Trinité chrétienne. Cette notion de libération comme but suprême est donc étrangère au Christianisme, bien qu’elle soit si manifeste dans l’Évangile selon Jean.
5 Cependant, rien ne peut empêcher un mystique chrétien -qu’il soit d’hier ou d’aujourd’hui- d’en avoir l’intuition et de le vivre au cœur de sa méditation. Sinon qu’il faut presqu’obligatoirement qu’il passe par la doctrine du Yoga pour retrouver cela dans sa propre tradition spirituelle. En effet, la théologie en nie la possibilité et la diabolise même. De plus les Évangiles canoniques (officiels) demeurent ambigus, soutenant à la fois la thèse non-dualiste et son inverse. L’Évangile de Jean lui-même est manifestement un écrit gnostique (yogique) reformaté après coup pour entrer dans le canon exotérique de l’Église constantinienne et romaine.
6 Jésus est un oriental alors que la théologie chrétienne est née dans l’empire romain occidental. La résurgence d’un ésotérisme chrétien ou, pour dire les choses autrement, la constitution d’un ‘Yoga chrétien’ véritable nécessiterait une théologie se basant sur la philosophie orientale non-dualiste et spéculant sur les données des évangiles à la fois canoniques (officiels) et gnostiques (apocryphes). Mais l’orientation des Églises chrétiennes officielles va exactement à l’inverse de cela, autant qu’on en puisse juger.
…libre du désir, de la peur et de la colère, le sage est libéré à jamais. Comme vu le désir attache au monde conditionné (BG 02/62-63). Son assouvissement terrestre est impossible et cela suscite la colère. L’homme, réduit à l’impuissance, se trouve alors exposé à la peur. Tel est le cycle infernal dont le sage s’affranchit pour accéder à la libération.
De l’unification des objectifs humains
1 Celui qui me connaît comme le seigneur des sacrifices (yajnas)… (BG 05/29). Ce sutra vise à dépasser le polythéisme, pour accéder au monothéisme. On dira certes : « Dans le monde moderne, il n’y a ni l’un ni l’autre. » Mais, en réalité, l’athéisme n’existe pas dans les faits, sinon comme une déclaration de principe quelque peu prétentieuse et orgueilleuse. Nombre d’hommes, voulant éviter l’obésité, font des sacrifices alimentaires, résistant à leur gourmandise naturelle. D’autres, voulant sauvegarder la cohésion familiale, font des sacrifices sexuels, réprimant leur libido. L’un sacrifie au dieu-corps, l’autre au dieu-famille etc. Ce sutra invite à réaliser que tous les sacrifices qui jalonnent le cheminement spirituel aboutissent, comme les mille rayons d’un cercle, au même et unique centre. Quelle que soit la personne divine (deva) à laquelle un homme offre son culte, c’est moi qui rends sa foi inflexible (BG 07/21). Tout plein de sa croyance, il cherche à se concilier cette divinité (deva). Mais, lorsque ses vœux viennent à être comblés, c’est moi, en réalité, qui les ai exaucés (BG 07/22). Il s’agit alors de synthétiser les différents éléments de la vie humaine, pour les faire converger vers un seul point, l’Absolu.
2 La Bhagavad Gita reviendra en détail sur ce point essentiel : Même les fidèles qui, avec foi, adorent diverses divinités (devas), n’adorent que moi, mais sans la connaissance (BG 09/23). Car moi seul suis le bénéficiaire et le Seigneur de tous les sacrifices. Mais ces hommes ne me connaissent pas dans mon essence absolue, et ils retombent dans la transmigration (BG 09/24). Tant que l’humain se disperse entre différentes entités parfois contradictoires (mon corps, ma famille, mon état social, ma race, ma nation, ma religion), c’est autant de dieux-devas qu’il honore et cherche à se concilier. Cela le fait replonger dans la transmigration qu’il s’agit de quitter pour le Yogi. Ceux qui adorent les devas (dieux) vont au devas. Ceux qui vénèrent les mânes (âmes des défunts) vont aux ancêtres. Ceux qui offrent des sacrifices aux bhûtas (esprits) vont aux bhûtas. Mais mes fidèles viennent à moi (BG 09/25).
Les sacrifices (yajnas) et les austérités (tapas)
Celui qui me connaît comme le seigneur…des austérités (tapas)…Une nuance existe entre les sacrifice (yajna) et les austérités (tapas). Les sacrifices sont des choses, des sentiments, des pensées offerts à un dieu ou à Dieu. Les austérités, que l’on pourrait traduire plus adéquatement par les entraînements, ou les maîtrises, visent à travailler sur certains éléments de la nature humaine pour les apprivoiser, les dompter, les éduquer, en vue de les mettre au service de la quête spirituelle. Le but est le même, mais dans le sacrifice il est précisé, alors que le moyen ne l’est pas, et dans les austérités le but est seulement suggéré et les moyens sont détaillés précisément et techniquement.
1 Celui qui me connaît comme… le grand seigneur de tous les mondes…Comme nous venons de le voir dans l’unification des dieux-devas en Dieu, le sutra continue à propos des mondes. Que sont ces mondes ? D’un point de vue métaphysique, il s’agit des États multiples de l’Être, soit les états supérieurs à l’état humain, l’état humain lui-même et les états inférieurs à l’état humain. Métaphysiquement, chaque état d’existence possède son dieu. L’exotérisme religieux confond souvent le dieu de l’état d’existence humain avec le Dieu-Unique qui préside à l’ensemble de la manifestation.
2 Dans le Christianisme, cette confusion est très nette, alors même que les Évangiles offrent tous les éléments nécessaires à ne pas la faire. On y oppose Dieu et le diable, la vertu et le péché, le salut et la damnation. Pourtant Jésus, dans les ‘Tentations au désert’ (P 021) a affaire, selon les évangélistes, au diable, au tentateur, à satan, qui sont trois dénominations du même. Jésus lui-même nomme cette entité le prince de ce monde (Jn 12 = P 230, Jn 14 = P 263, jn 16 = P 266). Qui dit prince, dit légitimité ; d’ailleurs Jésus parle à cette entité, même s’il ne lui cède que très partiellement (Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment P 261). Cette entité, personnifiée dans l’Évangile, comme le diable, le tentateur, satan ou le prince de ce monde n’est autre que le dieu-deva de l’état humain d’existence. Il est ambivalent. Bon avec les humains qui lui rendent un culte et ne veulent pas quitter cet état, donc qui demeurent sous sa coupe. Adverse (satan) avec ceux qui veulent accéder aux états supérieurs de l’Être et à plus forte raison avec ceux qui veulent réintégrer le divin-Absolu-Brahman.
3 C’est lui le dieu de la genèse, qui interdit à Adam et Ève l’accès à l’arbre du milieu et donc aux états supérieurs de l’Être. Ce dieu de la Genèse n’est pas Dieu en tant qu’Unique (Ishvara), ou même en tant que créateur (Brahma) et encore moins Dieu en tant qu’Absolu (Brahman). Il est cependant dieu de quelque chose : l’état humain d’existence.
4 La question « Que sont ces mondes ? » peut trouver une autre réponse, moins large, en demeurant dans l’état humain d’existence. Alors les mondes peuvent désigner les règnes du vivant : animaux, végétaux. Le même seigneur règne sur tous. Quand l’humain vide la mer et la terre de ses espèces vivantes, il offense ce seigneur que, par ailleurs, il honore en tant que son seigneur.
5 Ces mondes peut désigner les différentes cultures, religions et civilisations. Quand les Chrétiens (les Musulmans ou bien d’autres) se sont attachés à détruire des civilisations et des religions au nom de la leur supposée seule vraie, ils s’adressaient peut-être à leur dieu, mais pas au seigneur de tous les mondes.
L’ami-Dieu
1 …l’ami de tous les êtres… La Bible, pour illustrer la relation de Dieu avec ses créatures, privilégie le symbolisme familial, en particulier celui du père avec son fils. Tout symbolisme a ses limites, puisqu’il appartient au monde mortel. Les limites du symbolisme familial découlent du fait que tous les humains ne sont pas de ma famille… à moins de remonter à Adam, ce que l’on oublie facilement. Le symbolisme de Dieu comme père n’est pas étranger à la Bhagavad Gita, mais il est moins présent que dans la Bible (De ce monde, je suis le père, la mère…BG 09/17 ; Tu es le père de ce monde…BG 11/43 ; j’implore ton pardon… comme un père pardonne à son fils BG 11/44 ; je suis le père qui donne la semence BG 14/04).
2 Dans la BG, le lien de Dieu avec le monde est essentiellement conçu de façon métaphysique et donc supra humaine. Je suis identique en tous les êtres, n’en détestant ni n’en préférant aucun…(BG 09/29). Il est cependant un type de relation plus privilégié par la Gita que les liens du sang (famille, paternité), il s’agit de l’amitié. Déjà entre hommes : Ils ne voient pas combien il est coupable de…trahir ses amis (BG 01/38). Et aussi entre Dieu et l’homme : Je t’ai traité en fidèle et en ami (BG 04/03). Je suis…le refuge, l’ami (BG 09/18). Tu es mon cher ami (BG 18/65).
3 Nombre d’hommes aujourd’hui se refusent à considérer Dieu comme absolument bon, vu le nombre de malheurs qui les entourent ou les atteignent. Ils ne comprennent pas qu’ils font des reproches à leur propre miroir. De la manière même dont ils se tournent vers moi, Je me communique à eux. Les hommes suivent ma voie de multiples façons (BG 04/11). Jésus enseigne semblablement dans la parabole des ‘Talents. Un serviteur (homme) reproche à son maître (Dieu) Seigneur, dit-il, j’ai appris à te connaître pour un homme âpre au gain : tu moissonnes où tu n’as point semé, et tu ramasses où tu n’as rien répandu alors le maître-Dieu lui répond : tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que je ramasse où je n’ai rien répandu… (Mt 25/26 = 227) Autrement dit Dieu se comporte De la manière même dont ils se tournent vers moi.
La paix christique de krishna
Celui qui me connaît tel… atteint la paix (BG 05/29). On retrouve donc le sage libre du désir, de la peur et de la colère. Cette paix évidemment ne se définit pas comme simplement, ni même nécessairement, l’absence de guerre ; elle est de même nature que la paix du Christ : Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne (Jn 14 = P 263).
Pratique :
Pratique I : L’intériorité yogique et les moyens d’y accéder Se fermant à tous les contacts extérieurs…Difficile pour un homme immergé dans la modernité, qui est frénétiquement extravertie. L’homme, informé par les médias, a le droit, et même le devoir s’il est éduqué, de tout savoir. Il prétend, certes, à une intériorité, mais elle n’est que psychologique.…élevant son regard vers le haut (comme s’il regardait) entre les deux sourcils… Les yeux sont liés au cerveau à tel point qu’il est impossible de penser sans que les yeux bougent ; cette technique yogique constitue un moyen quasiment mécanique de bloquer le vagabondage mental. Ce que l’on nomme intériorité en Yoga désigne la conscience supra mentale, qui ne se rencontre que dans la méditation-dhyana. Dans la méditation, il est conseillé d’allonger l’inspiration si l’on sent approcher le sommeil, et d’allonger l’expiration si le mental a tendance à gamberger. L’intellect est le siège de la pensée supra-égotique, la seule qui puisse être véritablement scientifique et philosophique. L’atman est ce dans quoi se résorbent à la mort tous les autres aspects de la nature humaine à la mort ; et c’est l’atman qui transmigre, soit dans un autre corps humain (réincarnation) soit dans un autre état d’existence (transmigration). Le Yoga, par la pratique de la méditation, recherche donc l’entrée dans une intériorité que le profane ignore ou même nie.
Pratique II : La libération de l’atman par la maîtrise des sens, du mental et de l’intellect Les gunas sont trois tendances qui orientent la vie humaine. La gunas tamas (tendance descendante) désigne la sensualité et la paresse : d’où maîtrise des sens. La guna rajas est une conscience fascinée par les désirs et l’action : d’où maîtrise du mental. La guna sattva recherche le savoir désintéressé : d’où maîtrise de l’intellect. Ce dernier, étant noble et supra égotique est difficile à dépasser mais il attache quand même au monde transitoire de la manifestation. Les sens, le mental et l’intellect toujours maîtrisés revient à maîtriser toutes les gunas. Or les gunas sont à l’origine du corps (BG 14/20). Ce sont eux qui maintiennent l’impérissable habitant (atman) dans le corps (BG 14/05). Par conséquent, maîtriser les sens, le mental et l’intellect par la maîtrise des trois gunas, ouvre la possibilité de se libérer de la naissance, de la douleur, de la vieillesse, de la mort, et d’atteindre l’ambroisie de l’immortalité (BG 14/20). Il apparaît alors que la méditation yogique est bien autre chose qu’une méthode d’apaisement pour ‘rester cool’. Elle vise à faire en sorte que la conscience puisse échapper aux conditionnements et limitations engendrés par son incarcération dans un corps mortel : Ce sont les gunas qui maintiennent l’impérissable habitant (atman) dans le corps (BG 14/05).
Pratique III : Les finalités divergentes de la religion et du Yoga …ayant la libération comme but suprême… (BG 05/28). Le Yogi ne conçoit pas sa quête comme une évolution indéfinie. Il vise un but, qui est la libération de tout état conditionné et la fusion dans l’Unique. En cela l’objectif de l’ésotérisme est radicalement différent de celui des religions exotériques, qui mettent toujours une distance entre Dieu et la créature et n’aspirent qu’à une relative proximité agréable avec Dieu, proximité qui se prolongerait indéfiniment. La libération-moksha du yoga ambitionne de dépasser tous les conditionnements de l’humain, en paticulier le temps, ainsi que toute forme de durée et l’espace, ainsi que toute forme de séparation d’avec le Principe. Père saint, garde-les dans ton nom, que tu m’as donné, pour qu’ils soient Un comme nous sommes Un (Jn 17 = P 267). Nous sommes alors en plein Yoga, mais à contre théologie.
Pratique IV : Comment sortir de l’enfer ? …libre du désir, de la peur et de la colère, le sage est libéré à jamais. Comme vu, le désir attache au monde conditionné (BG 02/62-63). Son assouvissement terrestre est impossible et cela suscite la colère. L’homme, réduit à l’impuissance, se trouve alors exposé à la peur. Tel est le cycle infernal dont le sage s’affranchit pour accéder à la libération.
Pratique V : La paix christique de krishna Celui qui me connaît tel… atteint la paix (BG 05/29). On retrouve donc le sage libre du désir, de la peur et de la colère. Cette paix évidemment ne se définit pas comme simplement, ni même nécessairement, l’absence de guerre ; elle est de même nature que la paix du Christ : Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne (Jn 14 = P 263). Le spirituel, même en pleine guerre, est un homme pacifié ; il domine le conflit, telle est sa signature.
Pratique VI : De l’unification des objectifs humains Celui qui me connaît comme le seigneur des sacrifices (yajnas)… (BG 05/29). L’athéisme n’existe pas dans les faits, sinon comme une déclaration de principe. Nombre d’hommes, voulant éviter l’obésité, font des sacrifices alimentaires, résistant à leur gourmandise naturelle. D’autres, voulant sauvegarder la cohésion familiale, font des sacrifices sexuels, réprimant leur libido. L’un sacrifie au dieu-corps, l’autre au dieu-famille etc. Ce sutra invite à réaliser que tous les sacrifices qui jalonnent le cheminement spirituel aboutissent, comme les mille rayons d’un cercle, au même et unique centre. Il s’agit alors de synthétiser les différents éléments de la vie humaine, pour les faire converger vers un seul point, l’Absolu. Tant que l’humain se disperse entre différentes entités parfois contradictoires (mon corps, ma famille, mon état social, ma race, ma nation, ma religion), c’est autant de dieux-devas qu’il honore et cherche à se concilier. Cela le fait replonger dans la transmigration, alors que le Yogi cherche à la quitter (BG 09/29).
Pratique VII : L’ami-Dieu …l’ami de tous les êtres… Dans la BG, le lien de Dieu avec le monde est essentiellement conçu de façon métaphysique et donc supra humaine. Je suis identique en tous les êtres, n’en détestant ni n’en préférant aucun…(BG 09/29). Il est cependant un type de relation plus privilégié par la Gita que les liens du sang (famille, paternité), il s’agit de l’amitié. Je suis…le refuge, l’ami (BG 09/18). De la manière même dont ils se tournent vers moi, Je me communique à eux. Les hommes suivent ma voie de multiples façons (BG 04/11). Dieu est l’ami de ceux qui ne l’abordent pas comme une puissance terrible mais comme un ami.
MÉTHODE et OBJECTIF du YOGA (BG 05/27 à 29)
MÉTHODE et OBJECTIF du YOGA (BG 05/27 à 29)
MÉTHODE et OBJECTIF du YOGA
Se fermant à tous les contacts extérieurs et élevant son regard vers le haut (comme s’il regardait) entre les deux sourcils, égalisant l’expiration et l’inspiration cheminant à travers les narines, (BG 05/27)
avec les sens, le mental et l’intellect toujours maîtrisés, ayant la libération comme but suprême, libre du désir, de la peur et de la colère, le sage est libéré à jamais (BG 05/28)
Celui qui me connaît comme le seigneur des sacrifices (yajnas) et des austérités (tapas), le grand seigneur de tous les mondes, l’ami de tous les êtres, atteint la paix (BG 05/29)
Théorie :
L’intériorité yogique et les moyens d’y accéder
1 Se fermant à tous les contacts extérieurs…Les deux premiers sutras que nous abordons maintenant décrivent la méditation yogique : dhyana. C’est en somme un résumé du Yoga de Patanjali (auteur mythique de ce traité), aussi nommé Raja Yoga (Yoga royal), ou Ashtanga Yoga, c’est-à-dire ‘Yoga aux huit membres’ parce qu’il comporte autant de parties. La Gita y a déjà fait référence : le yoga en huit phases… (BG 04/28) et en reparlera encore : Pour l’ascète…qui se propose de gravir les degrés du yoga en huit phases…(BG 06/03).
2 Le premier point (Se fermant à tous les contacts extérieurs) pose problème à un homme immergé dans la modernité ; en effet celle-ci est frénétiquement extravertie. L’homme, informé par les médias a le droit et même le devoir s’il est éduqué de tout savoir. ‘Rien de ce qui est humain ne m’est indifférent’ dira-t-il d’un air philosophique. Sa conscience est projetée vers l’extérieur de son corps par les sens, eux-mêmes démultipliés par de prodigieuses technologies qui lui permettent de voir ce qui se passe sur les anneaux de Saturne, au fond des abysses et au cœur des atomes. Il prétend, certes, à une intériorité, mais elle n’est que psychologique, celle qu’il explore sur le divan de son psychanalyste.
3 Le sutra, en précisant …élevant son regard vers le haut (comme s’il regardait) entre les deux sourcils…rejette aussi l’intériorité psychique de même que toute pensée, qu’elle soit libre, rêveuse ou méthodique. Les yeux sont liés au cerveau à tel point qu’il est impossible de penser sans que les yeux bougent. Aussi sûrement qu’avec un électroencéphalogramme, on peut savoir si un homme pense en observant ses mouvements oculaires. Si bien que cette technique yogique constitue un moyen quasiment mécanique de bloquer le vagabondage mental qui, chez l’homme profane, ne cesse vraiment qu’en sommeil profond. Aussi ce que l’on nomme intériorité en Yoga désigne la conscience supra mentale, qu’on ne rencontre qu’en méditation-dhyana.
4 … égalisant l’expiration et l’inspiration cheminant à travers les narines…outre le radical outil de la maîtrise oculaire, l’autre grand moyen de la méditation-dhyana est la maîtrise respiratoire, qui se nomme ‘pranayama’ (prana=force vitale ; yama=maîtrise) et qui constitue à elle seule une des huit étapes du yoga classique de Patanjali. Il en fut question précédemment : D’autres encore, qui s’appliquent au contrôle du souffle (pranayama), sacrifient le souffle expiré dans le souffle inspiré ou l’inverse, en bloquant tour à tour l’expiration ou l’inspiration, ils parviennent à suspendre toute respiration et à connaître l’extase (BG 04/29). Présentement, le sutra s’en tient au pranayama le plus élémentaire, mais déjà très efficace, consistant à égaliser les temps d’inspiration et d’expiration. L’homme se réveille sur une inspiration et s’endort le soir sur une expiration. De même la première chose qu’il fait en naissant est d’inspirer et la dernière en mourant est d’expirer ; d’où l’expression ‘il expira’ pour signifier qu’il mourut. Plus subtilement, dans la méditation, il est conseillé d’allonger l’inspiration si l’on sent approcher le sommeil, et d’allonger l’expiration si le mental a tendance à gamberger. En demeurant juste en équilibre, la vie émotionnelle s’apaise, le mental à sa suite, et la maîtrise oculaire et radicale du mental gagne en efficacité.
5 L’état final recherché par le Yoga classique, dit de Patanjali, se nomme Samadhi, ce qui signifie ‘enstase’ ; c’est l’exact opposé des contacts extérieurs. Un problème se pose alors, celui de l’idée que l’on se fait du composé humain. Pour le profane, n’existe que le corps, appréhendé par les sens et le psychisme, appréhendé par le mental. Pour le Yoga, s’y rajoutent l’intellect et l’atman. On a dit que les sens sont au-dessus (des objets sensibles), mais le mental est au-dessus des sens et l’intellect au-dessus du mental. Au-dessus de l’intellect, il y a l’Atman (BG 03/42). L’intellect est le siège de la pensée supra-égotique, la seule qui puisse être véritablement scientifique et philosophique. L’atman est ce dans quoi se résorbent à la mort tous les autres aspects de la nature humaine ; et c’est l’atman qui transmigre, soit dans un autre corps humain (réincarnation) soit dans un autre état d’existence (transmigration). Le Yoga, par la pratique de la méditation, recherche donc l’entrée dans une intériorité que le profane ignore ou même nie.
La libération de l’atman par la maîtrise des sens, du mental et de l’intellect
1 … avec les sens, le mental et l’intellect toujours maîtrisés…Les sens sont maîtrisés déjà par l’immobilité verticale et relaxée de l’assise de méditation yogique. Le mental, comme vu, par la maîtrise respiratoire et oculaire. Reste l’intellect et ce n’est pas le plus facile. Nous avons déjà abordé la théorie des gunas, essentielle dans la Bhagavad Gita et le Yoga. Ces trois tendances orientent toute la vie humaine. La guna tamas (tendance descendante) revient à une conscience obnubilée par la sensualité et la paresse ; on retrouve les sens. La guna rajas consiste en une conscience fascinée par l’action et les désirs, mentalement hyper active ; on retrouve le mental. La guna sattva recherche le bonheur (qui est un art subtil) et le savoir désintéressé (BG 14/06-08) ; on retrouve l’intellect.
2 Même pour l’homme qui a dépassé la sensualité et l’agitation mentale des super actifs, l’intellect peut constituer un obstacle à la spiritualité. Cela semble peu compréhensible à beaucoup de gens, vu que l’intellect représente pour le profane le summum de l’intelligence. Le principe d’Archimède, concernant la flottaison des corps plus lourds que l’eau fut découvert par ce grand savant de l’antiquité grecque alors qu’il se relaxait dans son bain. Il y avait beaucoup pensé sans trouver. Mais, dans un éclair de génie, la solution lui apparut alors qu’il était relaxé. Ainsi fonctionne l’intellect, qui n’enchaîne pas les étapes logiques comme le mental. En méditation, même si l’on ne s’appelle pas Archimède, il arrive souvent que l’intellect émerge d’autant mieux que le mental est calme. Ces idées supra égotiques sont plus respectables et d’autant plus tentantes, mais il convient aussi de ne pas les retenir.
3 Autrement dit, avoir les sens, le mental et l’intellect toujours maîtrisés revient à maîtriser toutes les gunas. Or les gunas sont à l’origine du corps (BG 14/20). Ce sont eux qui maintiennent l’impérissable habitant (atman) dans le corps (BG 14/05). Par conséquent, maîtriser les sens, le mental et l’intellect par la maîtrise des trois gunas, ouvre la possibilité de se libérer de la naissance, de la douleur, de la vieillesse, de la mort, et d’atteindre l’ambroisie de l’immortalité (BG 14/20). Il apparaît alors que la méditation yogique est bien autre chose qu’une méthode d’apaisement pour ‘rester cool’. Elle vise à faire en sorte que la conscience puisse échapper aux conditionnements et limitations engendrés par son incarcération dans un corps mortel : Ce sont les gunas qui maintiennent l’impérissable habitant (atman) dans le corps (BG 14/05).
Les finalités divergentes de la religion et du Yoga
1 …ayant la libération comme but suprême… (BG 05/28). Le Yogi ne conçoit pas sa quête comme une évolution indéfinie. Il vise un but, qui est la libération de tout état conditionné et la fusion dans l’Unique.
2 En cela l’objectif de l’ésotérisme est radicalement différent de celui des religions exotériques, qui mettent toujours une distance entre Dieu et la créature et n’aspirent qu’à une relative proximité agréable avec Dieu, proximité qui se prolongerait indéfiniment. La libération-moksha du yoga ambitionne de dépasser tous les conditionnements de l’humain, en particulier le temps, ainsi que toute forme de durée, et l’espace, ainsi que toute forme de séparation d’avec le Principe.
3 L’équivalent évangélique de cela se situe dans la parole de Jésus disant à ses proches disciples : Croyez-moi ! Je suis dans le Père et le Père est en moi (Jn 14 = P 263). Et cet état, il le promet aussi aux disciples qui suivent sa voie : Père saint, garde-les dans ton nom, que tu m’as donné, pour qu’ils soient Un comme nous sommes Un (Jn 17 = P 267). Nous sommes alors en plein Yoga.
4 Mais la théologie chrétienne ne veut considérer cet état d’union (sens du mot yoga) qu’au bénéfice de Jésus… et encore imparfaitement, puisque Jésus est censé n’être que la manifestation du Fils, qui est une autre personne divine que le Père dans la Trinité chrétienne. Cette notion de libération comme but suprême est donc étrangère au Christianisme, bien qu’elle soit si manifeste dans l’Évangile selon Jean.
5 Cependant, rien ne peut empêcher un mystique chrétien -qu’il soit d’hier ou d’aujourd’hui- d’en avoir l’intuition et de le vivre au cœur de sa méditation. Sinon qu’il faut presqu’obligatoirement qu’il passe par la doctrine du Yoga pour retrouver cela dans sa propre tradition spirituelle. En effet, la théologie en nie la possibilité et la diabolise même. De plus les Évangiles canoniques (officiels) demeurent ambigus, soutenant à la fois la thèse non-dualiste et son inverse. L’Évangile de Jean lui-même est manifestement un écrit gnostique (yogique) reformaté après coup pour entrer dans le canon exotérique de l’Église constantinienne et romaine.
6 Jésus est un oriental alors que la théologie chrétienne est née dans l’empire romain occidental. La résurgence d’un ésotérisme chrétien ou, pour dire les choses autrement, la constitution d’un ‘Yoga chrétien’ véritable nécessiterait une théologie se basant sur la philosophie orientale non-dualiste et spéculant sur les données des évangiles à la fois canoniques (officiels) et gnostiques (apocryphes). Mais l’orientation des Églises chrétiennes officielles va exactement à l’inverse de cela, autant qu’on en puisse juger.
Comment sortir de l’enfer ?
…libre du désir, de la peur et de la colère, le sage est libéré à jamais. Comme vu le désir attache au monde conditionné (BG 02/62-63). Son assouvissement terrestre est impossible et cela suscite la colère. L’homme, réduit à l’impuissance, se trouve alors exposé à la peur. Tel est le cycle infernal dont le sage s’affranchit pour accéder à la libération.
De l’unification des objectifs humains
1 Celui qui me connaît comme le seigneur des sacrifices (yajnas)… (BG 05/29). Ce sutra vise à dépasser le polythéisme, pour accéder au monothéisme. On dira certes : « Dans le monde moderne, il n’y a ni l’un ni l’autre. » Mais, en réalité, l’athéisme n’existe pas dans les faits, sinon comme une déclaration de principe quelque peu prétentieuse et orgueilleuse. Nombre d’hommes, voulant éviter l’obésité, font des sacrifices alimentaires, résistant à leur gourmandise naturelle. D’autres, voulant sauvegarder la cohésion familiale, font des sacrifices sexuels, réprimant leur libido. L’un sacrifie au dieu-corps, l’autre au dieu-famille etc. Ce sutra invite à réaliser que tous les sacrifices qui jalonnent le cheminement spirituel aboutissent, comme les mille rayons d’un cercle, au même et unique centre. Quelle que soit la personne divine (deva) à laquelle un homme offre son culte, c’est moi qui rends sa foi inflexible (BG 07/21). Tout plein de sa croyance, il cherche à se concilier cette divinité (deva). Mais, lorsque ses vœux viennent à être comblés, c’est moi, en réalité, qui les ai exaucés (BG 07/22). Il s’agit alors de synthétiser les différents éléments de la vie humaine, pour les faire converger vers un seul point, l’Absolu.
2 La Bhagavad Gita reviendra en détail sur ce point essentiel : Même les fidèles qui, avec foi, adorent diverses divinités (devas), n’adorent que moi, mais sans la connaissance (BG 09/23). Car moi seul suis le bénéficiaire et le Seigneur de tous les sacrifices. Mais ces hommes ne me connaissent pas dans mon essence absolue, et ils retombent dans la transmigration (BG 09/24). Tant que l’humain se disperse entre différentes entités parfois contradictoires (mon corps, ma famille, mon état social, ma race, ma nation, ma religion), c’est autant de dieux-devas qu’il honore et cherche à se concilier. Cela le fait replonger dans la transmigration qu’il s’agit de quitter pour le Yogi. Ceux qui adorent les devas (dieux) vont au devas. Ceux qui vénèrent les mânes (âmes des défunts) vont aux ancêtres. Ceux qui offrent des sacrifices aux bhûtas (esprits) vont aux bhûtas. Mais mes fidèles viennent à moi (BG 09/25).
Les sacrifices (yajnas) et les austérités (tapas)
Celui qui me connaît comme le seigneur…des austérités (tapas)…Une nuance existe entre les sacrifice (yajna) et les austérités (tapas). Les sacrifices sont des choses, des sentiments, des pensées offerts à un dieu ou à Dieu. Les austérités, que l’on pourrait traduire plus adéquatement par les entraînements, ou les maîtrises, visent à travailler sur certains éléments de la nature humaine pour les apprivoiser, les dompter, les éduquer, en vue de les mettre au service de la quête spirituelle. Le but est le même, mais dans le sacrifice il est précisé, alors que le moyen ne l’est pas, et dans les austérités le but est seulement suggéré et les moyens sont détaillés précisément et techniquement.
Le Seigneur métaphysique
1 Celui qui me connaît comme… le grand seigneur de tous les mondes…Comme nous venons de le voir dans l’unification des dieux-devas en Dieu, le sutra continue à propos des mondes. Que sont ces mondes ? D’un point de vue métaphysique, il s’agit des États multiples de l’Être, soit les états supérieurs à l’état humain, l’état humain lui-même et les états inférieurs à l’état humain. Métaphysiquement, chaque état d’existence possède son dieu. L’exotérisme religieux confond souvent le dieu de l’état d’existence humain avec le Dieu-Unique qui préside à l’ensemble de la manifestation.
2 Dans le Christianisme, cette confusion est très nette, alors même que les Évangiles offrent tous les éléments nécessaires à ne pas la faire. On y oppose Dieu et le diable, la vertu et le péché, le salut et la damnation. Pourtant Jésus, dans les ‘Tentations au désert’ (P 021) a affaire, selon les évangélistes, au diable, au tentateur, à satan, qui sont trois dénominations du même. Jésus lui-même nomme cette entité le prince de ce monde (Jn 12 = P 230, Jn 14 = P 263, jn 16 = P 266). Qui dit prince, dit légitimité ; d’ailleurs Jésus parle à cette entité, même s’il ne lui cède que très partiellement (Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment P 261). Cette entité, personnifiée dans l’Évangile, comme le diable, le tentateur, satan ou le prince de ce monde n’est autre que le dieu-deva de l’état humain d’existence. Il est ambivalent. Bon avec les humains qui lui rendent un culte et ne veulent pas quitter cet état, donc qui demeurent sous sa coupe. Adverse (satan) avec ceux qui veulent accéder aux états supérieurs de l’Être et à plus forte raison avec ceux qui veulent réintégrer le divin-Absolu-Brahman.
3 C’est lui le dieu de la genèse, qui interdit à Adam et Ève l’accès à l’arbre du milieu et donc aux états supérieurs de l’Être. Ce dieu de la Genèse n’est pas Dieu en tant qu’Unique (Ishvara), ou même en tant que créateur (Brahma) et encore moins Dieu en tant qu’Absolu (Brahman). Il est cependant dieu de quelque chose : l’état humain d’existence.
4 La question « Que sont ces mondes ? » peut trouver une autre réponse, moins large, en demeurant dans l’état humain d’existence. Alors les mondes peuvent désigner les règnes du vivant : animaux, végétaux. Le même seigneur règne sur tous. Quand l’humain vide la mer et la terre de ses espèces vivantes, il offense ce seigneur que, par ailleurs, il honore en tant que son seigneur.
5 Ces mondes peut désigner les différentes cultures, religions et civilisations. Quand les Chrétiens (les Musulmans ou bien d’autres) se sont attachés à détruire des civilisations et des religions au nom de la leur supposée seule vraie, ils s’adressaient peut-être à leur dieu, mais pas au seigneur de tous les mondes.
L’ami-Dieu
1 …l’ami de tous les êtres… La Bible, pour illustrer la relation de Dieu avec ses créatures, privilégie le symbolisme familial, en particulier celui du père avec son fils. Tout symbolisme a ses limites, puisqu’il appartient au monde mortel. Les limites du symbolisme familial découlent du fait que tous les humains ne sont pas de ma famille… à moins de remonter à Adam, ce que l’on oublie facilement. Le symbolisme de Dieu comme père n’est pas étranger à la Bhagavad Gita, mais il est moins présent que dans la Bible (De ce monde, je suis le père, la mère…BG 09/17 ; Tu es le père de ce monde…BG 11/43 ; j’implore ton pardon… comme un père pardonne à son fils BG 11/44 ; je suis le père qui donne la semence BG 14/04).
2 Dans la BG, le lien de Dieu avec le monde est essentiellement conçu de façon métaphysique et donc supra humaine. Je suis identique en tous les êtres, n’en détestant ni n’en préférant aucun…(BG 09/29). Il est cependant un type de relation plus privilégié par la Gita que les liens du sang (famille, paternité), il s’agit de l’amitié. Déjà entre hommes : Ils ne voient pas combien il est coupable de…trahir ses amis (BG 01/38). Et aussi entre Dieu et l’homme : Je t’ai traité en fidèle et en ami (BG 04/03). Je suis…le refuge, l’ami (BG 09/18). Tu es mon cher ami (BG 18/65).
3 Nombre d’hommes aujourd’hui se refusent à considérer Dieu comme absolument bon, vu le nombre de malheurs qui les entourent ou les atteignent. Ils ne comprennent pas qu’ils font des reproches à leur propre miroir. De la manière même dont ils se tournent vers moi, Je me communique à eux. Les hommes suivent ma voie de multiples façons (BG 04/11). Jésus enseigne semblablement dans la parabole des ‘Talents. Un serviteur (homme) reproche à son maître (Dieu) Seigneur, dit-il, j’ai appris à te connaître pour un homme âpre au gain : tu moissonnes où tu n’as point semé, et tu ramasses où tu n’as rien répandu alors le maître-Dieu lui répond : tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que je ramasse où je n’ai rien répandu… (Mt 25/26 = 227) Autrement dit Dieu se comporte De la manière même dont ils se tournent vers moi.
La paix christique de krishna
Celui qui me connaît tel… atteint la paix (BG 05/29). On retrouve donc le sage libre du désir, de la peur et de la colère. Cette paix évidemment ne se définit pas comme simplement, ni même nécessairement, l’absence de guerre ; elle est de même nature que la paix du Christ : Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne (Jn 14 = P 263).
Pratique :
Pratique I : L’intériorité yogique et les moyens d’y accéder Se fermant à tous les contacts extérieurs…Difficile pour un homme immergé dans la modernité, qui est frénétiquement extravertie. L’homme, informé par les médias, a le droit, et même le devoir s’il est éduqué, de tout savoir. Il prétend, certes, à une intériorité, mais elle n’est que psychologique.…élevant son regard vers le haut (comme s’il regardait) entre les deux sourcils… Les yeux sont liés au cerveau à tel point qu’il est impossible de penser sans que les yeux bougent ; cette technique yogique constitue un moyen quasiment mécanique de bloquer le vagabondage mental. Ce que l’on nomme intériorité en Yoga désigne la conscience supra mentale, qui ne se rencontre que dans la méditation-dhyana. Dans la méditation, il est conseillé d’allonger l’inspiration si l’on sent approcher le sommeil, et d’allonger l’expiration si le mental a tendance à gamberger. L’intellect est le siège de la pensée supra-égotique, la seule qui puisse être véritablement scientifique et philosophique. L’atman est ce dans quoi se résorbent à la mort tous les autres aspects de la nature humaine à la mort ; et c’est l’atman qui transmigre, soit dans un autre corps humain (réincarnation) soit dans un autre état d’existence (transmigration). Le Yoga, par la pratique de la méditation, recherche donc l’entrée dans une intériorité que le profane ignore ou même nie.
Pratique II : La libération de l’atman par la maîtrise des sens, du mental et de l’intellect Les gunas sont trois tendances qui orientent la vie humaine. La gunas tamas (tendance descendante) désigne la sensualité et la paresse : d’où maîtrise des sens. La guna rajas est une conscience fascinée par les désirs et l’action : d’où maîtrise du mental. La guna sattva recherche le savoir désintéressé : d’où maîtrise de l’intellect. Ce dernier, étant noble et supra égotique est difficile à dépasser mais il attache quand même au monde transitoire de la manifestation. Les sens, le mental et l’intellect toujours maîtrisés revient à maîtriser toutes les gunas. Or les gunas sont à l’origine du corps (BG 14/20). Ce sont eux qui maintiennent l’impérissable habitant (atman) dans le corps (BG 14/05). Par conséquent, maîtriser les sens, le mental et l’intellect par la maîtrise des trois gunas, ouvre la possibilité de se libérer de la naissance, de la douleur, de la vieillesse, de la mort, et d’atteindre l’ambroisie de l’immortalité (BG 14/20). Il apparaît alors que la méditation yogique est bien autre chose qu’une méthode d’apaisement pour ‘rester cool’. Elle vise à faire en sorte que la conscience puisse échapper aux conditionnements et limitations engendrés par son incarcération dans un corps mortel : Ce sont les gunas qui maintiennent l’impérissable habitant (atman) dans le corps (BG 14/05).
Pratique III : Les finalités divergentes de la religion et du Yoga …ayant la libération comme but suprême… (BG 05/28). Le Yogi ne conçoit pas sa quête comme une évolution indéfinie. Il vise un but, qui est la libération de tout état conditionné et la fusion dans l’Unique. En cela l’objectif de l’ésotérisme est radicalement différent de celui des religions exotériques, qui mettent toujours une distance entre Dieu et la créature et n’aspirent qu’à une relative proximité agréable avec Dieu, proximité qui se prolongerait indéfiniment. La libération-moksha du yoga ambitionne de dépasser tous les conditionnements de l’humain, en paticulier le temps, ainsi que toute forme de durée et l’espace, ainsi que toute forme de séparation d’avec le Principe. Père saint, garde-les dans ton nom, que tu m’as donné, pour qu’ils soient Un comme nous sommes Un (Jn 17 = P 267). Nous sommes alors en plein Yoga, mais à contre théologie.
Pratique IV : Comment sortir de l’enfer ? …libre du désir, de la peur et de la colère, le sage est libéré à jamais. Comme vu, le désir attache au monde conditionné (BG 02/62-63). Son assouvissement terrestre est impossible et cela suscite la colère. L’homme, réduit à l’impuissance, se trouve alors exposé à la peur. Tel est le cycle infernal dont le sage s’affranchit pour accéder à la libération.
Pratique V : La paix christique de krishna Celui qui me connaît tel… atteint la paix (BG 05/29). On retrouve donc le sage libre du désir, de la peur et de la colère. Cette paix évidemment ne se définit pas comme simplement, ni même nécessairement, l’absence de guerre ; elle est de même nature que la paix du Christ : Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne (Jn 14 = P 263). Le spirituel, même en pleine guerre, est un homme pacifié ; il domine le conflit, telle est sa signature.
Pratique VI : De l’unification des objectifs humains Celui qui me connaît comme le seigneur des sacrifices (yajnas)… (BG 05/29). L’athéisme n’existe pas dans les faits, sinon comme une déclaration de principe. Nombre d’hommes, voulant éviter l’obésité, font des sacrifices alimentaires, résistant à leur gourmandise naturelle. D’autres, voulant sauvegarder la cohésion familiale, font des sacrifices sexuels, réprimant leur libido. L’un sacrifie au dieu-corps, l’autre au dieu-famille etc. Ce sutra invite à réaliser que tous les sacrifices qui jalonnent le cheminement spirituel aboutissent, comme les mille rayons d’un cercle, au même et unique centre. Il s’agit alors de synthétiser les différents éléments de la vie humaine, pour les faire converger vers un seul point, l’Absolu. Tant que l’humain se disperse entre différentes entités parfois contradictoires (mon corps, ma famille, mon état social, ma race, ma nation, ma religion), c’est autant de dieux-devas qu’il honore et cherche à se concilier. Cela le fait replonger dans la transmigration, alors que le Yogi cherche à la quitter (BG 09/29).
Pratique VII : L’ami-Dieu …l’ami de tous les êtres… Dans la BG, le lien de Dieu avec le monde est essentiellement conçu de façon métaphysique et donc supra humaine. Je suis identique en tous les êtres, n’en détestant ni n’en préférant aucun…(BG 09/29). Il est cependant un type de relation plus privilégié par la Gita que les liens du sang (famille, paternité), il s’agit de l’amitié. Je suis…le refuge, l’ami (BG 09/18). De la manière même dont ils se tournent vers moi, Je me communique à eux. Les hommes suivent ma voie de multiples façons (BG 04/11). Dieu est l’ami de ceux qui ne l’abordent pas comme une puissance terrible mais comme un ami.
MÉTHODE et OBJECTIF du YOGA (BG 05/27 à 29)