SOUMISSION et VIRILITÉ du DISCIPLE (BG 03/01-02)

SOUMISSION et VIRILITÉ du DISCIPLE (BG 03/01-02)

Bhagavad Gita 03/01-02 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

SOUMISSION et VIRILITÉ du DISCIPLE (BG 03/01-02)

SOUMISSION et VIRILITÉ du DISCIPLE

          Arjuna dit: Si tu tiens la voie de l’intelligence pour supérieure à celle de l’action intéressée -ô guerrier redoutable (Krishna)- pourquoi m’incites-tu à livrer cette horrible bataille ? (BG 03/01)

          Par ces paroles apparemment contradictoires, tu sembles vouloir me jeter dans la confusion. Enseigne-moi sans équivoque une règle unique et précise qui me conduise au Souverain Bien.» (BG 03/02)

Théorie :

Soumission respectueuse et virilité questionnante du disciple

1        Le début du chapitre 1 de la Bhagavad Gita (BG) présente une civilisation en désordre. Un roi aveugle (symboliquement incompétent) s’est emparé du pouvoir (BG 01/01), qu’il défend avec une puissante armée dirigée par son fils (BG 01/02). Face à elle, une autre armée soutient le pouvoir légitime (BG 01/25), armée dont fait partie Arjuna, archer monté sur un char, notre héros, et Krishna, son cocher. Au milieu du chapitre 1, Arjuna s’aperçoit qu’il a autant de relations amicales, hiérarchiques et familiales dans une armée que dans l’autre (BG 01/26). Bouleversé à l’idée de devoir tuer des gens qu’il aime ou respecte, il refuse de combattre et prend à témoin son ami Krishna du bien-fondé de son point de vue (BG 01/28). Or Krishna ne l’approuve pas et le réprimande même avec énergie (BG 02/03). Arjuna, alors, changeant radicalement d’attitude, demande à Krishna de le guider spirituellement (BG 02/07), ce que celui-ci accepte et entreprend avec une extraordinaire compétence (BG 02/11-71).

2        Le chapitre 3 commence maintenant avec un ultime mais violent sursaut de contestation de la part de notre héros Arjuna : pourquoi m’incites-tu à livrer cette horrible bataille ? Il pose une question dont il connaît la réponse : parce qu’il est chevalier-noble, et que c’est son devoir, pour la protection du peuple entier, de ne pas laisser un imposteur prendre le pouvoir (BG 02/31). Cette fois Arjuna ne puise plus dans le registre des jérémiades, en pleurant par avance sur ses proches qu’il devra bientôt châtier ; il prétend à un registre plus relevé, quasi spirituel : Si tu tiens la voie de l’intelligence pour supérieure à celle de l’action intéressée.

3        Au passage, Arjuna s’offre l’audace de prendre un argument de Krishna lui-même et de le retourner contre son nouveau guru, ce qui pourrait passer pour un grand manque de respect. Ici se situe un premier enseignement de ce passage. Comme on le verra bientôt (BG 03/03) Krishna ne s’offusque aucunement de cette nouvelle contestation, voire de ce  coup-fourré. L’enseignement portera sur la subtilité de la relation guru-disciple.

4        D’un côté, le principe du respect s’avère radical et non négociable : le respect du maître spirituel (BG 13/07). L’hommage rituel aux dieux, le respect des ‘deux-fois-nés’, des gurus (maîtres spirituels), des sages, des brâhmanes… sont considérés comme l’ascèse corporelle (BG 17/14). Les sages qui voient la réalité t’enseigneront cette connaissance, si tu te prosternes devant eux, te mets à leur service…(BG 04/34).

5        D’un autre côté, le disciple doit être chercheur, engagé, scrutateur : Les sages…t’enseigneront cette connaissance, si… les interroges (BG 04/34). Et l’on voit souvent Arjuna interroger Krishna : Arjuna dit : « Ce yoga de l’équanimité, enseigné par Toi, je ne vois pas comment il peut être maintenu, à cause de l’imagination agitée (du mental) (BG 06/33). Ô Krishna, dissipe mon doute complètement. Car nul autre que Toi ne peut le faire  (BG 06/39). Quelle est la condition de ceux qui, négligent les prescriptions des Écritures (shastras), mais accomplissent le sacrifice avec foi ? (BG 17/01).

6        Ces deux aspects de respectueuse soumission et de virilité questionnante se retrouvent dans l’Évangile. Qui accueille un prophète-prophêtês  en nom-onoma de prophète recevra une récompense de prophète. Qui accueille un juste en nom de juste recevra une récompense de juste (Mt 10/41 = P 131). La façon dont on considère le transmetteur de l’enseignement influe sur le bénéfice que l’on tire de ce même enseignement. Le respect est particulièrement net dans la relation de Jean le Baptiste et de Jésus : Il faut que lui croisse et que moi je diminue. (Jn 03/30 = P 032). Jésus y insiste fortement : Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ; mais c’est moi qui vous ai choisis (Jn 15/16 = P 264). Le serviteur n’est pas plus grand que son maître (Jn 15/20 = P 265).

7        Quant à l’activité nécessaire pour être un vrai disciple : Demandez et l’on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et l’on vous ouvrira. Car quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; et à qui frappe on ouvrira (Mt 07/07-08 = P 162). Ce qui implique, et on l’oublie souvent : Ne cherchez pas et vous ne trouverez pas ; voilà identifiée la bonne méthode pour ne jamais trouver.

L’art d’enfermer l’interlocuteur dans un faux choix

1        En déclarant : Si tu tiens la voie de l’intelligence pour supérieure à celle de l’action intéressée ,Arjuna oublie, ou omet, un intermédiaire entre l’intellection pure et l’action motivée par l’ego. C’est l’action qui relève non seulement de l’intelligence cérébrale, généralement au service de l’ego, et aussi de l’intellect (buddhi), supra-individuel, seul capable de penser au niveau du dharma global. Assume donc ta tâche, uniquement pour le maintien de l’ordre universel (BG 03/20). Alors que les ignorants agissent par attachement à l’acte, l’homme sage doit aussi agir, mais sans attachement, en ayant en vue l’ordre du monde et guider le peuple sur la voie juste (BG 03/25). Arjuna oublie aussi que même le plus pur intellectuel et méditant ne peut pas vivre sans agir, comme Krishna lui expliquera (BG 03/05, 03/08).

2        Bien que Krishna ne lui en ait pas fait reproche, on ne peut pas exclure quelque hypocrisie dans l’argument d’Arjuna. C’est un procédé classique des gens malhonnêtes d’enfermer leur interlocuteur dans un faux choix. Techniquement, le procédé est diabolique (duel) d’enfermer le choix de l’interlocuteur entre le mauvais et l’inadmissible, lui cachant par là qu’il y a toujours une troisième voie, qui n’est pas entre les deux précédentes, mais qui relie verticalement au ciel.

De l’incompréhension à la condamnation, il n’y a qu’un pas

1        Par ces paroles apparemment contradictoires, tu sembles vouloir me jeter dans la confusion. Le sursaut contestataire d’Arjuna est vraiment violent ; lui qui emploie un argument quelque peu hypocrite en est presque à accuser son guru de vouloir l’égarer ! Comme disait René Guénon, qui s’y connaissait : « Il n’y a pas de pire calamité que d’avoir des disciples ! »

2        La seule prudence qui reste encore à notre apprenti disciple est de préciser ces paroles apparemment contradictoires… c’est mieux que s’il les avait qualifiées d’incohérentes ! Par comparaison, on le verra au chapitre suivant déclarer : Ta naissance se produisit après celle de Vivasvan (le Dieu Soleil), qui naquit bien avant. Comment puis-je comprendre le fait que Tu as enseigné ce yoga à l’origine (du monde) ? (BG 04/04). Ici, le respect n’est pas en faute, et le disciple ne doute pas que son maître ait de bonnes raisons de parler ainsi.

3        La question des contradictions est essentielle dans les Écritures sacrées. Il y en a toujours et c’est pratiquement un moyen de distinguer le disciple qualifié pour l’ésotérisme de celui qui se contente de croire benoîtement. Lorsque ton intellect-buddhi, rendu perplexe par ce que tu auras entendu (dans les Védas), se fixera, inébranlable et ferme, dans la contemplation, alors tu atteindras la réalisation spirituelle (BG 02/53). En parlant ainsi, Krishna montre que le langage duel humain du mental-manas, ne peut pas évoquer parfaitement la vérité non-duelle-advaïta. Il ne peut s’exprimer que par symboles ; mais les symboles sont toujours d’un ordre inférieur à ce qu’ils symbolisent, aussi sont-ils toujours imparfaits par quelque côté. D’où la nécessité, pour le disciple, de dialoguer avec le maître, comme on le voit à longueur de Bhagavad Gita et aussi d’Évangile… et comme on ne le voit jamais pendant les homélies de la messe chrétienne. Là aussi se situe une nette frontière entre l’enseignement religieux-exotérique et spirituel-ésotérique.

4        Semblablement, dans l’Évangile, les auditeurs se trouvent en décalage ou même en contradiction avec le maître. Les foules par exemple : Une division-skhisma survient de nouveau parmi les Juifs à cause de ces paroles (J 10/19 = P 150). Ses propres parents : Mais eux ne comprennent pas la parole qu’il vient de leur dire (Lc 02/50 = P 014). Ses disciples même : Vous ne saisissez pas cette parabole ? Et comment comprendrez-vous toutes les paraboles ? (Mc 04/13 = P 086). Et la réaction n’est pas toujours très amène : les uns disent qu’il est bon, d’autres disent qu’il égare la foule (Jn 07/12 = P 137). Beaucoup d’entre eux disent : « Il a un démon, il délire ; pourquoi l’écoutez-vous ? » (Jn 10/20 = P 150). Lorsque le propos spirituel rencontre la mentalité matérialiste, la confrontation n’est guère évitable.

L’unicité du but ; la multiplicité des chemins

1        Enseigne-moi sans équivoque une règle unique et précise qui me conduise au Souverain Bien. Malgré les rugosités du jeune disciple Arjuna, le fond de sa quête demeure indubitablement spirituelle : qui me conduise au Souverain Bien. La façon dont il décrit le but est pertinente, car il y a le bien et le mal, que la religion connaît parfaitement avec ses listes d’obligations et d’interdits. Arjuna ne tombe pas dans l’erreur égalitariste (quasi universelle aujourd’hui en modernité), qui met sur le même pied la droite, la gauche, le bien, le mal, le masculin, le féminin. Il hiérarchise et au sommet se situe le souverain Bien. Façon d’exprimer que le bien relatif et le mal relatif se fondent dans le souverain Bien. Nous sommes là en plein ésotérisme, comme le montre aussi clairement l’Évangile selon Philippe : Lumière et ténèbres, vie et mort, droite et gauche sont frères et sœurs. Ils sont inséparables. C’est pourquoi la bonté n’est pas seulement bonne, la violence seulement violente, la vie seulement vivante, la mort seulement mortelle (verset 10).

2        Mais Arjuna fait quand même une erreur, celle de croire qu’il existe un unique chemin pour mener vers le but unique. De la manière même dont ils se tournent vers moi, Je me communique à eux. Les hommes suivent ma voie de multiples façons (BG 04/11). Cette erreur est celle-même de tous les utopistes, qui sont légions : vouloir trouver l’absolu dans le relatif et ne pas accepter que le chemin vers l’absolu soit lui-même relatif, en partie du moins. En somme que la morale et la religion sont relatives, par rapport à la spiritualité, qui est absolue. Car toute religion est une interface entre la culture et la Vérité spirituelle. Et donc qu’il existe plusieurs religions mais une seule spiritualité, comme le moyeu de la roue, dont les religions diverses seraient les rayons. Dès le sutra suivant Krishna lui dira : En ce monde, deux sortes de voies conduisent à réaliser la Vérité Absolue. En réalité il y en a plus que deux ; il faut surtout entendre l’expression au sens où les différentes voies se situent dans la dualité.

Pratique :

Pratique I : Dans Soumission respectueuse et virilité questionnante du disciple fut exposé, Bhagavad Gita et Évangile à l’appui, le pôle yin (prakriti), féminin, de la fonction de disciple : le respect ; et le pôle yang (purusha), viril : le questionnement, la quête ardente de vérité.

Pratique II : Dans le développement De l’incompréhension à la condamnation, il n’y a qu’un pas, nous avons vu que les contradictions apparentes sont inévitables dans les textes sacrés… comme d’ailleurs partout. L’orgueilleux stupide rejette le message avec mépris ; le disciple comprend qu’il s’agit d’une épreuve initiatique.

Pratique III : Dans L’unicité du but ; la multiplicité des chemins fut signalée l’erreur égalitariste (quasi universelle aujourd’hui en modernité), qui met sur le même pied la droite, la gauche, le bien, le mal, le masculin, le féminin. Arjuna hiérarchise et au sommet se situe le souverain Bien. Façon d’exprimer que le bien relatif et le mal relatif se fondent dans le souverain Bien. Nous sommes là en plein ésotérisme. Mais Arjuna fait quand même une erreur, celle de croire qu’il existe un unique chemin pour mener vers le but unique. Cette erreur est celle-même de tous les utopistes, qui sont légions : vouloir trouver l’absolu dans le relatif et ne pas accepter que le chemin vers l’absolu soit lui-même relatif, en partie du moins. En somme, que la morale et la religion sont relatives, par rapport à la spiritualité qui est absolue. Car toute religion est une interface entre telle culture et la Vérité spirituelle. Et donc qu’il existe plusieurs religions mais une seule spiritualité, comme le moyeu de la roue, dont les religions diverses seraient les rayons.

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