PREMIÈRE DESCRIPTION du SAMNYASI (BG 05/01-03)

PREMIÈRE DESCRIPTION du SAMNYASI (BG 05/01-03)

Bhagavad Gita 05/01-03 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

PREMIÈRE DESCRIPTION du SAMNYASI (BG 05/01-03)

PREMIÈRE DESCRIPTION du SAMNYASI                   

   Arjuna dit : « Tu loues –ô Krishna- le renoncement à l’action (Sannyasa), puis le yoga de l’action (karma yoga). Dis-moi finalement laquelle des deux voies est la meilleure ? (BG 5/01)

   Le Bienheureux dit : « Le renoncement à l’action et le yoga de l’action mènent tous deux à la félicité suprême. Mais des deux, le yoga de l’action (karma-yoga) est meilleur que le renoncement à l’action (Samnyasa). (BG 05/02)

   On reconnait le renonçant perpétuel (samnyasin) à ceci qu’il est étranger à l’aversion et au désir. Il a surmonté -ô guerrier aux grands bras- les couples d’opposés et il s’affranchit aisément de la servitude (de l’existence mortelle). (BG 05/03)

Théorie :

Les trois modes d’enseignements du maître spirituel

Arjuna dit : « Tu loues -ô Krishna- le renoncement à l’action (Samnyasa), puis le yoga de l’action (karma yoga). Dis-moi finalement laquelle des deux voies est la meilleure ? (BG 5/01) L’enseignement spirituel procède de trois façons. Premièrement, l’exemple de la vie du maître. Deuxièmement, les exposés magistraux que le maître fait pour ses élèves sur les différents sujets spirituels. Troisièmement, par les questions que tel ou tel disciple pose au maître en rapport avec ses difficultés particulières ; le maître, alors recourt à un enseignement individualisé. Ainsi, Arjuna pose 13 questions à Krishna dans la Bhagavad Gita.

Krishna et Jésus sont-ils des maîtres suffisants pour l’Occidental ?

1        L’Occidental qui étudie la Bhagavad Gita d’après les livres, ou les sites Internet, dispose en abondance de l’enseignement magistral ; lui manquent cependant l’exemple du maître et ses réponses aux questions particulières. On pourrait alors penser que la voie qu’il suit n’est pas valable, en effet Krishna déclare : C’est grâce à cette tradition ininterrompue, de maître à disciple, que les sages royaux (les Rishis) ont connu la pure doctrine du yoga. Mais, au fil du temps, cette doctrine du yoga s’est perdue (BG 04/02).

2        Cependant les véritables gurus sont rares, surtout à notre époque de fin de cycle. Certes, depuis un bon siècle désormais, nombre de ‘maîtres hindous’ font les missionnaires en Occident, en sens inverse des missionnaires chrétiens qu’ils ont subis pendant très longtemps. En principe, l’Hindouisme n’étant pas une religion missionnaire, point qu’il a en commun avec le Judaïsme, la religion hindoue est faite pour les Hindous.

3        D’autre part, si un Occidental va en Inde à la recherche d’un maître authentique, il a de fortes probabilités de tomber sur un professionnel du tourisme yogique, secteur très développé en Inde actuelle, qui dispose même d’un ministère dédié.

4        Les recommandations du Christ relativement aux faux prophètes (P 073 et 246) ne valent pas que pour le judéo-christianisme. Pour un Occidental, qui veut chercher au-delà du Christianisme théologique une véritable doctrine spirituelle non-dualiste, ce n’est certes pas idéal, mais y voir un obstacle incontournable serait un manque de foi. Jésus ne dit-il pas : cherchez et vous trouverez (Mt 07/07 = P 162) ? et la Gita : Celui qui s’est perfectionné par l’union mystique du yoga, avec le temps, trouve la science en lui-même (et réalise le Soi) (BG 04/38) ?

5        La ‘présence réelle’ du Christ dans l’eucharistie ne vaut pas seulement à propos de ce rite, ni seulement à propos de Jésus. Prétendre qu’un maître réalisé en chair et en os est indispensable à la compréhension de la Gita ou de l’Évangile n’est-ce pas douter de la réalisation de Jésus ou de Krishna ? Car enfin, le maître réalisé à l’origine d’une Écriture sacrée n’a-t-il pas dominé les limites spatio-temporelles ? De plus, en présence d’un maître se posant comme réalisé, quelle autre preuve le disciple peut-il avoir que sa propre réalisation quand elle viendra ?

La logique et l’intelligence, comme armes du disciple pour éprouver la vérité d’un enseignement

1        Au  chapitre 3 Arjuna suspecte carrément son maître de l’embrouiller volontairement : Par ces paroles apparemment contradictoires, tu sembles vouloir me jeter dans la confusion (BG 03/02). Au 4 il détecte une apparente contradiction : Ta naissance se produisit après celle de Vivasvan (le Dieu Soleil)…Comment puis-je comprendre le fait que Tu as enseigné ce yoga à l’origine (du monde) ? (BG 04/04). Maintenant une autre contradiction apparente se présente et Arjuna ne manque pas de la relever : Tu loues… le renoncement à l’action (Samnyasa), puis le yoga de l’action (karma yoga)…(BG 5/01). À chaque fois Krishna montre que la contradiction n’était qu’apparente, mais ce qui demeure au fond de ce jeu de questions-réponses, c’est que la logique est une voie sûre pour cheminer vers la vérité spirituelle. Krishna le dira finalement : Parmi les sciences, je suis la science du Soi (la science de la connaissance spirituelle). Parmi les argumentations, je suis la logique (BG 10/32).

2        Là se situe une de ces frontières entre la religion et la spiritualité que nous ne manquons pas de signaler. Toutes les religions ont une partie dogmatique ; le Christianisme plus que toutes les autres, et le Catholicisme plus encore que toutes les autres formes du Christianisme. Au point que, dans cette forme religieuse, les papes peuvent dogmatiser sans limite de temps. L’Écriture est close, mais les dogmes jamais (le dernier dogme, au XX° siècle, en 1950, est celui  de l’assomption de Marie, par le pape Pie XII). Un dogme (le mot ‘dogma’ provient des édits de César) est un ordre à croire, sans condition de compréhension. En spiritualité, tout est à comprendre.

3        Le maître spirituel ne dogmatise pas ; il explique. Éventuellement, il réprimande les intelligences paresseuses, comme Jésus : Vous aussi, vous êtes à ce point sans intelligence ? Ne comprenez-vous pas… ? (Mc 07/18 = P 114). La Gita relève souvent le manque d’intelligence : Les hommes à l’intelligence brève…(BG 07/23) ; Chez eux l’intelligence n’est pas prête pour cette connaissance…(BG 02/44) ; Celui qui, à cause d’une intelligence peu développée… est égaré par une vision erronée, en vérité, il se trompe (BG 18/16) ; …ces âmes dépravées, qui ont ruiné leur propre Soi, rapetissant leur intelligence… (BG 16/09). Arjuna l’a bien compris, lui qui remarque : Si tu tiens la voie de l’intelligence pour supérieure à celle de l’action intéressée, pourquoi… ? (BG 03/01)

4        Krishna accepte les questions, même les objections, lorsqu’elles sont le moyen de cheminement de l’intelligence vers la vérité. Mais cependant pas n’importe quelle objection : Cet enseignement, tu ne dois pas le communiquer à ceux qui…se plaisent à se dénigrer (BG 18/67). Il s’adresse à l’homme de foi sincère, sans vaine raillerie (BG 18/71). Voilà le premier obstacle à l’intelligence du disciple.

5        Un second obstacle est constitué par la mentalité dualiste : Celui qui est libre du sens du ‘moi’, dont l’intelligence n’est pas souillée (par le bien ou le mal)…(BG 18/17). Pour Krishna, l’appréhension du monde coupé en deux par la distinction du bien et du mal est une souillure de l’intelligence, alors que, dans certaines formes très dogmatiques de la religion, c’est presque l’usage de l’intelligence qui est perçu comme une souillure de l’humilité, comme une preuve d’orgueil. Le but de la spiritualité consiste à dépasser la multiplicité apparente du monde pour accéder à l’unité du divin. Voilà pourquoi la division du monde en bien et mal est une souillure spirituelle : Sache que cette connaissance, par laquelle on perçoit la réalité indestructible dans tous les êtres, l’indivisible dans ce qui est divisé, est sattvique (pure) (BG 18/20).

Action et non-action : Deux voies opposées pour un but identique

1        Le Bienheureux dit : « Le renoncement à l’action et le yoga de l’action mènent tous deux à la félicité suprême. Mais des deux, le yoga de l’action (karma-yoga) est meilleur que le renoncement à l’action (Samnyasa). (BG 05/02).

2        Le Bienheureux dit…Krishna enseigne : Que le bonheur ne soit pas l’objet de tes pensées ; reste maître de toi-même (BG 02/45). Et, paradoxalement, lui-même est qualifié de bienheureux. C’est que l’on ne devient pas bienheureux en cherchant le bonheur, mais en cherchant la vérité, dont le bonheur n’est qu’une conséquence.

3           Le renoncement à l’action et le yoga de l’action mènent tous deux à la félicité suprême. Le chapitre 4 a enseigné le mystère de l’action et du non-agir : Celui qui discerne le non-agir au sein même de l’agir, et l’agir au sein même du non-agir, celui-là est sage parmi les hommes. Il est un yogi (en état d’Union), quelque œuvre qu’il fasse par ailleurs (BG 04/18). Il semble qu’en ce début de chapitre 5, Arjuna n’ait pas encore totalement assimilé la subtilité du concept de non-agir, puisqu’il semble suspecter une contradiction entre louer le renoncement à l’action et louer le yoga dans l’action (BG 05/01). Il a quelques bonnes raisons pour cela, puisque son maître lui a déjà enseigné : L’action est de loin inférieure au yoga de la sagesse (buddhi yoga). Prends donc refuge dans la sagesse. Malheureux ceux qui aspirent à la récompense (BG 02/49).     

4          Dans le renoncement à l’action, qui n’est jamais total, puisqu’il faut bien s’occuper aussi du corps, le yogi s’investit surtout dans la méditation sur Dieu, qui est lui-même  félicité suprême ; voilà pourquoi il atteint cet état. Dans le yoga dans l’action (karma yoga), il s’agit de pratiquer des activités dénuées de désirs et de buts personnels… et consumées dans le feu de la connaissance…(BG 04/19). Le yogi travaille alors sur le détachement, au cœur de ce qui ordinairement développe l’attachement. C’est un peu comme jeûner en travaillant comme vendeur dans un magasin de chocolats, plutôt que jeûner dans le désert où il n’y a rien à manger. Quand le détachement devient complet, la pesanteur de l’ego disparaît et l’être spirituel incarné dans le corps lévite littéralement pour atteindre la félicité suprême. Voilà comment les deux voies aboutissent au même but.

5          Christophe Colomb tenait un discours semblable. De son temps, l’Espagne importait des produits de luxe provenant de l’Inde et de la Chine par l’Est. Colomb, connaissant que la terre est ronde, proposa de partir en sens inverse (n’est-ce pas en soi une contradiction ?), pour retrouver la Chine au-delà de la mer océane (Atlantique). Petit détail, il ignorait une grande île entre les deux : l’Amérique. Mais il n’avait pas tord pour autant : deux directions opposées pouvaient mener au même but. Ainsi la voie de l’action et celle du non-agir ; au point que l’une peut-être perçue dans l’autre et l‘autre dans l’une.

6          Le changement de priorité dans les conseils du maître dépend de la maturité spirituelle du disciple. L’homme le moins spirituel est tamasique (tamas : paresse, négligence, indiscipline). Ce sera pour lui un progrès de se lancer dans l’action intéressée, en y développant sa volonté : il devient alors rajasique (rajas : désir, activité, convoitise, ambition). À ce stade, il n’est pas encore question de quête spirituelle, mais déjà d’une certaine réalisation humaine. Quand sa volonté est développée, il convient d’apaiser son égo en l’initiant au karma-yoga, soit l’action pour l’intérêt collectif, en secondarisant le profit individuel. C’est le début d’une voie spirituelle en mode plutôt religieux. Ensuite la pulsion à l’action doit être dominée par la découverte de la méditation ; alors c’est la tendance sattvique qui domine (sattva : méditation, connaissance, spiritualité). Dans ces sutras, se joue le passage délicat entre karma-yoga (yoga dans l’action) et jnana-yoga (yoga de la connaissance directe), donc entre la dominance de rajas (énergie) et de sattva (connaissance).

7          La Bhagavad Gita a été écrite, il y a plus de deux millénaires, à un moment où les différentes branches des sciences védiques risquaient de devenir trop autonomes et presque concurrentes. La Gita est une synthèse, qui fait ressortir la complémentarité des différentes voies, et les hiérarchise au fil d’une progression spirituelle. Ainsi le samkhya, plus directement lié à la connaissance, trouve sa place auprès du yoga (ici le karma yoga) voie de l’action sacrale.

Parfois le conseil pédagogique semble s’éloigner de la vérité vraie

1        Mais des deux, le yoga de l’action (karma-yoga) est meilleur que le renoncement à l’action (Samnyasa) (BG 05/02). On peut faire dire à un orateur le contraire de ce qu’il exprime, en tirant certaines de ses phrases du contexte. Les journalistes, qui exercent un métier où l’honnêteté est périlleuse, sont souvent experts dans cet art. Si l’on prend à la lettre la signification du présent sutra, on arrive à une connaissance fausse. Krishna a prévenu : Il est une parole fleurie, dont se prévalent les hommes qui manquent de sagesse. Ils sont attachés à la lettre du Vêda. Ils prétendent : « Il n’y a rien au-delà » (BG 02/42). La réponse que fait ici Krishna à la question d’Arjuna n’est pas la réponse spirituelle ultime à la question, c’est une approche pédagogique. Il y a quelque chose au-delà. Il convient de comprendre que la Bhagvavad Gita, bien que beaucoup plus métaphysique et philosophique que les Évangiles, ne néglige pas la dimension religieuse ainsi que la pédagogie psychologique nécessaires aux disciples. Le sutra suivant rend la chose évidente.

2        On reconnait le renonçant perpétuel (samnyasin) à ceci qu’il est étranger à l’aversion et au désir. Krishna revient au renoncement à l’action, pour dire que le renonçant (samnyasi) est étranger à l’aversion et au désir.  Connaissez-vous beaucoup d’hommes et même seulement quelques-uns étranger à l’aversion et au désir ? Autrement dit : la voie du renoncement est extrêmement élitiste, voilà pourquoi le yoga de l’action (karma-yoga) est meilleur (pour presque tout le monde) que le renoncement à l’action (Samnyasa).

Qu’est-ce que la domination des couples d’opposés ?

     Il a surmonté -ô guerrier aux grands bras- les couples d’opposés et il s’affranchit aisément de la servitude (de l’existence mortelle) (BG 05/03). Krishna continue sa description du samnyasi en précisant deux points, dont le premier est la domination des couples d’opposés. Il s’agit du comportement de celui qui, philosophiquement, a dépassé la dualité. Qu’est-ce que cela signifie en pratique ? Un homme qui s’efforce d’agir vertueusement a naturellement tendance à être scandalisé quand il se confronte au vice qui s’oppose à sa propre orientation. Il est enfermé dans la dualité. Le samnyasi agit lui aussi vertueusement, mais il n’oublie pas qu’il n’y a pas de manifestation sans dualité et qu’il est par conséquent incohérent de se complaire dans la manifestation en se plaignant de la dualité. Lui a fait son choix ; il ne veut pas améliorer la manifestation, mais en sortir. Et le moyen ? Krishna le précisera ensuite : il ne hait pas l’évidence, l’activité et l’erreur, quand ils sont présents (dans son expérience), et ne les désire pas non plus quand ils sont absents (BG 14/22).

Comment sortir de la vie mortelle sans suicide ?

1        Le deuxième point descriptif du samnyasi est qu’il s’affranchit aisément de la servitude (de l’existence mortelle). Qu’est-ce qui est matériel dans l’existence humaine ? Le corps et les objets du cosmos, en particulier de la terre. Krishna dira : La nature matérielle est formée des trois gunas: sattva (tendance ascendante), rajas (tendance horizontalisante) et tamas (tendance descendante), qui sont issues de la prakriti (la Nature)…Ce sont elles qui maintiennent l’impérissable habitant dans le corps (BG 14/05). L’impérissable habitant est l’atman, immortel (BG 02/20) que les trois gunas maintiennent enfermé dans le corps. En réalité, seuls rajas (tendance horizontalisante) et tamas (tendance descendante) maintiennent l’atman enfermé dans le corps. Sattva, au contraire, est spiritualisante : Lorsque sattva-vérité est dans sa maturité, dans ce corps, la lumière de la connaissance pénètre, par toutes les portes (des sens) (BG 14/11). C’est pourquoi Krishna a conseillé au disciple : Demeure en permanence dans l’élément sattva (BG 02/45).

2        Le samnyasi perçoit la vie corporelle humaine comme une servitude. Autrement dit, il est aux antipodes de l’attachement ordinaire de l’homme à son corps et aux objets de son corps. Cela ne peut que choquer les gens pour qui l’optimisme est une vertu ; ces gens qui disent : « La vie est belle. » Il y a une part de mensonge, d’auto-mensonge, dans l’optimisme. Comment nier toutes les souffrances du monde et le fait que l’homme le plus heureux finit toujours par mourir ?

3        Certains objecteront : « Il y a quelque chose de défaitiste et même de suicidaire dans le mépris du samnyasi pour la vie corporelle. » Mais, pour le samnyasi, la défaite serait de ne pas chercher à sortir du samsara (la ronde des naissances et des morts). Quant au suicide, c’est une chose dont le samnyasi s’abstiendra, car il sait que ce n’est pas en fuyant le karma qu’on y échappe. Le reproche a d’ailleurs été adressé à Jésus : Les Juifs déclarent : « Il dit : ‘Où je vais, vous ne pouvez venir’ Va-t-il se donner la mort ? » (Jn 08/22 = P 146).

Pratique :

Pratique I : Dans Les trois modes d’enseignements du maître spirituel fut exposé qu’il s’agit de l’exemple, de l’enseignement magistral et des réponses aux questions particulières de chaque disciple.

Pratique II : Dans Krishna et Jésus sont-ils des maîtres suffisants pour l’Occidental ? s’est posée la question de savoir si le yoga spirituel d’après les livres est possible, alors que manque la tradition ininterrompue, de maître à disciple (BG 04/02) ? Jésus prévient ses disciples futurs contre les faux prophètes, qui ne sont pas tous en milieu judéo-chrétien. L’obstacle principal est le manque de foi : cherchez et vous trouverez (Mt 07/07 = P 162) et la Gita : Celui qui s’est perfectionné par l’union mystique du yoga, avec le temps, trouve la science en lui-même (et réalise le Soi) (BG 04/38). Prétendre qu’un maître réalisé en chair et en os est indispensable à la compréhension de la Gita ou de l’Évangile n’est-ce pas douter de la réalisation de Jésus ou de Krishna ? Car enfin, le maître réalisé à l’origine d’une Écriture sacrée n’a-t-il pas dominé les limites spatio-temporelles ? De plus, en présence d’un maître se posant comme réalisé, quelle autre preuve le disciple peut-il avoir que sa propre réalisation, quand elle viendra ?

Pratique III : Tu loues… le renoncement à l’action (Samnyasa), puis le yoga de l’action (karma yoga)…(BG 5/01). Dans La logique et l’intelligence, comme armes du disciple pour éprouver la vérité d’un enseignement fut expliqué que le disciple se doit de scruter logiquement l’enseignement qu’il reçoit. Krishna déclare : Parmi les argumentations, je suis la logique (BG 10/32). Toute religion (surtout le Christianisme) est dogmatique en partie. Mais Jésus exige l’intelligence de ses disciples et la Gita y fait de nombreuses fois référence. Krishna accepte toute question, tant qu’il ne s’agit pas de dénigrer (BG 18/67) ou de railler (BG 18/71). Mais le plus grand obstacle à la spiritualité non-duelle est précisément ce que la religion valorise souvent le plus : la division morale entre le bien et le mal, la dualité. La spiritualité est la voie de l’Unique ; la dualité mentale lui apparaît comme une souillure de l’intelligence divine.

Pratique IV : Le renoncement à l’action et le yoga de l’action mènent tous deux à la félicité suprême. Action et non-action : Deux voies opposées pour un but identique a exposé que le yogi travaille sur le détachement, au cœur de l’action qui ordinairement développe l’attachement. C’est un peu comme jeûner en travaillant comme vendeur dans un magasin de chocolats, plutôt que jeûner dans le désert où il n’y a rien à manger. Quand le détachement devient complet, la pesanteur de l’ego disparaît et l’être spirituel incarné dans le corps lévite littéralement pour atteindre la félicité suprême. Voilà comment les deux voies aboutissent au même but.

Pratique V : Le yoga de l’action (karma-yoga) est meilleur que le renoncement à l’action (Samnyasa). Parfois le conseil pédagogique semble s’éloigner de la vérité vraie Krishna dit : On reconnait le renonçant perpétuel (samnyasin) à ceci qu’il est étranger à l’aversion et au désir. Connaissez-vous beaucoup d’hommes et même seulement quelques-uns étrangers à l’aversion et au désir ? Autrement dit : la voie du renoncement est extrêmement élitiste, voilà pourquoi le yoga de l’action (karma-yoga) est meilleur (dans un premier temps et pour presque tout le monde) que le renoncement à l’action (Samnyasa).

Pratique VI : Le samnyasi a surmonté les couples d’opposés. Qu’est-ce que la domination des couples d’opposés ? Un homme qui s’efforce d’agir vertueusement a naturellement tendance à être scandalisé quand il se confronte au vice qui s’oppose à sa propre orientation. Il est enfermé dans la dualité. Le samnyasi agit lui aussi vertueusement, mais il n’oublie pas qu’il n’y a pas de manifestation sans dualité et qu’il est par conséquent incohérent de se complaire dans la manifestation en se plaignant de la dualité.

Pratique VII : Le samnyasi qu’il s’affranchit aisément de la servitude (de l’existence mortelle). Dans Comment sortir de la vie mortelle sans suicide ? fut exposé qu’il faut maintenir l’orientation sattva (spirituelle) de la conscience qui seule libère l’impérissable habitant (l’atman) de la forme corporelle. Le samnyasi perçoit la vie corporelle humaine comme une servitude. Autrement dit, il est aux antipodes de l’attachement ordinaire de l’homme à son corps et aux objets de son corps. Cela ne peut que choquer les gens pour qui l’optimisme est une vertu ; ces gens qui disent : « La vie est belle. » Il y a une part de mensonge, d’auto-mensonge, dans l’optimisme. Comment nier toutes les souffrances du monde et le fait que l’homme le plus heureux finit toujours par mourir ? Certains objecteront : « Il y a quelque chose de défaitiste et même de suicidaire dans le mépris du samnyasi pour la vie corporelle. » Mais, pour le samnyasi, la défaite serait de ne pas chercher à sortir du samsara (la ronde des naissances et des morts). Quant au suicide, c’est une chose dont le samnyasi s’abstiendra, car il sait que ce n’est pas en fuyant le karma qu’on y échappe.

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