QUELLE LIBERTÉ par rapport aux GUNAS ? (BG 03/05)

QUELLE LIBERTÉ par rapport aux GUNAS ? (BG 03/05)

Bhagavad Gita 03/05 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

QUELLE LIBERTÉ par rapport aux GUNAS ? (BG 03/05)

QUELLE LIBERTÉ par rapport aux GUNAS ?

Personne, pas même un instant, n’est réellement et intérieurement sans agir ; chacun, qu’il le veuille ou non, est contraint d’agir sous l’empire des gunas (les attributs) constitutifs de la prakriti (Nature) (BG 03/05)

Théorie :

Tout homme est condamné à agir

1        Personne, pas même un instant, n’est réellement et intérieurement sans agir. Krishna pose là une évidence, qui ressemble à un truisme. Or il a une bonne raison de le faire. Toute la philosophie hindoue, qu’Arjuna connaît depuis son enfance, affirme la supériorité de l’intelligence spirituelle sur l’action. Pour un Occidental moderne, ce premier point fait problème. En effet, pour lui, l’intelligence sert à guider l’action ; elle n’est justifiée que par l’action qui en résultera. Ce que le moderne nomme ‘la science’ (de préférence avec un grand S) est la connaissance des choses matérielles ; il ne voit rien au-dessus. Mais, pour Arjuna et son peuple, il s’agit d’affranchir la conscience d’origine divine qui habite tout être, des lourdeurs et des pénibilités de la matière, qui enferme présentement cette conscience dans le corps. Le but est de se libérer de la ronde des naissances et des morts, le samsara. Toute action se réalisant par le moyen d’un corps mortel et agissant sur le monde également mortel, il est impossible de se libérer du samsara mortel par l’action. Pour l’occidental moderne n’existent que le matériel et le mortel ; l’idée ne lui vient donc pas de chercher à s’en libérer. La tentation d’Arjuna est alors de se dire : « L’action ne libère pas, alors cessons d’agir. » Et, comme l’action qui se présente lui répugne fortement, car il s’agit de sévir contre des gens qu’il affectionne, cette pensée tombe à point.

2        En lui rappelant l’évidence que personne ne peut demeurer sans agir, Krishna le détourne de son faux-fuyant. L’action n’exclut pas la connaissance spirituelle, sous condition qu’elle soit motivée par le dharma (la Loi universelle) et non par l’ego. La connaissance spirituelle n’exclut que l’action égocentrée (prédation)… ou l’inaction égocentrée (paresse) : ce qui aurait été le cas, puisqu’il refuse d’engager une guerre juste.

Définition spirituelle et morale des gunas

1        chacun, qu’il le veuille ou non, est contraint d’agir sous l’empire des gunas (les attributs) constitutifs de la prakriti (Nature). Pour un mental cartésien, ayant fait des études universitaires, la méthode pédagogique des textes sacrés est parfois déroutante. Quand une nouvelle notion apparaît, on définit le mot qui la désigne, puis on l’emploie. Au point où nous sommes, la Gita a déjà employé une fois la notion de gunas, dans le chapitre 2 : Les Védas ont pour domaine les trois gunas de la prakriti (les attributs constitutifs de la Nature). Demeure en permanence dans l’élément sattva…(BG 02/45), mais sans prendre la peine de définir la notion. Ici, même absence de méthode… les gunas sont évoquées sans savoir de quoi il s’agit. Il faudra attendre le sutra 14/05 et sa suite pour commencer à entrevoir de quoi il s’agit !

2        On dirait que ces textes sont faits pour ne pas être compris en l’absence d’un maître commentateur. Et cela est exact, outre la raison qu’ils sont comprimés en peu de mots pour pouvoir être mémorisés par le disciple.

3        Pour comprendre les gunas, il faut remonter le schéma de la philosophie samkhya (BG 02/39), qui constitue la base doctrinale de la pratique du yoga. À l’origine du monde manifesté se trouve le principe divin, Ishvara (BG 11/03). Il n’est pas manifesté en lui-même ; c’est seulement le principe de la manifestation. Un peu comme le point, dans l’espace, n’a pas d’étendue en lui-même, mais en se déplaçant, donne la ligne, qui, en se déplaçant donne le plan, qui en se déplaçant donne le volume spatial, pour employer un symbolisme géométrique. Ishvara est l’Unique divin, l’Unité métaphysique.

4        Toute manifestation est duelle, puisqu’il faut un moi et un lui pour que le moi perçoive le monde comme un lui. La première dualité, encore en germe, non manifestée, est la paire Purusha (l’Esprit) et Prakriti (la matière primordiale). La manifestation ne commence que lorsque Purusha s’unit à Prakriti, à la façon dont un homme s’unit à une femme, la féconde, et initie par là la manifestation de l’enfant.

5        La manifestation proprement dite, par laquelle l’unité primordiale se diversifie en une indéfinité d’êtres, est régie par les trois forces que l’on nomme gunas (prononcer ‘gounas’). Le mot signifie littéralement ‘fil, corde, qualité, propriété…’ et bien d’autres choses. Les trois gunas sont trois qualités qui positionnent un être particulier par rapport au Principe divin dont il est issu. Sattva est le guna ascendant, spirituel, qui rapproche de l’origine divine. C’est pourquoi, à la première rencontre du mot guna il fut dit au yogi : Demeure en permanence dans l’élément sattva. Rajas est le guna, pour ainsi dire horizontalisant ; il maintient l’être dans le monde dans lequel il se trouve, sans progrès spirituel ni régression. Tamas est le guna descendant, le chemin de plus grande pente, par lequel un être déchoit des qualités de sa condition.

6        Cette théorie recoupe l’expérience la plus courante : à chaque instant de sa vie, un humain a le choix entre le laisser-aller, l’effort minimum exigé par son contexte social, et la recherche désintéressée de l’excellence (BG 14/18).

Quelle est la liberté humaine par rapport aux gunas ?

1        Ce sutra comprend de plus une allusion très subtile, qui ne sera développée qu’ensuite dans ce même chapitre : ; chacun, qu’il le veuille ou non, est contraint d’agir sous l’empire des gunas. L’humain ne peut pas ne pas agir. Mais, dès lors qu’il y a plusieurs gunas d’orientations différentes, la contrainte évoquée porte-t-elle sur le seul fait d’agir ou sur l’orientation de l’action en fonction du guna dominant ? On comprend que cette question recoupe celle de la liberté spirituelle et individuelle de l’être humain.

2        Le chapitre 14 précisera : Tantôt, dominant sattva et tamas, rajas l’emporte ; et tantôt, c’est sattva qui vainc rajas et tamas ; d’autres fois encore, tamas, à son tour, renverse sattva et rajas. Ainsi, jamais entre les gunas ne cesse la lutte pour régner (BG 14/10). Ce sutra concorde avec l’observation de la comédie humaine, qui montre les humains cheminant en zigzag, tantôt heureux, tantôt malheureux, parfois spirituels, souvent matérialistes. Est-ce que l’humain est totalement à la merci des gunas, ou est-ce que quelque chose domine les gunas ? La Bhagavad Gita répond : Tout état de l’être, qu’il procède du sattva (Vertu), du raja (Passion) ou du tamas (Ignorance), sache qu’ils sont issus de moi seul. Pourtant je ne suis pas dans les gunas, ils sont en moi (BG 07/12). Par conséquent le divin, Ishvara (aussi nommé le Soi), domine les gunas. Or : Je suis le Soi (atman), siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20) déclare Krishna le réalisé. Ce qui signifie que, si les gunas sont dans l’humain et le façonnent, le principe des gunas est aussi dans l’humain.

3        Qu’en est-il alors, de la question sur la liberté humaine et spirituelle ? L’homme le plus profane perçoit aisément les gunas, selon qu’il est déprimé, désireux ou aspirant à une vérité durable. Par rapport à cela, sa liberté humaine s’avère des plus réduites ; il sent ce qui le manie, mais il n’en est pas moins esclave des gunas. Par contre, celui qui échappe à la mentalité matérialiste dominante actuellement, et qui part à la recherche du divin, non pas seulement à la façon religieuse (Notre père qui est dans les cieux… : Mt 06/09 = P 160), à l’extérieur de lui-même, mais à la façon spirituelle, à l’intérieur de lui-même, comme dans la méditation yogique, ou sa version évangélique : Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte, et prie ton Père qui est là, dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra  (Mt 06/06 = P 068), celui-là domine les gunas. C’est pourquoi la Gita, finalement, envisage la situation du sage : Le sage, capable de voir qu’il n’y a pas d’autre agent que les gunas, et qui connait ce qui est plus grand que les gunas, accède à mon être (BG 14/19). Quand l’être incarné se trouve capable de dépasser les trois gunas, qui sont à l’origine du corps, il est libéré de la naissance, de la douleur, de la vieillesse, de la mort, et atteint l’ambroisie de l’immortalité (BG 14/20). Seul est vraiment libre l’homme qui s’identifie au Soi, et domine les gunas à proportion de cette identification.

Pratique :

Pratique I : Tout homme est condamné à agir : par le seul fait d’avoir un corps à entretenir, un corps qui lui-même est une cellule d’un corps social avec lequel il doit interagir aussi harmonieusement que possible. Mais le but est de s’affranchir du samsara (la ronde des naissances et des morts). Or l’action est produite par un corps mortel sur un monde mortel ; elle ne peut pas faire sortir du samsara, lui-même mortel. Seule le peut la connaissance méditative, qui devra donc envelopper la vie, tant active que purement spirituelle.

Pratique II : Définition spirituelle et morale des gunas selon la philosophie samkhya, qui constitue la base doctrinale de la pratique du yoga. À l’origine du monde manifesté se trouve le principe divin, Ishvara. Il n’est pas manifesté en lui-même ; c’est seulement le principe de la manifestation. Un peu comme le point, dans l’espace, n’a pas d’étendue en lui-même, mais en se déplaçant, donne la ligne, qui, en se déplaçant donne le plan, qui en se déplaçant donne le volume spatial, pour employer un symbolisme géométrique. Ishvara est l’Unique divin, l’Unité métaphysique. Toute manifestation est duelle, puisqu’il faut un moi et un lui pour que le moi perçoive le monde comme un lui. La première dualité, encore en germe, non manifestée, est la paire Purusha (l’Esprit) et Prakriti (la matière primordiale). La manifestation ne commence que lorsque Purusha s’unit à Prakriti, à la façon dont un homme s’unit à une femme, la féconde, et initie par là la manifestation de l’enfant. La manifestation proprement dite, par laquelle l’unité primordiale se diversifie en une indéfinité d’êtres, est régie par les trois forces que l’on nomme gunas. Les trois gunas sont trois qualités qui positionnent un être particulier par rapport au Principe divin dont il est issu. Sattva est le guna ascendant, spirituel, qui rapproche de l’origine divine. Rajas est le guna horizontalisant ; il maintient l’être dans le monde dans lequel il se trouve, sans progrès spirituel ni régression. Tamas est le guna descendant, le chemin de plus grande pente, par lequel un être déchoit des qualités de sa condition. Cette théorie recoupe l’expérience la plus courante : à chaque instant de sa vie, un humain a le choix entre le laisser-aller, l’effort minimum exigé par son contexte social, et la recherche désintéressée de l’excellence.

Pratique III : Quelle est la liberté humaine par rapport aux gunas ? : Est-ce que l’humain est totalement à la merci des gunas, ou est-ce que quelque chose domine les gunas ? La Bhagavad Gita répond : Tout état de l’être, qu’il procède du sattva (Vertu), du raja (Passion) ou du tamas (Ignorance), sache qu’ils sont issus de moi seul. Pourtant je ne suis pas dans les gunas, ils sont en moi (BG 07/12). Par conséquent, le divin, Ishvara (aussi nommé le Soi), domine les gunas. Or : Je suis le Soi (atman), siégeant dans le cœur de tous les êtres. Je suis le début, le milieu et aussi la fin de toutes les créatures (BG 10/20) déclare Krishna le réalisé. Ce qui signifie que, si les gunas sont dans l’humain et le façonnent, le principe des gunas est aussi dans l’humain. Par rapport aux gunas, la liberté humaine est des plus réduite. Par contre, celui qui part à la recherche du divin, à la façon spirituelle, à l’intérieur de lui-même, comme dans la méditation yogique, et qui connait ce qui est plus grand que les gunas, accède au Suprême (BG 14/19). Seul est vraiment libre l’homme qui s’identifie au Soi, et domine les gunas à proportion de cette identification.

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