TRANSMIGRATION et Le TOUT EST INTÉRIEUR (BG 07/19)

TRANSMIGRATION et Le TOUT EST INTÉRIEUR (BG 07/19)

Bhagavad Gita 07/19 Commentaire Théorique et Méditation Opérative

TRANSMIGRATION et Le TOUT EST INTÉRIEUR (BG 07/19)

TRANSMIGRATION et Le TOUT EST INTÉRIEUR

Après de nombreuses naissances, l’homme épris de sagesse vient à moi, réalisant que tout cela est le Soi intérieur. Une âme si noble (mahatma) est très rare (BG 07/19).

Théorie :

I°)    Transmigration et réincarnation

1          Après de nombreuses naissances, l’homme épris de sagesse vient à moi …(BG 07/19). La doctrine de la transmigration est ici rappelée. Elle fut initiée au chapitre deux, dès le début de l’enseignement de Krishna à Arjuna : De même qu’en son corps actuel l’atman traverse l’enfance, la jeunesse et la vieillesse, de même passe-t-il, (après la mort) dans un autre corps. Le sage ne s’en trouble pas (BG 02/13).

2          Le langage de notre époque constitue un piège quasi permanent quand on évoque des enseignements spirituels. Ici deux confusions se présentent. La première concerne le mot ‘trans-migration’, qui signifie littéralement ‘au-delà de la migration’. En bonne logique, il devrait désigner la fin de la migration, c’est-à-dire du samsara, la ronde des naissances et des morts. Autrement dit, transmigration devrait signifier la libération-moksha de tous les états conditionnés. Selon l’usage actuel, ce mot désigne non la libération de la migration, mais la migration elle-même. Parfois, et c’est le cas, il faut céder à un terme impropre, tout en se mettant au clair comme nous venons de le faire, sinon on ne serait plus compris ou il faudrait inventer trop de mots nouveaux. Nous prendrons donc transmigration au sens actuel de migration de l’atman d’un état d’existence à un autre.

3          Ces états ne sont pas tous humains, ni même tous terrestres. Lorsqu’il s’agit, de façon plus restreinte, pour l’atman de passer d’un état humain à un autre, d’un corps d’homme à un autre, éventuellement avec changement de sexe au passage, il s’agit de réincarnation. Les réincarnations forment un cas particulier de la transmigration, un sous-ensemble. Ainsi un être peut se réincarner un certain nombre de fois, puis quitter l’état humain d’existence, soit pour un état supérieur (ce qui correspond au royaume des cieux de l’Évangile), soit pour chuter dans un état inférieur (ce qui correspond aux enfers-inférieurs de l’Évangile). La Bhagavad Gita précise ces possibilités : Les sattviques s’élèvent. Les rajasiques demeurent dans les régions intermédiaires, terrestres. Les tamasiques, les hommes de ténèbres, choient vers les mondes infernaux (BG 14/18).

II°)    Le problème des réincarnations animales

1          Rappelons que, métaphysiquement, l’état humain d’existence ne comprend pas seulement les humains, comme on pourrait le croire d’après son nom, qui est en fait générique. L’état humain d’existence désigne le monde que perçoivent les humains. Il comprend donc humains, animaux, végétaux et minéraux. On comprend facilement qu’il est plus difficile de passer d’un état d’existence à un autre (de l’état humain vers les états angéliques par exemple) que de passer d’une catégorie à une autre dans un même état (d’homme à animal par exemple).

2          Cela choquera les hommes comme Descartes, qui pensait que les animaux n’avaient pas d’âme (alors même que le mot ‘animal’ vient de ‘âme’ !). Par contre, cette idée plaira à de nombreux athées contemporains qui considèrent que l’humain n’est qu’un animal plus prédateur et cérébral que les autres, mais sans rien de spécifiquement qualitatif qui le distingue des autres bêtes. Les deux précédents sont dans l’erreur. Du point de vue du Yoga, dès lors qu’il y a une forme, il y a un être. Mais un doigt humain n’est pas un être à part entière. Une abeille non plus, mais seulement l’ensemble de la ruche, à moins que ce ne soit l’ensemble de l’espèce. Une pierre n’est pas un être, mais une montagne, à moins que ce ne soit le minéral dans son ensemble. Ainsi Krishna déclare : je suis le Meru (montagne mythique, l’axe du monde) (BG 10/23) ; Parmi les immobiles, je suis l’Himalaya (BG 10/25) ; Parmi les rivières, je suis le Gange (Jahnavi) (BG 10/31). Il dit également : Sache que parmi les chevaux, je suis Uccaishravas, (le cheval immortel) né de l’ambroisie (amrita). Parmi les nobles éléphants, je suis Airavata, (l’éléphant blanc)…(BG 10/27) ; Parmi les poissons, je suis le requin (crocodile) (BG 10/31). On note l’absence des insectes, sans doute dû au fait que leur âme est une âme-groupe et non une âme individuelle comme les humains.

3          Insistons maintenant sur une idée que les Occidentaux croient étrangère à leur culture : celle du passage de l’humain à l’animal. Le fait que nombre d’athées et même de croyants ne se différencient pas des animaux constitue déjà un signe de ce que la distance entre les uns et les autres n’est pas si grande qu’on pourrait le penser. Le fait aussi que Krishna enseigne : Les sages considèrent d’un œil égal le brahmane vertueux et savant, la vache, l’éléphant, le chien et le paria mangeur de chien (BG 05/18) ; cela ne les rend certes pas égaux, mais au moins comparables. Le fait enfin que Jésus puisse faire passer des éléments psychiques d’un homme à un animal (des porcs en l’occurrence), dans le passage des possédés de Gadara (Mc 05/01-20 = P 098). Il y a donc menace, pour un humain qui ne valorise pas ses facultés spécifiques et supra animales, de régresser, au cours des réincarnations, vers l’état animal.

4          On pourrait objecter : « Ni la Baghavad Gita ni l’Évangile n’envisagent le cas d’un animal qui se réincarne en humain. » Il semble que ce ne soit pas le propos, puisque ces enseignements s’adressent à des humains et dans le sens de les faire non pas régresser, mais progresser. L’homme doit se servir du Soi-atman pour s’élever, non pour se dégrader (BG 06/05). Cependant, il n’est pas déraisonnable et il est même spirituellement nécessaire de considérer qu’il doit exister quelque chose d’analogue à la BG et à l’Évangile destiné au public animal… mais, sauf dons particuliers, les humains ne sont pas équipés pour percevoir cela. Pour autant, nombre d’histoires de yogis ou de saints (comme François d’Assise et bien d’autres) laissent à penser qu’ils eurent une influence spirituelle sur les animaux eux-mêmes. L’Évangile gnostique de Thomas donne une indication avec cette parole de Jésus : Jésus disait : Heureux le lion que l’homme mangera ; le lion deviendra homme. Malheureux l’homme que le lion mangera ; l’homme deviendra lion (Thomas 007).

III°)    Pourquoi la théologie chrétienne n’enseigne-t-elle pas la réincarnation ?

1          Une question se pose : « Pourquoi les théologiens de l’Église primitive ont-ils amputé l’enseignement de Jésus de la doctrine de la transmigration et des réincarnations ? » On objectera : « Jésus n’enseigne pas ces doctrines. » Mais les évangiles officiels ont été écrits et canonisés par ceux-là mêmes qui refusaient ces doctrines, ou du moins refusaient de les enseigner au public. Cela peut expliquer leur discrétion (mais pas leur absence) dans les textes officiels du Christianisme.

2          Question alors : « Où sont les traces ‘discrètes’ de ces enseignements dans les textes ? » Jésus voit un homme aveugle de naissance. Ses disciples lui demandent : « Rabbi-Maître, qui a fauté ? lui, ou ses parents-géniteurs-goneis, pour qu’il soit né-engendré aveugle ? (Jn 09/02 = P 148). La réponse de Jésus, comme souvent, se place sur un autre plan que la question posée ; mais Jésus ne leur reproche pas d’évoquer une théorie absurde. Or, pour qu’il soit personnellement responsable de son infirmité en étant aveugle-né, comment pourrait-il en être autrement que par réincarnation, ou quelque autre forme de transmigration et donc de préexistence ? D’autres passages évangéliques abordent la question (P 121 : qui disent les foules que je suis ? ; P 104 : Hérode et ses proches envisagent Jésus comme réapparition d’un prophète ou de Jean le Baptiste). D’autre part l’on sait qu’Origène, l’un des principaux pères de l’Église, soutenait cette théorie et fut condamné pour cela par les autres théologiens… sans perdre d’ailleurs de son prestige encore aujourd’hui.

3          Tout cela montre que les théories de la transmigration et de sa sous-partie les réincarnations, ne sont pas si étrangères à l’Occident qu’on pourrait le penser. Reste à savoir quel intérêt les premiers théologiens auraient eu à occulter ces théories ? Il est évident que la perspective de n’avoir qu’une vie, doublée de la menace d’un enfer qui, du coup, serait sans fin, puisqu’il n’y a pas de transmigration, constitue une puissante motivation (de type terroriste, ou mafieux, comme on voudra) pour faire marcher le peuple dans la ligne de la loi religieuse. Après tout, nul parent ne peut éduquer son enfant en faisant totalement l’économie de la menace. Ce serait donc un choix exotérique extrême destiné à un peuple rétif et peu spirituel. Quant aux conséquences absurdes de ce choix (Quel sens donner aux misères natives ? Comment le bon Dieu peut-il jeter la plupart des êtres dans l’enfer éternel ?), les théologiens ont sans doute pensé que le peuple était assez stupide pour ne pas envisager ces objections.

IV°)    Pourquoi les Occidentaux refusent-ils l’enseignement de la transmigration ?

1          Autre question maintenant : « Pourquoi tant d’Occidentaux actuels, même incroyants, refusent la théorie de la transmigration ? »

2          Premièrement : même incroyants, ils ont deux mille ans de pensée chrétienne dans leur hérédité culturelle.

3          Deuxièmement : Accepter la transmigration, c’est accepter de se sentir responsable de ce que l’on est nativement. Or il faut pour cela un grand courage et la plupart des gens trouvent plus facile de se défausser en prétendant qu’ils n’ont pas eu de chance, qu’ils sont nés au mauvais endroit au mauvais moment.

4          Troisièmement : « L’inégalité de dons et de milieu entre les hommes qui naissent est une injustice » disent certains. La théorie de la réincarnation leur semble donc être une justification de l’injustice. Mais peu d’Occidentaux arrivent à comprendre que si tous les êtres étaient égaux, il n’y aurait pas de monde, car rien ne distinguerait les êtres les uns des autres.

5          Quatrièmement. Le matraquage idéologique de la démocratie égalitariste sévit depuis trois siècles maintenant. Beaucoup se plaisent à penser qu’il faut tendre vers l’égalité maximale, sans s’apercevoir que l’égalité parfaite serait un totalitarisme absolu ; l’interdiction d’être soi-même. Il importe donc, dès le départ, de refuser comme normales les différences natives et d’inventer mille compensations pour que ceux qui ne sont pas nés avec la possibilité de faire telle chose puissent la faire quand même.

6          Pour toutes ces mauvaises raisons, les Occidentaux (et certains orientaux influencés par eux) rejettent ces doctrines.

V°)    Conséquences philosophiques des réincarnations

1          Pour un Occidental qui accède à cet enseignement et le comprend, considérons maintenant ce qui change dans sa conception de la vie. Comme dit, il se refuse le droit de se plaindre de son état natif. Il assume courageusement la responsabilité de ce qu’il est, même s’il n’a pas le souvenir des ses vies antérieures. Il comprend d’ailleurs que la mémoire ordinaire est basée sur le cerveau, qui a été conçu à la naissance de cette vie-ci et ne peut donc pas avoir imprimé ce qui s’est passé avant sa conception. Certes, Krishna affirme : Bien que nous ayons tous deux traversé d’innombrables existences, ô Arjuna, Je me souviens de toutes, quand toi, tu les as oubliées (BG 04/05) et aussi : Ô Arjuna, je connais les existences passées, présentes et futures et toi tu les as oubliées (BG 07/26), mais il est évident que cette connaissance et cette mémoire ne puisent pas dans le cerveau.

2          La consolation psychanalytique qui renvoie les problèmes à la petite enfance et donc aux parents ne lui suffit plus. Non que la théorie psychanalytique soit fausse en accordant tant d’importance à la petite enfance, mais elle prend comme cause ultime ce qui n’est qu’une conséquence des cycles antérieurs d’existence. L’attachement aux gunas est la cause de la naissance en de bonnes ou en de mauvaises matrices (BG 13/21) et donc chez des bons ou des mauvais parents. Celui qui n’a pas abouti dans la voie du yoga naît dans la maison de parents purs et prospères (BG 06/41).

3          Cette doctrine apparaît à celui qui la comprend comme positive et constructive, car elle implique que ce qu’il croira, pensera, dira et fera dans sa vie actuelle déterminera ce qu’il sera dans la prochaine, et même dans la suite de cette vie-ci. Il y a donc une puissante motivation à agir positivement et une forte espérance. Être responsable, c’est disposer d’un pouvoir.

4          Une autre importante conséquence est la conscience d’un temps long. Un enfant vivant au milieu de parents en divorce risque de considérer sa jeunesse comme fortement compromise. Un adulte mal marié avec enfants peut considérer sa vie entière comme grevée d’un fardeau. De même un religieux engagé dans une doctrine qui ne le convainc plus, un homme dans des études qui ne mènent à rien de bon etc. L’effet psychologique de ces enfermements existentiels est tout différent lorsque l’homme réalise que ses parents ne sont que ses parents de cette vie-ci, de même son épouse, ses enfants, sa religion, ses études etc. N’ayant plus l’impression d’être prisonnier à jamais, il dégage alors une énergie d’espérance et de foi qui, bien souvent, le libère dès cette vie-ci de la prison dans laquelle il se croyait enfermé. Cela ne dispense aucunement d’aimer ses parents, époux, enfants et sa condition sociale même modeste, puisqu’on les a ‘choisis prénatalement’, mais sans les absolutiser.

VI°)   Le Tout est intérieur

1          …réalisant que tout cela est le Soi intérieur…(BG 07/19). Nous avons insisté sur la doctrine des réincarnations que ce sutra souligne, mais l’enseignement le plus mystérieux de ce sutra se cache ensuite. Après de nombreuses incarnations (sous-entendu de cheminement spirituel) le yogi réalise que tout cela est le Soi intérieur. Tout repose sur la question : « Qu’est-ce que tout cela ? ». C’est ce qui précède, donc Tout état de l’être, qu’il procède du sattva (Vertu), du raja (Passion) ou du tamas (Ignorance)…est issu de moi seul (BG 07/12). Aussi le jeu de ma divine magie (maya), constituée des trois gunas…(BG 07/14), aussi Les êtres malfaisants, les ignorants…les asuras (anti-dieux, démons) (BG 07/15) également Les gens de bien qui me vénèrent…(BG 07/16). Tout cela, soit le monde entier avec tout son bien tout son mal, tous ces états de manifestions se situe dans le Soi intérieur, telle est la connaissance que réalise le Yogi. Ce sutra consonne avec cet autre à venir : Quand l’intelligent arrive à comprendre que la foule des existences particulières trouve sa source en un être unique, il devient Brahman (BG 13/30). Car Dieu est tout ce qui est.

2          Le Yogi réalise d’abord que Tous les êtres demeurent en moi… (BG 09/04), c’est-à-dire en Dieu. Notons d’ailleurs que les exotérismes des religions abrahamiques (Judaïsme, Christianisme, Islam) ignorent cela puisqu’elles adhèrent à la conception de la ‘creatio ex nihilo’, selon laquelle le monde est hors de Dieu et l’homme n’a pas de divin en lui ; il doit le recevoir de l’extérieur. Alors que l’Hindouisme et le Bouddhisme, même simplement dans leur exotérisme religieux, accèdent à cette connaissance. Ou, pour le dire autrement, les religions orientales sont des ésotérismes à l’air libre, même s’il ne manque pas en elles de nombreux croyants pour ne pas dépasser la croyance exotérique la plus ordinaire.

3          Dans deux chapitres, Krishna approfondira le mystère qu’il initie présentement : les êtres n’existent pas en moi : tel est le mystère du yoga-union souverain (BG 09/05). Lorsque les croyants affirment qu’ils ont foi en l’existence de Dieu, ils déclarent une chose absurde. ‘Exister’ signifie étymologiquement ‘se tenir en dehors’ ; mais en dehors de quoi, sinon en dehors de Dieu ? Ce mot est lié à la conception créationniste des religions abrahamiques que nous venons d’évoquer. Les Orientaux ne croient pas à l’existence du monde, puisque le monde est en Dieu et pas plus à l’existence de Dieu, puisque Dieu ne saurait être en dehors de Lui-même. Paradoxalement, les athées ont raison lorsqu’ils disent ‘Je ne crois pas en l’existence de Dieu’. Cela prouve que l’athéisme, plutôt que de l’irréligion, est un ésotérisme qui s’ignore. Tel est donc le mystère du yoga : comprendre que les êtres n’existent pas en Dieu mais qu’ils sont en Dieu.

4          À la fin du texte, Arjuna dira : J’ai écouté ce que tu m’as expliqué en détail, sur l’origine et de la dissolution des êtres… (BG 11/02). L’origine, c’est Dieu et la dissolution se produit en Dieu. « Que se passe-t-il entre les deux : sortent-ils de Dieu pour y rentrer ensuite ? » Non pas. Ils ont l’illusion d’en être séparés, telle est le pouvoir de maya. C’est précisément ce que Krishna vient d’enseigner : En vérité, ma divine magie (maya), constituée des trois gunas, est presqu’infranchissable ; mais seuls ceux qui prennent refuge en moi traversent le voile de cette illusion (BG 07/14). Par conséquent, les êtres semblent illusoirement être projetés hors du Principe divin et y retourner ensuite cycliquement, comme l’expliquera le prochain chapitre : Du non-manifesté, indifférencié, émerge le manifesté, les êtres différenciés, au lever du jour cosmique. À la tombée de la nuit cosmique, tout se dissout dans le non-manifesté (BG 08/18).

5          Le samsara procède selon une double cyclologie. D’une part le cycle des naissances et des morts, sous forme de réincarnations ou de transmigration (comme déjà vu). Ayant savouré le vaste monde céleste, et après y avoir épuisé le bénéfice de leurs mérites, ils doivent retourner au monde des mortels. Ainsi, ceux qui suivent la voie védique, mais qui n’aspirent qu’au bonheur, n’obtiennent que le cycle de la naissance et de la mort (BG 09/21). D’autre part une cyclologie à beaucoup plus grande échelle, non plus individuelle mais cosmique, qui est perçue par les hommes comme des créations et des résorptions alternatives et indéfinies. Les créations semblent s’apparenter à l’émission d’un monde hors de Dieu (Une expiration de Brahma le créateur) et les résorptions à l’aspiration de ce monde en Dieu (une inspiration de Brahma). Ce double mouvement est d’ailleurs appelé ‘la respiration de Brahma le créateur’, dont la respiration humaine constitue l’écho immensément lointain.

6          Il est très difficile à l’homme profane de concevoir que tout cela est le Soi intérieur. Un maître lui fera remarquer : « Vos sens ne perçoivent le monde extérieur qu’en état de veille, qui est une perception illusoire de la réalité, tout comme d’ailleurs l’état de rêve. » Le profane objectera : « Je peux savoir que le monde continue d’exister en dehors de mon corps pendant que je dors, puisqu’à mon réveil, ceux qui veillaient pendant mon sommeil m’attestent ce point. » Mais le sage objectera à son tour : « Cela ne résout pas le problème, puisque les autres hommes, eux aussi, tu ne les perçois qu’en état de veille. Ils apparaissent avec ta veille et disparaissent avec ton sommeil, comme le reste du monde, ils font partie de maya. » Le profane ne peut donc pas prouver l’existence du monde hors de sa conscience de veille et le sage ne peut pas prouver que le monde n’est que dans la conscience. Cela ne peut qu’être affirmé par la doctrine et confirmé par la méditation. Toujours est-il que cette affirmation n’est pas une spécialité orientale, puisque l’Évangile gnostique selon Philippe affirme aussi : « Prie ton Père qui est là dans le secret », ce qui est à l’intérieur…, c’est la plénitude (plerôma). Au-delà, il n’y a rien ; elle contient tout (Ph 69).

7          Reste qu’Une âme si noble (mahatma) est très rare (BG 07/19), insistant sur ce qui fut dit au début de ce chapitre : Parmi des milliers d’hommes, quelques-uns à peine s’efforcent d’atteindre la perfection ; et parmi ceux qui l’atteignent, rare celui qui Me connaît en vérité (BG 07/03). On notera que Jésus est aussi sélectif : Entrez par la porte étroite. Large, en effet, et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il en est beaucoup qui s’y engagent, mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la Vie, et il en est peu qui le trouvent  (Mt 07/13-14 = P 072).

8          « Pourquoi Krishna précise-t-il ce point, qui pourrait paraître déprimant pour le chercheur spirituel ? » Ce dernier vient déjà de s’entendre dire qu’il faudra de nombreuses naissances, voilà maintenant que, même à l’arrivée, une âme si noble est très rare ! Celui qui a l’étoffe d’un vainqueur spirituel doit en tirer deux conclusions. Première : Ne pas se lasser ; on compte en incarnations, non en années. Deuxième : Ne pas faire comme tout le monde, car celui qui est rare est forcément singulier. Le yogi qui aboutira sera nécessairement tenace et solitaire. Cela n’implique pas nécessairement qu’il soit ermite, mais que son autonomie spirituelle et existentielle soit implacable. L’ascèse, pratiquée par les hommes disciplinés, avec une foi inébranlable, et sans souci de la récompense, est considérée comme sattvique (BG 17/17).

Pratique :

Pratique I : I°)    Transmigration et réincarnation  Après de nombreuses naissances, l’homme épris de sagesse vient à moi …(BG 07/19). Ainsi un être peut se réincarner un certain nombre de fois, puis quitter l’état humain d’existence, soit pour un état supérieur (ce qui correspond au royaume des cieux de l’Évangile), soit pour chuter dans un état inférieur (ce qui correspond aux enfers-inférieurs de l’Évangile). La Bhagavad Gita précise ces possibilités : Les sattviques s’élèvent. Les rajasiques demeurent dans les régions intermédiaires, terrestres. Les tamasiques, les hommes de ténèbres, choient vers les mondes infernaux (BG 14/18).

Pratique II : IV°)    Pourquoi les Occidentaux refusent-ils l’enseignement de la transmigration ?   Même incroyants, ils ont deux mille ans de pensée chrétienne dans leur hérédité culturelle. Deuxièmement : Accepter la transmigration, c’est accepter de se sentir responsable de ce que l’on est nativement. Or il faut pour cela un grand courage et la plupart des gens trouvent plus facile de se défausser en prétendant qu’ils n’ont pas eu de chance. Troisièmement : « L’inégalité de dons et de milieu entre les hommes qui naissent est une injustice » disent certains. Mais peu d’Occidentaux arrivent à comprendre que si tous les êtres étaient égaux, il n’y aurait pas de monde, car rien ne distinguerait les êtres les uns des autres.  Quatrièmement. Le matraquage idéologique de la démocratie égalitariste sévit depuis trois siècles maintenant. Beaucoup se plaisent à penser qu’il faut tendre vers l’égalité maximale, sans s’apercevoir que l’égalité parfaite serait un totalitarisme absolu ; l’interdiction d’être soi-même. Il importe donc, dès le départ, de refuser comme normales les différences natives et d’inventer mille compensations pour que ceux qui ne sont pas nés avec la possibilité de faire telle chose puissent la faire quand même.

Pratique III : V°)    Conséquences philosophiques des réincarnations   Pour un Occidental qui accède à cet enseignement et le comprend, considérons maintenant ce qui change dans sa conception de la vie. Comme dit, il se refuse le droit de se plaindre de son état natif. Il comprend que la mémoire ordinaire est basée sur le cerveau, qui a été conçu à la naissance de cette vie-ci et ne peut donc pas avoir imprimé ce qui s’est passé avant sa conception. La consolation psychanalytique qui renvoie les problèmes à la petite enfance et donc aux parents ne lui suffit plus. La psychanalyse, en accordant tant d’importance à la petite enfance, prend comme cause ultime ce qui n’est qu’une conséquence des cycles antérieurs d’existence. Cette doctrine apparaît à celui qui la comprend comme positive et constructive, car elle implique que ce qu’il croira, pensera, dira et fera dans sa vie actuelle déterminera ce qu’il sera dans la prochaine, et même dans la suite de cette vie-ci. Être responsable, c’est disposer d’un pouvoir.

Pratique IV : VI°)   Le Tout est intérieur   Après de nombreuses incarnations (sous-entendu de cheminement spirituel) le yogi réalise que tout cela est le Soi intérieur. Tout repose sur la question : « Qu’est-ce que tout cela ? ». C’est ce qui précède, donc Tout état de l’être, qu’il procède du sattva (Vertu), du raja (Passion) ou du tamas (Ignorance)…est issu de moi seul (BG 07/12). Tout cela, soit le monde entier avec tout son bien tout son mal, tous ces états de manifestions se situe dans le Soi intérieur, telle est la connaissance que réalise le Yogi. Car Dieu est tout ce qui est. Lorsque les croyants affirment qu’ils ont foi en l’existence de Dieu, ils déclarent une chose absurde. ‘Exister’ signifie étymologiquement ‘se tenir en dehors’ ; mais en dehors de quoi, sinon en dehors de Dieu ? Les Orientaux ne croient pas à l’existence du monde, puisque le monde est en Dieu et pas plus à l’existence de Dieu, puisque Dieu ne saurait être en dehors de Lui-même. Paradoxalement, les athées ont raison lorsqu’ils disent ‘Je ne crois pas en l’existence de Dieu’. Cela prouve que l’athéisme, plutôt que de l’irréligion, est un ésotérisme qui s’ignore. Tel est donc le mystère du yoga : comprendre que les êtres n’existent pas en Dieu mais qu’ils sont en Dieu.  Les êtres semblent illusoirement être projetés hors du Principe divin et y retourner ensuite cycliquement. Le samsara procède selon une double cyclologie. D’une part le cycle des naissances et des morts, sous forme de réincarnations ou de transmigration (comme déjà vu). D’autre part une cyclologie à beaucoup plus grande échelle, non plus individuelle mais cosmique, qui est perçue par les hommes comme des créations et des résorptions alternatives et indéfinies. Il est très difficile à l’homme profane de concevoir que tout cela est le Soi intérieur. Un maître lui fera remarquer : « Vos sens ne perçoivent le monde extérieur qu’en état de veille, qui est une perception illusoire de la réalité, tout comme d’ailleurs l’état de rêve. » Le profane objectera : « Je peux savoir que le monde continue d’exister en dehors de mon corps pendant que je dors, puisqu’à mon réveil, ceux qui veillaient pendant mon sommeil m’attestent ce point. » Mais le sage objectera à son tour : « Cela ne résout pas le problème, puisque les autres hommes, eux aussi, vous ne les percevez qu’en état de veille. Ils apparaissent avec votre veille et disparaissent avec votre sommeil, comme le reste du monde, ils font partie de maya. » Le profane ne peut donc pas prouver l’existence du monde hors de sa conscience de veille et le sage ne peut pas prouver que le monde n’est que dans la conscience. Cela ne peut qu’être affirmé par la doctrine et confirmé par la méditation.

Reste qu’Une âme si noble (mahatma) est très rare (BG 07/19). On notera que Jésus est aussi sélectif avec ‘La porte étroite’  (Mt 07/13-14 = P 072). « Pourquoi Krishna précise-t-il ce point, qui pourrait paraître déprimant pour le chercheur spirituel ? » Pour qu’il comprenne premièrement : Ne pas se lasser ; on compte en incarnations, non en années. Deuxièment : Ne pas faire comme tout le monde, car celui qui est rare est forcément singulier. Le yogi qui aboutira sera nécessairement tenace et solitaire. Cela n’implique pas nécessairement qu’il soit ermite, mais que son autonomie spirituelle et existentielle soit implacable.

 

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

TRANSMIGRATION et Le TOUT EST INTÉRIEUR (BG 07/19)